Je m'appelle Parvana

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Description

Parvana contribue avec sa famille à la construction d'une école pourfilles et plus tard, elle devient elle-même professeur. La situation demeure difficile en Afghanistan, surtout pour les femmes et les enfants qui sont exposés, dans leur quotidien, aux attentats-suicides, à la guerre et à d'autres formes de violence. Les femmes ayant peu de droits, la lutte pour la reconnaissance des droits des femmes se poursuit. Des écoles pour filles continuent d'être incendiées et des activistes féministes assassinées.

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Date de parution 18 avril 2016
Nombre de visites sur la page 31
EAN13 9782896115044
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Je m’appelle
PARVANA
DEBORAH ELLIS
Texte français
de Carole Freynet-GagnéJe m’appelle Parvana
Tous droits réservés.
ISBN : 9782896115020
© 2015 Version française, Éditions des Plaines,
Texte anglais © Deborah Ellis, 2012
Première édition publiée par Groundwood Books au Canada et aux États-Unis, 2012
« Resume », de Dorothy Parker: © 1999 Complete Poems by Dorothy Parker, NAACP,
Permission de Penguin, une division de Penguin Group (USA) Inc.
Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite ou transmise sous aucune forme ou par
quelque moyen électronique ou mécanique que ce soit, par photocopie, par enregistrement
ou par quelque forme d’entreposage d’information ou système de recouvrement, sans la
permission écrite de l’éditeur.
Les Éditions des Plaines remercient le Conseil des Arts du Canada et le Conseil des Arts du
Manitoba du soutien accordé dans le cadre des subventions globales aux éditeurs et
reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du
livre du Canada et du ministère de la Culture, Patrimoine et Tourisme du Manitoba, pour
leurs activités d’édition.
Nous remercions le gouvernement du Canada de son soutien financier pour nos activités
de traduction dans le cadre du Programme national de traduction pour l’édition du livre.
Dépôt légal 2015 :
Bibliothèque et Archives Canada, Bibliothèque nationale du Québec et Bibliothèque
provinciale du Manitoba.
Traduction : Carole Freynet-Gagné
Révision : Pierrette Blais
Mise en page et couverture : Relish New Brand Experience, Plaines
Image de la couverture : © Reza / Webistan
Édition : Joanne Therrien
Éditions des Plaines
C.P. 123 Saint-Boniface (Manitoba) Canada R2H 3B4
Tél. : 204.235.0078 admin@plaines.mb.ca www.plaines.caPour ceux et celles qui se lèvent tous les matins et affrontent les défis du quotidien.UN
— Est-ce que tu t’appelles Parvana?
La fille au tchador bleu poussiéreux est restée muette. Elle est demeurée assise
sans bouger sur une chaise métallique dure, le regard baissé. Le tissu du tchador
couvrait la partie inférieure de son visage.
Sa bouche frétillait lorsqu’elle a reconnu des mots anglais, mais l’homme et la
femme en uniforme qui la fixaient ne pouvaient le savoir.
— Est-ce que tu t’appelles Parvana?
La femme a répété la question de l’homme, la traduisant en dari et en pachto,
puis, après une pause, en ouzbek.
La fille est restée immobile.
— Elle ne répond pas, major.
— Je vois bien ça, caporale. Posez-lui de nouveau la question.
La femme se racla la gorge, puis a répété la question dans les trois langues.
— Est-ce que tu t’appelles Parvana?
Le ton était plus élevé cette fois-ci, comme si elle supposait que la fille n’avait tout
simplement pas entendu. La fille n’a pas bougé et n’a pas répondu. Elle fixait une
marque sur le plancher et n’a pas levé le regard.
Des sons parvenaient au petit bureau, des sons étouffés par les murs, venant de
loin. Le moteur d’un camion. Des bottes martelaient le sable. Un avion à réaction
sillonnait le ciel. Le tourbillon d’un rotor d’hélicoptère.
La fille savait qu’il y avait d’autres gens dans les environs. Elle l’avait remarqué
quand on l’avait emmenée du camion à la hâte dans cette petite pièce, sur la chaise
dure. Elle n’avait alors pas regardé autour d’elle, préférant fixer le sable et la pierre
de la cour, les dalles de ciment des escaliers, et enfin, le plancher gris et dur du long
couloir.
— Peut-être est-elle sourde, major.
— Pas du tout, a répondu l’homme. Regardez-la. Est-ce qu’elle vous parait
sourde?
