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L'eau de vie

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Description

Le troisième roman pour adultes de Daniel Marchildon est aussi son projet le plus ambitieux en vingt ans de carrière littéraire. La science qu'il a acquise passionnément sur la fabrication et l'histoire du whisky s'y trouve habilement transformée en une fiction irrésistiblement enivrante.
Fresque historique entremêlant la fascinante odyssée du scotch à l'étonnant récit de la vie côtière de la baie Georgienne, cette saga familiale mouvementée sillonne deux continents, trois lignées et plusieurs générations.
« L'eau de vie », c'est le uisge beatha, whisky en gaélique écossais, une eau qui coule dans le sang et engendre la vie - mais provoque souvent la mort aussi.
Poussée par une voix mystérieuse, Élisabeth Legrand s'investit complètement dans un projet insensé : ouvrir une distillerie à Pointe-au-Phare, sa petite communauté isolée du nord de la baie Georgienne, pour y élaborer du whisky single malt à partir d'anciens stocks de Glen Dubh, un scotch disparu dans des circonstances tragiques.
Parallèlement, à travers le passé de la famille des Fearmòr, les créateurs du célèbre Glen Dubh, en Écosse, se profilent les grands moments du whisky, en passant par les luttes meurtrières menées par les distillateurs clandestins, l'essor et la chute des empires de l'eau-de-vie écossaise.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 avril 2010
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895971283
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Daniel Marchildon
L’EAU DE VIE
( Uisge beatha )
Roman
À la Maréchale pour son soutien indéfectible et son sourire enivrant
Partie I
Élisabeth, Pointe-au-Phare
« Mieux vaut mourir avant Pointe-au-Phare. » La pensée la surprend, se fraie un chemin dans son esprit tourmenté.
Le ciel de ce début d’après-midi du mois de novembre commence déjà à s’assombrir. Élisabeth Legrand, aux commandes de son bateau de plaisance, et sous l’emprise d’une pénible gueule de bois, n’hésite plus entre le large et un chenal qui mène derrière le rocher dominé par une tour en pierre blanchie à l’entrée de Pointe-au-Phare. Elle pointe la proue vers le large et enfonce la manivelle de vitesse à pleins gaz. Le vaisseau se met à sautiller sur la vague, lancé sur une course vers une destination qu’Élisabeth ne connaît pas. Elle s’en va donc vers le vide, vers la baie Georgienne et sa force latente, omniprésente, même par temps calme. Car cette vaste marmite d’eau aux parois rocheuses peut, à tout moment, et sans prévenir, se mettre à écumer comme une soupe au lait laissée trop longtemps sur le feu. Élisabeth va continuer jusqu’à ce que…
Brusquement, en arrivant tout près des îles aux Tortues, elle coupe le moteur, abandonnant le bateau au mouvement de la vague. Le vaisseau en dérive se rapproche du chapelet d’îlots marquant le début de ce chenal où, un hiver, les parents d’Élisabeth ont trouvé la mort. La femme s’en détourne pour fixer le large. En raison du temps gris, elle doit s’imaginer, au loin, la péninsule Bruce, normalement visible depuis Pointe-au-Phare et, au bout, Tobermory, une ville qui a emprunté son nom à un petit port de pêche et de scotch de l’île Mull de la côte ouest de l’Écosse. Son regard se perd dans la contemplation de ces 1 350kilomètres carrés de vagues et de trente mille îles et îlots qui ont englouti deux cents vaisseaux — et une vingtaine de gens de Pointe-au-Phare.
Sous l’eau, des épaves, des débris de naufrages, même des corps intacts reposent sur le fond, là où la rareté d’oxygène ralentit la décomposition. « Rejoindre ma mère, retourner à l’eau qui m’a vue naître. » L’idée réconforte Élisabeth.
D’un geste résigné, Élisabeth lance l’ancre par-dessus bord et regarde la corde se dérouler. On croira à une panne. Le carburateur du moteur de son bateau a toujours fonctionné capricieusement : son amie Ghisèle et les autres l’ont vue en découdre avec cette pièce maudite, des dizaines de fois.
Sa résolution s’affermit : la lugubre soirée qu’elle vient de vivre aura été sa dernière.
Pourtant, elle avait bien commencé. Tout le village de Pointe-au-Phare, une trentaine de personnes, s’était rassemblé au Bar au Baril pour arroser le départ de Sylvain, le dernier célibataire mâle de l’endroit, de moins de cinquante ans. Comme l’ont fait avant lui tous les autres jeunes du village, Sylvain déménage ailleurs, plus précisément, à Toronto, pour se chercher du travail. En fait, avec ce départ, Élisabeth et Ghisèle, à un an de la quarantaine, détiennent maintenant le titre de benjamines de Pointe-au-Phare. Incapable de retenir ses fils et ses filles qui, souvent malgré eux, abandonnent la vie côtière pour la vie urbaine, la communauté, comme toutes les autres le long de la côte nord-est de la baie Georgienne, se vide.
Pour Élisabeth, la fête de la veille s’était métamorphosée en veillée mortuaire, la poussant à boire plus que son soûl, surtout de la bière puisque le peu de scotch présent s’était volatilisé rapidement. Ghisèle avait même dû la traîner chez elle jusqu’au canapé. Du whisky ne l’aurait jamais terrassée à ce point.
Pointe-au-Phare se meurt à petit feu et n’espère plus rien, sinon une mort paisible.
Sans le sou, Élisabeth ne peut plus attendre cette mort, pas plus que Sylvain et les autres avant lui. Toutefois, elle n’a plus la force de partir. Pas de cette façon en tout cas. Elle a déjà essayé, voilà quinze ans. Vivant de trois fois rien, elle avait erré au Canada, et ensuite en Europe, pour se retrouver un jour en Écosse, acculée à cette vérité qu’elle ne pouvait plus tromper. Vivre ailleurs qu’à Pointe-au-Phare lui était impossible.
Et pourtant, bien qu’heureuse d’habiter seule dans la maison de ses parents, aujourd’hui une autre vérité l’assaille : elle n’a plus les moyens de continuer ainsi. Dans un mois, la glace va prendre le long de la côte et…
« C’est Louise qui va être contente », pense Élisabeth en entendant l’ancre, traînée par le bateau, racler le fond sans se fixer. Les écueils approchent rapidement ; elle n’a plus qu’à attendre, ça ne sera pas très long. Louise, sa sœur cadette, aura enfin la maison pour elle seule et…
« Non ! Pas dans cette eau. Dans l’autre. »
Élisabeth tend l’oreille. Un frisson d’épouvante secoue tout son corps. Elle l’a pourtant entendu cette voix, celle d’une femme. Autour d’elle, il n’y a que le gris de l’eau, le battement de la vague contre la coque, le vent qui frôle ses longs cheveux marron.
« Dans l’autre. »
—Quelle autre ? hurle Élisabeth désemparée.
Et c’est alors qu’elle comprend. « Mais comment cette étrangère peut-elle savoir ce que tous les autres ignorent ? »
Elle fait tourner la clé et le moteur répond par un rugissement aussitôt étouffé. Élisabeth pousse un juron : la panne simulée est maintenant bien réelle. Paniquée, elle se précipite vers le moteur. À peine une cinquantaine de mètres la séparent des îlots où la vague l’emporte inéluctablement. Elle joue avec la corde de l’ancre dans l’espoir d’arrêter cette trajectoire fatale et de se donner le temps de relancer le moteur. Aucune crevasse ni roche ne venant à son aide, elle se rue sur le moteur, son dernier espoir. Luttant pour maintenir son équilibre, elle ouvre le boîtier, retire un tournevis d’un coffre à outils et l’enfonce dans le papillon du carburateur. Toutefois, l’outil tombe à ses pieds et se met à rouler sur le fond du bateau. À quatre pattes, Élisabeth le récupère et, affolée, le plante de nouveau. Cette fois, il reste en place et elle retourne au tableau de bord.
« Envoie, Christie ! » marmonne-t-elle en tournant la clé. Un toussotement mécanique et puis ensuite le silence. Élisabeth regarde la roche où son bateau va bientôt se faire pulvériser. Une fois dans l’eau glaciale, ses chances de survivre plus d’une quinzaine de minutes sont nulles. Elle essaie encore la clé.
Le moteur crache de la vapeur pour finalement démarrer. Élisabeth enfonce la manivelle de vitesse pour éloigner le vaisseau des écueils. Une fois hors de danger, elle remonte l’ancre. Ses mains encore tremblantes, elle met le cap sur la berge et le phare de Pointe-au-Phare, bien déterminée à boire cette coupe qu’elle s’est toujours refusée. Pourvu que l’eau de vie ne la déçoive pas — une fois de plus.
Écosse 1494
Le frère Iain Fearmòr [1] se signa et s’agenouilla sur le carrelage de pierre de la chapelle. L’air salin du Firth de Tay, une étroite baie de la mer du Nord léchant la côte nord-ouest de l’Écosse glaçait le corps du pauvre moine bénédictin. Malgré le froid, il se concentra sur sa prière comme la dizaine de frères qui se recueillaient dans l’aube incertaine cherchant à poindre dans la chapelle de Saint-Dionysos, une des trois de l’abbaye de Lindores.
Quelques chandelles donnaient un faible éclairage au lieu sacré, un édifice en pierre, presque aussi vieux que le monastère lui-même, établi au début des années 1200.
« Faites en sorte que je réussisse, car le salut de tant d’âmes en dépend. » Le moine invoquait l’aide divine pour réaliser sa mission qui pourrait s’avérer fatale. D’ailleurs, il avait beaucoup hésité avant de l’accepter. Était-il vraiment sûr de son bien-fondé ?
Au bout d’une heure, l’engourdissement qui s’était emparé de tous ses membres lui signala qu’il avait assez prié, du moins pour le moment. Il se releva et, très lentement, afin de permettre à la circulation de se refaire dans ses jambes, il quitta la chapelle. Dehors, le vent du mois d’octobre s’élançait sur la mer pour ensuite s’abattre de toutes ses forces contre la côte rocheuse.
Au sud de l’abbaye, le village de Newburg semblait retenir son souffle en attendant tranquillement le lever du jour. Se hâtant, le frère Fearmòr trouva, dans l’étable du monastère, un âne déjà attelé à une charrette et se mit en route.
Une vingtaine de minutes plus tard, il se trouva chez Robert Bruce, salua le paysan et lui tendit un papier avec de la belle écriture en latin. Le cultivateur, qui ne savait point lire, interrogea le frère du regard.
—C’est une commande de l’Échiquier, expliqua Iain. Je vais vous la lire.
« … À remettre au frère John Cor, par ordre du roi, dans le but de faire de l’ aqua vitæ , viii bolls [2] d’orge maltée… »
—Vous présenterez ce mémoire aux officiers du roi et vous serez remboursé.
Le roturier ne put qu’acquiescer d’un geste de la tête. Malgré sa frustration de devoir se départir d’une part considérable de sa récolte d’orge, le paysan ne voulait guère risquer de s’opposer à la volonté du roi.
Le frère Fearmòr suivit le fermier jusqu’à la grange. Tandis qu’il l’aida à charger l’orge dans la charrette, il songea, qu’en effet, prendre au roi ce qui lui appartenait était un crime grave et qu’il était sûrement devenu fou pour se risquer dans une telle aventure.
* * *
Dix jours plus tard, sous le regard attentif du frère John Cor, un homme frisant la cinquantaine, Iain se trouva, avec d’autres moines, en train d’alimenter, sous trois alambics, des feux, avec de la tourbe séchée. Les hommes observaient la vapeur qui commençait à se former dans les serpentins fixés à la tête des alambics.
