L'enfer rose

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Une rencontre et un véritable coup de foudre entre Victoria et Olivier. Puis une descente aux enfers... Les différences notamment provenant des héritages de leurs traditions ancestrales cultivées par leurs communautés respectives, pèsent de tout leur poids. Ce roman nous décrit les relations entre les individus, au coeur de la famille.

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Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 62
EAN13 9782296805545
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0146€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’ENFER ROSE

































Tomaino Ndam Njoya








L’ENFER ROSE





































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54591-5
EAN : 9782296545915








Jeudi 23 avril 1992


Dans un couloir obscur situé au deuxième étage d’un immeuble public,
Victoria, depuis des heures, attendait. Ne voyant rien venir, ne percevant
aucune lueur d’espoir, à la place de l’enthousiasme, de la confiance et de la
sérénité qu’elle dégageait en arrivant, s’érigeait tour à tour la tristesse, la
déception, la résignation…Intérieurement, malgré le caractère qu’on lui
connaissait, elle cherchait vainement à réprimer ces expressions qui se
lisaient déjà non seulement sur son visage comme dans un livre, mais à
travers les mots qui, souvent, devant l’adversité, jaillissent du fond du cœur
comme pour l’exorciser :
« Quelle longue attente ! C’est interminable… Aucun signe annonçant que
l’on sortira d’ici…Je ne respire presque plus. Comment le pourrais-je,
enfermée telle que je le suis, dans ce couloir qui a tout de l’intérieur d’un
mausolée ! Et puis, avec ce trop-plein de monde qui absorbe plus d’oxygène
que lui donnant la possibilité de se renouveler, j’étouffe, je me sens malade.
C’est tout de même curieux et inadmissible qu’on n’ait pas pensé à
aménager spécialement une salle d’attente en ces lieux dont la vocation est
pourtant d’accueillir du monde et toujours du monde ! Il est à peine quinze
heures et, déjà, nous baignons dans la quasi-obscurité: le système
d’éclairage, comme pour accroître le malheur, est défaillant; juste une
ampoule çà et là. Et puis, pour tant de personnes, il faut le dire, l’étroitesse
de l’espace quelle que soit la puissance des lampes, donnerait toujours du
noir ».
Ce que Victoria vivait dans sa chair, lui trottait dans l’esprit lorsque, levant
les yeux, et son regard balayant cet espace qui était comme un long couloir
d’épreuves, oui, un véritable parcours de combattant, elle aperçut, tout au
fond, une espèce de lucarne qui l’invitait presque... Elle ressentit comme un
appel intérieur pour s’approcher de ce qui lui paraissait être une bouée de
sauvetage.
« Mais comment pourrais-je y parvenir, avec tout ce monde ? En tout cas
l’occasion est belle pour en profiter et se dégourdir les jambes. Surtout, pour
respirer un peu d’air pur. Y arriverais-je seulement? Le couloir est plein à
craquer : les gens ne font qu’arriver et personne ne semble vouloir en sortir.
Quelle affluence ! Etmoi qui ne veux, en aucune façon, être remarquée en

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des lieux pareils, moi qui souhaite tant passer inaperçue… Voilà que tout ce
que je redoute va arriver maintenant : gêner ces hommes et ces femmes sur
mon passage, attirer leur attention, sans doute, ne serait-ce qu’en les frôlant
pendant que je me faufilerai entre eux. Y a-t-il d’autres choix ? Le risque est
là, grand; mais au bout, je sortirai de cet enfermement. Alors il faut le
prendre et l’assumer. Qu’importe que, chemin faisant, je puisse faire face à
des situations difficiles, car, sûrement parmi ces personnes, il y en a qui
voudraient me barrer le chemin parce que, me prêtant des intentions que je
n’ai pas: soit qu’ils croient que je veux prendre leur place pour atteindre
avant elles l’une des nombreuses entrées qui s’alignent comme les portes du
paradis au bout du long et triste couloir… Il n’y a point d’autres alternatives
face à ce que je ressens et aux maux que je veux guérir, je dois
avancer ! Ainsi en va-t-il dans la vie avec des moments où l’on doit avancer,
foncer pour survivre ou piétiner et périr ! J’ai choisi de vivre. Alors, il faut
avancer, bousculer ces hommes et femmes qui, comme moi, sont ici pour des
questions de vie ou de mort ».
Après maintes hésitations, calculs et bonnes résolutions, Victoria s’était
décidée :
- Viens, Sandrine.
Elle entraînait avec elle, Sandrine, sa jeune sœur.
- Où est-ce que nous allons Vicky ? Demandait cette dernière.
- Là-bas, au fond. J’ai besoin de respirer.
Se jetant toutes les deux dans la marée humaine grouillante, elles
avançaient et chaque pas de fait semblait les plonger dans un monde
nouveau et toujours plus bruyant, plus excité. L’exiguïté des lieux ne
semblait point tout expliquer…
« Aller lire dans les cœurs des gens,chercher à comprendre, chercher des
raisons, non ce n’est point le moment! Il nous faut de l’air, de la lumière,
nous, enfants de la savane, habituées aux horizons sans fin, aux grands
espaces, à la lumière. Au bout du couloir tout s’offre à nous! N’écoutons
plus les bruits, ne regardons plus rien, avançons oui, avançons seulement…
Qu’est-ce… que voit-on ? »
- C’est le comble ! Éclatait Victoria qui ne cachait pas son amertume.
Elles avaient réussi à atteindre ce qui leur semblait une ouverture vers
l’extérieur, le monde des grandes lumières, la vie… Hélas, la déception était
grande, car, face à elles, se dressait une vitre épaisse, empêchant le contact
d’avec l’air frais, même avec l’extérieur, que l’on apercevait à peine… Le
rêve s’était évanoui, il allait falloir faire avec, oui avec ce cadre exigu, mais
pour combien de temps encore ?
Quinze heures et trente minutes. C’était peut-être la libération, la fin de la
longue attente dans cet espace aux mille âmes… où, à peine arrivées, nous
avions hâte de repartir… Le tableau d’affichage indiquait que Victoria était
convoquée à la Porte3. La feuille dans laquelle son nom était inscrit
mentionnait en gras :

