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L'homme qui voulait rester dans son coin

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Célibataire et volontiers solitaire, Édouard Pojulebe est un homme prudent, qui, depuis l’enfance a appris à se tenir à distance des autres pour éviter les conflits. Édouard s’est construit, au fil des ans, une vie tranquille, faite des gestes du quotidien, de façon à ne jamais risquer de mettre en péril sa quiétude.
Un grain de sable vient perturber cette vie si bien huilée. Édouard se trouve alors entraîné dans des aventures dont il ne saisit pas le sens. Décontenancé par la tournure que prennent les événements, il s’angoisse de ne plus savoir quoi faire et quoi être, erre sur des chemins méconnus tout en essayant, malgré tout, de ne pas perdre pied.
N’arrivant à rien dénouer, Édouard se trouve, in fine, contraint à la fuite. Exposé alors à une menace permanente, ce personnage peu enclin à la réflexion voit son instinct de survie s'aiguiser et son discernement s’approfondir, pour tenter de s’adapter aux réalités nouvelles auxquelles il est confronté. Sa personnalité en vient à se métamorphoser de telle manière qu'il se découvre, finalement, autre qu'il n'était.

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Ajouté le 30 septembre 2014
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Langue Français
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L’HOMME QUI VOULAIT
RESTER DANS SON COIN

Manou Fuentes




© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Littérature. Tous droits réservés.
ISBN : 979-10-91325-53-0
à Patricia
- 1 -

« On se ratatine pour se soustraire au danger, garder ce qu’on a, vivoter en paix. »

1Chateaubriand

La seule particularité que pouvait revendiquer dans le cours de son existence Édouard
Pojulebe, c'était le nom dont il était affublé. Hormis ce détail, dont on mesurera par la suite
l’importance, rien ne le prédisposait à sortir de la banalité. Un physique passe-partout, un
comportement modeste, joints à un désir de passer inaperçu semblaient avoir tracé par avance
son destin.
À l’époque, l’appel des élèves était fait à voix haute. Pojulebe savait, pour avoir plusieurs
fois vécu l’expérience, la contagion hilarante que son nom allait déclencher : « Audibert…
Présent… Brettignier… Présent… Chabrier… Présent… » Arrivé à la liste des P, le
cauchemar recommençait. « Paturet… Présent… Pelletier… Présent… Pojulebe… » À peine
son nom était-il prononcé qu’il déchaînait l’excitation de la classe. Les enfants se
retournaient, se tapaient du coude « Pojulebe ? Qui c’est ? Qui c’est…? », le cherchaient des
yeux et pliés en quatre, n’en finissaient pas de pouffer. Les rires aux larmes fusaient jusqu’à
ce que le maître, lassé du brouhaha, exerce son autorité et fasse cesser, de sa grosse voix,
l’hilarité. Pojulebe n’avait jamais vraiment compris ce que son nom avait de drôle. Ce qu’il
savait, c’est que ce nom lui collait à la peau et avait gravé dans son âme une blessure dont il
n’osait parler. Ni à l’école, où il évitait bien sûr le sujet, ni même à la maison, où personne ne
semblait être affecté de porter un nom si hautement comique qu’il faisait s’esclaffer le reste
du monde. Soucieux de ne pas froisser son père (qui lui avait fait ce legs pesant) et de ne pas
chagriner sa mère (qui jamais n’en avait évoqué le désagrément), Édouard avait tenu dans le
silence ce lourd paquet.
Au fil des années, Pojulebe avait, malgré ce handicap, grandi en assurance. Ses carnets
d’école révélaient un enfant appliqué dont l’intelligence vive était portée sur la réflexion. Les
professeurs de littérature mentionnaient des dispositions à l’analyse et à la synthèse des textes,
louaient la pertinence de ses exposés et lisaient même à haute voix quelques passages de ses
écrits. Ces petits exploits ne conduisaient pourtant Pojulebe à aucune fanfaronnade. Les
autres, qui ne manquaient pas une seule occasion de le railler, auraient pu en prendre

1 Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, Eugène et Victor Penaud, 1850, tome X, p.89.

