J
291 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

J'ai rêvé de Kos-City

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
291 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Tamby, un jeune Indo-Antillais issu de la lie de la société, séduit Peggy, attachée culturelle au consulat américain. Il découvre le rêve américain et décide de devenir architecte pour bâtir une ville nouvelle: Kos-City. Il espère ainsi hâter la sortie de son pays du système de plantation. Mais ce que l'Amérique de Kennedy lui donne de conquérir, celle de Johnson le lui enlève.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2005
Nombre de lectures 274
EAN13 9782336267579
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lettres des Caraïbes
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Sylvain Jean ZEBUS, Les gens de Matador. Chronique, 2005.
Marguerite FLORENTIN, Écriture de Griot , 2005.
Patrick SELBONNE, Cœur d ’ Acomat - Boucan , 2004.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Le secret du Maître rhumier , 2004.
Marie-Flore PELAGE, Le temps des alizés , 2004.
Pierre LIMA de JOINVILLE, Fetnat et le pistolet qui ne tue pas , 2004.
Christian PAVIOT, Les Amants de Saint-Pierre , 2004.
Henri MELON, Thélucia , 2004.
Max JEANNE, Un taxi pour Miss Butterfly, 2003
Eric PEZO, Passeurs de rives , 2003.
Jean-Pierre BALLANDRY, La vie à l’envers , 2003.
Jean-Claude JOSEPH, Rosie Moussa, esclave libre de Saint-Domingue , 2003.
Monique SEVERIN, Femme sept peaux, 2003.
Eric PEZO, Passeurs de rives , 2003.
Marcel NEREE, Le souffle d’Edith , 2002.
Josaphat LARGE, Les terres entourées de larmes , 2002.
Gabriel DARVOY, Les maîtres-à-manioc, 2002.
Timothée SCHNEIDER, Rue du Soleil Levant- Voyage dans le territoire de la Guyane , 2002.
Manuela MOSS, Sous le soleil caraïbe , 2002.
Victor-Georges DRU, Zack, Destin Caraïbe , 2002
Océane MONTMULIN, La fiancée du Roi , 2001.
Dieudonné ZELE, Marie Passoula , 2001.
Joscelyn ALCINDOR, Carrefour des utopies , 2000.
FRANKITO, Pointe-à-Pitre – Paris , 2000.
Françoise EGA, L’Alizé ne soufflait plus , 2000.
Sylvain-Jean ZEBUS, Crépuscule et solitude , 2000.
Max JEANNE, Tourbillon partenaire , 2000.
Marise FIDORE-PARICHON, Le figuier maudit , 2000.
Ernest BAVARIN, Le cercle des Mâles Nègres , 1999.
Danièlle DAMBREVILLE, Le Quimboiseur , 1999.
Eric PEZO, Marie-Noire, Paroles en veillées , 1999.
J'ai rêvé de Kos-City

Camille Moutoussamy
www.libraitieharmattan.com
Harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747590754
EAN : 9782747590754
Sommaire
Lettres des Caraïbes - Collection dirigée par Maguy Albet Page de titre Page de Copyright Dedicace Remerciements CHAPITRE I - TOUJOURS PLUS BAS. L’INDIGENCE NE SE PEUT CACHER CHAPITRE II - TOUJOURS PLUS HAUT. MAIS LA LUNE PERD DE SON MYSTERE CHAPITRE III - LES TOURTEREAUX NE SE CACHENT PAS POUR S’AIMER CHAPITRE IV - COMME UN VOL DE MENSFENILS CHAPITRE V - DESTINS BRISES CHAPITRE VI - « IL FAUT OPTER POUR LE PLUS LARGE CONTRE LE PLUS ETROIT » CHAPITRE VII - ENTRE LA ROUTE DE LA SOIE ET LA ROUTE DU SUCRE, ALEXANDRE CHAPITRE VIII - PAROLES DE FEMMES CHAPITRE IX - TU ES ROCHE ET SUR CETTE ROCHE, JE BATIRAI KOS-CITY
À Olivier et Thierry, mes fils. À Juliana, ma compagne.
“L’homme n’est pas né libre, il est né pour se libérer”
Guru Nanak
Mes remerciements vont à Pierre PINALIE, pour la relecture appréciée de ce texte, ainsi qu’à Raphaël CONFIANT pour ses conseils précieux.
CHAPITRE I
TOUJOURS PLUS BAS. L’INDIGENCE NE SE PEUT CACHER
Le quartier indien Au-Béro n’était plus. Les eaux folles de la rivière Madame l’avaient emporté dans le ventre de la mer, laquelle, repue, ne venait plus lamper, de ses énormes tentacules, les proies tentantes de la jetée. La muraille de la honte qui abritait cet îlot insalubre, de l’œil indifférent, voire arrogant des passants, nous regardait, honteuse de piéger encore un grand bassin de boue au lieu et place de nos baraquements disparus. Nous n’avions plus pour toit que la voûte céleste ; pour nous couvrir le dos, des habits cédés par l’Institut Saint-Vincent-de-Paul. Nous empruntâmes la rue du Vieux-Chemin, qui jamais, pensai-je, n’eût autant mérité cet éponyme. L’avalasse, dans sa fureur, avait en effet, là, arraché des plaques entières d’asphalte ; ici les manguiers, les quénettiers, les lauriers roses et blancs qui la bordaient. Des libellules « zonzolaient », toutes zonzonnantes, d’une frayée à l’autre encore pleines d’eau ocre. Le bas-côté sur lequel nous marchions était un véritable bourbier. Nous étions tous les dix mètres au moins éclaboussés par des automobilistes peu soucieux des piétons. Certains d’entre eux se gaussaient même de nous. Les maisons bourgeoises, dont la plupart étalaient, la veille encore, leur orgueilleux cachet colonial caché derrière des haies de bougainvillées et d’hibiscus ; livraient nus leurs murs maculés, leurs façades sans balcon ouvragé d’encorbellements brodés, leurs fenêtres sans persiennes ou leurs encadrements sans fenêtre. Leurs occupants, occupés à clouer, à réparer, à laver toutes traces effaçables du sinistre, alimentaient la gadoue qui absorbait goulûment nos chaussures en plastique tressé, à semelle pourtant réputée anti-dérapante. Par deux fois, je me retrouvai sur les fesses et mon blue-jeans ressemblait à celui d’un travailleur de l’entreprise la Colas, affecté précisément à goudronner les routes. Nous parvînmes au Pont-de-Chaînes, par lequel arriva le malheur. Des hommes de la Direction départementale de l’équipement y étaient encore à l’œuvre, mais les arbres qui en obstruaient les buses avaient été complètement évacués. Deux pelleteuses reprofilaient le lit de la rivière en amassant les roches blanchies, du même éclat que le tablier du pont, par l’eau torrentielle. Des badauds encore choqués étaient là à regarder sans voix. Nous ne nous y attardâmes pas et gagnâmes vite un canal qui ceinturait la falaise, pour s’en aller arroser d’autres quartiers de l’En-Ville. Nous le longeâmes en file indienne sur bien un kilomètre en contemplant en contrebas les hystériques dégâts de la Madame en furie. Nous arrivâmes enfin à une grande cascade — nos Chutes du Niagara à nous — où se dérivait le canal sur la marge duquel nous marchions. Là, nous nous attaquâmes à un petit chemin raide rendu encore plus difficilement domptable par la boue qui le tapissait. Les mimosas généralement très sensibles au passage des êtres avaient perdu leurs réflexes de politesse. Leurs feuilles gainées de boue étaient étalées comme des ailes de papillons morts. Nous grimpâmes encore pendant vingt bonnes minutes, laissant derrière nous, des baraquements épars en construction, accrochés à la croupe du morne, la plupart sur pilotis. Au plus accusé de la montée, mon père s’arrêta et me dit, embarrassé :
— C’est ici ! »
— C’est ici quoi ? » fis-je.
Il s’accroupit et, m’invitant à l’imiter, me prit par les épaules pour me rassurer.
— C’est ici que nous allons construire notre maison, nous n’avons pas le choix. Les meilleurs emplacements ont été attribués par la mairie, ou carrément accaparés par des familles. Et puis, Ti-Bway, — comme il aimait à m’appeler affectueusement — ces terrains ne sont pas constructibles, c’est pourquoi la mairie a des scrupules à les affecter à des gens. Ici c’est la zone des déshérités, des sans droit, comme Au-Béro, sauf que nous construirons de nos mains nues nos maisons ; dans un premier temps, de bric et de broc ; plus tard en fibrociment, et qui sait ? Un jour, en brique et en roche. Ne pleure pas, Ti-Bway, nous ne dormirons pas à la belle étoile ! Nous sommes des éclats de l’Inde éternelle, et tu vois, Ti-Bway, la rivière ne nous a pas emportés, parce que là-bas, nos ancêtres, notre famille que nous ne connaîtrons jamais, ont toujours divinisé et vénéré les rivières. »
— « Que tu ne connaîtras pas ! » ai-je eu envie de répliquer.
