LA DAME DE SAGNE
245 pages
Français

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LA DAME DE SAGNE

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Description

" Si Anna, Béatrice et Clairette, que nous désignerons par A, B, C, vont représenter les sommets d'un triangle, le cheminement logique entre le point de départ et le point d'arrivée pour situer leur persécuteur passe par un quadrilatère, mais trouver la Diagonale du Fou pouvait aussi être tenu pour un traquenard. "A l'entendre, il me vint à l'esprit que tout problème peut être représenté par un puzzle. Or, si les pièces du jeu s'assemblaient parfaitement, l'image finale n'en demeurait pas moins élusive…

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 67
EAN13 9782296465435
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Dame de Sagne
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55203-6
EAN : 9782296552036

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Balbuzard


La Dame de Sagne


nouvelles


L’Harmattan
AVERTISSEMENT
On pourrait s’étonner des troublantes répétitions obsédant les écrits réunis sous le titre La Dame de Sagne. Certains thèmes se prêtent, subdivisés, à des jeux de miroir, d’où concordances et variations.
Chez Alexander Éditeur, je fus témoin de scènes peu banales entre lui et son lecteur Joseph Albert. Il me sembla opportun d’ajouter un épilogue à ces textes que, précisément, Joseph Albert recommandait à l’Editeur tout en s’interrogeant sur les rapports possibles entre leurs présumés auteurs.
À l’entendre, il me vint à l’esprit que tout problème peut être représenté par un puzzle. Or, si les pièces du jeu s’assemblaient parfaitement, l’image finale n’en demeurait pas moins élusive.

UN ITINÉRAIRE : DE NAPLES À POMPÉI
G râce à l’intervention du petit D r Mikeli, je ne subirai pas la présence encombrante d’un guide.

Journée offerte à l’ingrate qui lui échappe et fait la sourde oreille. Rien à craindre, il ne la suivra pas , gêné d’être vu à côté d’elle sans pouvoir l’atteindre vraiment , publiquement.
Elle apprécie la solitude, la fine pluie ponctuée de soleil.

Devant moi, la via Marina débouche sur le Forum.
La vision est grandiose, mais l’éternité qu’on lui confère n’est qu’illustration. Mon indifférence blasphème.

« La cuirasse a toutes les caractéristiques du piège » avait déclaré monsieur Mikeli. Elle ne prétend pas qu’il ait eu tort. Simplement, elle regarde, à travers le rideau, derrière un édifice, sur la pointe d’un clocher la nuit s’empaler.
Bien sûr, elle le déteste, pour sa patience inimitable de chat, pour l’avoir surpris à roter, vautré dans son fauteuil. Curieusement, elle avait même jalousé un sourire féminin, richement encadré au-dessus du piano, près de l’estampe d’Hokusai qui n’évoque plus pour elle les huit portes pénétrées par la langue de feu, ni les cinq jours et cinq nuits d’orgasmes telluriques.
Aujourd’hui, elle préfère errer, quitte à ne surprendre qu’un détail qui la comblerait d’un bonheur léger, comme un semifreddo, un gelato de la Piazza San Domenico Maggiore ou la sfogliatella goûtée chez Pintauro au coin du vico d’Afflitto.

De l’arc de Tibère à celui de Caligula, un tronçon de rue, excroissance du Forum que dissimule le silence. Je quitte le Capitole déserté par la triade des dieux. Via degli Augustali : d’un trottoir à l’autre, des ombres portées s’accroupissent et s’allongent. Des touffes de mauvaises herbes entre les pavés gracieusement se faufilent. Via di Mercurio, « cave canem » : maison de Paquius Proculus. Je m’attarde à droite de l’atrium devant une mosaïque d’animaux et compte dans l’exèdre sept squelettes d’enfants.

Assise au bord de la baignoire , dans les Thermes de Stabies, elle imagine gitons et vieillards se préparant pour le cérémonial ludique de leurs ablutions , nudités voilées par des vapeurs concentriques que déchirent et recousent des courants d’air chaud.
Il avait dit : « Tu seras la sœur de la grecque Aegle, de Maria la juive , de l’orientale Smyra. Dans cette maison de jeu , quatre phallus président au hasard du dé jeté. Tu me verras comme eux. Dressé en toi , prisonnière jusqu’au bout de ma queue. » Elle se souvient, un incommensurable dégoût lui balaie le cœur.
Au numéro un du vicolo dei Vettii : la maison dei Vettii. À droite du vestibule, l’érection triomphante de Priape. Une expression de sphinx l’embellit, le temps d’un souvenir. « Je ferais bien de ne plus y penser. » Sur les murs, les dieux ne lui sont pas étrangers. Elle note avec satisfaction qu’elle ne les a pas oubliés.
Il avait dit : « À côté de la maison dei Vettii, la maison des Amours dorés. Dans le tablinum, ma chérie, Pâris et Hélène obéissent à l’amour. » Sa langue bifide monstrueusement allongée.

L’écho inquiet de mes pas percute les murs des chambres à coucher, les cubiculae fleuries de la maison du Verger.
Une fontaine charme la demeure de Loreius Tiburtinus, prêtre d’Isis. Bien que dénigré par la médiocrité de l’image, le suicide de Pyrame et Thisbé insinue : désobéissance.
À l’angle du vico del Lupanar, une maison du même nom. Un crissement de feuilles mortes. Je me retourne. Des peintures suggestives disparaissent sous des graffitis obscènes.
À gauche de la via Fortuna, l’heure conquise par la Bataille d’Alexandre , midi prisonnier sur un cadran solaire, tandis qu’un moineau fiente sur la joue arrondie d’un faune qui me fait signe.

Au carrefour d’Orphée , de l’ouest à l’est de la via Nola, du nord au sud de la via Stabia, le poète la devine , la conduit , indéchiffrable et forte.
Un chemin sauvagement fleuri prélude à l’initiation de la villa des Mystères. Il signor Mikeli avait reconnu une parenté entre le moulage de la jeune fille découverte sous la cendre et la vierge de la fresque qui , d’un large geste d’effroi ’ tentait d’échapper au rite obligé.
À son tour, elle perçoit une similitude entre elle et l’initiée. Elle sourit et ne réprouve plus le souvenir des lèvres zélées, habiles à l’étonner.