4 ombrage.
Isolé de leurs jeux, Pojulebe avait mis à profit sa solitude contrainte pour observer la façon
d’être des autres écoliers et ajuster son attitude en fonction de ses constats. La sobriété de son
comportement et l’habitude d’entendre tous les jours la même désopilante sonorité avaient
fini par émousser les facultés de jubilation des élèves. Personne, désormais, ne pensait plus à
moquer le caractère insolite ou ridicule de son nom. Édouard avait donc, de guerre lasse et au
bout du compte, remporté cette pénible victoire aux couleurs de passe-muraille.
Du côté familial, c’est drôle, mais Pojulebe avait peu de choses à dire. Il avait grandi à
l’ombre de parents modestes, sérieux et bienveillants. À la maison, rien ne lui posait question.
Sécurisé par l’amour qu’on lui portait et l’ordre immuable des choses qui régnait chez lui, il
n’était pas sur la défensive. Nul besoin, comme en classe, ne le poussait à exercer sa
perspicacité pour assurer sa protection. Pojulebe jugeait qu’il avait eu une enfance heureuse.
Oh bien sûr, la fantaisie et l’humour n’étaient pas le fort de sa famille. Aucun éclat de voix ne
retentissait dans la maison et il ne se souvenait pas avoir ri seulement une fois. Point de
légèreté, peu de fantaisie et jamais d’extravagance, telles étaient les règles strictes qui
assuraient l’équilibre du foyer.
Fils unique, Édouard était l’objet exclusif de toutes les attentions. Ainsi, ne sortait-il jamais
sans un mouchoir dans la poche et un goûter dans son cartable. L’hiver, sa mère le couvrait de
recommandations, d’un cache-nez et d’un bonnet tricoté dont il s’empressait de se découvrir
dès le coin de la rue passé. Dans la classe, en effet, personne ne possédait de bonnet
semblable, même par les plus grands froids. Une vie familiale réglée, des conseils de
prudence ensemencés dès son plus jeune âge, coordonnés avec une éducation classique
réussie, avaient charpenté son être de manière solide. Les années d’enseignements secondaire
et universitaire glissèrent sur lui sans problème. Soutenu par un père instruit, documentaliste
dans une bibliothèque de banlieue à Paris, il décrocha facilement ses diplômes et n’eut aucune
difficulté, le moment venu, pour se faire une place honnête au soleil du monde professionnel.
Pojulebe avait toujours vécu commodément. Il logeait dans le pavillon (agrémenté d’un
jardin) légué par sa famille et occupait un poste administratif dans une société de négoce.
Outre la rémunération confortable de ce travail, quelques rentes reçues en héritage lui
permettaient d’assurer sa sécurité matérielle et de voir l’avenir d’un bon œil. Les quelques
aventures qu’il avait pu avoir dans sa jeunesse étaient restées sans lendemain. Son penchant
pour la solitude et sa retenue naturelle l’avaient conduit tout naturellement au célibat. Le
choix de ce statut n’avait fait l’objet d’aucun véritable questionnement. Édouard avait opté
pour le célibat, sans trop y penser, car sans qu’il le sache, cet état lui était consubstantiel.

5 Pojulebe se jugeait aujourd’hui satisfait de son sort. Au bureau, sa courtoisie et son humeur
égale étaient reconnues par ses collègues. Il s’était parfois même attiré leurs faveurs pour
avoir, grâce à son caractère diplomate et conciliant, arrangé certains litiges.
Chaque fin de semaine, passés les moments à ranger son logis et faire les emplettes de
nécessité, Pojulebe profitait de son temps libre pour prendre du bon temps. Ainsi, allait-il dans
un restaurant où il avait pris, tous les week-ends, ses habitudes. La nuit tombée, il lisait
quelque roman puis s’endormait dans le silence après avoir plié ses affaires, fermé ses volets
et verrouillé sa porte.
Il ne faudrait pas déduire de tout ce qui précède qu’Édouard Pojulebe était inadapté à la vie
moderne ou qu’il avait exclu de son environnement les nouveaux chemins de la connaissance.
Il avait appris à apprécier les nouveaux médias, installé chez lui télévision et ordinateur à
écran plat et équipé tout ce matériel de la WiFi. Il disposait donc d’une vision du monde
actualisée et évolutive, et vivait seul sans être coupé des problèmes de ses contemporains.
Aidé par ce bagage de savoirs, Pojulebe rompait parfois avec ses habitudes réservées. Il lui
arrivait alors de prendre la parole devant quelque habitué du troquet ou de s’enhardir sur un
sujet de société afin de faire part de sa vision des choses. Bref, d’exercer, chose rare chez lui,
une forme d’éloquence. Il éprouvait alors la délicieuse volupté de voir dans le regard des
autres quelque lueur d’admiration à son endroit. Chaque fois qu’il le pouvait, il tentait de
renouveler cette opération délectable et les succès obtenus dans le miroir de leurs yeux
l’encourageaient à poursuivre. Parfois, lorsqu’il contait quelque anecdote comique, son
audace dépassait toutes ses espérances et le rire déclenché par ses soins l’emplissait de
satisfaction. Bien sûr, il avait peu d’occasions de cette sorte, d’autant que sa prudence
familière l’alertait et lui dictait le moment de quitter le débat. Dès qu’il flairait le moindre
danger de conflit, il battait en retraite et renonçait dans la seconde à sa tentative de séduction.
Édouard Pojulebe ne regrettait en aucune façon sa mise à l’écart volontaire qui l’avait, de
tous temps, privé de véritable ami. Au contraire, son existence, à l’abri de tout engagement
risqué, lui convenait tel un vêtement confortable porté de longue date, solide et à l’épreuve du
temps…

