La distance du corbeau

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Français
180 pages
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Description

Un jour, Bruno, un employé ordinaire, décide de quitter sa routine quotidienne pour se lancer dans l'écriture. Cette aventure moderne va l'emmener dans différents endroits à travers le récit de ses propres états d'âme. Du sud de la France au sud du Mexique, il va tracer une ligne de fuite. C'est une question de distance. La distance avec lui-même.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 août 2015
Nombre de lectures 17
EAN13 9782336387772
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0105€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Thierry Thurmel

La distance
du corbeau

Roman

Préface de Coral Aguirre
/ Littérature

Rue des Écoles







LA DISTANCE
DU CORBEAU




















Rue des Écoles

Le secteur «Rue des Écoles» est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus

Isabelle Guyon,Le Grain du Temps, récit, 2015.
De Beaucoudrey (Olivier),Hippo Valley, récit, 2015.
Bestard (Gérard),tribulations d’un petit prof d’allemand Les, récit,
2015.
Sezionale Basilicato (Isabelle),L’égide du papillon, roman, 2015
Wasselin (Julie),Couleur sépia, récits, 2015.
Bekaert (Jacques),Le Vieux Marx, roman, 2015.
Favret (René),Les années d’études, récit, 2015.
Valland (André),Le désir d’un bonheur inconnu, essai, 2015.
Guillaume (Hélène),Une saga familiale, récit, 2015.
Rigolo (Isabelle),Quand on embrasse, on ne met pas les mains,
chroniques, 2015.
Moulènes (Bernard),Le métal du Diable, roman, 2015.
Durand (Anne),À travers une meurtrière, roman, 2015.


^^


Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Thierry Thurmel

La distance
du corbeau

roman































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35e)$&(

J’ai lu ce roman en une journée. Il m’est apparu
comme le voyage mythique du héros dont la vie doit être
bousculée par ce même voyage. Il me renvoie à des
lectures de jeunesse et remue ma mémoire dans la
mesure où en suivant le personnage, Bruno, je me
revivifie aussi et me retrouve devant les mêmes
dilemmes. Un voyage, un héros, antihéros, une petite vie,
l’empreinte de la coutume et de l’ordre. Qui ne s’y verra
pas reflété ?Qui ne va pas s’interroger en suivant le
personnage deLa distance du corbeau? Marié avec deux
enfants, sa femme, la protectrice du foyer, règne sur un
quotidien que Bruno domestique jour après jour sans
même rêver d’y échapper. La fatigue de la journée de
travail mécanique dans une usine de fromages dans un
petit village sans nom caractérise son petit destin
semblable à mille autres destins. Presque sans mémoire
comme la majorité des habitants de ce monde, seuls les
échos de voyages et de merveilles racontés par Jean-Paul
résonnent autour de sa jeunesse disparue. La similitude
avec tous les destins humains fait de Bruno un archétype.
Il sait confusément qu’il aime la littérature, qu’un jour il a
lu des poésies d’auteurs dont il n’a pas retenu le nom et
qu’il a lui-même gribouillé des lettres d’amour. Son
adolescence est marquée par des lectures qui se perdent
avec le passage des années. Un soir, en cherchant sur son
ordinateur des informations concernant des concours de
littérature, il découvre une méthode proposée par
Monsieur Werber, et qui enseigne comment écrire un
roman…