— J’irai travailler comme docker à la Compagnie. Je te donnerai les deux francs-quatre sous que je gagnerai, et je veux qu’ils soient entièrement utilisés à la construction de notre case, pardon, de notre maison ! » préférai-je plutôt l’encourager, en cherchant le sourire. Je veux aussi qu’elle soit bâtie sur pilotis, comme celles que nous avons vues en montant ici. »
— Sur pilotis ? Je ne crois pas. Parce que tu n’iras pas travailler tant que tu n’auras pas tes deux bachots. Et puis, je n’aime pas les pilotis. Ça ressemble aux rhizomes des palétuviers de la mangrove. La mangrove, c’est pour les crabes. Je ne suis pas un crabe, et je ne le serai jamais ! »
— Comment ferons-nous alors ? Nous ne disposons pas là d’un véritable emplacement. Ce terrain est trop incliné, trop « âpre », c’est carrément une falaise. Regarde, la rivière passe à cent mètres en contrebas. »
— J’ai déjà mon idée, me dit-il, en m’entourant affectueusement les épaules. Demain, je me ferai envoyer par le taxi-pays d’Hector, ma barre à mine, ma pioche, ma pelle, ma houe restées chez ta mère sur l’Habitation Eyma. Il ne me restera plus qu’à acheter deux marteaux et une masse dans une quincaillerie de l’En-Ville. Ainsi, creuserons-nous les roches, jusqu’à en obtenir une plate-forme constructible. Les grosses roches, nous les ferons rouler jusqu’aux berges de la rivière en prenant garde de ne pas tuer quelqu’un. Nous concasserons les moyennes et les petites, pour en faire du gravier et du sable. »
— Mais nous en aurons pour des mois, voire des années ! Nous ne sommes pas des bulldozers, papa ! »
— Nous commencerons après-demain et, dans peu de temps, tu verras, nous aurons notre emplacement bien plat et à l’équerre s’il te plaît. On dit que la foi soulève des montagnes, il faut avoir foi en l’avenir Ti-Bway ! Et Kanavédi, notre dieu qui enlève tous les obstacles nous y aidera. Et, sache définitivement que c’est le travail que produit l’Homme, qui forge en réalité l’Homme. Tu seras ce que ta foi et ton travail feront de toi, Ti-Bway ! »
— Mais au premier tremblement de terre, au moindre cyclone, ces maisons qui nous surplombent là, montrai-je du doigt, s’écrouleront et dévaleront sur la nôtre avant même que nous en achevions la construction ! »
— Des risques, il y en a partout dans ce pays. Dans les plantations de cannes, nous ne sommes jamais à l’abri de serpents ; dans les dalots de l’En-Ville, que nous nettoyons dès trois heures du matin, des rats, plus gros que des mangoustes, nous attaquent avant le devant-jour, et les eaux stagnantes nauséabondes qui nous éclaboussent à chaque coup de balai, nous couvrent de microbes. Et la Montagne Pelée, elle a bien anéanti la ville de Saint-Pierre en un battement d’yeux en 1902. Ton aïeule manman Lammaï est intarissable sur le sujet. Bon ! N’y pensons pas et rentrons à l’école, il est presque onze heures, « lanméri » nous offrira les repas à midi, Césaire veille à la ponctualité des services. Nous ne reprendrons pas le même chemin, ce sera l’occasion pour toi de découvrir le quartier. »
— Comment s’appelle-t-il ce quartier ? » fis-Je.
— Au-Citron. »
— Il n’y a pourtant pas plus de citronniers qu’ailleurs ! » m’étonnai-je.
— On a dû les couper ! » me répondit-il vaguement.
La coulée qui enserrait la rivière était belle et paisible. Les arbres qui la peuplaient étaient, presque tous, les mêmes que ceux que nous trouvions dans les hauteurs de Basse-Pointe : des filaos, des poiriers, des chataigniers-grandes-feuilles, d’énormes bois-canons, quelques gommiers rouges, beaucoup de manguiers et, ici et là, de splendides fromagers. La rivière coulait dans une fente qu’elle interdisait à cette luxuriante végétation. Des mensfenils planaient sur ce décor sauvage. C’était beau.
— Plusieurs des seize ouvriers agricoles impliqués dans le meurtre du Béké de Basse-Pointe, se retrouvent ici aussi. Là, dans le fond, mon frère Paulterne doit faire sa maison. Ici à droite René Polomat va construire la sienne. » m’indiqua du doigt mon père, le ton sceptique.
Nous débouchâmes sur une placette au fond de laquelle se dressait une petite église faite de roches apparentes peintes en noir, et lézardées de blanc. Sur son flanc gauche, des flamboyants l’égayaient. Je risquai une question que je savais par avance idiote :
— Aurons-nous, nous aussi, notre temple ? »
— Seule notre déesse Malièmen sait si elle aura son koïlou ici. » me répondit-il, dubitatif.
À droite, la rivière était là, découvrant des roches poncées, presque polies, miroitant sous le soleil. Une passerelle, plutôt un passage à gué, permettait d’accéder au pied de la falaise où s’étageaient aussi des maisonnettes sur pilotis. Il y en avait une avec une terrasse dont le soubassement en roche, d’un peu plus de deux mètres de hauteur, donnait une manière de réplique à la façade de l’église. Elle était ombragée par un manguier qui servait aussi d’éxutoire à un macaque. Une Peugeot 403 à bâche était garée dans l’entrée, ne laissant presque pas de place pour accéder à la maisonnette. Des hommes, sûrement des habitants du quartier, s’employaient, coutelas en main, à débarrasser la Madame des derniers lambeaux arborés arrachés dans son déchaînement. Nous lavâmes nos chaussures en plastique et, du même coup, nos pieds boueux à une fontaine publique où des négrillons nus se faisaient mutuellement gicler l’eau sur le corps. L’un d’entre eux s’écria : « Mi dé zot Kouli ! » (« Encore deux autres Koulis ! ») Nous laissâmes la place et le passage à gué, que nous ne foulâmes pas et empruntâmes, à droite, la route rocailleuse et à-pic, bordée d’un habitat spontané en perpétuelle construction, plus ou moins abrité derrière d’inesthétiques paravents en feuilles de tôle rongées par la rouille. Un grand car presque vide, nous obligea à empiéter sur la propriété d’un homme qui nous regarda avec de gros yeux, malgré notre messieurs-dames-bonjour. Le car ne s’attarda pas sur la placette de l’église, indiscutablement le terminus, il nous dépassa dans la côte, en peinant.
— Tu vois, derrière cette première maison, c’est celle de Lionel Robin. Un autre des Seize-de-Basse-Pointe. »
La route vira à droite, presqu’à angle droit, d’autres pieds de fruit à pain la jalonnaient sur le côté droit. Arrivés au niveau d’un Débit-de-la-Régie, où s’affairait une mulâtresse derrière le comptoir, mon père me dit :
— Derrière cette boutique c’est ton oncle Ti-Frère qui va y construire. Dans le prolongement de son emplacement, au bout d’un petit chemin plongeant, ton oncle Marcel commence à bâtir. Quant à notre emplacement, si tu as le sens de l’orientation, il est en contrebas de ce macaron de cabanons en devenir patient. »
À quelques mètres du Débit-de-la-Régie, une petite école en angle droit était là, avec sa petite cour muette et triste. Elle appelait de ses vœux la grande rentrée d’octobre pour qu’elle s’animât des pleurs et des cris perçants des petits négrillons qui ne se doutaient pas encore que des petits Koulis, notamment mes cousines Marthe et Nadiège, se mêleraient bientôt à eux. À leurs jeux. Soudain, une sirène retentit, un homme avec un drapeau rouge, se planta au milieu de la route presque devant nous : « Personne ne passe, le tir est prévu dans cinq minutes ! »
— Quel tir ? » demandai je à mon père. C’est l’homme qui répondit :
— « Kouman ti bolonm, ou pa jan isi ? Ou sé jan lakanpay ? » (« Comment jeune homme, tu n’es pas d’ici ? Tu es un campagnard ? »)
Au regard de mon père, l’homme comprit qu’il avait sorti une couillonnade. Cinq minutes me paraissaient bien longues. Je laissai là mon père avec de nouveaux arrivants et m’aventurai dans le dédale des « piwouettes » fétides, des venelles sordides qui se capillarisaient derrière le Débit-de-la-Régie. Je faillis m’y perdre, mais un chat galeux, qui s’amusait avec un rat à pelage rare presque aussi gros que lui, me fit vite retrouver la sortie.