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Tentative de Conciliation
Agnès K c Georges K
Asalamatou S c Salifou S
Philomène D c Joseph D
Victoria T c Olivier T
Encore un rêve qui s’envolait !
« Je ne suis pas sortie de l’auberge. Lui et moi, ne sommes pas les seuls à
devoir comparaître devant le juge de la Porte3. Les noms de trois autres
couples sont alignés avant les nôtres. En principe, l’ordre de passage étant
conforme à l’alignement sur la liste, j’en ai en conséquence pour un bon
moment encore à poireauter dans cette atmosphère étouffante et énervante, le
temps que mettront les autres couples à passer ». Se disait Victoria.
La tension continuait de monter. Flanquée de sa sœur, Victoria avait été
parmi les premières personnes à arriver au Tribunal, car, accuser un retard en
pareille circonstance n’était, pour le moins pas envisageable. Victoria qui
n’était plus qu’une boule de nerfs, prête à craquer, se refusant même
d’imaginer la situation si telle avait été le cas, si donc elle était arrivée en
retard, frémissait, rien qu’à cette idée. Mais elle était arrivée là, à l’heure.
Cette ponctualité, pourtant, ne résolvait point le problème,car, ce qui se
présentait comme une simple formalité, une promenade, un peu comme la
lettre que l’on jette à la poste en passant, semblait se compliquer, étaler,
insaisissable, la complexité de toutes ses couleurs. Il allait falloir attendre
que les autres couples passent d’abord ; face à cette réalité, il n’y avait point
de choix. Et il fallait tout simplement accepter que si l’instant où l’on y
entrait était su, l’on ne pouvait point soupçonner pour combien de temps on
y resterait. Tout cela évidemment était le dernier souci de Victoria. Il ne
pouvait en être qu’ainsi, pour elle, comme pour toute autre personne qui
n’avait point connu de problèmes, qui n’avait point eu à affronter des
situations embarrassantes, conflictuelles, toute autre personne comme elle,
qui avait grandi dans une atmosphère familiale sereine, où l’harmonie, et
l’entente, au milieu des frères et sœurs, se caractérisaient par une ambiance
de taquineries, d’humour, de joies partagées, de rires interminables, une vie
de famille unie, modeste, sans complexes, sans calculs, où l’on prenait la vie
comme elle se présentait, en lui imprimant sa marque.
Encore un rêve qui s’envolait ?
C’est alors que, revenant à elle, Victoria se souvenait, et cela la rassurait,
de Thierry, le jeune magistrat, Procureur de la République, qu’une parente
lui avait recommandé. Thierry avait pris la peine de lui communiquer l’heure
marquant le début des audiences : en effet, Victoria avait dû avoir recours à
lui, avant que la situation envenimée entre Olivier et elle n’éclate au grand
jour…


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Son intuition de femme ne l’avait pas trompée. Quelque part en elle, la
sonnette d’alarme avait été tirée. Elle avait pressenti que rien ne serait plus
comme avant; qu’il n’était plus possible de remonter la barre qui s’était
penchée dangereusement, et qui, plus grave encore, était sur le point de se
casser, de s’écrouler. Ainsi va la vie : ce qui vous semble un roc est souvent
des plus fragiles et le raisonnement face à cela ne peut rien ! C’est alors que
surgit autre chose de fort, de très fort, nous rappelant notre fonds divin,
l’alchimie de la vie : comme une étincelle, en réaction face à cette situation
pour elle inimaginable ; l’instinct d’autodéfense s’était déclenché en son être
profond, amenant Victoria à se ressaisir et à activer tous les ressorts
personnels d’action pour la vie que souvent, la confiance profonde, l’amour
que l’on vit et partage ou que l’on croit partager, endort. Il fallait ce sursaut
de la vie pour la tirer de la torpeur dans laquelle, tout innocente, le drame
qu’elle vivait dans son ménage l’avait précipitée.
Non seulement elle n’avait aucune idée de la conduite à tenir, quant à la
procédureà suivre en matière de divorce, mais, d’emblée, elle était
persuadée qu’elle partait perdante, bien qu’ayant à son actif toutes les
raisons pour l’emporter, sur celui en qui elle avait placé tous les espoirs,
après lui avoir donné tout son amour. Être dans cette situation la ramenant
sur terre lui faisait réaliser, que ce qu’elle croyait réservé aux autres lui
arrivait, était inscrit dans son destin: ils ne formaient plus ce couple hors
pair, exceptionnel, source de leçons pour les autres… oui, à leur couple,
allait s’appliquer la loi du divorce.
« Le divorce, ce phénomène communément admis et partagé chez nous, à
savoir que les femmes n’ont aucune chance d’obtenir gain de cause, de
remporter le procès contre leur mari; et cela plus encore, lorsqu’elles
n’exercent aucune profession reconnue au pays comme telle dans un secteur
donné, qu’il soit public ou privé ».
Il fallait souligner toutefois que, et c’était une marque des temps, dans le
cadre de ce dernier secteur dit privé ou informel, les activités des femmes
s’étaient diversifiées et étendues, et cela par leur fait, décidées ou entêtées
qu’elles étaient, en quête de survie dans un monde dur, inhumain, sans pitié,
où les hommes se disaient investis de par la naissance, pour dominer les
femmes. Mais ces dernières, en réaction, et donnant de plus en plus libre
cours à leur imagination, créaient, innovaient, n’acceptant plus d’être prises
pour laissées-pour-compte. Elles se démenaient comme des diablesses, dès
lors, qu’il s’agissait avant tout de fairen’importe quoi qui puisse les tirer

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d’affaires ouleur permettre d’être… comment dire… quelque peu
indépendantes financièrement,tout au moins vis-à-vis des bourses de leur
conjoint. Et, surtout, elles faisaient tout pour éviter parce que, ne
travaillant pas,d’être qualifiées de ménagères.Ainsi, dans bien de
communautés, étaient-elles en train de réussir, rendant presque
imperceptible, la démarcation entre la femme ayant un métier reconnu et
celle n’en ayant pas, entre le travailleur et le chômeur. Victoria, quant à elle,
hélas, se retrouvait inévitablement quand il fallait la classer à tout prix, dans
cette catégorie à éviter : celle des ménagères…
Ainsi en avaient décidé les hommes, ainsi s’imposaient des préjugés…
Femme au foyer de son état, et au regard de toutes les occupations y
afférentes, Victoria avait toujours pensé que c’était ingrat parce qu’elle ne
travaillait pas, de la ravaler au rang de ménagère, qui, dans le jargon et
l’entendement local, signifiait ne fait rien, ne peut rien faire, reste à la
maison ; la différence avec le chômeur, étant que ce dernier demeurait quand
même demandeur d’emploi… Encore qu’ici, nous étions victimes des
concepts que développaient des langues qui nous étaient étrangères, et
empêchaient d’exprimer et de faire vivre nos réalités: ménagère, bien de
femmes s’identifiaient à ce concept qu’on leur collait à la peau, qu’on
retrouvait dans les formulaires à remplir ou dans les actes les plus importants
de la vie civile,entre autres, la carte d’identité, l’acte de mariage, etc. À la
rubrique profession de bon nombre de braves dames, était gravé : ménagère !
L’administration coloniale l’avait inventé, cela était resté et était, depuis, ce
véhicule de toute une mentalité, de tout un comportement qu’il fallait
prendre du temps pour l’enrayer !
Pourtant, dans les faits, la réalité était tout autre, car la femme, dans la
famille, avait un rôle plus grand, et allant au-delà du ménage; ce rôle était
accepté dans toute sa noblesse et respecté parce qu’essentiel pour la vie et
des membres de la famille et de toute la société. Elle n’était pas seulement
ménagère, Victoria! Elle était la cheville ouvrière de toute la famille. Aussi,
le concept à réinventer qui devait remplacer celui de ménagère pour faire
vivre la réalité, pouvait-il trouver son début d’expression dans ce qui se
dégageait en interprétant ce mot Bamoun :Nadap, c’est-à-dire, la mère de la
maison, de la case, celle par qui tout était, celle par qui la paix, le bonheur
venaient et régnaient ! Cette perception allait s’affirmer dans les faits et être
source de tous les respects parce que marquant les esprits, restituant la réalité
parce qu’exprimant ce qui est dans l’essence humaine. N’est-ce pas dans
cette voie que nous avaient engagées les différentes conventions
internationales sur les droits de l’homme et puis plus particulièrement sur les
droits des femmes ainsi que les législations au niveau interne ? Cependant en
œuvrant afin que leurs contenus s’inscrivent dans nos habitudes et cela
comme priorité et avec urgence, il fallait encore prendre notre mal en
patience, pendant tout le temps nécessaire pour voir Victoria, comme des
centaines de milliers de femmes qui luttaient pour la survie, qui faisaient

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vivre maris et enfants, être répertoriées dans la profession deménagèreavec
pour conséquences d’être traitées comme des bêtes de somme et de subir
tout le poids de la domination de l’homme, du mari.
« N’est-cepas une fonction à part entière, et des plus vitales au monde,
que d’être la mère de la maison, de la maisonnée? »ne cessait-elle de
ressasser.