—Cet art me fascine, s’exclama Iain. D’où nous vient-il ?
La curiosité du moine intrigua le frère Cor.
—À vrai dire, nul ne le sait. Peut-être de l’Irlande. Cet art existerait depuis longtemps, sept siècles même. Pourquoi cela vous intéresse-t-il à ce point, frère Fearmòr ?
Le moine, cachant difficilement sa nervosité, eut une légère hésitation avant de répondre :
—Faire de l’ aqua vitæ répond à un besoin personnel, celui de… de créer.
Le frère économe accepta cette explication, se racla la gorge et poursuivit sa leçon :
—Le principe fondamental à se rappeler, c’est que le point d’ébullition du spiritueux est inférieur à celui de l’eau. Pour cette raison, une fois chauffé, il se sépare de l’eau du moût. Au contact de l’air froid dans le serpentin, il redevient liquide.
Les moines avaient installé les alambics dehors, près d’un burn , un de ces innombrables petits ruisseaux du paysage écossais. Mais, même à l’air libre, l’odeur nauséabonde se dégageant des alambics et des feux tourbeux les incommodait. Iain éprouvait toutefois une exaltation, comme un fidèle communiquant avec Dieu dans un lieu sacré, enveloppé d’un nuage d’encens.
Peu après, l’opération décrite par le frère Cor se produisit. À sa sortie du serpentin, les moines récupérèrent soigneusement, dans des jarres en grès, le précieux liquide clair. Quand le frère Cor jugea que les alambics avaient donné tout leur rendement d’alcool, il déclara les opérations terminées pour la journée.
Tandis qu’Iain s’appliqua avec les autres à sceller les jarres, le frère Cor exprima sa satisfaction.
—Notre production abondante cette année plaira au roi Jacques IV.
—Ainsi, notre aqua vitæ doit demeurer l’apanage du roi ?
La question désarçonna le frère Cor.
—Et servir à guérir les malades au monastère.
Voyant qu’il avait suscité la désapprobation du frère Cor, Iain tenta de camoufler sa maladresse avec une deuxième question.
—Le roi mène-t-il vraiment des recherches sur les propriétés de notre aqua vitæ ?
—Il paraît que oui.
La réponse du frère Cor avait été sèche. Iain prit alors le parti de se taire et de s’occuper consciencieusement de son travail de distillateur.
Quelques jours plus tard, le frère Fearmòr se rendit le soir dans l’entrepôt du monastère. Parmi les jarres, Iain trouva l’objet de sa quête : le perfectissima. Les moines produisaient en fait trois types de spiritueux désignés par des noms latins et gaéliques, soit : le simplex ou usquebaug , distillé deux fois, le composita ou testerig , distillé trois fois et le usque-baug-baul ou perfectissima, le produit obtenu de quatre distillations et tellement fort qu’on disait qu’en absorber deux cuillerées pouvait s’avérer mortel.
Iain choisit cinq jarres et transvida de chacune un peu d’ aqua vitæ dans un petit flacon en prenant soin de remplacer, par de l’eau, le liquide subtilisé. Ainsi, il pouvait espérer qu’on ne constaterait jamais la disparition du spiritueux volé qui ne représentait qu’une infime fraction des trois cent quarante litres distillés par les frères. D’ailleurs, toutes les aqua vitæ , en raison de leur force, n’étaient consommées qu’à la petite cuillère, ou encore grandement diluées dans de l’eau. Toutefois, il y avait toujours un risque. Et si jamais on découvrait son crime, Iain n’osait même pas imaginer le châtiment dont il écoperait.
Peu après, dans la solitude de sa cellule, le moine contempla le flacon. Après trois semaines de travail ardu, il n’avait pas goûté au fruit de son labeur ; en fait, il ne devait jamais y goûter. Même s’il aurait bientôt à se départir du spiritueux, il se mit à penser qu’il avait quand même droit à une petite récompense, soit celle de satisfaire sa curiosité.
Il enleva le couvercle de la jarre. Une odeur puissante envahit ses narines. Il trempa son index droit dans le liquide et, après quelques secondes d’hésitation, l’inséra dans sa bouche.
Un feu intense envahit ses papilles. Le choc de ce premier contact passé, il se sentit à la fois étourdi, mais curieusement lucide. Il résolut de prendre une lampée du perfectissima — une seule.
Cette fois, tout son corps s’enflamma pendant dix bonnes minutes. Le moine éprouva une euphorie et une clarté d’esprit divines. Il comprit que sa mission ne s’arrêtait pas uniquement à livrer le flacon. Non, il devait y ajouter un élément qui assurerait le succès de l’élixir.
Dans le silence rassurant de ce lieu tranquille, il se frotta les mains et retroussa son froc. En temps normal, l’acte qu’il allait commettre était un péché, toutefois, ce soir, Dieu, par l’entremise de son aqua vitæ , venait de l’autoriser à le faire…
Le frère dut attendre quelques semaines avant de pouvoir se rendre à Newburg sans attirer de soupçons. Dans le village, il trouva la maison qu’on lui avait indiquée. Là, il remit le flacon d’ aqua vitæ à un jeune garçon qui partit aussitôt à Dunfermline, le siège de la cour d’Écosse, livrer le précieux élixir à la fille du chef du clan Fearmòr.
Cette jeune femme, Mairi Fearmòr, avait été offerte en mariage à Andra Haig, le fils du patriarche le plus influent du clan des Haig. Cette union devait forger une alliance entre les deux familles rivales et apporter la paix à une grande partie du pays tiraillé entre ses différentes factions belliqueuses.
Or, avant d’accepter de célébrer le mariage, la famille Haig avait invoqué son droit à recourir au handfasting . Selon cette vieille coutume, l’époux avait le droit de prendre sa future épouse comme concubine pendant un an afin de s’assurer de sa fertilité. Au bout de ces douze mois, si la femme n’était toujours pas enceinte, l’homme pouvait la remettre à sa famille et renoncer au mariage.
Malgré eux, les Fearmòr avaient dû se plier à cette requête. Ainsi, depuis six mois, Mairi Fearmòr habitait parmi le clan Haig sans résultat. Les Fearmòr avaient donc fait appel à un des leurs, un moine du monastère de Lindores, pour obtenir de l’ aqua vitæ . Le uisge beatha [3] , comme le désignaient les Écossais dans leur langue, était réputé pouvoir guérir un grand nombre de maux et, puisque son nom signifiait littéralement « eau de vie », tous le croyaient capable d’engendrer la fertilité.
Si l’ aqua vitæ réussissait à faire naître un enfant et à sceller l’union des clans souhaitée, les Fearmòr s’engageaient en échange à assurer la propagation et l’observance plus rigoureuse de la foi chrétienne parmi les leurs.
Ni Iain Fearmòr ni personne ne surent jamais comment Mairi Fearmòr avait utilisé l’ uisge beatha . En avait-elle bu elle-même ? L’avait-elle administré à Andra Haig à son insu ? Ou peut-être avait-elle fait les deux ?
Néanmoins, en mai 1495, quand Andra Haig prit Mairi Fearmòr, enceinte de trois mois, comme légitime épouse, Iain Fearmòr sut que son uisge beatha et les quelques gouttes qu’il y avait ajoutées avaient engendré l’unification des clans de l’Écosse et, plus important encore, assuré le salut éternel des siens. Le moine en ressentit une fierté toute paternelle.
Cependant, il ne se doutait guère qu’au siècle suivant, cette belle unification de l’Écosse, le lieu de l’eau sacrée, allait s’effondrer devant les envahisseurs anglais et que l’abbaye de Lindores, tout comme la science de la distillation, échapperaient aux mains des moines.
Élisabeth, Pointe-au-Phare
Au moment de repasser devant le phare, de sa main, Élisabeth fait un salut, un automatisme inculqué à l’époque où son oncle, l’ancien gardien, y habitait avec sa famille. Même si le phare est automatisé et sa résidence inoccupée depuis un quart de siècle, Élisabeth ne peut retenir sa main et son salut inutile. Peut-être que son oncle ou son grand-père paternel y répondent à leur façon, invisible.
En pénétrant dans le chenal derrière la pointe où se dresse le phare, Élisabeth guide, machinalement, le bateau et évite de justesse les nombreux écueils dissimulés sous l’eau. Quinze minutes plus tard, elle coupe le moteur et laisse le bateau glisser dans sa cale à côté du quai, tel un cheval rentrant à l’étable.
Elle fixe les amarres et enjambe la dizaine de marches menant à la maison, un bâtiment rustique juché sur le haut d’un rocher avec vue sur une grande baie donnant sur le large. En entrant, elle met un disque de jazz cubain, se laisse tomber dans une chaise berçante, et promène son regard tout autour. Cette demeure, le premier édifice à voir le jour dans la baie Massassauga, a été construite par son arrière-grand-père, dans les années 1890. À cette structure très rudimentaire et fonctionnelle, les générations successives ont greffé de nouvelles pièces, sans souci d’esthétique. « Et moi, qu’est-ce que j’y ajouterai ? » se demande Élisabeth.
Se berçant au rythme effréné de la musique, Élisabeth se remémore la dernière fois qu’elle a dansé, la dernière fois qu’elle a senti un corps chaud contre le sien. Trente-neuf ans, c’est trop jeune pour avoir des souvenirs qui lui paraissent déjà si loin. Pourtant…
Une nouvelle hésitation. Et si la voix mystérieuse avait tort ? Ses pieds descendent les marches jusqu’à la chambre froide, aménagée à même le roc. On peut difficilement creuser dans le granit du bouclier canadien et son grand-père avait dû apprendre le maniement de la dynamite sur le tas pour, à coups de détonations, pratiquer un trou dans la roche. Cette pièce, construite pour conserver les denrées périssables, cache autre chose.
De sa poche, Élisabeth retire une clé, l’insère dans la serrure du cadenas. Il ne s’agit que de la deuxième fois. La première, voilà dix ans, n’avait servi qu’à faire une inspection sommaire des lieux. Le cadenas défait, elle hésite encore à ouvrir la porte. De quoi a-t-elle peur maintenant ? De trouver un squelette ?
Tout à coup, le téléphone sonne. Elle se retourne, mais s’arrête. « Je peux plus reculer, pas maintenant. » Au bout de cinq sonneries, le répondeur se déclenche et elle retrouve sa tranquillité. Elle tire sur la porte et tend sa main tremblante vers le mur intérieur. Un courant d’appréhension la glace, comme si elle s’apprêtait à commettre un vol. Pourtant, ce qu’elle vient prendre lui appartient de plein droit.
L’ampoule nue qui pend du plafond jette un éclairage sombre qui découpe la silhouette de quelques barils de bois et caisses de bouteilles. Ses doigts effleurent, dans une des caisses, de la vitre lisse, courbée. Retirant la bouteille, elle étudie son butin dans le faible éclairage.
La voix de son oncle Édouard résonne dans sa tête : « Avec la maison, tes parents vous ont laissé ceci. Ça n’a peut-être aucune valeur, mais garde-le et surtout n’en parle pas à personne… » Son oncle lui a-t-il vraiment dit cela ? Elle commence à en douter, même si le souvenir lui paraît si réel.
Comme une voleuse de sarcophage, Élisabeth, d’un geste brusque, referme la porte, remet le cadenas et remonte rapidement à la cuisine. Elle dépose la bouteille sur la table et se verse un grand verre d’eau. En ce moment, Élisabeth a la certitude que ses parents ont bu de ce whisky et, qu’en plus, s’ils avaient vécu plus longtemps, ils seraient là avec elle ce soir, en train de lui offrir ce dram [4] . Rassérénée, elle débouche la bouteille.
