La Destinée de Baliama
127 pages
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Description

Une fois passé son baccalauréat, Phirmin quitte pour la première fois son petit village pour poursuivre ses études dans la grande ville. Dès son arrivée, on lui chaparde toutes ses affaires. Trahi, abandonné et sans aucune ressource, il entre dans le premier bâtiment qui s'offre à lui, et se retrouve prisonnier d'une haine étouffante et sans issue. Il cède alors à des pulsions meurtrières soudaines d'une violence inexpliquée. Dans les profondeurs de la nuit, une créature de rêve, diva de la chanson, prend le parti de Phirmin...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 246
EAN13 9782296706774
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0073€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Destinée de Baliama
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12798-2
EAN : 9782296127982

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Grégoire Nguédi


La Destinée de Baliama

Roman
Littératures et Savoirs
Collection dirigée par Emmanuel Matateyou

Dans cette collection sont publiés des ouvrages de la littérature fiction mais également des essais produisant un discours sur des savoirs endogènes qui sont des interrogations sur les conditions permettant d’apporter aux sociétés du Sud et du Nord une amélioration significative dans leur mode de vie. Dans le domaine de la création des œuvres de l’esprit, les générations se bousculent et s’affrontent au Nord comme au Sud avec une violence telle que les ruptures s’accomplissent et se transposent dans les langages littéraires (aussi bien oral qu’écrit). Toute réflexion sur toutes ces ruptures, mais également sur les voies empruntées par les populations africaines et autres sera très éclairante des nouveaux défis à relever.

La collection Littératures et Savoirs est un espace de promotion des nouvelles écritures africaines qui ont une esthétique propre ; ce qui permet aux critiques de dire désormais que la littérature africaine est une science objective de la subjectivité. Romans, pièces de théâtre, poésie, monographies, récits autobiographiques, mémoires… sur l’Afrique sont prioritairement appréciés.

Déjà parus

Floréal Serge ADIEME, La Lionne édentée (roman), 2010.
Jean-Claude ABADA MEDJO, La parole tendue (poésie), 2010.
Jean Aimé RIBAL, Chagrins de parents, 2010.
Marie Françoise Rosel NGO BANEG, Ning, nouvelles, 2009.
Edouard Elvis BVOUMA, L’épreuve par neuf, 2009.
Rodrigue NDZANA, Je t’aime en splash, 2009.
Patraud BILUNGA, L’Incestueuse, 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Bâtards ou les damnés, Pièce en trois actes , 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Cacophonies humaines, Poèmes , 2009.
Chapitre 1
Phirmin arpentait tout doucement le sentier sinueux menant à la case familiale. Une fois de plus, il avait fait le déplacement pour rien, car ses pièges étaient restés inactifs. Il avait néanmoins pu déterrer quelques tubercules et portait sur la tête un fagot de bois pour sa mère, afin qu’elle puisse préparer l’unique repas de la journée. Les tracteurs et les tronçonneuses qui traquaient jusqu’au cœur des villages le moindre mètre cube de bois, avaient fait disparaître le gibier en même temps que la forêt. À cause de cette déforestation sauvage, aucun villageois n’avait mangé de viande depuis des mois. Ils durent tous prendre de nouvelles habitudes alimentaires. Bien que cette situation fût très grave, Phirmin ne pouvait s’en préoccuper aujourd’hui, car depuis le lever du jour, il couvait une angoisse plus existentielle. Il songeait à ce qui se passerait en fin de journée, pendant la palabre initiée par son père. Les décisions prises à l’issue des discussions pourraient bouleverser profondément sa vie. En dépit du fait que son avis ne soit pas pris en compte, il s’était tout de même isolé en forêt pour réfléchir et se préparer à toutes les éventualités.
Le bonheur d’enfanter un garçon, comme premier enfant, décomplexa la mère de Phirmin et lui permit de se faire accepter pleinement dans sa belle-famille. Mais, malheureusement pour elle, cet « exploit » eut toutes les peines du monde à se reproduire. Après sept essais infructueux, correspondant à autant de filles, son ventre devint un désert stérile et Phirmin demeura fils unique. Sans aucune difficulté, il serait désigné comme seul héritier. Dans ce contexte, « l’héritage » n’était pas matériel mais spirituel. L’héritier serait chargé de perpétuer les traditions et de veiller sur tous les descendants du clan avec la même dévotion que son défunt père. Phirmin était tout indiqué pour cette fonction, car malgré ses dix-huit ans, il faisait toujours preuve de responsabilité et de sagesse. Il était la grosse tête du village et cela se traduisait par son aptitude immuable à aller toujours de l’avant. Malgré le contexte socioculturel qui condamnait les ruraux à l’illettrisme, Phirmin réussissait avec une facilité déconcertante tous ses examens scolaires. De ce fait, il était le leader intellectuel de la première génération de lettrés du village et, la configuration de l’offre scolaire évoluait avec cette lignée. Ainsi, après le certificat d’études primaires, les autorités administratives créèrent un C.E.S {1} . Et quelques années plus tard, le C.E.S devint un lycée. Mais après la terminale, le lycée avait peu de chance de se transformer en université ; d’où la grande palabre de ce soir. Les aînés du clan, après discussion entre eux, décideraient si Phirmin resterait au village ou partirait en ville poursuivre ses études.
Le village ne lui offrirait certainement pas de grandes ouvertures professionnelles. De facto, il devrait arrêter ses études. Comme emploi, il exercerait peut-être en tant qu’enseignant contractuel pour les classes de 6 e dans un établissement scolaire du village, sans grande possibilité d’évolution matérielle et intellectuelle. Par contre, l’exode pour la ville lui ouvrirait automatiquement plus d’horizons professionnels, mais la ville n’était pas sans danger. Vu du village, elle représentait le lieu de tous les excès. Phirmin n’avait jamais quitté son doux petit village et sa vision de la ville était très superficielle. Il avait plus ou moins une idée de ce qui s’y passait. Dès qu’il le pouvait, il rachetait à ceux qui y revenaient des journaux souvent vieux d’une semaine. Dans ces publications anachroniques, il gobait avec délectation la moindre information sur la politique, l’économie et sur le monde du show-biz. L’artiste préférée de Phirmin était la magnifique chanteuse de charme répondant au doux nom de Baliama. Sa grande beauté n’avait d’égal que son succès. Elle enfilait les hits comme des perles et personne ne pouvait contester son statut d’icône du paysage musical Africain. Phirmin en était carrément amoureux.
Le fagot de bois et les tubercules l’alourdissaient et son allure était loin d’être alerte. Phirmin arriva au village en même temps que la nuit. Il prit une minute pour déposer ses provisions dans la cuisine de sa mère et alla ensuite au lieu de la palabre.
Dans une joyeuse cohue, tous les villageois prenaient place autour du feu de bois. Le crépitement mélodieux des flammes se mêlait aux murmures interrogateurs des convives, spéculant sur le sujet de la palabre. Les appels du tam-tam les avaient brusquement interrompus dans leurs activités et ils s’étaient tous dirigés vers l’arbre à palabre.
Lorsque tout le monde fut installé, le père de Phirmin réclama la parole. Après les politesses d’usage, il exposa sa préoccupation à la famille {2} . Puis, il demanda officiellement conseil, comme il était de coutume dans les communautés rurales. En effet, dans les campagnes africaines, « le fils » n’appartenait pas à un seul foyer. Il était sous la responsabilité des aînés du clan qui lui dictaient la marche à suivre. Toutes les décisions importantes étaient prises lors des palabres et comme des sentences, elles étaient appliquées à la lettre et aucun recours n’était autorisé. Et si le « justiciable » ne se pliait pas entièrement aux directives des aînés, il risquait d’être frappé par la colère des ancêtres. Dès lors, sa vie serait extrêmement compliquée et sa descendance subirait également la violence de ce courroux.
Sans protocole, les oncles {3} de Phirmin prenaient la parole à tour de rôle. D’une façon générale, ils félicitaient le parcours élogieux du « fils », en insistant notamment sur le fait qu’il soit le premier lauréat au baccalauréat de toute la contrée.
Certains pensaient que son parcours était déjà assez impressionnant et qu’il n’avait nul besoin d’aller plus loin. Pour eux, Phirmin devait rester au village pour veiller sur sa famille et partager ses connaissances avec ses frères {4} . De toute évidence, aller en ville était une aventure incertaine et dangereuse. S’il y allait, il deviendrait arrogant, égoïste et même drogué, car tous les jeunes en ville étaient des voyous.
Les autres participants à la palabre n’étaient pas de cet avis. Ils étaient persuadés que le destin de Phirmin se jouerait en ville. Là-bas, il continuerait indubitablement sa croissance, car le village était étroit pour un tel talent. Depuis sa naissance, il n’avait jamais rien fait comme les autres. Il était extrêmement brillant et rester dans ce petit village le briderait certainement.
Phirmin était sagement assis dans un coin et n’ouvrait pas la bouche. Il écoutait son avenir se décider sans qu’il ait le droit de donner son avis. Il se soumettrait aveuglément au jugement des anciens, ainsi était la coutume. Sous ses yeux impuissants, la palabre se prolongeait bruyamment et tous les villageois présents participaient avec gourmandise au débat. Mais, la plupart ne disaient rien de très intéressant. Ils n’avaient aucune hypothèse objective à formuler pour le devenir du « fils ». Ils manquaient de discernement, car la majorité n’avait jamais franchi les limites du village. Pour eux, la palabre était une tribune pour faire entendre leur voix et, pour cela, ils criaient et gesticulaient comme au théâtre. Ainsi, comme dans une partie de ping-pong, ils s’envoyaient et se renvoyaient des arguments aussi solides qu’un château de cartes. Si dans ce brouhaha certains essayaient de donner un avis constructif, les autres sortaient une parade destructive. Et la palabre se prolongeait ainsi sans qu’on puisse entrevoir les prémices d’une issue salvatrice pour Phirmin.
Après de longues heures de discussion stérile, Phirmin ne savait même plus qui était pour et qui était contre son départ. Le débat devint inaudible et tout partait en vrille ; certains menaçaient même de laisser les idées de côté et d’utiliser les poings à la place. Ça devenait très chaud, il fallait absolument que tout le monde se calme et dépassionne les échanges.
Le doyen du village, qui était le maître de cérémonie, se devait de rétablir l’ordre. Il prit la parole et réclama avec grande autorité le silence. Avec beaucoup de peine, le « vieux » {5} Bebela réussit à se lever. Il avait le visage bouffé par une multitude de rides. Personne ne savait son âge, même pas lui. À vue d’œil, on lui donnerait cent ans. Tout le village le déifiait et faisait confiance à sa sagesse. Il avait gagné le respect sur les champs de bataille en Europe. Il faisait partie des milliers d’Africains qui avaient aidé les Français à combattre les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il était considéré comme un monument vivant, son parcours exigeait le respect. Il salua l’assistance et commença calmement sa diatribe. Il articulait bien chaque mot pour donner du poids à ses paroles. Ainsi, avec charisme et détermination, durant une demi-heure, il exposa son point de vue et personne n’osa l’interrompre. Son discours était de temps en temps entrecoupé par des allusions à son passage dans l’armée de libération ; rappelant au subconscient collectif que « lui » avait côtoyé les « Blancs », donc il était incontestablement le plus érudit.
En substance, dans un premier temps, il expliqua que c’était une chance unique pour le village d’avoir un enfant maîtrisant l’école des « Blancs ». Ce serait un honneur que le « fils » du village devienne un haut fonctionnaire. Puis, dans un second temps son discours devint carrément philosophique. Il insista sur le prix à payer pour la réussite et le caractère sacré du travail. D’après lui, le « fils » était prêt à affronter toutes les difficultés. Grâce à ses nombreuses aptitudes, il avait prouvé que sa destinée se construirait loin de ce petit village et personne n’avait le pouvoir d’obstruer sa progression. Pour atteindre le sommet, il faudrait que le « fils » aille à l’université. Un homme ne devrait jamais se débiner devant les difficultés. En ville, ses ancêtres seraient toujours présents pour le protéger et le guider. Et pour conclure son propos, il prescrit que Phirmin irait, pour la grandeur du village, à l’université. Personne n’osa le contredire.
Une somme d’argent fut cotisée séance tenante et remise symboliquement à Phirmin pour ses études. Le jeune premier fut béni par tous ses oncles et tantes. Ces derniers lui prodiguèrent des conseils sur les pièges de la ville, sur les choses à faire et à ne pas faire. Tout le monde allait de son petit conseil, de sa petite remarque, essayant tous de se rendre intéressants. Ils répétaient tous les mêmes choses, les mêmes lieux communs et au bout d’un moment, Phirmin avait les oreilles qui bourdonnaient. Malgré tout, il essayait toujours de prendre un air sérieux et donnait l’impression à ses interlocuteurs que leurs conseils étaient uniques.
Lorsqu’il arriva devant le « vieux » Bebela, pour capter son attention, ce dernier le regarda droit dans les yeux. Il posa ses mains sur ses épaules et lui dit sur un ton prémonitoire, quelque peu mystérieux :
Fais très attention aux femmes, mon fils.
Chapitre 2
Phirmin était dans l’autobus pour la ville depuis une heure à peine, mais il avait l’impression d’y être depuis une éternité ou même deux. Seul Dieu le savait. Comme convenu, il avait quitté son village pour l’université.
Avant d’embarquer pour la ville, il cessa brutalement d’être un adolescent pour devenir un homme portant les aspirations de tout un village. Ce nouveau statut lui ouvrit de nouvelles portes. De ce fait, il bénéficia d’un chapelet de bénédictions rituelles ayant pour but de le protéger contre les attaques mystiques, la malchance, les maladies et même contre la colère du tonnerre. Il passa trois jours et trois nuits de jeûne intégral dans la forêt afin d’entrer en communion avec les morts et recevoir ainsi la sagesse ancestrale.
Bien que tous ces rites lui parussent totalement grotesques, il s’y était néanmoins plié, s’infligeant un véritable chemin de croix uniquement parce qu’en Afrique on ne défiait pas les aînés. Mais, il n’en demeurait pas moins vrai, pour lui, que tout cela n’était qu’un folklore superfétatoire. L’école des Blancs ne classait pas la magie ou la sorcellerie dans la catégorie des sciences exactes. Bien qu’ayant grandi en campagne, Phirmin était à mille lieux de ces « africanités ou africultures » {6} . Les rites traditionnels et toutes les coutumes lui apparaissaient comme étant des lubies de vieux, seules les choses rationnelles retenaient son attention. Descartes était son maître à penser et toute chose devait avoir une explication logique.
Le cri strident d’un bébé sur la banquette arrière de l’autobus l’arracha à sa rêverie pour le replonger au beau milieu de la cour de désolation par excellence. L’autobus dans lequel Phirmin voyageait résumait en un tableau l’hadale indigence du mode de vie à « l’africaine ». Dans ce véhicule prévu à la base pour transporter au plus vingt passagers, Phirmin en recensa une quarantaine. Ceci en omettant les bébés qui n’arrêtaient pas de brailler les uns après les autres. Et quelquefois, pour changer, ils braillaient tous ensemble. Pendant que les petits monstres pleuraient, les adultes se disputaient sournoisement le concours de la plus belle flatulence.
Phirmin ne regardait même plus les poules qui se promenaient librement entre les pieds des passagers et qui déféquaient sur ses chaussures. Il faisait plus de 45 degrés dans cette boîte à roulettes. La chaleur dégagée par le vieux moteur diesel transformait le véhicule en une véritable fournaise dans laquelle étaient entassés des bébés qui braillaient et des excréments puants de poules. Le tout était arrosé par la transpiration de quarante adultes entassés dans une superficie inférieure à dix mètres carrés. L’air était à peine respirable, car la moiteur due à la condensation donnait l’impression d’être dans un sauna putréfié. Le bruit et l’odeur étaient tels qu’aucun pays civilisé n’aurait accepté de les faire subir au pire des criminels. Mais la quarantaine de voyageurs le subissaient sans une once de révolte, cela faisait partie de leur quotidien. Ils n’avaient même pas conscience qu’une autre façon de voyager était possible.
Phirmin essayait de se détendre, mais cela était difficile, car même en occultant le simple confort, il ne pouvait s’empêcher de remarquer que cet autobus était vieux, usé, et fatigué par trente ans de suractivité. Chaque kilomètre lui arrachait un couinement angoissant. Ce voyage était assurément son millionième et ne serait certainement pas son dernier. Et comme si cela n’était pas assez, toutes les heures, la route était coupée par un barrage de la gendarmerie nationale. Ils étaient toujours quatre ou cinq fonctionnaires se prenant pour de véritables durs et faisant preuve d’un zèle sans limite. À chaque barrage, ils faisaient descendre la totalité des passagers du véhicule. Ils devaient soi-disant « effectuer un contrôle d’identité et un décompte des passagers pour vérifier si le bus était en surcharge ». Comme il l’était fatalement, l’un d’eux disait toujours :
Pour la sécurité et le confort des voyageurs, je suis obligé d’immobiliser le véhicule.
L’immobilisation du véhicule durait le temps de la négociation sur le montant des indemnités pour son silence. En général un billet, savamment glissé par le chauffeur à l’officier, plongeait ce dernier dans un état d’amnésie totale. Il oubliait illico la surcharge et la sécurité des voyageurs était reléguée au second plan. Deux minutes plus tard, le bus se reversait, avec la totalité de ses passagers, sur la route pour la métropole.
Il ne se passait pas un kilomètre sans inquiétude et si la mécanique semblait tenir, c’était une autre épreuve qui était au programme. Ainsi, à une vingtaine de kilomètres de l’arrivée, les bagages entassés sur le toit du véhicule se détachèrent. Ils se déversèrent sur deux kilomètres avant qu’un des passagers n’attire théâtralement l’attention du chauffeur. Une fois de plus, le véhicule dut s’immobiliser. Les passagers, furieux, menaçaient le chauffeur du remboursement au centuple de la moindre babiole qui viendrait à manquer ou qui serait détériorée. Le chauffeur fit demi-tour sur trois kilomètres pour récupérer les colis. Par une opération du Saint-Esprit, tout le monde retrouva son bagage et le voyage reprit son cours.
Il fallait juste prier pour que les freins tiennent, pour que le chauffeur ne s’endorme pas, pour qu’il n’y ait pas une sortie de route.
Il fallait nécessairement être un pauvre Africain pour endurer un tel supplice. Le confort et la sécurité n’étaient pas dans cet espace-temps, le respect de la vie humaine n’était encore qu’une chimère.
Chapitre 3
Grâce à Dieu, après une journée en enfer, Phirmin arriva enfin en ville. Dans une légère bousculade, le minibus déchargeait des voyageurs exténués et impatients de retrouver leur maison. Le soleil était déjà couché et la nuit n’était perturbée que par de rares faisceaux lumineux combattant le règne absolu de l’obscurité. Phirmin se retrouvait brutalement noyé dans de nouveaux bruits, de nouvelles odeurs et de nouvelles sensations. Il était complètement perdu. Il se serait retrouvé sur Mars ou sur Pluton que ça aurait été pareil. Il sentit sa gorge se nouer. Il avait du mal à respirer, car tout lui faisait peur. Il n’était pas encore sorti de la gare routière mais son doux village, où il connaissait tout le monde et où tout le monde le connaissait, lui manquait déjà.
Il prit néanmoins son courage à deux mains et demanda des indications pour s’orienter. Il expliqua à un passant qu’il aimerait se rendre à l’université. Il souhaitait s’y inscrire et prendre une chambre à la cité universitaire. Le passant, qui était en fait une passante, lui expliqua qu’il se faisait un peu tard. Les bureaux étaient déjà fermés, ce serait mieux d’y aller le lendemain à la première heure. Pour le moment, le plus urgent est de trouver un endroit pour la nuit. La jeune femme lui indiqua un motel, pas cher, à environ trois cents mètres de la gare routière.
Après avoir remercié maladroitement la jeune femme, Phirmin décida de se rendre au motel à pied. Il espérait se reposer et attaquer la prochaine journée de front. Il débarquait dans un nouvel univers où les choses seraient certainement très différentes. Il marchait calmement vers le motel en se répétant intérieurement tous les pièges à éviter. Il se remémorait aussi tous les conseils des parents et se promettait de se hisser à la hauteur de leurs attentes.