Victoria allait plus loin dans ses analyses :
« Je devrais être payée, et même très cher, pour ce rôle deménagère… »
Mais il fallait bien se rendre à l’évidence dans le contexte actuel d’hostilité
envers laménagèreallant au tribunal contre son mari : elle ne voyait aucun
aboutissement favorable de cedivorce qui, pourtant, pour elle, était
désormais plus qu’un impératif.
C’est alors que, dans sa tête, trottaient cruelles et sans échappatoires, les
questions comme celles ayant trait à lagarde des enfants, à lapension
alimentaire ouaupartage des biens… Pouvait-elle croire à ce qu’une
connaissance, était-ce par expérience, lui avait dit, qu’en tant qu’usufruitière
selon la loi en vigueur au pays, elle ne pouvait prétendre àquoi que ce soit ?
Il fallait trouver cette loi, la lire, la comprendre pour mieux la combattre;
oui cette Loi qui était encore une œuvre des hommes dans leur détermination
à réduire les femmes au rang des assujetties. Les faits étaient là et Victoria
entrait en plein dans la danse, avec tout le cérémonial en vigueur au tribunal
qui annonçait toutes les couleurs et les couleuvres à avaler… Certes,
avaitelle toujours ouï-dire que le divorce était une entreprise de longue haleine,
que la partie qu’était l’homme, le mari, ayant toutes les faveurs, bénéficiant
des préjugés favorables, pouvait influencer l’évolution de l’instance en
cours, voire la retarder à volonté, en développant des arguments d’emblée
acceptés parce que la femme partait perdante, parce que la tradition s’était
installée, faisant de l’homme, la personne qui offrait toutes les garanties pour
la famille ? Ainsi, il en résultait que dans le divorce, pour la partie qu’était la
femme, il n’était pas acquis d’avance que soient mis en doute et rejetés les
chefs d’accusation dumari parce que non fondés, indéfendables voire faux
et des plus clairs dans leur intention de nuire à l’épouse ; même, jusque-là,
que les faits soient des plus évidents et pour peu que le jugement intervienne
en faveur de la femme, l’hommeinterjetait appelà volonté, allait jusqu’à la
cassation,porté par la culture du « plus fort » qui devait gagner à tout prix,
culture partagée par la société, et voulant que l’homme l’emporte toujours
sur la femme. À quand un terme à cet état de choses, quand allait finir cette
domination masculine ? Nous étions, sur terre, dans la tribu des Hommes où
le mâle, synonyme du plus fort, avec sa prédominance établie surtous les
plans, jouissait, sans partage, dumeilleur crédit. Pire encore, lorsque c’était
uneménagèrequi attaquait le favori en divorce, cela n’était pasbien vu,
c’était perçu comme ambition des plus insensées ! Dans la tête de Victoria,

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résonnaient encore, affligeantes, les mises en garde qui lui étaient parvenues
à ce sujet précis. Elles venaient de deux dames…deux connaissances:
- Jusqu’où, crois-tu qu’une femme qui ne travaille pas, peut tenir, pendant
tout le processus de divorce au tribunal ? Il vaut mieux pour celle-là de ne
pas s’aventurer dans cette voie: c’est un terrain glissant, et il mène à un
monde impitoyable…
- Il lui faudra d’abord mobiliser unminimumde moyens qui, en définitive,
devient un capital important, voire de toute une vie.
- Ma Chère,intenter une action en divorce n’estpas donné à tout le
monde. Au tout début, on est tenu de verser une caution, non remboursable
dans tous les cas. Et le taux arrêté est à coup sûr élevé pour toutes celles qui
n’ont aucune source de revenus. En outre, la moindre demande est timbrée :
il y a, en perspective alors, beaucoup de timbres à acheter. Tu sais combien
coûte un timbre maintenant…
- Ce n’est pas le pire, en effet, l’ignominieux, dans tout ceci, est que la
bandeservice à la Justice doit être enentretenue,soudoyée aux frais de la
princesse !Avocats, huissiers, magistrats… le gros lot leur revient,
incontestablement. C’est comme cela, qu’est-ce que tu veux, on n’y peut
rien !Malheur à celui ou celle qui inaugura cette pratique. Si tu es riche et
large, ton affairepasse, sinon, rien.
- Ah ! Oui, c’est en pareilles circonstances qu’on ressent la nécessité
d’avoir des gens sur qui compter, desrelations.Toute une culture s’est
installée dans la société et tout le monde semble y trouver son compte. Des
relations.Et c’est le moment de s’en servir bien qu’il soit aussi clair que le
tout n’est pas seulement d’avoir desrelations:. On en a, à tous les coins
tiens, par exemple dans la rue, à la boutique, au marché, dans le bus… Il y a
les voisins, les anciens camarades de classe, la familleprocheouéloignée,
desangou paralliance. On est toujours lié à un tiers par l’appartenance à la
même communauté sociale, qu’elle soit ethnique, culturelle, économique,
politique, religieuse ou spirituelle. Bon! Mais je voudrais attirer ton
attention sur ceci que lesrelationsLes s’entretiennent,vois-tu ?relations
coûtent cher, et très même très cher. Beaucoup d’argent… Il faut se
fréquenter, il ne faut pas oublier les anniversaires, les petites attentions par-ci
et par-là, toujours et toujours… Il faut sesoutenir, surtout quand on vise un
intérêt particulier… Si malgré tout, on était arrivé à une véritable tradition de
la culture d’assistance mutuelle, mais non, on est encore loin de là, pour le
moment, ce sont les intérêts qui sont mis en avant : il en est ainsi dans une
société où la colonne vertébrale de l’État est molle: les membres de la
communauté doivent y suppléer, chacun à sa façon.
- Quand on y pense au fond, tout ce que d’aucuns sont tentés de qualifier
de cirque se justifie. Imagine un peu tes inséparables compagnons de jeu du
temps des précieuses minutes de recréation au primaire, au secondaire, et
même en fac… Il y en a que tu as perdu de vue, ceux qui sont restés, que tu
vois, mais que tu n’as pas continué à fréquenter : ce ne sont plus les mêmes