I

Pleine de sagesse, l’écriture de Thierry Thurmel nous
invite à d’autres voyages vers d’autres écrivains. Pour
moi, il m’a renvoyé auxPas perdus,de Alejo Carpentier,
et à cet homme qui se perd dans la forêt amazonienne et
cherche son identité guidé par Rosario, la femme
indigène qui l’ouvrira à lui-même. En parcourant les pages
deLa distance du corbeau, j’ai perçu les pensées de
grands philosophes comme Heidegger, Levinas, Camus…
Peu importe que Thierry m’ait confié que Nietzsche,
Hesse ou Castaneda l’illuminèrent dans son projet. Le
texte nous enrichit en se nourrissant et en nous livrant la
multiplicité des apprentissages d’hommes et de femmes.
Borges dit que pour un livre que tu écris, tu en lis cent
avant. Cela se perçoit en Thierry Thurmel, cette finesse de
l’intellectuel, curieux et passionné par la connaissance et
la réflexion que tout savoir présuppose.
Je m’attarderai sur un thème qui m’est cher. A la fin de
l’œuvre, Bruno découvre le désert. Pas n’importe quel
désert. Pas un désert littéral. Il découvre le désert du
nord mexicain qui cache des eaux profondes dans
lesquelles il faut un jour se plonger si l’on veut trouver
l’humain. Je dis toujours que je suis fille du désert et je
crois que j’ai découvert en Thierry un compagnon de
transhumance. Mais écoutons la voix de l’auteur:Tout
autour de la montagne des morts, il y a le désert à perte
de vue. Le désert est l’endroit idéal pour une fin. Ses
dimensions peuvent la contenir et semblent la solliciter. Il
possède cette immobilité originelle, comme l’océan,
comme les montagnes, autour de laquelle s’articulent et
s’achèvent tous les mouvements de l’existence. Il y avait
un océan. Avant. Il avait laissé son empreinte salée et

II

semblait attendre l’heure pour jaillir des souterrains
calcinés. Allongé sur le sable, l’oreille contre la terre
craquelée parsemée de coquillages et de fossiles, MésoͲ
Amérique, j’avais entendu le bruit des vagues et le chant
nostalgique des baleines. Les déserts sont la mémoire des
océans antiques. Après avoir traversé des villages sans
voir l’ombre d’un homme, des chiens m’avaient guidé à
travers le désert jusqu’au pied de la montagne des
morts. »Ce texte dans la bouche de Bruno diffère
grandement du Bruno des premières pages :Ce matinͲlà,
il pleuvait. Comme tous les matins de la semaine, Bruno
était en route pour la laiterie. Le jour se levait. Le village
se réveillait. Il était au volant de sa Renault9, sur la
nationale 24 qui le menait en vingt minutes au parking de
la laiterie dont les hautes cheminées fumaient sans répit.
Il conduisait sans prêter attention ni aux arbres, ni au ciel,
ni aux paysages qui défilaient autour de lui. La
nationale 24jouait le rôle d’une artère qui reliait la
laiterie au village. Bruno, globule rouge et résigné à sa
tâche, obéissait sans en avoir conscience aux quelques lois
qui régissaient ce grand corps social. Qu’aurait été le
village sans l’usine de produits laitiers? Ce dernier était
né et avait grandi avec elle pour atteindre ses 2 500
habitants. Des hommes et des femmes avaient migré ici
pour des raisons professionnelles. L’emploi. Défilé
hebdomadaire. Des Sisyphe infatigables intégrés malgré
eux aux transactions internationales et aux échanges
banals et quotidiens, normaux, évidents. L’évidence
même. Le monde stable et réglé. La temporalité séculière
des lendemains silencieux.choisissant ces extraits si En
contrastés, j’ai essayé de donner une piste sur l’intention

III

de ce roman. Défié par un voyage intime et profond, ce
Bruno pourrait être nous tous. Le parcours géographique
semble l’alimenter pour trouver les réponses qu’il
cherche. Ce n’est ni un message, ni une recette. C’est un
exercice de sincérité avec soi-même.
C’est parfois dans l’ombre des forêts que s’élance une
clarté, un instant unique et fragile et avec lui l’éternité
joyeuse de l’être humain, son devenir et son étonnement
qui le font créature de la vie et de la mort. Sans ambages,
sans peurs, avec la peau à l’air et la plénitude de la
solitude qui nous mène à notre petite, fugitive mais
somptueuse rencontre avec les autres et avec
nousmêmes.

CoralAguirre,Monterrey, mars 2014.
Texteoriginal en espagnol.
Traduction de l’auteur.

IV

35(0,(5( 3$57,(


1

Dansl’usinedeproduitslaitiers,ilyavaitun
ronflementpermanentdemachinesenfonctionnement,
demétalgrinçant,d’aircomprimé,devoixetdechocs
sourds,résonnantàtraverslesdizainesd’hectaresqui
constituaientl’établissement.Undéfilécontinuelde
Ͳ
camions citernes ponctuait la production intemporelle de
beurre,decrème,delaitenpoudreetautresfromageset
matièresgrasses.Lescamionsentraientpourdéchargerle
laitaprèsavoirsuiviunprocessusstrictdedésinfection.
Commençaientalorslesdiverstraitementsindustrielsdu
lait.Transformation,pasteurisation,contrôledequalité,
conditionnementetexpéditionverslatabledes
consommateurs.Brunointervenaitdansledomaine
spécifiqueduconditionnement.

Chaque matin, il revêtait ainsi son uniforme bleu ciel, ses
chaussuresdesécurité,sonbonnethygiéniqueetses

gants de latex. Il laissait son repas dans son casier portant
lenuméro8,traversaitlasectionfromagerieoùles
bruyantesSAO3etSAO4effectuaientinlassablementle
salageàsecdesmeulesrondes.Ilprenaitensuitele
couloirlongeantleservicetechniqueetlelaboratoire
qualitéavantdetraverserlabeurrerie,auxsonsstridents
desthermosoudeusespneumatiquesdestinéesà
l’emballagedesbarquettespréformées.Ilarrivaitenfinau
termedesonparcours,àlasectionconditionnement,où
setrouvaitlachaîned’emballagedontilétait

responsable. Il avait là son bureau donnant sur la PR3, la
7


ligne d’emballage à deux opérateurs permettant
d’emballerdespetitesmeulesoudesmeulesde
dimensionsdifférentesenfonctiondesfluctuationsdu
marché.Chaquematin,ilsaluaitlesopérateursLoïcet
Suzanne,buvaituncafédanssonbureauetallait
saluerMichel,leresponsabledelaligned’emballagedela
sectionproduitssecs.Illuisuffisaitpourceladetraverser
lasectionpasteurisation,delongerlamachineàbrosser
lesmeulesentièresetilarrivaitàlaTR2,surlaquelle
défilaientlesbigbags,lesboîtesetlessachetsdelaiten
poudre.Ilséchangeaientquelquesmots,s’informaientsur
lesévènementsdelanuitliésàlaproduction,
commentaientlamétéo,puisilretournaitensuiteàson
bureau.Lesjournéespassaientainsi,aurythmede25
meulesparminute,quantitéproduiteparlaPR3,dansle
ronflementintemporeldesmachinescosmiquesen
fonctionnement,danslefracasdumétalgrinçantetle
vagissementdel’aircomprimé,danslastridencedesvoix
etleschocssourdsd’ununiversenexpansion.


2

Brunoétaitquelqu’undemoyen,quiavaitgrandidans
unmilieupopulairemoyen,avaitfaitdesétudes
techniquesmoyennes,s’étaitmariéàvingtͲtroisans,avait
deuxenfants,unefille,Cécile,etungarçon,Yannick,qu’il
adoraitcommetoutbonpapamoyenqu’ilétait.Luiet
Valérieavaientgrandidanslemêmevillage,enVendée.
Valérieétaitlasœurdesonamid’enfanceetilsétaient

tombés amoureux à l’âge de seize ans. Ils ne s’étaient
ensuiteplusquittés.Ilsvivaientdepuishuitansdansun

8

petitvillageenMayenne,auxmaisonsauxtoitsd’ardoises
etauxmursdepierresblanches.Brunotravaillaitdepuis
onzeansdansl’entreprisedeproduitslaitiers,àcinq
kilomètresduvillage.Ilsavaientobtenuuncrédit,ily

avait de cela dix ans, pour l’achat de la maison, et Cécile
étaitarrivéepouragrandirlafamillequisecomposait
alorsuniquementdeBruno,ValérieetUbu,unlabrador

noir très affectueux qui avait apprécié le déménagement
pourunemaisonoffrantunterraindetroiscentsmètres
carrés,plantédesaulesetentourédebuissonsépineux.
Cen’estquequatreannéesplustardqueBrunopassa
responsabletechniquedelachaîned’emballagede
fromages,posteausalairedeministre,commeilsdisaient
Ͳ
là bas, et aux horaires flexibles. Certes, il connut alors un
peudepressionparrapportàsesnouvelles

responsabilités, il connut une période d’insomnies, de
fatiguenerveuseetdestress,maiscelaneduraquele

temps d’adaptation qui lui était nécessaire. Il avait

rapidement surmonté la situation et les contradictions qui
enavaientrésulté.Sescollègues,quiletraitaientde
collabooudevendu,avaientfiniparaccepterle
changementetsavieprofessionnelleavaitpusuivreson
cours.CécileavaitquatreanslorsqueYannickétaitarrivé.
Valérieavaitcessédetravaillerdansl’usinedechaussures
duvillagevoisinpours’occuperdesesenfants.Lesalaire

de Bruno était suffisant. Il était bon père de famille et il se

sentaitfierdesresponsabilitésqu’il assumait.

