La dernière larme du lac Kivu
268 pages
Français

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La dernière larme du lac Kivu

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Description

Lorsque Calixte, un jeune haïtien, arrive en Belgique comme réfugié politique en 1992, il n'a que 19 ans. Il a pour seul objectif d'être l'immigré modèle et de ne point faire de bruit. Lorsqu'il rencontre Michaël, réfugié issu du Congo (ex-Zaïre) et chef de bande, il doit faire face à un autre type de comportement. Les destins du ressortissant haïtien et du Congolais ne cesseront dès lors de se croiser.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 12
EAN13 9782296474178
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0138€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA DERNIÈRE LARME DU LAC KIVU
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-56422-0
EAN : 9782296564220

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Patrick F RANÇOIS


LA DERNIÈRE LARME DU LAC KIVU
Amarante


LE SILENCE DES HOMMES (septembre 2011) Roman
Henri Chapelet

L’ENDROIT OU IL Y A DES RAPIDES (septembre 2011) Roman
Isabelle Rigolo

FRAGMENTS D’UN JOURNAL INFIDÈLE (AVRIL 2011)
Hana Sanerova

LA DRH ET AUTRES NOUVELLES AU SEIN DU MONDE DU TRAVAIL (janvier 2011) Sylvain Josserand

JOSEPHINE OU LES CALLIGRAPHIES D’ERDEVEN (novembre 2010)
Claude Choquet-Guillevic

LE POTENTIEL EROTIQUE DES ANNEES SARKOZY (octobre 2010)
Juan Cabanis

RUE DAGUERRE (septembre 2010)
Paul Fabre

UN CRI (septembre 2010)
Didier Tassy

EL SHAÏR (juillet 2010)
Virginie Buisson

LE GRAND CIEL (juillet 2010)
Chantal Saragoni

LA POSITION DU DEMISSIONNAIRE (juillet 2010)
Fabrice Gourdon
Remerciements


À ma mère, Villia Pierre, l’héroïne de ma vie. À mon père Théligny François. À mes frères : Grégory François, Vladimir François. Au reste de ma famille.

Aux personnes sans qui cet ouvrage n’aurait pas été possible : Florence Vanholsbeeck, ma compagne, ma complice, mon associée sur tant de projets ; Daniele Renis, mon tout premier lecteur ; Julita Szleszynska, l’auteur de la couverture de cet ouvrage ; et tous mes amis qui de près ou de loin m’inspirent.
Chapitre I Au cœur de Nzambi…
Ce mal du pays me pourfend tant les tripes qu’il écourte ma respiration. L’odeur du pays embaume mon esprit et m’interpelle si fort que mon cœur, même pour un très court instant, ne fonctionne pas convenablement. Haïti me manque à en mourir, si bien que j’ai la sensation de n’être qu’une parcelle de moi-même.

Aujourd’hui est un de ces jours où chaque seconde passée est dure à vivre, où chaque pas est vécu tel un fardeau, un calvaire même. Ce matin, au réveil, le mal du pays me frappe particulièrement fort. Déjà hier c’était pareil. J’ai envie de revoir mon pays aujourd’hui plus qu’hier et sans doute moins que demain. Je me lève avec difficulté sachant que la journée sera une fois de plus celle de la réflexion. Et qui dit réflexion, dit nostalgie, dit souffrance. Oui, chacun de mes jours de réflexion est devenu un jour de souffrance.

Je suis Michaël Nzambi, Mike pour les intimes. Je sais que tu as entendu parler de moi ! On me surnomme MikeNike, l’enfant playboy, m’explique ce jeune homme aux yeux fatigués qui cafouille et qui parait incapable d’aligner deux phrases sans bégayer comme un débile.

Il m’est arrivé comme surgi d’un écran de fumée, comme s’il était issu des nuages.

Enchanté, je réponds, hésitant.

Le regard malveillant planté au milieu de mon visage, il poursuit avec emphase :
Je suis le chef. Et j’ai une mission : punir ceux qui ne comprennent pas l’ordre que je veux établir ! Je suis un dur à cuire ! Je suis un animal, me rabâche-t-il d’un air condescendant qui par moment prend des allures pathétiques.

Je le regarde d’un air sérieux. Mais je ne puis m’empêcher de penser à son arrogance. Me fixant de ses yeux rouges, il poursuit :

Il va falloir qu’on leur explique ma mission. Ils doivent savoir pourquoi je suis ici-bas !

Me regardant fixement comme si sa menace m’était adressée, il poursuit :

Écoute-moi bien cousin, quiconque m’ennuie, sera puni. Je l’étriperai de mes mains nues. Je possède cette force dans les mains qui m’a été donnée par mes ancêtres ! Mon père avait la même poigne, mon grand-père également. Et moi, j’en ai hérité à mon tour ! Ah cousin, cette force des mains est un don du ciel dont chaque membre de ma famille a bénéficié.

La familiarité dont il fait preuve m’exaspère quelque peu, mais je ne l’interromps pas. Mes pensées sont ailleurs. Je me demande s’il existe des gens comme lui dans tous les pays du monde.

J’ai la haine, me crie-t-il.

Comment serais-je le cousin de ce curieux personnage ? Je me surprends en train de m’interroger silencieusement. Je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam. Et je n’ai aucune envie de le connaître. Je ne me considère pas comme son ami, ou même un proche, ou même un simple copain. C’est tout juste une connaissance et rien de plus ! Cela me choque de le voir se confier à moi, alors qu’on a passé la majeure partie de notre temps à se croiser, sans jamais échanger autre chose que des regards mauvais. Voilà que soudain, il me parle en me tapotant le torse, en me touchant la main, en me frappant les épaules. Voilà qu’il me parle de si près que je reçois violemment ses postillons sur le bout du nez. Il m’exaspère déjà, mais je tends l’oreille afin d’écouter son récit.

Je l’écoute parce que l’histoire de l’autre m’intéresse toujours. Si, par un après-midi pluvieux du mois de décembre 1992, coincé pendant plus d’une demi-heure dans un abribus, j’ai pu prêter attentivement l’oreille au récit passionné d’un vieux chef de village sénégalais, pourquoi ne pas écouter un jeune Congolais {1} avide de confessions ? D’ailleurs, ces récits presque mythologiques issus de la bouche de ce vieux sage venu du Sénégal m’avaient passionné. Cet ancien professeur longiligne perdu dans la confusion de l’immigration européenne m’expliquait, des larmes de nostalgie remplissant ses yeux, que les vagues de Dakar ont un bruit caractéristique, effectuent un cantique particulier, un son décuplé par l’embrassade du vent, par la sérénade des ondées, par la danse absurde de la brise du matin. Il m’expliquait cela et je le regardais de mes yeux vagues qui perçaient l’horizon d’une ville de Bruxelles noyée par les nuages si noirs qu’on croirait à l’imminence d’une apocalypse. Et à mon tour, je pensais aux kermesses de la rivière du sud d’Haïti, aux sons révélateurs des criquets des hautes montagnes, à la violente chute de la pluie tropicale si brûlante au contact de notre peau, alors que très jeune, je courrais tout nu dans l’espoir si vain de pouvoir cabrer chaque goutte qui se jetait sur moi.

Ce réfugié sénégalais aux tresses plus longues que les branches des palmiers me disait qu’il avait inscrit chaque souvenir de son pays dans un coin de son esprit afin de pouvoir parer au silence de l’exil. Il m’a expliqué l’effet encore palpable de la brise du matin sur son esprit, l’odeur du port, le goût du poisson, la saveur des fruits de mer… Tant d’écritures qu’il garde fraîches sur les feuilles de sa mémoire, comme une réserve de souvenirs qui serviraient à sa motivation en temps de grande froideur et d’obscurité hivernale. J’avais l’impression que ce petit coin de pensées le rendait si heureux intérieurement alors qu’extérieurement il était foncièrement triste.

Et moi aussi, je fus heureux de pouvoir échanger quelques mots avec lui, de lui prêter l’oreille, de me mettre sur le chemin de son récit. Mon esprit prolifique devinait les courbures de l’Afrique et ses multiples splendeurs. Un exercice colossal pour tenter de me défaire de ces images-clichés d’un continent qui s’autodétruit, d’une terre de misère et d’inhumanité.

Depuis ce jour, je suis devenu un passionné d’anecdotes d’Afrique, de petites histoires venues de ce continent qui a vu naître mes aïeux vendus en Amérique comme des objets sans valeur.