Derrière moi, la végétation qui repère les failles explose sans scrupule dans un enchevêtrement heureux.
Ce soir Naples est désert. Un vent d’égout s’enthousiasme, divulgue la poussière, soulève, étreint les papiers gras. D’où vient l’anomalie ?
Personne sur les terrasses. À l’intérieur des trattorie de la Piazza Garibaldi, aucun client à table. J’entre chez Pipo. La nappe n’est pas blanche : tachée sous la carafe d’eau. Le garçon en fraude me dévisage, sans vouloir me servir. Je m’impatiente, ma main furieuse s’acharne sur le pain. Je me lève et renverse ma chaise. Derrière une porte deux voix qui ne s’accordent pas. Non capisco niente. Je me rassieds, hurlant n’importe quoi mais n’ameute personne. Quelque chose d’avarié dans l’air frôle mon épaule. J’ai soif, envie de pleurer. Il eût suffi de ne pas revenir. De ne pas quitter si vite Pompéi. Dormir là-bas au sein de la maison de Loreius Tiburtinus. Je me résigne, prends en patience la situation. Enfin, le garçon d’âge variable se dirige vers moi, s’incline, murmure à mon oreille : « Le choléra, madame », un je ne sais quoi de triomphant dans le regard.
Quelqu’un m’attend, que je ne veux pas voir.

Elle le soupçonne au bord d’une crise de nerfs, son petit pied grincheux battant la mesure.

De Fuorigrotta à Tribulani, de l’hémicycle Piazza Plebiscito à Cavour, de Posilippo à Simone Martini, les heures se croisent et bifurquent. Un chien jaune m’adopte via Carbonara, je voudrais le suivre mais il ne va nulle part.
Piazza Capuana. Un garçon me voit, ses compagnons arrivent, chacun de m’agripper, de me vendre l’objet de son larcin : des œufs peints de Hongrie, des fémurs, un crâne volé à la façade des Âmes du Purgatoire, un caducée tressé, le détail d’un dessin de Lorenzo di Credi, un ex-voto du jardin d’Éden, des feuilles desséchées d’un palmier de Thaïlande, un fragment de mosaïque d’une mosquée d’Ispahan, une pierre noire du Vésuve, deux angelots rares, mi-faïence, mi-biscuit, de mauvaises copies de mauvais tableaux, un mouchoir taché du sang de San Geromio. Je les repousse, distribue la monnaie. Comment leur échapper ? Le corniaud comprend et montre les dents. S’arrachant de mes poches, les enfants s’éparpillent. Un femminielo brasse les chiffres de la tummulella. Sa robe usée soupire : « M’épouserez-vous ? »

Elle retourne sur ses pas , exténue le pavé. Des persiennes se ferment, heurtent des rires furtifs , des voix furibardes. Elle voudrait dormir.
Deux rousses bruyamment fardées, deux filles vêtues avec tant d’outrance et de légèreté vont et viennent autour de la Guglia, l’innommable Immacolata.
« Entre la chaste nudité de Santa Chiara et la bordélique Gesù Nuovo, pas d’hésitation en ce qui me concerne », s’était esclaffé il signor Mikeli. « À droite du vico San Domenico, prends la via Francesco De Sanctis, ne manque pas de te pencher au-dessus de l’imbécile sourire voilé du Christ de Sanmartino. Va ensuite largo Donnaregina. Dans la chapelle Loffredo, tu trouveras " l’athénien ", mon valet Yannis, Michel-Angelo pour les dames, ce précieux crétin, ce cher instigateur de mon amour pour toi.

Il m’avait dit cela, évoquant les noms ruinés de Maddaloni, Carafa della Spina-Spanolo, San Felice, Serra di Cassano, Matelone, Trabuco, décortiquant l’histoire dédorée dei bellissimi palazzi dans lesquels fleurissent aujourd’hui d’étranges et insolents métiers.

Elle affirme avoir entrevu ce Pulcinella de Mikeli grandir d’émotion en parcourant du bec ces cours intérieures d’où surgissent les escaliers sanféliciens.

M’a-t-il dit quelque chose que je n’entendis pas ?

Le chien qui l’a suivie galerie Umberto I hésite et l’abandonne. Un sentiment d’irréparable l’envahit. Surgit un chat , culotté de dentelles et coiffé d’un bonnet tricoté. L’apparition la révolte , sa marche déréglée , un instant suspendue , reprend, du quartier espagnol à Capodimonte , retour via Roma, corso Vittorio Emanuele.
Elle voudrait s’accouder. Elle sait que plus rien n’est vérifiable. Au milieu de la rue brûlent des feux, d’actives silhouettes les gavent de cageots.

Une vieille me hèle, me saisit au poignet, murmure le nom d’un saint entre d’amers chicots. Encastrée dans la nuit, sa voix module : « San Genario. »
À présent, taciturne, le vent mouche la morve des trottoirs. Sans repère, vaincus, mes pieds se détachent du sol. Je lévite au-dessus des caniveaux où stagnent des eaux de vaisselle, des détritus, des immondices. Des rats crevés s’y décomposent, l’œil doux et triste, comme leurs frères de Bruges et d’Amsterdam.
Enfin je reconnais la façade lézardée, ornementée d’imprévisibles moisissures, de la pension Esperanza, à trente-six minutes à pied de la demeure du comte Teo-Carlo de Bronzino-Mikeli-l’Insomniaque. Au rez-de-chaussée de la maison voisine, yeux grand ouverts, un mort est assis sur son lit, un passif chapelet entre ses doigts décharnés. Quatre cierges sur une chaise dilapident leur pâle flamme. Entre ces murs résignés, un héritage de solitude accumulée.
Enfin je plonge, bienheureuse, dans la vague du lit.

Elle dort, acharnée à dormir. Le jour bruyant progresse à sa fenêtre.
Elle rêve : un interminable jardin l’ accompagne. Sur la colline ouest , l’arbre monumental de la vie et de la connaissance. « Son unique fruit illumine tout. » La multiplication de ses branches évoque la Bête feuillue qui , amicalement , lui renifle le flanc.
Trois lettres impénétrables bordées de bibliothèques contournent une falaise , s’étagent en gradins.
Une main la conduit , la hisse au faîte du sycomore. Quelqu’un dit : « Je sais ! » Elle s’entend lui répondre , dans une langue quelle ignore , une phrase vitale l’éloignant du danger. Un cri la réveille , la précipite ailleurs où tout se dégrade. Elle saisit deux oreilles , elle se penche. Mikeli furieux , sur le dos au milieu des décombres : « Traînée ! Tu me le revaudras. »

Sans frapper, la signora m’apporte le petit déjeuner. Je suis sa ragazza , ses joues olivâtres se teintent d’émotion. « Un signore è venuto per lei. » Elle me tend l’enveloppe. « L’athénien » sans doute, qui m’a suivie, qui me suivra partout. Madame Berganza sourit, maternellement disposée à me conseiller. Je la devine vénale sous son masque de Parque.

