La République suppliciée
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Description

Le République suppliciée ou le récit du paradoxe du bien qui engendre le mal. Dans Tongolo, principale ville de La République des Makondjis, une république qui ne manque pas d'imagination pour détruire ou brûler tout ce qu'elle peut produire de bien, les manoeuvre politico-judiciaires ont précipité Tuby Dangaye, une étoile montante de la vie publique, dans la cellule la plus noire de la tristement célèbre geôle de Saragba, pour des raisons extraordinairement obscures...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 53
EAN13 9782296803190
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0129€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La République suppliciée
Encres Noires
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan


Dernières parutions

N°341, N’do CISSÉ, Les cure-dents de Tombouctou , 2011.
N°340, Fantah Touré, Des nouvelles du sud , 2011.
N°339, Harouna-Rachid LY, Les Contes de Demmbayal-L’Hyène et Bodiel-Le-Lièvre , 2010.
N°338, Honorine NGOU, Afép, l’étrangleur-séducteur, 2010.
N°337, Katia MOUNTHAULT, Le cri du fleuve , 2010.
N°336, Hilaire SIKOUNMO, Au poteau , 2010.
N°335, Léonard MESSI, Minta , 2010.
N°334, Lottin WEKAPE, Je ne sifflerai pas deux fois , 2010.
N°333, Aboubacar Eros SISSOKO, Suicide collectif Roman , 2010.
N°332, Aristote KAVUNGU, Une petite saison au Congo , 2009.
N°331, François BINGONO BINGONO, Evu sorcier. Nouvelles, 2009.
N°330, Sa’ah François GUIMATSIA, Maghegha’a Terni ou le tourbillon sans fin , 2009.
N°329, Georges MAVOUBA-SOKATE, De la bouche de ma mère , 2009.
N°328, Sadjina NADJIADOUM Athanase, Djass, le destin unique , 2009.
N°327, Brice Patrick NGABELLET, Le totem du roi , 2009.
N°326, Myriam TADESSÉ, L’instant d’un regard , 2009.
N°325, Masegabio NZANZU, Le jour de l’éternel Chants et méditations , 2009.
N°324, Marcel NOUAGO NJEUKAM, Poto-poto phénix ? 2009.
N°323, Abdi Ismaïl ABDI, Vents et semelles de sang , 2009.
N°322, Marcel MANGWANDA, Le porte-parole du président , 2009.
N°321, Matondo KUBU Turé, Vous êtes bien de ce pays. Un conte fou , 2009.
N°320, Oumou Cathy BEYE, Dakar des insurgés , 2009.
N°319, Kolyang Dina TAÏWE, Wanré le ressuscité , 2008.
N°318, Auguy MAKEY, Gabao news. Nouvelles , 2008.
N°317, Aurore COSTA, Perles de verre et cauris brisés , 2008.
N°316, Ouaga-Ballé DANAÏ, Pour qui souffle le Moutouki , 2008.
N°315, Rachid HACHI, La couronne de Négus , 2008.
N°314 Daniel MENGARA, Le chant des chimpanzés , 2008.
N°313 Chehem WATTA, Amours nomades. Bruxelles, Brumes et Brouillards , 2008.
N°312 Gabriel DANZI, Le bal des vampires, 2008.
N°311, AHOMF, Les impostures , 2008.
Adolphe PAKOUA


La République suppliciée
Du même auteur

Le fétiche des anges, L’Harmattan, 2009.


© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54376-8
EAN : 9782296573768

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
La police de la parole est la guillotine
de la pensée et du progrès.


A cette génération d’enfants paumés qui,
Comme Ulysse,
Doivent s’accrocher
A la dure réalité du mât,
Pour échapper aux illusions de la passion,
A la passion de l’autorité et à la paranoïa.
Prologue
Saison des pluies 1960.

L’enfant naquit un peu plus de douze mois après que son père eut définitivement fermé les yeux au monde.
Des côtes de Loire-Atlantique en passant par les Açores, le vent de la délivrance avait soufflé vers les terres du sud où les hommes, encore zébrés des stigmates des chaînes qui les avaient neutralisés et qu’ils avaient traînées des décennies durant, trépignaient d’enthousiasme sur les sons exaltants des tam-tam, des balafons, des cithares, des gombis et autres instruments qui, jusqu’alors, n’avaient propagé dans les airs que des notes craintives, plaintives et lugubres, des notes voilées et faussement dociles, les bouillonnements de bulles d’eau chaude asphyxiés par le couvercle d’un faitout de plomb.
Des groupes musicaux modernes avaient surgi des profondeurs des quartiers, pour ajouter à ce concert de sons traditionnels, des sonorités nouvelles, expression d’un monde qui renaissait des cendres de ses ancêtres, vacciné d’un sang nouveau.
Le vent avait soufflé de l’océan Atlantique, et la grosse horloge des collines de Gbazabangui surplombait les pierres dans lesquelles étaient enracinés les arbres d’une forêt verdoyante et giboyeuse. Miracle de la nature, diriez-vous. Des arbres enracinés dans des pierres !