6 - 2 -

« Plus on se cache, plus il est désagréable d'être surpris. »

2Søren Kierkegaard

À un moment de sa vie régulière et rangée, il se passa quelque chose qui vint bouleverser
sa tranquillité quotidienne. Ce jour-là, il sortait comme à son habitude du restaurant lorsqu'un
homme titubant lui tomba dessus. Ou plus exactement lui tomba sur le côté de l'épaule car il
ne l'avait pas vu venir. Comme celui-ci menaçait de s'affaisser et que son corps tout entier
devenait flasque et lourd, Pojulebe esquissa maladroitement un geste de rattrapage, se pencha
en avant, tout en le retenant de toutes ses forces. Finalement, il réussit à l'allonger sur le
trottoir en ayant glissé sa main droite au-dessous de sa tête pour éviter qu'elle heurte le sol. Ce
qui le frappa alors, ce fut la pâleur du visage de l’autre et l’étrangeté de son regard. Il avait
des yeux indéfinissables, sans doute gris, en tout cas très clairs, mais ce qui l’effraya le plus,
c’était que ces yeux étaient profondément rivés dans les siens, comme si l’homme, paniqué,
voulait lui dire quelque chose.
Ce moment insolite fut interrompu par l'arrivée des badauds. « Que se passe-t-il ? Il est
malade ? Vous le connaissez ? Est-il ivre ? » Les questions fusaient de tous côtés. Dans le
brouhaha, quelqu'un se proposa d'appeler un médecin d’une voix forte et assurée. C’était le
garçon de café, qui, attiré par le vacarme, avait pris l’ascendant sur la masse des curieux.
Après avoir recueilli l’approbation générale, satisfait de sa prestation, il réintégra
précipitamment son comptoir pour téléphoner. La bouche de l’inconnu couché à terre tentait
de murmurer quelque chose. Pojulebe tendit l'oreille. Malgré le tapage environnant, il entendit
distinctement l’homme lui dire : « Ne me lâchez pas… Ne vous inquiétez pas… C’est dans la
poche… Si je vous dis que c’est dans la poche ! ».
C'est alors que le hurlement de la sirène des pompiers se fit entendre et que le chef
commanda à la foule de s’écarter. Deux hommes de main costauds, œuvrant avec délicatesse,
transbahutèrent l’énigmatique patient sur un brancard. Alors, l'étranger crispa sa main sur la
sienne et chuchota à nouveau : « Si je vous dis que c’est dans la poche ! ».
Pojulebe était déconcerté. Il avait une décision urgente à prendre et ne savait laquelle. Dans
une inspiration soudaine, alors que le chef esquissait un geste pour refermer les portes rouges

