LA BOHEME AU DEMI SIECLE NOUVELLE EDITION

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Description

berjane le bibliophile, Vidal de Montfort, le cancre devenu marchand de tableaux, Tallien et Salbert, artistes peintres, un appartement parisien sans confort... tels sont les personnages de ce roman savoureux qui, avec simplicité et stoïcisme, accueillent les bons et les mauvais moments de leur vie de bohème et célèbrent le bonheur de l'amitié et de l'amour de l'art.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 53
EAN13 9782296468467

Informations légales : prix de location à la page 0,0093€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LA BOHÈME AU DEMI-SIÈCLE

Reproductions de la couverture :
La déesse KUBABAde V. Tchernychev ;
Illustrations de P.F. Morvan

Directeur de publication : Michel Mazoyer
Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction
Trésorière : Christine Gaulme
Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro
Relations publiques : Annie Tchernychev, Sophie Garreau
Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard

Comité scientifique, série monde moderne,
monde contemporain
Jean-Michel Aymes (Université de Paris III), Antonio Barragan
(Université de Cordoue), Régis Boyer (Université de Paris
IVSorbonne), Claude Hélène Perrot, (Université de Paris
I-PanthéonSorbonne), Patrick Guelpa, (Université Charles de Gaulle-Lille 3),
Hugues Lebailly, (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), George
Martinowsky (Université Clermont II-Blaise Pascal), Paul Mirault
(Professeur de philosophie), Perez Rey (Université de Paris
IPanthéon-Sorbonne), Hélène Pignot (Université de Paris
I-PanthéonSorbonne), Olga Portuondo (Université d’Oriente), Annie
Tchernychev (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), Richard
Tholoniat (Université du Maine)

Ingénieur informatique
Patrick Habersack (macpaddy@free.fr)

Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud,
et de Vladimir Tchernychev

e
1 édition, éditionsSIC, 1957
Ce volume a été imprimé par
© Association KUBABA, Paris

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56450-3
EAN : 9782296564503

Collection KUBABA
Série Éclectique

Jacques GAULME

LA BOHÈME AU DEMI-SIÈCLE

Nouvelle édition

Illustrations de P. F. MORVAN

Association KUBABA, Université de Paris I,
Panthéon-Sorbonne
12, place du Panthéon 75231 Paris Cedex 05

L’Harmattan

Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/

Série Monde moderne, Monde contemporain
L’enseignement de l’Histoire en Russie, Annie Tchernychev
Le Lys, Poème marial islandais, Eysteinn Ásgrímsson,
présentation et traduction de Patrick Guelpa
Un homme de désirs : Einar Benediktsson,Patrick Guelpa
Toi qui écoutes, Jon Óskarde Régis Boyer, traduction
Les elfes des falaises, Einar Benediktsson,présentation et
traduction de Patrick Guelpa
Le Village Jón úr Vör, traduit de l’islandais et présenté par
Régis Boyer

Série Éclectique
Il faut reconstruire Carthage,Patrick Voisin
Arrobazze, le petit thon des mers, France Duhamel
Une saison russe, Annie Teyssier
Une initiation à la philosophie de Claude Tresmontant, Paul
Mirault
Sueurs ocres, Elie Lobermann
Les difficultés de l’anglais : la voix passive,Christian Banakas,
Les difficultés de l’anglais : les paronymes,Christian Banakas
Au-delà des mots, René Varennes