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forcément ! Vous ne voyez plus les choses de la même façon, vous avez des
préoccupations différentes, des intérêts éloignés. Bref tu ne peux plus
compter sur eux… Cependant, une rencontre et puis un souvenir des instants
passés et partagés peuvent provoquer un déclic avec toutes les conséquences
imaginables. De même, se trouver de nouveaux amis dans le cours de la vie
active est des plus indiqués. C’est une bonne chose, mais n’est point évident.
Tu es mieux placée pour savoir qu’une femme au foyer, non seulement n’est
pashabilitée,par son statut d’épouse, comme le veut la société, à se de
permettre desrelations,mais aussi et surtout, quand elle n’a pas demoyens,
des bases sociales, économiques, culturelles d’expression, oui en l’absence
de ces moyens, ces supports indispensables dans un monde où prévaut le
paraître, cela s’avère quasi impossible. Si, suivant les situations, il faut être
disposée, épanouie, avoir un bon moral, c’est presque un luxe pour une
femme au foyer, uneménagère,se faire des amis, de développer des de
relations et de répondre aux contraintes de ces relations avec tout ce qu’elle a
comme responsabilité et occupations réelles : d’abord, prendre soin du
maripatron-geôlier à qui il faut demander l’accord pour tout. Pour les faits, gestes
et mouvements ; ensuite, s’occuper des enfants; puis, assurer cette activité
deménageproprement dit dans la maison et autour: veiller à la
bellefamille, à sa propre famille… enfin, penser à elle-même à la fin… Puisqu’il
faut quand même qu’elle s’occupe d’elle aussi… Dis-moi donc comment
une femme, comme celle-là, va gérer ou entretenir une relation !
- D’ailleurs, ne va pas loin: une femme au foyer, pour être dans les
normes,ne doit fréquenter que celles entrant dans sa catégorie : c’est-à-dire,
les damesqui ont exactement le même train de vie qu'elle. Elle ne va pas se
lier d'amitié avec la femme d'un ministre, si son mari n’est pas ministre, ni
avec la femme d’un homme d’affaires, si son mari ne l’est pas non plus. En
effet, quelle tête aura-t-elle quand il faudra étaler les activités des maris,
parler de leurs voyages, de leurs enfants étudiant ou passant les vacances à
Washington, à Londres ou à Paris? Qu’aura-t-elle à dire face à elles?
Encore faut-il que celle-là, puisse entrer dans les réseaux généralement très
fermés de ces Dames, de ces familles ! Ainsi en sommes-nous arrivés à une
société de retrouvailles parpointures :celle d’uneménagère resteà n’en
point douter, une femme au foyer, uneménagèredont le mari est dans la
même catégorie que le sien. Les ménagères se retrouveront pour conter leurs
problèmes, leurs malheurs, leurs bonheurs, ceux d’un monde aux horizons
maintenus dans une limite, aux potentialités endormies par une vie
abrutissante, du fait des travaux de tous genres à longueur des journées qui,
se suivant, ne semblent point appeler aux progrès, à la libération et au
dépassement de soi, à l’imagination, un monde où les rêves, sans cesse se
répétant, ont perdu la notion de devenir un jour réalités. Nous construirons
un jour notre monde, celui des ménagères, fait des lumières, ces puissantes
lumières que distillent les richesses du concret qu’offre la vie de tous les
jours, les enfants qui naissent, grandissent, étalant dans toute leur beauté, la

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richesse de l’éclosion de la vie, de la parole, de l’intelligence… Les lumières
qui sortent du contact, du mariage avec la nature l’emporteront, balaieront
tout de leurs éclats éternels faisant vivre pleinement notre condition d’êtres
humains faits d’amour et expressions de la dignité et de la grâce divines.…
Ce n’est point un rêve… Demain ce sera la réalité; mais en attendant…
Dans ce monde où règnent les hommes…
- Surtout : gare à la gaieté juvénile de ta jeune voisine célibataire ou même
à une quelconque jeune parente proche, gare à ce qu’il pourrait advenir, si le
regard de ton mari s’attardait sur elle…


































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Le temps d’une évasion, à la vitesse d’un éclair, voilà que nous ramenaient
sur terre, des hommes et des femmes remarquablement vêtus de robes noires
affluant, pullulant… C’était comme si leur présence avait élargi et quelque
peu donné un autre rythme au long et triste couloir. Ils allaient et venaient en
maîtres des lieux, très sûrs, arborant pour la plupart, un air affairé, laissant
lire sur les visages cette certitude de celui ou celle qui sait où il ou elle va, ce
qu’ils vont faire. Tandis que certains portaient leurattaché-caseavec aisance
comme pour rappeler la connaissance qu’ils avaient du contenu des
documents qui s’y trouvaient, d'autres tenaient tout simplement ces dossiers
dont ils avaient sans doute la charge de traiter, empilés dans les bras. On
pouvait apercevoir à l’intérieur de ces précieuses piles de paperasses, des
chemises sur lesquelles, on devinait, soulignés du marqueur, les noms des
clientscouples.
Les regards n’étaient plus que pour ces hommes et femmes, lesavocats,
qui prenaient du service. On n’entendait plus que le mot «Maître, Maître,
Maître », jaillissant de partout ! Entre eux, ils se saluaient, se donnaient des
tapes amicales, souriaient, gais et fiers, semblant pour certains et surtout les
plus jeunes s’enorgueillir de leur titre… on ne pouvait pas se tromper
làdessus. Il fallait les entendre piauler :
- Alors M-a-î-t-r-e…
- Bonjour M-a-î-t-r-e…
Victoria n’avait jamais eu affaire à un avocat. Elle ne savait non plus si
l’on était nécessairement tenu d’en avoir recours. Elle pensait que cela ne
devait pas être le cas. Enfin, c’était son avis :
« Jene comprendrais pas qu’on m’impose un avocat pour ma défense.
Personne d’autre que moi ne saurait me défendre. Assurément non. Les
avocats sont bons pour les malfaisants, malhabiles et menteurs. Il est plus
compréhensible dans ces conditions, qu’unMaîtrese glisse dans la peau de
son client et prétende plaider en faveur de celui-ci. Mes problèmes, mes
ennuis ou ma douleur, je les connais mieux que quiconque. Si je me plains
justement, c’est pour dénoncer tous ces torts. C’est moi la victime ! Oui, la
victime du mariage… Le mariage, la porte ouverte à travers laquelle sont
entrés les démons de l’incompréhension, de la discorde, de l’intolérance, les
flammes de l’enfer. Le mariage, cettelongue bêtisedit Nietzsche, comme
qui devient pour la circonstance mon maître à penser: Qu’est-ce que je
compatis lorsque je lis : « …Beaucoup de courtes folies - C’est ce qui, chez