De forts effluves envahissent la pièce, font réagir les narines d’Élisabeth, de joie ou d’épouvante. Elle ne saurait le dire. Les parfums de la mer, du vent du nord et de la baie Georgienne nagent dans l’air dominé par cette puissante odeur d’une eau métamorphosée par le contact avec la roche, la tourbe et la bruyère.
Cinq minutes s’écoulent. Dans un verre de forme triangulaire, un objet de promotion de la distillerie Glenfiddich, Élisabeth se verse une grande rasade du liquide et se met ensuite à l’agiter. Sur le côté du verre, le visage décalqué de William Grant, le fondateur de Glenfiddich, coiffé de son bonnet militaire, sourit.
Autour d’elle, la pièce tangue comme le pont d’un voilier au large fuyant la tempête. Cette odeur de l’eau, à la fois si coutumière et si étrangère, ne cesse de l’assaillir. Le verre frôle ses lèvres quand, soudainement, elle se rappelle l’absence d’un élément essentiel : l’eau fraîche. Quelques gouttes d’eau de la baie Georgienne feront ressortir les huiles naturelles de ce whisky, vieilli comme nul autre au monde. Elle fait donc couler une goutte du robinet et la récupère dans son verre. La réaction est immédiate.
Un scintillement, comme une tache d’huile, pétille pour disparaître aussitôt. Élisabeth a un mouvement de recul, d’horreur. Dans cette tache, elle a la nette impression d’avoir vu un visage de femme terrifiée, un visage d’une inconnue pourtant familière.
De ses mains, elle serre le verre où il n’y a plus que le liquide couleur paille, très foncé. Au bout d’un long moment, elle réussit à contrôler le frémissement qui agite son corps. Serait-elle en train de revivre l’expérience du docteur Jekyll, de s’aventurer dans un royaume défendu ? Ce whisky a-t-il le pouvoir de la transformer ? Et, si oui, pour le mieux ou le pire ?
Un doute profond la ronge. Elle ne peut plus nier l’effet que la solitude et l’isolement exercent sur elle.
Elle n’a plus le choix, elle ira jusqu’au bout. L’esprit du spiritueux libéré lui ordonne d’en boire.
Voilà le whisky dans sa bouche. Elle réprime un réflexe de cracher. Jamais elle n’a goûté une eau-de-vie aussi forte. Ce whisky lui vient d’un autre siècle, d’un mariage, en fait d’un métissage fabuleux. Le feu d’artifice qui pétarade dans sa bouche se répand dans tous ses membres pour aboutir simultanément dans son cœur et son cerveau. Cette euphorie, à la fois si sensuelle et si cérébrale, la fait gémir. Son cœur bat la chamade. Des illuminations se succèdent dans sa tête. Ah oui ! Le monde entier connaîtra cette extase, cette douce félicité, et ce sera grâce à elle, ou plutôt à elle et aux trois générations de Legrand qui l’ont précédée et à… Sa pensée s’arrête.
Elle prend une autre gorgée. Cette fois, elle ne ressent que douceur et confort.
« Et aux forces occultes de la baie Georgienne, se dit-elle. Oui, pour que ce whisky puisse renaître, il faudra raconter sa genèse. » Élisabeth est la seule capable de le faire. « Et, en plus, je vais continuer son épopée. »
Surprise, elle constate que son verre est déjà vide.
—Un ça suffit, deux c’est trop et trois c’est pas assez, récite-t-elle à haute voix en se rappelant le dicton écossais.
Sans hésiter, elle se verse un deuxième verre. Le whisky a attendu plus d’un siècle pour que son odyssée vienne ajouter un nouveau chapitre aux annales de Pointe-au-Phare. Et il ne sera pas le dernier. Le secret du passé sera sacrifié pour assurer l’avenir.
—Slàinte [5] ! à toi Glen Dubh, s’écrie Élisabeth en faisant tinter son verre contre la bouteille.
Écosse 1534
Après trente ans de vie contemplative, affronter le tohu-bohu des rues sales et achalandées d’Édimbourg représentait un choc pour Ewen Ban. Voilà un an, l’ex-frère avait été contraint à quitter la vie monacale à cause des Statuts du royaume du roi HenriVIII. Ce décret avait supprimé les monastères pour distribuer leurs domaines aux partisans du souverain anglais. À l’aube de la cinquantaine, sa vie avait perdu son sens. Avec la fermeture de l’abbaye de Lindores, il avait été jeté à la rue. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’il se trouvait dans la capitale écossaise, à chercher son salut, ou du moins le moyen de passer, avec une bonne conscience, les quelques années qu’il lui restait à vivre dans ce monde avant d’accéder éternellement à l’autre.
—L’église Saint-Gilles ?
Le passant qu’Ewen venait d’arrêter le toisa d’un regard dédaigneux avant de lui indiquer du doigt la direction.
—Vous êtes pratiquement là.
Ewen avait à peine compris ce que le monsieur lui avait marmonné avant de disparaître. Il poursuivit son chemin, rassuré d’avoir atteint son but, enfin, son premier. D’abord prier, ensuite retrouver le frère de sang d’Iain Fearmòr. Il devait au moins essayer de respecter le serment solennel fait à son ancien professeur. Après, il pourrait, en toute quiétude, regagner son pays, celui de son enfance, celui d’avant le monastère.
Devant la cathédrale Saint-Gilles, une foule bigarrée de marchands vantaient bruyamment leurs produits.
—Buvez de l’ aqua vitæ .
Cette exhortation d’un des vendeurs attira l’attention de l’ex-frère. Le marchand, en fait un chirurgien barbier, s’emportait :
—Pris modérément, l’ aqua vitæ ralentit l’âge, fortifie la jeunesse, aide à la digestion, chasse la mélancolie, égaie le cœur, soulage l’esprit, guérit la strangulation, empêche la tête de tourner, la langue de zézayer, l’estomac de s’agiter, les intestins de gargouiller, les os de ramollir.
Malgré lui, Ewen s’arrêta un instant devant l’étal du chirurgien barbier qui continuait à proclamer les vertus de son produit.
—Il peut même ragaillardir un vieillard comme vous.
Pendant un long moment, Ewen guigna les flacons d’ aqua vitæ sous l’œil méfiant du vendeur.
—Je peux humer ? demanda-t-il.
Le chirurgien barbier déboucha un petit flacon et le tendit en direction de l’ancien moine vêtu comme un simple paysan.
—D’accord. Mais c’est un pence pour y goûter.
Ewen s’approcha du flacon ouvert. Ses narines recouvrirent le goulot et aspirèrent bruyamment. Cette respiration profonde et l’odeur qui l’accompagna lui firent tourner la tête, le transportèrent dans un univers à la fois spirituel et très charnel, avec ses goûts, ses relents et ses bruissements particuliers.
—Alors, mon vieux, vous voulez goûter ?
La question du vendeur tira Ewen de son agréable rêverie. Éberlué, il ne put que secouer la tête et filer à vive allure vers la porte de la cathédrale. « Prier, oui, prier. » Il fallait absolument qu’il cherche le conseil divin.
À l’intérieur du bâtiment de pierre, ses yeux s’ajustèrent à la lumière terne des bougies. Cette atmosphère lourde, conçue pour écraser le commun des fidèles devant la grandeur de son dieu, eut l’effet opposé sur l’ancien moine, rompu depuis des années à la prière quotidienne. Le froid et la dureté de la pierre contre ses genoux lui inspirèrent un sentiment de bien-être. Réconforté, il se lança avec ferveur dans la prière et la méditation.
L’odeur de l’ aqua vitæ toujours présente dans ses narines, il voyait défiler le fil de son souvenir. Ewen avait vingt ans. Il surveillait le feu sous un alambic et le frère économe Iain Fearmòr lui parlait.
« Je vais vous montrer toute ma science mais à une condition. Si je ne réussis pas à la transmettre au clan Fearmòr avant ma mort, vous, frère Ban, devrez le faire à ma place. Jurez devant moi et Dieu… »
C’était en 1504. Il habitait au monastère depuis un an et le frère Fearmòr l’initiait à la distillation de l’ aqua vitæ . Avec les années, son mentor avait réussi à raffiner les techniques de distillation et à augmenter la production, assurant une plus grande part aux moines de l’abbaye qui en usaient avec succès pour le traitement de plusieurs maladies. Les frères chargés de traire les vaches en enduisaient même les pis en prétendant que cela améliorait le rendement et la qualité du lait. En bon élève, Ewen était bientôt devenu lui aussi expert en distillation et, cinq ans plus tard, à la mort du frère Fearmòr, le monastère lui avait confié la responsabilité de l’ aqua vitæ .
Mais maintenant, l’abbaye n’existait plus, et Ewen avait encore à respecter sa promesse.
Devant une statue de saint Colomba, le premier à venir propager le christianisme en Écosse, il fit une prière. Ce missionnaire avait-il également apporté de l’Irlande la science de la distillation ? Nul ne pouvait l’affirmer, mais Ewen le croyait.
Ressourcé, il quitta la cathédrale, décidé à se rendre auprès de Tam Fearmòr, mais craignant que celui-ci ne lui refuse son aide pour exaucer le vœu de son frère défunt.
* * *
Ewen récitait le Pater tout en regardant la fumée blanche s’élever au-dessus du feu. Bien que le ciel de cette nuit de novembre fût étoilé, il ne voyait que la noirceur du dessous du pont South Bridge, l’endroit le plus discret qu’il avait pu repérer. La chaleur du feu qu’il partageait avec l’alambic, un vaisseau abîmé, déniché après de longues recherches, commençait à pénétrer ses membres engourdis.
Il ne se serait jamais imaginé un jour à invoquer à la fois l’esprit divin par la prière et le spiritueux par la distillation dans un tel endroit. Cependant, face au refus catégorique de Tam de lui confier Niall, son fils de quatorze ans, Ewen ne voyait plus qu’un seul moyen de convaincre le père récalcitrant : laisser le uisge beatha plaider en sa faveur.
Il avait réussi à monnayer ses services comme écrivain public contre quelques minots d’orge de bonne qualité. Après en avoir fait le maltage pendant deux semaines, il pouvait enfin passer à la distillation du moût. Toutefois, il n’était guère assuré du résultat. L’eau qu’il avait puisée dans la Water of Leith, la petite rivière qui serpentait à travers Édimbourg, était de piètre qualité, tout comme les quelques morceaux de tourbe séchée qu’il avait pu se procurer comme combustible. Au moins tous les éléments essentiels étaient rassemblés et, avec l’aide du Seigneur, il viendrait à bout d’en tirer de la véritable aqua vitæ .
Se rapprochant du feu et de son âcre fumée, il examina la vapeur qui commençait enfin à se former dans le serpentin. Il n’aurait plus très longtemps à attendre. Il pensa un moment à Niall Fermòr, un jeune gaillard solide, du moins en apparence, et à l’esprit vif. Le souvenir de la voix de Tam assombrit cette pensée.
—C’est illégal ! Les chirurgiens barbiers sont les seuls à avoir le droit de faire le uisge beatha à Édimbourg.
Justement, avait alors opposé Ewen, c’est pour cette raison qu’il proposait d’emmener Niall loin d’Édimbourg, dans les Highlands du Nord, dans une vallée le long de la rivière Spey. Dans sa contrée natale, tous les ingrédients nécessaires pour l’ aqua vitæ étaient d’une grande qualité et s’obtenaient facilement. Là-bas, Ewen pourrait initier Niall à l’art de la distillation en toute quiétude, sans risque d’emprisonnement.
