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La griserie de l'Ipéca

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Description

Yvette a 27 ans, elle aime son prénom mais pas son nom de famille. Elle vit toujours chez ses parents. Elle va sentir renaître l'embarras d'une manie vicieuse, endormie depuis longtemps, indicatrice d'un insupportable mal-être. Que faire pour s'en libérer quand on n'est qu'une modeste postière de province, et que l'on est en 1957 ?

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 16
EAN13 9782296483613
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56684-2 EAN : 9782296566842
La griserie de l’ipéca
Max Garnier
La griserie de l’ipéca
roman
L’Harmattan
I
échée par un soleil falot la brume s'envolait. Sans surprise, la Scampagne dévoilait une platitude de champs monotones unanimement dédiés à la même culture fourragère. De rares cris d'oiseaux secouaient le silence. Le sol noirci verdissait jusqu'à un ton très soutenu dans le temps où un ciel laiteux virait à l'argenté, faute de bleu. Un nouveau jour naissait. Prêt à tout pour ressembler à celui de la veille et ne laisser prévoir aucun lendemain qui change.
Ennuyé de cet alentour sans même un horizon possible, la ville s'étirait dans un claquement de volets. La modernité des stores vénitiens et autres persiennes roulantes ne l'avait point encore atteinte. Non par indigence - les bas de laine y étaient plutôt cossus - mais bien du fait d'une tournure d'esprit commune de ses habitants. À force d'attendre l'irréparable ou le dernier cri, rien ne se passait. Et il en était ainsi aussi bien pour les choses que pour le reste. La vie s'écoulait, tirée par une vague espérance, mais on ne savait pas vraiment de quoi. Les convois funéraires qui traversaient parfois la ville en donnaient une sévère réponse mais nul n'y prêtait cas, simplement bienheureux d'être toujours de ce monde. Et de pouvoir continuer à attendre.
La rue principale de ce chef-lieu de canton justifiait de son appellation de boulevard : deux autobus pouvaient s'y croiser à leur aise et elle monopolisait la quasi-totalité des commerces ainsi que l'ensemble des édifices administratifs. Bien droite et toute en longueur elle scindait le bourg en deux parts presque égales. Aucune déviation n'ayant jamais été souhaitée, une route
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départementale de bonne fréquentation s'y engouffrait directement. En cette heure pourtant matinale le vrombissement des quatre temps était déjà soutenu, lancinant de vieilles façades nostalgiques des couinements des charrettes d’antan. Il en serait ainsi jusqu'à l'instant précis où la nuit tomberait tout comme le silence, rompu soudainement par les pétarades d'une motocyclette : à l'heure des informations diffusées par la T.S.F., il n'y avait guère que quelques jeunes gens à être encore dehors. L'agitation permanente du boulevard y attirait quasiment tout le monde, qui s'affairait, flânait, vaquait, se croisait, se saluait, taillait une bavette devant la boucherie ou ailleurs, levant la voix quand la circulation grondait trop fort. C'est ici que le bruit côtoyait la rumeur. Mais ici seulement. Tenez, prenez cette ruelle qui invite à s'aventurer dans l'un des deux morceaux de la ville. Au bout de quelques mètres, elle se déhanche, oublie le boulevard, et c'est bien vite le silence. Et le désert. Toutes les autres voies adjacentes sont bien pareilles et semblent faites uniquement pour aller autre part. Le plus vite possible. Les connaissances s'y saluent sans ralentir le pas, l'inconnu est scruté jusqu'à la méfiance. Quant au baguenaudier qui se commet à errer en ces lieux, il ne tardera pas à sentir comme des fourmis lui picotant nuque : derrière des rideaux bonnes femmes soulevés discrètement, la rumeur s'est tapie... À un carrefour de ces rues épieuses se trouve une placette ornée d'une fontaine. Comme tous les matins, Yvette fait claquer les volets de sa chambre du troisième étage. Une brève inspection n'ayant rien révélé d'anormal sur la place, elle jette un coup d'œil vers le ciel pour tenter d'y découvrir le temps de la journée. Puis croise sans hâte sa fenêtre, ignorant le regard sournois de la vieille d'en face. — Yvette !... c'est prêêêêt !... À bientôt trente ans Yvette vivait toujours chez ses parents. Lassée des anxiétés maternelles qui la taraudaient dès l'aube, elle avait depuis longtemps déserté sa chambre d'enfant, contiguë à