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vous, se nomme l’amour - Et votre mariage finit de courtes folies en une
longue bêtise… »
Victoria persistait à croire que l’avocat était bon pour l’accusé qui payait
pour se disculper :
« Ces coups que j’ai endurés, dans mon foyer, je demeure la seule à même
de témoigner de leur hideur. L’avocat se trompe certainement quelque part.
Parce que c’est moi qui accuse, les chefs d’accusation, je n’ai pas à les
chercher, je n’ai pas à les inventer. Invitez-moi sur un plateau et je vous
convaincrai sans avoir appris spécialement ledroit… »
L’assurance des avocats frisant l’arrogance, comme pour couronner le
tout, Victoria finissait par être intimidée.
« Plus ils défilent devant moi, moins je tiens en place. Ils incarnent à eux
seuls toute la monstrueuse machine judiciaire, et ça m’énerve. Ils me font
l’effet du rouleau compresseur qui écrase... Quelle idée de s’habiller en
noir ! Et si seulement, elles étaient moins grandes, ces robes.
J’avoue qu’il y en a, à qui elles conviennent: portées par ceux-là, elles
sont effectivement une tenue magistrale, tandis que sur d’autres
malheureusement, ces robes sont ni plus, ni moins qu’effrayantes. Par
exemple, le barbu qui se tient là, debout, au fond est impressionnant et
rassurant. Il a de laclasse, on sent du sérieux. Si j’étais obligée de prendre
un avocat, j’en choisirais un comme lui, car il impose tout de suite un certain
respect, contrairement à cet autre qui semble me guetter depuis un bout de
temps. En effet, chaque fois que je lève la tête du côté où il se trouve, je le
surprends en train de me regarder. Je me demande bien ce qu’il a à me
lorgner ainsi. On dirait qu’il cherche à graver ma photo dans sa mémoire.
Peut-être est-ce tout bonnement une manœuvre d’intimidation, ce besoin de
domination permanent qu’autrui éprouve vis-à-vis de son prochain?La
volonté de puissancequi dirait comme: de toutes les manières, monsieur
l’avocat, vous êtes mal tombé: votre physique ramassé et vulgaire vous
discrédite sans appel. Et puis moi, à analyser les choses au fond, j’en viens à
ceci qu’après tout, un avocat… »
Victoria croyait ferme que si elle l’avait voulu, à l’heure où on était, elle
serait bien, elle aussi, devenue uneavocate. Ce n’était pas sorcier, s’il ne
fallait pour cela qu’uneLicence en Droit, c’est-à-direBac + 3et quelques
mois destage dansuneÉtude.: son frère cadet, lui, Iln’y avait qu’à voir
préparait en ce moment une thèse en économie, à la Faculté de Droit et
Sciences Économiques. C’est dire, qu’elle, plus âgée que son frère, aurait eu
tout le temps de faire ces études dedroit là!
« Alors,Maître, sachez que vos airs d’apprenti sorcier ne
m’impressionnent pas. Ce que j’ai fait moi, mérite autant, sinon plus
d’admiration quevotre droit…
Je suis titulaire d’un Baccalauréat technique, ayant fait mes études
secondaires au Lycée Technique. Je trouvais cela plus pratique. Tiens, j’y
pense. On ne peut pas dire que je sois totalement ignorante de ce cher droit,

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puisque je l’ai eu, entre autres disciplines au programme du lycée. C’était en
Première et en Terminale je crois… Pas mal comme matière à vrai dire, dans
ce sens qu’il informait sur des détails importants de la vie, les droits des
citoyens, des individus, les lois, règles et règlements à respecter en société…
Si seulement j’avais approfondi mes études en la matière, je ne serais pas là
à trembloter de la sorte. Je saurais au moins à cette étape de laprocédurece
qui m’attend, en fonction de mon cas ».
Ne manquait-elle pas de le regretter.
Victoria n’était pas en fait unlong crayon, cela voulait dire dans le jargon
qu’elle n’avait pas fait de longues études. Cependant, elle avait eu Daphné,
Nicolas, Éric- Olivier, Naomi: quatre gosses. De plus, depuis près de trois
mois, un autre était en route; elle était en voie d’avoir le cinquième qui se
formait en elle…
Les «vieux »au village, selon une sagesse sans doute puisant sa source
dans les us et coutumes traditionnels, consolaient en ces termes leurs filles
qui, pour cause de mariage et maternité, se voyaient obligées de quitter
précocement les bancs de l’école :
- Aucun diplôme au monde n’équivaut à une vie, à un être humain.
- Peut-on converser avec un diplôme ?
- Un diplôme peut-il nous apporter de l’eau à boire ?
- Pouvons-nous «envoyer» un diplôme faire une commission ?
Avaient-ils raison, avaient-ils tort de penser ainsi ? Là était la question.
Victoria, elle, au bout de sept années de vie commune, de dévouement,
d’asservissement, de soumission, ne doutait pas d’un fait : seuls ces
enfantslà,sesenfants, avaient constitué et constituaient surtout à ce moment précis,
sa seule raison de vivre, sa ferme volonté de se battre.
« … Sept ans… tout un cycle. J’entends encore vibrer à travers la chapelle
où nous nous sommes unis devant Dieu, les chœurs de femmes et d’hommes.
Ils chantaient tellement bien… J’ai été particulièrement marquée par un air
et je me surprends quelquefois à le fredonner. Ce fut quand nous nous
levâmes pour avancer vers l’autel. Je ressentis en mon être profond un suave
flottement. Ce refrain fut entonné, et toute l’assistance le reprit. L’effet était
en même temps évaporant et grave. Comme jamais auparavant, et jamais
plus après, je n’ai été, autant qu’à cet instant précis, consciente de ma
féminité. Dans ma ravissante robe de mariée dentelée, brodée de part et
d’autre de fils argentés, je me sentais vraiment belle, infiniment femme.
Olivier et moi nous nous frôlions à peine… J’étais pourtant si comblée. Nous
évoluions vers le pasteur qui attendait de nous bénir. Il nous regardait,
attendri. Ses yeux semblaient dire : « Qu’ils sont jeunes et beaux ». Rien que
cette idée m’emplissait le cœur d’une douce chaleur.
Je ne vivais plus que pour lui… et moi ?... Je ne savais plus. Puisque nous
devenions UN, je crois que je ne vivais plus que pour nous. Tous les autres
ne comptaient plus : les parents, les amis… Ils étaient venus très nombreux à
la cérémonie, et ajoutée à eux, une autre liste impressionnante, mais de

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curieux cette fois-là. Je perçus comme dans un songe la clameur et les
Youyousque cette assemblée émit après que j’eusse sorti le fameux :
Oui, je l’accepte… pour le meilleur et pour le pire.
Véritable marché de dupe, oui !

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- C’est là, Vicky. Tu peux occuper l’un des sièges. Vu ton état, ils n’ont
rien à dire.
- Tu crois ?
- Puisque je te le dis. Vas-y toujours, assieds-toi. Nous ne perdons rien en
tentant. Pendant ce temps, je vais faire un tour, question de voir ce qui se
passe.
- Non, Sandrine.
- Pourquoi Vicky ?
- Reste avec moi.
- Comme tu veux !
« … Reste avec moi Sandrine, ne me laisse pas seule dans cette pièce avec
les secrétaires qui l’occupent. Ils ne sont que deux: une dame et un
monsieur : n’empêche que je sois déjà mal à l’aise… »
L’attente durait toujours. Au bonheur, Sandrine avait déniché une place
assise dans l’une des pièces qui donnait dans le couloir. Elle l’avait cherchée
pour Victoria, qu’elle savaitfatiguée, et comptait, après avoir laissé sa sœur
en sécurité et à l’aise, faire un tour du côté de la Porte 3. C’était en oubliant
que Victoria hélas, et malgré tout, connaissait, depuis un certain temps, un
nouveau problème: la panique de se retrouver seule ou au milieu des
inconnus. Elle avait perdu l’habitude de se retrouver seule, toute seule… Les
inconnus lui faisaient forcément peur; elle avaitpeurde tout. Peur de mal
faire en leur présence, peur de mal se prendre, peur de malse comporter,
peur de ne pas être à sa place, peur de ne pas être à la hauteur, voilà…
Surtout, peur d’empiéter sur un terrain inconnu ou étranger; et, c’était ce
qu’elle craignait le plus et plus particulièrement, la perte du contrôle qu’elle
avait souvent, lorsque lui parvenait cette forte impression d’entendre
résonner bruyamment à ses oreilles, les critiques acerbes d’Olivier, son mari.
Cela pouvait paraître incroyable, pourtant, quel que soit l’endroit où elle se
trouvait, Victoria sentait la paire de lunettes d’Olivier suspendue au-dessus
de ses faits et gestes comme une menace absolue. Machinalement, avant de
se lancer dans une quelconque entreprise, elle essayait de s’imaginer la tête
d’Olivier, ses immanquables remontrances…
Voilà ce qu’un homme pouvait faire d’une femme surtout quand celle-ci,
de la jeune fille, de toute l’innocence avec le cœur fait de bonté, devenait
femme, sortait de l’état pur avec celui qu’elle avait choisi par amour, pour
toujours, comme époux, pour construire une vie d’amour, de lumière….