Midi, le long du Spaccanapoli d’un vicolo à l’autre , se perd au cœur de Naples.
« Une Madone acéphale prie pour eux. » Voilà ce qu’elle entend – murmure soufré de la Solfatare – ce qu’elle croit entendre.

La peur m’assaille. Fuir, fuir le larbin du signor Mikeli, ce fou jubilant comme un menteur déniché de la Piedigrotta. « Anna Grodek, fille de Martha Kremnitz, petite-fille de Joannes Spiro, tu me fais courir. » La brute de Jessé m’a devancée. « Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie » cite le malabar du malin Mikeli. Sa voix chaude me dissuade d’échapper. S’il évoque Nerval, c’est que j’aime Nerval. Fils de rabatteur ! Je la connais, la trouble passion de son dévouement pour son tyran-alter-ego. « Viens, me dit-il, jouir dans la maison de la via Fuorigrotta, à moins que tu ne préfères l’alcôve levantine de la Pignasecca. »
Heureusement Fiore est là, à droite du vico San Filippo e Giacomo, sœur détestée de madame Berganza. Elle me devine en danger, retient l’adversaire d’un ongle draconien.
De la via Benetto Croce ma course reprend. Un grain de sable et le ciel s’obscurcit. Serait-ce coutume de « voir Naples et mourir » ?

Sur une place du quartier chinois de Stella , on s’empresse pour la voir s’exhiber , le ventre dénudé.

Voilà où j’en suis, où mon errance aboutit. Dix alènes me perforent, un bourdonnement irascible d’insectes m’écarte les cuisses. Des colibris d’un trait s’envolent de mon sexe.
« Strega ! » hurle le nain, « je t’ai enfin trouvée. »

… Certains prétendent qu’il s’agit d’un miracle. Que le Petit Rubis franchit d’un seul coup d’aile le Golfe du Mexique. Qu’ils sont des milliers à jaillir de la sainte. Qu’on les voit de bonne heure survoler le Castell dell’Ovo, Pozzuoli et les Champs Phlégréens…
« L’attaque de ces minuscules voiliers », répète l’ornithologue aux touristes étonnés , « est vraiment d’une incroyable audace. »
UNE AFFAIRE PRIVÉE
L a question principale d’Alexei Fiodorovitch tournait autour du labyrinthe : une fois dedans, que faire pour en sortir ? À l’entendre, seule une volonté farouche mettait un terme à ces dédales.
Dans son coin, cramoisie mais encore belle, Irina Versilova princesse Dolgorouki répondit :
Aucune volonté n’en est jamais venue à bout. On trouve la sortie ainsi qu’une aiguille, la tête ailleurs, sans plus y penser, Alexei Fiodorovitch.
Kirillov, corrigea-t-il.
Athanasius Pernath ! s’écria le nouvel arrivant.
Non mon cher, vous n’y êtes pas. Dès aujourd’hui, appelez-moi Édouard.
Pourquoi pas « Capitaine Achab » ou « Baron de Charlus », lui avais-je une fois demandé alors que, rêveur, il songeait au saint nom de Jean de la Croix.
Constantin Psarophaghis cherchait où et comment s’asseoir, fit demi-tour, revint sur ses pas, atteignit la porte et lança :
Vanitas vanitatum.
Un fou, murmura Irina Versilova.
Il veut dire… J’hésitais. Il veut dire qu’il n’y a rien à dire.
Je ne suis pas de cet avis, absolument pas, la parole nous assure… nous assure… de n’être jamais seul. La princesse Dolgorouki n’alla pas au-delà de cet axiome. Elle s’y cramponna et sembla escalader un pan rocheux si abrupt que chacun de nous la regarda, saisi de vertige.
Le silence aussitôt s’empara du salon, venimeux, anonyme.
Derrière moi, un ricanement. Je me préparai au pire. Il arriva, différemment que prévu…

La suite , en vrac , devient illisible. Pourtant , qui d’autre aurait eu accès aux furtives pages de mon journal dont je n’identifie plus l’écriture ?

Irina Versilova nous surprit…

Avec plus d’attention , je reconnais ma main précipitée , ces lignes en collision , lettres à demi échouées au sommet des virgules.
Me remémorer ce quatorze février , chacun bouclé dans son histoire , soirée fatidique où Irina n’eut d’yeux que pour Edouard, le plus doué, il est vrai, à paraître celui qu’on désire voir.

Irina Versilova nous surprit une fois de plus, s’évertuant…

Que vais-je inventer ? Irina jamais ne s’évertuait. Tout allait de soi. Sa perspicacité axée sur de surprenantes certitudes que je serais bien en peine de mettre en perspective devant son ineffable candeur, comme l’affirmait le rouge rouge de ses lèvres. Mais laissons cela.