Cet argument n’ayant pas suffi à persuader Tam, Ewen, désespéré, avait alors évoqué le sombre destin qui guettait Niall à Édimbourg. Dans cette ville, les emplois, aussi médiocres les uns que les autres, il fallait les disputer à des dizaines de désœuvrés. Quel avenir un jeune homme comme Niall pouvait-il espérer dans cette cité surpeuplée de miteux ?
Bien qu’incapable de répondre, Tam n’avait pas cédé.
Les gouttes commençaient à couler dans le serpentin et Ewen s’affaira à les recueillir. L’ aqua vitæ devait réussir là où Ewen avait échoué. Une fois le spiritueux de l’alambic livré, Ewen laissa tomber le feu. La nuit avait été longue et l’aube pointait déjà. Ce soir, le sort du uisge beatha , du moins sa transmission dans la lignée des Fearmòr, serait joué.
* * *
Tam Fearmòr dévisageait le verre posé devant lui avec suspicion : cet homme de dieu maudit était-il prêt à aller jusqu’à l’empoisonner pour avoir son fils ? Ewen tentait de le rassurer en lui disant que, s’il goûtait à son aqua vitæ , il comprendrait pourquoi Niall devait apprendre comment en faire.
—Et si tu en prenais avant moi ?
La question surprit Ewen qui, malgré une brève hésitation, fit un geste pour se remplir un verre.
—Non, prends le mien, dit Tam en poussant le récipient jusque devant son visiteur.
C’est alors qu’Ewen comprit pourquoi Tam l’enjoignait à boire en premier. Plutôt que de s’en offusquer, il prit le parti d’en rire, portant le verre à ses lèvres pour en ingurgiter une longue lampée, exagérant le geste au point de laisser dégouliner un filet du liquide sur sa barbe blanche. Il compléta la scène avec un gloussement de satisfaction et un air de ravissement si total que Tam se montra impatient de boire à son tour.
Quelques secondes après, dans la tête de Tam, toutes les peines de la journée se dissipèrent en même temps que l’ aqua vitæ embrasait les parois de sa gorge et revigorait tous ses membres.
Les verres se succédèrent, les histoires aussi. Tam raconta à Ewen ses mésaventures, sa tristesse de vivre dans le dénuement. Finalement, il accepta qu’Ewen éloigne Niall de cette pauvreté qui se propageait comme une maladie infectieuse. Dans cette vallée où il proposait de le conduire, le Gleann Dubh [6] , Niall ne pourrait faire pire qu’à Édimbourg.
—Je te le confie, mais à une condition.
Les sourcils d’Ewen se froncèrent en une interrogation, un geste simple qui, en ce moment, exigeait un énorme effort de concentration.
—Avant de partir, tu vas me remplir dix barillets de ce uisge beatha .
Ewen leva son verre en guise d’approbation, le vida d’un trait et ensuite se laissa tomber par terre, succombant à un profond sommeil. Il put dormir tranquille. Sa promesse serait respectée et la science de la distillation des moines de Lindores ne serait pas perdue. Le poids qui venait d’être enlevé de ses épaules serait porté par d’autres : les Fearmòr. Cependant, il aurait fallu faire appel à une race de géants, car la tâche allait s’avérer non seulement de taille, mais carrément surhumaine.
Nouveau Monde 1611
L’hiver avait été long et dur, mais ni aussi long ni aussi dur que son premier dans ce pays, voilà deux ans. Et beaucoup moins funeste.
Estienne Bruslé contemplait les derniers blocs de glace de la saison, ballottés par le vent sur la vaste mer intérieure que, six mois plus tôt, il avait parcourue pour aboutir au village ouendat de Toanché. Le Sieur de Champlain l’avait alors confié aux Algonquins en échange de Savignon, le fils d’un chef de la nation ouendate [7] , au début de l’été précédent. Quand, au début d’octobre, les Algonquins avaient levé le camp pour entreprendre ce qui devait être un voyage d’une distance considérable, il avait participé aux préparatifs sans mot dire. Bruslé avait regardé le feuillage des arbres transformer le paysage en une forêt de feu. Conscient d’être le premier homme de sa race à contempler ce pays et sa beauté éblouissante, ce fils de paysan s’était senti comme un seigneur.
À un moment donné, l’expédition avait traversé un lac tout ouvert, exposé aux caprices de la nature. Quand les canots avaient été portagés autour d’un rapide se déversant dans une rivière beaucoup plus étroite, enfermée entre de hautes parois rocheuses, Bruslé avait éprouvé un grand soulagement. Il avait noté un changement dans l’aspect de la roche, qui lui parut alors plus arrondie, plus lisse, presque douce.
Après avoir franchi de nombreux sauts, les voyageurs avaient portagé autour d’un dernier rapide. Cette fois, Bruslé avait eu le souffle coupé. À l’horizon, les couleurs du soleil se fondaient dans la mer. Au large, il n’y avait que de l’eau mais, tant au nord qu’au sud, Bruslé voyait des îles, des rochers.
Le lendemain, il s’était étonné de voir les Amérindiens s’orienter sans effort dans le dédale d’îles et d’étroits chenaux qui se mariaient si harmonieusement à cette immense mer d’eau douce. À même le roc, aux rondeurs d’une douceur toute maternelle, se dressaient de denses forêts. Le jeune Français croyait pénétrer dans un univers à l’état primitif, un véritable nouveau monde.
Euphorique, Bruslé était parvenu au pays des Ouendats, chez qui il avait passé l’hiver. Aujourd’hui, il se rappelait un autre printemps, fort différent, soit celui de 1609. Debout devant l’habitation de Québec, il avait alors contemplé pour la première fois un défilé de glaces sur le fleuve Saint-Laurent en s’estimant chanceux, après des mois sombres, marqués de souffrances et de mortalité, de se retrouver parmi les huit survivants du groupe de vingt-huit de l’automne précédent.
L’hiver parmi les Ouendats n’avait pas été facile pour autant. Le froid intense ne l’avait guère amusé. Ni lui ni les Amérindiens. Chez ces gens si endurcis aux rigueurs de la saison, Bruslé avait découvert une nation à la fois similaire aux Algonquins et très différente d’eux. Ils étaient sédentaires et vivaient dans des villages fortifiés avec de grandes cabanes de bois recouvertes en écorce. L’agriculture, pratiquée exclusivement par les femmes, assurait la plupart du temps de quoi manger, surtout du maïs moulu et bouilli. Contrairement à ses premiers hôtes, nomades et dépendants des caprices de la chasse et de la pêche, les Ouendats connaissaient la stabilité. Dès la fonte des glaces, les Algonquins étaient repartis pour leurs terrains de chasse. Bruslé avait alors demandé à Iroquet la permission de rester en Ouendaké.
Iroquet, le chef des Algonquins, trouva l’idée excellente. À la fin, la présence de cet Agnoha , ou homme de fer, était encombrante. En le confiant aux Ouendats, les chances qu’il survive et qu’on puisse le remettre un jour à Champlain seraient meilleures.
Bruslé se leva et reprit la route du village. Dans les cabanes ouendates, la promiscuité engendrée par l’hiver avait favorisé son apprentissage de la langue de ses hôtes. L’arrivée du printemps et le temps plus clément poussaient les Ouendats à passer le plus clair de la journée dehors. Une fois la belle saison installée, les Ouendats ne dormaient presque plus dans leurs maisons longues, lui avait assuré Totiri, un enfant de dix ans avec qui Bruslé avait développé des rapports amicaux.
De retour au village, Bruslé fut étonné de découvrir un grand nombre d’hommes et de femmes rassemblés dans une maison longue. Regroupés autour d’une aînée malade, ils discutaient avec force animation. Se plaçant discrètement près d’une des deux entrées situées aux extrémités, Bruslé écouta attentivement cette palabre.
—Un festin ? s’écria une jeune voix que Bruslé reconnut.
—Non, Totiri, répondit la vieille affligée.
D’autres dans le groupe proposèrent les uns après les autres des objets ou des mets auxquels l’aînée répondait toujours par la négative. Estienne Bruslé comprit qu’il devait s’agir du rituel de guérison collective, car il avait vu les Ouendats s’y adonner à quelques reprises au cours des derniers mois. Le rêve d’un homme ou d’une femme atteints d’une maladie devait contenir le remède qu’il lui fallait. Le malade annonçait donc aux autres qu’il avait rêvé sa guérison. Tout le village s’évertuait alors à deviner le remède rêvé. Qu’il s’agisse d’un objet ou d’une action, tous les Ouendats, accompagnés des chants de leurs prêtres ou chamans, se vouaient à assurer l’accomplissement, au moins symbolique, de ce songe.
Cette fois, Bruslé trouvait les participants au rituel collectif particulièrement zélés. Était-ce dû à la popularité de la malade, Andiora, ou tout simplement à la fièvre du printemps ?
— Andacwandet ?
Le mot était sorti de la bouche de Tiena, une fille qui pouvait avoir seize ans et dont le nom signifiait « geai bleu ». Il y eut un silence marqué quand la vieille Andiora secoua la tête affirmativement. Des cris s’élevèrent et les gens se dispersèrent de tous côtés. Bruslé n’avait jamais observé une telle excitation chez les Ouendats.
Il attrapa Totiri au passage et lui réclama des explications.
— Andacwandet , répéta tout simplement le jeune garçon. Tu vas voir.
Totiri tendit la main vers la barbe de Bruslé et la flatta un moment avant d’ajouter sur un ton moqueur :
—Ou peut-être pas.
Sur ce, le garçon se faufila avant que le Français puisse en savoir plus long. Ainsi, Bruslé demeura la seule personne dans le village avec des poils sur le visage et une curiosité inassouvie.
* * *
Même quand il eut enfin une réponse à sa question, la curiosité de Bruslé resta tout entière. En fait, elle s’était même agrandie au point où il aurait souhaité participer au rituel.
Tout au cours de la journée, le village s’était affairé à préparer la cérémonie de l’ andacwandet . Les deux chamans officiant le rituel avaient prié les filles célibataires de choisir, parmi les garçons sans épouse, un partenaire pour la nuit. Une fois le jour tombé, les jeunes personnes avaient été conduites à la maison longue où habitait Andiora et invitées à s’accoupler en sa présence, selon la vision de son rêve, afin de chasser la maladie.
Bruslé s’était installé auprès d’un feu à l’extérieur, à proximité de la maison longue d’Andiora. Il se reprochait de ne pas s’en être éloigné davantage. La pensée de toutes ces jeunes personnes se livrant, avec l’aval de leurs prêtres, à des voluptés, le faisait frémir. Il ne voyait pas la flamme du feu qui dansait devant ses yeux. En dépit de sa pudeur, il consacrait toute son attention à son ouïe. Le chant d’un des deux chamans, une succession de syllabes, ponctuées par le battement régulier et monotone d’une crécelle d’écailles de tortue, flottait dans l’air de cette nuit de pleine lune.
Bruslé sursauta en sentant une main chaude se poser sur sonvisage.
—Viens, je t’ai choisi.
Dans la lueur du feu, Bruslé reconnut Tiena. Il ne s’était pas étonné qu’aucune des jeunes filles ne l’ait choisi pour le rituel. Elles n’avaient aucune raison de le considérer comme l’un des leurs. Son teint, sa barbe, ses vêtements et sa connaissance encore boiteuse de leur langue rappelaient constamment son statut d’étranger. Ainsi, cette invitation inattendue le sidéra. En matière d’amour, il ne connaissait encore que le désir.
