La dernière larme du lac Kivu

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268 pages
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Description

Lorsque Calixte, un jeune haïtien, arrive en Belgique comme réfugié politique en 1992, il n'a que 19 ans. Il a pour seul objectif d'être l'immigré modèle et de ne point faire de bruit. Lorsqu'il rencontre Michaël, réfugié issu du Congo (ex-Zaïre) et chef de bande, il doit faire face à un autre type de comportement. Les destins du ressortissant haïtien et du Congolais ne cesseront dès lors de se croiser.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 12
EAN13 9782296474178
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0138€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LA DERNIÈRE LARME DU LAC KIVU
































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f

ISBN : 978-2-296-56422-0
EAN : 9782296564220

Patrick FRANÇOIS







LA DERNIÈRE LARME DU LAC KIVU














Amarante

LE SILENCE DES HOMMES (septembre 2011) Roman
Henri Chapelet

L’ENDROIT OU IL Y A DES RAPIDES (septembre 2011) Roman
Isabelle Rigolo

FRAGMENTS D’UN JOURNAL INFIDÈLE (AVRIL 2011)
Hana Sanerova

LA DRH ET AUTRES NOUVELLES AU SEIN DU MONDE DU
TRAVAIL (janvier2011) Sylvain Josserand

JOSEPHINE OU LES CALLIGRAPHIES D’ERDEVEN (novembre
2010)
Claude Choquet-Guillevic

LE POTENTIEL EROTIQUE DES ANNEES SARKOZY (octobre
2010)
Juan Cabanis

RUE DAGUERRE (septembre 2010)
Paul Fabre

UN CRI (septembre 2010)
Didier Tassy

EL SHAÏR (juillet 2010)
Virginie Buisson

LE GRAND CIEL (juillet 2010)
Chantal Saragoni

LA POSITION DU DEMISSIONNAIRE (juillet 2010)
Fabrice Gourdon

Remerciements


À ma mère, Villia Pierre, l’héroïne de ma vie. À mon père
Théligny François. À mes frères: Grégory François, Vladimir
François. Au reste de ma famille.

Aux personnes sans qui cet ouvrage n’aurait pas été possible :
Florence Vanholsbeeck, ma compagne, ma complice, mon
associée sur tant de projets; Daniele Renis, mon tout premier
lecteur ;Julita Szleszynska, l’auteur de la couverture de cet
ouvrage ; et tous mes amis qui de près ou de loin m’inspirent.

Chapitre I

Au cœur de Nzambi…


Ce mal du pays me pourfend tant les tripes qu’il écourte ma
respiration. L’odeur du pays embaume mon esprit et m’interpelle si
fort que mon cœur, même pour un très court instant, ne fonctionne
pas convenablement. Haïti me manque à en mourir, si bien que j’ai la
sensation de n’être qu’une parcelle de moi-même.

Aujourd’hui est un de ces jours où chaque seconde passée est dure
à vivre, où chaque pas est vécu tel un fardeau, un calvaire même. Ce
matin, au réveil, le mal du pays me frappe particulièrement fort. Déjà
hier c’était pareil. J’ai envie de revoir mon pays aujourd’hui plus
qu’hier et sans doute moins que demain. Je me lève avec difficulté
sachant que la journée sera une fois de plus celle de la réflexion. Et
qui dit réflexion, dit nostalgie, dit souffrance. Oui, chacun de mes
jours de réflexion est devenu un jour de souffrance.

— Je suis Michaël Nzambi, Mike pour les intimes. Je sais que tu as
entendu parler de moi! On me surnomme MikeNike, l’enfant
playboy, m’explique ce jeune homme aux yeux fatigués qui cafouille
et qui parait incapable d’aligner deux phrases sans bégayer comme un
débile.

Il m’est arrivé comme surgi d’un écran de fumée, comme s'il était
issu des nuages.

— Enchanté, je réponds, hésitant.

Le regard malveillant planté au milieu de mon visage, il
poursuit avec emphase :
— Je suis le chef. Et j’ai une mission: punir ceux qui ne
comprennent pas l’ordre que je veux établir! Jesuis un dur à cuire!
Je suis un animal, me rabâche-t-il d’un air condescendant qui par
moment prend des allures pathétiques.