Alors, pourquoi ne pas écouter Mike ? Peut-être a-t-il quelque chose d’important à me dire ? Peut-être va-t-il déclencher en moi une idée, une émotion, une envie, un espoir, un sentiment… quelque chose. Peut-être…

Alors, mon regard timide posé sur celui si fier de Michaël Nzambi, lui signifie : « Je t’écoute mon grand ! Je suis tout ouïe ! Vas-y, vide ton sac ! »

Ainsi, s’éclaircissant vulgairement la gorge, comme s’il ressentait la réceptivité de mes gestes, et avant de cracher sur le sol balayé par les feuilles déjà mortes, il se livre à cette confession pour le moins inattendue :

Je suis du Congo. Tu connais le Congo ? Je suis issu d’une région avoisinant la frontière du lac Kivu. Ah, le lac Kivu et l’oubli des martyrs, les enfants morts sans raison, les riches, les pauvres, les gros bras ; ils ont tous perdu la vie sans aucune raison apparente ! Paix à leur âme, crache-t-il en jetant un regard au ciel.

Mon attention est à son paroxysme.

Et je dis leur âme, au singulier, parce que là-bas, dans ces fosses d’eau, leurs âmes se rejoignent pour n’en former qu’une, beaucoup plus forte, au service de mon Congo chéri !

Je le fixe d’un air passionné, car l’évocation du lac Kivu a attiré toute mon attention. Et puis, j’ai retrouvé un ton sage, poétique dans sa façon de parler de ses souvenirs. Voilà qu’il me surprend déjà ce jeune homme qui m’inspire pourtant l’omniprésence du danger !

Je suis un fils adoptif du lac, poursuit-il sans un seul cillement, les yeux rivés sur moi comme s’il souhaitait m’hypnotiser, me convaincre.

Ses yeux sont d’un rouge éclatant. Ses paupières se referment à chaque fois qu’il s’efforce de s’exprimer. Chaque mot semble avoir été puisé du plus profond de son être. Certains ont davantage souffert que d’autres, je me mets à penser.

Le lac coule sur le chemin où je suis né ! Avide, profond de plus de 500 mètres, il avale les vies humaines comme ce n’est pas permis. C’est une vraie gorge de la terre qui broie et boit hommes, femmes et enfants. C’est un véritable triangle des Bermudes à l’africaine, dans lequel beaucoup de bonnes volontés se perdent encore aujourd’hui. Dans les bas-fonds du Congo profondément occulte et soumis à la dictature, le lac pollué reçoit à bras ouverts ces vies humaines que les exécuteurs veulent bien, gratuitement, lui offrir. Le lac a mouillé et fragilisé les espoirs de mon enfance… Voilà pourquoi je suis là, ici, en Belgique, à Bruxelles, à Ixelles, à la recherche de la terre sèche et ferme d’Europe pour certifier que chacun de mes pas en est bien un, ferme, fier et décidé à arriver quelque part ; à atteindre le bout du tunnel ! Le pied que je pose sur le sol signifie que je vis, et ne me laisse aucun autre choix que celui d’avancer, de vivre, et de poursuivre mon chemin jusqu’à la réussite !

Son récit exposé comme une leçon parfaitement bien apprise capte toute mon attention. J’ai la tête à présent baissée comme si je voulais fuir son regard devenu soudainement si sage et si vieux.

Et puis, j’irai un jour là-bas, me sourit-il, brièvement heureux.

Le temps par sa chaleur fait pression sur nos pores. L’après-midi s’installe sur l’horizon tel un vieillard qui, difficilement, se pose sur sa chaise. Les gens se croisent, se recroisent, vont et reviennent. Certains donnent l’impression de vouloir à tout prix sacrifier ce temps qui perdure, qui se rallonge comme une liane de la forêt amazonienne. Il est quatre heures et l’affluence de la Porte-de-Namur se précise de plus en plus. J’ai hâte de rentrer dans mon petit studio pour regarder la télévision, car un match de basket-ball débute dans très peu de temps. Je ne peux pas le rater. Pourtant, Mike s’impose à moi et me prive de la moindre possibilité de l’interrompre.

Il poursuit inlassablement :

Et la Belgique, pays que, nous, les Africains nous aimons tant, qui nous accueille sans vraiment nous accepter ! Comme disait le vieil homme assis sur une branche de l’avocatier de la colline, criant son amour à la femme de ses rêves : Adeline, Adeline, pourquoi refuses-tu de me laisser t’aimer ? Alors je dis et redis : Belgique, Belgique, pourquoi refuses-tu de nous laisser t’aimer ? Pourquoi à la fois me tendre ton visage et fustiger mon baiser ? Pourquoi me donner la main et m’empêcher de la prendre ? M’improvisant sociologue, j’ai envie de demander : pourquoi la Belgique refuse-t-elle de nous laisser l’aimer ? Elle nous donne une raison de l’aimer et deux raisons de souffrir ! Elle nous donne une raison de l’adorer et deux raisons d’être écœurés. Elle nous donne une raison de la caresser et deux raisons de la griffer. Oui, Belgique, mon Adeline, pourquoi refuses-tu de nous laisser t’aduler ?

Son cri me touche. Ses yeux ne me lâchent pas. Il me capte. Il me touche. Je sens son cœur battre. Son émotion est palpable, sa peur aussi. Jusque-là, pensais-je, je n’ai pas encore eu l’occasion de sentir cette relation dichotomique avec la Belgique. Mais je veux bien croire Michaël qui poursuit sans cesse.

Pourquoi la Belgique nous fait-elle cela ? Pourquoi nous accueille-t-elle et nous précarise-t-elle en même temps ? L’entrée des magasins est libre, mais que peut-on s’acheter sans un minimum de pouvoir d’achat ? Les rues sont belles, mais ne faudrait-il pas une voiture pour pouvoir goûter leur douceur ? La Belgique alourdit ma vie. Moi qui aime particulièrement me sentir léger. Hélas, j’ai choisi d’y être… Et surtout d’y rester… Par conséquent, je dois accepter les conséquences de ce choix. J’ai eu, j’ai et j’aurai encore beaucoup de choix à effectuer. Je dois les assumer. D’abord, le fait d’avoir quitté l’Afrique est le plus douloureux de tous mes choix ! Jamais je n’aurais cru abandonner l’Afrique. Si chacun de ses fils l’abandonne, comment veux-tu qu’elle adopte un comportement exemplaire ?

À ces mots, j’ai l’impression qu’il ne me regarde plus. Ses yeux sont perdus. Je me demande à quoi il pense. Je me demande s’il pense à ces hommes politiques africains corrompus jusqu’aux os. Je me demande s’il interroge l’histoire en quête d’un seul homme dévoué à la cause panafricaine. Je me demande s’il sait que les autres peuples noirs non africains se posent les mêmes questions. Mais je le laisse parler.

Mais c’est de sa faute à l’Afrique ! Le continent africain m’a rejeté en sacrifiant mon espace vital, ma cour, mon jardin, mes alentours, mes ravins, mes sources, mes corridors, mes plaines, mes collines, ma langue, ma culture, ma famille, mon intégrité d’homme libre. La Belgique m’a accueilli. Certes, je lui ai forcé la main. Mais jusqu’ici, elle ne m’a pas fait fusiller… À moi d’en extraire le meilleur du pire, conclut-il avant de s’en aller, comme s’il refusait de subir mes réactions.
Chapitre II Violence gratuite…
Mon point de vue ne comptait pas. Mike n’était pas là pour converser, mais juste pour vider son grand sac rempli de souvenirs pénibles. J’ai alors compris que ce jeune homme était entièrement fait de haine, que plusieurs sentiments se livraient à une lutte sans merci en son for intérieur.

Avant que j’aie eu le temps de sourciller, je le vois sauter sur la poitrine d’un jeune homme apeuré, comme si celui-ci avait tué sa mère, réveillant en lui un esprit de vengeance meurtrière. Quelle curieuse manière d’extraire le meilleur bien du pire mal !

Il s’en suit une bagarre générale d’une violence inouïe. Alors, je prends congé de ces lieux belliqueux comme pour ne pas devoir rendre des comptes au cas où cette situation d’effrayant chaos tournerait au drame humain. Me dirigeant vers l’entrée du métro de la Porte-de-Namur, je vois passer ceux dont la curiosité conduit vers les zones névralgiques de l’impitoyable bagarre. Les voyeurs de la violence, les esprits pourris, les oisifs des coins lugubres et des galeries sales, tous s’en donnent à cœur joie, satisfaisant cette curiosité malsaine, cette envie non avouée de voir jaillir le sang vif et de pouvoir être celui qui relatera ce fait divers à son entourage attentif, comme le fait déjà la presse à sensation.

Oui, il est temps de m’en aller, me dis-je presque à haute voix, attirant le regard de ceux qui doivent sans doute penser que je suis un lâche, un lâcheur, un faible, une petite nature qui refuse de voir le sang couler.

