J'irai cracher sur vos écoles

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« Avec vos histoires de pouvoir vous fantasmez », dit Lactaire, Le Proviseur. C'est pourtant bien ce pouvoir qui s'est mis en marche et a rétrogradé Muguette, la petite prof qui a osé attaquer les institutions de l'éducation dans un écrit. Vexations, mesquinerie de la hiérarchie, mais aussi d'une partie servile et nantie du milieu du travail. Copines et copains ne pourront empêcher « la vilaine prof » de boire le calice jusqu'à la lie et de quitter prématurément une école qu'elle a aimée.

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Date de parution 01 octobre 2007
Nombre de lectures 45
EAN13 9782296183780
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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J'irai cracher sur vos écoles Marie Lemaire
J'irai cracher sur vos écoles
L'Harmattan DU MÊME AUTEUR
L'Harmattan « Vous n'êtes pas un p'tit prof... »,
On l'appellerait Mourance,
0 L'HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairi eh armattan.com
diffusion.haimattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanado o. ti
ISBN : 978-2-296-04268-1
EAN : 9782296042681 "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du
soleil"
René Char "Je veux faire ce que je veux. Je veux écrire des
livres tristes et chastes, où il n'y aura que des
paysages, des fleurs, du chagrin, de la fierté, et la
candeur des animaux charmants, qui s'effraient de
l'homme..."
"Toby-chien parle"
Colette Prologue
Un livre paraît. C'est celui d'une enseignante. Dans "Un p'tit
prof' Muguette a décrit naïvement son parcours difficile. Un
cheminement pénible dans un monde attachant. Des
moments de galère en tant qu'auxiliaire. Et pourtant. De
belles années où elle quittait le logis aux aurores. Allait
au hasard des nominations rencontrer les jeunes. Confiance
et ingénuité étaient leurs offrandes.
"Un p'tit prof' est diffusé. Muguette est maintenant titulaire.
A l'apogée de sa carrière. Installée pour des périodes
tranquilles. Elle observe.
Commence une dégradation programmée de ses rapports
avec l'administration et une partie de ses collègues. Elle est
dépossédée de ses bonnes classes. Au profit d'une plus
jeune. Ignorée de la génération montante égoïste et avide.
Enfermée dans le carcan d'entreprise qu'est désormais un
lycée. On peut appeler cela "le placard". C'est une lente
agonie qui la conduit à quitter le métier. Au bord de la
dépression. Elle part. Osera-t-elle dire qu'elle "meurt" un
peu ?
Un nouveau récit va naître. Au fil des évènements, vont
apparaître un à un les fantômes d'une institution qui se
fourvoie. A travers le destin d'une enseignante bafouée,
celui de tout un peuple méconnu. D'un côté les nantis, des
grands profs sans doute, fiers de leurs acquis. De l'autre, des
"p'tits profs" consciencieux, un ensemble qui se tait. Par
peur de subir. Par crainte de perdre ses privilèges
minuscules. Au centre de l'enfer, l'astre brûlant qui dirige :
Lactaire, le Proviseur. Un soutien discret : Léopardo, le
Proviseur adjoint. Sont dépeints deux milieux. Avec tristesse celui de
l'éducation qui rejette Muguette. Avec étonnement celui de
l'écriture qu'elle découvre. Elle ne peut s'empêcher, en
opposition à son désarroi et ses déceptions, de retrouver la
fraîcheur d'un plat pays où elle a ses racines. Dans les bois
de la banlieue lilloise, l'humble philosophie d'animaux
candides n'est-elle pas un gage d'espoir pour l'humain qui
leur est semblable ? Une façon de garder tant bien que mal
des parcelles de beauté ?
- 12 - Un homme heureux. Cela existe. Dès le matin sourire
aux lèvres. Petit déjeuner copieux. Tout est prêt sur la table.