9

Je le regarde d’un air sérieux. Mais je ne puis m’empêcher de
penser à son arrogance. Me fixant de ses yeux rouges, il poursuit :

— Il va falloir qu’on leur explique ma mission. Ils doivent savoir
pourquoi je suis ici-bas !

Me regardant fixement comme si sa menace m’était adressée, il
poursuit :

— Écoute-moi bien cousin, quiconque m’ennuie, sera puni. Je
l’étriperai de mes mains nues. Je possède cette force dans les mains
qui m’a été donnée par mes ancêtres ! Mon père avait la même poigne,
mon grand-père également. Et moi, j’en ai hérité à mon tour! Ah
cousin, cette force des mains est un don du ciel dont chaque membre
de ma famille a bénéficié.

La familiarité dont il fait preuve m’exaspère quelque peu, mais je
ne l’interromps pas. Mes pensées sont ailleurs. Je me demande s’il
existe des gens comme lui dans tous les pays du monde.

— J’ai la haine, me crie-t-il.

Comment serais-je le cousin de ce curieux personnage ?Je me
surprends en train de m’interroger silencieusement. Je ne le connais ni
d’Ève ni d’Adam. Et je n’ai aucune envie de le connaître. Je ne me
considère pas comme son ami, ou même un proche, ou même un
simple copain. C’est tout juste une connaissance et rien de plus ! Cela
me choque de le voir se confier à moi, alors qu’on a passé la majeure
partie de notre temps à se croiser, sans jamais échanger autre chose
que des regards mauvais. Voilà que soudain, il me parle en me
tapotant le torse, en me touchant la main, en me frappant les épaules.
Voilà qu’il me parle de si près que je reçois violemment ses postillons
sur le bout du nez. Il m’exaspère déjà, mais je tends l’oreille afin
d’écouter son récit.




10

Je l’écoute parce que l’histoire de l’autre m’intéresse toujours. Si,
par un après-midi pluvieux du mois de décembre 1992, coincé
pendant plus d’une demi-heure dans un abribus, j’ai pu prêter
attentivement l’oreille au récit passionné d’un vieux chef de village
1
sénégalais, pourquoi ne pas écouter un jeune Congolaisavide de
confessions ? D’ailleurs, cesrécits presque mythologiques issus de la
bouche de ce vieux sage venu du Sénégal m’avaient passionné. Cet
ancien professeur longiligne perdu dans la confusion de l’immigration
européenne m’expliquait, des larmes de nostalgie remplissant ses yeux,
que les vagues de Dakar ont un bruit caractéristique, effectuent un
cantique particulier, un son décuplé par l’embrassade du vent, par la
sérénade des ondées, par la danse absurde de la brise du matin. Il
m’expliquait cela et je le regardais de mes yeux vagues qui perçaient
l’horizon d’une ville de Bruxelles noyée par les nuages si noirs qu’on
croirait à l’imminence d’une apocalypse. Et à mon tour, je pensais aux
kermesses de la rivière du sud d’Haïti, aux sons révélateurs des
criquets des hautes montagnes, à la violente chute de la pluie tropicale
si brûlante au contact de notre peau, alors que très jeune, je courrais
tout nu dans l’espoir si vain de pouvoir cabrer chaque goutte qui se
jetait sur moi.

Ce réfugié sénégalais aux tresses plus longues que les branches des
palmiers me disait qu’il avait inscrit chaque souvenir de son pays dans
un coin de son esprit afin de pouvoir parer au silence de l’exil. Il m’a
expliqué l’effet encore palpable de la brise du matin sur son esprit,
l’odeur du port, le goût du poisson, la saveur des fruits de mer…
Tant d’écritures qu’il garde fraîches sur les feuilles de sa mémoire,
comme une réserve de souvenirs qui serviraient à sa motivation en
temps de grande froideur et d’obscurité hivernale. J’avais l’impression
que ce petit coin de pensées le rendait si heureux intérieurement alors
qu’extérieurement il était foncièrement triste.

