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L'Oeil du marigot

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Description

En reliant passé et avenir, pouvoir et négritude, espace développé et monde traditionnel, le personnage principal de ce roman sonde les profondeurs de l'homme. Prophète, il tisse à sa façon les bases d'une civilisation plus juste qui ne reposerait plus sur le mépris, le marchandage et l'exploitation humaine. Au sein de son troisième roman, Alexis Allah affirme son attachement à une Afrique source et ressource qui pose le problème du droit identitaire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2005
Nombre de lectures 429
EAN13 9782336278704
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0096€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

site : www.librairieharmattan.com e.mail : harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
5-7, rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris — France
L’Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L’Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest
9782747585453
EAN : 9782747585453
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Encres Noires - Collection dirigée par Maguy Albet Dedicace Préface
L'Oeil du marigot

Alexis Allah
Encres Noires
Collection dirigée par Maguy Albet
N° 259, Sylvestre Simon SAMB, Dièse à la clef, 2005.
N° 258 Semaan KFOURY, L’Egyptien blanc, 2004.
N° 257 Emmanuel MATATEYOU, Dans les couloirs du labyrinthe, 2004.
N° 256 Yacoub Ould Mohamed KHATARI, Les résignés, 2004.
N°255 Dakoumi SIANGOU, La République des chiens. Roman, 2004.
N°254 Adama Coumba CISSE, La grande mutation. Roman, 2004.
N° 253 Armand Joseph KABORE, Le pari de la nuit, 2004.
N° 252 Babba NOUHOU, Les trois cousines, 2004.
N° 251 Calixte BANIAFOUNA, Matalena ou La colombe endiablée, 2004.
N° 250 Samba DIOP, À Bandowé, les lueurs de l’aube, 2004.
N° 249 Auguy MAKEY, Brazza, capitale de la Force libre, 2004.
N° 248 Christian MAMBOU, La gazelle et les exciseuses, 2004.
N° 247 Régine NGUINI DANG, L’envers du décor, 2004.
N° 246 Gideon PRINSLER OMOLU, Deux Gorée, une île, 2004.
N° 245 Abdoulaye Garmbo TAPO, L’héritage empoisonné , 2003.
N° 244 Justine MINTSA, Un seul tournant Makôsu, 2003.
N° 243 Jean ELOKA, Iny, 2003.
N° 242 Césaire GBAGUIDI, Le rhume de la moralisation, 2003.
N° 241 Daouda NDIAYE, L’exil, 2003.
N° 240 Richard M. KEUKO, Une vie pour rien, 2003.
N° 239 Benoît KONGBO, Balenguidi, 2003.
N° 238 Amadou DIAO NDIAYE, Le diable est-il noir ou blanc  ?, 2003.
N°237 Georges NGAL, Giambatista Viko ou Le viol du discours africain, 2003.
N° 236 Marie-Ange SOMDAH, Un soleil de plomb, 2003.
N° 235 Justin Kpakpo AKUE, John Tula, le magnifique, 2003.
N° 234 Auguy MAKEY, Tiroir 45, 2003.
N° 233 Jean-Juste NGOMO, Nouvelles d’ivoire et d’outre-tombe, 2003.
N° 232 Nestor SIANHODE, Embuscades, 2003.
N° 231 Fidèle PAWINDBE ROUAMBA, Pouvoir de plume, 2003.
N°230 J.Honoré WOUGLY, Une vie de chien à SAMVILLE , 2003.
N°229 Oumaou SANDARY ALBETI, Agagar, ange ou démon ? , 2002.
N°228 Adelaïde FASSINOU, Toute une vie ne suffirait pas pour en parler, 2002.
N°227 Fanga-Taga TEMBELY, Dakan, 2002.
N°226 Isaac TEDAMBE, République à vendre, 2002.
N°225 Dave WILSON, La vie des autres et autres nouvelles, 2002.
N°224 Charles MUNGOSHI, Et ainsi passent les jours, 2002.
N°223 Gabriel KUITCHE FONKOU, Moi taximan, 2002.
N°222 Cibaka CIKONGO, La maison du Nègre, 2002.
A
YAYERO Kouamé
Et
TOGA Amenan, mes grands-parents paternels
Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude â :
Sissy ALLAH pour son aide précieuse, pour sa disponibilité et pour la réalisation de la 4 ème de couverture.
Sancy Artense Communauté pour son soutien logistique et technique.
Préface
L’Afrique est le principal lieu de concrétisation des méfaits de la mondialisation, son message néo-libéral ne retenant de la vie que le commercial, le fmancier, l’économique. Ce continent fécond, dont les richesses sont accaparées par quelques uns, vit mal avec le plus grand nombre sombrant dans une extrême pauvreté.
La culture occidentale et ses emblèmes, (série télévisée, fast-food...) totalement mondialisée, stérilise les autres cultures. Les sociétés traditionnelles se trouvent anéanties par cette standardisation des consommateurs dans laquelle seuls comptent les rapports d’argent.