2 Søren Kierkegaard Le journal du séducteur, Paris, Gallimard, Folio essais 124, 1989, p. 54.

7 sur le brancard, il demanda d’une voix timide mais suffisamment ferme pour être entendue,
s'il pouvait accompagner le patient à l'hôpital dans le fourgon.
— Vous êtes de la famille ? demanda le pompier-chef.
— Pas du tout… Mais, j’étais présent quant il est tombé et il m'a prié de l’accompagner.
— Ce n'est pas possible, vous voyez bien que les médecins le réaniment ! Vous n'aurez
qu'à passer le voir à l'hôpital.
Les portes furent claquées bruyamment, le camion démarra dans la stridence des sirènes, la
foule se dispersa et Pojulebe resta interdit. Quelqu'un maintenant le tirait par la manche.
C'était le garçon de restaurant qui, tout en commentant l’affaire, lui proposait un remontant.
Le feu du liquide dans sa gorge lui fit recouvrer ses esprits.
— Quand je pense qu’il est tombé juste sur vous !
— Hum…
— Enfin, à la Pitié, ils s’y connaissent… Ils vont prendre soin de lui. Une fois, j’ai amené
ma mère aux Urgences de cet hôpital, ils l’ont remise sur pied aussi sec.
— Il est à la Pitié ? demanda Pojulebe.
— Ben oui ! Vous n’avez pas entendu le médecin, il a bien crié pourtant : « À la Pitié,
direct en Réa Cardio ! ».
Pojulebe comprit alors que cette affaire avait figé sur place son corps et pétrifié
pareillement sa conscience.
— A-t-il donné son nom ? se risqua-t-il.
— Aucune idée, répondit le garçon en essuyant les verres avec énergie.
Pojulebe était lessivé. Il enviait la vitalité du jeune homme qui maintenant sifflotait
gaiement sur une rengaine de la radio.
— C’est de la salsa, j’adore ça ! Je prends des cours, vous savez…
— Euh… Oui. Oui.
Pojulebe prit congé rapidement et sortit du restaurant. Il avait besoin d’air. La chaleur, les
bruits de vaisselle et la musique l'oppressaient. Il ne savait pas dire ce qui se passait en lui ni
pourquoi un malaise profond l’habitait. Qu’avait voulu dire l’homme avec son terme de
poche ? « C’est dans la poche ! » N’était-ce pas une expression qui signifie que c’est gagné
ou que l’affaire est dans le sac ? Pourquoi l’homme lui avait-il demandé de ne pas s’inquiéter
comme s’il lui suggérait de garder son sang-froid ? Était-il, lui-même Édouard, lié à quelque
affaire louche qu’il ignorait ? L’inconnu l’avait également imploré de ne pas le lâcher. Or, il
l’avait abandonné contre son gré à son destin.
Le temps passait sans que Pojulebe parvienne à se défaire de l’événement. Jamais rien ne

8 l’avait accaparé de la sorte. Il se remémorait sa sortie du restaurant… le choc… l'affaissement
du corps… et le regard fixé au sien. Les mots fatidiques résonnaient dans sa tête : « Ne me
lâchez pas… Ne vous inquiétez pas… C’est dans la poche… Si je vous dis que c’est dans la
poche ! ». Les paroles du garçon de café, d’ordinaire peu pertinent, le poursuivaient
également. N'avait-il pas lancé après l’incident : « Il a fallu qu’il tombe juste sur vous ! » ou
quelque chose d’approchant ! Et le mot « Pitié » ne vibrait il pas curieusement dans son âme
comme un mauvais présage du destin ?
Pojulebe se hâta de rentrer chez lui pour éloigner l’événement fâcheux dont il ne saisissait
ni la signification ni le retentissement. Pourquoi l’homme l’avait-il supplié ? Avait-il peur de
partir seul à l’hôpital ? Craignait-il autre chose ? À force de raisonner, Pojulebe parvint
quelque peu à se réconforter : l’étranger n’avait-il pas bénéficié d’une prise en charge
compétente par les services de secours accourus au plus vite ? Sans doute un simple malaise
passager ! Et quand bien même cet inconnu serait-il mort, ce ne serait ni le premier ni le
dernier !

9 - 3 -

« Il était stupide de surprise, dans un abîme d’étonnement. »