À Blanche, en forme de dédicace

Au pays, à Bizen’village, vous étiez déjà une grande personne
quand, tout gamin, j’allais en classe chez le père « Guerzillon ». Vous
étiez du bourg, ce qui, à mes yeux, augmentait votre prestige, car du
« Champ de la Croix », demeure de ma grand’mère, un long chemin me
séparait de l’Ecole. Cet isolement ne favorisait pas nos rencontres.
Aussi, chacune d’elles était un événement: avec la distinction de sa
silhouette, la jolie cousine que vous étiez incarnait le charme féminin. Je
goûtais en vous embrassant la douceur de votre peau. Vos mains
blanches et fines attestaient que vous étiez exempte de travaux
domestiques. Même un léger strabisme de l’œil gauche ajoutait à votre
séduction en vous donnant un je ne sais quoi de particulier. Et puis
vous vous trouviez à cette époque de la vie qui m’attirait le plus : Vous
étiez grande.
Les gens disaient que vous étiez toujours dans les livres et que vous
vous apprêtiez à partir pour la capitale.
Après qu’à mon tour j’eus quitté notre village, tandis que divers
séjours dans plusieurs villes de province me faisaient passer de l’enfance
à l’adolescence puis de l’adolescence à l’âge d’homme, nos rencontres
furent encore plus rares et ce n’est qu’au hasard des vacances, par un
écho dans la famille, que je fus mis au courant de votre réussite à Paris.
Enfin l’occasion de vous rencontrer à nouveau se présenta.
C’était au mariage de votre sœur cadette. La noce se faisait au
bourg, chez Barret. J’avais vingt-deux ans et vous étiez ma cavalière.
De cette journée j’ai gardé un autre souvenir. Vous aviez alors la
réputation d’une personne ayant acquis une excellente situation chez un
grand éditeur, situation qui vous donnait au village la considération à
laquelle ont droit l’instituteur et le curé. Physiquement, à votre
distinction naturelle, vous aviez joint le rayonnement que donne