Et c’est le cœur gros comme la façade du bâtiment qui abrite le plus grand hôtel de la ville que je m’en vais sans regarder en arrière, car je ne veux pas être associé à ce piteux spectacle. Je ne suis pas venu en Europe pour prendre part aux bagarres, ni pour être témoin de massacres entre jeunes délinquants. La dose de violence dont j’ai été témoin au pays natal me suffit amplement.

Un souvenir hante encore mes nuits blanches. C’est celui de ce jeune Haïtien grillé sur les herbes de Port-au-Prince entre deux pneus incandescents. Cette hystérie imbécile m’exaspère. Le bruit des balles fait encore écho dans mon cœur, et ma tête devient aussi lourde que les pierres que ce jeune homme amassa sur le sommet de son crâne un jour d’émeute à Port-au-Prince.

Non, mes souvenirs et mes pensées ne sont pas aussi légers et poétiques que ceux de l’ancien enseignant de Dakar ! Mes souvenirs à moi sont rudes, peu commodes, accablants de tristesse. La nuit, je revis ces images qui me parlent et qui ravagent mon innocence. Elles occupent mon esprit à jamais, l’empêchant de s’épanouir. Les souvenirs sont durs. Je ne pourrais jamais oublier ces rafales de mitraillettes qui coupent les lignes de haute tension, qui à leur tour viennent carboniser les tripes de ces manifestants dans leur lutte contre la cherté de la vie. Je garde encore le souvenir des ces jours sombres, le massacre des électeurs à la ruelle Vaillant, les luttes fratricides au nord comme au sud du pays, les actes de vengeance dans les rues de Port-au-Prince, la Capitale d’Haïti, les bombes dans les marchés de Pétion-Ville, les bottes des miliciens qui crépitent telles des flammes qui brûlent jusqu’à la chair profonde. Et que dire de tous les souvenirs de meurtres et d’assassinats politiques qui m’empêchent de retrouver cet infime luxe d’un sommeil reposant ? Parfois, devant le miroir de ma salle de bain, je regarde les reflets de mes yeux apeurés et je me dis que jamais je n’oublierai cette barbarie gratuite. Je suis traumatisé !

Et ce Michaël qui me déçoit tout de suite après m’avoir impressionné. Je m’en vais, vers un petit coin de paix, de sérénité, d’humanité. Je m’en vais chez moi, loin des règlements de compte.

Une fois à la maison, je me fais chauffer du thé. Je prends mon cahier et je me mets à écrire. Mon cœur bat fort et je me découvre une exaspération que d’aucuns trouveraient excessive.

J’écris :

« J’en ai assez de la haine des hommes ! J’en ai assez de la mort offerte sur un plateau par les gâchettes faciles. J’en ai assez des kidnappeurs, des violeurs, des lâches, des voyous qui se frappent à la figure jusqu’à verser du sang sur les cratères asphaltés ! J’en ai assez de ces petits-fils spirituels d’Hitler qui torturent les autres pour rire. C’est officiel : l’atrocité des hommes me répugne. »
Chapitre III Phrasés de délinquance
J’ai gardé en mémoire les paroles pleines de poésie de ce jeune délinquant, ce MikeNike dont je trouve le surnom très amusant. Cette image du lac Kivu devenu à ses yeux une source de malheurs m’a bien marqué. Ce lac qui a ravagé ses espoirs et qui l’a poussé, bien malgré lui, vers l’Eldorado européen ! À cet instant précis, et uniquement à cet instant, je me suis identifié à lui, à son histoire, à ses paroles emplies de poésie. Mais je me suis également détaché de ses actes. Comment a-t-il pu se lancer dans une telle violence immédiatement après avoir condamné les malheurs de l’Afrique ? Ne voit-il pas que la violence est précisément la raison des malheurs du continent noir ? Il aurait dû, de préférence, observer une minute de silence pour les malheurs du continent noir. Mais au lieu de cela, il s’est littéralement livré à un véritable pillage de l’intégrité physique d’un autre jeune d’un âge comparable. Je n’oublierai jamais la peur qui se lisait dans les yeux liquéfiés de l’agressé en souffrance.

La nuit, lorsque toute la ville semble dormir à poings fermés, lorsque je me mets à témoigner sur les feuilles de mon calepin, je ne peux m’empêcher de penser à Mike. Parfois, les larmes envahissent mes yeux. Je suis l’otage de ce mal du pays qui va et qui vient sans jamais se résigner à totalement m’abandonner. Et je pense à Mike, car les miliciens et les militaires haïtiens ont véritablement souillé tous les espoirs de mon adolescence. Avec ces hommes en bleu, ces hommes en vert olive, ces hommes en kaki, chaque jour, l’utopie mourait en silence. Quelle triste mort pour l’utopie et pour l’idéal que cette anonyme agonie ! Comme lui, j’ai ce malaise historique, cette pesanteur du passé. Et ce sont désormais des couleurs qui m’arrivent à l’esprit. Le bleu de la mer, du lac, des vagues de Dakar qui se défont ; le bleu de la tunique des miliciens qui ont fait couler du sang à volonté. Je vois du bleu partout. Et puis, je vois du noir. Cette couleur riche du savant Sénégalais. Je pense au coup d’État et à son odeur particulière.

Tout se mélange dans mon esprit. Je pense à la mort vide, à la peur dans les yeux de cette jeunesse prise en otage, coincée entre les visées impérialistes des hommes aux grandes mains et des petits exécuteurs aux ambitions démesurées. L’ego est devenu un élément si fondamental. On soigne l’ego comme on soigne un ulcère. Ces tyrans de chez nous veulent leur part de gâteau. Et pendant ce temps, la dignité se meurt. Je pense à ceux qui sont morts pour rien, même pas pour la démocratie. On leur a menti ! Curieuse impression que chaque seconde ils meurent à nouveau. Le choix de nos dirigeants contribue à l’effacement de tant de vies ; de jeunes vies, de vieilles vies, et même d’envies ! Mais qu’est-ce qu’est la vie quand elle se conjugue sans aucune envie ? Je pense au sang, ce sang rouge vif, rouge tomate, rouge vin qui coule encore dans les rues de ma ville natale. Je pense à tant de couleurs : celle du jaune des feuilles abattues par la mort de l’été. Je pense au vert des champs, ces prairies de mon enfance, un décor si ancré dans mon esprit. Et puis, la mer bleue et ses alluvions qui deviennent vertes comme la couleur des forces armées, projetant leurs coups de force meurtriers sur des millions d’espoirs.

Oui, les couleurs sont venues aveugler mon esprit. Tel un arc-en-ciel, elles sont venues me perturber, à la manière de la lumière du ciel orangé aveuglant les pigeons désœuvrés. Les couleurs ne cessent de parvenir jusqu’à moi. Je pense au vert, couleur du « Corps des Léopards {2} » et des gardiens de palais. Je pense au kaki, couleur des militaires des « Casernes Dessalines », au bleu, couleur de la police politique, le bleu des miliciens du passé, pour la plupart reconvertis en vert ou en kaki. Il y avait Duvalier et ses sanguinaires. Et puis, il y avait les militaires et leur dessein d’enrichissement à outrance. Et puis, quelques civils aux allures douteuses. Et puis encore, les militaires aux allures encore plus douteuses. C’est cela l’histoire récente de mon pays : une oscillation entre le mal et le pire. Cette histoire qui me pèse encore et qui m’a guidé vers la Belgique, pays des autres et hôte de mes peines perdues. Je ressens cette honte embuée dans les draps de la nuit. J’ai peur.

Dans mon esprit, le lac Kivu est devenu l’équivalent de la milice haïtienne. Un lac est un homme, un homme est un fusil, une mesure économique est un crime qu’on peut préméditer. Et puis, je pense au pire. Je pense aux couleurs : celles de l’armée haïtienne et ses rêves mercantiles, celles de cette institution réformée dans les années 20 pour mieux torpiller l’espoir des miséreux. Déjà, la lutte mourait à coup de balles dans la tête, sévices infligés au corps déjà chétif. La lutte mourait, exécutée dans les savanes des petits propriétaires terriens.

Dans mon esprit, le lac devient alors une armée. À la seule différence que le lac ouvre grandement ses bras et prend ce que les hommes veulent bien lui donner. L’armée haïtienne, elle, ouvre grandement sa bouche pour sucer le sang des innocents. Se souvient-on encore de ce chiffre fatidique ? Combien de morts ? A-t-on un général qui tient le cahier des morts haïtiens, victimes de l’armée ? Je me demande quel chiffre afficherait ce cahier, registre de la mort. Chez nous, il n’y a pas de lac entaché de sang. Mais il y a des charniers, quantité de charniers, des quartiers de charniers !