— Je ne suis pas certaine...
— Si elle l’était, elle serait en train de regarder dans tous les sens, pour
comprendre ce qu’il lui arrive. Est-elle en train de regarder dans tous les sens?
A-telle levé la tête? Non. Elle fixe le sol depuis son arrivée, et je ne l’ai pas encore vue
lever la tête. Fais-moi confiance. Elle n’est pas sourde.
— Mais elle n’a pas encore parlé, major. Pas un mot.
— Elle a probablement dit quelque chose quand on l’a capturée et mise dans le
camion. A-t-elle crié ou hurlé quoi que ce soit?
— Non, major.
— Eh bien, qu’a-t-elle fait?La fille au tchador bleu a entendu le bruit du froissement de papiers tandis que la
femme à l’uniforme kaki parcourait un rapport.
— On dit ici qu’elle est restée immobile et a attendu.
— Elle est restée immobile et a attendu. L’homme a prononcé les mots lentement,
comme s’il les mastiquait. Caporale, qu’est-ce que votre instinct vous dit au sujet
d’elle?
Il y a eu une pause. La fille au tchador bleu se disait que la femme essayait
d’imaginer quel type de réponse plairait davantage au major.
— Major, je n’ai pas assez d’information pour former ma propre opinion.
— Caporale, pourquoi vous êtes-vous enrôlée?
— C’est mon enseignant d’espagnol qui me l’a suggéré. Elle m’a dit que j’étais
douée pour les langues et que les forces armées avaient besoin de moi.
— Vous avez fréquenté l’Institut de formation linguistique militaire à Monterey?
— Oui, major.
— Vous êtes très jeune. Avez-vous déjà eu d’autres emplois?
— J’ai travaillé pour mes parents, boulangers.
— Du pain?
— Il y avait du pain. Mais aussi des biscuits, des tartes, des gâteaux. Beaucoup
de choses.
— Des chaussons aux pommes?
— Bien sûr, major.
— Mon dessert préféré.
— Si vous voulez, je peux demander à mes parents de vous en envoyer.
— Merci, caporale. Ils seront un peu rassis lorsque je les recevrai, mais sans
doute encore assez bons. Donc une boulangerie de petit village qui vend un peu de
tout. Et quand vous y avez travaillé, vous deviez faire un peu de tout – s’occuper de
la cuisson, appeler les fournisseurs, servir les clients?
— Oui, major.
— Avez-vous déjà eu le pressentiment que quelqu’un préparait un mauvais coup?
— Major?
— Quelqu’un entre dans votre magasin et, même s’il ne fait rien de mal, ni dit rien
de mal, vous pensez : « Il y a quelque chose de louche au sujet de ce client. » Vous
le surveillez donc attentivement et vous êtes soulagé de le voir partir.
— Je suppose que oui, major. C’est un petit village, mais des malheurs arrivent
partout.
L’homme a tapé le bord du bureau avec son stylo et a répété ce geste pendant un
moment. La fille au tchador bleu savait qu’elle allait devoir faire un effort pour ne pas
laisser ce bruit la déranger.
— Regardez-la, dit l’homme.
On a entendu le bruit des corps qui se déplaçaient sur des chaises.— Elle n’a pas dit un mot, et elle est restée immobile et a attendu qu’on l’arrête.
Qu’est-ce que cela vous dit?
— Je l’ignore, major. Peut-être a-t-elle peur?
— A-t-elle l’air d’avoir peur?
Il y a eu une autre pause.
— Non, major. Elle n’a pas l’air d’avoir peur. Peut-être, par contre... Peut-être qu’il
y a quelque chose qui ne va pas chez elle. Peut-être qu’elle n’est pas assez
intelligente pour avoir peur.
— Vous étiez boulangère, caporale. Moi, je m’occupais de la sécurité. J’ai appris à
détecter les problèmes. Et cette fille est synonyme de problèmes. Que savons-nous
à son sujet?
— Très peu, major. Elle a été trouvée dans les ruines d’une ancienne école. Nous
soupçonnons que les Talibans se réunissent à cet endroit pour lancer des attaques
contre nous. Les renseignements que nous avons recueillis auprès des villageois
semblent le confirmer, mais personne ne veut parler ouvertement. Cette fille était la
seule personne sur les lieux. Elle avait un sac en lambeaux sur l’épaule. Dans le
sac, des papiers sur lesquels figurait le nom Parvana. C’est pourquoi nous croyons
que ce pourrait être son nom.