Sentant son hésitation, Tiena attira la main de Bruslé sur sa poitrine. Bruslé se laissa entraîner vers la maison longue. En passant du clair de lune vers le faible rougeoiement du feu à l’intérieur, le cœur de Bruslé se mit à palpiter. L’atmosphère était irréelle : la fumée, les corps pêle-mêle par terre, les chants répétitifs des chamans. Andiora, juchée sur une plate-forme, observait tout, souriant de sa bouche édentée. Tiena guida Bruslé vers une place par terre, sur une fourrure, tout près des autres. Trop près. Ses yeux habitués à la lueur diffuse perçurent des bouts de corps, des cuisses, des hanches, des seins, vacillant au rythme de geignements lascifs, émis par des voix surtout masculines.
Les prêtres de son pays ne décrivaient-ils pas l’enfer ainsi ? Il ne manquait que les fourches du diable. Depuis son départ de la France, Bruslé n’avait cure des bondieuseries des prêtres et de leur religion oppressante. Cependant, en ce moment, il constatait jusqu’à quel point il demeurait, malgré tout, sous l’emprise de cette éducation.
Nier son envie folle de cette fille eût été impossible. La main de Tiena se glissait sous sa chemise, excitait ses sens. Il mordilla son cou. Une sève bouillonnante montait en lui. Subitement, l’ambiance étouffante eut raison de son désir ; il s’agissait de sa première fois et il ne voulait pas vivre ainsi ce passage.
Brusquement, il s’arracha aux bras de Tiena, les yeux pleins de regret. Titubant, il se retrouva dehors, à la fois honteux et amèrement déçu, aspirant de grandes bouffées d’air froid. Que penseraient Tiena et les Ouendats de sa conduite ? Dans leur langue, qui ne semblait pas posséder des mots capables d’exprimer des sentiments complexes, il ne parviendrait pas à leur faire comprendre.
À l’entrée de la maison longue, il décela une silhouette. Les réticences de Bruslé s’envolèrent. Il enlaça Tiena passionnément et sentit la chaleur de son corps, sa joue contre sa barbe. Au moment de le remettre aux Algonquins, le Sieur de Champlain lui avait ordonné de s’appliquer studieusement à l’apprentissage des langues des Amérindiens afin de devenir un truchement [8] habile. Le jeune Français venait d’apprendre une leçon qui lui servirait tout au cours de sa carrière d’interprète : les vrais sentiments ne se traduisent dans aucune langue.
Il entraîna Tiena à l’orée du village. Peu après, sous la pleine lune et dans l’air froid, guidé par ce geai bleu à la peau veloutée, Bruslé découvrit l’extase.
Le lendemain, à l’aube, les chamans prononcèrent la fin de l’ andacwandet . Fier et heureux, Bruslé revint avec Tiena au village. Son eau de vie venait de s’unir dorénavant à celle des Ouendats, à celle de leur pays et de leur sang.
Deux jours plus tard, Andiora annonça sa guérison complète.
Écosse, le 19 avril 1746
—Gleann Dubh !
Les deux mots avaient traversé ses lèvres sans qu’il ait eu à les formuler. Ses yeux s’étaient posés sur les flancs des collines ondulantes, colorées par le mauve vif de la bruyère. Son regard ressemblait-il à celui de son ancêtre qui avait embrassé ces collines pour la première fois voilà presque deux siècles ? Un torrent d’émotions, plus agité encore que celui de la rivière Spey, visible au loin, brassait ses sens, lui donnait envie de courir. Il n’était pas sûr dans quelle direction. S’enfoncer dans la vallée ou la quitter pour de bon ?
Niall Fearmòr éprouvait une immense fierté à revenir dans son pays, celui qui l’avait vu naître, l’avait nourri de son eau et de son orge. Il avait, voilà trois jours, sur le champ de bataille de Culloden, entendu le pasteur John Maitland, faute de vin, consacrer des miettes de galette d’avoine pour la communion avec du uisge beatha . Ensuite, Niall avait été plongé dans la bataille qui avait tout anéanti, surtout l’espoir.
Le poids d’une honte aussi énorme, celle de la défaite que les clans venaient d’essuyer à Culloden, pesait lourdement sur les épaules de Niall, alourdissait chacun de ses pas. Il s’était battu pour l’Écosse, s’était rallié au jeune prince Charles Édouard Stuart qu’il avait suivi en exil en France. En débarquant avec le Prétendant en 1745, il avait cru enfin à la libération de l’Écosse du joug anglais. Malgré les premières victoires et la prise d’Édimbourg, le prince Charles avait malencontreusement décidé de rencontrer l’armée anglaise, commandée par l’impitoyable duc de Cumberland, sur le champ de Culloden. Comble du malheur, tout le pays ne s’était pas rallié derrière son prince. Les troupes anglaises avaient compté autant de soldats écossais que l’armée du Prétendant qui avait laissé mille morts dans sa déroute. Charles Édouard Stuart avait fui l’Écosse comme Niall Fearmòr aurait dû le faire.
Et pourtant, le pouvoir d’attirance du Gleann Dubh, de sa vallée Noire natale, empêcha Niall de reculer.
Il avait mis trois jours pour franchir une distance qui, normalement, pouvait se faire en une journée. Une blessure à l’épaule lui avait fait perdre du sang et il avait fallu avancer prudemment pour éviter les patrouilles anglaises qui recherchaient toujours ceux que leurs balles et baïonnettes n’avaient pas encore achevés. L’armée de Cumberland, poussée par une singulière brutalité, avait massacré autant de fuyards que de combattants.
Le ventre creux, Niall, affaibli, s’engagea dans la vallée, absorbant chaque chant d’oiseau, chaque courant d’air, chaque odeur comme les paroles d’un hymne familier qui l’accueillait. Au bord du Sruth fuar [9] , un des trois ruisseaux à se frayer une route sur les pentes sinueuses de la vallée Dubh, il trouva le sentier qui le ramènerait à la maison.
Depuis son départ pour la France, il était demeuré sans nouvelles de sa famille. Au cours de sa marche, il remonta le flanc opposé de la vallée qu’il venait de traverser, en se mettant à craindre que les nouvelles qu’il allait prendre soient encore plus tristes que celles qu’il allait donner.
Quand il arriva à l’endroit où il devait traverser le Sruth fuar , il hésita longuement. Il pouvait se rendre directement à la maison de ses parents ou remonter le ruisseau un peu pour voir si, par hasard… Il se mit à genoux, tel un fidèle à un service religieux. Ses doigts pénétrèrent la surface de l’eau, formèrent un récipient de chair, comme un quaich [10] , cette espèce de petit calice utilisé dans le pays pour boire le whisky. Le froid glacial transperça son corps meurtri. Il aspergea d’eau la plaie de son épaule droite et, lentement, se pencha, se prosterna au-dessus du ruisseau. Ses lèvres touchèrent la surface comme un amant embrassant son amour retrouvé…
D’un mouvement rapide, Niall se leva. Sa tête tournait. Des midges , ces petites mouches noires minuscules, à peine perceptibles, formaient un nuage épais en mouvement constant. Mais Niall ne les voyait pas. Des gouttes tombaient de sa barbe épaisse. Il se remit à suivre le cours du ruisseau ; il passerait à la maison après. Il pressa le pas, sentant tout à coup une urgence, une crainte d’être revenu trop tard. Peut-être que son père n’était plus là pour faire le…
Il arriva enfin, traversant une lisière de forêt où seul un Fearmòr, ou un intime du clan, aurait su s’aventurer.
Avant même de voir la hutte collée sur la berge du ruisseau, l’odeur le rassura. La fumée dense imprégnée d’effluves de tourbe s’envolait d’une ouverture pratiquée dans le toit. Il s’avança et ouvrit la porte de la hutte.
Il revit l’image gravée dans sa mémoire devant lui : celle d’un homme debout près d’un feu de tourbe à côté de son alambic. Si l’homme n’avait pas été plus recourbé, plus blanc et plus plissé que son souvenir, il aurait pu croire que dix ans ne s’étaient pas écoulés, qu’il n’avait jamais quitté le Gleann Dubh.
Niall prit son père dans ses bras. Ces retrouvailles les laissèrent aussi stupéfaits l’un que l’autre. Ils n’avaient échangé que quelques mots que déjà le père mit un cruchon dans les mains du fils.
—Buvons à ton retour.
— Slàinte ! souhaita Niall en portant le pichet à ses lèvres.
Il laissa le whisky reposer un moment dans sa bouche. Niall sourit et tendit le cruchon à son père. Maintenant il était vraiment sûr d’être de retour dans son pays, car il le retrouvait non seulement autour de lui, mais également dans son corps.
—Ah ! il n’y aura jamais un autre whisky comme celui de mon père.
Le père approuva. Niall réclama des nouvelles de la famille, de sa mère, de ses sœurs Isobel et Maggie, de son frère Seamus.
—Ta mère va toujours bien, elle va être contente de te voir. Mais les autres…
Les craintes de Niall se confirmèrent.
—Ils sont partis, annonça tout simplement son père. Plus moyen de tirer de quoi vivre de la terre…
Son frère et ses sœurs avaient donc tous quitté les Highlands pour le sud, chassés par les loyers exorbitants qu’exigeaient les propriétaires de plus en plus résignés à l’occupation des Anglais.
—Si ta mère et moi venons à bout de nous accrocher à notre petit lopin, c’est uniquement parce que nos terres sont trop escarpées pour servir de pâturage et que je parviens toujours à vendre mon peatreek [11] . Qu’ils soient maudits, ces Anglais !
Niall reprit du whisky. La chaleur le réconforta comme un baume sur son cœur meurtri.
—Tu viens de Culloden ? demanda son père en désignant l’épaule de Niall.
Au moins la douleur de lui annoncer la défaite lui avait été épargnée.
—Nous l’avons su hier, poursuivit son père. J’étais sûr que tu y serais. Mais je remercie Dieu que tu ne sois pas tombé sous leurs balles.
Niall but à nouveau. Il entendit le bouillonnement du moût dans l’alambic, signe annonciateur de l’alcool se préparant à se détacher de l’eau.
—C’est presque le temps, dit-il.
Son père hocha la tête en fixant le serpentin à l’alambic.
—Tu te cacheras ici, Niall. Ils auront beau te chercher, ils ne te trouveront pas.
La première goutte se condensa dans le serpentin. Niall sentit son sang bouillir en voyant la vie quitter l’eau pour se réincarner en uisge beatha . Dans la chaleur du bothie [12] , il reprenait goût à la vie. Son père lui tendit une galette d’orge et un peu de fromage.
« Non, les Anglais ne me retrouveront pas, songea Niall. De toute façon, je ne serai plus jamais le même. » Il mordit dans la galette. « Maintenant, c’est à moi de me retrouver. »
MacPhearson, Toronto
—Vous rendez-vous compte de ce que ça signifie si vous pouvez l’authentifier ?
—Oui. Et je peux le faire. De toute façon, le whisky parle de lui-même.
« Ça, nous allons le voir », se dit John MacPhearson, le propriétaire du Dearg [13] Room, le bar de scotch le plus huppé de Toronto. Son œil va de son verre à Élisabeth Legrand.
— Slàinte !
Malgré de pénibles efforts, MacPhearson ne vient pas à bout de cacher le plaisir qui donne une chaleureuse douceur à son dur visage. Du velouté, du boisé, de la tourbe, de l’allégresse. Un chatouillement sublime se faufile tout le long de son corps, comme s’il avait vingt ans et courait nu dans l’herbe des champs. Des langues, des langues de feu lèchent l’intérieur de sa bouche, l’embrasent, le font frémir.
« Elle a raison, songe l’homme d’une cinquantaine d’années. Cette trouvaille miraculeuse suscitera tout un émoi. Il va falloir l’exploiter avec adresse. » Il réfléchit encore un moment avant de dire :
—Si vous me livrez la marchandise avec les preuves nécessaires, je peux la prendre en consignation. Je la ferai connaître aux amateurs du monde entier et j’organiserai la vente, en retenant un modeste pourcentage comme commission, bien entendu.