Et moi aussi, je fus heureux de pouvoir échanger quelques mots
avec lui, de lui prêter l’oreille, de me mettre sur le chemin de son récit.
Mon esprit prolifique devinait les courbures de l’Afrique et ses
multiples splendeurs. Un exercice colossal pour tenter de me défaire
de ces images-clichés d’un continent qui s’autodétruit, d’une terre de
misère et d’inhumanité.

1
À l’époque, le Congo s’appelait Zaïre et ses habitants des Zaïrois.

11

Depuis ce jour, je suis devenu un passionné d’anecdotes d’Afrique,
de petites histoires venues de ce continent qui a vu naître mes aïeux
vendus en Amérique comme des objets sans valeur.

Alors, pourquoi ne pas écouter Mike? Peut-être a-t-il quelque
chose d’important à me dire ? Peut-être va-t-il déclencher en moi une
idée, une émotion, une envie, un espoir, un sentiment… quelque
chose. Peut-être…

Alors, mon regard timide posé sur celui si fier de Michaël Nzambi,
lui signifie: «Je t’écoute mon grand ! Je suis tout ouïe! Vas-y, vide
ton sac ! »

Ainsi, s’éclaircissant vulgairement la gorge, comme s’il ressentait la
réceptivité de mes gestes, et avant de cracher sur le sol balayé par les
feuilles déjà mortes, il se livre à cette confessionpour le moins
inattendue :

— Je suis du Congo. Tu connais le Congo? Je suis issu d’une
région avoisinant la frontière du lac Kivu.Ah, le lac Kivu et l’oubli
des martyrs, les enfants morts sans raison, les riches, les pauvres, les
gros bras; ils ont tous perdu la vie sans aucune raison apparente!
Paix à leur âme, crache-t-il en jetant un regard au ciel.

Mon attention est à son paroxysme.

— Et je dis leur âme, au singulier, parce que là-bas, dans ces
fosses d’eau, leurs âmes se rejoignent pour n’en former qu’une,
beaucoup plus forte, au service de mon Congo chéri !

Je le fixe d’un air passionné, car l’évocation du lac Kivu a attiré
toute mon attention. Et puis, j’ai retrouvé un ton sage, poétique dans
sa façon de parler de ses souvenirs. Voilà qu’il me surprend déjà ce
jeune homme qui m’inspire pourtant l’omniprésence du danger !

— Je suis un fils adoptif du lac, poursuit-il sans un seul cillement,
les yeux rivés sur moi comme s’il souhaitait m’hypnotiser, me
convaincre.

12

Ses yeux sont d’un rouge éclatant. Ses paupières se referment à
chaque fois qu’il s’efforce de s’exprimer. Chaque mot semble avoir
été puisé du plus profond de son être. Certains ont davantage souffert
que d’autres, je me mets à penser.

— Le lac coule sur le chemin où je suis né! Avide, profond de
plus de 500 mètres, il avale les vies humaines comme ce n’est pas
permis. C’est une vraie gorge de la terre qui broie et boit hommes,
femmes et enfants. C’est un véritable triangle des Bermudes à
l’africaine, dans lequel beaucoup de bonnes volontés se perdent
encore aujourd’hui. Dans les bas-fonds du Congo profondément
occulte et soumis à la dictature, le lac pollué reçoit à bras ouverts ces
vies humaines que les exécuteurs veulent bien, gratuitement, lui offrir.
Le lac a mouillé et fragilisé les espoirs de mon enfance… Voilà
pourquoi je suis là, ici, en Belgique, à Bruxelles, à Ixelles, à la
recherche de la terre sèche et ferme d’Europe pour certifier que
chacun de mes pas en est bien un, ferme, fier et décidé à arriver
quelque part ; à atteindre le bout du tunnel ! Le pied que je pose sur le
sol signifie que je vis, et ne me laisse aucun autre choix que celui
d’avancer, de vivre, et de poursuivre mon chemin jusqu’à la réussite !

Son récit exposé comme une leçon parfaitement bien apprise
capte toute mon attention. J’ai la tête à présent baissée comme si je
voulais fuir son regard devenu soudainement si sage et si vieux.

— Et puis, j’irai un jour là-bas, me sourit-il, brièvement heureux.