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l’équilibre intellectuel. Votre air qui me parut froid cachait-il de la
réserve ?
Intellectuellement, je n’étais pas de taille et la différence d’âge était
trop grande pour que je vous apprécie librement. En dehors de mes
études, des problèmes futiles m’assaillaient et la timidité m’empêchait
d’en discuter avec vous. D’autre part, j’étais amoureux de Louise qui,
au bras de Pierre Fournier, faisait partie de la noce et j’étais plus pressé
de danser avec elle que de discuter avec vous. Tout compte fait, ce
jourlà, nos rapports ne dépassèrent pas les bornes de la politesse.
Quelque temps après, je m’établis à mon tour dans la capitale, où
par sa nouveauté, la vie parisienne impose au provincial des sentiments
multiples et des réactions imprévues. De vous en parler aujourd’hui
remplacera peut-être la conversation manquée de chez Barret car je sais
que vous avez subi ce même ensemble de difficultés et que ce même
ensemble de profits vous a réconfortée.
Rappelez-vous, Blanche, comme on est saisi les premiers jours par
cette invraisemblable activité, cette vie si séduisante aux gens de passage
pour lesquels Paris à l’air d’une fête continuelle. L’optimisme de la
jeunesse nous fait nous adapter rapidement au bruit des poubelles qu’on
ramasse de bonne heure, aux coups de frein des premiers autobus. On
sait vite traverser les rues calmement et circuler avec aisance sur les
différentes lignes de métro. Téléphoner d’une cabine à l’automatique
devient un jeu. Et puis c’est amusant de déjeuner dans les prix fixes au
gré de sa fantaisie. Cela change du confort discipliné de la table
familiale.
Viennent les difficultés: Bientôt l’impression de solitude remplace
celle de la liberté. Ce n’est pas aussi facile qu’on pensait: il faut
comprendre. Il faut réagir vite.
On s’affole: Gare à la tentation du retour, gare aux lettres des
mamans éplorées qui vous répètent qu’après tout, il y a près d’elles un
présent paisible avec un avenir bien certain.
Comme on a un peu de caractère, on tient le coup, on mange au
même restaurant. On fait peu à peu connaissance. Les années passent,
la situation s’améliore et les liens spirituels qui vous unissent à des amis
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solides vous paraissent plus importants que ceux du sang. Déjà, vous
souriez au souvenir de vos débuts et de ces gens qui vous reçoivent avec
politesse, parfois avec déférence, et terminent toujours l’entretien en vous
demandant aimablement de laisser votre adresse.
Bien sûr, vous ne saviez pas que Paris, c’est aussi un monde de
petites communautés presque imperméables.
Mais tous les mauvais moments sont loin. On peut désormais se
consacrer à cette activité dont la vocation fut ressentie au village. On
s’est fait sur l’art, notre raison d’exister, une idée plus simple, plus vive,
plus fidèle. Et au pays, durant les vacances, comme on goûte mieux le
rythme d’un paysage, la structure d’une rose, le dessin d’une feuille.
Comme on sait mieux reconnaître spontanément la véritable valeur du
rustique. Comme on apprécie son village d’un regard plus sincère.
Voyez, Blanche, comme on l’aime mieux, comme vous êtes mieux
dans cette terre du nouveau cimetière que dans celle d’une nécropole
parisienne où l’on peine tant à retrouver ses amis. Ici, dans la douceur
du temps, votre esprit semble s’exhaler comme l’éclat insaisissable des
gouttes de rosée. De votre tombe par-dessus le mur d’enceinte, on voit des
prés avec des arbres et des animaux blancs à la vie sereine.
Hélas vous ne pouvez me répondre, puisque de l’être que j’ai
admiré, il ne reste qu’une inscription sur la pierre.
Votre vie n’a pas été longue, pourtant comme vous l’aimiez! Il a
fallu les derniers jours, la dernière visite, pour que vous me disiez que
« ça n’allait pas ». Quelle souffrance a forcé cet aveu, de vous qui aviez
lutté tant d’années contre ce mal implacable et avec quelle étonnante
confiance. Ce n’est qu’avec le temps qui passe que je réalise votre mort,
car, au début, trompé comme beaucoup de vos proches, je pensais que
pour vous c’était une délivrance.
Avais-je donc oublié l’exemple que vous fûtes ? Avais-je donc oublié
que tant de fois, enfant, j’avais dit: «Quand je serai grand comme
elle ? ».
Non, Blanche, car votre tombe, votre belle tombe de famille dont
vous occupez la première place, avec sa simple bordure de granit et ses
fleurs piquées dans la terre, reste pour moi un lieu reposant où l’on aime
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méditer sur les choses à venir après les choses anciennes. Près d’elles et
comme en rêve, les images de ma jeunesse et de mes luttes me sont
apparues. Du rêve, elles possédaient le désordre significatif, et ce pouvoir
de classer les événements selon leur importance et non pas forcément
selon leur chronologie. J’aurais trahi la vérité en racontant ces années de
ma vie autrement qu’elles revinrent à ma mémoire.
Et c’est bien le miracle fécondant de la mort dans un lieu si sévère.

Bizen’ville, le...

I

Bizen’ville et alentour

Bizen’ville était un lieu où le rationalisme des
architectures bétonnées se mélangeait à la fantaisie du style bicoque.
Bizen’ville était en bordure d’un boulevard où trois files
de voitures pouvaient circuler dans chaque sens, où les
ambulances luttaient de vitesse avec police-secours.
Cet îlot insalubre, avec ses impasses, ses coupe-gorges,
ses poutres barrant les chemins pour étayer les immeubles
vétustes, formait l’un des angles de la place triangulaire dont
le boulevard était la base.
Toute la vie de Bizen’ville allait buter contre ce triangle
auquel il ne manquait que l’œil de Dieu. Son sommet était
occupé par le havre de grâce de Bizen’ville : la boutique de
Fernand Vidal de Montfort, marchand de tableaux.
Ce local commercial à un étage — trois fenêtres
audessus de la vitrine — appuyé contre un building, trônait
comme une vespasienne.
C’était, comme elle, un lieu de commodités où l’on allait
se réconforter en attendant un client problématique. C’était
la voix du peintre, le carreau du temple de l’artiste.
A gauche de la galerie, l’entrée d’un coupe-gorge menait
aux parterres chétifs de ce que l’on nommait l’Annexe, une
sorte de jardin où des ateliers de bois et de torchis abritaient
de temps à autre des peintres comme Tallien ou Berjane. A
défaut, on y voyait des acteurs d’avant-garde ou des
aventuriers sans grade.