Lesannéess’étaientécouléesainsi,rythméesparles
rituelsfamiliauxetsociaux.
Lavieneluiavaitpaslaissédetempspourautrechose.
Lavieavaitététellequ’elledevaitêtre.

9

3

Ͳ
Ce matin là, il pleuvait. Comme tous les matins de la

semaine, Bruno était en route pour la laiterie. Le jour se
levait.Levillageseréveillait.Ilétaitauvolantdesa
Renault9,surlanationale24quilemenaitenvingt
minutesauparkingdelalaiteriedontleshautes
cheminéesfumaientsansrépit.Ilconduisaitsansprêter

attention ni aux arbres, ni au ciel, ni aux paysages qui

défilaient autour de lui. La nationale 24 jouait le rôle
d’uneartèrequireliaitlalaiterieauvillage.Bruno,globule
rougeetrésignéàsatâche,obéissaitsansenavoir
conscienceauxquelquesloisquirégissaientcegrand
corpssocial.Qu’auraitétélevillagesansl’usinede
produitslaitiers?Cedernierétaitnéetavaitgrandiavec
ellepouratteindreses2500habitants.Deshommeset
desfemmesavaientmigréicipourdesraisons
professionnelles.L’emploi.Défiléhebdomadaire.Des

Sisyphe infatigables intégrés malgréeux aux transactions
internationalesetauxéchangesbanalsetquotidiens,
normaux,évidents.L’évidencemême.Lemondestableet
réglé.Latemporalitéséculièredeslendemainssilencieux.

Seul le temps contenait encore des éléments de surprise.
Ilpouvaiteneffetvarierd’unjouràl’autresous

l’influence de forces occultes et mystérieuses. Il pouvait

décevoir ou trahir aussi bien qu’enchanter ou réjouir. Il

était l’élément qui échappe au contrôle général. C’est
sansdoutepourcelaqu’ilconstituaitlesujetde
conversationprincipalàl’entréedel’usine.Sansdoute
estͲilnécessairedesentirquequelquechosenous
échappe.Quelquechosedeplusgrandquenous.Bruno
avaittoujoursétéhabitéparunsentimentd’infériorité

10

nonavouéquilepoussaitàdésirerêtreunautre.Aufond,
ilsesentaitmédiocre.Saconsciences’élevaitparfoisauͲ

dessus des évidences. Il souhaitait souvent être plus
fermedanssesdécisions.Contrôlerdavantageles
situations.Ilserêvaitunpeuplusprotecteur,commeil
s’imaginaitquelesfemmesdevaientaimerleshommes.Il

était tout le contraire, mais essayait de faire bonne figure
malgrétout.Etpuis,sonmilieusocialetfamilialn’en

exigeaitpasautant.Alorsilgardaitcelaenlui.Iln’en

parlait à personne et nourrissait en secret ce combat
Ͳ
contre luimême. Il allait parfois jusqu’à sentir qu’il ne
méritaitpasValérieetqu’unautrehommel’aurait
davantageaidéeànaîtreetàêtrequelqu’un.Cespensées
avaientlieuengénéralledimanche.Ledimanchesoir
précisément.Ilignoraitpourquoiettentaitdenepasy
donnertropd’importancesachantquelelundimatin,la
chaîned’emballagedesfromageseffaceraittoutcelade
sonrythmemécaniquepermanentauquelpasun
Ͳ
sentiment, fût ce le plus douloureux, ne pouvait résister.

La pluie battait donc les vitres de la Renault stationnée
surleparkingdelalaiterie.Brunodescenditenhâte,
claqualaportièredontlebruitsourdrésonnadansla
grisailledecettematinéeordinaireetcourutendirection
del’entréeprincipaleenbrandissantsonsacauͲdessusde
satêtepourseprotéger.Legardienlesaluaetluilançaun
«SalutBruno,queltempsdégueulasseaujourd’hui!»