Le temps par sa chaleur fait pression sur nos pores. L’après-midi
s’installe sur l’horizon tel un vieillard qui, difficilement, se pose sur sa
chaise. Les gens se croisent, se recroisent, vont et reviennent. Certains
donnent l’impression de vouloir à tout prix sacrifier ce temps qui
perdure, qui se rallonge comme une liane de la forêt amazonienne. Il
est quatre heures et l’affluence de la Porte-de-Namur se précise de
plus en plus. J’ai hâte de rentrer dans mon petit studio pour regarder
la télévision, car un match de basket-ball débute dans très peu de
temps. Je ne peux pas le rater. Pourtant, Mike s’impose à moi et me
prive de la moindre possibilité de l’interrompre.


13

Il poursuit inlassablement :

— Et la Belgique, pays que, nous, les Africains nous aimons tant,
qui nous accueille sans vraiment nous accepter ! Comme disait le vieil
homme assis sur une branche de l’avocatier de la colline, criant son
amour à la femme de ses rêves : Adeline, Adeline, pourquoi refuses-tu
de me laisser t’aimer? Alors je dis et redis: Belgique, Belgique,
pourquoi refuses-tu de nous laisser t’aimer? Pourquoi à la fois me
tendre ton visage et fustiger mon baiser? Pourquoi me donner la
main et m’empêcher de la prendre? M’improvisantsociologue, j’ai
envie de demander : pourquoi la Belgique refuse-t-elle de nous laisser
l’aimer ?Elle nous donne une raison de l’aimer et deux raisons de
souffrir !Elle nous donne une raison de l’adorer et deux raisons
d’être écœurés. Elle nous donne une raison de la caresser et deux
raisons de la griffer. Oui, Belgique, mon Adeline, pourquoi refuses-tu
de nous laisser t’aduler ?

Son cri me touche. Ses yeux ne me lâchent pas. Il me capte. Il me
touche. Je sens son cœur battre. Son émotion est palpable, sa peur
aussi. Jusque-là, pensais-je, je n’ai pas encore eu l’occasion de sentir
cette relation dichotomique avec la Belgique. Mais je veux bien croire
Michaël qui poursuit sans cesse.

— Pourquoi la Belgique nous fait-elle cela? Pourquoi nous
accueille-t-elle et nous précarise-t-elle en même temps ? L’entrée des
magasins est libre, mais que peut-on s’acheter sans un minimum de
pouvoir d’achat? Les rues sont belles, mais ne faudrait-il pas une
voiture pourpouvoir goûter leur douceur ? La Belgique alourdit ma
vie. Moi qui aime particulièrement me sentir léger. Hélas, j’ai choisi
d’y être… Et surtout d’y rester… Par conséquent, je dois accepter les
conséquences de ce choix. J’ai eu, j’ai et j’aurai encore beaucoup de
choix à effectuer. Je dois les assumer.D’abord, le fait d’avoir quitté
l’Afrique est le plus douloureux de tous mes choix ! Jamais je n’aurais
cru abandonner l’Afrique. Si chacun de ses fils l’abandonne, comment
veux-tu qu’elle adopte un comportement exemplaire ?



14

À ces mots, j’ai l’impression qu’il ne me regarde plus. Ses yeux
sont perdus. Je me demande à quoi il pense. Je me demande s’il pense
à ces hommes politiques africains corrompus jusqu’aux os. Je me
demande s’il interroge l’histoire en quête d’un seul homme dévoué à
la cause panafricaine. Je me demande s’il sait que les autres peuples
noirs non africains se posent les mêmes questions. Mais je le laisse
parler.

— Mais c’est de sa faute à l’Afrique! Le continent africain m’a
rejeté en sacrifiant mon espace vital, ma cour, mon jardin, mes
alentours, mes ravins, mes sources, mes corridors, mes plaines, mes
collines, ma langue, ma culture, ma famille, mon intégrité d’homme
libre. La Belgique m’a accueilli. Certes, je lui ai forcé la main. Mais
jusqu’ici, elle ne m’a pas fait fusiller... À moi d’en extraire le meilleur
du pire, conclut-il avant de s’en aller, comme s’il refusait de subir mes
réactions.

15

Chapitre II

Violence gratuite…


Mon point de vue ne comptait pas. Mike n’était pas là pour
converser, mais juste pour vider son grand sac rempli de souvenirs
pénibles. J’ai alors compris que ce jeune homme était entièrement fait
de haine, que plusieurs sentiments se livraient à une lutte sans merci
en son for intérieur.

Avant que j’aie eu le temps de sourciller, je le vois sauter sur la
poitrine d’un jeune homme apeuré, comme si celui-ci avait tué sa
mère, réveillant en lui un esprit de vengeance meurtrière. Quelle
curieuse manière d’extraire le meilleur bien du pire mal !

Il s’en suit une bagarre générale d’une violence inouïe. Alors, je
prends congé de ces lieux belliqueux comme pour ne pas devoir
rendre des comptes au cas où cette situation d’effrayant chaos
tournerait au drame humain. Me dirigeant vers l’entrée du métro de la
Porte-de-Namur, je vois passer ceux dont la curiosité conduit vers les
zones névralgiques de l’impitoyable bagarre. Les voyeurs de la
violence, les esprits pourris, les oisifs des coins lugubres et des
galeries sales, tous s’en donnent à cœur joie, satisfaisant cette curiosité
malsaine, cette envie non avouée de voir jaillir le sang vif et de
pouvoir être celui qui relatera ce fait divers à son entourage attentif,
comme le fait déjà la presse à sensation.

— Oui, il est temps de m’en aller, me dis-je presque à haute voix,
attirant le regard de ceux qui doivent sans doute penser que je suis un
lâche, un lâcheur, un faible, une petite nature qui refuse de voir le
sang couler.

Et c’est le cœur gros comme la façade du bâtiment qui abrite le
plus grand hôtel de la ville que je m’en vais sans regarder en arrière,
car je ne veux pas être associé à ce piteux spectacle. Je ne suis pas
venu en Europe pour prendre part aux bagarres, ni pour être témoin
de massacres entre jeunes délinquants. La dose de violence dont j’ai
été témoin au pays natal me suffit amplement.

17

Un souvenir hante encore mes nuits blanches. C’est celui de ce
jeune Haïtien grillé sur les herbes de Port-au-Prince entre deux pneus
incandescents. Cette hystérie imbécile m’exaspère. Le bruit des balles
fait encore écho dans mon cœur, et ma tête devient aussi lourde que
les pierres que ce jeune homme amassa sur le sommet de son crâne
un jour d’émeute à Port-au-Prince.

Non, mes souvenirs et mes pensées ne sont pas aussi légers et
poétiques que ceux de l’ancien enseignant de Dakar ! Mes souvenirs à
moi sont rudes, peu commodes, accablants de tristesse. La nuit, je
revis ces images qui me parlent et qui ravagent mon innocence. Elles
occupent mon esprit à jamais, l’empêchant de s’épanouir. Les
souvenirs sont durs. Je ne pourrais jamais oublier ces rafales de
mitraillettes qui coupent les lignes de haute tension, qui à leur tour
viennent carboniser les tripes de ces manifestants dans leur lutte
contre la cherté de la vie. Je garde encore le souvenir des ces jours
sombres, le massacre des électeurs à la ruelle Vaillant, les luttes
fratricides au nord comme au sud du pays, les actes de vengeance
dans les rues de Port-au-Prince, la Capitale d’Haïti, les bombes dans
les marchés de Pétion-Ville, les bottes des miliciens qui crépitent
telles des flammes qui brûlent jusqu’à la chair profonde. Et que dire
de tous les souvenirs de meurtres et d’assassinats politiques qui
m’empêchent de retrouver cet infime luxe d’un sommeil reposant?
Parfois, devant le miroir de ma salle de bain, je regarde les reflets de
mes yeux apeurés et je me disque jamais je n’oublierai cette
barbarie gratuite. Je suis traumatisé !

Et ce Michaël qui me déçoit tout de suite après m’avoir
impressionné. Je m’en vais, vers un petit coin de paix, de sérénité,
d’humanité. Je m’en vais chez moi, loin des règlements de compte.

Une fois à la maison, je me fais chauffer du thé. Je prends mon
cahier et je me mets à écrire. Mon cœur bat fort et je me découvre
une exaspération que d’aucuns trouveraient excessive.





18

J’écris :

« J’enai assez de la haine des hommes! J’en ai assez de la mort
offerte sur un plateau par les gâchettes faciles. J’en ai assez des
kidnappeurs, des violeurs, des lâches, des voyous qui se frappent à la
figure jusqu'à verser du sang sur les cratères asphaltés! J’en ai assez
de ces petits-fils spirituels d’Hitler qui torturent les autres pour rire.
C’est officiel : l’atrocité des hommes me répugne. »

19

Chapitre III

Phrasés de délinquance


J’ai gardé en mémoire les paroles pleines de poésie de ce jeune
délinquant, ce MikeNike dont je trouve le surnom très amusant. Cette
image du lac Kivu devenu à ses yeux une source de malheurs m’a
bien marqué. Ce lac qui a ravagé ses espoirs et qui l’a poussé, bien
malgré lui, vers l’Eldorado européen! À cet instant précis, et
uniquement à cet instant, je me suis identifié à lui, à son histoire, à ses
paroles emplies de poésie. Mais je me suis également détaché de ses
actes. Comment a-t-il pu se lancer dans une telle violence
immédiatement après avoir condamné les malheurs de l’Afrique ? Ne
voit-il pas que la violence est précisément la raison des malheurs du
continent noir? Il aurait dû, de préférence, observer une minute de
silence pour les malheurs du continent noir. Mais au lieu de cela, il
s’est littéralement livré à un véritable pillage de l’intégrité physique
d’un autre jeune d’un âge comparable. Je n’oublierai jamais la peur qui
se lisait dans les yeux liquéfiés de l’agressé en souffrance.

La nuit, lorsque toute la ville semble dormir à poings fermés,
lorsque je me mets à témoigner sur les feuilles de mon calepin, je ne
peux m’empêcher de penser à Mike. Parfois, les larmes envahissent
mes yeux. Je suis l’otage de ce mal du pays qui va et qui vient sans
jamais se résigner à totalement m’abandonner. Et je pense à Mike, car
les miliciens et les militaires haïtiens ont véritablement souillé tous les
espoirs de mon adolescence. Avec ces hommes en bleu, ces hommes
en vert olive, ces hommes en kaki, chaque jour, l’utopie mourait en
silence. Quelle triste mort pour l’utopie et pour l’idéal que cette
anonyme agonie! Comme lui, j’ai ce malaise historique, cette
pesanteur du passé. Et ce sont désormais des couleurs qui m’arrivent
à l’esprit. Le bleu de la mer, du lac, des vagues de Dakar qui se
défont ; le bleu de la tunique des miliciens qui ont fait couler du sang
à volonté. Je vois du bleu partout. Et puis, je vois du noir. Cette
couleur riche du savant Sénégalais. Je pense au coup d’État et à son
odeur particulière.

21

Tout se mélange dans mon esprit. Je pense à la mort vide, à la
peur dans les yeux de cette jeunesse prise en otage, coincée entre les
visées impérialistes des hommes aux grandes mains et des petits
exécuteurs aux ambitions démesurées. L’ego est devenu un élément si
fondamental. On soigne l’ego comme on soigne un ulcère. Ces tyrans
de chez nous veulent leur part de gâteau. Et pendant ce temps, la
dignité se meurt. Je pense à ceux qui sont morts pour rien, même pas
pour la démocratie. On leur a menti! Curieuse impression que
chaque seconde ils meurent à nouveau. Le choix de nos dirigeants
contribue à l’effacement de tant de vies; de jeunes vies, de vieilles
vies, et même d’envies! Mais qu’est-ce qu’est la vie quand elle se
conjugue sans aucune envie? Je pense au sang, ce sang rouge vif,
rouge tomate, rouge vin qui coule encore dans les rues de ma ville
natale. Je pense à tant de couleurs : celle du jaune des feuilles abattues
par la mort de l’été. Je pense au vert des champs, ces prairies de mon
enfance, un décor si ancré dans mon esprit. Et puis, la mer bleue et
ses alluvions qui deviennent vertes comme la couleur des forces
armées, projetant leurs coups de force meurtriers sur des millions
d’espoirs.

Oui, les couleurs sont venues aveugler mon esprit. Tel un
arc-enciel, elles sont venues me perturber, à la manière de la lumière du ciel
orangé aveuglant les pigeons désœuvrés. Les couleurs ne cessent de
parvenir jusqu’à moi. Je pense au vert, couleur du «Corps des
2
Léopards »et des gardiens de palais. Je pense au kaki, couleur des
militaires des «Casernes Dessalines», au bleu, couleur de la police
politique, le bleu des miliciens du passé, pour la plupart reconvertis
en vert ou en kaki. Il y avait Duvalier et ses sanguinaires. Et puis, il y
avait les militaires et leur dessein d’enrichissement à outrance. Et puis,
quelques civils aux allures douteuses. Et puis encore, les militaires aux
allures encore plus douteuses. C’est cela l’histoire récente de mon
pays : une oscillation entre le mal et le pire. Cette histoire qui me pèse
encore et qui m’a guidé vers la Belgique, pays des autres et hôte de
mes peines perdues. Je ressens cette honte embuée dans les draps de
la nuit. J’ai peur.


2
Corps militaire crée par François Duvalier.

22

Dans mon esprit, le lac Kivu est devenu l’équivalent de la milice
haïtienne. Un lac est un homme, un homme est un fusil, une mesure
économique est un crime qu’on peut préméditer. Et puis, je pense au
pire. Je pense aux couleurs: celles de l’armée haïtienne et ses rêves
mercantiles, celles de cette institution réformée dans les
années 20 pourmieux torpiller l’espoir des miséreux. Déjà, la lutte
mourait à coup de balles dans la tête, sévices infligés au corps déjà
chétif. La lutte mourait, exécutée dans les savanes des petits
propriétaires terriens.

Dans mon esprit, le lac devient alors une armée. À la seule
différence que le lac ouvre grandement ses bras et prend ce que les
hommes veulent bien lui donner. L’armée haïtienne, elle, ouvre
grandement sa bouche pour sucer le sang des innocents. Se
souvienton encore de ce chiffre fatidique? Combien de morts? A-t-on un
général qui tient le cahier des morts haïtiens, victimes de l’armée ? Je
me demande quel chiffre afficherait ce cahier, registre de la mort.
Chez nous, il n’y a pas de lac entaché de sang. Mais il y a des
charniers, quantité de charniers, des quartiers de charniers !

Je n’ai pas mis très longtemps à comprendre que dans l’esprit de
MikeNike, le lac est en réalité le symbole de corruption, des crimes,
de la mafia du diamant, de l’escroquerie institutionnalisée, du
désordre encouragé, de la vie qui fuit les hommes, des espoirs perdus,
des gens qui rient bêtement dans des situations extrêmes de tristesse,
de l’insouciance volontaire comme échappatoire, de l’abandon de la
réalité contraignante, de l’exode vers une vie meilleure, de la fuite des
cerveaux et des hommes courageux.

MikeNike me fait comprendre tant de choses déjà. J’ai compris
que l’armée haïtienne est identique à l’armée congolaise. Que le lac
Kivu hante encore ses nuits. Mais que, par-dessus tout, seuls les
militaires donnent une dimension humaine à sa frayeur et à son
chagrin. Car, comme le lac, l’armée est le prétexte de la mort. Car elle
aussi a chassé la vie et l’espoir de mon pays, mobilisant un budget
conséquent pour nourrir ces milliers de mercenaires dont l’unique
dessein est de noyer la moindre étincelle de processus démocratique.
« Tuer l’utopie ! », disait la chanson populaire.

23

Alors, je sors mon calepin que mes doigts tremblants placent au
milieu de la paume de ma main moite, et j’écris :

« À bas les flots, les mers, les lacs sanguinaires !
À bas l’armée et le sang rougeâtre qu’on dépense futilement !
À bas le kaki, couleur horrible !
À bas le vert Olive, couleur du crime !
Et vive les autres couleurs : noir, rouge, jaune, blanc ;
Couleurs des hommes encore porteurs d’humanité ! »

Ainsi, dès le début, Michaël m’a fait cet effet contrasté. Cette
contradiction dans ses comportements qui alternent bêtises et
réflexions. Cette contradiction se transfère à moi, car je l’aime et je le
méprise à la fois. Pourquoi ne mobilise-t-il pas toute cette énergie à la
réalisation de quelque chose de positif ? Cette négativité m’exaspère !