Il attend une réaction. Élisabeth étudie le bar qui s’étale derrière MacPhearson. Des bouteilles de tout acabit, dont certaines très rares. Le Dearg Room offre même des whiskies à « cask strength » ou bruts de barrique, pour un groupe sélect d’amateurs de scotch. Elle prend une gorgée de l’excellent Bunnahabhain [14] de 38 ans que MacPhearson lui a offert en échange d’un verre de sa bouteille. Le liquide réconfortant sur sa langue lui souffle les paroles qu’elle cherche.
—Mon intention n’est pas juste d’offrir au monde le plus vieux whisky single malt sur la terre. Je veux donner une nouvelle vie au Glen Dubh.
MacPhearson ne cache pas son embêtement croissant. Cette femme aux allures mystérieuses l’intrigue, mais l’effraie aussi. Incapable de percer son secret, il s’énerve.
—La plus vieille bouteille connue jusqu’ici, c’est un Tobermory de 1869, qui s’est vendue 15 000 $. La dernière bouteille du Macallan 1926 est allée chercher 85 000 $. Si votre Glen Dubh, comme vous le prétendez, remonte à 1856, il vaudrait encore davantage. Combien de bouteilles possédez-vous ?
—Disons dix pour l’instant.
Dans sa tête, MacPhearson fait un calcul rapide.
—Mais pourquoi vous ne jouez pas franc jeu avec moi ?
Élisabeth dévisage son interlocuteur. « S’il y a quelqu’un qui devrait comprendre, c’est bien lui. »
—Voilà. Avec ce Glen Dubh, je veux créer un nouveau whisky.
MacPhearson avale une lampée de spiritueux et regarde Élisabeth comme s’il hallucinait. « Ce whisky extraordinaire n’est pas vrai, se dit-il. Et cette femme insensée qui me l’a apporté, encore moins. »
Pourtant elle lui parle le plus sérieusement du monde.
—À court terme, je vais investir les profits de la vente pour marier une part du Glen Dubh avec d’autres whiskies et créer trois nouveaux blends que je vais mettre sur le marché d’ici deuxans.
—Et à long terme ?
MacPhearson a posé la question sans espérer une réponse cohérente. Élisabeth Legrand semble en être incapable. Il ne veut absolument pas perdre l’occasion de mettre le grappin sur l’ensemble de cette cache de whisky.
—Je vais créer un nouveau single malt qui sera l’équivalent ou même meilleur que ce Glen Dubh.
—Et où comptez-vous réaliser ça ?
—Chez moi, à Pointe-au-Phare.
Sidéré, MacPhearson vide son verre et ouvre la bouche pour en demander un deuxième. Toutefois, il se ravise. « Un autre verre de ce scotch incomparable et je vais commencer à croire à ses projets fous. »
—Alors ? demande Élisabeth.
MacPhearson adopte un ton plus ferme.
—Pourquoi est-ce que je vous ferais confiance ? Que connaissez-vous vraiment au scotch ?
—Comme beaucoup d’Écossais, vous aimez sans doute parier, Monsieur MacPhearson ?
Élisabeth n’attend pas une réponse pour poursuivre :
—Je vous propose un pari où vous gagnerez peu importe. Je vais sélectionner cinq whiskies de votre carte. Derrière mon dos, vous me verserez un dram de chacune des bouteilles. Si je ne peux pas identifier les cinq correctement, soit à l’odeur, soit au goût, ma bouteille de Glen Dubh, vous la garderez.
Le propriétaire de Dearg Room la dévisage un long moment.
—Et si vous réussissez ?
Élisabeth sourit.
—Vous acceptez tout simplement mon offre, et on fixe votre commission à cinq pour cent.
L’assurance de la femme le désarçonne. Elle n’est sûrement pas capable de faire ce qu’elle propose.
—Faites d’abord votre sélection et je vous dirai si je marche.
Élisabeth prend la carte de whiskies, un menu de deux pages, et la parcourt rapidement. Elle note sur un papier les noms de cinq whiskies en leur attribuant un numéro et passe la liste à MacPhearson.
—Très bien, dit celui-ci en constatant qu’Élisabeth n’a pas choisi des whiskies faciles à identifier. Il se lève et commence à se diriger vers le bar.
—Numérotez les verres, et faites une deuxième liste avec les numéros et les whiskies correspondants que vous apporterez à latable.
MacPhearson songe à s’indigner, mais s’arrête. « C’est vrai que j’en demanderais autant. »
Peu après, il revient avec un plateau contenant les cinq verres numérotés, un grand verre d’eau et la liste qu’il dépose à l’envers sur la table. Élisabeth passe tout de suite à l’action, disséquant le contenu de chaque verre d’un regard intense.
—Ça c’est un Talisker, douze ans.
Ses doigts fins éloignent le verre contenant le liquide ambré des quatre autres.
—Pour les autres, je vais devoir au moins les humer.
MacPheason reste hypnotisé par le manège de la femme qui se penche au-dessus de chaque verre pour en respirer le parfum. Ses doigts s’agitent de nouveau.
—Glenfiddich, huit ans et Bowmore de douze ans.
Tout en parlant, Élisabeth a bougé les verres.
—Les deux derniers, il va falloir les goûter pour être sûre.
Stupéfait, MacPhearson la regarde lever délicatement un après l’autre les deux derniers verres de whisky et les porter à ses lèvres. À chaque fois, elle laisse le spiritueux envahir sa bouche comme une marée montante, qu’elle savoure pendant un long moment. Son visage rayonne alors de la chaleur qui allume subitement tout son corps, tout son être.
—Celui-ci, c’est le Tomintoul, dix ans, déclare-t-elle en touchant l’un des deux verres. Un dram extraordinaire. Et l’autre, c’est le Macallan vingt-quatre ans.
Telle une comédienne qui vient de prononcer la dernière réplique d’une pièce, Élisabeth attend le verdict de son auditoire. MacPhearson retourne la feuille et la consulte.
—Cinq sur cinq ! s’exclame-t-il incrédule. Mais où avez-vous pris votre talent pour le whisky ?
Élisabeth hausse les épaules et, satisfaite, se délecte à nouveau du Tomintoul, le produit de la distillerie se trouvant à la deuxième plus haute altitude de l’Écosse. Son don, elle ignore d’où elle le tient. On lui a déjà raconté que ses parents étaient des amateurs de scotch, mais ils n’expérimentaient guère qu’avec quatre ou cinq variétés, et pas les plus coûteuses. Élisabeth, depuis qu’elle a l’âge de boire, peut « mémoriser » l’apparence, le nez et la bouche des whiskies après une seule dégustation. À Pointe-au-Phare, son étonnante faculté n’a jamais servi à grand-chose. Aujourd’hui, une intuition l’a poussée à se risquer.
— Vous avez gagné. Demain, je communiquerai avec la Scotch Malt Whisky Society pour lancer le bal.
Souriante, Élisabeth lève son verre.
—Nous avons gagné, précise-t-elle. Au nouveau Glen Dubh.
MacPhearson prend le verre de Bowmore et trinque avec sa nouvelle associée. Ensuite, il prend la bouteille de Glen Dubh dans sa main et promène son doigt sur l’étiquette jaunie par letemps.
—Vous savez ce que ça veut dire Glen Dubh en gaélique ?
—Bien sûr, répond Élisabeth, la vallée noire.
MacPhearson dépose la bouteille. « Et je m’y aventure les yeux fermés », ajoute-t-il pour lui-même.
Écosse 1757
Lord Charles Sutherland poussa un juron en contemplant, par la fenêtre, la journée maussade. Il se tourna vers son invité, le duc Reginald Redgrave.
—Ce pays de pluie et de brume sera ma mort !
Il s’éloigna de la fenêtre et, d’un geste dépité, se laissa choir dans le fauteuil en face de Redgrave.
—Je vous comprends, cher ami. Depuis mon arrivée ici, je constate que le temps est souvent d’une tristesse abominable.
—La compagnie des gens d’Édimbourg et la société me manquent énormément, se plaignit Sutherland. Si je n’avais pas hérité de ce fichu domaine de mon oncle, j’y serais toujours.
Redgrave, un noble des Basses-Terres de l’Écosse, déchu de moyens, ne voyait pas les Highlands du même œil désemparé que son hôte. Il aurait bien voulu de ce domaine. Pour lui, ce pays recelait des possibilités inouïes. Il s’y trouvait depuis moins de six mois et cherchait désespérément, par sa fréquentation de la bonne société, une proposition pour se lancer en affaires, ou un mariage assorti d’une généreuse dot. Il essaya de remonter le moral à Sutherland, un jeune célibataire oisif, en quête de divertissement, à qui il avait pris l’habitude de rendre visite.
—Mais avouez, cher Sutherland, votre situation est fort enviable. Ce vaste domaine et les métayers de votre clan vous rapportent les moyens de vivre confortablement presque sanseffort.
Sutherland se leva et fit quelques pas agités comme un lion en cage. Arrivé devant l’âtre, il se mit à tisonner le feu avec des gestes saccadés.
—Oui, bien sûr, mais…
Depuis la défaite des Jacobins à la bataille de Culloden en 1746, Charles Sutherland et les autres chefs de clans de l’Écosse ne cessaient de tirer des bénéfices croissants du pays. Bien qu’issu du même sang que ses métayers, Sutherland n’éprouvait aucune compassion pour eux. Il continuait à augmenter leurs loyers jusqu’à la limite du supportable. Les propriétaires, avec l’appui du gouvernement britannique et sa puissante armée, exploitaient le peuple sans vergogne.
—Ici, la seule distraction pour un seigneur, c’est la chasse, par ailleurs très bonne. Or, la plupart des jours, ce climat affreux rend ce divertissement impossible.
—Heureusement qu’il y a le whisky !
Le commentaire de Redgrave suscita le sourire de Sutherland. En effet, le whisky de ce pays effroyable pouvait détromper quelque peu l’ennui. Et, depuis quelques semaines, Sutherland avait trouvé en Reginald Redgrave un agréable compagnon de dégustation.
—Oui, au moins il y a le whisky, répéta Sutherland en s’approchant d’une petite table où il avait une carafe de spiritueux.
Le jeune homme remplit généreusement deux verres, en tendit un à son hôte, et porta l’autre à ses lèvres. Redgrave prit le verre, en huma le contenu et demanda de quel spiritueux il s’agissait.
—Goûtez, cher ami, et vous me le direz.
Avec sa fréquentation des bonnes maisons du pays, Redgrave avait découvert la boisson indigène des Highlands, et y avait pris goût. Ce spiritueux dépassait largement en qualité celui distillé dans les Lowlands. Il avala une lampée.
—Du Ferintosh ? hasarda-t-il.
—Très bien, Redgrave. Votre raffinement vous fait honneur.
Les deux hommes trinquèrent. Redgrave fut heureux de voir son hôte se détendre. Sutherland remplit à nouveau les verres, vidant ainsi la carafe. Il tira sur la sonnerie pour appeler son valet.
—Avez-vous d’autres whiskies à part cet agréable Ferintosh ? demanda Redgrave à qui le scotch venait d’inspirer une idée.
La question piqua l’orgueil de Sutherland.
—Je vous assure que ma cave renferme la meilleure sélection d’eau-de-vie disponible légalement et même clandestinement dans la région.
—Excellent ! s’empressa de dire Redgrave. Il y a quelques jours, j’assistais à une soirée chez le Earl de Winchester. On y a joué un jeu très amusant.
Le regard de Sutherland, dont la passion débridée pour tous les jeux était bien connue, trahissait son impatience d’entendre la suite.