Boum ! Boum ! Boum ! Des quartiers de roches se détachèrent de la paroi d’une carrière située à deux cents mètres de l’école, dans un brouillard et un fracas dantesques, dignes des histoires de tranchées que nous racontaient, quand nous étions enfants sur l’Habitation Eyma, Amateur et Woual, deux anciens combattants nostalgiques de 14-18. Une pluie d’éclats de roches et de sable scintillant sous l’effet du soleil, s’abattit à cent mètres à la ronde. L’odeur de la roche pulvérisée, sauvagement mélangée à celle de la dynamite nous irrita le nez. J’avoue avoir aimé ce mélange détonnant, mais j’imitai ceux qui attendaient, comme nous, la fin des opérations, en me bouchant le nez. À ce moment précis, une bulle semblable à celles des illustrés « Kit Carson » ou «Buffalo Bill » qui constituaient l’essentiel de nos lectures enfantines, se ficha dans mon esprit. Il y était écrit : « Il faut évacuer le bidonville en formation et le dynamiter aussi pour tuer le mal dans l’œuf. Pire que la Rue-Case-Nègres ou Case-Koulis des Habitations, où l’on pouvait chasser des oiseaux, cultiver son jardin créole, élever des moutons et des cochons, se solidariser, se cultiver par les conteurs et les réciteurs du Ramayana , prier dans les koïlou . Pire qu’Au-Béro, ghetto insalubre s’il en fut, mais convivial, vivant. »
Il y avait certes, des rats, des mouches, beaucoup de mouches. Il y avait des cris tafiateux et intempestifs des balayeurs de dalots, des pleurs angoissés de leurs femmes. Il y avait bien le mur qui nous ségréguait de l’En-Ville, mais une fois franchi, nous pouvions nous glisser au cinéma le Bataclan, déguster un cornet de pistaches ou un cornet à la crème sur un banc en granit de la merveilleuse Place de l’Abbé Grégoire ombragée par ses futaies. Au-Béro, c’étaient aussi nos parties de billes ou de football interminables sur un petit terrain plat en terre battue jouxtant des latrines. C’étaient les parties de dés houleuses dont les joueurs, venus des quatre coins de l’En-Ville et sapés comme des maqueraux, avec d’énormes chevalières aux doigts, et panama blanc couvrant le chef. Bec-en-Or lui-même, figure légendaire de l’imagerie populaire foyalaise, l’homme à la chevalière au chaton en rubis, aux chemises arlequinesques et aux chaussures à mille peausseries de couleurs vives, fréquentait assidûment les lieux. C’étaient les facteurs et joueurs de steel-band, ces instruments de musique magiques introduits là par des Anglo-caribéens des îles de la Dominique, de Sainte-Lucie, de Barbade et même de Trinidad. J’en étais même fier, car les amateurs en étaient presque tous des Koulis. Raymond Mardayé était le plus doué. C’était lui le soliste de l’ensemble. Il avait un dièse inimitable pour faire des gammes sur ces culs de fûts d’huile ou de kérosine récupérés et travaillés au chalumeau, au poinçon et au marteau. Avec la tendance fusionnelle des musiques du monde, ce son métallique a conquis ses lettres de noblesse. Andy Narel, comme Bob Marley pour le reggae, en serait-il le pape, un fils d’Au-Béro, du nom de Guy Louiset, n’en est pas qu’un simple acolyte. Comment ferais-je pour aimer ce nouveau quartier ou la laideur le dispute au misérable. Ces enclos de tôles, ces haies d’hibiscus jamais taillées, s’ouvriront-ils un jour à la convivialité, à la solidarité, au partage ? Tout me renvoyait à ces vieux Nègres d’Habitation grincheux, ronchonnant et bougonnant, dès qu’ils sentaient la présence d’autrui autour de leur case, s’agirait-il d’un chien. Par quel artifice, quel sacrifice, éviterai-je ce lieu de maléfice haïssable ? me questionnai-je secrètement.
Le préposé au drapeau rouge, baissa son totem sans un mot, et nous pûmes continuer notre route avec les autres passants, sans que quiconque échangeât le moindre propos. Me voyant perdu dans mes pérégrinations, mon père voulut me remettre sur le chemin de la réalité :
— Ti-Bway Au-dessus de cette carrière, s’étend à perte de vue, un terrain bien plat, bien plus grand que toute l’En-Ville. »
Et, avant même que je ne réagisse, il poursuivit :
— Mais ce n’est pas pour des gens comme nous. Ce terrain appartient à l’armée. J’ai eu l’occasion de le voir, sans le visiter, le jour où ton frère Étiphane partait faire la guerre en Indochine. C’est la Caserne Desaix. »
— Nous pourrions y occuper un emplacement, nous serions les premiers et par conséquent, notre maison serait bien placée ! »
— Tu es fou, Ti-Bway ! »
— Non, papa ! Pas vraiment. »
À deux cents mètres environ après la carrière, nous stoppâmes net devant une déclinaison, presque un précipice. Une grande croix blanche était plantée là, pensai-je, pour protéger les voitures, dont le car qui desservait Au-Citron. Un vieux camion Citroën, dont la plate-forme était chargée de feuilles de tôle, de sacs de ciment, de plaques de fibrociment et de paquets de florines, s’y reprit à quatre tentatives pour vaincre ce morne à-pic. A chaque fois, le moteur calait à mi-montée, et l’aide du chauffeur plaçait, non sans risque, une grosse roche, en guise de cale sous les pneus arrière plutôt lisses du véhicule. Il en profitait pour arrimer la cargaison qui débordait de la plate-forme. C’est à la faveur de cette opération que nous dévalâmes la pente. Arrivés à son pied, mon père continua de me faire repérer les emplacements des ex-Au-Béro. « Ici, c’est Untel qui a barré. Là, à gauche, dans ce trou, c’est une telle avec ses quatre enfants de pères différents. Elle construira sur pilotis, elle n’a pas le choix, mais j’ignore où elle prendra l’argent. » ajouta-t-il. Nous bifurquâmes à gauche, et il me précisa, : « Nous sommes ici dans le quartier Trénelle, c’est moins accidenté et, comme tu le vois, plus proche de l’En-Ville. Là, c’est mon compère Homère, il va construire une belle maison, certainement, puisque c’est notre chef d’équipe, le commandeur comme nous dirions sur l’Habitation. De plus, sa femme Éléonor travaille également, comme du reste, toutes les femmes de feu Au-Béro. Ici, c’est le siège du Parti Progressiste Martiniquais, fondé par Aimé Césaire à la suite de sa démission du Parti Communiste Français. Sa lettre adressée à Maurice Thorez, alors Secrétaire général du PCF, eut un retentissement planétaire. »
Nous débouchâmes enfin sur la Place de l’Abbé Grégoire, après avoir longé la face gauche de l’église Saint-Antoine de Padoue plantée au pied du massif dit Anlè Kannal, en manière de contrefort. Notre collège, composé de deux blocs séparés à un étage, s’opposait à l’église, mais géographiquement seulement. Dans chaque cour également distincte, deux véhicules utilitaires Peugeot 403 bâchés, sur les portières desquels était inscrit Services municipaux, commençaient tout juste à livrer les repas aux sinistrés. Oui, parfaitement, nous étions des sinistrés, hébergés dans mon propre collège. J’avais une bonne idée de la vie au pensionnat que je ne connus point. Mais se trouver là, parce qu’on n’avait plus de toit, fût-ce celui d’une case ou d’un compartiment dans une grande remise comme celle d’Au-Béro, me traumatisait. La mairie avait réquisitionné les femmes de service des cantines, qui étaient saisies d’effroi. Toutes étaient compatissantes. Même après le repas, elles entouraient de leur réconfort notamment les mères de famille nombreuse encore en état de choc. Les enfants, eux, se chamaillaient dans les deux cours, s’occupant à peine des passants qui s’apitoyaient visiblement sur leur sort. Vers une heure, le maire accompagné de ses adjoints et collaborateurs arrivèrent. Il était manifestement éprouvé. Il serra méthodiquement les mains d’adultes, caressa de temps à autre les têtes de la « touffée » de négrillons qui l’escortaient dans ses moindres mouvements. Certains avaient, deux rivières d’or qui coulaient de leur nez, d’autres étaient enveloppés dans des vêtements trop grands, d’autres encore s’agitaient en se grattant le corps et en crachant sans cesse. Le maire s’assura qu’il y avait suffisamment de lits de camp et de draps, et que chacun mangeait à sa faim. Il se retourna vers ses adjoints et questionna : « Tous ceux qui sont dûment inscrits sur les listes, ont-ils leur emplacement ? » Les sinistrés répondirent non, en chœur. Mon emplacement est trop pentu, dit une mère de famille. Mes enfants manqueront d’espace pour jouer, s’enhardit une autre. Nous n’avons pas un sou de côté pour bâtir, dit une troisième. Quant à mon père, je savais qu’il ne plaiderait pas notre cause. D’abord, parce qu’il était bien trop fier pour cela ; ensuite parce que je ne lui connaissais aucune ambition matérialiste ; enfin il n’avait pas vraiment charge d’âme. Mes frères et sœurs étaient déjà eux-mêmes pères et mères de famille, et de plus, ils étaient tous restés sur les Habitations de Basse-Pointe. J’étais son dernier enfant à charge, qui plus est, adolescent. De toute façon, nous ne pouvions être profilés comme prioritaires. Le maire annonça que des cités en bois provisoires seraient construites dans les quartiers de Tivoli et de Morne-Venté pour accueillir les familles les plus « en chien ». Une femme âgée s’écria en se jetant à genoux : « Et ben, nous voterons à vie pour toi, papa Césaire, le Bondieu te bénira. »
Le maire embarrassé, s’adressa en ces termes aux enfants : « Tous les après-midi, vous aurez du lait, des biscuits Pernod et même du jus pour votre goûter ! » Puis, prenant place, épuisé, sur la banquette arrière de sa DS noire de fonction, laissa échapper: « C’est tragique ! »
Comme prévu, nous récupérâmes dès le lendemain matin, les outils, mais pas seulement ça. Gilfa un vieux camarade d’Habitation de mon père — qu’un « lenbé » international, attrapé après le départ imprévisible pour la France de sa concubine la belle Manita, n’en finissait pas de lui ronger les os — lui avait aussi envoyé, par Hector, un sac-guano rempli d’ avelka , de moulonka , de paroka , denrées dont raffolent les Koulis.
— Gilfa n’oublie jamais les gens qu’il aime, me dit, mélancoliquement mon père. Nous n’avons pas de quoi cuisiner, nous céderons tout ça à Met-Fé. Félix Mardayé, l’oncle de Raymond, le joueur de steel-band, et de Guy, un excellent footballeur, était là, dans la boue, à deux pas de nous. Mon père lui tendit le sac-guano, et Met-Fé lui tint ce propos :
— Isi a, sé kay-mwen, pèsonn pé ké fè mwen pati. Pa menm misié li Mè, sé mémwè mwen, sé tonbo mwen ! » ( — Ici, c’est chez moi, personne ne me fera quitter ces lieux. Personne, même pas monsieur le maire ! c’est ma mémoire, c’est mon tombeau !) Et Met-Fé continua, imperturbable, à dresser les poteaux de sa nouvelle demeure dans l’emplacement même de l’ancienne.