Je n’ai pas mis très longtemps à comprendre que dans l’esprit de MikeNike, le lac est en réalité le symbole de corruption, des crimes, de la mafia du diamant, de l’escroquerie institutionnalisée, du désordre encouragé, de la vie qui fuit les hommes, des espoirs perdus, des gens qui rient bêtement dans des situations extrêmes de tristesse, de l’insouciance volontaire comme échappatoire, de l’abandon de la réalité contraignante, de l’exode vers une vie meilleure, de la fuite des cerveaux et des hommes courageux.

MikeNike me fait comprendre tant de choses déjà. J’ai compris que l’armée haïtienne est identique à l’armée congolaise. Que le lac Kivu hante encore ses nuits. Mais que, par-dessus tout, seuls les militaires donnent une dimension humaine à sa frayeur et à son chagrin. Car, comme le lac, l’armée est le prétexte de la mort. Car elle aussi a chassé la vie et l’espoir de mon pays, mobilisant un budget conséquent pour nourrir ces milliers de mercenaires dont l’unique dessein est de noyer la moindre étincelle de processus démocratique. « Tuer l’utopie ! », disait la chanson populaire.

Alors, je sors mon calepin que mes doigts tremblants placent au milieu de la paume de ma main moite, et j’écris :

« À bas les flots, les mers, les lacs sanguinaires !
À bas l’armée et le sang rougeâtre qu’on dépense futilement !
À bas le kaki, couleur horrible !
À bas le vert Olive, couleur du crime !
Et vive les autres couleurs : noir, rouge, jaune, blanc ;
Couleurs des hommes encore porteurs d’humanité ! »

Ainsi, dès le début, Michaël m’a fait cet effet contrasté. Cette contradiction dans ses comportements qui alternent bêtises et réflexions. Cette contradiction se transfère à moi, car je l’aime et je le méprise à la fois. Pourquoi ne mobilise-t-il pas toute cette énergie à la réalisation de quelque chose de positif ? Cette négativité m’exaspère !
Chapitre IV Le temps des confusions…
Le temps est maussade, gris et pluvieux en dépit de l’été, en ce jour du mois d’août de l’année 1992 qui est censé traîner derrière lui une ribambelle de rayons ensoleillés. Le ciel uniformément gris est un signe avant-coureur d’une crise écologique dont la Belgique semble garder précieusement le mystère. Il se dégage cet air lourd, humide, énervant, dont ce pays semble précieusement garder le secret de la recette. Les météorologues annoncent la pluie comme s’ils lisaient le temps dans une de ces cartes légendaires ou dans ces boules de cristal aux pouvoirs surréalistes. Cette fois, la « Madame soleil » occidentale ne semble pas pouvoir se tromper, tant l’imminence de la pluie semble évidente. La prévision météorologique prend des allures de jeux d’enfants et discrédite ceux qui passent des années à l’étudier !

La ville dort et se vide de sa substance, de son hétéroclite composition populaire ; car les vacanciers aventuriers et épicuriens, adeptes du cri du carpe diem dénaturé, au sens volontairement altéré, sont partis traîner leur bosse sur les places de la Provence, sur les plages de La Havane, dans les hôtels étoilés de Casablanca, dans les cafés d’Andalousie ou dans les colonies de vacances d’Afrique noire. J’imagine que le Maghreb n’est pas en reste, que le Maroc, la Tunisie, et même l’Algérie, dans ses heures sombres, attirent des vacanciers.

Tandis que l’étendue bruxelloise agonise dans un silence pesant, les habitants de Matongé avancent sans regarder en arrière. L’air souffle violemment sur mon nez de chien battu qui renifle l’exil profondément décourageant.

Je rencontre à nouveau Michaël, toujours entouré de ses fidèles soupirants, ses inconditionnels suiveurs, sa bande, ses chiens de garde. Et je souris. L’amitié n’a pas cette allure-là. Une crispation qui se laisse lire sur chaque millimètre de l’espace de mon visage.

Il me regarde d’un air mauvais et déguise son visage de cette mine si sévère et si fière de l’homme qui domine les esprits dans certains quartiers de Bruxelles. Aidé de sa petite bande de voyous, il se croit le roi du monde.

Alors que j’étais sur le point de m’en aller, il est venu vers moi et s’est courtoisement présenté.

Je suis MikeNike.

Je souris, pensant qu’il me fait une plaisanterie. Mais il demeure sérieux.

On se connaît, me dit-il fièrement, comme pour signifier que je suis dans son viseur, comme pour me signifier qu’il m’a à l’œil, l’œil nu qui juge et qui surveille.

Est-il sérieux ? Je me questionne. La dernière fois, il m’a pourtant parlé comme si j’étais un ami d’enfance et s’est confié à moi comme à un vieux camarade de classe ; et voilà que soudainement, il me parle comme s’il n’avait plus qu’une vague idée de moi. Serait-il sous l’effet de la drogue ? Ce jeune homme trouvera toujours un moyen de me surprendre.

De chez Karl, n’est-ce pas ? me demande-t-il d’un sourire convaincu.

Je lui réponds sobrement que j’ai l’habitude de me rendre chez un certain Karl qui habite dans le quartier de Ma Campagne.

Il me semblait bien, ajoute-t-il avec un petit sourire confus.

Curieusement, il m’a l’air sympathique. Il ne dévoile plus rien de cette mine toute faite qu’il montrait quelques minutes auparavant. Il est désormais charmant, lisant la confiance dans mes yeux. Sans doute pense-t-il que je ne risque guère d’être un rival enrôlé dans une bande concurrente empiétant sur son territoire. Je le trouve même fréquentable.

Michaël est grand pour son âge. Ses membres sont beaucoup plus musclés que les miens. Lorsque je regarde Mike, je vois qu’il détient encore quelques vagues traits physiques d’un passé même lointain de sportif confirmé, assidu et même passionné de ses activités. Il a les jambes musclées qui rappellent celles d’un tennisman de haut niveau. Ses bras sont aussi costauds, aussi conséquents que ceux d’un haltérophile. Son visage est si dur qu’on devine aisément qu’il a parcouru en long et en large les sentiers d’une vie difficile. D’infimes cicatrices dessinent un petit nid déroutant entre ses cils épais. Son œil droit se refermant légèrement renseigne souvent mal sur la cible de son regard. Et le nez aplati sur un teint sévère, rude et expressif prive son aspect général de tout soupçon de sympathie. Mike a des cils si épais que l’on croirait qu’il les a choisis dans un magasin de déguisement et les a implantés lui-même. Il a l’œil gauche qui tremble nerveusement, donnant l’impression que son attention est portée sur autre chose que la personne qu’il observe en réalité. Il laisse cette impression d’être toujours absent, de réfléchir en permanence. Il a ce regard impatient, l’impertinence même de l’être qui blesse l’ego d’autrui, qui transperce le voile de la face pour toucher l’estime de soi. Son regard a l’air accusateur, comme s’il voulait reprocher à la terre entière d’être responsable de son mal-être. Et puis, d’un seul coup, comme par enchantement, il devient pensif comme s’il le faisait exprès. Du coup, son regard devient amical après avoir été pendant une fraction de seconde belliqueux, bestial, imbécile. Je me demande à quel point il est conscient de l’agitation qu’il provoque en moi.

Il dégage une relative élégance dans sa démarche rythmique qui lui permet de manifester cette confiance en soi que certains cherchent encore jusqu’à l’âge adulte.

Un jour, alors qu’il arborait un costume trois-pièces pour se rendre à une réception nuptiale, je l’ai même trouvé d’une apparence fiable. Qui a dit que l’habit ne faisait pas le moine ? Un génie, sans doute, car il a visé juste ! Celui-là avait bien réfléchi avant d’ouvrir la bouche ! Encore un qui a tourné sa langue dans sa bouche sept fois et ses idées dans sa tête autant de fois qu’il fut nécessaire avant de se prononcer. Oui, c’est exact. L’habit ne fait pas le moine, car deux jours plus tard, dépossédé de son beau costume et affublé de sa casquette retournée, je l’ai vu en train de battre une jeune fille qui le suppliait d’arrêter.

Et là, il est redevenu ce qu’il est à mes yeux, ou de préférence, ce qu’il est devenu : un voyou frustré incapable de régler pacifiquement ses différends avec les autres. Il redevint l’imbécile aux gros muscles entourés d’une bande d’idiots prêts à lui lécher les bottes et à se laisser cracher dessus.