L’Afrique connaît une forte dualité : l’Afrique traditionnelle et l’Afrique moderne. L’Afrique traditionnelle jugée « irrationnelle » et « folklorique » ignore l’expression de la mondialisation, n’est pas solvable, mais est la proie des images économiques occidentales. L’Afrique moderne ouvre toutes ses portes à l’occidentalisme par ses politiciens et ses économistes, la mondialisation est la seule chance, mais les résultats ne sont pas au rendez-vous et l’on assiste à un fiasco politique, social et économique.
Alors que peut faire l’Afrique ? Il convient d’injecter les facteurs culturels dans la gestion de son économie. Ce continent doit cesser de se considérer éternel élève de l’occident en refusant tout rapport de tutelle et de subordination. Mais l’Afrique ne doit pas s’enfermer dans le dogme de l’unique démarche culturaliste avec le risque de repli sur elle-même. Le lien est primordial entre l’économie, le politique et le culturel.
Il existe une Afrique qui resurgit. Des organisations coopératives structurent le travail et l’argent, mais injectent aussi la solidarité, la pédagogie, la culture à leur objectif d’économie humaniste. Le temps n’est plus aux communautés autarciques. La culture africaine a besoin de rencontrer celles d’autres peuples, ce qui nécessite ouverture et esprit critique. L’Afrique ne pourra résister aux dégâts de la mondialisation libérale que par un réalisme évitant d’une part l’asservissement à ce système et d’autre part la seule voie culturaliste. Ce continent doit refuser la guerre qui le saccage, enrichit les marchands d’armes, et l’affaiblit tant sur l’effectif humain que sur ses ressources naturelles et économiques. L’Afrique doit s’approprier et exiger les notions de justice, de santé, d’éducation pour tous. Il serait bien que des solidarités se créent aux échelles nationales et internationales permettant une osmose entre les populations. Mon ami Alexis Allah fait souvent référence à l’eau par ses aspects multidisciplinaire et multiculturel. L’eau peut se révéler un formidable lien, dénominateur commun entre les peuples, à condition de cesser de la désacraliser en la maintenant patrimoine commun.
Alexis Allah nous entraîne dans l’errance de son personnage - un vieil homme en quête de compréhension - tiraillé entre les « sillons » de la mondialisation et ses racines culturelles. Toutefois, la mondialisation n’est pas à prendre ici au sens exact où nous l’entendons aujourd’hui. Elle revêt, dans ce roman, le visage de l’autre, de l’Occidental, celui qui génère le désastre de la guerre, les affres de la traite négrière et celles de la colonisation. Pourtant l’homme blanc « aux oreilles rouges » croit bien faire en apportant « au bon sauvage » les richesses culturelle et religieuse des sociétés abouties. Là, déjà, le « civilisé » oublie qu’il s’adresse à un être humain dont les racines - qu’il ignore - constituent une véritable dignité. Déjà, à cette époque, le modèle occidental cherche à s’imposer coûte que coûte. Ce passage en force préfigure celui de la mondialisation galopante et de ses avatars comme la « mortocratie » dont parle Alexis Allah.
Ainsi, l’Afrique doit adapter un réalisme pratique en créant une osmose entre sa culture et les technologies nouvelles, la vraie solution étant un moyen terme entre le tout culture et la mondialisation libérale pure et dure.
Mais n’est-ce pas la problématique actuelle des populations de l’ensemble de la planète ?
Jean-Pierre WAUQUIER Association H2O
Il a fait chaud, vraiment chaud la veille. Toute la nuit aussi, la chaleur a été insupportable. Cette chaleur a avalé la rosée. Il n’y a plus rien à craindre pour emprunter le sentier que beaucoup d’autres utilisent pour se rendre dans les champs. D’habitude, Messou oi Messou est celui qui provoque la chute de la rosée. Aujourd’hui, il s’est dérobé comme pour fuir ses habitudes. Il a dû prendre la route, la grande route qui descend sur Botro. C’est tout de même mieux d’avoir cette possibilité qu’une autre. Une route est plus protectrice qu’un sentier. Elle isole l’individu qui la prend des contacts avec ces grosses gouttes exposées sur les plantes, en attente d’un margouillat, d’un lézard, d’une perdrix, d’un pigeon vert pour les faire disparaître, si d’ici là, les hommes ne sont pas venus troubler la nature si paisible, si tranquille.