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A droite, un immeuble de six étages aux murs blancs
abritait des familles nombreuses et une artillerie de
lancepierres.
Entre les deux, le building alignait ses rangées de fenêtres.
Le peintre Salbert et moi demeurions dans cet immeuble
uniquement composé d’ateliers d’artistes dont le luxe et le
confort diminuaient au fur et à mesure que l’on s’élevait. La
plupart des locataires était d’une profession différente de la
nôtre, Salbert et moi constituant l’exception.
Devant sa façade triste et sale — ô poésie du ciment —
dans son hall immense aux résonnances sinistres — surtout
si l’on portait des chaussures ferrées — dans ses escaliers
inachevés, familiers aux descentes de police, on se sentait
écrasé comme par l’annonce d’un avenir impitoyable.
Salbert demeurait au troisième, catégorie luxe avec loggia
décorative, chauffage central, bains et ascenseur, lequel
s’arrêtait au cinquième. Il me restait donc cent douze
marches pour monter le charbon au paradis de Bizen’ville.
Je dominais le quartier d’un petit balcon qui se trouvait
juste au-dessus de la galerie de Fernand Vidal de Montfort.
De cet observatoire demi-circulaire où il y avait place pour
une personne, Tallien réussissait à faire descendre un fil à
plomb dans la cheminée du marchand de tableaux.
Les hivers étaient durs, le charbon rare, lourd, cher; les
étés étaient insupportables, si près du toit à grenier perdu.
Pour lutter contre le froid, je plaçais mon lit dans le
vestibule, réduisant ainsi d’une manière considérable le
volume d’air à réchauffer de mon haleine.
Les saisons intermédiaires étaient agréables. Entourée de
ciel, ma solitude dominait la ville et me donnait envie de
peindre des oiseaux qui me rappelaient mon pays. C’est
pourquoi sur la porte d’entrée, une pancarte disait qu’on était
à Bizen’ville, en souvenir de mon village natal.

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J’avais loué ces locaux à une époque où le logement était
facile. Je disposais d’un grand studio, plus bas de plafond
que celui de Salbert — au-dessus du cinquième, on avait
réduit toutes les dimensions — de deux chambres, d’une
cuisine et d’une entrée.
A mon arrivée, c’était neuf, c’était propre. Mais c’était
vide, et lorsque l’on arrive de l’hôtel on a tout juste une
malle, quelques valises et un attirail d’artiste-peintre.
C’était nécessairement insuffisant.
Par bonheur, Bizen’village me vint en aide et m’expédia
un lit-cage de mille neuf cent dix, un réchaud électrique à
plaque datant des premiers âges de l’électricité, ainsi qu’une
casserole d’aluminium plus moderne mais usagée. Un disque
de douze centimètres de diamètre, très épais, servait de
plaque chauffante. Emaillé de vert sombre, avec son manche
de buis terminé par un anneau nickelé servant à le suspendre
au repos, il représentait à l’époque de son lancement le
maximum de luxe en la matière.
Malheureusement, il fallait une demi-heure pour boire
une tasse de café. Par contre, la plaque une fois chaude, on
pouvait faire bouillir le linge en plaçant des cales autour du
réchaud pour équilibrer la lessiveuse.
Le lit fit un voyage mouvementé. Un commissionnaire en
le conduisant de Bizen’village à la gare la plus proche fut tué
sur la route avec l’âne qui tirait la voiture. Seul le lit fut
épargné. Ce déplorable accident m’obligea à coucher quelque
temps chez les uns et les autres.
Finalement, ayant pu emménager, je songeai à faire des
invitations après avoir acheté une demi-douzaine de verres.
Le hasard se chargea de précipiter les événements. Ayant
rencontré deux amies, je décidai de pendre la crémaillère sur
le champ.