—Le Earl nous a fait subir une épreuve de dégustation. Ma foi, il y avait bien cinq whiskies différents et chaque convive devait les goûter et se prononcer sur son identité.
—Et vous avez bien réussi à ce jeu ?
En voyant les yeux subitement écarquillés du Lord, Redgrave sut qu’il avait visé juste.
—Je me suis très bien tiré d’affaire. J’ai identifié correctement quatre des cinq.
Le valet de Sutherland, Niall Fearmòr, un grand homme élancé, pénétra dans lapièce.
—Eh bien ! ce jeu m’intéresse, Redgrave.
Le Lord commanda alors à son domestique d’aller leur verser chacun un verre de six différents whiskies se trouvant dans la cave. Niall devait prendre soin de bien identifier le verre et son contenu. C’est lui qui serait juge de l’épreuve.
—Bien, Milord.
Niall, impassible, partit s’exécuter. Excité, Sutherland se frotta les mains et vida son scotch d’un long trait.
—On va bien s’amuser, mon cher Redgrave.
Le duc le souhaitait aussi, car il se trouvait dangereusement au bout de son rouleau. Ses gains chez le Earl suffiraient juste à payer son retour à Édimbourg. Il devait donc miser gros ou repartir bredouille.
Niall revint avec deux plateaux, chacun chargé de six verres remplis de whisky, certains très pâles, d’autres de couleur plus foncée.
—Vous avez bien identifié les verres, Niall ? demanda le Lord.
—Oui, Milord, fit le valet en tirant un papier de sa veste. Chaque verre est numéroté et ce numéro correspond au nom d’un whisky que j’ai noté.
Sutherland s’installa dans le fauteuil en face du duc. Niall avait placé les deux plateaux sur une table entre les deux hommes.
—Voici comment nous avons procédé chez le Earl, expliqua Redgrave. D’abord une dégustation générale et ensuite on nomme chaque whisky.
Ainsi, les deux concurrents se prononceraient tour à tour et Niall confirmerait l’exactitude ou non de leur réponse.
Les deux buveurs se mirent alors à la tâche. Redgrave fut heureux de retrouver des goûts familiers. Ainsi, du premier coup, il put identifier un Glen Turret, le même Ferintosh que tout à l’heure et un Talisker reconnaissable à ses accents particulièrement tourbés.
—Dites donc, Redgrave, lors de votre dégustation chez Winchester, n’a-t-on pas parié sur les résultats ?
L’œil de plus en plus vitreux de Sutherland dévisageait Reginald. Ce dernier fut soulagé de cette question qui lui épargnait d’avoir à aborder le sujet.
—En effet, cela a contribué à l’agrément du jeu. Si vous voulez, nous pourrions miser cent livres sur chaque réponse.
L’idée plut énormément au Lord qui, euphorique, se pencha alors sur les six verres pour une deuxième ronde. Redgrave l’imita, confiant maintenant d’avoir les bonnes réponses. Même si un des whiskies demeurait problématique, avec un score d’au moins cinq sur six, il l’emporterait.
—Vous savez, cher Redgrave, pour un homme de ma condition, l’argent ne signifie pas grand-chose. Notre petit jeu m’intéresserait davantage si nous y ajoutions un élément de hasard et un enjeu de taille.
—De quoi s’agirait-il ?
Redgrave dissimulait difficilement son malaise.
—Niall, commanda le Lord, va chercher deux pistolets. Tu en chargeras un, l’autre non.
Sans poser de questions, Niall partit. Redgrave sentit une goutte de sueur perler sur son front.
—Chaque fois que nous donnerons une bonne réponse, nous pourrons choisir un pistolet et le remettre à l’autre.
—Et dans le cas d’une mauvaise réponse ?
La bouche du Lord forma un rictus fourbe.
—Eh bien ! celui qui se trompe devra se tirer avec le pistolet choisi par son rival.
Niall venait de revenir avec les pistolets qu’il déposa sur la table entre les deux hommes. Le Lord illustra son propos en plaçant une des deux armes contre son oreille.
—Et si je gagne, j’aurai la vie sauve, mais si nous réussissons tous les deux, l’épreuve n’aura rien rapporté.
Redgrave croyait avoir trouvé l’argument qui convaincrait le Lord de renoncer à cette folie.
—Soit. En cas d’égalité, je vous remets la moitié de mes domaines. Si je perds, vous les aurez tous. Je vais vous écrire et vous signer une note testamentaire.
Sans attendre une réponse, Sutherland se leva et se rendit à un bureau où il se mit à rédiger rapidement. Il revint à Redgrave et lui tendit un papier sur lequel, en effet, il venait de noter sa promesse.
—Mais… moi je… balbutia Redgrave, je n’ai rien de cette taille à vous offrir en échange.
—Votre honneur et votre vie me suffisent.
La réponse inattendue sembla trancher la question. Redgrave sentit son raisonnement se brouiller. Il ne pouvait plus retourner sans le sou à Édimbourg, où ses nombreux créanciers l’attendaient impatiemment. Et s’il sortait vainqueur de cet affreux pari, avec un domaine à lui, Redgrave aurait alors les moyens de réaliser son plan, soit d’appliquer dans les Highlands le nouveau modèle économique qui faisait la fortune des propriétaires dans les Basses-Terres de l’Écosse. Depuis quelques années, les chefs de clan avaient entrepris de peupler leurs terres de moutons dont l’élevage leur rapportait d’importants profits. Mais il leur avait fallu alors déposséder les métayers trop pauvres pour payer les loyers de plus en plus élevés. La population de moutons s’était multipliée par dix, tandis que le « cheptel humain » chutait de façon dramatique. Les familles démunies étaient poussées vers la côte où elles devaient vivre de la pêche et du ramassage du varech. Les clearances , comme les désignaient les Écossais, étaient effectivement en train de vider les campagnes des Lowlands de ses habitants.
Il regarda en direction de Niall qui demeurait toujours impassible. Était-ce un jeu orchestré par le maître et son domestique tout simplement pour l’humilier ?
—Je vous laisse même commencer et, si vous faites erreur la première fois, je ne vous oblige pas à tirer.
Sans penser, Redgrave prit une rasade de whisky. Pour que le Lord s’expose à un tel risque, il devait être sûr de ces whiskies, aussi sûr que le duc face à cinq des six verres devant lui. Et, grâce à la faveur que lui accordait Sutherland, s’il commençait par le verre sur lequel il entretenait des doutes, il ne courrait aucun risque. Pourquoi aurait-il des scrupules à dépouiller Sutherland de la moitié de sa fortune, lui qui ne l’appréciait même pas.
—J’accepte, prononça enfin Redgrave au bout d’un long silence.
—Alors, buvons une dernière fois et passons au moment devérité.
Les deux parieurs ne laissèrent que de petits fonds dans leur verre. Le duc prit le dernier verre dans sa main.
—Voilà, je commence avec le six, dit-il avec gravité. Il s’agit sans aucun doute du Kilbagie des Lowlands.
Les deux hommes se tournèrent vers Niall qui consulta sonpapier.
—Monsieur le duc a raison.
—À mon tour, alors, s’exclama le Lord en pointant vers le troisième verre à sa droite. Mon numéro trois, c’est le Gilcomston, qui se reconnaît à ses nuances de bruyère et de fumée.
Le valet lui donna raison. Redgrave poursuivit avec son numéro deux, le Ferintosh, Sutherland avec son cinq, qui était la même chose. Le duc répondit correctement en identifiant son numéro un comme Balblair, le Lord aussi nommant son numéro quatre, le Glen Turret. Ensuite le Talisker fut désigné correctement à son tour par les deux hommes. Quand le duc identifia son Glen Turret avec succès, il jubilait en pensant : « Il ne me reste plus qu’à nommer le… »
—Gleann Dubh, dit Sutherland en tenant son verre numéro six à la main.
—Non, Milord a tort.
La stupéfaction déforma les traits du maître.
—Quoi ?
—Le numéro six de Milord n’est pas du Gleann Dubh.
Vexé et sans dire un mot, Lord Sutherland indiqua à Redgrave de choisir un pistolet. Terrifié par le regard de son hôte, ce dernier désigna une des deux armes que le Lord colla alors contre son oreille.
—Ne faites pas ça, Sutherland, supplia Redgrave. Accordez-moi la moitié de votre domaine et disons que le jeu est fini.
Le visage de Lord Sutherland prit une allure étrange, car ses yeux semblaient dire oui même si ses lèvres se durcirent.
L’instant d’après, l’odeur âcre de la poudre et la réverbération terrible du coup de feu remplirent la pièce. Le corps de Lord Sutherland s’affaissa juste à côté du pistolet. Horrifié, Redgrave se pencha sur son compagnon inerte. Il se retourna vers Niall qui le fixait comme s’il attendait les ordres du nouveau propriétaire du domaine.
—C’est affreux, Niall. Comment avons-nous pu commettre l’irréparable ?
Tout en parlant, Redgrave s’était rapproché de la table où il prit la deuxième arme dans sa main.
—Si j’avais choisi ce pistolet plutôt que l’autre, nous n’en serions pas là. S’il avait fallu que je tire, est-ce que je l’aurais fait ?
Redgrave regardait toujours l’arme dans sa main et, comme pour répondre à la question, il mima le geste en pointant le canon vers sa poitrine. Il appuya sur la gâchette.
Il y eut une détonation et le duc, grimaçant d’incompréhension, tomba mort à son tour. Très posément, Niall s’avança jusqu’à la petite table et prit le verre numéro six de son défunt maître. Il y restait un doigt qu’il s’envoya dans la gorge en prononçant « Slàinte » en direction des deux cadavres.
« Ah ! le Gleann Dubh de mon père, pensa le valet, quel merveilleux whisky. »
Nul ne saurait jamais que Niall avait menti à son maître en lui disant que son numéro six n’était pas du Gleann Dubh. Pour rester dans les Highlands, il avait dû se mettre au service de ce détestable chef de clan qui jouait le jeu des Anglais. En chargeant les deux pistolets, Niall avait résolu de quitter encore une fois l’Écosse. Les histoires d’horreur des clearances des Basses-Terres commençaient à se répandre. Tôt ou tard, les chefs de clans des Hautes-Terres emboîteraient le pas à ceux du sud.
Niall s’enrôlerait dans l’armée britannique et, même s’il ne reverrait plus jamais son pays, au moins il partirait le cœur un peu plus léger.
Élisabeth, Pointe-au-Phare
—Qu’est-ce que t’en penses ?
Ghisèle se promène avec Élisabeth sur le site du vieil entrepôt depuis une heure. Là, parmi les tas de ferraille, la voie ferrée abandonnée, les hangars de bois et de pierre en ruine, son amie d’enfance lui expose son plan.
« Le temps passé à l’étranger et la solitude l’ont changée. » Ghisèle n’est plus sûre de reconnaître cette personne qui caresse le plus sérieusement du monde des visées déraisonnables. Elle sent son corps tressaillir. De froid, à cause du vent du nord qui annonce la neige, ou de peur ?
—Ça n’a pas l’air d’un projet très pratique.
Convertir en distillerie ce dépôt désaffecté, accessible par bateau seulement, relève de la pure folie.
—L’endroit est parfait ! rétorque Élisabeth. L’eau de la rivière et de la baie alimentera la distillerie. Avec un ou deux bateaux, nous pourrons facilement importer nos ingrédients et exporter le produit fini.
Élisabeth ramasse une pierre et la lance de toutes ses forces dans l’eau, qu’elle pénètre avec fracas. Contempler les vagues concentriques l’apaise un moment.
—T’es jamais allée à l’île de Skye, en Écosse. Je te jure, ce que nous avons ici, c’est naturellement tout aussi bon que là-bas.