— Met-Fé n’est pas fou, comme on le dit de lui un peu trop rapidement. Il voit loin ! Pas vrai, papa ? »
— Tu as raison ! C’est lui qui a raison ! » approuva mon père.
Hector avait fini de faire sa recette comme il le faisait là, sous le caïmitier depuis « nanni-nannan ». Nous nous embarquâmes dans son taxi-pays, direction la gare routière de la Croix-Mission, où nous fîmes, chargés des outils, la connexion avec la « bonm » d’Au-Citron. Personne ne nous fit d’observation sur nos outils sans boîte, qui représentaient un réel danger pour les autres passagers. L’un d’entre eux avait un coutelas neuf dont la lame était grossièrement gainée de feuilles du journal communiste « Justice ». Le bus grimpa poussivement la route d’Au-Citron. Il n’y avait pas d’arrêt spécialement indiqué, il s’arrêtait n’importe où, en plein milieu de la route étroite, dans un tournant à risques, à la demande des passagers, qui visiblement ne se connaissaient pas encore entre eux. Même le chauffeur, un homme d’apparence pourtant bonhomme, échangeait à peine avec eux, contrairement à l’ambiance des bus qui désservaient les autres quartiers populaires plus anciens. Nous débarquâmes au terminus de la ligne, c’est-à-dire sur la petite place de l’église d’Au-Citron. Mon père paya le prix de nos deux places, soixante centimes de franc. C’était très cher pour nous. Le chauffeur nous sourit en disant : « Faites vite la pluie arrive ! » Une trombe d’eau nous tomba dessus. Mon père me cria d’aller m’abriter dans l’église. Quant à lui, il prit ses outils sur l’épaule et fila en direction de notre emplacement. La pluie crépita drue pendant un bon quart d’heure, et quand je le rejoignis, il était buste nu, sa pioche en main, à l’ouvrage.
— Ne t’approche pas Ti-Bway, ça n’est pas un lieu pour toi. C’est trop dangereux, tout peut dégringoler et nous charroyer « tjokanblok » dans le fond ! »
L’ex-coupeur de cannes, l’ex-conducteur de cabrouet, le balayeur de dalots, embrassa ce jour-là, sous mes yeux, le périlleux métier de terrassier aux mains nues.
— Tu aurais pu venir t’abriter à l’église ! » lui lançai-je avec une ironie toute filiale.
— À l’église ! Hon ! Tu connais mon irréductibilité ! Sacré Ti-Kouli ! Hon ! je ne ferai pas ce plaisir au curé ! »
Quarante ans après, l’homme n’est jamais pris en flagrant délit d’infidélité envers lui-même. Son anticléricalisme est toujours aussi radical. Quant à ses passions, elles demeurent de tout temps au nombre de sept. Ses sept péchés kalapaniels comme il dit. D’abord les chevaux. « Je ne me suis jamais fait à Au-Béro parce que je ne pouvais pas y avoir un cheval. » Ensuite les dominos. Rien n’éclaire plus son visage que la frappe de son septième domino avant les deux autres joueurs. Les femmes. Ah les femmes ! Il est toujours entouré de femmes, toutes, beaucoup plus jeunes que lui, naturellement. Quand nous, ses enfants et ses amis, lui demandons comment s’y prend-il pour les « faire contentes » : « Il faut leur demander ça à elles ! » nous renvoie-t-il, imparablement. Quant au tapou , un tambour cérémoniel indien, à quatre-vingt quatorze ans, personne n’égale son jeu. Il en est le maître incontesté. Le kolbou. Ce ragoût de viande ou de légumes à base de curcuma, aux senteurs épicées des campagnes de l’Inde tamoule. On dit qu’il a meilleure saveur quand il est servi comme repas rituel ou communautaire après les cérémonies hindoues, les fameux « Bondié-Kouli ». Il en prépare et en mange tous les jours, malgré les pathologies dues à son grand âge. Les bijoux. Il porte toujours une bague, une chaîne et un pendentif, pas le moindrement ostentatoires ni somptuaires, mais néanmoins très au-dessus de sa condition. Enfin, le « danmié ». Un sport de lutte qui le couronna dans sa jeunesse. Il n’en fut pas major national, mais il s’affirma champion d’Habitation pendant longtemps. Et puis, tel qu’il ne cesse de me l’enseigner, c’est la passion, la principale force de la vie. Selon lui, tout, en dehors de la passion est pure élucubration. La passion domine toute veule ambition, toute perfidie, toute tentation de trahison. Elle transcende toutes les aspirations humaines. La passion, ne nous y trompons pas, ne s’acoquine pas avec la soif de pouvoir, la soif de possession. Un homme sans passion est nu, souffrant, donc un méchant en puissance. La pioche, la houe, il en connaissait le maniement, mais à d’autres fins. Pour déraciner un rhizome de rejetons de canne à sucre. Pour sarcler les mauvaises herbes ou bomber la terre afin d’y planter des dachines et autres choux-caraïbes de première bourre. Quant à la barre à mine, elle servait à attacher les chaînes d’animaux d’élevage domestiques. Ici, dans le terrassement, aucun de ses outils ne semblait adapté à l’extraction de ces roches polymorphes agglomérées les unes aux autres. Nous connaissions la terre, la terre nourricière de Basse-Pointe, nous en connaissions le grain moelleux, l’odeur ample, la générosité dense et même la saveur ; mais nous ignorions crassement tout de la composition géologique de ce sol que nous devions cependant domestiquer pour nous y domicilier, nous planter. Même les coups de masse ne la faisaient pas trembler, ne la rendaient pas vulnérable, aménageable, urbanisable. Mon père ahanait. Chaque coup de masse était, selon moi, le dernier, mais il en portait encore quinze autres, vingt autres avant de se redresser et s’éponger le front de son avant-bras ruisselant. Il recommençait aussitôt pour une série suivante. Quinze, seize, dix-sept. Il n’ira pas jusqu’à vingt coups pariai-je avec moi-même. Le soleil dardait maintenant ses rayons dans sa chair. Il suait sang et eau. Ses abdominaux, ses pectoraux, ses biceps, se détachaient de son corps, prêts à exploser, ses veines s’emplissaient à chaque coup, promptes à cracher du sang. Comment un homme peut-il ainsi s’acharner à vaincre ? me demandai-je. Son visage devenait terrifiant comme ceux des Juifs, des Égyptiens, des Babyloniens vaincus, et esclavagisés dans les mines, ou transformés en machines à tuer dans les camps d’entraînement pour gladiateurs. Ces images de péplum défilaient dans ma tête à la cadence des coups de masse portés sur la masse inébranlable d’andésite. Je paniquai. Mon père serait-il un esclave? Serait-il capable de porter ces mêmes coups sur un homme pour sa propre survie ? Je fondis à la fontaine pour remplir une quatrième fois la bouteille dont il avalait en deux fois le contenu, histoire de me débarrasser de ces séquences de cinéma et de réalité à la fois. De ma réalité. Il n’y avait plus personne sur la place de l’église, aucun bruit de marteau ou de scie dans les environs. Midi avait déjà pris la force des bâtisseurs improvisés, et mon père, infatigablement sans autre chose dans l’estomac que trois bouteilles d’eau, frappait avec la même énergie, qu’à huit heures, la même cadence qu’à dix heures, la même hargne qu’à onze heures. Pourtant la matière, la roche ne donnait aucun signe, ne laissait entrevoir aucune faille.
— Partons ! J’ai faim ! » lui dis-je, en lui tendant la bouteille d’eau.
— J’ai de la monnaie dans la poche de ma chemise, va acheter un pain, de la margarine et deux portions de Vache qui rit ! Je n’en aurai pas assez pour te payer un Royal-Soda ! »
La boutique serait-elle ouverte que je lui dirai qu’elle est fermée, me préparai-je à mentir. Elle était fermée depuis treize heures, et ne devait rouvrir qu’à seize heures. J’en fus soulagé.
— Les nantis et les fainéants font la sieste, tandis que les esclaves s’éreintent sous le soleil ! » marmonnai-je.
— Je fais deux séries de vingt coups, ce sera toujours ça de gagné pour demain, et on s’en va ! Nous dévalerons la falaise et longerons le canal, ça nous rafraîchira, Ti-Bway ! »
Par ce nous, j’étais donc associé à ce travail de forçat qu’il avait accompli tout seul. J’en eus honte. Il avait retrouvé son visage d’homme. Celui que les femmes doivent aimer, en tout cas, celui du père que j’aime.
Le canal coulait à son débit de l’avant-veille. Il charriait autant d’immondices. Nous dépassâmes une chienne morte, la tête trouée de la blessure qui avait dû la tuer, le ventre et les mamelles gonflées. Elle ne dégageait encore aucune odeur. Le quartier siestait dans la même tranquillité que celle du canal.
Quand nous arrivâmes au collège, il n’y avait point de véhicule de la mairie, mais mes oncles Paterne, Paulterne, Ti-Frère, avaient gardé notre manger dans une grande casserole. Le hors-d’œuvre : des tranches de tomate et d’avocat vinaigrées ; le plat de résistance — j’aime ce mot plus que tout autre — composé de dachine et d’un court-bouillon de dorade, y étaient mélangés. Ce n’était ni bon, ni mauvais, mais copieux, nous nous en gavâmes comme des affamés.