Souvent, entre deux rues, je croise son visage rageur. Mike porte souvent une casquette et une paire de chaussures blanches. Parfois, on voit la sueur s’en échapper et glisser entre ses cils. On se demande comment il fait pour pouvoir la supporter lorsqu’il fait aussi chaud. Mais il l’aime, sa casquette. On raconte que, à la suite d’une dispute, il a éventré un videur de discothèque après que ce dernier lui a fermement ordonné d’ôter son couvre-chef. Se sentant humilié devant sa bande d’amis, tous acquis à sa cause, il aurait giflé le videur. Après un échange de coups violents, a suivi ce geste répréhensible qui a choqué, indigné et apeuré l’inconscient collectif : un coup de canif dans le ventre !

Un jour, il m’a impressionné lorsque je l’ai vu intervenir dans une bagarre et qu’il a fait basculer la victoire dans son camp à coups de matraque infligés à des têtes qu’il saignait sans retenue, sans vergogne et sans compassion. Ce jour-là, j’ai vu des hommes tomber comme des mouches. Il avait foncé dans le tas et avait frappé chaque fois avec plus de haine, plus de force et plus de précision.

Il est fort, celui-là ! avais-je pensé.

Une force bestiale émanait de ses gestes. Et ce regard toujours aussi déterminé scrutait ce champ de bataille tel un commandant de guerre. Les commentaires environnants arrivaient tels des avertissements.

C’est un démon au visage d’ange, ai-je expliqué à ma mère restée au pays sur la bande magnétique d’une cassette où j’ai posé ma voix pleine d’émotions.

J’adorais envoyer une cassette avec ma voix, expliquant ce que je vivais en Belgique. Je donnais tous les détails de ma vie de tous les jours, y compris mes rencontres fortuites avec des gens comme Mike. Mais surtout, je ne voulais pas que ma mère oublie ma voix.

Je sais à quelle date j’ai quitté Haïti, mais j’ignore à quelle date j’y retournerai. J’ignore dans combien de temps je reverrai ma famille, ma mère, mes frères, mon père, mes amis, mes amours, mes connaissances, mes professeurs d’école, mes collègues du sport, etc.

Ne le fréquente jamais, m’ordonne ma chère mère, à distance, de peur que je me fasse corrompre par ses mauvaises manières.

Elle tient réellement à continuer à garder son ascendant sur moi, en dépit de la distance qui nous sépare. Elle aussi a peur de l’influence de ce nombre indéterminable de jours qui nous sépare et de ces kilomètres qui nous font sentir que nous vivons dans des galaxies différentes. Elle redoute le poids qu’auront les jours sur moi, sur ma personnalité, sur mes vertus, sur ma patience d’homme résolu à travailler dur pour obtenir ce dont j’ai besoin. Comment lui expliquer que je partage cette conviction que ma vision de tunnel ne doit pas être altérée ? J’entends encore sa voix enrouée me répéter inlassablement : « N’oublie pas de regarder loin, le plus loin possible ; la vision de tunnel, mon fils, la vision de tunnel ! » Parfois, je me réveille la nuit, inquiété par cette phrase que je chante : « Oui, mère, ne t’en fais pas. Je regarde loin. Ma vision du tunnel demeure intacte ! » C’est le reflet de moi-même qui me le dit. Je sais qu’elle appréhende les effets du vent givrant sur mon moral, sur mon système nerveux, sur ma patience et la planification de mon avenir. Et, moi, je fais tout pour ne pas craquer nerveusement. Un mot a plus de sens pour moi : tenir ! Alors, ma mère a peur de mes fréquentations. Ce « MikeNike » l’intrigue à distance. Et plus la distance est grande, plus l’intrigue est conséquente. Désormais, chaque fois qu’elle me téléphone, elle me demande des nouvelles de MikeNike. Comme si cet individu prenait une place dans notre vie. Sans doute veut-elle savoir si j’ai des nouvelles de lui. Et si j’en avais, cela signifierait que je le vois, ou qu’il me voit ; que je le fréquente. Alors à chaque fois, je réponds par la même phrase interrogative qui met très vite fin à la conversation en lui répondant : « Mais où veux-tu que je rencontre ce type ? » Ainsi, je la rassure. Car si je devais donner des nouvelles de MikeNike, de ce qu’il fait, de ce qu’il opère dans la ville de Bruxelles, ma mère prendrait le premier avion pour venir m’ôter des griffes de la Belgique !
Chapitre V Les RIP
Deux jours après avoir juré à ma mère que je ferai tout pour ne pas croiser le chemin de cet énergumène belliqueux, je le vois à nouveau cogner un jeune jusqu’à faire gicler son sang sur les murs environnants. Des coups de pieds martèlent le sommet de son crâne dégarni. J’entends même des gens effrayés crier au secours et vociférer des hurlements d’horreur, tant les coups sont prononcés.

C’est lui le chef ! murmure-t-on autour de moi.

Le chef de quoi ? je demande, dubitatif, parce que tous ces comportements m’énervent profondément.

C’est à cause de ce genre de comportements que les gens au petit esprit condamnent et cataloguent tous les Noirs de sauvages. Je m’indigne auprès d’une femme qui semble être amusée par ce genre de spectacles. Décidément, le voyeurisme de l’horreur fait école partout dans le monde. Les gens observent sans broncher deux personnes se taper dessus comme ils regarderaient deux êtres faire l’amour. Les gens contemplent cette déferlante de violence comme ils regarderaient la projection d’un film à caractère pornographique. Toujours ce même plaisir inscrit sur leurs lèvres baveuses.

Le chef de quoi ? j’insiste.

Alors on prend le temps de m’expliquer qu’il dirige de main de fer une bande de voyous qui font la pluie et le beau temps dans les rues de Bruxelles depuis que quelques films de gangsters américains ont été popularisés sur les petits écrans. Je m’en doutais. J’ai désormais la confirmation.

Ils sont plus de soixante ! m’assure-t-on.

Et ils se situent à Bruxelles et à Liège principalement ! Mais on les trouve également à Anvers, à Gand, à Alost, à Bruges, à Leuven, à Louvain-la-Neuve, à Namur, à Waterloo, à Braine-l’Alleud, à Nivelles, à Charleroi, à Mons, à Lille, à Paris, à Londres et à Amsterdam.

Ils sont donc partout ! Ma conviction est que les gens exagèrent la portée de ces petits groupes de malfaiteurs. Cette énorme couverture territoriale me parait sortir tout droit de l’imagination populaire.

Ce sont des Léopards, un gang ! tente-t-on de m’expliquer.

Des Léopards ? Je constate que la vie me fait à nouveau un énorme clin d’œil. Car ces bandes redoutables et redoutées portent le même nom que l’ancienne armée de François Duvalier, l’ex-dictateur haïtien autoproclamé président à vie de la République d’Haïti. Décidément, la vie a parfois cette drôle de façon de nous regarder et de commander notre regard ! D’abord, je suis né avec les « Léopards » de Duvalier, ensuite je découvre peu à peu ceux de MikeNike, et bientôt j’apprendrai que le surnom de Mobutu est également « Le Léopard » et son symbole aussi. Désormais, mon environnement immédiat et les pages de mon histoire sont tous faits de ces fauves que je condamne vigoureusement.

Les Bruxellois ont peur de ces Léopards ! disent certains.

On n’ose pas sortir le soir ! crient d’autres.

Et nos magasins sont pillés de jour comme de nuit ! se plaint un homme, désabusé.

C’est une mafia ! crie une femme.

C’est le chef : MikeNike !

MikeNike, est-ce bien son véritable prénom ? je demande innocemment.

Cette question déclenche le fou rire chez la jeune fille à côté de moi, qui éprouve toutes les peines du monde à comprendre que je puisse croire que MikeNike soit son vrai nom.

Il s’appelle Michaël ! On surnomme souvent les Michaël : « Mike ». Et étant donné qu’il aime bien porter la marque « Nike », on obtient « MikeNike », m’explique-t-elle.

Cette fois, j’ai vraiment l’air d’un imbécile qui ne comprend rien à rien. Elle est si fière de son CQFD ! « Ce qu’il fallait démontrer idiot ! » semble-t-elle me signifier d’un regard presque méprisant. Elle doit se dire en son for intérieur : celui-là, il ne comprend rien à rien. Il comprend vite, mais il faut lui expliquer longtemps !

En fait, j’avais déjà tout compris, et ce depuis bien longtemps. Mais c’est si drôle lorsque les gens l’expliquent. Cela donne une dimension mystique à la chose. Et puis cela permet de saisir la représentation mentale de ce jeune homme dans la ville, la façon dont il occupe l’esprit de la jeunesse.

Et puis, je ne me fatiguerai même pas à t’expliquer que tous ces jeunes sont des RIP ! poursuit-elle.

Des quoi ? C’est quoi cette histoire de RIP ? je demande dubitatif.