3Anatole France

Allongé sur son lit, Édouard revivait l’épisode mystérieux et son trouble obscur
grandissait. Il avait beau se rassurer, il devait s’avouer que jamais les paroles et le regard d’un
être humain ne l’avaient bouleversé si profondément. L’inconcevable était pourtant là, faisant
corps avec lui comme jamais rien de semblable n’avait vécu dans son âme ni sa chair.
Édouard lui cherchait un nom, effroi, égarement, détresse, épouvante, sans trouver lequel était
le plus juste. Tous semblaient appropriés à son nouvel état. Dans l’espoir de voir fondre ce
souvenir funeste et ses maux imaginaires, courageusement, Édouard reprit son travail et ses
routines.
Hélas, les jours passaient et rien ne s’estompait. Il avait à présent un sommeil agité, des
réveils pénibles, une digestion lente l’obligeant à réduire ses portions de nourriture, y compris
le samedi. De fait, il avait beau ruminer inlassablement, il ne trouvait aucune explication
rationnelle apte à justifier ce sombre égarement. Il y revenait sans cesse.
D’accord, le type l’avait turlupiné avec cette histoire de poche.
D’accord, il l’avait laissé à son triste sort dans le fourgon.
Mais de ces deux épisodes, il n’arrivait pas à se sentir fautif. Édouard ne savait que faire et
n’avait aucun confident avec qui partager son désarroi. Malgré son esprit en désordre et son
corps en vrac, il prit la résolution de ne rien laisser paraître. Fort opportunément, sur son lieu
de travail et dans le restaurant, personne ne prêta attention à son malaise. Curieusement, le fait
d'être aussi violemment atteint, sans que personne ne le devine, lui donna un point de vue sur
le monde insoupçonné. Depuis cette perspective inédite, son étonnement allait grandissant.
Édouard voyait à présent les humains semblables à des billes huilées claquemurées dans un
invisible bocal cosmique. Une vraie danse de fous ! Ces innombrables molécules semblaient
trottiner, rouler, s’entrechoquer au hasard, telles des acrobates virtuoses. Quel bal étrange
pour ses yeux dessillés ! Dans cette singulière discothèque, certaines de ces bulles, allez
savoir pourquoi, lassées par le désordre ou prises d’une léthargie inattendue, vacillaient d’un
seul coup avant de basculer dans le vide. C’était son tour aujourd’hui : glisser le long des

3 Anatole France, Le lys rouge, Calmann-Lévy, 1894, p.251.

10 parois, choir jusqu’au fond du bocal sans la moindre branche pour s’accrocher ou différer
l’impact du choc.
Dans le passé, Édouard n’avait jamais trébuché lourdement. Combinant équilibre et dextérité,
et sans doute favorisé par la providence, il s’était glissé sans heurt dans la multitude
fourmillante des autres danseurs moléculaires. Aujourd'hui, ne tournant plus rond du tout,
disloqué, il gisait au fond de sa coquille cassée. Oublié. Perdu. Le reste du monde, en
apparence intact, s’entêtait dans sa chorégraphie incohérente et persistait à gesticuler sans
lui… Il découvrait à quel point, comme les autres, il s’était caché les yeux dans les mains pour
ignorer les infortunes éventuelles des voisins. Surtout, ne rien savoir de leur malheur fou, telle
était sa confortable devise.
Que penser ? Que faire ? Vers quoi se diriger pour résoudre son problème ? Souffler…
Reprendre sa respiration… Agir méthodiquement, en silence, pas à pas. Voilà une technique
expérimentée de longue date et qui donnait jadis des résultats. Étudier le phénomène sans
paniquer… Chercher un chemin carrossable… Retrouver le fil perdu de son bon sens…
Raisonnablement, Édouard avait éliminé patiemment les hypothèses à dormir debout qui
engageraient sa responsabilité vis-à-vis de l’étranger tombé dans ses bras. N’étant pour rien
dans cette affaire, il lui importait donc de comprendre pourquoi cette chute avait engendré un
tel désarroi. Comment savoir ce qui se passait ? Les étonnantes paroles de l’inconnu
avaientelles écorché son armature infaillible et revigoré quelque chose qui sommeillait en lui ? Mais
quoi ? N’était-ce pas sa propre façon de prendre les choses qui clochait ?
Assis dans le fauteuil de son bureau, Édouard laissait glisser son regard sur les rayons alourdis
de la bibliothèque familiale. Malgré l’éducation classique prodiguée par son père, jamais le
besoin de cultiver un jardin littéraire ne l’avait effleuré. Il s’était toujours contenté de
journaux, romans faciles ou policiers. Édouard entreprit de lever son corps lourd et de faire le
tour de la librairie abandonnée. Les ouvrages vénérables mal-aimés étaient là depuis des
lustres, sans avoir bougé d’un iota, droits sur leur socle de bois, fiers d’être enfin l’objet d’une
attention nouvelle. Que faisaient ces objets devenus inutiles chez lui ? Pourquoi les avoir
gardés ? Ne semblaient-ils pas maintenant le regarder « lui » ? Douloureusement présent à
luimême, Édouard allait et venait de long en large, réfléchissait en cheminant dans la pièce,
fouillait ses souvenirs. Sa situation présente lui rappelait quelque chose… Un livre… Une
lecture angoissante. Lentement, l’idée remontait dans son esprit comme un seau, lourd de son
eau, se retire d’un puits…
Le souvenir lui apparut soudain avec la netteté du cristal : n’était-ce pas le ténébreux
Roquentin, héros de Sartre dans La nausée, qui avait laissé en lui la trace qu’il cherchait ?