Ghisèle ne se laisse pas convaincre.
—Peut-être, mais ici nous n’avons pas la tourbe, ni l’air salin.
Les yeux d’Élisabeth embrassent le large, fixent quelque chose qui danse sur la peau de mouton.
—Mais nous avons l’eau, prononce-t-elle lentement, pas l’eau de la mer, ni celle des burns d’Écosse, mais celle de notre mer Douce.
Malgré l’incompréhension de Ghisèle, elle poursuit, emportée par une vague d’émotion.
—Notre eau est magique, elle a transformé le Glen Dubh gardé par ma famille pendant toutes ces années. Ce que nous allons faire ici, c’est pas du whisky, Ghisèle, c’est de la magie. Nous allons créer plus que de l’eau-de-vie. On va distiller la vie, l’essence même de la mythologie du whisky.
Ghisèle étudie les traits de son amie et ensuite les vagues fouettées par le vent. Elle avale une grande bouffée de cet air chargé des particules de l’eau douce de cette mer intérieure. Malgré elle, le besoin de croire à cette magie qui pourrait lui permettre, à elle et à d’autres à Pointe-au-Phare de rester dans la communauté, triomphe pendant un moment de son scepticisme. Cependant, son pragmatisme, celui de ses ancêtres qui ont vécu plus de cent ans au bord de cette côte granitique où ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, finit par la rattraper sur le chemin de la rêverie.
—Même si la distillerie pouvait réussir, le conseil municipal va juger le projet immobilier de Desroches plus rentable.
Élisabeth sourit énigmatiquement.
—Desroches n’a que l’argent de son côté, tandis que moi…
Le vent se mêle aux longs cheveux d’Élisabeth lui donnant un air subitement farouche et des allures de sorcière.
—J’ai la magie, le Glen Dubh de mon bord. Ma distillerie, le nouveau Glen Dubh, va redonner à Pointe-au-Phare son pouvoir fabuleux sans compromettre son environnement naturel.
À grands pas, Élisabeth se dirige vers le bateau mouillé près de la berge. Ghisèle a l’impression d’avoir entendu un oracle. Mais que vient-il de prédire au juste ?
Québec, le 13 septembre 1759
— Where are they ?
—Tais-toi. S’il faut parler, fais-le en français, imbécile.
Dans la pénombre du jour à peine naissant, Niall ne pouvait mesurer l’effet de ses paroles sur le jeune soldat qui, comme lui, scrutait la berge à la recherche de l’ennemi.
L’officier qui leur avait confié cette mission la veille n’avait pas semblé trop y croire. Mais il y avait les ordres et, si les envahisseurs voulaient quitter ce pays maudit avant l’arrivée de l’hiver, il fallait bien faire plaisir au général Wolfe et tenter un dernier assaut de cette forteresse que l’artillerie britannique, installée de l’autre côté du fleuve en face de la ville, sur la pointe de Lévis, avait réduite à un tas de ruines. Et si on faisait appel à cette escouade tirée du 78e régiment des Highlanders pour réaliser cette entreprise quasi suicidaire, c’était non seulement à cause de leur férocité légendaire, mais parce que ces anciens combattants, jadis alliés aux Français contre l’Angleterre, connaissaient le français. Du moins, assez pour déjouer la sentinelle ennemie s’ils la rencontraient au cours de leur débarquement et de leur ascension de l’anse aux Foulons. Au cours de la nuit, l’escouade avait pris place dans des bateaux et s’était laissé dériver. Et ce matin, malgré son épuisement, tous les sens de Niall Fearmòr demeuraient tendus par anticipation de l’affrontement.
Tout à coup, de l’obscurité, arriva une voix agitée, celle d’un jeune homme.
—Qui vive ? Qui vive ?
À quelques toises de leur barque, sur la berge sans doute, ils entendirent le cliquetis d’armes à feu.
—La France et vive le roi.
Le ton du capitaine Fraser, le commandant de l’escouade, se voulait confiant et ferme. Néanmoins, Niall se demanda si les Français se laisseraient prendre au piège.
—Ce sont nos gens avec les provisions. Laissez-les passer.
Niall dut refouler un long soupir. La ruse avait fonctionné et la barque continua à glisser silencieusement sur l’eau pendant une vingtaine de minutes encore. À cinq heures du matin, quand Fraser et sa troupe prirent pied sur la berge, ils discernaient clairement la falaise de près de soixante mètres de hauteur qu’ils se mirent à escalader, en se plaquant contre la paroi de roche dure et trempée.
Niall avait pris la tête de l’escouade, et la dizaine de soldats qui le suivaient devaient être aussi misérables que lui. Cette montée pénible se poursuivit pendant près de deux heures, à tâtons, quelques centimètres à la fois, les fusils en bandoulière s’accrochant dans les branches des buissons témérairement cramponnés à ce roc inhospitalier.
À plus d’une reprise, Fearmòr, sauvé par une réaction rapide ou un effort surhumain, avait évité de justesse une chute mortelle dans le fleuve à leurs pieds. Il le regrettait presque. Niall sentait le sommet tout près. Une fois en place, l’escouade devait tenir cette position afin de permettre à d’autres troupes de monter et de lancer l’assaut. Un autre groupe de soldats, plus petit, était en train de débarquer plus en amont de Québec, une duperie pour détourner l’attention des défenseurs vers le côté opposé.
Finalement, Niall parvint jusqu’à une surface plane où, avec précaution, il rampa encore un peu avant de se lever. Il entendit le bruissement des hommes qui se faufilaient derrière lui. Soulagé, il chuchota :
—Courage. On arrive.
—Qui va là ?
Niall se retourna brusquement vers la silhouette qui venait de l’interpeller. Il imaginait, à deux mètres devant lui, l’homme arborant le gris de la compagnie de la Marine franche. Depuis trois mois, cet uniforme, il avait vu les balles britanniques le trouer trop souvent. Dans cet éclairage incertain, il distinguait le canon d’un fusil pointé vers lui.
—Des troupes du roi. Nous sommes les renforts.
Niall lui-même avait été surpris par le calme de sa propre voix. Il tendait l’oreille, à l’affût des sons derrière lui. Si un des membres de sa troupe s’attaquait à la sentinelle, qui n’était sûrement pas seule, leur opération serait compromise.
—Bon, alors dépêchez-vous.
De la jeunesse, ce qu’il y avait de plus beau dans l’armée française, de plus beau au monde ; Niall l’avait décelée dans cette voix, qui avait tâché de se donner une contenance, et dans le mouvement brusque de cette forme qui s’éloignait rapidement. La troupe attendit encore deux minutes avant de se remettre à avancer. L’aube naissante commençait à dévoiler le vaste champ devant eux. Ils se déployèrent et prirent, sans coup férir, la position gardée par la troupe française. Maintenant, ils n’avaient plus qu’à la tenir afin de permettre aux envahisseurs de s’attrouper et d’attirer l’armée française hors des murs de la ville.
Conformément à leurs instructions, un membre de l’escouade alla se placer dans un endroit visible, au haut de l’anse et, avec une lanterne allumée, signala aux attaquants de déclencher l’offensive.
Grâce aux Highlanders, la bataille des Plaines d’Abraham pouvait s’engager. Sur leurs pas, suivrait le 35e régiment composé d’Irlandais aussi misérables qu’eux et qui, comme les Écossais, se battaient pour l’empire de ce même pays qui avait contribué à ruiner le leur. L’avenir d’un continent reposait entre leurs mains. Pourtant, peu importe l’issue du combat, elles demeureraientvides.
MacPhearson, Toronto
Le Glen Dubh : sans âge
Ce nouveau produit, le fruit d’une récente découverte d’un très vieux whisky, nous vient, paradoxalement, du Nouveau Monde. Le très respectable bar de scotch, le Dearg Room, de Toronto, au Canada, annonçait tout dernièrement la mise en vente de dix bouteilles du single malt Glen Dubh, un whisky d’une distillerie écossaise du Speyside qui a cessé de produire en 1919.
On croyait que la dernière goutte de ce whisky, très prisé à l’époque, avait été consommée en 1948. John MacPhearson, le propriétaire du Dearg Room, affirme que ce Glen Dubh authentique remonte à au moins 1913 et, tout probablement, à une quarantaine d’années au-delà.
Les dix bouteilles de ce Glen Dubh seront offertes à prix d’or sur le marché mondial. Dans le but de dissiper le scepticisme entourant cette histoire, M.MacPhearson a convié les plus grands experts du scotch à une dégustation à son bar de Toronto. Nous avons participé à cette séance, voilà deux semaines et, de l’avis de tous les spécialistes présents, les résultats sont concluants : il s’agit d’un single malt d’une qualité extraordinaire, supérieure à tout ce qui peut s’acheter dans le monde à l’heure actuelle. Ce whisky a, de toute évidence, profité d’un vieillissement d’une durée sans précédent dans l’histoire du scotch et dans un climat et un endroit aux caractéristiques particulières. Tous les grands clubs d’amateurs de scotch voudront se le procurer pour que leurs membres puissent le savourer, ne serait-ce qu’une fois. La vente aux enchères qui aura lieu le 12 janvier prochain laisse prévoir une compétition féroce et des prix vertigineux.
Nos notes de dégustation :
Nez très subtil qui chatouille légèrement les narines en évoquant une brise fraîche et des essences d’arbres et de fleurs sauvages.
Couleur très foncée, ambrée, mais avec un éclat vert à peine perceptible.
Bouche d’une merveilleuse complexité où des goûts contrastants se choquent pour ensuite se marier harmonieusement. Des essences de café, de chocolat qui se mêlent à des nuances de bois et de fruits de mer. L’attaque est très hardie, presque brutale mais, au bout de quelques secondes, cède à une finale d’une douceur sublime, même éthérée. Le goût persiste en bouche très longtemps.
De plus, phénomène inouï, ce whisky va droit au cœur.
John MacPhearson termine sa lecture de l’article dans Whisky Magazine avec satisfaction. Il se rend l’afficher sur le mur, juste à gauche du bar. Ensuite, il recule pour apprécier de loin la photo qui accompagne le texte, celle du propriétaire du Dearg Room, souriant, avec une bouteille de Glen Dubh à la main. Dans le bas de vignette, il est question de la valeur probable de la bouteille.
MacPhearson sirote un Bowmore en revoyant la scène de la fameuse dégustation. Son bar sera dorénavant célèbre à travers le monde. D’ailleurs, avant même la parution des articles, certains clubs de whisky ont essayé de devancer la vente aux enchères avec des offres plus qu’alléchantes pour le Glen Dubh. MacPhearson a maintenant la certitude de pouvoir doubler le prix de la vente en partant. « Élisabeth Legrand va se faire un joli magot », pense-t-il.
Il touche le fond de son verre et soupire. Ce sacré Glen Dubh a déjà changé sa vie. Depuis qu’il y a goûté, les autres whiskies ont perdu de leur éclat. Pour résister à la tentation de déboucher une autre de ces bouteilles qui attendent depuis si longtemps, il doit constamment se rappeler la généreuse commission qu’il va percevoir. Il aimerait bien retrouver le sentiment euphorique suscité par le Glen Dubh. Cependant, ce plaisir, il doit le laisser aux riches, du moins pour le moment.
« Et si Élisabeth a vraiment d’autres bouteilles de ce whisky ? » La possibilité le réconforte tout en le troublant. « Je peux pas laisser la petite écervelée gaspiller ça. » Malgré l’air confiant d’Élisabeth, MacPhearson la juge incapable de créer un bon whisky d’assemblage à base de Glen Dubh. Et il s’est renseigné au sujet de Pointe-au-Phare.