Madame est partie. Elle travaille tôt. Il a le temps Lactaire,
juste un couloir à traverser. Il a le temps, son bureau est à
côté. Il sifflote en se rasant. 11 fume en s'habillant. Il est
content. Son métier est intéressant. Passionnant. Lactaire est
dirigeant. Il décide. Il a beaucoup travaillé pour en arriver
là. Il a beaucoup manoeuvré. Où est passé le cendrier. Les
filles sont à l'université. Elles ont leurs examens chaque
année. Il écrase son mégot dans l'évier. Laisse couler un peu
d'eau sur la fumée, question de sécurité. Pas facile de mener,
de conseiller. Dans l'éducation, vous pensez. Il faut savoir
réprimander gentiment. Il faut sévir à regret. Garder de
l'humanité. Ils sont gentils les profs. Mais aucune notion de
l'intérêt général. Chacun est une participation infiniment
petite. Une aide intelligente et consciencieuse. Les
fondations d'un macrocosme national. Des pieds qui
bougent et triment. Des jambes qui tiennent bon, parfois
résistent, et puis tremblent. Et heureusement au-dessus de
cela, pense Lactaire, Moi et les autres, ceux qui portent le
chapeau. De grands chambellans Fiers et courageux. Avec
des coiffes immenses qui protègent, qui rassurent. Avec des
idées qui macèrent des années.
Ce soir, une obligation. Une réception. Ce n'est pas
un problème pour Lactaire. C'est presque un plaisir. Il ira au
rectorat. Sa femme lui choisira une cravate. Elle a du goût,
sa femme Elle sera charmante. Elle plaira à tout le monde.
Elle ne contredira personne. Il est bien secondé. Peut-être
aimé. Le dîner sera animé. La grande nappe blanche
déroulée. Des mets audacieux. Pour des gens précieux. Une
assemblée de personnes affables. Avec des idées
- 13 - convenables. Un petit monde éclairé. Des soucis balayés. Le
service sera parfait. Des serveurs endimanchés, le col
empesé. Et personne n'oserait. Oserait dire ? Oserait penser?
Qu'il y a tromperie, qu'il y a mascarade dans ce monde
huppé. Que des petits sont là. Au service du service. Que
leurs bras sont courts, juste bons à obéir. Juste bons à
retomber. Lassés. La soirée sera paisible. Lactaire
appréciera le vin chambré. Les jolies dames. Il pétillera de
gaîté. Retrouvera brusquement de petites histoires salaces,
des anecdotes viriles. Il oubliera son âge tout à coup. Car
enfin, il termine quand même une carrière. Sa nouvelle
fonction, dans l'hyper lycée de la région, ce n'est pas le
cadeau pour débutant. Mais non, ce soir il se sentira
adolescent. Gamin même. La gente féminine pouffera,
enchantée. Quoi donc ? Mais on se détend ! Les journées
sont dures dans les établissements ! Oui, le monde a changé.
Que de difficultés ! Heureusement, médite Lactaire, nous
sommes là, nous, les "Supérieurs", là pour éviter le
laisseraller. Là pour défendre une institution, la faire prospérer. Il
va jusqu'à songer : la rajeunir sans arrêt. Et le rouge du
plaisir, ajouté à celui de la chaleur, agrémenté de celui des
alcools, fait de ses joues embourbées un vaste champ de
coquelicots. Et même si son rire est un peu gras en fin de
soirée, même s'il a parfois déçu par sa légèreté, sa mine est
tellement bonhomme, sa gentillesse tellement lourde et
évidente, qu'on aurait vraiment mauvaise grâce le lendemain
dans les couloirs à ne pas dire : Ah ! Lactaire ? Mais oui !
Lactaire est délicieux !
- 14 - Muguette a pris le train. De grand matin. Eveillée
depuis longtemps. Fébrile. La gare du Nord est en travaux.
Un peu moins crasseuse. Ce qui fait partie du Nord ou en
vient n'est pas forcément triste et sale. Au fond du coeur,
Muguette a d'ailleurs une joie sereine. On va le lui montrer.