11 L’écœurement de cet homme qui vivait seul sans parler à quiconque, n’était-il pas né
justement de la vue des objets face à lui ? Édouard se souvenait très clairement du climat
étrange de ce livre sombre lu dans sa jeunesse. Un découragement inconnu, heureusement
bref, avait pointé son nez dans les suites de sa lecture. Édouard s’était bien juré de ne pas
renouveler de sitôt la fréquentation de cet antihéros jeté par malchance dans le monde.
Mais aujourd’hui, vu son état aussi déplorable que celui de cet Antoine Roquentin, n’était-il
pas temps pour lui de se replonger dans des livres profonds autres que les sagas dont il était
friand ? Si ces ouvrages savaient si bien décrire les angoisses de l’existence, ne seraient-ils
pas en mesure de lui révéler quelque chose de lui-même et de lui frayer un éventuel chemin ?

12 - 4 -

« Il est quelquefois bon d’être pessimiste, cela évite un sommeil prolongé. »

4François Mitterrand

Alors, avec appréhension, Édouard se mit à fouiller, déplacer, chercher sur les rayonnages
les ouvrages oubliés. Jamais, jusque-là, ne lui était venue l’idée d’en entrouvrir un seul. Ne
sachant par quel bout les aborder, il entreprit d’en feuilleter trois ou quatre. Des auteurs
connus… de grands auteurs… Quelque chose accrocha aussitôt son regard : dans chacun des
livres certains passages étaient soulignés au crayon… Édouard, surpris, ne pouvant en
détacher ses yeux, concentra sur ces lignes toute son attention :
Søren Kierkegaard (Traité du Désespoir) :
« Il n’y a aux dires des docteurs, personne peut-être d’entièrement sain, on pourrait dire
aussi, en connaissant bien l'homme, qu'il n'en est pas un seul exempt de désespoir, en qui
n’habite au fond quelque inquiétude, un trouble, une dysharmonie, une crainte d’on ne sait
quoi d'inconnu qu'il n’ose même connaître, une crainte d'une éventualité extérieure ou une
5crainte de lui-même… »
Albert Camus (La chute) :
« Et j'eus aussi à ce moment, quelque misère de santé. Rien de précis, de l'abattement si
vous voulez, une sorte de difficulté à retrouver ma bonne humeur. Je vis des médecins qui me
6donnèrent des remontants. Je remontais et puis redescendais… »
Jean Paul Sartre (La nausée) :
« En ce moment même – c’est affreux – si j’existe, c’est parce que j’ai horreur d’exister.
[…] Les pensées naissent par derrière moi comme un vertige, je les sens naître derrière ma
tête… si je cède, elles vont venir là devant, entre mes yeux - et je cède toujours, la pensée
grossit, grossit, et la voilà, l'immense, qui me remplit tout entier […] Je suis, j'existe, je pense
donc je suis ; je suis parce que je pense, pourquoi est-ce que je pense ? Je ne veux plus
penser, je suis parce que je pense que je ne veux pas être, je pense que je… parce que…
7pouah ! »

4 François Mitterrand, Extrait d’une Conférence de presse du 21 novembre publiée sur le site cvce.
5 Søren Kierkegaard Traité du désespoir, Paris, Gallimard, 1961, p.77.
6 Albert Camus, La chute, Paris, Gallimard, 1956, p.28.
7 Jean Paul Sartre, La nausée, nrf, bibliothèque de la Pléiade, 1981, pp.118, 119.