Le sentier, en lui-même, a dû souffrir sous les gros et petits pieds des villageois et ceux de leurs ancêtres. Pour cela, on aurait cru que les hommes, eux-mêmes, ont creusé un tunnel ouvert dans lequel ils marchent. Messou oi Messou a décidé d’affronter une route. Une route, c’est de l’espace. Elle est nettement mieux qu’un sentier. Mais un sentier traduit l’espérance de vie de tout un pays : ce sentier équivaut à trois siècles d’existence villageoise. Les habitants en sont fiers ; y compris Messou oi Messou lui-même qui court sans doute à la recherche de plus de trois siècles de vie.


C’est le début de la saison sèche. Le brouillard est intense et la brise légère ne fait que renforcer l’opacité de cette brume épaisse. Un aventurier discret choisit toujours ce moment, propice au voyage. A peine reconnaissable, on l’assimile à un revenant et on n’ose pas l’approcher. Par superstition, comme on croit avoir vu un fantôme, on laisse à l’imagination le soin d’apporter les preuves qui nourriront cette vision. Cela donne à jaser. C’est aussi l’harmattan.
A l’aube de ce petit matin, l’air glacial fait rage. Lorsque sa mère découvre son absence, il est trop tard. Messou oi Messou est loin du berceau familial. Il n’a pas pris grand chose. Son gros sac est resté dans un coin de la case. Une besace est toujours encombrante. Elle ralentit le rythme de la marche, alourdit l’accélération voulue par l’esprit que les pieds tentent coûte que coûte de traduire, comme pour imposer une corrélation entre la tête et les jambes, entre le ciel et la terre. Par ailleurs, la tortue et la chienne ont disparu. Si la première a besoin de ce départ forcé, la seconde, quant à elle, est fidèle. La fidélité est la meilleure partenaire lorsque l’aventure jette l’individu sur le chemin.
Messou oi Messou est loin de sa brousse natale. Il n’a jamais quitté son village, son microcosme. Donc, il ne peut pas aller loin. Ces hypothèses font courir une lueur d’espoir. Cependant il n’a jamais agi de la sorte et cela fait craindre le pire. Sa famille est venue d’ailleurs. Ses seuls repères sont à chercher auprès de sa mère. Où est-il allé ? Que cherche-t-il ? L’affolement de la femme est impressionnant. L’oncle essaie d’apaiser le désarroi de la mère de son neveu. Pendant ce temps, la grand-mère plonge dans une méditation qui fait réfléchir quiconque l’observe. L’arrière grand-père, comme à l’accoutumée, serre entre ses lèvres son tabac en faisant la chasse aux mouches à l’aide de sa vieille queue de zébu 1 .
Il n’y a rien à faire pour apaiser les remords de Maffoué, la pauvre mère qui continue de pleurer. L’oncle, serein, calme, décide de faire intervenir le conseil des sages.

Cette assemblée est constituée de vieux notables. C’est la cour de la justice traditionnelle. Son avis sur un sujet, est incontournable. Elle participe à la bonne marche du village. Ses membres siègent naturellement en fonction de leur âge ; l’âge de la maturité, dit-on, ne vient pas avant les soixante ans. Lorsque les Sages prennent une décision, celle-ci demeure irrévocable. Dans l’affaire en cours, il ne s’agit pas de trancher. Il est question de faire entendre raison à Maffoué que son fils unique vient de plonger dans le désarroi. En interrogeant cette noble assemblée, Blébou veut empêcher la mère de son neveu de pleurer. A trop pleurer, on meurt de chagrin. Mourir de chagrin est la plus grave des trahisons, la pire des souffrances que l’on peut endurer. Blébou ne veut pas que cela arrive à l’épouse de son frère. Elle ne mérite pas ce que Messou oi Messou vient de faire. Tous les enfants sont auprès de leurs mères et le sien a disparu sans laisser le moindre indice qui puisse rassurer la famille.
Blébou a beau fouiller, aucune histoire similaire ne pointe à la lisière de sa mémoire. Maffoué doit se poser beaucoup de questions. Et la grande forêt ? Et les bois à abattre ? Et l’exploitation des terres ? Et la pharmacopée ? Et la tradition ? Tous les habitants émettent les mêmes réflexions. Ils se posent une multitude de questions comme Maffoué. Messou oi Messou a toujours œuvré en solitaire. Personne ne lui en veut. Il est fils unique.
« - Messou, notre unique enfant a disparu. Nous ignorons les raisons de son attitude. Nous demandons donc votre réflexion pour nous éclairer. - Qu’avez-vous remarqué concrètement dans la maison en dehors du vide que son absence a installé ? - La chienne et la tortue ne sont plus là. Maffoué a constaté que neuf gâteaux de banane et de maïs ont disparu. Il a aussi dessiné sur le mur de sa chambre des oiseaux chasseurs de puces. - Voilà, Blébou, c’est important tout ce que tu viens de dire. »
Quelques minutes de spéculation et les Sages finissent de délibérer. La parole est donc au plus vieux d’entre eux, c’est-à-dire au Doyen. Il n’a pas les cheveux blancs pour rien. Il n’a plus de dents non plus pour rien. A lui seul, il constitue la bibliothèque du passé, le grenier à paroles.
« - Ne craignons rien. Avec les neuf gâteaux, il s’est constitué un repas de trois ou quatre jours. Attendons au moins trois jours et au pire quatre jours pour nous inquiéter. Mais toujours est-il que Messou oi Messou a prémédité ce départ. - Merci Doyen. Votre sagesse a toujours éclairé ce village. Votre clairvoyance nous a toujours guidés. Voici un casier de vin et deux canaris de bangui 2 pour exorciser le mal qui l’a poussé sur une route et l’exhorter à rentrer le plus tôt possible. »