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Olivier ne supportait pas qu’elle se retrouvetoute seuledehors de la en
maison. Victoria devait être accompagnée, où qu’elle aille, et quitte à ne pas
bouger à défaut de compagnie. Au début de leur union, Olivier et Victoria
faisaient leurs courses ensemble… Aller au marché pour le ravitaillement de
la semaine était un plaisir partagé. Chacun trouvait son compte dans les
rayons, au super marché ou entre les étalages des marchands de vivres frais,
et faisait vite de se procurer la marchandise de sa convoitise. Puis, de ce qui
restait à négocier, à savoir, le jour de la préparation du menu, c’était qui de
lui ou d’elle, allait avoir le plaisir de déguster en premier lieu, son met
favori. C’était également le lieu de déterminer l’ordre de passage, le menu
par jour, de tel ou tel aliment selon leurs préférences respectives. Victoria
tenait la bride haute à Olivier juste le temps de rigoler un peu, parce qu’à la
fin, elle cédait toujours: elle embrassait ses goûts, ses préférences. Elle
optait pour tout ce qu’il désirait; Victoria s’était employée pour qu’à table
tous les jours, à chaque repas, Olivier s’en tire tout à fait assouvi. Elle s’était
toujours arrangée pour que les envies de son conjoint passent avant les
siennes. Oui, la volonté d’Olivier, coûte que coûte :
« J’aimeraisbien à présent comprendre ce qui pouvait être à l’origine
d’une telle attitude de ma part. A posteriori, il m’apparaît clairement que
j’opérais sous l’effet d’une pression, d’une contrainte que je n’osais
considérer comme telle. Je devais être aveuglée ou ensorcelée. Olivier
m’imposait sa volonté. Et moi… moi qui croyais le servir par amour.
Aujourd’hui, j’éprouve de la répugnance pour m’être laissée leurrer à ce
point…Par amour.Ah ! C’était vraiment trop bête. Stupide et ridicule.Par
amour, on m’aura marché dessus, piétiné, traîné. Ce n’est pas raisonnable, ce
n’est pas juste, pas du tout… »
Pour Victoria, c’était malheureux, qu’en entretenant ce sentiment divin,
elle ait plutôt été déçue de la sorte. Et pourtant, comment le dire… l’amour
lui inspirait, avant tout, le Bien, l’altruisme, la dévotion. À travers et grâce à
cet amour qui la transformait, elle se sentait investie de servir autrui, et,
principalement Olivier.
Palme de couronnement…
Colombe salvatrice
Chantait-elle, il est vrai, avec une bonne dose d’allégories, l’aède.
Bienheureux celui en qui l’amour trouve son gîte…
Tout ça, demeurait à méditer.
L’Amour par nous ne fait que passer son chemin. L’amour en soi se suffit
à lui. Malheur à celui qui voudra se l’approprier…
Si Victoria avait su, elle se serait seulement contentée de se prélasser sous
le reflet de la douce irradiation, sans jamais chercher à l’entretenir, car,
lointaine était sa source, et surtout, meurtrier son revers. L’amour l’avait
blessé gravement, elle avait failli en mourir : qu’Olivier se comportât ainsi…
Tout ce qu’elle avait souffert… Victoria avait compris et avait beaucoup
appris…

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- Peut-on s’imaginer, Vicky, que le Juge de la Porte 3 ne soit toujours pas
là ?
- Et les autres juges, sont-ils là, eux ? S’enquerrait à son tour Victoria.
- Oui. Aux Portes5 et 7, les juges sont là. Les couples y passent déjà.
N’entends-tu pas l’appel du juge? C’est une femme qui est juge à la
Porte 5 ;je l’ai vue arriver très élégante dans sa tenue et l’air des plus
agréables. Dis-moi Vicky,j’ai le sentiment que tu l’aurais choisie si cela
t’était offert de choisir ton juge !
- Ce n’est qu’une impression et d’ailleurs, je n’ai pas de choix ; puis, il se
trouve qu’à la Porte 3 c’est aussi une femme !
- Comment le sais-tu ?
- Thierry me l’a dit.
- Ah ! Thierry. À propos…
- Pardon, je n’entends rien. Quel boucan !
- D’accord.
Parlant un peu plus fort, Sandrine lui demandait :
- As-tu aperçu Thierry? Il y a quelques instants il est passé par ici très
rapidement, mettant à peine une minute, faisant comme s’il ne nous
connaissait pas. N’as-tu pas remarqué qu’il a failli bousculer cette dame en
noir en voulant nous éviter ?
- Oui… Répondait Victoria tout en continuant.
- Ne te fie pas à cet air qu’il arborait. Il fait semblant. Je savais qu’il ferait
un tour de ce côté, pour voir si tout va bien et si nous sommes là. Il me
l’avait dit la dernière fois que je suis venue le voir. C’est par discrétion qu’il
nous a ignorées, toute règle de prudence l’exigeant. Tu ne t’attendais tout de
même pas à ce qu’il nous saute au cou ? Nous avons intérêt à ne pas afficher
cetterelationque nous avons… surtout pas ici, au Palais de Justice. Tu
devrais le savoir…
- Je comprends. Après tout, c’est sympa ce qu’il fait. Il nous rassure déjà
de par son soutien.
- C’est ça. Le simple fait de le voir tantôt m’a remonté le moral. C’est
réconfortant de compter sur lesamisde ce côté-ci.
- Tant mieux. Écoute Vicky. S'il te plaît, permets-moi encore d’aller faire
un tour… je reviens dans un instant.
- Ne reste pas trop longtemps…
- OK, à très bientôt.

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Se glissant telle une anguille entre les rochers, Sandrine s’éloignait, tandis
que Victoria se remémorant un fait important qu’elle aurait voulu porter à la
connaissance de sa sœur lançait à haute voix, oubliant qu’elle n’était pas
dans un cadre informel :
- Sandrine, Sandrine, attend…
Mais cette dernière, d’un pas décidé, le regard braqué sur son objectif,
avait disparu et se trouvait déjà comme par enchantement au bout du couloir.
Elle n’avait sans doute pas entendu l’appel de Victoria ; se serait-elle arrêtée
dans sa lancée si elle l’avait entendue ?
- Sandrine… Sandrine
Continuait de crier, désespérée, Victoria avant de s’arrêter un peu confuse
avec cet air d’une enfant qui, se rendant compte de la gaffe qu’elle avait
commise, cherchait désespérément à s’en cacher. Victoria avait, rompant
avec sa grande discrétion, crié très fort. Ayant pris conscience de son
comportement peu commode, elle tentait à présent de se ressaisir :
« Zut! Et m’y voilà. Je n’aurais pas dû. Tous les secrétaires se sont
retournés. Je me conduis décidément comme une enfant. Je perturbe
d’honnêtes fonctionnaires dans l’exercice de leur fonction. J’espère qu’ils ne
vont pas me faire sortir, car, s’il faut que je me remette à attendre debout
dans ce corridor infect… Je me demande où elle va encore… Sandrine que
rien n’arrête, Sandrine entreprenante, toujours pleine de dynamisme.
Dans la famille, on la connaissait pour toutes ces qualités :
« Lucide,sereine et agréable! »Continuait de penser Victoria qui portait
en effet en sa jeune sœur, toute sa confiance.



















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- Victoria !
- Maman ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? N’était-il pas convenu…
-… Que je ne pointe pas mon nez ici ?… Oui, nous étions bien d’accord,
mais nous n’avions pas envisagé le cas où je ne puisse pas résister plus
longtemps à vous rejoindre. Je ne tenais plus sur place, l’impulsion devenant
toujours plus forte avec la durée de l’attente et voilà; tout simplement:
t’imaginer là, sans moi, s’avérait insupportable. Comprends-tu? Je suis ta
mère quand même, il ne faut pas l’oublier.
- Comment l’oublier en effet ?
- Victoria !
- Oui maman ?
- Ne le prends pas ainsi. Personnellement, je ne vois pas en quoi ma
présence peut nuire ici. Il est absolument normal que je suive de très près
l’évolution de cette affaire. Renée et Nadine seront là sous peu. Je suis venue
avec elles. Mais elles se sont arrêtées au bureau de Thierry.
Renée, la sœur aînée de Victoria, et Nadine, l’inséparable amie de Renée.
Le clan se mobilisait…
- Enfin. La voilà qui revient…. Sandrine. Chère sœur, ce n’était la porte
d’à côté, ton expédition.
- Non, en effet j’ai fait la ronde… Salut tout le monde. Ça alors. Quand
avez-vous toutesdébarqué?
Sans attendre qu’on lui réponde, Sandrine continuait :
-… Ça y est Vicky,ilest là !
-Il? Ce n’est plus une Dame à la Porte 3 ? S’en étonnait Victoria.
- Je ne parle pas du juge, Victoria.
- De qui alors ?
- Ho ho…
- Sandrine, ce n’est pas le moment de plaisanter.
Intervenait Gildas, la mère.
- D’accord Maman. Comment ne le devinez-vous pas ? Mais dites-moi…
S’adressant à sa sœur aînée et à son amie qui venaient de se joindre à elle :
- Renée, Nadine de quel côté êtes-vous arrivées pour ne l’avoir pas
aperçu ?N’avez-vous rien remarqué après avoir gravi les marches des
escaliers en arrivant à droite? Vous faites souvent preuve de plus de
vigilance…

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- Tu nous demandes trop, toi, ripostait Renée, puis, poursuivait :
- Il fait aussi sombre dans ce couloir que dans un bunker et, en plus avec
cette foule et cette chaleur, comment distinguer quelqu’un…
- Ça alors ! Acceptons que ce soit peut-être parce que vos yeux ne se sont
pas encore accommodés de la pénombre et que l’éclairage ne vaille pas la
chandelle… Maisilposté tellement en évidence qu’il faut être aveugle est
pour passer sans le voir.
- Vas-tu nous dire à la fin de qui s’agit-il?
- Maman. Il s’agit d’Oliver voyons !
- Et c’est pour lui que tu fais tout ce cirque-là ? Il fallait bien qu’ilsoit là
non ?Victoria et lui vont s’expliquer devant le juge. Tôt ou tardil devait
finir par s’amener…
Nadine n’avait pas fini que Sandrine s’écriait encore :
- Oh !
- Qu’est-ce qui se passe encore, ma chère Sandrine ?
- Chut tout le monde. À partir de maintenant, faites attention à ce que vous
dites.
- Pourquoi ?
- Je vous le dirai après…
Le silence requis par Sandrine s’installant dans les rangs, une, deux ou
trois minutes après, elle reprenait :
- Voyez-vous cet avocat là-bas? Celui qui porte des lunettes foncées? Il
était avec Olivier, puis il est entré à la Porte3 avant d’en ressortir pour
remonter à nous. C’est exprès qu’il est là. Un vrai film policier. Il a ralenti à
notre niveau et juste après nous avoir dépassées, il a disparu derrière une
autre porte. Je viens d’avoir la preuve que c’est l’avocat d’Olivier. Il est
venu nous épier… D’ailleurs sur le dossier qu’il tient, apparaît en gros
caractère le nom d’Oliver T.
- Tiens, tiens. Monsieur a déjà pris un avocat pour sa défense ! On ne peut
pas dire qu’il lésine sur ses moyens,Monsieur le Pharmacien! Ça, c’est bien
lui…
- C’est du Olivier tout craché Renée ; tu as bien saisi la situation.
Approuvait Victoria, qui ne pouvait arrêter le flux des souvenirs qui se
déferlait une fois de plus dans son esprit…









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« …Je suis soulagée de découvrir que quelqu’un d’autre que moi, ait pu
saisir le manège d’Olivier. Renée, il est vrai, est une proche. À force de nous
côtoyer, elle a fini par se rendre compte, elle aussi de ses manœuvres; ce qui
n’est pas si facile, Olivier jouant à l’hypocrite à la perfection… Je l’ai observé
tout le temps de notre union pour comprendre que paraître pour lui est une
seconde peau. Il aime cela : s’afficher, briller aux yeux de tout le monde…
« …L’accusé modèle s’entiche d’un avocat comme le mari modèle
entourait en public sa femme et ses enfants de mille attentions. Plusieurs
faits ont prouvé ce côté «m'as-tu-vu» qu’il a dans les veines, dans ses
gènes. J’avais même fini par opter de tirer souvent partie de ce fait, de cette
profonde réalité: par exemple, quand je recevais à la maison, la visite de
certaines commerçantes qui font du porte à porte afin de vendre leurs
articles : vêtements divers, pagnes, bijoux, parfumerie, jouets, etc. Bref, des
articles assez intéressants. Parce que je n’avais pas sur moi ou pour moi, un
seul sou d’économisé pour m’offrir quoi que ce soit, et encore moins toutes
ces merveilles, parce qu’Olivier estimait sans doute que je n’étais pas assez
responsable pour gérer la rubrique de dépenses, au lieu de décliner purement
et simplement ces offres, j’envoyais ces commerçantes proposer leurs
marchandises directement à Olivier, à l’officine, lui qui tenait toutes les
caisses. Je savais que là-bas, aux yeux de tous les employés et clients, il
jouerait la carte de l’époux attentionné et bienfaiteur :
- Allez plutôt à la pharmacie montrer vos articles à mon mari… c’est lui
qui a de l’argent…
Ajoutais-je, malicieusement, convaincue que ces marchandes ambulantes y
écouleraient sans nul doute quelques-unes de leurs marchandises. Je n’avais
pas tort… Je m’amusais par la suite à imaginer le bagou de la commerçante
ou du commerçant, car le scénario éventuel à la pharmacie ne m’était pas
étranger :
-Beau(diminutif de Beau-frère)
Dirait la commerçante à l’endroit d’Olivier, et usant de ce dénominatif
flatteur à propos, avec une désinvolture comme elles seules savaient faire
montre :
-Beau:, j’ai tout ce qu’il faut pour que Madame soit plus belle encore
pagnes, robes, chaussures, ensembles brodés made in Cotonou, made in
France, made in Italie…Beau: regarde par exemple ces boucles d’oreilles
assorties au collier et au bracelet. C’est ledernier arrivage.n’ai pas Je

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encore présenté ces articles à une autre personne. Parce que tu es monbeau,
j’ai choisi de t’en faire profiter le premier ; je vais te faire un bon prix.
N’estu pas mon grand client ?
Olivier connaissant mes goûts – enfin, je le pensais – aurait pu choisir tout
seul à chaque fois. Au lieu de cela, curieusement et par sadisme je le
présume, il ordonnait à une employée de la pharmacie, la caissière plus
précisément, de faire le choix :
- Prends tout ce qui est intéressant.
Et l’employée se ruait sur les marchandises en prenant par-ci, par-là un
article sans choisir véritablement, sans discernement, tâtonnant comme saisie
d’aveuglement. Elle prenait une même tenue en noir, en jaune, en bleu, en
vert : une série de tenues identiques… comme pour habiller des congénères
se parant pour un carnaval ou même, comme destinées à des pensionnaires
d’un même établissement… Peut-être, comme pour habiller des coépouses,
pourquoi pas : cela devait faire partie de ses fantasmes à elle, l’employée…
Nous imaginer elle et moi arborant la même tenue, Olivier entre nous. Ne
l’avions-nous pas comme centre d’intérêt commun? J’étais sa femme, elle
son employée… juste son employée. Mais tout de même. Elle passait plus de
temps avec lui que moi. Toute la matinée, tout l’après-midi. Olivier la
consultant pour plusieurs choses. Hormis le choix de mes tenues, c’est elle
qui inscrivait mes enfants à l’école… La caissière avait ses raisons de rêver :
elle pensait sans nul doute qu’avoir un conjoint comme Olivier, c’était avoir
de la veine, surtout, lorsqu’elle voyait, comme à ces moments-là, un mari qui
n’hésitait pas à engager de folles dépenses pourhabillerquefemme : sa
chercher d’autre? Pour nous autres femmes, n’était-ce pas l’idéal…?
Olivier quant à lui, réussissait son coup. Il parvenait à ses fins, car, par ces
déploiements extravagants, il passait désormais pour le partenaire idéal.
Un autre exemple. Tous les dimanches, Olivier nous conduisait à l’église.
Le plus souvent je portais Naomi, tandis qu’Eric-Olivier s’agrippait à ma
robe, car il ne supportait personne d’autre que moi, et, de temps en temps, il
allait vers Olivier, son père.
Le pauvre petit. Je dois lui manquer terriblement en ce moment…
Pendant l’office, Olivier s’occupait de Daphné et Nicolas, les plus grands.
Il s’en sortait plutôt bien, en restant prévenant et attentif à leurs besoins.
C’était pareil lorsque nous nous rendions auxréunions, tontines ou chorales
auxquelles il me forçait presque à adhérer; et, plus particulièrement aux
tontines regroupantdes personnes provenant du même groupe ethnique que
lui, activités qu’il choisissait pour moi, sans mon avis, comme un parent le
ferait pour son enfant mineur… Ainsi, avions-nous nos samedis bien remplis
par ces rencontres, comme surtout, comme je le mentionnais, celles avec les
membres de la communauté chrétienne de cette paroisse qu’il fréquentait;
les enfants et moi, étant appelés d’office, de par la volonté duchefde la
famille, à adhérer au groupe de la chorale paroissiale, ce d’autant plus que
c’était lui-même, qui dirigeait cette chorale. La chorale devait se réunir tous

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les samedis, pour préparer les chœurs qui allaient animer le culte du
dimanche. Notre vie étaitrégiede la sorte, du moment où Olivier avait cette
responsabilitéreligieuse,de lui, l’une des faisantélitesl’église. L’église de
où, en principe, se distille l’essence de l’amour du prochain, du respect, de la
dignité… Tout cela animait-il Olivier ? Quiconque était là, ces jours, n’aurait
point pensé le contraire, à voir Daphné et Nicolas aux petits soins de leur
père ; oui,personne, sauf peut-être une personne habitée par les esprits qui
percent les secrets de la vie, qui voient au-delà du commun des mortels…
Qui donc normalement, pouvait s’imaginer un seul instant qu’à la maison,
Olivier n’ait jamais consenti à s’occuper de ses enfants le temps de prendre
un biberon, le temps de changer une couche, le temps de prendre un bain;
tout cela relevant apparemment d’une compétence, à moi uniquement
réservée. Je ne pouvais pas m’adonner à une toute autre besogne ou me
reposer tout simplement en comptant sur l’aide, et même, la pitié de mon
mari !Quelle que soit l’occupation à laquelle je m’attelais, il fallait
l’interrompre pour répondre aux cris, à l’appel des enfants, toutes les charges
liées à notre progéniture m’incombaient.
À voir Olivier transporter avecsoinetamourle landau de Naomi que nous
emmenions avec nous lors de ces sorties, de même que le panier à victuailles
et des vêtements de rechange pour les enfants, personne, mis à part nos
voisins, ne pouvait s’imaginer qu’une fois rentrés, c’était à moi de descendre
de la voiture, pour aller ouvrir le portail, Naomi dans mes bras, afin que
Monsieurgaresonvéhicule. Le mari débonnaire de l’instant d’avant se
transformait en bourreau une fois refermées les grilles de son portail. Je tirais
la lourde chaîne pour coincer le portail en ôtant les petites mains de Naomi
qui cherchaient à attraper la chaîne. Naomi m’empêchait ainsi de me
dépêcher de cadenasser ce portail de malheur qui allait se refermer sur moi et
sur les enfants… et cela par mon acte, s’ajoutant à d’autres et aux nombreux
faits qui pouvaient me donner à réfléchir… Encore fallait-il avoir le temps
pour se concentrer, pour réfléchir.… Et comment le pouvais-je, n’ayant pas
ces instants qui, dans la vie, permettent d’être soi-même, de se souvenir des
situations même quand elles se succédaient à un rythme effréné comme
c’était le cas dans cette famille que nous avions formée et où je ne me
retrouvais plus. J’ai alors compris qu’il puisse arriver qu’on soit à l’origine
de ses propres malheurs, de son emprisonnement, parce que l’on a perdu la
lucidité, parce que l’on ne s’interroge plus, parce que l’on subit! J’étais
responsable, parce que j’avais démissionné de ma condition d’être humain
ayant cette dignité qui ne se négocie pas; rien qu’à cette pensée, je m’en
veux aujourd’hui et m’en voudrai toute ma vie, que mon attention n’ait point
été gardée éveillée. Après la condamnation, le pardon viendra parce que,
hélas, je n’avais pas le temps de m’attarder sur ce genre de sujet!
EricOlivier s’impatientait déjà là-bas, car alors que les autres, c’est-à-dire
Daphné et Nicolas sortaient d’eux-mêmes de la voiture, lui, m’attendait pour
l’en extraire. S’il me collait dessus après, c’en était fait pour moi, car il

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