13 Juste ce qu’il craignait ! C’était tout à fait lui en ce moment ! Édouard n’aurait pas trouvé
les mots pour le dire, mais comme ces écrivains, il sentait le vertige, le désespoir de vivre et
même l’accablement d’être contraint pour la première fois d’y penser. Voilà que lui, individu
ordinaire, éprouvait des impressions analogues à ces princes de l’absurde. Absurde ! Voilà le
mot qu’il cherchait. Comme eux, il se retrouvait troué de lacunes insondables qui dévorent les
certitudes et creusent des chemins d'interrogation dans lesquels il craignait de s'aventurer.
Comme eux, il se sentait au bord d’un abîme…
Édouard persista longtemps à consulter ces tomes lourds de mélancolie et de tristesse dans
l’espoir d’y trouver des explications ou des solutions à son problème. Il lisait, lisait, revenait
en arrière, prenait des notes… Au fur et à mesure qu’il feuilletait les ouvrages, il comprenait
la naïveté idiote et ingénue de son initiative. Il y avait trop de choses, il ne comprenait rien.
Édouard avait conscience de n’entrevoir dans ce survol d’un soir qu’une infime partie de la
condition humaine et d’aboutir à une seule chose : mesurer l’étendue de son ignorance. Il y
passerait sa vie !
Devant l’ampleur de la tâche et la stupidité de son espérance, il fut pris d’un mélange de
torpeur et de colère. Ce genre de cheminement n’était pas pour lui ! Son bon sens lui dictait de
soupçonner chez ces auteurs quelque complaisance avec le malheur. Était-il bien normal de
passer l’intégralité de sa vie dans des égarements nébuleux, des questionnements obscurs et
invérifiables, exposés dans des œuvres monumentales ? Les gens normaux vivent, mangent,
travaillent sans étaler leurs états d’âme à longueur de pages !
Édouard devait pourtant se rendre à l’évidence, quelqu’un avait dû prendre, jadis, la peine
de souligner les funestes passages. Épris de littérature, le père avait toujours quelque livre,
journal ou dictionnaire à la main. C’était donc lui et non la mère, qui avait laissé l’empreinte
des traits de crayon appuyés. Peu curieuse des choses de l’esprit, la mère ne cherchait jamais à
s’enquérir du titre ni, a fortiori, du contenu des ouvrages qui focalisaient l’attention de son
mari. Empressée chaque jour à satisfaire les charges du ménage, elle vaquait d’une occupation
à l’autre sans jamais évoquer, à aucun moment, ses émois. Pour Édouard, aucune trace de
détresse de sa mère ne pouvait donc se donner à entendre ni, écrite noir sur blanc, à voir.
Mais, à y regarder près, n’avait-t-il pas entrevu quelquefois dans ses yeux une larme séchée
lestement d’un revers de main ? « C’est l’oignon, disait-elle, regarde, mets ton nez dessus. »
Ses yeux piquaient et, lui, Édouard, pleurait des vraies larmes factices qui roulaient en gouttes
sur ses joues. « Tu vois ! Ne mets pas tes doigts dans les yeux, ça piquerait encore plus. » Elle
riait maintenant en essuyant ses joues avec le coin du torchon. « Va faire tes devoirs… Il est
temps… » Édouard repartait apaisé.

14 Son père, sa mère… C’était comme s’ils se trouvaient présents dans cette pièce. Pourquoi
son père avait-il souligné son désarroi de sa plume grise et sa mère retenu des larmes au bord
de ses paupières ? Se cachaient-ils l’un l’autre d’intimes chagrins secrets ? Ne s’aimaient-ils
donc pas autant qu’il l’avait, de tout temps, supposé ? L’insidieux tourment familial venait à
présent se greffer sur le malaise bizarre qu’il s’efforçait, depuis plusieurs jours, de dissiper. Le
vertige reprenait donc de plus belle. Voilà le beau résultat de son entreprise intellectuelle
insensée : ouvrir sous ses pieds des chemins d’angoisse inattendus. Pris d’une rage subite,
Édouard referma, les uns après les autres, les ouvrages étalés devant lui dans un nuage de
poussière et une suite d’éternuements. Son exploration existentielle littéraire avait été de
courte durée.
Malgré les toussotements et l’obligation instantanée de se moucher, son emportement viril
lui fit du bien ! Bon sang, ce qu'il lui fallait, c’était des solutions saines et pas les descriptions
oiseuses d’écrivains névropathes dont l’essentielle vocation consiste à provoquer la poisse
chez leurs lecteurs ! Avant cette fichue rencontre, n’était-il pas tout à fait normal ? Épuisé,
Édouard décida que le lendemain il consulterait un médecin. Cette résolution le fit s’endormir
d’un coup.

15