Messou oi Messou a pris neuf gâteaux, neuf seulement. Trois jours de repas. Ce n’est rien. Peut-être plus de trois jours de repas. La force qui le motive à prendre la route est d’autant plus intense qu’elle annihile la faim, l’appétit. Et la chienne ? Et la tortue ? A-t-il pensé les nourrir pendant ce périple ? C’est moins grave de ne pas donner à manger à la tortue. Celle-ci se nourrit de son propre foi quand elle n’a rien sous sa patte. Si une tortue sait se priver de nourriture, une chienne, elle, est plus dépendante. Elle est tributaire de son maître pour vivre. A moins que, sur le chemin, elle chasse et tue deux ou trois animaux qui les nourrissent à profusion pour une journée de repas. La chienne est obéissante, reconnaissante. Elle n’oubliera pas ses partenaires de route dès l’instant où la faim les rongera. Si elle capture un gibier, elle le remettra volontiers à Messou oi Messou. Comme ce dernier est lui aussi reconnaissant, ils partageront à deux le repas inespéré. A deux et non à trois. La tortue est difficile en matière de nutrition. C’est pour cette raison qu’elle ne demande rien à son maître, qu’elle s’autonourrit. En outre, elle est têtue et insolente. Demander à une tortue le même service que peut rendre une chienne est peine perdue. Avec elle, il faut employer des moyens forts, et encore ! Ainsi, il faudrait que Messou oi messou ait en permanence du feu, des morceaux de braise pour la faire avancer au cas où il attendrait ce miracle d’elle. Alors, avec la braise sur la carapace, la tortue se fait toujours le plaisir de se carapater. Elle n’est pas si lente que ça. Elle est lente parce qu’elle le veut. Elle fait la fière parce que sa carapace la met à l’abri de toute agression. Messou oi Messou, lui, a assimilé en lui ses morceaux de braise. Le feu se rallume tout seul et le met sur la route. Il n’a pas de carapace ; il a sa peau de cabri. Cette peau l’isole de tous les contacts extérieurs sauf ceux que le destin a intégrés en lui. Le destin, non ! Plutôt ce que des hommes avaient fait à ses ancêtres. Lui, il se sent investi d’une mission. Lui se sent porteur d’un lourd fardeau. Aujourd’hui il paie ce lourd tribut à ses origines, au passé de ses aïeuls.