Gbazabangui était cette chaîne de collines pierreuses, verdoyantes et giboyeuses. Une singularité digne d’abriter les esprits.
Les sons des tam-tam, des balafons, des cithares et des gombis, mêlés aux airs de Vibro-Mayos, s’échappaient des bars bondés et des quartiers populaires, et se répandaient dans la ville, renvoyés en échos par les génies de Gbazabangui, pour être partagés par les villages.
I
U n silence de mort plongea l’hémicycle pendant un long moment dans une atmosphère d’impatience générale. Puis, de sa voix de stentor et telle une main qui dévoile à un public avisé une création artistique, le Président rompit le suspens :
Mesdames et messieurs, les charges retenues contre l’inculpé étant irrémissibles et compte tenu des peines prévues par la loi, au nom du peuple, la cour condamne monsieur Tuby Dangaye à quinze ans de prison ferme.
Puis, jetant un coup d’œil impérieux en direction des hommes en uniforme kaki, fortement armés de fusils mitrailleurs et encadrant l’accusé, il ajouta aussitôt :
Gardes, le prisonnier est à votre disposition. La séance est levée.
Le verdict lui sembla invraisemblable. Comme un zinc qui s’arrache tout d’un coup de la piste, elle sentit le sol se dérober sous ses pieds, et eut l’impression que le ciel lui tombait dessus. Dans un élan indescriptible, elle poussa un de ces cris propres aux bêtes sauvages, un cri aussi fauve que celui qui s’échapperait de la gorge déployée d’un sanglier touché en plein cœur par la lance du chasseur. Un cri inhumain dont l’écho plaintif couvrit le Palais de justice tout entier, avant de devenir une note déchirante, une note tout simplement humaine.
Puis, du fond de ses entrailles endolories et comme si sur l’instant elle avait perdu tout son souffle, elle se mit à gémir :
« Mama m’bi kui aweo, Mama m’bi kui aweo {1} … ! »
Ce fut tout ce qu’elle put dire avant de perdre connaissance et de s’affaisser sur le sol humide de l’hémicycle.
C’était le dernier procès de la journée.
Les gardes s’étaient emparés de l’homme, qu’ils avaient embarqué dans le fourgon qui servait de liaison entre la Centrale de Saragba et le Palais de justice, avant qu’en silence, la tête baissée, l’auditoire ne quitte l’hémicycle.
Et lorsqu’elle fut installée dans la voiture réquisitionnée pour la conduire au centre hospitalier, ce fut dans une lueur de lucidité fugitive qu’elle vit l’arrière du fourgon, juste au moment où l’affreux véhicule s’éloignait avec son homme.
Puis des jours s’écoulèrent, qui lui donnèrent le sentiment qu’on l’avait enchaînée et jetée aussi en prison.
Aux confins de cette rocambolesque histoire et de ce procès forgé de toutes pièces, qui ouvraient devant elle un horizon assez obscur, une parenthèse dont la configuration était assez floue, elle s’était prise à jeter un regard attentif dans le rétroviseur de leur vie commune. Et dans ce flash-back fertile en expédients, qui lui redonnait du souffle et de l’espoir, elle était allée à la source de leur aventure et y avait trouvé le moyen de remonter et de tuer le temps.
C’était, il y avait une dizaine d’années, elle se souvenait encore de ces moments comme s’ils ne dataient que d’hier.
Et à cette époque, il venait lui transmettre les messages de Péntchoky.
Avant cela, il venait chez elle, plutôt chez son frère aîné Bénard, chez qui elle habitait. Et ensemble, ils passaient des heures et des heures à tailler des bavettes.
Il était si gentil, si sociable, si ouvert et si vrai que personne ne pouvait se défier de lui, pas même Bénard, qui veillait sur elle comme un vrai chien de garde.
Et il venait régulièrement toutes les semaines, toutes les semaines avec les messages de Péntchoky. Des messages imbibés du sang qui se dégageait jour et nuit du cœur brisé du pauvre garçon : le sang de la flamme intérieure qui le consumait, le torturait et le paralysait au point de le rendre incapable de faire lui-même la déclaration qu’il lui adressait par son intermédiaire.
Et il jouait le facteur avec une sincérité, une loyauté et une persévérance incomparables, jamais découragé de se déplacer pour venir lui délivrer, comme un pêcheur jetant inlassablement sa ligne dans une rivière sans poisson, des messages qu’elle recevait comme des lettres mortes.
Elle s’était alors abritée dans une attitude désinvolte qui consistait à ne pas répondre aux messages enflammés du jeune garçon, et elle avait pris ses dispositions pour que leurs chemins ne se croisent guère.
Puis vint ce jour, à l’aurore d’un mois de juillet ensoleillé. Elle était au marché du Kilomètre Cinq, à l’étal de Mustapha, et marchandait à bâtons rompus avec l’incontournable et intraitable boucher lorsque, surgissant de nulle part, il arriva, la surprenant presque :
Moumou, bara ma {2} ! avait-il dit de sa voix si familière.