Oh, ça va, laisse tomber ! dit-elle d’un ton impatient, avant de s’en aller, m’abandonnant à mes interrogations.

Les RIP ? Je me demande ce que c’est. Ces jeunes sont des RIP ? J’ose espérer qu’il ne s’agit pas d’une maladie contagieuse. Si tel était le cas, moi aussi je pourrais devenir un RIP ! J’espère que le temps viendra où je saurai ce que signifie ce sobriquet. S’il faut que je contracte une maladie, autant que je connaisse ses tenants et aboutissants !

Chaque fois que je rencontre MikeNike, mon impression à son égard est mitigée. Il me rend si confus. En même temps, il me fait pitié, et en même temps il me fait peur.

Avec le temps, et au fil des bêtises qu’il multiplie comme la pluie prolifère ses gouttes, j’apprends à reconnaître l’œuvre de MikeNike, ce jeune brigand que je surnomme déjà l’Animal. J’apprends à lire l’empreinte de ses actes. J’apprends à déceler ses manœuvres, j’apprends à identifier les membres de son clan. Ce sont des jeunes inconscients qui se sentent protégés et qui passent la majeure partie de leur temps à commettre des actes répréhensibles, se disant sans doute que MikeNike leur apportera la bénédiction nécessaire et pourra les sortir de toutes les situations compromettantes.

Dans l’ombre de la nuit paisible, j’aperçois l’extrait de leurs pas voraces qui pédalent sur l’asphalte. J’entends le fracas des vitres, les bruits cyniques qui retentissent dans ce champ de peurs et d’indifférences du quartier de Matongé. Mon rideau à moitié relevé me permet de voir les courses de ces pilleurs de nuits. Et puis, le bruit des pas accélérés, le butin emporté… Et je me renferme à double tour. Leurs pieds pollués laissent une offense sur la fierté des Noirs. Césaire, Senghor et Damas auraient été si tristes ! Et que dire de Lumumba ? Il ne s’est pas sacrifié pour voir ses frères venir jeter leur fierté tel un tas de détritus sur les chaussées de Bruxelles ou de Liège. À ce moment, je me dis que je dois déménager de ce coin maléfique, même si pour l’instant mes finances ne le permettent pas. J’y pense, c’est déjà un espoir. C’est déjà un projet. C’est déjà un rêve que je caresse en silence. En attendant, dans un coin de mon calepin, j’écris :

« Je rêve d’un quartier plus paisible.
Je refuse de devenir comme eux un RIP ! »

Les malfaiteurs étaient cagoulés, donc je n’ai pu les identifier. Mais je ne peux m’empêcher de penser à ces bandits qui montrent de moins en moins de scrupules dans leurs actes de vol et de pillage, discréditant le quartier tout entier et le travail que certains effectuent pour tenter de redorer le blason de ce magnifique espace qu’est Matongé…

Ce jeune homme, ce MikeNike, et ses hommes ont une façon de voir les choses qui est si réductrice, si restreinte, et qui coupe court à toute éventualité de contradiction. Avec lui, tout est entièrement blanc ou tout est intégralement noir. Un jour, je l’ai entendu déclarer à haute voix : « Tous les Mindélés {3} sont des cons ! »

Je me suis immiscé, à mes risques et périls, dans la conversation pour tenter de nuancer ses idées toutes faites. Sentant qu’il éprouvait un certain respect pour moi, voire une certaine sympathie pour des raisons qui me sont étrangères, je me suis dressé devant lui et je l’ai contredit. Je me souviens lui avoir rappelé quelque chose que tant de gens ont tendance à oublier : « Il y a des mauvais partout ! »

Ce n’était pas la première fois que je me mis sur le chemin de ce genre d’idées toutes faites. Hélas, cette fois-là, je n’ai pas réussi à lui faire entendre raison. Il est resté sur sa position. Convaincu de la pertinence de son point de vue, il a même ajouté : « les Mindélés ont fait trop de mal dans mon pays. Les Mindélés sont les démons du Kivu ! Et ils ont fait de moi, de nous, de toi, des autres, des RIP ! »

C’est quoi cette histoire de RIP ? ai-je envie de lui demander.

Mais ce n’est point le moment de faire l’imbécile qui ne comprend pas un terme dont tout le monde semble avoir si bien saisi le sens. Alors, je laisse passer, laissant mourir au fond de moi cette envie d’en savoir davantage. Intérieurement, je me dis que l’occasion se présentera de lever le voile sur ce terme de RIP, ce cri identitaire qui semble résumer tant de choses que j’ignore.

Mais revenons aux Mindélés, me dis-je intérieurement. Avec Michaël, il n’existe pas de juste milieu. Il n’y a guère de métissage d’idées, ni de compromis intellectuels ou même d’intellect. C’est à croire qu’il prend un malin plaisir à être sot ! Alors qu’on sent un potentiel intelligent qui brille dans ses propos, les rares fois où il se met à réfléchir.

Je suis souvent choqué par ce genre de personnes qui véhiculent soit l’écrasement de soi, soit l’écrasement de l’autre. Soit ils se laissent aller, perdant toute confiance en eux, se livrant à la consommation de drogues en tout genre, seuls exutoires aux méandres de la vie ; soit ils rendent le monde entier responsable de tous leurs maux. Ce sont soit des autodestructeurs résignés, adeptes de la capitulation, de la circulation intempestive sans finalité aucune ; soit des contestataires qui rêvent de tout brûler. Ce sont des culs-terreux des bancs de gares, des fumeurs de pétards sur les rails de trains, tagueurs pour la plupart, qui crachent sur les patrimoines, qui souillent la fierté que les autres ont durement acquise et qui préfèrent la lâcheté, la négation de l’autre, et le crachat sur le patrimoine culturel qui ne leur appartient pas. Ce sont des acculturés qui fustigent la culture d’autrui. Des gens aigris de la vie qui haïssent de manière déraisonnée, des mal-aimés qui jalousent la réussite des autres. Ce sont des êtres foncièrement amers, des casseurs qui n’œuvrent aucunement en faveur de la paix sociale, ni de l’harmonie entre les peuples et les communautés. Choc des cultures, ils prônent cette haine des ancêtres, ce déni de l’œuvre ancestrale de pacification et du respect de l’histoire. Le feu qu’ils mettent aux poudres risque de leur exploser à la figure, un jour. Et puis, ils sont les sujets de préjugés que les cervelles faibles véhiculent dans les pages des ouvrages à succès inoubliables, ces stéréotypes vendus à des milliers d’exemplaires de Montréal à Paris, en passant par Pointe-à-Pitre. Offrir des bâtons pour se faire battre, alors que le nid des stéréotypes est si rapidement et facilement brodé. Les tisserands de clichés n’attendent que ça, que le torchon brûle juste un peu pour stigmatiser une portion de la population en temps de paix. Et en temps de guerre, c’est la porte ouverte à la déportation, à la persécution, à l’extermination, et au génocide.

MikeNike illustre parfaitement ce type de personnes prisonnières de ces deux comportements. Il oscille entre les deux états d’esprit en fonction de son humeur et de ses expériences ponctuelles. Soit il se considère comme un moins que rien, soit « les Mindélés sont les méchants ! » Dans les deux cas, il ne se bat pas sur le terrain de la fierté.

Homo homini lupus ? MikeNike est un grand loup qui se laisse affaiblir par les erreurs commises par le passé, se condamnant à un train de vie qui ne bénéficie à personne : ni à lui, ni à ses proches, ni à la société. MikeNike est un lupus des temps modernes qui veut manger l’homme, lui faire payer ses impertinences. Mais que s’est-il réellement passé dans la vie de ce jeune homme ? Je donnerais tout pour le savoir !

S’enterrer ou enterrer l’autre, telles sont les deux options qui s’offrent à cette jeunesse que je regarde passer sans aucun but dans la vie, sans espoir, sans repères, sans conscience d’identité, et presque sans aucune valeur.

Or, il serait plus sage de trouver une solution intermédiaire, qui se rapprocherait davantage de la réflexion, de la recherche de sa propre vérité, de ce qui est vrai en soi et pour soi, sans pour autant piétiner la fierté des autres. La clé résiderait dans la sérénité, l’envie de se battre, la remise en question systématique de soi et la rage de vaincre. Il faudrait continuer à tout prix à évaluer ses propres forces et faiblesses, fournir inlassablement ces efforts qui rendent fierté et justice en fin de journée, même en l’absence de regards, lorsque l’on se retrouve seul avec son cœur qui bat et qui semble dire : « Bravo pour l’œuvre accomplie, mon ami ! À partir de maintenant, tu seras un homme meilleur ! » Il faudrait que les ainés reprennent leur rôle pour enseigner le respect, pour inculquer l’estime de soi.