Au bout de huit jours de travaux forcés, nous commençâmes à trouer la falaise. À l’aide de la barre à mine utilisée comme levier, nous fîmes rouler les grosses roches jusqu’à la rivière et gardâmes les petites et les moyennes pour les concasser et les tailler comme convenu. Cinq semaines passèrent ainsi, avant que mon père ne se découvrît deux autres vocations, celles de tailleur de pierres et de faiseur de sable, un peu comme dans les péplums du cinéma Bataclan, ou dans les chansons tamoules que Tayé, un vieux Kouli révolté de l’Habitation Eyma, nous traduisait en créole, non sans le sentiment de blasphémer, car la langue tamoule, c’était la langue de ses dieux. Elle était sacrée.
La rentrée scolaire fut reportée de quelques jours, le temps de recaser, jusqu’au dernier des sinistrés, car la capitale ne possédait alors ni gymnase, ni autres structures couvertes et fermées. Des tentes furent mises à la disposition de la mairie par l’armée. Cette décision concertée, du maire et du vice-recteur, avec l’assentiment du recteur de l’académie de Bordeaux, provoqua quelques remous, notamment dans le camp de la bourgeoisie, viscéralement opposée à Césaire. Le petit-peuple foyalais ne se désolidarisa pas de son chef charismatique, et nous, écoliers et collégiens concernés, en fûmes doublement réjouis.
Mon père terrassait là, terraillait ici. Nous prélevâmes des tonnes de terre que nous jetâmes par seaux en contrebas. Une plate-forme se dessina peu à peu, même si ça et là, saillaient quelques roches indécrotablement enracinées dans la terre, tels des icebergs dans l’Antarctique. Nous rabotâmes les parties émergées au burin. Un jour, mon père s’écria avec une satisfaction non dissimulée : « j’ai une idée ! Ti-Bway. Je sculpterai la tête de notre déesse Malièmen sur cette grosse-là. Elle est excentrée. Je planterai à côté un pied de vèpèlè , notre maison sera ainsi protégée. » Quelquefois les coups de marteau finissaient leur course sur nos doigts. On ne s’improvise pas impunément niveleur ou tailleur de pierre, encore bien moins sculpteur. Nous entassâmes des mètres cubes d’andésite pour ériger deux murs de soutènement ; l’un pour protéger l’assise de la maison, des éboulements venant d’en haut, l’autre, pour en empêcher l’affaissement par le bas. Les plus petites roches étaient destinées à être transformées à coups de marteau, en granulats pour bétonner la plate-forme.
Un matin, un homme dont une calvitie rongeait la tête, se présenta devant mon père, un sac d’ouvrier à la main :
— Je suis maçon, et je cherche un djob ! »
Il ouvrit son sac, en sortit une truelle, un marteau et un fil à plomb.
— Je n’ai pas encore acheté les sacs de ciment, nous sommes vendredi, revenez lundi, si vous le voulez bien ! » répondit mon père, visiblement heureux, mais conscient que ce délai était trop court.
Nous passâmes le samedi à concasser les roches pour en faire du sable. Le dimanche, au « pipiri-chantant », nous étions sur notre terrain, désormais ainsi appelé, à l’œuvre. Vers sept heures, nous entendîmes : « Bonjour ! Bonjour ! ». C’était l’homme à la calvitie, le maçon. Il était vêtu comme le vendredi, avec le même sac en main. Il grimpa sur la plate-forme, en disant : « Il faut au moins cinq marches ici ! ». Sans attendre de réponse de mon père, il s’assit, comme nous. Il avait une technicité qui me fît pâlir de jalousie. Ses mouvements étaient plus économes, son marteau plus habile. D’un coup sec, il faisait exploser la roche et, en deux-temps-trois-mouvements, séparait les gros éclats des petits et transformait ces derniers en poussière, en sable. Mon père l’imita assez aisément, mais j’avais la paume de la main droite pleine d’ampoules, tuméfiée, en feu. Quant à mon pouce et mon index gauches, ils étaient ensanglantés. Mon père me dit en se moquant : « Ti-Bway ! Le marteau c’est comme le stylo, il faut savoir l’utiliser. Ne te casse pas la tête à la place des roches ! »
Vers une heure, le maçon finit par décliner son identité. Il s’appelait Adalbert. Adalbert Rigobert, et il se disait très ami avec Bec-en-Or. Il nous apprit, un tantinet honteux, que sa femme l’avait quitté parce qu’il avait des dettes de jeu. Il traînait avec lui sa déveine, non seulement à Au-Béro, mais partout où les amateurs exerçaient leur vice. À Morne-Pichevin, à la Cour fruit à pain, à Rive-Droite-Levassor, dans les ruines de la Française sur la Savane. Il nous avoua même l’inavouable, sur le ton de la rigolade : «J’ai dû faire un séjour de six mois à l’Hôtel du 118 rue Amiral de Guesdon ! » Mon père se redressa et le fixa des yeux.
— Je connais bien l’histoire de votre famille ! » le rassura l’homme, avant de poursuivre :
— J’étais au 118 au moment où les Seize ouvriers agricoles de Basse-Pointe, y étaient emprisonnés pour le meurtre du Béké descendant d’esclavagistes. Tous les co-détenus étaient solidaires de ceux qu’ils considéraient comme des héros. Je sais que tu avais trois frères parmi eux. Je te voyais souvent à Au-Béro, j’aime les Koulis, je ne m’explique toujours pas pourquoi. J’en connais un qui a monté un petit atelier de réparation de pneus à Rive-Droite-Levassor, tout près de l’immeuble Aubéry. »
Il sourit et joua avec éponyme et patronyme.
— Pas Au-Béro, mais Aubéry. Le Béké qui possède le château à Morne-Pitault, au François. Il a entre mille entreprises qui lui rapportent des millions, la concession Fiat, pour la Martinique, et je crois même pour la Guadeloupe aussi. Il a installé des bureaux dans les étages et expose les Fiat au rez-de-chaussée. Mamane, c’est le nom du Kouli, a comme clientèle, tous les automobilistes qui viennent chez Fiat, mais pas seulement ceux-là. Il amasse un paquet d’argent chaque jour, car ils sont deux à se partager ce juteux marché. C’est un curieux bonhomme ce Mamane. Mise à part sa voiture, il n’est propriétaire d’aucun bien. Il dort sur un vieux lit de camp, qu’il ouvre, la nuit venue, dans l’atelier même. Il ne possède qu’un ou deux vêtements à la fois, un blue-jeans et une chemise, il les jette dans le canal Levassor quand ils sont trop sales, après en avoir acheté de nouveaux chez les Syriens de la rue François Arago. Il prend ses repas dans les restaurants de la Croix-Mission avec ses amis et clients, tous chauffeurs de taxi-pays ou de ville. Généralement, il règle la totalité de la note de sa table. On le surnomme le Maharaja souillon. Les serveuses l’adorent, car il ne prend jamais sa monnaie. Quel qu’en soit le montant. D’aucuns disent que son concurrent, l’autre réparateur de pneus, l’aurait quimboisé, pour qu’il se ruine et se pende, comme l’ont fait beaucoup de Koulis, par désespoir. Ah ! J’oubliais, Mamane possède beaucoup de fusils et de moulinets qu’il commande à la Manufacture de Saint-Étienne. Il les laisse chez ses amis chasseurs ou pêcheurs, tous des gros-mulâtres avocats ou docteurs, habitant les hauteurs huppées de Didier, Clairière, Des Rochers ou Balata. Ces bourgeois le fréquentent, un, parce qu’il est une fine gâchette, (pluviers-ramiers-canards sauvages) ; deux, parce qu’il remonte toujours les plus gros poissons : des tazards, des bécunes, des espadons dans leur Chris-Kraft ; trois, parce qu’il répare gratuitement leurs voitures. Il leur paie également les thermes à Absalon où ils vont coquer leurs maîtresses. Mamane les paierait-il pour les fréquenter, ou serait-il le Kouli, comme on dirait, de la bande ? Je ne le crois pas. Il ne fréquente jamais les Koulis d’Au-Béro, ce n’est pas à vous que je le dirai. Quand on prend la liberté de lui demander pourquoi, il répond invariablement :
— Je n’ai pas fui les champs de cannes de Basse-Pointe, pour fréquenter ceux qui y étaient restés, et qui, aujourd’hui, balaient les dalots de l’En-Ville. Ce sont des vaincus. »
Mamane, il est vrai, s’est fait tout seul. Je le connais depuis plus de vingt ans. Avant de monter son propre atelier, il fut d’abord, garçon de garage, puis, apprenti-mécanicien pour devenir ensuite mécanicien. Il a le cœur sur la main. Combien de fois, Mamane nous a-t-il dépannés, Bec et moi ? Un jour un client indélicat qui ne voulait pas payer ses réparations, lui lança au visage le fameux « sakré-Kouli-manjé-chien », malheureusement pour ce client, Bec passait par là.
— Tu es un gros dégueulasse, un malpropre ! » lui fit Bec.
— Quoi ? Un Chabin qui défend un Kouli-manjé... »
— Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. La lame glacée du manche-blanc de Bec lui mit la joue gauche en feu. Bec écopa de deux mois au 118. Maintenant, je sais que Mamane est votre beau-frère et donc l’oncle de ce garçon. » nous surprit-il. En pointant l’index sur moi, il me dit : « Jeune homme, ta place est à la Bibliothèque Schœlcher et non ici ! » Et, se retournant vers mon père, promit : Je vous donnerai un coup de main pendant une semaine. Dans huit jours, je commence un gros chantier, mais je vous trouverai un bon maçon pour les murs de soutènement ! » Et il se retira.