Lui seul pouvait l’interpeller de cette façon-là. Elle l’avait aussitôt reconnu et s’était retournée pour répondre à son salut, et l’asticoter par la même occasion :
Bibi ! Mais tu m’étonnes ! lui avait-elle dit, avec ce rire qui lui faisait émouvoir le corps tout entier. Les agents de la sécurité intérieure de Sans Trafic ne peuvent pas avoir des caméras et des radars plus performants ! Comment fais-tu pour détecter les mouvements des Tongolois dans un lieu si bondé ?
Eh ké {3} ma sœur ! Dans ce pays, on ne peut plus saluer les parents mainant quoi ? Je ne faisais que passer mon chemin et le hasard faisant bien les choses, je t’ai aperçue. Aurais-je mieux fait de m’esquiver pour ne pas avoir à te dire bonjour ?
Le ciel ne te l’aurait pas pardonné, et cela ne te ressemblerait pas.
Ben, voilà que tu me donnes raison ! Alors, comment vont les affaires ?
Comme tu vois ! L’éternelle tractation. Tant qu’il y aura des « grands boubous » avec des gibecières en guise de poches et des mains en béton dans ce marché, les cornes des chiens auront poussé avant que nos mets ne soient agrémentés de bonnes « cales ». C’est Mustapha qui me retient ! Il a les serres si repliées qu’il est impossible de lui arracher le moindre morceau de viande. Tu ne m’aurais pas trouvée ici s’il ne s’entêtait pas à me vendre un tas d’os dont je ne saurai que faire.
Mustapha lui avait ensuite conditionné le paquet de viande et d’os. Ils avaient quitté l’étal et cheminé ensemble à travers le marché lorsqu’elle s’aperçut que pour la première fois, il semblait ne pas avoir de commission pour elle. Taquine et usant d’une de ces anecdotes dont elle était coutumière, elle lui avait dit :
Bibi, j’espère que la tempête qui se lèvera dans la journée n’emportera pas le toit de notre maison pour faire de nous des sans abri. C’est à peine croyable ! On dirait que t’as oublié de mettre ta jupe aujourd’hui ?
De quelle jupe parles-tu ? avait-il répondu, surpris, avant d’ajouter :
Je ne comprends pas.
Celle que tu mets pour te préserver des filles !
C’est nouveau ça. Tu ne veux pas être plus claire ?
Elle était partie dans un éclat de rire. Puis, une fois apaisée de son enjouement, elle lui avait dit :
Tu ne vois donc pas ce que je veux dire ? C’est à croire que t’es toujours sur le tas, bonhomme ! Péntchoky, lui au moins, sait ce que cela veut dire. Va, cours, et si tu le peux, vole-le-lui demander, il t’éclairera certainement la lanterne.
Une pesanteur inhabituelle s’était abattue sur lui, le plongeant dans un mutisme tout ce qui lui était jusqu’alors inconnu. Puis ils avaient fait quelques pas encore, avant de se séparer aux tables des vendeuses de légumes.
Elle était rentrée chez elle, la conscience élastique, car son esprit taquin ne lui permettait pas de mesurer la portée de ses propos à leur juste valeur.
Elle lui avait parlé sans vraiment écouter son cœur, et elle n’avait jamais songé à ruminer ce qu’elle lui avait dit, pas plus qu’elle n’en avait envisagé l’impact.
Des jours, puis une semaine et plus s’étaient écoulés. Une irritation incessante couvait en elle. C’était une sensation assez étrange, dont elle avait du mal à définir l’origine. Une sensation qui la rendait par moments nerveuse, par moments incertaine, qui l’envahissait, l’essoufflait, l’étouffait, la faisait suffoquer et souffler comme un bœuf, quand bien même elle n’aurait effectué aucun effort physique pouvant générer une telle anhélation.
Et elle était là, sous l’emprise de cette sensation qui ne désarmait pas, ne sachant que faire pour s’en extraire.
Marceline, la femme de Bénard, avait perçu la mutation. Aiguillonnée par son instinct maternel, elle n’avait pas hésité à lui faire la remarque :
Mundy, ma belle-sœur, rien ne sert de te renfermer en toi-même comme tu le fais depuis quelques jours. Je sens bien que quelque chose ne va pas. Alors, peux-tu me dire ce qui te chagrine tant ?
Qui te fait croire tout cela ? Hein ! T’as rien d’autre à faire que de perdre ton temps à lire les gestes, les attitudes et même le silence des autres ? Tu le ferais encore avec Bénard…
Arrête ce charabia. Je sais qu’une rivale ne réagirait pas mieux. Mon intention n’était pas de mettre de l’huile sur le feu qui te consume. Je n’ai parlé que dans ton intérêt.
Oui ! C’est ça. Intérêt, intérêt. Toujours la même histoire. Je respirerais encore mieux à Alcatraz.