4


Même si rien ne le destinait à quelque pratique

artistique que ce soit, Bruno avait toujours écrit. C’était

11

sonjardinsecret.Ilavaitdûcommencerauxalentoursde
douzeans,lorsdesapremièredéceptionamoureuse,

quand une jeune Allemande blonde à la peau de lait lui
avaitditàlafindustagedetennisdetablequ’ilétait
préférablederompreavantdesequitter.C’étaitprèsdu
lacdeConstance.Ilss’étaientembrassésaprèsavoirbu
delabière.Sapremièrebière.Ilsétaientassissousun
arbre.Ilsesouvenaitdecebaiserbaveux.Lalanguetiède

et la bave qui coulait sur le menton, délicieuse, cette
languequienvahissaitsaboucheetlesmainsqui
caressaientsousletͲshirtlespetitsseinstantrêvésalors.
Lasensationd’êtreamoureux.Unesemaine
bouleversantedepassion.Lapiscineàvagues,le
bronzagesurlesbergesdulac,lessoiréesdefêteavec
l’orchestreduvillageetlabière,vertigenouveau
inondantlemonde,marchermaindanslamaindansles

rues du village aux maisons immenses, entre les champs
dehoublon,s’allongersurlarouteetregarderlesétoiles.

La déception fut immense lors du départ. Des mots
jusqu’alorsinconnus.Dessensationsjusqu’alors
inconnuesetleretourdanssafamille,l’écriturecomme
seulmoyendecommuniquersonvagueàl’âme.Un

journal intime. Et puis d’autres histoires d’amour, d’autres
échecs,d’autresmots.L’écritureavaittrouvésaplaceen

lui à ce moment précis.
L’écriturecommeunenécessitépouraffronterl’absence

et la douleur. Bien des adolescents écrivent leur journal

intime mais peu le poursuivent lorsque la vie commence à
imprimersonrythme.Brunoavaitcontinué.Ilécrivaitdes
poèmes.Desmorceauxépars.Malgrélerythmedelavie

et des machines tonitruantes. Il avait gardé tous ses écrits
danssonvieuxcartabledecuirnoirquiavaittraverséson

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adolescenceetsaviedejeuneadultejusqu’àcesjours.
Certes,ilécrivaitmoinsqu’avant,avecsesresponsabilités
quin’avaientcesséd’augmenter,maisquelquechosene

l’abandonnait pas. Comme une irrésistible attraction pour
l’émerveillementetlatristesse.Etsansmêmequ’ilne
s’enrendecompte,lapoésien’avaitcessédegrandiren
luidurantcesannéesd’ordreetd’organisation.



5


Le Noël dernier, ils l’avaient passé dans la famille de
Valérie,enBretagne.Ilspasseraientleprochaindansla
familledeBruno,enVendée.Lesenfantsaimaientbieny
aller.Ilyavaitlaplageàproximitépourallermarcher.
Ubupourraitcouriretnagersoncomptant.C’étaitune
vieillemaisonmaintenant,avecdesgrandssapinsetde

la pelouse. Il y avait toujours un arbre de Noël démesuré
quiclignotaitdemilleampoulesavecdesmontagnesde
paquetscadeauxàsonpied.L’intérieurétaitdécoré
sobrement.Latélévisionsupportantdesbibelotsde
porcelaineetunecoupedefruitsenplastiqueétait
toujoursallumée.Leschambresétaienttoujoursprêtes
àrecevoirlafamilleetl’odeurdelacuisineenvahissaitla
courgravillonnéeetlaruetouteproche.Leportailétait

toujours ouvert lorsqu’ils arrivaient. Durant leurs visites
familiales,Brunoallaitfarfouillerdansledébarrasquise
trouvaitaufonddujardin,souslesgrandssapins.Une
forteodeurdepoussièreetderésineuxyrégnait.Ily
avaitunevieillearmoire,uncoffreàjouetsenboiset
desboîtesencartoncontenantlesrestesdedifférentes
époques.Objets,jouetscassés,livresscolaires,chaussures,

13