— Cet homme est dans son monde, me dit mon père. Quant à ton oncle Mamane, je ne lui en veux pas. Nous n’avons pas une roupie, même pas un ana, comme dirait ton aïeule manman Lammaï ; mais tant mieux pour lui. Il a le droit de conduire sa vie comme il l’entend. Ne le juge surtout pas ! On ne juge pas un homme parce qu’il ne se comporte pas comme on le souhaiterait. Plus tard, quand tu seras grand, tu subiras toi-même les affres de cette propension humaine. »

Au-Citron s’élabora une identité de quartier populaire où prima la solidarité. Des relations de bon voisinage se nouèrent spontanément. Des amitiés naquirent entre gens de même communauté de sort. Le système de coup de main qu’on observait seulement les dimanches et jours fériés à grand renfort de gens venus d’autres quartiers populaires, se généralisa entre habitants d’Au-Citron intra-muros, tous les jours, en fin d’après-midi, le soir à la lueur de flambeaux, après de dures journées de dockers, de djobeurs, de balayeurs de dalots, d’ouvriers-maçons ou de charpentiers. Les femmes apprirent à faire connaissance, qui à la fontaine où elles prenaient un brin de « milan » ; qui à la rivière, en amont du passage à gué où elles allaient de plus en plus souvent faire leur lessive ; qui dans le bus où elles se donnaient les bons tuyaux pour acheter aux meilleurs prix. La jeunesse se rassembla petit à petit autour de l’église, sous les flamboyants qui ombrageaient l’unique route encore poussiéreuse, sur un coin de rive ensablé de la rivière. On y joua au football, au handball, au volley-ball. J’avais assimilé la technique de cette dernière discipline, dès ma prime adolescence, au contact de mes condisciples originaires des communes de l’extrême nord (Macouba et Grand-Rivière) qui en propagèrent la pratique à Basse-Pointe. Je ne pus partager mon savoir Kouli, mais fus comblé de constater que mon savoir-faire était convoité. Je n’étais pas peu fier d’être l’élément le plus disputé au moment de la formation des équipes. Chaque capitaine voulait m’intégrer dans sa formation. La condition de Kouli-Bitasion n’était donc pas une fatalité désespérée, mais pouvait se poser comme une altérité affirmée. Ce ne fut qu’une intuition fugace, une frêle germination de pollen de riz voltigé dans un marigot ; mais de là à parler de rizière... D’autres jeunes se distrayaient au rami, à la belotte, aux dominos sous le réverbère de la place. D’autres encore, des lycéens pour la plupart, y venaient, leurs manuels ou même des romans d’auteurs inscrits à leurs programmes, en main. Quelquefois, ils déclamaient des vers de Damas, de Césaire. Souvent, l’un d’entre eux, un gringalet aussi grand que cabot, bon joueur de hand, « tirait » des contes : Compère-lapin, Manman dlo etc. Tout l’imaginaire magico-fantasmagorique du pays était visité, revisité par ce jeune. Il avait un débit qui n’avait rien à envier à celui de la rivière en crue. Les mots coulaient naturellement, tumultueusement, clairement de sa bouche. Ce « diézeur » sera « met-pies » (acteur ou comédien) quand il sera grand, s’il ne choisit pas, par la force des choses, de devenir tout simplement maître d’école, pensai-je vaguement. Un jour, il arriva avec un « tanbou-danmié ». Il apprit à en jouer comme par enchantement. Il connaissait déjà toutes les chansons qui en accompagnaient les rythmes. Les autres camarades se contentant de répondre en chœur les refrains, qui dans ce registre reviennent souvent. Je m’intégrai très vite à ces activités de quartier, mais tout aussi vite, je me rendis compte que je marchais sur un seul pied. J’étais le seul Kouli de cette jeunesse ignorante de ma sensibilité profonde. Sur les Habitations à Basse-Pointe, puis à Au-Béro, on appréciait certes la musique et les danses de « danmié » et de « bèlè »; mais il y avait aussi et surtout le matalom, ce tambour à deux faces venu du fond des âges de l’Inde dravidienne. Mon corps, mes sens, mon sang s’éveillaient dès que les vieux Koulis, ou d’ailleurs les vieux Nègres, se mettaient à en jouer. Mes camarades d’Au-Citron n’en connaissaient même pas l’existence à cette époque. Devais-je accepter, sans perdre aussi mon âme, cette déperdition, où l’y introduire moi-même ? Le matalom accompagne, de ses variations rythmiques, des chansons tamoules. En intonner une seule, eût paru grotesque, provocateur, et eût pu compromettre mon intégration. Oui, parfaitement. À Au-Citron, je jouais mon intégration. Mon intégration dans mon propre pays. À Eyma, nous étions entre nous, je veux dire entre petits-Nègres et petits-Koulis d’Habitation, tous de même condition. Rien ne nous distinguait vraiment. Les insultes que nous nous lançions, quand nous étions en désaccord, n’atteignaient jamais nos différences ethniques. À l’école, nous — la quatrième génération des descendants Koulis, la première à la fréquenter massivement, par obligation républicaine — fîmes l’expérience des quolibets, des avanies subies par la première génération sur les Habitations. C’était le prix à payer aux vainqueurs de l’esclavagisme, pour leur épanouissement dans le nouvel univers que ces derniers crurent avoir définitivement conquis. «L’école n’est pas faite pour les Koulis. Vos places se trouvent sur les Habitations à garder les mulets ou à composer les « petites-bandes », chargées de ramasser les cannes tombées des tombereaux dans les traces ou le long du chemin de fer ! » nous voltigeaient — comme une giffle — nos condisciples et, plus souvent que rarement, nos maîtres. Il y en a, parmi ces derniers, à qui je ne dirai jamais bonjour. Sauf si l’âge, la sagesse, finissent par m’en dissuader.
Nous apprîmes ainsi que c’était une manière de droit d’entrée obligatoire au savoir universel dispensé par l’école laïque obligatoire, dont il fallait nous acquitter. J’eus tort de penser que la boucle était bouclée. À Au-Béro, nous étions dans notre ghetto. On nous foutait royalement la paix. Nos « tanbou-danmié », nos steel-bands ou nos mataloms résonnaient à leur guise. Les jeunes filles de bonne famille qui passaient dans la rue du Vieux-Chemin avaient appris, dès leur jeune âge, que hasarder l’œil par-dessus le mur de la honte était en soi un risque de « perdition ». Néanmoins, il nous arrivait d’apprendre ensemble au collège, de sympathiser, voire de mêler nos corps et nos cœurs à la nuit tombante, derrière l’église pendant les vêpres, ou au sortir de la grande bibliothèque portant le nom de l’abolitionniste Schœlcher.
Deux annés s’écoulèrent et j’observai, non sans effroi et stupeur, que je n’avais ni ami, ni flirt citronnais. Nous nous rencontrions bien dans l’En-Ville, aux endroits que s’était appropriés la jeune génération, mais ne formions jamais de morceau d’Au-Citron au sein de cette jeunesse. Les samedis et dimanches après-midi, nous n’étions jamais dans les mêmes angles des stades Louis Achille et Serge Rouch. Eux, supportaient le Club Colonial et le Golden Star, deux équipes de l’En-Ville ; moi, je me trouvais naturellement avec les gens du Nord, dans le camp de l’Assaut de Saint-Pierre. Ils idolâtraient Pablo Jean-Baptiste, avant-centre d’une rare élégance, au pied gauche redoutable ; ou Guy Mardayé, qui portait en lui le sens inné du but. Moi, c’était Yvon Lutber, qui se métamorphosait en magicien, dès qu’il avait la balle aux pieds. On le surnommait : Docteur Football. Un autre Yvon, de son patronyme Chaumet, l’ailier gauche pierrotin, me faisait également vibrer. Son centre-tir condamnait imparablement le gardien adverse à se fracasser le corps ou la tête sur l’un ou l’autre montant de ses buts. Mon cœur chavirait, je le confesse, quand Guy Mardayé s’échappait comme une fusée du rond central du terrain pour s’en aller bombarder du pied droit, comme du gauche, Sully Modeste, le gardien de but pierrotin. Guy Mardayé était d’abord un Kouli d’Au-Béro. Le soir, après-match, tandis que mes camarades citronnais avalaient ensemble la route « morneuse » conduisant à notre quartier, je restais sur la Place de la Croix-Mission à refaire les matchs avec d’autres camarades généralement de communes, qui comme moi, s’intégraient difficilement dans leurs quartiers d’adoption. De temps en temps, quand les commentaires nous avaient séché la gorge, de jeunes ouvriers de notre groupe m’invitaient à déguster un punch au lait savamment parfumé d’un zeste de citron vert et de noix de muscade rapée, au « Milk-Bar » , après quoi, je prenais congé de la place presque déserte. Je grimpais alors seul les trois kilomètres de mornes. Mon père tôt couché, pour être tôt debout, avait rendez-vous à trois heures chaque matin, non pas avec le destin comme le dit un jour de 1947, Jawaharlal Nerhu, mais avec les fragrances des dalots. Il se levait alors, sans m’emplir la tête d’imprécations — ce qu’il considérait avoir déjà fait une fois pour toutes — réchauffait les restes de kolbou du midi, pour me permettre de me remplir la panse. Nous n’avions pas d’électricité et, c’est à la lueur d’une loupiote à pétrole, dont la suie me noircissait les narines, que je m’encombrais la tête d’abstractions étrangères à ma réalité et à mon environnement, jusqu’au chant comminatoire d’un coq-game qui m’intimait poétiquement, à minuit fixe, que la limite était largement franchie pour un adolescent.