— Montrez-moi le sac.
— Major, je crois que ce sont les analystes qui l’ont.
— Allez le chercher. Je ne peux pas attendre qu’ils le passent au peigne fin. Ils
prendront tout le temps qu’on leur accorde, et encore. Courez le trouver et
rapportezle ici. S’ils rouspètent, ditesleur que c’est un ordre.
— Oui, major.
La fille sur la chaise a aperçu les bottes d’armée de la femme qui traversait la
pièce et la quitter. Une fois la porte ouverte, elle a entendu d’autres bruits : des
sonneries de téléphone, des conversations et des tiroirs de classeur ouvrir et fermer.
La fille est restée à l’écoute et a continué à fixer le plancher. Elle savait que
l’homme devant le bureau l’observait. Elle faisait de son mieux pour l’ignorer. C’était
difficile. Elle a utilisé un vieux truc qui l’aidait à rester calme quand elle avait peur,
seule dans la nature sauvage. Elle récitait mentalement des tables de multiplication.
Dix-neuf fois sept égale cent trente-trois. Dixneuf fois huit égale cent
cinquantedeux. Dix-neuf fois neuf égale cent soixante-et-onze.
Elle s’est rendue jusqu’à la table de vingt-huit avant d’entendre les bottes de la
femme revenir dans le bureau. Elle a entendu quelqu’un déposer le sac à
bandoulière de son père sur la table.
— On dirait bien que ce sac a connu de meilleurs jours, dit l’homme. Voyons voir
ce que nous avons ici.
Il a nommé chaque objet qu’il a retiré du sac.
— Un carnet de notes. Qu’est-ce qui y est écrit?
— Major, cela signifie : « Propriété de Parvana. Accès interdit à tous. »
— C’est exactement ce qu’aurait écrit ma propre fille adolescente. De quellelangue s’agit-il?
— Dari. Mais nous ignorons si ce carnet de notes lui appartient. Elle était peut-être
en train de fouiller les décombres ou...
— Des stylos, dit l’homme. Et un exemplaire de To Kill a Mockingbird. Que fait une
fille comme elle avec un classique de la littérature américaine? Mais regarde. Des
pages du livre ont été arrachées – et on dirait même que quelqu’un en a pris une
bouchée! Pourquoi même essayer de civiliser ces gens? Il a lancé le livre sur le
bureau.
La fille au tchador bleu a dû se retenir pour ne pas bondir de sa chaise, s’emparer
du livre et en asséner un coup sur la tête de l’homme.
Elle entendit quelqu’un feuilleter le carnet de notes.
— Qui est cette fille? Que faisait-elle?, demanda l’homme. Peut-être, comme vous
le dites, elle était simplement en train de fouiller les décombres. Ce serait logique.
Ses vêtements sont couverts de poussière. Ses pieds sont crasseux. On dirait
qu’elle dormait dehors dans la saleté. Y avait-il autre chose de valeur dans le
bâtiment?
— Tout a de la valeur pour ces gens-là, major, a souligné la femme. Mais oui, il y a
autre chose qu’elle aurait pu prendre. Un poste de radio. Des articles de cuisine.
— Autrement dit, des objets qu’elle aurait pu utiliser. Ou vendre. Alors, si elle
n’était qu’un charognard, elle les aurait pris. Elle prend plutôt ce vieux sac miteux
renfermant tous ces bouts de papier inutiles et un livre à moitié mangé. Non. Mon
instinct ne me trahit jamais. Elle avait quelque chose en tête. Et nous allons faire
toute la lumière sur la question. Enfermez-la.
À ces mots, un spasme de frayeur secouait le corps de la jeune fille.
— Il y a un problème, major, dit la femme. Les cellules sont remplies d’hommes.
— Aucune cellule pour les femmes?
— Le besoin ne s’en est jamais fait sentir.
— Eh bien, le besoin est là maintenant. Cette fille ne sortira pas d’ici de sitôt.
Il y a eu une autre pause. Les tapotements du stylo contre le bureau ont
recommencé.
— Qu’en est-il de la prison militaire?, demanda l’homme après un moment.
— La prison militaire? Elle est destinée aux soldats.
— On y trouve des cellules, n’est-ce pas? Sontelles sures?
— Oui, mais...
— Mais quoi?, demanda l’homme.