24

Chapitre IV

Le temps des confusions…


Le temps est maussade, gris et pluvieux en dépit de l’été, en ce
jour du mois d’août de l’année 1992 qui est censé traîner derrière lui
une ribambelle de rayons ensoleillés. Le ciel uniformément gris est un
signe avant-coureur d’une crise écologique dont la Belgique semble
garder précieusement le mystère. Il se dégage cet air lourd, humide,
énervant, dont ce pays semble précieusement garder le secret de la
recette. Les météorologues annoncent la pluie comme s’ils lisaient le
temps dans une de ces cartes légendaires ou dans ces boules de cristal
aux pouvoirs surréalistes. Cette fois, la « Madame soleil » occidentale
ne semble pas pouvoir se tromper, tant l’imminence de la pluie
semble évidente. La prévision météorologique prend des allures de
jeux d’enfants et discrédite ceux qui passent des années à l’étudier !

La ville dort et se vide de sa substance, de son hétéroclite
composition populaire; car les vacanciers aventuriers et épicuriens,
adeptes du cri du carpe diem dénaturé, au sens volontairement altéré,
sont partis traîner leur bosse sur les places de la Provence, sur les
plages de La Havane, dans les hôtels étoilés de Casablanca, dans les
cafés d’Andalousie ou dans les colonies de vacances d’Afrique noire.
J’imagine que le Maghreb n’est pas en reste, que le Maroc, la Tunisie,
et même l’Algérie, dans ses heures sombres, attirent des vacanciers.

Tandis que l’étendue bruxelloise agonise dans un silence pesant,
les habitants de Matongé avancent sans regarder en arrière. L’air
souffle violemment sur mon nez de chien battu qui renifle l’exil
profondément décourageant.

Je rencontre à nouveau Michaël, toujours entouré de ses fidèles
soupirants, ses inconditionnels suiveurs, sa bande, ses chiens de garde.
Et je souris. L’amitié n’a pas cette allure-là. Une crispation qui se
laisse lire sur chaque millimètre de l’espace de mon visage.

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Il me regarde d’un air mauvais et déguise son visage de cette mine
si sévère et si fière de l’homme qui domine les esprits dans certains
quartiers de Bruxelles. Aidé de sa petite bande de voyous, il se croit le
roi du monde.

Alors que j’étais sur le point de m’en aller, il est venu vers moi et
s’est courtoisement présenté.

— Je suis MikeNike.

Je souris, pensant qu’il me fait une plaisanterie. Mais il demeure
sérieux.

— On se connaît, me dit-il fièrement, comme pour signifier que je
suis dans son viseur, comme pour me signifier qu’il m’a à l’œil, l’œil
nu qui juge et qui surveille.

Est-il sérieux ? Je me questionne. La dernière fois, il m’a pourtant
parlé comme si j’étais un ami d’enfance et s’est confié à moi comme à
un vieux camarade de classe ; et voilà que soudainement, il me parle
comme s’il n’avait plus qu’une vague idée de moi. Serait-il sous l’effet
de la drogue? Cejeune homme trouvera toujours un moyen de me
surprendre.

— Dechez Karl, n’est-ce pas? me demande-t-il d’un sourire
convaincu.

Je lui réponds sobrement que j’ai l’habitude de me rendre chez un
certain Karl qui habite dans le quartier de Ma Campagne.

— Il me semblait bien, ajoute-t-il avec un petit sourire confus.

Curieusement, il m’a l’air sympathique. Il ne dévoile plus rien de
cette mine toute faite qu’il montrait quelques minutes auparavant. Il
est désormais charmant, lisant la confiance dans mes yeux. Sans doute
pense-t-il que je ne risque guère d’être un rival enrôlé dans une bande
concurrente empiétant sur son territoire. Je le trouve même
fréquentable.

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