À la Bibliothèque Schœlcher, des journaux (Justice et l’Information) à cheval sur une tige de bois placée sur une sorte de ratelier, laissaient pendre leurs feuilles comme des ailes brisées de pique-bœufs. J’en fis vite ma pitance. Un silence sépulcral y régnait jusqu’à l’arrivée de jeunes petits-bourgeois à dominante mulâtre. Ils y étaient comme des poissons dans l’eau, ou, à proprement parler, comme des merles au plus fort de leurs pépiements dans les pieds de galba d’Eyma, à la fin du crépuscule, sans la poésie qui en émanait.
Dans ce temple du savoir, chose impensable, il y avait un Kouli conservateur. On disait que c’était le premier bachelier de sa race de toute l’île. Il n’était pas plus attentif à moi qu’aux autres collégiens et lycéens. Il faisait visiblement son métier avec passion et la même disponibilité à l’égard de tous. C’était un homme somme toute timoré, en tout cas très timide. Quand il s’enhardissait à réclamer le silence, la jeunesse petite-bourgeoise et mulâtre s’en moquait. Certains d’entre eux répliquaient dans un créole à l’accent et à la sémantique différents de celui que nous parlions sur les Habitations : « Pour qui se prend ce “Kouli-manjé-chien”, cet égaré, ce rescapé des dalots ? » Aujourd’hui, ils auraient pu dire ce Dhalit. Notre conservateur affectait de ne rien entendre. Il avait dû déjà comprendre qu’il ne devait pas avoir maille à partir avec cette engeance. Un jour, à son insu, je pris fait et cause pour lui, dans un français sans reproche, mais à l’accent campagnard à couper au coutelas. Le groupe me snoba de son silence, à l’exception d’une fille à la bouche et à la poitrine cultivées à la Bardot. Ses amis l’appelaient du reste BB. Elle s’approcha donc de la table que j’occupais et me dit d’un ton sans mépris :
— De quoi te mêles-tu, toi ? Qui es-tu ? »
— Je suis un Kouli ! »
— Kouli ? toi ? Avec les beaux yeux et les cheveux bouclés que tu as ? »
— Ce sont des yeux et des cheveux de Kouli ! Oui, parfaitement ! »
— Tu es donc un Échappé-Kouli, ainsi que vous appelle mon père. Il est médecin. Il dit que vous embellissez la population de cette île ! »
— Ni toi, ni ton père ne savez de quoi vous parlez ! » la rabrouai-je.
Je fus manifestement troublé et mal préparé à cette situation, je ne sus lui donner une réplique plus futée qui eût pu lui en boucher une fente. Je me contentai de sourire, flatté, malgré moi. J’avais pourtant appris par cœur des tirades cornéliennes et raciniennes, voire quelques aphorismes de La Rochefoucault ou de La Bruyère. Ce soir-là, je m’en voulus. La Bibliothèque Schœlcher, m’oppressait, m’angoissait. Je ne me recouvrais moi-même qu’en m’en éloignant, après les deux heures que j’y passais régulièrement. « Patat sa ! Chien maré sé pou lapidé ! » (« Merde ! Un chien attaché, c’est pour être lapidé ! »)
L’image de mon père, ahanant, suant, puant, ne me quittait pas ; celle d’Au-Béro rayé de la carte et bientôt oblitéré de l’imaginaire collectif, me revenait sans cesse en mémoire. Le savoir était là, à portée de la tête, des yeux et des mains. Que ne fis-je pour l’accaparer? J’avais le sentiment, qu’au lieu de m’élever, je descendais toujours plus bas.
CHAPITRE II
TOUJOURS PLUS HAUT. MAIS LA LUNE PERD DE SON MYSTERE
Un jour, à l’angle des rues Schœlcher et Lamartine, où prenait ses quartiers une troupe de jeunes que je ne connaissais que comme des fumeurs fumant des Lucky Stricke ou des Players, des crâneurs quoi, j’entendis un air qui s’échappait du rez-de-chaussée d’un immeuble dont une porte persiennée s’ouvrait largement sur la rue Schœlcher. La musique était différente de celle du twist dont ma génération commençait à s’enticher. À l’intérieur, il y avait des tables et des chaises en bois massif clair, différentes de notre mobilier traditionnel. Il y avait aussi des fauteuils en cuir vert sur lesquels quelques hommes d’âge mûr, portant chemise-veste, étaient confortablement assis. Ils lisaient des journaux et des magazines en anglais que je voyais pour la première fois. Il y avait des livres sur des rayons et une employée assise devant des petites boîtes de fiches. Derrière elle, étaient soigneusement rangés des disques 33 tours, beaucoup de disques. « Ce lieu, bien qu’ouvert à tout vent, ne doit pas être admis aux jeunes bways comme moi », m’interrogeai-je silencieusement. Je me postai, l’air de rien, devant la porte pour écouter non plus le solo de piano de l’artiste, mais sa voix chaude et profonde. À un moment, l’employée se leva et se dirigea vers moi. Je m’attendais à ce qu’elle me demandât de déguerpir, mais elle me dit d’une voix aussi aimable qu’accueillante :
— Vous aimez cet artiste? Et bien entrez donc ! Ici c’est le Centre culturel américain. Le consulat est là, derrière vous, au premier étage du magasin Le Printemps. »
C’était la première fois de ma vie qu’une inconnue de ce rang me parlait avec autant de sollicitude. J’hésitai trois ou quatre secondes, mais sa main droite compléta gentiment l’invitation verbale.
C’était une main sensuelle, aux doigts et aux ongles effilés. La paume en était rose-grenade. Elle portait un tailleur beige coupé pour elle. J’eus beau jouer au décontracté, la femme — comme diraient, la meuf, les jeunes d’aujourd’hui — et le caractère feutré du lieu, éprouvèrent quelque peu mon audace affectée.
— My name’s Peggy, I am coming back from the University of Virginia. J’y ai étudié la sociologie et la littérature contemporaine.
— Very good ! » fis-je dans mon anglais scolaire.
Elle rit aux éclats, découvrant une denture à l’avenant de la personne qui me faisait face, puis elle poursuivit :
— Je travaille ici depuis deux mois. Notre institution s’inscrit dans un vaste programme dont l’objectif est de faire partager le Rêve américain au monde entier. Au premier étage, nous avons the USIS (United States Information Service) dont le manager s’appelle James Deweare. Nous recevons des informations directement de Washington DC, nous les traduisons en français et les distribuons, sous forme de « Nouvelles-Brèves », aux organes de presse et aux personnalités du territoire tous les jours. Le mot « territoire » m’interpella, comme on dit aujourd’hui, mais pas plus.
— Nous avons aussi une cinémathèque. Monsieur Edwards Marvin, notre consul nous a donné, entre autres instructions, d’organiser des projections en plein air, des drive-in quoi, dans toutes les communes disposant d’une place adéquate. Nous étions à Grand-Rivière dimanche dernier. »
— Des westerns ? » hasardai-je.
— Non, non ! Oh que non ! Il s’agit de courts métrages relatant la conquête de l’espace par l’Amérique intitulée « Toujours plus haut ». On y découvre les programmes Gemini I, II, III, IV et V, ainsi que ceux d’Apollo. Le Sémillant et séduisant Président John Fitzgerald Kennedy promet la lune à l’Amérique avant la fin de cette décennie soixante ! »
Elle indiqua de la même main et avec la même grâce, qu’un quart d’heure plus tôt, un grand portrait du Président des Etats-Unis d’Amérique encadré de deux drapeaux étoilés et en-dessous duquel était écrit : « Ne vous demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour l’Amérique ».
Je faillis commettre l’idiotie de lui demander : « C’est lui qui a dit ça ? » Mais je sortis, je ne sais par quel ressort :
— C’est donc son cadeau à son pays. »
— Exactly ! Of course ! » s’exclama-t-elle. Elle se leva pour tourner le disque en me disant :
— Vous l’avez aimé ? Il chante aussi en espagnol. »
— Oui. De qui s’agit-il ? »
— Du roi Cole ! Of course ! » fit-elle en m’exibant la pochette que je n’avais, bien entendu, jamais vue.
— Nous avons toute sa discographie, balayant la partie concernée de la main gauche, sans alliance à l’annulaire. Ici c’est Sinatra. Franck Sinatra et ses friends : Samy Davys Junior et Dean Martin ; Louis Armstrong et tous les big bands : Ellington the Duke, Basie the Count. Là ce sont les femmes : Bessie Smith, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, etc. Dans toute cette partie, nous avons la country music. Et voici le roi des jeunes : Elvis. Enfin vous avez les Classiques. La Symphonie du Nouveau Monde, le Quatuor Nègre  : mister DVOŘÁK. Enfin, enfin, Leonard Bernstein, la vraie grande musique américaine. Tout ça pour mettre à la portée de chacun la culture américaine. »
Je me dédouanai en disant que je regrettais de ne pas posséder de pick-up.
— Et les copains alors ? » fit-elle en ouvrant les bras.
— Maintenant, vous savez tout, ou pas tout à fait, allez voir les livres ! »
Il y avait autant de livres en français qu’en américain. Les classiques français dont je commençais à me gaver n’y étaient pas. Je n’y vis ni Fanon, ni Césaire, ni Carpentier, pas plus que des livres sur les Koulis ou sur l’Inde en général que je n’eusse point vus à la Bibliothèque Schœlcher, au demeurant.
— Je vous conseille Richard Wright, ou bien John Steinbeck, ou encore Henry Miller, mais il est compliqué ! » fit-elle d’un ton complice.