Saviez-vous, dit-elle, que pas plus tard que ce vingt-quatre décembre, alors qu’autour de la table vous réveillonniez en famille, je franchissais le cap glacé de la vieille ville, prenant le large pour m’aventurer dans les anfractuosités d’une fête foraine ?
Irina se perdait dans d’innombrables détails, si bien qu’il devenait possible de l’imaginer amicale avec ce tout-venant négligé et hargneux des quartiers nord extorqués des basses vallées, fascinée par l’objet passé de mains en mains en retrait des sauvages baraquements, s’en réjouissant du coin de l’œil, vaguement effrayée.
Le clou, dira-t-elle hésitante, comme à regret, nous jugeant inaptes à la comprendre, sera toujours pour moi le tapis volant : imparable, sa position périphérique mais surélevée lui donnait la priorité. Simplement il fallait deviner dans le scintillement aigu des ampoules qu’on était arrivé au meilleur de la fête. Un vieux rêve d’enfance vissé au-dessus de l’emblématique figure d’Orion.
Un malaise tangible nous avait, je me souviens, frôlés. Retranchée à l’intérieur de son récit brusquement vidé sous l’effet d’un doute, Irina disparut l’espace d’une seconde interminable. Une modification imperceptible dans ses manières me peina, me fit douter à mon tour de la véracité, de l’intérêt de son histoire. Edouard souriait effrontément de la voir ainsi nager, excentrique et malheureuse.
C’est connu, Irina ne fera que squatter les anecdotes d’autrui.
Suivant de près votre exemple, avais-je rétorqué.
Edouard, je veux dire Athanasius Pernath, ne réagit pas, fidèle à son rôle : une énigme depuis la nuit des temps.
Ressaisie, Irina poursuivit.
Le tapis volant, répéta-t-elle. Et comme enivrée : Je vois encore cette blonde déhanchée, de dos, négligemment vêtue d’un jean, suivre de la tête le monumental va-et-vient de la balançoire. Un instant d’inattention et la méprise m’enchanta.
La princesse n’en venait pas au fait, louvoyait puis, brusquement, d’une voix impérative, brandit sa remarquable méprise :
La blonde, eh bien, la blonde… » Perplexe, chacun de nous regardait son voisin, « vous ne devinerez jamais, la blonde n’était autre que le forain. » Intrigué par l’immobilité de notre amie, « son regard plongea vers moi comme cherchant au fond d’un puits. »
Irina, envahie par le souvenir, se tut devant un ensemble d’images, inaccessibles à notre oreille, que seule sa passion sauvait de l’indifférence.
Alexei Fiodorovitch toussa. L’évidence d’une complicité entre eux anéantit mon espérance. Je vis mes illusions sous tous les angles, souffris et m’observai souffrir. À leur côté mon nom pâlit, se rétracta, me devint étranger.

Le surlendemain , un télégramme d’Irina ne comprenant pas la raison subite de mon congé, soulignait qu’aucune raison ne justifiait la rupture d’une « si fraternelle relation ». Fraternelle ! La garce…
Réjoui d’avance, le voyeur en moi s’enflammait à la pensée de virtuels conflits qui me confondraient avec les ombres voraces des jaloux. Jalousie vite repérable pour une perspicacité aussi prompte que celle d’Alexei Fiodorovitch. Détestable et malin , toujours à la hauteur de ses excès , de la débauche à l’ascétisme, tel était Edouard, le préféré de ma bien-aimée Irina Versilova.
C’est pourquoi tout m’incitait à reprendre la plume pour compléter le mythique abécédaire tissé jusqu’alors par d’obscures générations , lettres imprévisibles en forme de citations.
Au comble de ma solitude, dans l’insignifiance quotidienne , le message d’Irina m’atteignit enfin. Son expérience inimitable ne m’étonna pas outre mesure.

Vendredi 19 septembre
Mon cher Paul,
Aucune nouvelle de vous jusqu’à hier, où Dora m’apprit votre départ. Quelle idée, Naples ! Pourquoi pas Rome, Sienne ou Florence ? Déroutant, je vous reconnais bien là.
Pour ma part, je ne vous surprendrai pas en vous disant que franchir cette enceinte de parisianisme s’imposait après une année de sédentarité. J’envisageai le dépaysement des Iles Fortunées.
La nature volcanique d’un paysage m’a toujours réjouie, aussi l’évocation des îles de Fuerteventura calcinées par les soleils et les vents sahariens, de Lanzarote dardée de ses trois cents cônes volcaniques, de ces excursions à dos de chameau jusqu’aux Montañas de Fuego, m’a poussée à m’embarquer le 21 juin sur un bateau de la compagnie Trasmediterranea en direction du fameux Pic de Teide.
Départ de Barcelone. De nombreuses péripéties ponctuèrent ces interminables journées de calme plat que je me réserve de vous détailler de vive voix. Mais pour l’heure, ce que je tiens à vous confier, mon seul ami, est si risqué que…
Je vous entends : « Allez au fait, on avisera après. » J’exagère toujours, direz-vous, cependant pas plus que cette nature aux excessifs et successifs aspects que sublime d’emblée le regard.
Première escale : Lanzarote, à 85 miles de Las Palmas, où je choisis de m’installer à proximité de la végétation tropicale. Seul inconvénient à ce séjour, l’impossibilité de me soustraire aux vents alizés soufflant sur l’archipel.
La Trasmediterranea assurant régulièrement les relations maritimes entre les îles, j’embarquai donc au plus vite pour Las Palmas, remettant à plus tard l’exploration des vierges et violents sites volcaniques.
Nous naviguions depuis trois heures dans des conditions météorologiques tout à fait favorables, petits groupes de bonne compagnie passant le temps à épiloguer sur les infatigables arguments du « fils d’Amots », quand le monstre apparut derrière le hublot. Naïveté de me convaincre de n’être qu’une simple spectatrice. Je réalisai le danger, lorsqu’une élégante passagère gracieusement libéra le verrou, se dirigea vers moi, retira son chapeau, se révéla tel qu’il était : viril, son corps lourd réglant ma respiration au rythme de la sienne. Collée à sa poitrine, je l’interrogeai : « Qui suis-je ? À quel organe génital puis-je prétendre ? » Un cri épouvantable, une patte griffue, j’eus l’intuition subite qu’une démultiplication de tissus organiques agissant indépendamment les uns des autres étaient dissimulés sous les oreillers de chaque cabine, telles des bouches avides animées d’un même appétit.
La situation m’apparut comme une étape initiatique. La présence de l’étranger, la certitude soudaine qu’il dérivait de cette entité mystérieuse, signifiaient l’inutilité de toute peur, de toute attente.
Sous l’effet d’une lubricité extrême, mes compagnons de voyage se vautraient sur le pont, leurs corps entremêlés n’en formaient qu’un : un homme, Seigneur !, me caressant les seins. Je constatai qu’il avait remis son chapeau. Une voix chuchota : « Le monstre était un cyclope. »
Voilà, cher ami, de quoi vous édifier.
Dans l’impatience de vous revoir, votre fidèle Irina.
UN SACRÉ CARACTÈRE
D iscret, à l’écart de la roseraie, un Pinus parviflore me rappela les pins parasols coiffant une colline non loin de Settignano et, dans sa triste et moite nudité, Adriana, étendue sur un tapis d’aiguilles piqueté de fourmis rousses, me priant, dans un français rebelle, de cesser de mentir.
Rien à dire, rien à mettre sous ma plume que l’inventaire navrant de mes récriminations, cette incapacité à vivre autrement qu’entravé par des habitudes, divinités tutélaires auxquelles j’avais sacrifié le meilleur de moi-même. Aussi minime soit-il, le souvenir qui avait fait irruption déclenchait une association d’images dont l’effet de surprise m’enivra d’un plaisir inouï. Allais-je pouvoir écrire ?
Rapidement, je rentrai chez moi. Sur le palier, je heurtai le voisin, monsieur Chapelain. Le bonhomme titubait. Je m’alarmai, simple courtoisie, n’aimant pas mon prochain.
Il faut que je vous parle.
Il tombait mal. Je voulus remettre l’entretien à plus tard. Impossible : déjà il me poussait chez lui.
Dans son unique chambre vide, deux chaises résistaient encore à l’idée d’inutile. D’un geste timide, monsieur Chapelain m’invita à m’asseoir. Il marchait de long en large. Je l’observais, si vieux, si parfaitement insignifiant, quand une expression passionnée illumina son visage.
La caractéristique d’une grande vertu, dit-il, réside dans son adhésion exclusive au Tao. Ici commence véritablement mon histoire. Sans chercher à épiloguer comme tant d’autres autour de ce thème, je me bornerai à vous donner les faits qui précipitèrent l’homme que j’étais vers celui que je suis : fini.
S’efforçant de coordonner ses pensées, il se tut. Je patientai, affectant l’attention. Il reprit :
Aussi bien le Tao-tö king que le Vrai Classique du Vide Parfait furent avec l’œuvre de Tchouang-tseu, la révélation qui…
Il cherchait, dans un silence désarmant, ses mots.
Le pauvre homme ignorait que son interlocuteur n’accordait aucun intérêt aux modalités du yin et du yang. La philosophie de la complémentarité des contraires ne représentait à mes yeux que l’horizon exotique vers lequel se précipitaient foule de marginaux en mal de vivre, affamés de salut, fuyant un christianisme mité ou des idéaux révolus. L’angoisse existentielle définitivement sans réponse, je refusais d’entendre tout catéchiste me prônant les vertus d’un dogme. C’est pourquoi il suffisait d’évoquer une pensée zénisante, taoïsante, pour qu’aussitôt je condamnasse d’un bloc la Chine des Han, des Ming et de Mao. Parti pris qui m’extirpait de l’indifférence conditionnant mes faits et gestes.
Vous dormez ?
Rappelé à l’ordre, je feignis d’être là :
La légende ne voudrait-elle pas que Bouddha ne soit autre que Lao-Tseu ?
Chapelain haussa les épaules.
Il faut bien distinguer légende et réalité. Certes, le taoïsme connut un grand succès, jusqu’à devenir religion d’Etat au détriment des bouddhistes, lesquels se virent supprimer par édit quarante mille temples, pour se retrouver réhabilités sous le règne suivant…
J’attendais la suite et regardai mes pieds. Malgré la chaleur hostile à tout mouvement, me parvenait de loin le concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1043. Je lançai au hasard :
Celui qui sait ne parle pas, celui qui parle ne sait pas.
Vous avez raison, dit-il, mais venons-en aux faits. Une connaissance de la langue m’eût évité d’être tributaire d’une traduction dont les erreurs d’interprétation, conséquentes à des libertés de syntaxe, m’ont entraîné, hélas, à mille lieues…
Je m’impatientai, à mille lieues de quoi ?
Comprenez-moi bien : ce fameux wou-wei au centre de la pratique taoïste ne désigne pas plus absence d’action que néant, mais bien spontanéité de la nature.
Une lézarde sillonnait le plafond. L’homme sortit un mouchoir de sa poche, s’épongea le front. Que voulait-il au juste, si emballé qu’il semblait en transe ?
L’indifférenciation du yin et du yang, voilà ce qu’il me fallait saisir sans tomber dans le dévergondage de ces charlatans se réclamant du Tao.
Décidément, je ne le suivais pas, bien que son indignation ne fût pas pour me déplaire. Je plaçai pour la forme :
Tout le monde sait que la beauté est belle, voilà ce qui fait sa laideur.
Vérité du paradoxe qui s’applique aussi bien à la Joconde, au Moïse de Michel-Ange qu’aux chutes du Niagara.
Mon interlocuteur sans relever enchaîna :
Avoir directement accès aux subtiles antinomies de Lao-Tseu ! Je décidai enfin de me consacrer entièrement à l’étude du chinois.
« Un soir, alors que je m’étais endormi de bonne heure, je m’éveillai dans un lieu si risqué, à la configuration si complexe que le sol à lui seul vous donnait le vertige. J’avançais à plat ventre, ne tenant plus debout. Nulle étoile, ni lune. Tout être porte sur son dos l’obscurité. Comme ce grand lézard apode, craintif je fuyais. « Le Sans-Nom. Atoum. L’Ensof et le Ayin. Incognito à la surface visible du monde, l’Être issu du Néant, partout différemment. Le Tao engendre Un. Tout est Un et tout est Lui. » Ma voix s’était perdue en échos.
« Inepties, pensez-vous ? Non Monsieur, simple goût pour la symétrie et la nécessité de faire diversion, de rester impavide devant les dangers d’un versant pierreux que, dans le noir, je cherchais à comprendre. Était-ce le jour qui paraissait entre les brindilles ? À ma droite, une tour polygonale divisée en treize étages répétait en son essor une volonté éloquente de percer un nimbus.
« Pleuvra-t-il ? Question pour le moins rassurante. Je réussis à m’asseoir, récapitulant : époques des Chang, des Tchéou, des T’sin, des Han. Règne des Wei, des Tang, des Song. Hic et nunc , tout passé équivaut à l’oubli. L’erreur naît de la ressemblance. Mon assiduité à décortiquer le chinois m’avait conduit au cœur vétuste d’un temple. Au-delà du sanctuaire, une nécessité invérifiable progressait vers un chef-d’œuvre d’espace inusité. Jour et nuit y convergeaient pour décliner ensemble. À force d’avancer, je perdais du terrain. »
Monsieur Chapelain s’était hissé sur sa chaise. Du bout des doigts il fit pivoter l’ampoule.
Vingt watts suffisent pour redonner le juste contour des choses.
Toujours debout sur sa chaise, ébloui comme une chevêche, de gauche à droite tournant la tête, il attendait. Intrigué, je l’examinai.
Plus facile de monter que de descendre.
Ne pas l’aider correspondait à ma vision du monde. Malgré moi, je lui tendis le bras.
Je n’en ai plus pour longtemps, veuillez patienter.
Il se concentra, je le crus s’endormir. Sa voix en sifflet me sonna aux oreilles :
Du coude, je poussai les battants d’une porte laquée, deux fois, trois fois. Dans un mouvement aussi rigoureux que celui d’une horloge, commença mon supplice. Le nombre de mes pas allait croissant vers des fins inconnues. Vous ne me croirez pas, Monsieur, tout compte fait, sans bouger d’un pouce, j’ai bien marché cent ans. Ainsi va la vie, et mieux valait en rire.
Que me racontait ce vieux schnock ? Il poursuivit :
À bout de désespoir, j’obtins d’abord l’indifférence, puis je saisis l’efficacité du non-agir et l’évidence du rapport de mes pas aux deux battants de la porte s’ouvrant et se refermant. Ce premier élément transmettait un précepte, amorçait une image, me renvoyait aux huit manières du caractère « yong », l’éternité figurée par le temple, idéogramme à l’intérieur duquel je signifiais les fractions tangibles du temps, la notion de durée étant perceptible par le déclin de mes forces.
« Il eût été impossible de me dissocier du caractère, j’en faisais partie. La représentation graphique de ma situation donnait par huit traits fondamentaux une définition stylisée de la vie. Être au vide ce que la lumière est à l’ombre. Toute fin contenue dans son commencement. De telles évidences ne sont plus bonnes à dire : ressassées jusqu’au jour où, d’un coup, nous voilà vieux, à bout de souffle, à bout de pas, à bout de tout. Il en est ainsi et il ne faut pas chercher à connaître ce qui est naturellement ainsi. Maintenant, tout est confus, tout est obscur, et pour celui qui agit, et pour celui qui n’agit pas. »
Chapitre VIII : « Agir ou ne pas agir. » Échec et mat ! Le vieux fou n’allait pas m’en apprendre. Je lui citai Flaubert :
Il faut , si l’on veut vivre , renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit. N’est-ce pas chinois ?
Sans m’entendre, la petite voix poursuivit :
Avec et sans argument, l’importance était partout, était nulle part. Sous forme de symbole, j’avais franchi le seuil. Devant moi, à perte de vue, une décharge publique. Tout ça pour ça ! L’accumulation était inconcevable. Comme Borges découvrant l’aleph dans la cave, me devint perceptible simultanément, sans catégorie ni chronologie, chaque objet participant à l’évolution de l’histoire universelle. Comment je le compris ? Après coup, ainsi qu’un auteur conçoit une épopée, rassemble des détails.
« Dans cet amoncellement dévoré par les ronces, je privilégiai du regard : une bannière funéraire de la dynastie Han. Deux missiles nucléaires. Un ruban de Mœbius. Les ailes d’un bombardier. Une hache néolithique. Sur une carte postale, le port de Rotterdam. Un clavier de Pleyel. Le sommet de la stèle d’Hammourabi. Le moulage d’un bois parlant. La carcasse d’un Bœing B767, un arbre à cames, la couronne de Charlemagne. Une pierre runique. Treuil. Blason de clan. Des galets peints mésolithiques. Une montre de plongée, un ressort de rappel, un volant d’Alpha Roméo. L’arc d’Héraklès. Un Luger. Un Smith et Wesson. Une bielle, une bobine débitrice, une tête d’effacement. L’Eros de Praxitèle. Un tracteur, une houe, Gea : terre cuite de Tanagra. Une main votive, une colonne dorique. Quatre variations de caractères typographiques. La statuette d’un prêtre de l’antique Palmyre. Des machines à coudre, à compter, à écrire. Un compacteur, un mât totem, un engrenage à denture hélicoïdale. Un bas-relief de la cathédrale de Sens. Un théodolite. Un tube cathodique, une roue à bras, un frigo, un chalutier. Une spatule à chaux pour le bétel des îles de l’Amirauté. Une scie, une raboteuse. Ma bicyclette et mes jouets d’enfant. »

La voix s’était tue. Seuls des klaxons s’acharnaient dans la nuit. Résultat : l’heure de mon feuilleton était passée. Même cela ne pouvait se récupérer.
Néanmoins, dans cette ébauche de texte, je crois pouvoir trouver la matière d’un roman ou la conclusion tapageuse d’un dernier cataclysme.
LA FUITE
À proximité de la vieillesse, mon histoire se raréfie. Je dirais même : vivre sans histoire. Eliminée de la scène, il n’était plus question d’y revenir, d’énumérer ses défaites.
Derrière les murs exténués, l’ennemi s’apprêtait à frapper. Cernés par le bruit, l’impossibilité de nous entendre nous affaiblissait. Quand je dis nous, je parle d’eux, bizarrement rassemblés sous l’effet d’un voyage – d’agrément, avais-je entendu dire. Croyant comprendre qu’un passage était ouvert, l’un après l’autre, j’encourageai mes compagnons. Groupés, ils hésitaient, ne souhaitant vraiment qu’une voix pour les border.
« Croyez-moi, mademoiselle, il vous faudra marcher. » La voix était légère, presque souriante. Le garçon d’étage m’indiqua une route inachevée au bas du talus. Je marchai longtemps, sans fatigue, jusqu’à la grotte de Castel-Ovo, lovée entre des plantes aquatiques qui poussaient, vindicatives, au cœur d’une demi-nuit. Libérée des pierres, je rampai entre les racines entremêlées des palétuviers.
Depuis combien d’heures avais-je quitté Urbino, la maison de Raphaël ? Quelqu’un, dont j’ignorais l’identité, me décollait de terre, me faisait glisser le long des herbes ligneuses, me brûlait d’ardentes injures, chuchotant deux mots méconnaissables en exergue à un plaisir plus énergique encore.
Arc-boutée sur les genoux, je crus reconnaître, mais je ne l’affirmerais pas, le ventre dur du taciturne William K. Sous les larges feuilles ramifiées, nous étions à l’abri. Erreur : au loin sur les remparts allaient et venaient les sentinelles. Je les devinais à la rondeur d’un bouclier.
Plus tard ou plus loin, un silence de lave opprima mes oreilles. Pas le moindre bruissement d’ailes. Englués dans leur vol, les oiseaux se figeaient dans un souvenir de becs et de plumes. Au milieu d’une éternité de cavernes, d’absence, de noirceur à peine pigmentée par des veilleuses grises, je ne pouvais éviter de me mouiller les pieds sur l’étendue incertaine des flaques. Ceci explique en partie pourquoi une étrangère de mon espèce se retrouvait, nue dans la fange grouillante de serpents, de lents batraciens, réconfortée.
Un vacarme souleva le silence, la Bête fonçait comme un déferlement souterrain.
Les hôtes, ces couples variables que j’avais cru perdus dans les infatigables couloirs de l’hôtel, à peine dessaoulés me rejoignirent, semblaient me reconnaître et attendre de moi je ne sais quel miracle. À vrai dire, désarmés, nous devions décamper.
Un instant de mort, d’irrémédiable, déroba le sens de ma fuite. Ils me virent tituber dans une hésitation proche de l’abandon. Mais Louise, dressée furieuse à mon poignet, dans sa robe obscure qui la cambrait davantage, ordonna d’avancer.
Devant nous, une porte stupéfia : sans résistance, c’était pour le moins dégrisant. Une étroite galerie butait sur un escalier de service. Lili, une petite blonde intrépide, se dirigea vers une deuxième porte, blindée mais entrouverte, sur la pointe des pieds disparut pour aussitôt revenir, un spasme violet entre ses lèvres fermées. Nous la regardions sans comprendre, sans avoir le temps de la rassurer. L’épouvante était là, à quelques mètres. Une solution me vint à l’esprit : se faufiler le long du tout-à-l’égout. Un jeune homme très droit, les cheveux en brosse s’y opposa catégoriquement : « Passer par toute cette merde ? »
D’une voix pâle, je m’entendis lui répondre : « C’est une question de vie ou de mort. »
TOUJOURS À L’OUEST
I nutile d’espérer, cette chambre n’est plus qu’un seul arbre dont les branches marcottées au sol se multiplient au-delà des invariables corridors. À l’ouest, je devrais dire : jusqu’à l’ouest, une accumulation de souvenirs, un entassement de livres, le tout mentionné dans de sombres cartulaires rougeoyant parfois aux murs, blasons animés d’un mouvement indéchiffrable.
C. W., réalisateur dont je garderai l’anonymat, m’avait proposé de figurer dans un de ses films. Bien qu’il me laissât toute liberté d’improvisation, j’éprouvais une véritable panique à l’idée de le décevoir, de n’être pas autrement que tranchante et maladroite. Essentiellement maladroite.
Cependant, je ne dis pas qu’une fois franchie la strate de fougères arborescentes, une fois ailleurs, je ne dis pas qu’il me soit impossible de remonter le courant d’une histoire rédigée pour une autre, d’en être l’héroïne, saisissant son rôle comme un masque rituel. D’être enfin là où l’on m’attend.
Être attendue. Voilà le point que je redoute. Quelle humiliation de lire la déception d’un homme public, d’un homme à femmes, à travers ce simple mouvement d’épaule qui vous rejette sans identité sur un banc d’écolière.
« À l’ouest », m’avait-on murmuré. Ce qui, le nord perdu, ne signifie rien, à moins d’admettre qu’une telle suggestion ne soit proposée à l’imagination qu’à seule fin de progresser dans une maison où chaque objet vous donne à penser.
Figurer dans un film, même produit par l’irlandais Kilpatrick, ne me flattait pas. Au contraire, ces deux pages en ruine qu’il me faudrait clamer, restituer dans leur splendeur passée, m’accablaient. La profusion d’initiales, donnant un relief encyclopédique aux phrases, me renvoyait à mon insuffisance. Heureusement C. W., en homme d’affaires, avait sabré dans la masse récalcitrante du scénario tout ce qui ne convergeait pas vers la séduction, ne gardant que simulacres de méditation, de rébellion, d’érotisme.
La traîtrise de Kilpatrick et du réalisateur n’allait-elle pas me compromettre, me précipiter dans un filet comme une balle, un argus nacré ? Tôt ou tard, C. W. s’apercevra que je n’ai plus de jolies jambes, qu’il n’y a pas de joie à les regarder passer, ni d’arrière-pensée à les suivre.
Mon erreur fut de vouloir mettre une robe de petite fille aux manches bouffantes, sous un quelconque prétexte. Erreur fatale, connaissant la difficulté de l’enfiler et de l’enlever, la perversité du mécanisme complexe de la fermeture éclair jugulant tout désir. D’ailleurs, je n’avais plus l’âge, le temps, la tête dans les plis, de chercher le moyen d’en sortir.
À l’ouest, derrière la commode de sycomore, un sentier entre les éboulis contourne un tertre sur lequel je me tiens immobile, aussi légère qu’un lépidoptère au milieu d’une excentricité de sous-bois.
Des voix ! J’entends remuer des voix. Non pas des voix de brousse, de lac ou de mer, mais bien celle de C. W. à deux mètres au-dessous de mes pieds, dédoublée et même multipliée par un curieux effet d’écho.
Belle voix !
De ce point de vue inhabituel, en raccourci, C. W. est vraiment obèse, quelque chose d’inamovible, d’inachevé.
Il dit… Il dit encore à la femme que je ne vois pas, qui ne dit rien mais qui est là : « Vous ignorez sans doute que mon visage est truqué. » Il soulève ses lunettes avec une lenteur théâtrale. Désencagés, ses yeux s’apprêtent méchamment à bondir.
À quelques kilomètres d’ici, une petite gare, difficile d’accès, rarement signalée.
(Il faut savoir que les épiphytes aussi bien que nos illusions, je veux dire l’idée de Dieu, poussent sur le tronc, les branches des arbres, mais ne s’enracinent pas. Dans le dédale primitif des arums géants, au-delà des podocarpus, des genévriers, je tente d’y voir clair, de comprendre ce qui m’arrive. Au milieu de la chambre, poussent les pneumatophores du cyprès chauve des bayous, ajoutant à mes rêveries d’insoupçonnables dimensions.)
Le train arrêté, un jeune homme surgit brusquement de l’après-midi : Fergus Kilpatrick. In extremis, je le vois monter sur le marchepied de la vieille locomotive, un irascible poignard dans son poing serré. Le temps de m’en saisir, j’entrevois, entre les volutes de fumée, un figuier étrangleur d’Afrique.
« À l’ouest », me souffle le contrôleur bouffi, sans qu’il me soit vraiment nécessaire de le savoir pour survivre.
L’ABEILLE
J e ne les entends pas. Je les imagine dans l’espace avarié de leur deux-pièces. Elle, raidie, regarde on ne sait quoi de moussu, tandis que lui, Basso, le dos au mur, remonte un sempiternel chemin.
Toutes perspectives abolies, elle le tient dans son poing, le modèle à son aise. Je serais tenté de dire : innocemment. Qui sait ? De connivence avec lui.
Elle ne tergiverse pas, son désespoir est insatiable. Je m’étonne d’une telle aptitude à le perpétuer.
Deux mois de silence carnivore. À l’origine : Vincent Morel, aimé de Basso. « Hypérion à Bellarmin », m’étais-je réjoui alors que les jeunes gens philosophaient sous mon toit.
Passé, composé de lecture, d’utopies à l’ombre de Diotima. Une parenté de profil avait tissé un mariage. L’effet m’éblouit. Pas dupe, la mariée dès lors jalousa Vincent qui, sans commentaires, résolu, s’éloigna.
De Berlin arriva la nouvelle : fiancé, l’étudiant faucha d’un coup la lumière.
Le printemps de retour, Melissa, suffisante dans sa maigreur androgyne, nous fut présentée, aussi pincée qu’un ange de Carpaccio.
Morel identique à celui que j’avais à son insu surpris, hier, il y a un an, figé, illuminé, les yeux mi-clos au bord d’un trottoir, imperceptiblement fardé.
« Les cheveux taillés en taillis », avais-je murmuré à Basso ému.
Derrière le chêne ou le pommier d’Api, je les épiais, par habitude, seulement par habitude, détestant Melissa en secret, avec exaltation. Cela dit, aujourd’hui, je ne feins plus l’indifférence, je suis indifférent.
« Soustraite, que dois-je faire ? » soupire Carole un soir au dîner.
Je les revois encore toutes deux : elle, compagne de Basso, même bouche, mêmes boucles, mêmes pâleur, paupières, ongles et doigts affûtés que Vincent Morel, l’ami vainqueur penché au-dessus de l’assiette blanche, le front blanc et bombé, tandis qu’à l’extrémité triomphante de la table, Melissa, comme cingle une lanière de soufre, comme le vent souffle une idée fixe, se lève et conclut par : « Bonsoir. »
Je voudrais écrire : « L’abeille pique, meurt, son dard planté. Sauf exception, quand sa petite main osseuse agrippée au bras de Morel lui signale qu’il est temps de partir. »
Dans l’espace clôturé de leurs deux chambres, je les imagine, miroir hargneux, guetter le passé sous un paisible toit, mon toit qui en vit d’autres, si près des étoiles de l’arrière-boutique de Faustine von Arnim où s’entassent de mystérieux rapiéçages de ragots.
Mais à quoi bon me souvenir ? Comprenez-vous maintenant ce que peut signifier une porte fermée ? Pourquoi l’été décati sombra dans une morte saison ?
PASSAGE DES ABBESSES I
D ans ce début de jour, elle s’éveilla, étrangère qui n’appartenait déjà plus au souvenir ruiné de l’illustre maison de ses pères. Elle s’inquiéta. Un silence neigeux la saisit aux poignets. « Je vais me rendormir. »
Quelqu’un dit : « … Le frémissement du rideau. »
Elle s’entendit répondre : « En vérité, je n’en peux plus. »
Le livre sur le parquet, la table, la lampe de Murano répétaient : « En vérité, tu n’en peux plus. »
« Qu’attends-tu de l’heure ? » Sa propre voix la rassura. L’inertie du matin la rassura. Le recul de la journée lui convenait. Rien n’était dérangé, ne remuait.
Une sensation de bonheur l’effleura. Prostré sur le balcon, M. V. ne s’était pas redressé.
À cette vue elle souffrit. Par réflexe, l’oubli s’empara aussitôt de la chambre.
Différente de tout à l’heure, elle se leva, rejoignit l’irascible, trapu M. V., ainsi abrégé par ceux qui craignaient de le voir tel qu’il était, si près de Fra Angelico.
Quelque part, quelqu’un pleurait.
De la fenêtre, moi qui lorgne tout, je les ai vus multiplier l’image de leur couple, étrangement disgracieux, penché au-dessus de la balustrade. À mon tour j’ai vu l’oiseau, sa petite tête d’épervier entre deux ailes de condor.
PASSAGE DES ABBESSES II
N ul n’interrogea, ne s’inquiéta du silence abyssal et doux. Non, je ne rêvais pas. C., d’un mouvement de tête, désignait le frémissement du rideau.
Casoar.
Ma voix me surprit, je l’entendis prendre corps, s’exaspérer contre le mutisme de la silhouette prostrée.
L’oubli saisit la chambre. Plus rien ne lacéra le temps, n’attendait. L’inertie du matin, l’hésitation de la journée me rassurait. Une infime virgule ponctua l’air. Quelqu’un pleurait, donnait au moment une épaisseur charnelle.
Soudain, l’attention de mon compagnon m’incita à le rejoindre. Détachée du lit, je m’approchai de la fenêtre. Pardessus la balustrade, je surplombais l’oiseau, réminiscence d’immensité immémoriale, coincé entre deux immeubles.
Cet effondrement de plumes m’étreignit comme un manque subit de vie. Je reculai, m’accroupis dans l’ombre coudée de la commode.
Les heures à notre insu s’étaient multipliées, j’entendis midi au clocher de Saint-Jean. Derrière la porte, l’oiseau captif nous tenait prisonniers.
Bien que sans cesse confrontée avec moi-même, aucune expérience ne m’avait préparée à cette conclusion. Evidemment, je m’étais plainte de la difficulté d’être, égarée dans d’obsessionnels détails, ressassant de vaines fureurs. Hissée sur des vérités aléatoires, tentée par Dieu, je me suis vue voler en éclats. C’est ainsi que, phrase après phrase, on finit par se taire, admettre la réalité telle qu’elle est : assoiffée, le bec ouvert.
Une ombre contourne, dissout la chambre. Le crépuscule, sans doute.
Songe à la paix du renoncement, répète C., une extase sénile lui dévorant le visage.
Pour ma part, je n’affirmerais connaître que les conséquences de l’instant.

Un observateur étranger écrit : « On ne circule plus dans le passage des Abbesses, on l’évite. Un oiseau , n’appartenant à aucune espèce connue , s’y décompose. Il n’est pas déplacé de l’associer au crucifié du retable d’Issenheim. »
LE CONCOURS LITTÉRAIRE
L a hargne de mon désespoir d’un coup abolit du temps la durée.
Baliverne, écrit-elle, regardant, au milieu de la chambre, figé, un large lit défait.

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