— Elles sont un peu plus belles que celles que nous utilisons pour les prisonniers
afghans.
L’homme s’est esclaffé.
— Ce n’est guère le jour de chance de cette jeune fille, caporale. Que cette cellule
soit belle ou non, il s’agit bien d’une prison. Et cette fille risque d’y être enfermée
pendant un très long moment.Il a pris le téléphone et composé un numéro.
La fille sur la chaise a tenté de reprendre ses tables de multiplication. Il lui fallait
rester calme. Elle ne devait pas montrer à quiconque à quel point elle était effrayée.
L’homme a raccroché.
— C’est fait. Allez l’installer. Nous ne pouvons pas obtenir quoi que ce soit de sa
part si elle ne parle pas. Faites en sorte qu’elle nous parle. Continuez de lui
demander son nom. Demandez-lui encore et encore jusqu’à ce qu’elle finisse par
vous répondre. C’est tout.
La femme se leva.
— Oui, major!
Elle a agrippé le bras de la fille et l’a amenée hors du bureau, le long du couloir.
Elles se sont retrouvées de nouveau à la lumière du jour. Elles ont traversé une cour
et sont passées devant une rangée de chars d’assaut et de véhicules blindés,
devant un groupe de soldats qui exécutait des sauts en étoile et devant plusieurs
gros bâtiments de métal gris. Elles ont gravi des marches pour entrer dans un autre
bâtiment et ont longé un long couloir. Elles se sont arrêtées devant une rangée de
portes grises.
Elle a entendu la clé tourner dans la serrure. La porte s’est ouverte. La fille a reçu
un léger coup de coude et est entrée dans la cellule. La porte s’est refermée derrière
elle.
La fille pouvait voir que la femme la regardait par une petite fenêtre dans la porte.
Elle est restée debout, le dos contre la porte, et n’a pas bougé.
— Nous pouvons te maintenir enfermée ici pendant un long moment, dit-elle
finalement en parlant doucement. Parle-moi. T’appelles-tu Parvana?
La fille est restée debout contre la porte, sans parler.
Elle a entendu les bottes de la femme s’éloigner. Elle est restée debout et a
attendu, écoutant attentivement pour voir si elles allaient revenir.
Lorsqu’elle a été certaine d’être seule, la fille au tchador bleu a parlé, enfin.
— Oui, a-t-elle chuchoté. Je m’appelle Parvana.DEUX
Parvana a examiné la pièce dans laquelle elle se retrouvait.
Ce n’était pas si mal. La pièce était propre. Il y avait un lit étroit de métal recouvert
d’un mince matelas. À une extrémité, une couverture pliée de couleur grise. Près du
lit, une table métallique fixée au mur. Un banc était replié sous la table.
Fabriqués en métal, les murs étaient gris et lisses. Parvana les a parcourus des
yeux puis s’est arrêté sur un petit autocollant près du lit. Elle s’est agenouillée pour
mieux voir.
Port-A-Prison, pouvait-elle y lire. The Creative Containment Specialists, for all your
1containment needs.
Les mots étaient en anglais, une langue qu’elle comprenait. Elle a continué à lire
et a appris que la cellule avait été construite en Amérique du Nord, dans un endroit
appelé Fort Wayne, en Indiana. On a dû la plier comme une boite de carton et
l’embarquer à bord d’un gros avion qui partait pour l’Afghanistan. Elle a ensuite été
dépliée et installée sur ce bout de terrain.
Parvana a examiné les vis et les boulons qui tenaient la structure ensemble.
L’étiquette indiquait également que la cellule avait été inspectée par l’inspecteur 247.
L’inspecteur 247 avait dû conclure que tout était correct puisque la cellule était bel
et bien là.
Parvana se demandait qui était l’inspecteur 247. Était-ce un homme ou une
femme? Pensait-il à ceux et celles qui seraient enfermés entre les murs gris qu’il
inspectait? Est-ce qu’une famille l’attendait chez lui le soir? Une famille complète
dans laquelle personne ne s’était fait tirer dessus, n’avait mis le pied sur une mine
ou ne s’était lassé de vivre? Lorsqu’il était jeune, avait-il rêvé de devenir inspecteur
de prisons mobiles?
Il devait s’agir d’un bon emploi qui lui donnait un peu d’autorité. Il a dû pouvoir dire
: « Cette cellule est bonne. Elle peut partir. » ou « Cette cellule a des problèmes. De
retour à l’usine. »
De l’autre côté de la pièce, il y avait une toilette et un lavabo. Parvana a touché
légèrement le robinet.