Pour ma première visite au Centre culturel américain, je me contentai de feuilleter deux ou trois numéros de « Life » que je découvrais. J’y vis, bien entendu, la photo du Président Kennedy, beau comme un acteur hollywoodien. Une autre, du barbu Fidel Castro le présentant comme un barbare prêt à tuer sa propre mère. Mais, je fus impressionné par celle du porte-avions Enterprise, lequel, disait-on faisait route vers le Pacifique Sud. La description de son tonnage, de son équipage, de ses avions, de son armement me coupa le souffle, même si je n’arrivais pas à tout traduire. Comment peut-on imaginer une telle puissance de feu ? Est-ce ça aussi l’expression du « Toujours plus haut ? » me demandai-je.
Le lendemain après-midi, je « matai bis ». J’avais l’habitude de faire l’école buissonière au moins une fois par semaine, mais c’était pour embellir les extérieurs aussi réduits fussent-ils du cabanon que nous avions fabriqué, grâce à un prêt sans intérêts consenti à mon père par un boutiquier chinois du nom de Ho Hio Hen. Il nous vendait à crédit des provisions du temps d’Au-Béro. En outre, l’homme déposa lui-même un billet de cinquante francs, en guise d’encouragement dans la poche de mon père en disant, avec un sourire, même en la circonstance, mystérieux : « Sé grenn diri ki ka plen sak diri. » (« Ce sont les grains de riz qui finissent par remplir les sacs de riz. ») En clair, il n’y a pas de petits profits. Je me pointai dès l’ouverture du Centre culturel américain à deux heures et demie. Peggy, bien qu’occupée au téléphone, m’accueillit avec un large sourire agrémenté d’un rouge à lèvres rouge assorti au vernis sensualisant de ses ongles. Dès qu’elle eut raccroché le gros combiné d’ébonite, elle me fit signe de venir à son bureau et me demanda :
— Connaissez-vous la folk music ? »
— Bien-sûr ! » mentis-je avec un aplomb qui me déconcerta moi-même.
— Et ben, je vais vous faire écouter ça. Je l’ai reçu ce matin par la valise diplomatique. »
Avant de disposer le vinyle sur le plateau du gros tourne-disque, elle me présenta la pochette, en disant :« Léonard Cohen, vous connaissez ? »
— Bien sûr ! » récidivai-je.
De Leonard Cohen, je n’en connaissais point, mais sa voix sombre et la guitare qui l’accompagnait me touchèrent profondément. Quel est ce type rongé par le mal-être ? me demandai-je secrètement. Je n’avais rien mangé le midi. J’en avais alors l’habitude, mais debout devant les rayons de livres tous reliés de peau verte, dont la tranche portait le titre en or, j’eus envie de banane verte et de hareng saur. Après en avoir sorti, feuilleté et parcouru bien une dizaine, de gros comme de petits, j’en eus un entre les mains, dont l’auteur s’appelait Léonard Duhl. Ce n’était manifestement pas un roman, mais je le pris et allai m’asseoir à une table placée à la diagonale du bureau de Peggy, de façon à voir sa tête entre les rayons de livres. L’ouvrage s’appelait Urban Condition , et je compris très vite que l’auteur était professeur de psychiatrie dans une université qui s’appelait George Washington. Il soignait non seulement les aliénés mentaux, comme ses confrères inconnus de notre hôpital psychiatrique de Colson, situé dans la luxuriance de la Trace, mais étudiait aussi les effets de l’environnement sur ces malades. Le thème, plus la traduction, me demandèrent une telle concentration que pendant deux heures, j’oubliai de lever la tête pour entrevoir celle de Peggy. J’ai senti arriver les hommes en chemise-veste de la veille et les corsages blancs de rigueur de quelques lycéennes, mais je fus littéralement absorbé par ce que j’apprenais. Je compris immédiatement que l’hôpital psychiatrique de Colson n’était pas installé sur la Route de la Trace en pleine forêt tropicale, seulement pour éloigner ses pensionnaires des villes ; mais aussi, pour les restituer dans un environnement primaire, niche riche, plus favorable au traitement de leur pathologie. Je crus ensuite comprendre que Duhl démontrait que la grégarité des hommes les portait à vivre ensemble, à rechercher les liens de solidarité qui confèrent un sentiment de sécurité, même dans les quartiers insalubres, mais que c’est précisément dans ces zones que certaines personnalités fragilisées par des changements successifs de lieu de résidence, devenaient encore plus vulnérables, si le sentiment d’appartenance à leur nouvel environnement ne se cristallisait pas. La traduction des terminologies trop spécialisées ne me venait pas aisément, mais je crus saisir l’économie générale du texte. Je dus recourir, pour en être quitte, aux épais dictionnaires américain-français qui étaient bien en évidence sur une console de la même essence et de la même ligne que l’ensemble du mobilier du Centre. Peggy suivit ma démarche et vint, à mon secours quelques minutes avant la fermeture. Nous n’étions plus que deux. Ses commentaires me glacèrent le sang. Mais, mon père m’avait appris que même pauvre, on ne montre pas ses plaies et encore moins ses émotions. Elle ne vit donc, à mon avis, que du rouge. Pour moi, ma famille rescapée des Habitations Leyritz et Eyma, puis d’Au-Béro, présentait le profil idéal, selon la théorie de Duhl que rien ne me prédestinait à intégrer, ni même à découvrir l’existence. Je revis le visage grimaçant de douleur de mon père se déchaînant à coups de masse sur la roche récalcitrante. Ces muscles prirent, dans mon imagination, des proportions qu’ils n’eurent jamais quand il chargeait journellement son cabrouet, soulevait des milliers de paquets de dix cannes d’un mètre de long. Mon père était-il déjà un pensionnaire potentiel de Colson que nous ignorions ? Peggy était de plus en plus près de moi, son souffle pur et régulier me rasséréna, mais la précision de sa traduction me cantonnait à ma première appréhension : nous courions le grave danger de souffrir de traumatismes susceptibes de nous envoyer à Colson, car rien ne m’attachait au quartier d’Au-Citron et, je voyais bien que mon père ne s’y enracinait pas plus que moi. Peggy m’abandonna à ma lecture sans s’excuser et alla fermer les lourdes portes-volets du Centre. Nous n’y étions plus seuls seulement, mais nous étions isolés de la faune et des bruits finissants de la ville. Une étrange sensation me saisit qui me chavira la tête, quand elle éteignit toutes les lumières à l’exception de celle de ma table. Elle s’approcha, s’assit non pas en face de moi, mais colla presque sa chaise à la mienne.
— J’aime ce calme, cet ilot ambré. Je reste souvent ici le soir à lire, à écrire en écoutant de la musique ! » me dit-elle avec une certaine mélancolie. Puis, dans la lumière couleur miel qui nous baignait, son regard chercha le mien que je lui tendis.
— C’est comment ton petit nom de baptême ? » me sussura-t-elle.
— Tamby. Tamby. signifie petit frère en tamoul. »
— Oh que c’est mignon ! Tamby, un jour je te ferai lire mes poèmes, si tu es sympa. »
Puis elle se ressaisit :
— Tu sais, en Amérique chacun à son psy, comme tout le monde, ou presque, a son médecin ici. J’en avais un aussi. Il était d’origine cubaine. Pour être recrutée à ce poste, on m’a conseillée d’en choisir un autre. J’ai tout laissé tomber, car le mien m’éveillait à tous les traumatismes que, selon lui, provoquait mon déracinement. Tamby ! Que veux-tu faire plus tard dans la vie ? »
— Architecte ! » répondis-je, sans savoir de quoi je parlais.
— Ton père est architecte ? »
— Non, non, mais je veux bâtir une ville. »
— Carrément ! »
— Oui ! »
Elle eut l’élégance de ne pas m’en demander plus.
— Si tu veux, je te commanderai des livres sur l’architecture en Amérique et je t’aiderai à les traduire ! Ok ? »
— Ok!»
Un silence s’installa entre nous, comme si nous nous étions aperçus que nous nous donnions le change, mais que le moment ne se prêtait pas à ces propos. Peggy se leva doucement et me dit : Partons ! Il n’y a plus que des promeneurs dans la ville. De vieilles dames et leurs petits enfants, ou des bigotes revenant de la cathédrale. Si tu le veux bien, nous marcherons un peu nous aussi, et puis je te déposerai chez toi, ma voiture est stationnée précisément devant la cathédrale. »
Une fois la porte principale verrouillée, une averse se déversa sur nous. Nous nous réfugiâmes dans le couloir qui menait dans les bureaux de l’USIS. Peggy n’actionna pas la minuterie qui pourtant scintillait à portée de sa main. Elle avait un sac à main rouge qu’elle posa tout de suite sur le sol. Ses escarpins assortis la hissaient à la même hauteur que moi. Nous n’étions plus côte à côte comme dans la bibliothèque, mais face à face, sa bouche là, à portée de la mienne, son haleine mêlée à la mienne. L’averse dura-t-elle vingt minutes, une demi-heure ? Nous n’en sûmes rien. Les rues étaient inondées, les dalots débordants recrachaient toutes les saletés emmagasinées depuis la dernière pluie. Peggy me proposa de me déposer directement chez moi.
— J’habite au Pont-de-Chaînes, versant Balata. » anticipai-je, en fermant la portière de sa Mustang. Je me fis déposer entre deux villas ni cossues, ni décousues par le temps, et je pris la route d’Au-Citron sous la pluie battante. J’ai enfin trouvé ce qu’il me faut.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents