La gaîté démente du poulet triomphant

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Description

Devenir riche en une fraction de seconde ? Et si la chance souriait enfin à Greg et Farid, un duo de réalisateurs de clips hip-hop à la recherche du succès, à qui l’on promet une grosse somme d’argent en échange d’un « petit » service…

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Date de parution 01 août 2011
Nombre de visites sur la page 338
EAN13 9782363150516
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,002 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La gaîté démente du poulet triomphant

Élias Jabre

ISBN 978-2-36315-143-8

© Août 2011

Storylab Editions

30 rue Lamarck, 75018 Paris

www.storylab.fr

Les éditions StoryLab proposent des fictions et des documents d'actualité à lire en moins d'une heure sur smartphones, tablettes et liseuses. Des formats courts et inédits pour un nouveau plaisir de lire.

La gaîté démente du poulet triomphant

 
 

On va dire que je suis étendu par terre, immobile, entravé par quelque sortilège concocté par le dernier des enfoirés. Pour moi, la vie est ce poulet à l’œil infecté qui me grimpe sur la tête… voilà qu’il fiente en criant « Cocorico ! »

 

Le vieux barbu nous mate encore, et l’autre ne donne toujours pas signe de vie. Une éternité qu’il aurait dû ramener ses fesses. Vissés sur nos chaises à la terrasse du café, Farid repose sa tasse avant de remuer le couteau dans la plaie :

– Sans caméra full HD, on est mal…

– Super, Farid. Allez ! On se fait une dernière répète, il faut que ça tourne au poil.

– Encore ? On sait même pas si…

– Oui, encore ! On est des pros ou une bande d’ados qui tournent un sketch dans un garage ? Putain, la fine équipe !

– C’est bon, on y va.

– Et mets-y de la conviction, pitié !

– C’est bon, j’te dis…

Je m’approche de lui – rester discret pour les clients autour – et on se met à chuchoter les paroles de la parodie qui nous propulsera au G8 des raclures qui font fortune en se foutant de la gueule du monde.

Le principe ? Facile. Décliné un nombre incalculable de fois, il s’avère toujours efficace : l’un lance la vibe, et l’autre lui répond en contestant tout ce qu’il raconte.

Je croise l’accent banlieusard à celui de Marseille, et j’attaque le morceau, attrapant les syllabes que je coupe ou étale dans le flux qui s’écoule :

Le mistral souffle en rafale, et ça ca-caille dans mon slibard quand je déboule à La Courneuve !

Mais ? Y a pas l’ mistral à La Courneuve ! répond Farid.

C’était comme si !

– N’importe nawak…

– Y a un crevard qui me téma, j’ lui dis bouge ton boule de là, et il ondule comme une couleuvre.

Quoi ? T’es pas sérieux ?

J’te jure, ça s’est passé comme açe.

– T’es un mytho, toi…

– Il circonvule et s‘approche, je sors un cric de ma poche, je dis gaffe à tes guiboches, soit tu recules, soit tu fais crac.

On dit pas des guiboches, on dit des guibolles.

La licence du poète, putain…

– OK, si tu veux.

– Il crève de trouille, il a les foies, il me supplie, « Hé ho ! Quoi ? quoi ? », le v’là qui caquète comme une oie…

– C’est les poules qui caquettent. Les oies, elles cacardent, quand les canards cancanent.

– Et ta mère, elle copule ? T’as un partenariat avec le petit Larousse ou quoi ?

– Espèce d’enc…

C’est à ce sommet de notre art que mon portable se met à vibrer. Je dégaine, et me prépare à crucifier mon interlocuteur. Juste lui laisser le temps qu’il m’explique… pourquoi ça fait trois heures qu’on attend qu’il descende son matos avec sa carcasse.

Je sens soudain mes pommettes qui tressautent.

– Non ! C’est pas possible ! T’as dit que tu nous rejoignais avec la caméra, j’ai failli braquer une banque pour louer une BM sport ! Avec Farid, on a la panoplie complète, on est des vieux potes, oui ou merde ? T’as promis, alors tu rappliques !

– Je viens pas, Greg, me répète cet enfoiré. Désolé de dire à la dernière minute, mais je lâche pas un clip de Martin Solveig pour une parodie foireuse où je suis toujours pas payé.

– Tu t’es engagé, tu…

– Ici, c’est le pays des coyotes, mon vieux, désolé...

– Le pays des quoi ? Fulgurant ! Le cinéma américain, ça ravage bien la gueule, ça…

… ne répond pas vu qu’il me raccroche au nez. Des picotements à la surface de mon épiderme, mon corps irradie de haine... je suis ivre de colère… ou est-ce l’effet des trois cafés ?

Farid, en face, attend le verdict devant nos six tasses vides. Je sens qu’il espère en secret ma condamnation.