Et puis, il y a la raison à rechercher à tout instant. La raison a des yeux que l’homme ne possède pas. Il est certain que la limite entre l’échec et le succès est plus infime qu’on ne le croit. Celui qui s’en sort est toujours celui qui réfute la facilité. Et puis, celui qui essaie jusqu’au bout, celui qui va au bout de ses rêves, de ses souhaits, est adepte ni de l’écrasement de soi, ni de l’écrasement de l’autre. Celui-là ne se laissera jamais aliéner par les regrets !

Et moi, Calixte, fils d’Haïti, fils de la savane désolée, fils des lataniers maudits dont les écrits sont des cris, dans la forêt de la négation de soi et la négation d’autrui, je cherche la sérénité ; une spiritualité, une réflexion qui traîne la sensibilité vers soi. Cette démarche me permet de voir les ombres qui ne me suivent même pas, de sentir le vent qui ne me touche même pas, de toucher des rêves qui n’existent même pas, de voir des gens qui ne me voient même pas, de comprendre même l’inintelligible du cœur, de m’approcher de choses qui ne me soupçonnent même pas. Et puis, le jour et l’heure se rapprochent, l’infime instant où je serai libre, car sensible, humain et intelligent.

On ne peut pas prêcher l’intelligence et la sensibilité à autrui. Ceux qui n’en ont pas en auront de moins en moins, car les temps sont durs, et exigent qu’on galope, qu’on réussisse au plus vite ; souvent au détriment des autres ! On écrase celui qui se dresse devant notre propre réussite. On piétine la vie, on altère le sens des relations, on tue et puis on enterre l’histoire des autres. Ni vu, ni connu ! Qui est le suivant sur la liste ? On oublie que l’imminence de la richesse de l’un augure de l’appauvrissement de l’autre.

Ainsi, certes je connais de plus en plus ce jeune garçon du Kivu, ce Michaël Nzambi dit MikeNike. Mais je ne suis pas souvent de son avis. Et j’ignore pourquoi il se dit un RIP…
Chapitre VI Souvenirs impérissables
Août 1992 : cela ne fait pas très longtemps que j’ai foulé la belle terre de la Belgique. J’ignore si j’y resterai longtemps. Mais je l’aime déjà. Je suis candidat réfugié dans ce pays en pleine prise de conscience de la problématique de l’immigration. Les frontières sont encore entrouvertes, mais le sifflet du conducteur de ce train complexe annonce déjà leur fermeture imminente. « La Belgique doit demeurer une terre d’asile. Mais comment distinguer le vrai du faux ? » titre un journal que j’ai lu en entier.

Il parait que l’État n’accorde pas facilement le statut de réfugié aux candidats issus des pays dont le régime n’est pas officiellement considéré comme oppressant. D’ailleurs, un jeune homme que j’ai rencontré pour la première fois lors de ma demande d’asile était en larmes, car il venait de recevoir un avis de quitter le territoire belge au motif que son gouvernement était « l’ami des Occidentaux » et qu’il protégeait les intérêts du monde libre.

Le président du Congo ? Il n’est pas considéré comme un vrai dictateur et on ne peut pas établir que votre vie soit en danger sous sa gouvernance, a-t-on motivé.

Le jeune journaliste du Kasaï, très critique envers la prise en otage du destin des habitants de son pays, et persécuté, sait qu’une mort certaine l’attend au Congo, s’il devait y retourner.

Je compte observer une grève de la faim, a-t-il menacé.

Mais ils te laisseront crever ! lui fait remarquer son avocat.

Mais comment font-ils pour discerner le vrai du faux ? Comment font-ils pour ne pas envoyer des innocents aux pieds de leurs bourreaux ? Comment savent-ils qu’ils ne les renvoient pas tout droit à la mort ? Comment savent-ils qu’ils prennent les bonnes décisions ? Je n’aimerais vraiment pas être fonctionnaire du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides ! Comment dorment-ils la nuit ? Comment vivre avec cette idée d’avoir signé l’arrêt de mort d’une personne ?

J’ai rendez-vous au Commissariat général aux Réfugiés et aux Apatrides, le CGRA. La veille, je n’ai pas pu fermer l’œil. Je n’arrête pas de penser à ce journaliste congolais. Et si je connaissais le même sort ? J’ose espérer que mon cas sera entendu et pris en considération. Chez moi, un homme, un militaire, a pris le pouvoir et massacre toute la jeunesse. Aïe aïe aïe si, par malheur, je recevais une décision défavorable, je crois que je m’effondrerais. Alors je prie Dieu et tous ses apôtres. Je ne sais plus à quel saint me vouer. Je ne peux pas retourner à Port-au-Prince ! Je ne peux pas ! Ce n’est vraiment pas possible ! Je commence petit à petit à envisager l’épreuve de la grève de la faim.

Finalement, le rendez-vous a été positif. Pour la énième fois, j’ai expliqué mon parcours de militant dans les quartiers de Port-au-Prince. Pour la énième fois, j’ai expliqué mon affiliation au mouvement étudiant, les menaces de mort qui pèsent sur ma personne, la mort de mes camarades de classe, etc. Alors, on me dit que c’est bon, je peux rester, mais à condition de ne jamais commettre d’exaction punissable sur le territoire belge. Sinon je serais renvoyé aux mains de ces militaires putschistes qui ont pris le pouvoir par la force des chars et des armes automatiques. Alors, dans mon calepin, j’ose écrire :

« Marche mon âme !
Marche sur les cratères de l’oubli.
Ne laisse pas traîner ton sang.
Mais n’effectue que les pas qui te sont nécessaires,
Car tu marches sur des œufs. »

Je n’ai pas le droit à l’erreur. Mais j’y ai l’habitude. En Haïti déjà, je n’avais pas intérêt à me faire arrêter. Ma mère me disait sans cesse : « Calixte, ne te fais pas arrêter ! Arrête tes histoires d’association avant qu’il ne soit trop tard ! Ces gens n’hésiteront pas à te tuer pour leur bon plaisir ! » Autre temps, autres mœurs, autre pays ; mais toujours cette épée de Damoclès qui pend au-dessus de ma tête.

Je ne risque pas de faire des bêtises. Ce n’est point demain que je risque de laisser l’idiotie d’association de malfaiteurs influencer ma personnalité.

Alors, je m’accroche à tout et n’importe quoi. L’homme, dans l’aigreur de son exil, cherche désespérément des échappatoires de bienséance. Les jours me semblent si longs. Et Haïti est dans mon esprit rongé par l’inconfortable sentiment de gâchis. Je pense aux quartiers de Port-au-Prince, et plus particulièrement à celui dans lequel j’ai grandi jusqu’à ma majorité : Canapé-vert. C’est toute l’histoire d’une vie que j’ai abandonnée derrière moi. Toute la poussière de mon existence a été semée le long des rues de ma ville, sur les monts, au fond des mers amicales et familières qui se jettent dans l’océan étranger pour aller mouiller d’autres destins. Les arbres du pays ont encore mon odeur. L’air sent encore mon parfum. Les rues se souviennent de la chaleur de mes pas. Je n’ai jamais cessé de me mouvoir, de marcher, de flâner, de bouger d’un quartier à l’autre de ce pays que j’aime tant. Je pense aux hommes, femmes et enfants qui peuplent cette patrie malheureuse. Je pense à mes amis d’enfance. J’ai vu des jeunes de mon âge mourir d’une mort injuste et précipitée. J’ai vu des vies volées, violées, tandis que l’envie mourait à chaque chapitre que les dieux écrivaient pour Haïti. J’ai vu des corps calcinés gisant dans un sang cendré.

Je pense à tous ceux-là, à leur mort inutile. Je pense à chacun de mes amis, un par un, tous les jours. Je pense à Frédéric, ce jeune homme si digne que j’ai appris à connaître dans mes derniers jours passés à Port-au-Prince. Je pense à Rodrigue, le grand musclé qui m’a si souvent protégé dans les tournées fiévreuses des ambiances carnavalesques. Je le connais depuis des années, mais il a fallu attendre mes derniers jours au pays pour que je découvre sa franche amitié. C’est incroyable toutes ces bonnes choses qui m’arrivent alors que l’imminence de mon départ fracasse les portes de ma conscience et m’apporte un cadeau nostalgique : la panique ! C’est à croire que dans ma vie, tout s’est accéléré. Elle a beau traîner la patte, lorsque la vie décide d’accélérer, on vit en quelques jours ce que l’on aurait vécu en plusieurs mois. Comme les chiens, certains hommes ont un plus grand âge que ce que prétendent leurs papiers d’identité.