Marceline n’avait plus rien dit. Elle avait compris son état d’esprit et l’allusion qu’elle faisait à la tristement célèbre prison. Qui plus est, les relations entre elles étant faites de tensions et de malentendus, qui duraient et se dissipaient selon les circonstances, elle avait pensé qu’il était préférable de ne pas s’agiter davantage, pour ne pas remuer un couteau bien planté dans une plaie autour de laquelle les mouches feraient bientôt leur farandole.
Elle venait de franchir le cap de sa dix-huitième année. Marceline avait épousé Bénard depuis une quinzaine d’années déjà. Ils avaient trois enfants : Jean Jacques, l’aîné, allait bientôt souffler sur sa treizième bougie. Caroline, la cadette, venait de célébrer son dixième anniversaire, tandis que Sophie, la dernière, courait vers sa huitième année.
Et entre elle et Marceline, des crises naissaient instantanément, pour s’éteindre deux ou trois jours plus tard, laissant la vie reprendre son train de bonheur familial, qui se poursuivait pendant quelques jours, avant que d’autres tensions ne surgissent à nouveau, pour interrompre ce cours édénique.
Avec ses courbes, ses rapides et son fil ici tranquille le long de la capitale, l’Oubangui offrait la parfaite illustration de la vie qui écrivait chaque jour, une nouvelle page dans le journal de leur petite famille.
L’Oubangui avec ses eaux boueuses et polluées en aval par les déchets du port pétrolier de Kolongo, obscures, secrètes et timides en amont, là où, après avoir été propulsées par les rapides, elles s’apaisent pour se donner une allure olympienne et pour offrir aux nantis de la capitale, l’occasion de se livrer à des acrobaties et à des joutes nautiques, sous le regard amusé des jeunes filles de joie « mambifiées » {4} et maquillées à outrance, des « Gbambouzous » attablées autour des verres de jus d’orange, qu’elles sirotaient avec des pailles en papier bigarrées.
L’Oubangui s’était calmé à cet endroit-là, pour permettre aux voyageurs en quête de sensations fortes d’admirer, de leur chambre du Rock Hôtel ou du Safari, la majesté de ses flots argentés au coucher du soleil, pendant que l’intercontinental, avec ses cinq cents chambres tout en béton, moisissait aux pieds de Gbazabangui, comme une carcasse attendant d’être achevée.
L’Oubangui, que Musiki, Canon Stars, Makembe et bien d’autres groupes musicaux Sans Trafic Ains, pour ne pas nommer ou interroger les mânes de Vibro Succès et de Centre-A-Fric Jazz, ont vénéré et loué dans leurs compositions, Péntchoky, lui, voulait en faire sa sépulture.
Il ne voulait pas être perdu et oublié dans l’immense champ inégal, infertile et caillouteux de Resse, où les croix et les plaques d’identité, comme jamais on ne pourrait les nombrer, étaient vite arrachées, repeintes et revendues des dizaines de fois.
Il voulait que son histoire s’imprime à l’encre indélébile dans la mémoire collective des Tongolois, et que Tongolo sache qu’il gisait là, au fond de l’Oubangui.
Il ne le souhaitait pas. Elle seule pouvait faire que cela ne soit point. Et pourtant, dans ses tourments, elle ne pensa pas à lui. Elle n’avait pas le temps de penser à lui, ni de prêter attention à quoi que ce soit autour d’elle.
Tel un oiseau cherchant vainement une branche sur laquelle se poser, son esprit divaguait, flottait, errait çà et là, sans pouvoir se fixer.
Et dans cette interminable errance, les journées s’écoulaient, les unes jamais plus courtes et moins ennuyeuses que les autres, comme pour la renforcer dans le sentiment qu’elle portait la terre entière sur ses épaules.
II
D es jours s’étaient ensuite écoulés. Du nombre, elle ne put se faire la moindre idée précise. La morosité dans laquelle ils l’avaient confinée l’interdisait de se rendre compte du fait qu’elle avait elle-même libéré une sorte de décharge électrique qui, au lieu de la soulager, l’accablait de l’excès même de flamme qui couvait en elle, et qu’elle avait du mal à contenir et à déterminer.
Et comme souvent un rien suffit pour que les choses les plus obscures s’éclairent soudain, la décharge qu’elle avait déclenchée le réveilla de l’apathie derrière laquelle il s’était abrité.
Puis il réapparut un après-midi.
Lorsqu’elle le vit, elle fut comme pétrifiée, sans réaction. Elle eut l’impression que tout s’effondrait autour d’elle. Puis elle eut envie de le chasser de chez eux, de rentrer dans sa chambre et de s’enfermer pour ne pas avoir à subir sa présence.
Elle eut envie de cracher de côté en signe de dégoût. Elle eut envie de le maudire. Elle eut envie de le dévorer tout cru. Pire, elle eut envie de voir la foudre s’abattre sur lui, ce qui lui donnerait l’occasion de savourer, comme un dessert, le plaisir de le voir hurler de douleur et raidir de tous ses membres comme un vieux sapajou qu’on grillerait sur des braises.
Elle voulut tout simplement le voir souffrir comme jamais il n’avait souffert. Lui l’insensible, l’ingrat, l’aveugle qui ne voulait rien voir et ne voulait rien ressentir pour ne rien pressentir, lui le pestiféré, elle voulut qu’un calvaire innommable s’abatte sur lui, l’écrase de tout son poids et que les démons de l’enfer lui soient impitoyables et l’emportent dans le tourbillon des flammes de leur fournaise.
Pendant ces longues journées d’absence qui l’avaient tant irritée, sans le savoir, elle était devenue jalouse de son silence et du vide qu’il avait créé autour d’elle, et elle ne s’était pas aperçue qu’il lui manquait.
Et pourtant, lorsqu’il venait d’ordinaire, leurs contacts ne se limitaient qu’aux messages de Péntchoky, et à des causeries futiles portant généralement sur les chansons en vogue, la mode, les soirées dansantes et les faits divers que la vie trépidante de la capitale offrait quotidiennement aux Tongolois.
Il réapparut donc cet après-midi-là, comme un fantôme.
Face à cette candeur et ce sourire dont il se départait rarement, elle n’avait pas résisté très longtemps et avait aussitôt rendu les armes : les injures dont elle l’avait accablé dans le cœur, les malédictions qu’elle avait appelées sur lui et la haine qu’elle avait momentanément nourrie pour lui, s’étaient évanouies comme un feu ardent sur lequel aurait fondu une abondante averse. Puis, de sa voix souple et pure, il avait sonné le glas de son irritation :
Moumou, je n’oserai pas te dire bonjour pour sauver le reste d’une plantation en feu.
Elle prit une profonde inspiration comme si elle cherchait au fond d’elle-même ce qu’elle pouvait lui répondre, se mordit la lèvre inférieure pour essayer de cacher son propre désarroi.
Depuis le temps qu’il la connaissait, il avait remarqué qu’elle faisait ce geste chaque fois qu’elle n’arrivait pas à dire ce qu’elle avait sur le cœur.
Après un effort sur elle-même, elle risqua :
Autant te le dire tout de suite. Tu auras certainement du mal à le croire, mais j’ai eu les pensées les plus noires, et formulé les souhaits les plus sordides dès que je t’ai vu. J’étais tellement furieuse que j’ai souhaité pour toi des choses auxquelles je ne pensais pas. Naturellement, je n’avais aucune idée de ce qui me chagrinait et je me suis laissée emporter dans un élan de pensées incontrôlées.
Il ne lui demanda pas le genre de méchancetés qu’elle avait nourries à son égard, mais se contenta de culpabiliser plutôt :
C’est ma faute, murmura-t-il. Je n’aurais pas dû m’éclipser pendant si longtemps. J’avoue que j’ai été stupide.
D’instinct, il lui avait pris la main, sans oser la regarder les yeux dans les yeux.
Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je serai capable d’avoir des idées aussi noires, dit-elle avec un accent de remords.
Il inclina la tête et répondit d’une voix rassurante :
L’autre fois, quand je t’ai quittée, j’avais essayé de comprendre ce que tu me donnais à entendre. C’était à la fois simple, claire, inconcevable et inimaginable. Après mûres réflexions, j’ai eu le sentiment qu’en optant pour la simplicité qui était pourtant évidente, je risquais de détruire une seconde famille, de rompre à tout jamais les liens qui me rattachaient à elle. L’épreuve était tellement déchirante qu’il me fallait un temps de recul. Voilà pourquoi j’avais décidé de me retirer pendant un moment pour en avoir le cœur net. C’était le tranchant ou le contondant du couteau. Maintenant, je suis prêt à te raconter tout ce qui te plaira ou te déplaira. Et pour commencer, tu ne me croiras certainement pas et tu penseras que je te fais du baratin si je te dis que les Mamiwatas ont présidé à ma naissance. Ma mère prétend que j’ai toujours eu le don de double vue, même si je n’en fais pas souvent usage. Tu ne m’avais pas vexé lorsque tu m’avais presque raillé en me demandant d’aller prendre conseil auprès de Péntchoky. Je n’en avais pas besoin. Le lien qui m’unit à ta famille est si fragile qu’il a été un obstacle à l’expression de sentiments que j’aurais dû exprimer.
Pendant un moment, elle se demanda si ce qu’il disait n’était pas une boutade de jeune homme insensé. Mais comme il paraissait très sérieux dans ses propos, elle se rétracta aussitôt après, l’invita à prendre place sur la chaise qui traînait à côté du barambo {5} sur lequel elle était assise.
Une fois installé, il la regarda intensément, comme s’il hésitait à dire franchement ce qu’il ressentait puis, prenant son courage à deux mains, il osa, impromptu :
Et si nous nous disions toute la vérité, ne serait-ce pas merveilleux, toute la vérité sur nos vrais sentiments par exemple ?