– C’est mort, dis-je. Cette fois, c’est sûr…

Il enfonce sa capuche façon « je suis un autiste ruminant », et son déguisement me rend sa présence encore plus infernale. Je jette un œil à la BM garée à quelques mètres, tout y est, les jantes alu, les boomers, elle est clinquante comme le rêve en papier glacé d’une forme d’humanité qui s’est mise à proliférer. La ramener chez AutoPlus avant midi, ça limitera les frais. Appeler les potes qui attendent au hangar et leur dire de rentrer chez eux. Je retire mes bagues en toc et mon collier au pendentif plaqué or, toutes ces breloques grotesques pleines de clichés. Combien de paliers j’ai dû franchir pour en arriver là…

Farid a raison.

Presque une chance que ça rate…

Plus haut, le vieux barbu à lunettes teintées qu’on flaire depuis dix minutes continue à nous zieuter du bord de la terrasse.

D’un coup, c’est plus fort que lui, Farid formule tout ce que son être hurle en silence depuis deux minutes, alors qu’il ferait mieux de fermer sa bouche.

– On aurait fait mon adaptation de Crimes et Châtiments plutôt qu’une cent-dixième parodie de rap, on tournait tranquille chez moi, n‘importe quel jour, sans souci de planning ni de caméra full HD ! Ça aurait taxé queud, pas besoin de louer une BM sport, encore moins un hangar !

Crimes et Châtiments ? Sur ton canapé en sky ? Impec ! Tu parles d’une dépression ! Écoute, mec, les boîtes de prod doivent repérer qu’on maîtrise un créneau ! On a commencé les parodies, on continue les parodies ! C’est une question de positionnement, je dois le dire encore combien de fois ?

C’est un « autiste ruminant » auquel j’oppose à présent mon propre mur de silence. Une haine magnétique s’encastre entre nos corps. Elle me creuse de l’intérieur comme un trou noir, j’ai mal au ventre. Tout à coup, comme deux cyborgs mus par le même programme, nos têtes pivotent dans la même direction. Le vieux barbu de la terrasse s’est levé, et fait mine de venir vers nous… c’est qu’il se rapproche pour de bon ! Voilà qu’il attrape une chaise à la table voisine, et s’installe à nos côtés…

Avec Farid, on le dévisage, on attend de savoir de quoi souffre le vieux bouc. Au moins, cette intrusion relâche un peu la tension entre nous. Il frotte la barbe grise qui tapisse son menton, nous fixe à tour de rôle au fond des yeux. Ses prunelles pétillent d’une rage teintée de…oui, je crois bien que c’est de la joie…

– Ça vous dirait de gagner de l’argent sans trop d’effort ?

Farid ne remue pas d’un cil.

– De quoi ? dis-je.

– De l’argent, les gars, beaucoup d‘argent. J’ai une offre à vous faire...

Échange d’œillade avec Farid, et on repose les yeux sur lui.

– Vous êtes reubeus, pas vrai ?

Farid tique.

– Je cherche des reubeus pour ce boulot.

Farid se met à siffler l’air d’une publicité pour saucisses, et le barbu lâche le morceau.

– J’ai appris récemment que j’avais un cancer du pancréas, et j’aimerais en finir… tant que je suis encore en état de prendre des décisions. Je cherche des gars sérieux pour… enfin, vous voyez… Il faudrait que ça m’arrive… par surprise...

Farid ne dit rien.

– Pourquoi nous ? dis-je.

Le vieux barbu lance un coup d’œil à la dérobade vers la BM qui étincelle, et à notre accoutrement, je capte qu’il nous prend pour des mafieux de cité. Farid réalise au même moment et commence à nous pourrir :

– Très cher monsieur, je crois qu’il y a méprise.

Je lui propulse mon pied dans le tibia. Farid sursaute, ses yeux roulent dans leurs orbites. J’imite le sourire de Bart Simpson quand il expose ses dents carrées, signe que je prépare un mauvais coup. Ça fait rire Farid la plupart du temps, mais cette fois, il dégouline de haine.

Le vieux, toujours choqué, répète :

– Vous êtes reubeus, pas vrai ? Vous êtes de quel quartier ?

– C’est quoi le problème avec les Arabes ? s’emporte Farid, qui trouve un bon moyen de déplacer momentanément sa fureur contre moi.

– Pas de problème, au contraire ! J’ai fait la guerre d’Algérie et… j’ai quelques saloperies à mon actif. Depuis des années, je traîne des trucs qui ne me laissent pas dormir en paix, et ça me ferait… aujourd’hui, que l’un d’entre eux, enfin la génération d’après… enfin, vous voyez, une sorte de réparation, dit le vieux barbu. Je crois que je me sentirais plus léger, achève-t-il, et il nous tend la main, manifestement ému.

On hésite.

Je serre le premier.

– Je m’appelle Léopold, dit le vieux.

– C’est pas terrible de vous donner mon nom, si j’ai bien compris l’idée…

Léopold sourit, il est tombé sur l’homme de la situation.

Farid me fixe une seconde, se lève et se barre.