Le temps est précieux pour Messou oi Messou. Celui de ses parents et arrière-grands-parents s’est égaré dans leurs propres souffrances. Le sien est loin de tomber dans les oubliettes. Il est en activité. Donc il n’existe plus. Messou oi Messou est le temps, le vrai temps. C’est lui qui existe. Il est maître de l’horloge familiale. C’est lui, Messou oi Messou, qui sonne le glas : c’est la mort, la fin de l’humiliation d’une succession de générations.
Il a marché, longtemps ; bien longtemps. Il se laisse guider par son instinct. L’instinct, il n’a que ça pour percer les mystères de la vie. Parfois, il abandonne la route et prend un chemin parallèle qu’il se fraye lui-même : c’est le sentier de la gloire. Il apparaît comme un sédatif. Il le fait pour les générations futures.
Les provisions de gâteaux sont épuisées. Heureusement qu’il traverse avec ses compagnes beaucoup de régions. Dans celles-ci, la nature lui offre de multiples denrées. Comme les gens qu’il croise sur son chemin ignorent que les plantes et fruits sont comestibles, alors ils le laissent manger. D’aucuns lui font des signes du doigt pour le mettre en garde contre des fruits qu’il consomme sans inquiétude. En réponse à leurs réactions, il leur en propose. Evidemment, ils refusent. Quand la nuit arrive, Messou oi Messou s’efforce d’éviter les résidences des hommes. Ainsi, il passe le temps du sommeil dans la brousse. Dans ce cas, il se blottit dans le coin d’un arbre. Avec la compagnie de la chienne et de la tortue, il ressemble à une gazelle entourée de ses deux bébés.
Ses deux compagnes ne manquent pas de nourriture. Leur plat commun, c’est la papaye. Mais ce magnifique et délicieux fruit est le totem 3 de Messou oi Messou. Pendant que la chienne se rassasie le cas échéant avec la chair d’animaux capturés, la tortue savoure de son côté les champignons, les mangues et autres fruits.
Messou oi Messou, la chienne et la tortue sont des veinards. Ils ne se fatiguent pas pour trouver de quoi se nourrir. La nature s’offre à eux tout au long de leur chemin. A force de marcher et d’imposer le même rythme à ses pieds, il a fini par user ses chaussures. Mais il refuse de s’en séparer. Il est parti avec elles et entend les garder même abîmées. Elles constituent une partie intégrante de son existence.
Couvert d’un vêtement en peau de cabri, Messou oi Messou provoque l’hilarité chez certaines personnes. Lorsqu’il arrive dans un village, les enfants le suivent jusqu’à ce qu’il termine la traversée du lieu. Et tout au long de ses pérégrinations, les mêmes faits et gestes se reproduisent. La vie est bien monotone. Tout cela a duré neuf mois. Neuf mois, ce n’est pas rien.


Des années ont passé. Au début, la mère guettait toutes les voitures qui traversaient le village. Ayant perdu les interrogations des premiers jours suivant sa disparition, les parents et les villageois se sont résolus à cette idée simple : il reviendra quand il aura trouvé ce qu’il est allé chercher.
Apkouè, l’arrière-grand-père sait beaucoup de choses. Il connaît les raisons qui ont motivé le départ de Messou oi Messou. C’est lui qui a transmis au garçon les mésaventures et les péripéties dont ont été victimes sa famille et des milliers de personnes.
« Ma grand-mère racontait que lorsqu’ils ont débarqué, ils ignoraient l’existence d’hommes aussi pâles qu’eux. Ils les ont pris pour des ancêtres que la terre a frustrés en ne leur laissant qu’une malheureuse peau blanche. Mais par leurs agissements, ils ont compris qu’ils n’avaient jamais pu avoir de lien de parenté avec eux. Sous le soleil écrasant, ils rougissaient. Ils avaient les oreilles et le visage écarlates. Comme ils n’avaient pas dit leur nom, les Anciens les avaient appelés les hommes aux oreilles rouges.
Les cris étaient venus du nord. Le vent avait pris soin de les emporter jusqu’à nos aïeux comme pour les avertir, les prévenir, les mettre en garde contre le pire. Ils orchestraient nos sorts communs comme on déroule un tapis rouge. Rouge comme la douleur, rouge comme la cruauté. Notre hameau n’y avait pas échappé. A leur arrivée, il n’était plus question de dialoguer ; encore moins de négocier. Les spéculations pouvaient retarder l’opération et faire perdre des marchandises. Rien que des pacotilles. Des hommes étaient réduits à des objets d’échange. Les Blôfoués 4 ont toujours eu une bonne réputation. Rien ne les empêche de répandre celle-ci partout où ils la jugent nécessaire. Cependant, lorsqu’ils décident d’envahir notre domaine et de nous considérer comme des marchandises, ils n’ont aucun remord. Au lieu de gaspiller du temps à nous réprimer, les Blôfoués préfèrent nous exploiter à bon escient. Malheureusement cette pratique existait déjà dans notre monde. Ceux à qui le pouvoir et la fortune avaient souri exploitaient certains de nos frères. Ce grand pays nous appartient et pourtant tous n’ont pas eu l’opportunité de s’approprier les richesses de cette terre. Ceux-là payaient le poids de la fatalité. Comme nous n’avions pas de territoire précis, nous passions d’une région à l’autre, suivions les mouvements migratoires provoqués par quelques uns de nos chefs. Ces pauvres subissaient les contraintes imposées par la fortune. Leur vagabondage perpétuel trouvait paix et confort dans les familles qui les achetaient. Mais cela se passait entre frères ; cela ne regardait personne, à croire que l’arrivée de ces étrangers marquait le début d’une mascarade, alors que « le linge sale se lavait déjà en famille ». Oui, la famille ! La famille c’est un art ; c’est l’art de fermer les yeux sur ses propres erreurs en dénonçant celles des autres...
Des années ; beaucoup d’années plus tard, quand ils sont revenus pour la deuxième fois, j’en ai moi-même été témoin puisque les femmes et les enfants avaient déserté le village pour se réfugier dans la forêt. C’est comme cela que j’ai été averti. Mais c’était trop tard. De toute façon, je n’aurais rien pu faire. Ils nous ont pris un œuf; il nous ont cassé l’autre. »