Elle avait paru ne plus rien comprendre, elle qui croyait qu’il avait besoin de Péntchoky pour lui expliquer certaines choses de la vie. Puis elle avait réalisé que quelque chose d’inattendu s’était produit et qu’il n’était plus la même personne qu’elle avait connue jusqu’alors. Elle l’avait toujours connu vif et spontané sur toutes les questions qu’ils avaient débattues ensemble, mais cette vivacité et cette spontanéité excluaient tout ce qui concernait les rapports qu’un jeune homme et une jeune fille ne partageant pas la même branche généalogique, pouvaient avoir ensemble. Elle fut d’autant plus surprise par le tour intime que prenait son revirement qu’après un moment d’hésitation et après avoir esquissé un petit sourire nerveux, elle risqua :
Je ne sais pas moi-même quoi te répondre. Eh bien ! Si nous devons nous dire la vérité, je dois admettre que c’est dans l’ordre des choses. Ce faisant, crois-tu que nos relations s’en sortiront renforcées et qu’elles résisteront à l’épreuve de la vérité, une fois que chacun aura vu le dessous des cartes de l’autre ?
Qui peut prédire l’avenir ? Même les marabouts les plus avisés se trompent parfois de silhouettes. Et tout compte fait, autant dire les choses telles qu’elles sont, quitte à en subir les revers.
La parole est une charge légère et les choses dont tu parles, un autre faix. Mais, de là à accepter d’être le facteur d’un colis qui ne dit pas son poids et sa destination, il y a de quoi prendre un moment de recul.
Il prit tout son temps avant de répondre :
La vie n’a jamais été un fleuve tranquille pour toutes les créatures de Dieu, et les grains de chapelet que le temps fait inlassablement défiler, drainent avec eux des obstacles manifestes ou imperceptibles que l’homme doit affronter le long de son parcours. Et chaque saut porte en lui ses propres implications. Considère la visite que je te fais aujourd’hui comme une entreprise risquée dont j’ai bien mesuré les conséquences. Loin de s’apparenter à celles qui ont toujours caractérisé nos rapports, elle tourne une nouvelle page dans nos affinités, pour écrire la préface d’une autre histoire. Et comme tout nouveau-né, cette histoire n’existera que si elle a un père et une mère. T’avouer que tu es la seule qui puisse en assumer la maternité, n’est pas sortir d’un tour de passe-passe une colombe blanche ou un lapin immaculé. Alors, sans brusquer les choses, acceptes-tu d’accueillir avec faveur cette maternité, avec ses joies et ses peines ?
Sans lui laisser le temps de répondre, il déplaça sa chaise pour se rapprocher d’elle, lui prit la main gauche qu’il porta à ses lèvres. Le geste fut si rapide et si inattendu qu’elle n’opposa aucune résistance, puis elle secoua la tête, étonnée, avant de dire, oubliant du coup de répondre à la question qui lui avait été posée :
Tu risques de jouer avec le feu en te conduisant ainsi. Un flirt de ce genre ne peut aboutir qu’à la catastrophe. Te rends-tu compte de ce qui pourrait arriver si Marceline nous voyait ?
Pour le moment, il n’y a pas de Marceline, et même…
Tu rigoles ? Elle serait capable de tout raconter et même de rédiger un article dans « Tongolo Soir ».
Et alors ? On se passera bien de son article ! Après tout, ce qui doit arriver, arrive toujours.
Il l’avait dit en souriant, puis il avait ramassé un caillou qu’il jeta dans l’eau boueuse du caniveau qui séparait la concession de la rue, réveillant un coassement rythmé de grenouilles invisibles.
Si quelque chose doit arriver, mieux vaut que cela se passe pour le mieux, avait-elle répondu, l’humeur un peu de dogue, et le visage un temps soit peu assombri.
Pardonne-moi si j’ai été quelque peu présomptueux. Je n’avais aucune intention de t’offenser. Ce dont je te parle n’a rien d’un flirt. Aussi absurde que cela puisse paraître, il s’agit de sentiments profonds à partir desquels j’ai la conviction que nous sommes faits l’un pour l’autre. Et avant qu’un témoin ne surgisse, je te laisse le temps d’y réfléchir très sérieusement. Dans la foulée, je propose de faire un tour avec toi, quand il te conviendra. Je te parlerai alors à cœur ouvert et te raconterai l’histoire de Séndji-So’ndji. Peut-être te l’a-t-on déjà racontée.
Elle fit signe que non.
Alors, je te la raconterai.
Elle prit sa respiration très lentement et assez profondément et lui demanda :
La belle histoire a-t-elle un rapport avec ta vie ?
Et si toutes les histoires se ressemblaient ? avait-il répondu, avec beaucoup d’allant.
Elles ne vaudraient pas la peine d’être racontées des milliers de fois. Non ?
Si, car les circonstances qui les caractérisent font leur originalité et puis…
Et puis quoi ?
Cela a son importance.
Ah bon ! Peux-tu dire en quoi ?
Une autre fois si cela ne te gêne pas.
La bonne excuse. Toujours remettre à un autre jour, une autre fois ce qui pourrait être fait dans l’immédiat. Tu entends les gens parler de la « vie », tu les écoutes et t’apprêtes à en parler avec eux. Et puis, brusquement ils te disent « une autre fois » alors que « cette autre fois » n’est pas différente des autres fois.