De l’eau a coulé! Elle avait de l’eau courante! Elle l’a laissé couler sur le bout de
ses doigts.
Un bout de papier au-dessus du robinet indiquait que tout gaspillage d’eau
entrainerait des mesures punitives supplémentaires. Elle a fermé rapidement le
robinet et a écouté pour voir si les bottes allaient revenir. Silence.
— Que peuvent-ils me faire subir de plus?, a-telle chuchoté.
Elle a rouvert le robinet et s’est aspergé le visage. Elle l’a refermé de nouveau une
fois terminé. Non parce qu’elle avait peur d’être punie, mais parce qu’elle se trouvait
dans une région sèche du pays et que l’eau était trop précieuse pour être gaspillée.
Et bien que la prison soit venue des Amériques, l’eau avait été puisée en
Afghanistan. Elle lui appartenait.Le lit lui semblait invitant. Ah! de pouvoir enfin s’étirer sur son propre lit, dans une
pièce avec une porte qui se ferme et avec l’eau courante. Mais elle ne pouvait pas
se permettre de dormir... non pas encore. Pas avant de savoir ce qui se passait.
Elle est restée debout pendant un moment près de la porte, cherchant une
ouverture qui lui permettrait de voir dans le couloir. ll y avait un grillage métallique,
mais il était recouvert d’un panneau que l’on faisait glisser, mais de l’autre côté de la
porte. Les gardes pouvaient ainsi l’observer à leur guise, mais elle ne pouvait pas
les voir.
Lorsqu’elle s’est enfin permis de s’assoir, elle est restée sur le bord du lit,
miassise, mi-prête à passer à l’action si la situation le justifiait. Le lit avait un rebord
métallique pour tenir le matelas en place.
Elle était fatiguée et avait peur, mais pour la première fois de sa vie, elle avait une
chambre à elle seule, et elle voulait en profiter le plus possible.
Si on lui avait demandé de concevoir cette pièce — si l’inspecteur 247 lui avait
demandé son avis — Parvana aurait eu quelque chose à dire au sujet de la couleur.
Bleu, se disait-elle. Un bleu vif… la couleur du ciel lors d’un matin d’hiver lumineux
avant que les nuages n’arrivent des montagnes. Elle parsèmerait le tout de quelques
éclaboussures de rouge. Un rouge joyeux, comme celui de l’élégant shalwar kameez
dont elle a dû se départir lorsqu’elle était enfant parce que sa famille avait besoin
d’argent.
C’était il y a des années, mais elle s’en souvenait encore, flottant à travers le
marché, l’éclat de sa couleur contrastant avec ce lieu autrement terne. Son dernier
éclat d’enfance, vendu à un étranger.
Elle aurait conçu le lit de manière à ce qu’il puisse être plié contre le mur, lui
donnant ainsi de la place pour marcher, danser ou faire de l’exercice. Elle avait
l’habitude de faire des exercices physiques vigoureux à l’école et aurait aimé pouvoir
continuer à en faire...
Et, bien entendu, la fenêtre serait plus grande. Elle donnerait sur un verger et une
rivière, et à côté, il y aurait une porte qu’elle pourrait ouvrir à sa guise.
Mais ce ne serait plus une cellule.
Le lit était devenu un peu trop confortable, et son menton commençait à s’affaisser
vers sa poitrine. Elle l’a soulevé d’un coup sec, puis s’est levée. Elle martelait un peu
le sol avec ses pieds pour se réveiller.
Elle devait rester éveillée. Il lui fallait être alerte et prête à toute éventualité.
Tout le monde avait entendu les histoires. Tout le monde connaissait quelqu’un
qui connaissait quelqu’un qui avait disparu derrière les murs de l’un de ces endroits.
Parfois ils en sortaient en colère et juraient vengeance. Parfois ils en sortaient en
tremblant et se réfugiaient dans un coin en marmonnant entre eux. Tout le monde
connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un. C’était un secret qui était connu de
tous.
Ce qui se passait derrière les murs des prisons n’avait rien de bon. Parvana avait
vu les cicatrices, les marques de torture. Le colporteur qui poussait chaque jour son
chariot à travers le camp de réfugiés montrait ses cicatrices à quiconque acceptait
de lui acheter un pot ou une brosse.