Et cette fois-là, Apkouè perd son fils et l’un de ses petits-fils, c’est-à-dire Messou, le frère jumeau de Blébou. A bien des années d’intervalle, Messou oi Messou, Blébou et Messou se ressemblent comme trois gouttes d’eau.
Comme les Blôfoués étaient attendrissants, ils rougissaient de compassion, d’amour et d’humanité. Ils rougissaient malgré eux. La cruauté et la rougeur trahissaient leur fond de commerce. Alors Blôfoué leur allait bien, comme nom.
C’est vers l’an 1500. Ils résident vers le centre de l’Afrique, non loin des côtes. Ils sont des nomades et en côtoyant le littoral, ils gagnent abondamment leur vie. La pêche leur procure beaucoup de poissons. Quand arrivent les saisons pluvieuses, ils quittent provisoirement les côtes pour regagner l’arrière-pays où ils cultivent des champs : de grands champs de coton, de cannes à sucre, de bananiers, d’ananas, etc. Lorsque les hommes aux oreilles rouges arrivent, ils cherchent d’abord à vider le continent de ce qu’il possède, et de ce qui constitue ses ressources humaines : ils ne leur laissent pas trop de choix. A ces pauvres hommes, déjà frappés par la dure réalité de l’existence, les Blôfoués en font voir de toutes les couleurs. Ils patrouillent dans tout le secteur, rassemblent les plus vaillants sur les côtes pour en faire ce que bon leur semble, ce que leur bon cœur leur dicte. Pendant qu’ils s’en prennent farouchement à ces potentialités actives qui résistent - parce qu’elles ne savent même pas ce qui leur arrive - les enfants et les femmes, qui demeuraient jusqu’à présent épargnés, courent se réfugier dans les bois.
Apkouè n’était pas là. Il chassait dans la forêt. Les femmes et les enfants, dans leur débandade, l’ont averti. Il a dû courir pour regagner le village. L’endroit n’est plus qu’un désert humiliant, comme celui que les habitants parcourent par endroit durant les déplacements. Lui, Apkouè, aurait bien voulu partir pour ne pas avoir à se poser un jour des questions. Quand il a réalisé que ce chaos prenait place dans le décor, il a aussitôt réagi. Il jette sa machette dans le coin de la case où il a l’habitude de la mettre et d’une traite, il part à la recherche de son fils, le seul que Dieu lui a donné. Des hommes aux oreilles rouges sont venus le lui arracher. Quant à Messou, son petit-fls, il est tombé avant même d’avoir affronté la déchirure.
En lui assénant ce coup, ils l’ont divisé en deux. Ils ont divisé en deux Blébou. Il ne lui reste plus qu’une moitié de corps : un œil, un bras, une jambe. C’est du moins l’impression qu’Apkouè a. Comme il a déjà décidé de partir, l’enlèvement de la « moitié » du « double » de son petit-fils lui donne des armes ; des armes pour lutter contre la déchirure. Mais lorsque deux volontés justes doivent être menées par une seule et même personne, l’incapacité à user de son ubiquité trahit cette volonté, si forte soit-elle. Entre garder les femmes et les enfants et partir partager la même galère que son fils, l’homme n’a comme seul recours qu’un cas de conscience. Il n’ira jamais. Il sait que quelqu’un les défendra un jour ; il sait qu’il confiera l’histoire de sa famille sous forme de secret et que ce secret sera source d’une seconde déchirure. Des générations ont fait abstraction de cette humiliation. Apkouè n’a rien demandé à Messou oi Messou, mais ce dernier a compris qu’il était de son devoir de retrouver la moitié de la famille, la moitié de son oncle Blébou. Il a un sixième sens. Il saura faire régner l’harmonie.