Je suis entièrement d’accord mais tu oublies déjà que Marceline pourrait être dans les parages.
Très bien ! Garde ton trésor pour ton « autre fois », en supposant que cette « fois » viendra bien un jour.
Il n’avait pas répondu à sa dernière remarque et resta muet pendant un long moment. Puis il avala une grosse salive et dit :
Tu sais, je te comprends très bien et je comprends pourquoi certaines femmes s’irritent assez vite et souvent pour des choses qui ne méritent pas l’excitation. Je t’ai posé un problème et le mieux serait qu’on en reste là. La providence fait bien les choses car je n’étais pas sûr de te trouver seule à la maison. Pense bien à ce que je t’ai dit, on en discutera plus tard.
Après qu’il eut dit cela, un lourd silence s’abattit. Seuls les bruits des mobylettes allant et venant, les cris des enfants s’interpellant les uns les autres ou les aboiements de chiens effarouchés, troublaient la tranquillité du quartier Trassoudène.
Il avait davantage rapproché sa chaise de son barambo. De ce fait, il put, pendant un instant, humer l’odeur gracieuse de son parfum, avant qu’elle ne se lève et lui propose des beignets de banane préparés la veille. Elle se dirigea ensuite vers la maison. Le pagne enroulé autour de sa taille battait contre ses jambes, et les « souplesses » {6} qu’elle portait, qu’on appelait aussi « kpakayaos », faisaient à peine du bruit sur le sol.
Dans la grâce assurée et légère de ses mouvements, il sentit une vive chaleur envahir son visage et sa gorge se serrer. Puis il s’imagina eux seuls dans cette maison vide et presque obscure, une conscience d’eux seuls par-dessus tout dans cette maison où il avait déjeuné dieu sait combien de fois, mais dont il n’avait jamais eu l’occasion de mettre les pieds dans aucune des chambres, conscience d’être en total isolement avec Mundy, cette jeune fille qu’il n’avait jamais vue sous cet angle, cette demoiselle mouvante et accessible, pudique, réservée, curieuse dans sa féminité mais là, touchable.
Il ressentit un besoin fou et irrésistible de la suivre dans la maison, de fermer la porte derrière lui et de faire fi du monde extérieur. Puis il se dit que c’était impossible car elle le renverrait aussitôt à ce monde-là.
Mû comme par un ressort, il se leva cependant.
Et quand elle ressortit de la maison avec une petite table basse et une assiette à moitié remplie de beignets, qu’elle se fut rapprochée, sans chercher ses mots et tout en faisant de petits pas successifs sur place, il dit :
Je tentais de me dégourdir les jambes.
Elle le regarda avec un petit air de doute puis, reprenant sa place et posant l’assiette de beignets sur la petite table, entre son barambo et sa chaise, elle l’invita à se servir.
Il avait mangé trois ou quatre beignets, en silence, comme si subitement il lui était devenu difficile de communiquer, et comme si leur vieille intimité s’en était allée.
Il y avait un moment que le disque solaire s’était retiré de la scène, laissant la brise du soir courir allègrement à travers les feuilles des manguiers, des acacias ou des flamboyants, pour apaiser la nature et les hommes de l’excès
de chaleur tropicale dont ils avaient été accablés toute la journée.
Et il devait être un peu plus de dix sept heures lorsqu’il se leva brusquement de sa chaise et lui dit :
Je pense qu’il est temps que je m’en aille.
Déjà ? Tu dois certainement avoir des obligations dans votre « célibatorium », lui répondit-elle sur un ton ironique :
Tu sais bien que non.
Alors, pourquoi pars-tu si tôt, si ce n’est pas pour aller retrouver une de ces insatiables « poupoulengues » {7} bien connues pour avoir plus d’un tour dans leur sac ? avait-elle renchéri, en étouffant un rire.
Quelle idée ! Mais alors quelle idée ! Qui te dit que les poupoulengues sont mon genre ? C’est plutôt à toi que je pense et si tu me pousses vers elles et qu’elles m’apprennent des choses intéressantes, je t’assure que tu seras la première personne à qui je le ferai savoir.
La boutade les fit pouffer de rire, puis il ajouta aussitôt :
Comme les gens ne sauraient tarder à rentrer, il vaut mieux que je te libère.
Elle se leva à son tour, lui fit face et dit :
Tu pourrais toujours rester, non ? Tu sais très bien que tu n’es pas le chien galeux qu’on chasserait d’ici à coups de bâton, hein !
Je le sais, mais il faut que je parte maintenant.
Elle ne le retint pas davantage. Il lui serra la main et quitta la concession sans plus tarder. Elle resta debout, le vit s’éloigner et ne bougea que lorsqu’il eut disparu au premier tournant. Puis elle se mit à rire toute seule, en se rappelant la boutade. Cela venait bien de lui, lui, une espèce de libertin avide de plaisanteries.
Marceline arriva peu après, chargée des courses qu’elle était allée faire au marché central. Elle était d’excellente humeur, lui remit deux pommes qu’elle avait achetées expressément pour elle. Puis, aussitôt qu’elle se fut délestée de sa charge, elle se mit à lui raconter les coups de théâtre dont elle était témoin au marché.