Dans quelques heures. On lui mettra dans les mains.
Comment est la couverture ? La reproduction ? Les
paragraphes ? Deux ans de travail. Plus de vacances. Un an,
et puis ensuite... Tout recopier sur l'ordinateur. Un à un, ces
petits cahiers de l'école maternelle que lui avait donnés
Marguerite. Peu à peu les mots lui venaient. Les paroles
enfuies. Les gestes gravés. Avait-elle le droit ? Ecrire tout
cela. Se livrer. Livrer les autres. On lui en voudrait.
Etaitelle assez forte pour supporter la suite ? On verrait. Une
force l'entraînait. Tous les jours elle reprenait. Parfois
l'écran s'envolait. Il fallait le rappeler. Elle ne connaissait
pas l'informatique. Elle détestait même quelques années
plus tôt ces nouveaux arrogants : les pros du clavier. Ils
naviguaient. Ils surfaient. Oubliant ceux qui les entouraient.
Et maintenant elle reconnaissait. Indispensable ordinateur,
plus imposant que le crayon, prenant sa place. Une magie
différente. Elle avait fait des photocopies, une dizaine. Dix
éditeurs. Personne ne le prendrait. Il fallait essayer. Un livre
sur l'école. Son école. Celle de sa mère, Marguerite. Elle
était dure, Marguerite. Tellement dure qu'elle en devenait
injuste. Par devoir. Muguette avait peut-être hérité. De cette
notion de devoir. Même si elle s'en défendait. D'ailleurs elle
avait donné son manuscrit à sa mère. Parce qu'il était
question d'elle. Pour corriger les fautes aussi. Pour donner
son avis. Ça n'intéressera personne ! Avait été la réponse
- 15 - très sèche. Et pas contente, Marguerite : le manteau que je
t'avais fabriqué, pas vert ! Bleu ! Non, vert ! Bon allez, bleu
outremer. Muguette ne voulait plus discuter avec personne.
Si elle écrivait, c'était justement pour ne plus discuter.
C'était sur le papier et on ne revenait plus en arrière. Je veux
que tu enlèves ça et ça ! Dit Marguerite. Non, je n'enlèverai
rien. Tu n'avais pas le droit d'aller à l'école à 18 mois !
C'est une gentillesse que l'inspecteur m'avait faite. Il est
mort depuis longtemps ton inspecteur ! Je n'effacerai pas. Et
voilà, elle avait commencé sa vie à l'école plus tôt que tout
le monde, Muguette. Grâce à un coup de piston ! Un
avantage ! Les enseignants n'avaient que des avantages. Des
passe-droits. Pour s'habiller. Pour s'assurer. Pour s'assumer.
En fait Marguerite avait toujours poussé l'honnêteté très
loin. Et le petit détail des 18 mois était une tache qu'elle ne
supportait pas. Quelques jours plus tard, elle lui lança quand
même à Muguette, à propos de son livre qui pour le moment
n'était pas accepté : "C'est pas mal".
Pas mal ? Neuf éditeurs le refusèrent (huit avec
délicatesse). Marguerite mourut fin novembre. Début
décembre, les éditions "Le Zéphyr" écrivaient : "Document
sur l'école d'une valeur inestimable". Muguette n'en
revenait pas ! Mais alors ? Ce n'était pas vraiment nul ? Elle
lut la lettre cent fois ! C'était vrai, réellement vrai ! Elle
allait être publiée ! Trois pages, un contrat. Où fallait-il
signer ? Pas question de gagner de l'argent. Un euro par
livre.
Suivirent les difficultés. M Mouflon le chef de
fabrication riait souvent. Tout allait vite dans cette vieille
maison parisienne, tapissée de livres, du plancher au
plafond. Il y avait des amoncellements partout. Muguette
était émerveillée. Un refuge de la culture. Une authentique
librairie. Les ouvrages se côtoyaient, se toléraient, se
dressaient avec fierté. Le directeur, Monsieur Campagnol
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