Comme par hasard, Messou oi Messou se retrouve à San Pedro. Il assiste au chargement d’une cargaison. Les hommes ont des difficultés. Messou oi Messou s’approche et leur donne un coup de main. Son geste est louable. Le propriétaire de cette marchandise l’engage comme ouvrier. Messou oi Messou a toujours travaillé le bois. Il est à la fois bûcheron et sculpteur. Il abat toutes sortes d’arbres. Pour certains, il utilise la peau, l’écorce qu’il transforme en nattes. C’est une de ces nattes qui est accrochée à lui pour lui servir à la fois de lit et de pagne.
Dans l’équipe, il y a un homme d’une trentaine d’années, plus jeune que ce nouveau venu ; cet individu comprend parfaitement le dialecte de Messou oi Messou. Edouard servira d’intermédiaire entre le patron et Messou oi Messou. Il explique que l’intrus a besoin de voyager avec sa chienne et sa tortue.
« - Tout est arrangé. - Je viens avec mes compagnes ? - Oui. - Je leur ai dit que nous resterons ensemble toute notre vie. - Ne te fais plus de soucis pour elles. - Merci, commis. - Mon nom c’est Edouard. - Dédouard ? - E-douard ! - E-douard. - Oui, c’est bien. Si tu as besoin de quelque chose, tu me le dis et j’en parle au chef. - Merci beaucoup. Que Gnamien 5 te protège. »
Messou oi Messou fabrique des masques. Tout le pays a besoin de sa sculpture pour perpétuer et pérenniser la tradition. Les masques Goli qui peuplent les cérémonies sont ses œuvres.


Cela fait des années que Messou oi Messou n’est toujours pas retourné au village. Pendant qu’il prend le large, tout espoir de retour parmi les siens s’est éteint. Sa mère se sent dévorée par le temps. Elle n’a presque plus d’énergie pour faire face à l’existence, pour affronter le regard des oiseaux gendarmes qui, eux, ont dû voir partir son fils. Ils piaillent au-dessus de sa tête. Ils planent dans l’air comme son garçon dont elle n’a aucune nouvelle. Si au moins elle savait ce qu’il est devenu, cela lui donnerait un peu de souffle, ce souffle qui lui fait cruellement défaut. Quelle mère n’aurait pas de peine à nier l’existence de son enfant ? Elle est à bout de souffle et l’imagination la lâche en cours de pensée. Elle aurait tant voulu avoir cette pensée pour compagne, mais hélas ! La pensée se trouve aux côtés de Messou oi Messou. C’est elle qui est à la base de cette déchirure.
Messou oi Messou a pris neuf mois pour traverser la terre d’asile, le pays dans lequel des hommes ont trouvé un domicile à ses parents, à sa famille. Il n’a pas transmis son art. Les villageois sont confrontés à ce dilemme : les masques commencent à vieillir. S’ils ne trouvent pas une solution, c’est la fin d’une tradition qui se prépare. C’est la chronique d’une mort annoncée. Messou oi Messou est parti avec la tradition, avec la sagesse des Anciens. Les villageois ont beau réfléchir, aucune solution ne point à l’horizon. Ils sont abandonnés quels que soient les cas de figure, quelles que soient les éventualités. Ils finissent par se résigner. Pour ne pas précipiter la fin de la tradition, ils décident de suspendre l’exhibition des masques. Dans la case où ils sont logés, les villageois les accrochent aux murs. Ils visitent quotidiennement ces objets sacrés ; ce sont les esprits de leurs ancêtres. Ils les observent avec nostalgie, pensent aux temps où ces masques offraient la survie, l’espoir, la vie. Les voir fait penser à Messou oi Messou et non aux aïeux. Les masques leur renvoient l’image de Messou oi Messou. Ce dernier a maintenant quarante huit ans. Tous les masques ont au moins vingt ans. Désormais, ils rappelleront l’anniversaire de l’enfant du pays parti pour une destination inconnue. La vieillesse des masques correspond à celle de Messou à Messou. Ce sont ses œuvres et s’il est parti, ils ne peuvent l’envisager qu’à travers leur déchéance. C’est ainsi que dans leur pensée, Messou oi Messou et ces masques ne sont devenus qu’une même et indivisible personne.