Après l’angoisse du voyage dantesque et la grosse panique à l’arrivée, l’air frais de la grande ville lui faisait du bien. Ce petit vent qui lui caressait délicatement le visage était très agréable. Il commençait à intégrer tout doucement certaines petites choses. Tout d’abord, en ville, les gens n’étaient pas tous fous et ce n’était pas écrit sur son visage qu’il débarquait de sa campagne. Il pouvait se détendre. Les filles étaient habillées différemment mais ce n’était pas pour lui déplaire, car elles étaient toutes plus belles les unes que les autres.
Perdu dans ses pensées, il déboucha dans une rue très bruyante. Il fit encore quelques mètres et se trouva devant la seule « chose » qui aurait pu éventuellement être un motel. On aurait dit un tripot clandestin abandonné depuis trois siècles. Le seul signe de vie était une ampoule rouge basse consommation suspendue à une minuscule entrée. Le propriétaire du motel avait eu l’audace de baptiser son établissement « la joie de vivre ». Étant donné son état, on aurait plutôt eu envie de le rebaptiser « ici vous trouverez le malheur ». Les peintures étaient défraîchies depuis une éternité. L’endroit semblait avoir été la proie d’un violent tsunami, comme la seule bâtisse rescapée d’un cataclysme.
Et son voisinage n’était pas des plus distingués, car tout autour étaient enfilés, en chapelet, des bars malfamés d’où émanaient des musiques endiablées. Phirmin ne pouvait s’empêcher de remarquer la flopée de filles, habillées très légèrement, faisant inlassablement des allées et venues sur les trottoirs. Chaque fois qu’un véhicule passait dans la rue, elles mimaient, comme dans un ballet, les positions du Kâma-Sûtra. Phirmin ne comprenait rien à ce manège. Il remarqua tout de même que ce quartier était très sale ; il y avait des immondices partout, comme si les services d’hygiène avaient arrêté toute activité depuis un siècle.
Au milieu de toute cette agitation, avec sa petite valise, dire que Phirmin semblait un peu perdu était un doux euphémisme. Lorsqu’il décida finalement de pénétrer dans le motel, son attention fut captée par une jeune femme : une véritable bombe sexuelle marchant vers lui. Elle s’approchait avec une démarche saccadée, chaloupée, envoûtante et explosive. Elle lui adressa un sourire ravageur et dit :
Bonsoir, chéri.
Stupéfait, Phirmin ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il était comme hypnotisé par cette créature divinement provocante. Il n’avait jamais rien vu de tel. La fille portait en guise de vêtement un bout de tissu qui cachait à peine deux magnifiques seins. Son ventre et son dos étaient nus, à portée de tous les regards. Phirmin remarqua aussi ses jambes interminables soulignées au niveau des fesses rebondies par une minijupe. Pour quelqu’un qui venait à peine de débarquer, tout cela était certes, choquant – très choquant même – mais aussi, cela était très troublant et particulièrement excitant. Il était stupéfait, la bouche grandement ouverte, bavant devant cette citadine grande prêtresse du sexe. La fille sentit son vis-à-vis très troublé, ça se voyait qu’il n’était pas du quartier. Elle prit les devants en se rapprochant de lui jusqu’à plaquer ses seins contre son torse. Elle sentit son cœur battre la chamade, il avait les mains moites, le souffle saccadé et le regard fuyant. Il allait perdre pied.
Droit dans les yeux, elle lui dit tout simplement :
Chéri, tu me paies une bière ?
Phirmin demeura immobile, tétanisé. Tout ceci n’était pas planifié et dans son village, les filles attendaient qu’on vienne les courtiser. Avant même qu’il ne dise quoi que ce soit, elle lui prit le bras et l’entraîna au bar du motel. Phirmin se laissa faire tel un prisonnier, il ne pouvait pas résister à cette geôlière si séduisante.
Elle commanda deux bières et ils s’assirent dans un coin. Toute la scène s’était déroulée en moins de deux minutes.
Chapitre 4
La fille entraîna Phirmin dans une encoignure bien à l’écart, pour éviter qu’une plus charogne qu’elle ne lui ravisse sa proie. Dans la rue, tous les coups étaient permis.