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la parentale, pour se réfugier tout en haut de la maison où elle pouvait, enfin, dormir à poings fermés et à porte close. Yvette enfila un peignoir, descendit jusqu'à la cuisine, où un thé fumant l'attendait en compagnie de toasts confiturés. — Comment, pas encore prête ?... Yvette embrassa sa mère sans répondre et avala posément son petit-déjeuner. Vinrent ensuite les rituels de la toilette, du choix des vêtements, de l'inspection attentive face au psyché de l'entrée… « Tiens, pas mal du tout ces cheveux relevés… », pensa-t-elle en faisant virevolter d'imposantes créoles, cadeau de l'oncle Antoine pour son vingtième anniversaire. De bonne taille et plus que mince, elle ne s'autorisait que des tenues très sobres pour faire oublier sa stature. Ne concédant de fantaisies qu'à un visage plutôt régulier, agrémenté par un nez en trompette, et à une abondante chevelure blonde, qu'elle portait très long. Pour ne pas faillir à l'étiquette, avant de sortir, elle souhaita une bonne matinée à sa mère qui en était au moins à sa dixième consultation de la pendule. Bien vite, elle rejoignit le boulevard où, soulagée, elle prit son temps : il n'était que sept heures quarante-cinq. Abandonnant le bord du trottoir à des pas plus rapides, elle contemple la vitrine du libraire, rectifie machinalement une mèche rebelle. — Bonjour, Mademoiselle. Comme à l'accoutumée, le libraire était le premier à la saluer. — Bonjour, Monsieur. — Le soleil est encore paresseux, aujourd'hui… — Oui, mais il fait moins froid qu'hier. Plus loin elle embrasse une amie, lève un bras amical en direction d'une autre. Quelques courtoisies échangées avec l'épicière piquant ses étiquettes.
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— « Tiens, il faudra que je dise à maman d'acheter des tomates ». Brusquement, elle change de trottoir : elle vient d'apercevoir la silhouette pliée de la mère Antoinette. — « Si elle me vois, j'en ai pour un quart d'heure… » Cette octogénaire à langue véloce la connaissait depuis toujours. Et depuis toujours elle lui débitait à chacune de leurs rencontres un questionnaire réglé. Famille, études, projets, toilettes : rien ne restait dans l'ombre, même le plus caché, au risque d'inévitables gorges chaudes. Il lui avait fallu être grande pour en prendre conscience. Grande… Yvette avait comme un frisson au souvenir des projets que la mère Antoinette ne manquait jamais de faire autrefois à son égard. Moins pour leur contenu que par leur conclusion : — Quand tu seras grande… Elle, qui accusait adulte un mètre soixante et seize à la toise du pharmacien, avait toujours contemplé avec angoisse la progression exponentielle des traces crayonnées sur le mur de sa chambre, témoins d'une croissance nettement supérieure à celle des enfants de son âge… Fort heureusement, la mère Antoinette était quasiment sourde et refusait obstinément de se faire opérer de la cataracte : Yvette l'évita sans encombre. — Bonjour, Mademoiselle Zunino… Yvette n'aimait pas son nom. Je dis bien son nom : son prénom lui convenait tout à fait et elle le trouvait même plutôt coquet. Mais quand on s'appelle Zunino, cela donne forcément des initiales qui laissent un goût fâcheux d'arrière-garde : Y.Z... Condamnée par l'état civil à rouler en queue de peloton, on l'avait enfermé dans une fatalité de perdante ou, au mieux, d'oubliée. Toujours la dernière. Sur toutes les listes, depuis les scolaires jusqu'aux électorales. Il vient un temps où cela ne lasse même plus...