Bon de Dieu, don de Dieu ! Quelle idée ! Des générations entières ont sacrifié la quête de leur combat. Elles se sont avouées vaincues. Vaincues de s’acharner contre le sort ; vaincues d’avoir encore affaire au destin. Elles ont enterré leur colère. Plutôt, elles l’ont mise en jachère sachant qu’un jour ou l’autre, des hommes naîtront : leurs descendants. Les hommes ne meurent pas ; ils partent pour revenir dans la descendance. De celle-ci jailliront les racines du mal, du passé.
Messou oi Messou n’a pas eu le temps de se convertir. Le destin lui-même l’a converti. Son arrière-grand-père, ce volcan, a brûlé le jeune homme. Apkouè, la montagne, a tout préparé, a entretenu le mystère, la fatalité. L’éruption a refait surface dans la personne de Messou oi Messou. Des générations de montagnes ont pris le temps de s’acclimater. Et naturellement, en héritant des pouvoirs ancestraux, Messou oi Messou fait sien d’un trésor appartenant à l’humanité. Relever, comprendre et vivre des itinéraires comme pour approcher le chemin de la galère ; le chemin des galères, celui que ses parents ont pris pour épouser la honte, l’humiliation, la répugnance. Des mets servis par des gens hautement généreux. Que de détours ! Que de parcours ! L’existence n’est faite que de ça ; que d’embûches. Et l’homme est toujours à l’image des itinéraires qu’il emprunte; des routes qui le conduisent vers d’autres horizons.
Des voix retentiront dans l’infini comme pour compatir et réparer des blessures infligées par d’autres. Des plaies béantes qu’ils se sont faites sans oser contester ; sans oser mourir. Dans leur cas, mieux vaut errer avec son corps que sacrifier son esprit. Contester c’est mourir. Mieux vaut donner à réfléchir qu’à contester. A réfléchir sur le pourquoi des générosités ; générosités pour eux, mais horreurs pour ceux qui ont subi, pour ceux qui errent. Pourquoi leur ont-ils fait ça ?


Le bateau part du port de San Pedro. Il fait escale au Togo, le temps de charger de nouveaux bois. Messou oi Messou est sollicité parce qu’il est robuste et parce qu’il soulève le bois comme s’il manipulait un objet léger. Dans le port togolais, Messou oi Messou s’arrange pour vendre quelques objets sacrés qu’il a fabriqués : talismans, amulettes et chapeaux parsemés de morceaux de miroir, d’ivoire et de cauris. Le Togo, c’est le pays des étoffes. Il est habillé en tenue moderne par le patron. Avec son nouveau sac, Messou oi Messou plie son chapeau fétiche, son habit à peau de cabri et les range au fond de la besace. Au-dessus, il place les fils, le kaolin et les cauris car il compte bien tuer le temps durant le voyage en fabriquant des amulettes et des talismans. Cette fois, lorsque le bateau quitte le Togo, Messou oi Messou n’attend plus qu’Edouard lui ouvre les yeux sur le monde de demain.


« - Donne-moi mon ballon ! - Non, si tu ne veux pas que je joue avec toi. - C’est à moi et je veux jouer seul. - Sorcier, prends ta boule d’or lance Molomolo. - De toute façon, tu seras toujours seul. Et c’est bien fait pour toi, sorcier enchaîne Popossou. - Je ne suis pas un sorcier. - Si, tu as même tué ton père. - Tu mens ! Baba est au champ. - Baba, Baba ! Blébou n’est pas ton père. Il est ton oncle. »
Messou oi Messou baisse la tête. Il arrive auprès de sa mère les larmes aux yeux.
« - Qu’est-ce qui t’arrive mon petit ? - Popossou dit que Baba est mon oncle et que j’ai tué mon père. - Ce n’est rien ! Assieds-toi mon garçon. Ne pleure plus. »
Comme une passation d’armes et de pouvoir, le fils regarde à son tour la mère pleurer, sangloter. Le drame vient du fait que Messou oi Messou ne connaît que son oncle Blébou ; il le considère comme son père. Ce dernier, furieux en apprenant la méchanceté faite à son neveu, a tenu à informer le père du polisson. L’affaire n’a pas été rendue publique car des excuses rapides ont été adressées à la mère de Messou oi Messou.
Pour protéger l’équilibre de Messou oi messou, Blébou a toujours cru bon de garder secrètes les raisons de la mort de son frère Messou qui lui ressemble tant : Blébou et Messou sont nés jumeaux. Ce n’est pas un hasard si le neveu s’appelle Messou oi Messou. En hommage à son père, le fils a porté son nom.
C’est lorsque les Blôfoués sont venus pour la deuxième fois que Messou a trouvé la mort sous les yeux des enfants et des femmes. Il a résisté et a servi d’exemple pour les autres. Ils l’ont tué pour avoir une totale adhésion à leurs violentes actions. Quand Apkouè parle d’un œuf cassé, il parle par image. Comment veut-il que ce gosse comprenne ce message ? Et ce secret de polichinelle court les coins et recoins du village.