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Il manquait des assiettes ? Le marchand de vaisselle était
au coin de la rue.
La table serait dressée sur une planche à dessin posée sur
la malle, et le lit servirait de siège : trois personnes pouvaient
facilement s’y asseoir, trois et même quatre. Quatre
personnes ? Si j’invitais Berjane ?
Le hasard ne chômant pas, je rencontrai le Solognot,
bibliophile averti, par suite d’une chance qui ne tint qu’à un
dixième de seconde. J’étais dans le métro. Le coup de sifflet
du départ était donné lorsque, soudain, je vis passer à portée
de ma main ce vieux camarade, un livre ancien sous le bras.
Avant que les portes du wagon se referment, j’eus le temps
de saisir mon libraire par une manche et de le tirer à moi.
Nous ne nous étions pas vus depuis un an: c’était un
provincial. Il devint le cinquième invité.
Le lendemain, je me hâtai donc en sortant de l’atelier de
décors de théâtre où je travaillais.
J’avais du vin et du fromage. Avec des légumes cuits, de
la viande, de la moutarde et des fruits, je pourrai nourrir mes
invités. Et pour corser le menu, il me suffirait d’ajouter du
pain, des sardines et de la charcuterie.
Avant tout, je devais installer la prise de courant de mon
réchaud que j’allais utiliser pour la première fois. Pourvu
qu’il marche !
Je ne pris que le temps d’acheter du fil électrique et de
grimper quatre à quatre mes cent douze marches au-dessus
de l’ascenseur.
« Ainsi,pensais-je, pendant que la plaque s’échauffera, je
redescendrai faire mes achats de victuailles: les nuits
d’octobre tombent vite et l’heure du dîner approche. »
Dans la fièvre, le cœur battant, je préparais les fils. Dans
ma précipitation, j’éprouvais des difficultés à faire passer
dans les trous de la douille les petits brins de cuivre. La

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recherche d’une vis tombée à terre me donna des tics
nerveux et me fit jurer.
Enfin ce fut prêt. J’enfonçai la prise mâle dans la prise
femelle. Clac! Un court-circuit... Plus de lumière dans la
cuisine, ni dans l’entrée. Rien nulle part. Les plombs du
compteur avaient sauté.
A cause de l’heure tardive, il ne fallait pas songer à faire
appel à la Compagnie, seule qualifiée pour réparer les dégâts.
Quelle malchance. Et mes gens qui, mis à part Berjane,
étaient assez collet-monté.
Ma réputation était en jeu !
Une seule solution : remettre la visite de l’atelier et dîner
au restaurant.
Je descendis dans la rue pour éviter une ascension inutile
à mes invités.
Après les demoiselles, qui prirent les choses du bon côté,
arriva le Solognot portant une livre de charcuterie.
Au récit de ma mésaventure, en levant les bras au ciel, il
exprima le désir de jeter un coup d’œil sur ce fameux local.
— J’ai une lampe de poche, ordonna-t-il.
Nous prîmes donc l’ascenseur et les cent douze marches.
Avec sa lampe, le Solognot remarqua beaucoup de
choses. Il remarqua qu’il n’y avait rien à manger. La petitesse
du réchaud le frappa. Celle de la casserole l’étonna. Il fut
horrifié quand il s’aperçut qu’il n’y avait ni assiettes, ni
fourchettes. Pas de chaises, pas de couteaux.
Bien qu’ayant dirigé le faisceau de la lampe sur le vin et le
fromage, la remontrance fut sévère. Tout le monde s’en mêla
et fit haro sur le baudet. Je ne pus faire admettre la pureté de
mes intentions; de telle sorte qu’au restaurant ils me
laissèrent tout payer sans un mot de reconnaissance. Ils me
reprochèrent même que la servante fût borgne et la clientèle
peu attirante !
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