C’est donc ce phénomène qui explique que des filles d’une quinzaine d’années possèdent des cervelles d’adultes de trente ans.
Et moi, depuis le coup d’État militaire, j’ai pris au moins trois ans de maturité. Au cours de la semaine qui a précédé mon départ pour la Belgique, j’ai encore pris deux ans. Cela fait cinq ans en si peu de temps. En Haïti, l’âge est un concept si relatif.

Dans ma chambre froide de Bruxelles, je ne puis m’empêcher de penser à Tania, celle qui a été le grand amour de ma vie, que j’ai abandonnée dans une peine incroyable et des yeux larmoyants, inconsolables et résignés qui m’ont vu m’éloigner, prendre possession du ciel qu’un avion a fardé.

Pourquoi les gens bien doivent toujours nous quitter d’une manière ou d’une autre ? m’avait-elle demandé, le jour où je lui ai annoncé mon départ.

J’en suis resté bouche bée, dans l’incapacité de fournir une quelconque réponse. L’émotion était d’autant plus vive que je pensais qu’elle faisait également allusion à sa mère partie trop tôt pour un autre monde. Je pense qu’avec elle, j’aurais pu connaître une relation durable. Elle est une jeune femme pleine d’avenir, d’intelligence et de sensibilité. C’est une jeune fille de bonne famille qui sait valoriser l’homme qui fait partie de sa vie rien que par sa façon de le regarder.

Et puis, elle est belle. Ce qui ne gâche rien. C’est une vraie beauté créole, à la peau fine, couleur chocolat ; aux dents aussi blanches que les rochers égarés aux bords de la mer, comme ces pierres laissées pour compte dans l’antichambre des vagues endormies. Elle possède la gencive couleur raisin, violette, contrastant sèchement avec la blancheur de ses dents. Comme elle me manque !

Je pense également à Corinne, ma nouvelle amie platonique que je n’ai pas eu le temps de bien connaître. On a juste partagé quelques coups de reins, sous les cocotiers somnolents en dépit des brises nocturnes qui s’entêtaient à les réveiller. Ces coups de fouet de la nature flottaient sur nos corps en sueur et éveillaient notre envie de fusion. Pendant un court instant, nous ne sommes devenus qu’un seul corps fiévreux. Quel dommage que j’aie dû partir avant d’avoir pu renouveler l’expérience deux ou trois fois de plus !

Corinne m’avait été présentée, et c’est bien dommage que je n’aie pu explorer les subtils rouages de son agréable personnalité.

Les temps passés dans la solitude des premiers jours d’exil me renvoient à toutes sortes de pensées, à toutes sortes de souvenirs. C’est ainsi que je pense à mon premier grand amour : Sandra, la jeune mulâtresse. Que de murs escaladés pour pouvoir poser mes lèvres sur les siennes ! Que de risques encourus pour pouvoir l’étreindre à l’abri des capteurs d’ondes, des antennes de son père ! Son père, quel homme machiavélique ! Il avait juré de me faire la peau si jamais il apprenait que je touchais celle de sa fille unique. Mais le courant de l’amour juvénile était trop fort. Il m’a attiré vers elle, si souvent, si bon. Que de kilomètres parcourus pour aller la chercher à l’école sous le soleil battant d’un midi trop ardent, le cœur qui bat de peur qu’elle ne change d’avis, qu’elle ne jette son dévolu sur un garçon de sa classe ! Que de nuits passées à composer des missives que je n’ai jamais osé présenter à ses magnifiques yeux clairs !

Alors, je pense à tout l’amour que j’ai laissé derrière moi. Comment peut-on abandonner l’amour, alors qu’il est si rare à croiser de nos jours ? Je pense tout le temps à l’amour. J’ai peur d’avoir laissé passer ma chance d’aimer et d’être aimé !

Mais par-dessus tout, je pense à ma famille que je vais abandonner pour la première fois ; ma mère, mon père, mes frères. Sans eux, comment vais-je faire ? Les larmes fusent. Mes yeux sèchent, mais se remettent à couler. D’abord, j’ai pensé que jamais je ne pourrais me consoler, et puis l’écriture m’a aidé à résister. Alors je me sens soulagé d’écrire :

« Ah douce mère,
Je t’aime !
Je t’aime !
Je t’aime !
Je leur dirai toujours que je t’aime plus que la vie,
Car tu es la vie ! »

Il y a au moins deux choses que je ne pourrai jamais oublier chez ma mère. D’une part, sa façon de s’arrêter de parler, de me regarder et de me signifier : « Tu es mon fils chéri et je t’aime plus que tout au monde. » D’autre part, sa voix qui m’a si souvent mis en garde contre les dangers de l’exil, contre les facteurs dénaturants de l’être humain. Cent fois, elle m’a martelé : « C’est mille fois mieux, que tu t’en ailles ! C’est à toi de nous montrer le chemin à suivre. Ici, les choses risquent de se compliquer. Ici, on devrait s’attendre à des jours sombres. Ici, la vie devrait se corser. Tu es l’aîné ! On ne te remplacera pas aussi aisément, mais on mordra sur notre peine et on résistera dignement, avec la grâce de Dieu ! Mais, Calixte, mon fils, reste vrai, reste toi-même, et souviens toi du sens de la dignité qu’on t’a enseigné ! » Tous les jours, je me lève, je me le rappelle, et je m’applique à rester digne.

Et puis, je pense au décor d’Haïti, aux doux caprices de dame nature, au temps qui pleure la nuit, aux soufflements de cerfs-volants ronflants qui vibrent avec le vent, les ailes étalées sur les nuées, aux fouettées des palmiers agités, aux ronronnements des branches géantes de cocotiers. Je pense au tournoi de football submergeant la foule d’une débordante exaltation, à la balle qui roule sur le terrain noyé de ces gravats qui ne dissuadent aucunement les joueurs d’exercer leur passion. Je pense à la musicalité de la pluie qui ricoche sur les tôles meurtries par le soleil de la veille et sur les gouttières, aux flots perdus dans les inondations inoffensives, aux sources assagies que visitent les oiseaux enchanteurs, aux montagnes habiles qui se dressent telles des piqûres prêtes à éventrer le firmament doré, aux charniers naturels que creusent les chutes d’eau, aux cratères de la plaine, aux regards dubitatifs de la lune nostalgique, et au soleil chantant les doux cantiques d’espoir. Je pense au bruit typique qui longe le champ de vétiver, à cette odeur singulière qui embaume l’horizon pris au piège de la pluie tropicale. Je pense aux rayons distinctifs du soleil du Sud, à ces arbres qui fleurissent éternellement, faisant fi du printemps, faisant fi de l’automne. Je pense à cette poussière désagréable qui tatoue les cheveux et refait le portait de l’homme dès qu’il a mis les pieds dehors. Je pense aux vagues de la mer qui se défont à l’épreuve de la brise matinale, lorsque l’aurore se décompose et que la journée s’annonce avec tous ses espoirs, qui risquent malheureusement de se perdre dès la renaissance de la nuit ! Je pense aux bruits des rochers qui dégringolent le long des falaises, lorsque le vent du Sud s’abat sur l’horizon cabossé.

Je pense à la noblesse des plantes combattantes nonobstant la paresse du sol, à la corruption des engrais et aux souillures de la terre vomissant les excréments d’enfants. Je pense également à la nécessité d’aller vers l’oubli temporaire, pour mieux m’immuniser contre les nouveaux défis de cet exil forcé. Je cherche la sérénité à tout prix. Je tire sur toutes les branches de mon moral pour ne pas me tromper, pour ne pas me raidir le cœur, pour ne pas arriver sur la terre d’autrui avec une mine affaiblie, une figure pitoyable, une âme faible, une envie d’abandonner une partie qui vient à peine de commencer. Je pense à une voie de sortie. Car au moment de quitter mon pays, je ne puis m’empêcher de me souvenir de mon âge, dix-neuf ans. Quelle dure épreuve que de quitter sa terre natale à l’âge de dix-neuf ans lorsqu’une personnalité est déjà bien née, lorsque les desiderata sont motivés et que des aspirations politiques sont arrivées à maturité ! C’est un déchirement que d’abandonner ses attaches et ses rêves embrigadés dans les nuages de son pays. Toutes les histoires à raconter et les espoirs à entretenir pèsent sur les épaules de celui qui décide de prendre une si lourde décision. À dix-neuf ans, il est déjà trop tard ou bien trop tôt pour s’en aller. Il faut partir très jeune lorsqu’il n’y a encore guère d’attaches, bien avant les noces avec les éléments de ce pays natal. Il faut partir très tôt lorsque les lianes qui vous attachent à la nasse de votre histoire et de celle de votre contrée sont encore juvéniles.