C’était d’abord la déconvenue d’une « actrice » qu’on eut dit sortie tout droit du festival de Cannes. L’étoile, tout beauté et tout élégance, croyant que Tongolo était ce havre de paix et de sécurité qu’elle avait toujours connu, faisait ses emplettes sans se soucier des mouches tout autour lorsque tout à coup, elle se protégea les oreilles des deux mains et se mit à hurler comme une bête à qui il ne restait plus que le cri pour exprimer sa douleur. Lorsqu’elle retira ses mains quelques instants après, ce fut pour exposer des oreilles tout ensanglantées et dépourvues des bijoux en or qu’elle portait. Elle cria sa peine au milieu de spectateurs tout ahuris, et sous le regard distant d’un trio d’agents de police municipale armés de pistolets factices, par la force des choses, impuissants.
C’était ensuite l’humiliation et les lamentations d’un « ga-na car » {8} malavisé qui, voulant tirer quelque profit des frais de transport que son pauvre neveu lui avait remis pour assurer son retour au village, se fit plumer comme un véritable oison et les perdit en jouant au bonneteau, avec un groupe de « godobés » {9} avertis qu’il prit pour des enfants attardés, tant leurs jongleries lui semblaient d’une simplicité ridicule.
Et il y avait entre autres, l’anecdote de cette marchande de poisson qui fit le spectacle en exposant sur son étal, parmi ses autres marchandises, un produit curieux, une grosse attraction qui invitait et repoussait la clientèle informée. Bref, un énorme silure portant encore des sourcils humains. Une histoire incroyable et invraisemblable pour ceux qui n’avaient pas de leurs yeux, vu pareil phénomène, de leurs oreilles, entendu parler d’une telle acrobatie, une histoire insoutenable pour l’esprit scientifique, mais une histoire nullement surprenante pour les habitués du marché central, et pour le commun des mortels de la capitale.
Et Tongolo regorgeait de ces petites aventures abracadabrantes et parfois croustillantes, qu’elle savait distiller au fil des jours.
Marceline lui raconta ces trois épisodes, comme pour lui meubler la fin d’une journée déjà assez extraordinaire, et un peu comme si elle avait lu ses pensées.
Et dans le clair-obscur du soir qui commençait à tomber, douceur d’une nuit tropicale précoce, elles s’étaient aussitôt mises à préparer le repas du soir.
Puis elles avaient parlé, tant parlé qu’il leur avait été plus facile de communiquer à mesure que la soirée avançait et que leur intimité se renforçait, et Marceline avait profité de l’atmosphère bien plus que détendue pour la taquiner :
Maintenant que mon sac est bien vide, je savourerai sans modération aucune tout ce qui sortira du tien.
Tu m’étonnes ! s’était-elle exclamée. Quelle malheureuse pierre pourrait avoir une histoire à raconter si un promeneur maladroit ne heurtait pas contre elle ?
Ne parle pas de pierres, ma belle. Tu n’as jamais été une pierre, tu le sais bien.
Tu as peut-être raison, mais c’est le sentiment que j’ai eu pendant une bonne partie de la journée.
Cela n’empêche pas que tu aies quelque chose à dire !
Elle eut un moment d’hésitation avant de répondre :
Sauf si les histoires de fantômes te disent.
Des histoires de fantômes ? En plein jour ? Mais c’est du délire !
C’est toi qui le dis, moi je l’ai vécu.
Ah non, belle-sœur, ça, non ! Je n’aurai aucun plaisir à t’entendre parler de choses effroyables et tristes maintenant !
Rassure-toi, ce ne sera pas le cas.
Alors, accouche ! Puisque l’affaire n’est ni triste, ni effroyable, elle ne peut être que piquante. Vas-y seulement belle-sœur, raconte !
J’espère que tu ne seras pas déçue.
Elle recula légèrement son barambo comme pour améliorer sa position vis à vis de sa belle-sœur, puis elle poursuit :
Eh bien ! Tu veux savoir ? Voilà… Bibi est notre fantôme. Il a fini par faire son apparition.
Tu plaisantes pas, chérie ! Tu as failli me couper le cœur {10} avec une mouche ! Qu’est-ce que Dangaye a en commun avec les fantômes ?
Et comment appelles-tu les esprits qui apparaissent tout d’un coup sous une forme humaine ?
Tu n’as pas rêvé entre-temps, non ?

Non, mais pourquoi ? Je te dis tout simplement que Bibi a refait son apparition.
Mais il n’a jamais disparu et n’est jamais parti pour de bon ! Il y a seulement quelques jours qu’on ne l’a pas vu !
Ce qui ne correspond pas à ses habitudes !
C’est vrai et rien ne l’oblige à tenir un calendrier précis des visites qu’il nous rend. Il vient nous voir quand il veut et comme ça l’arrange. Mais au fait, depuis quand t’intéresses-tu à son agenda de poche ? Ne me dis pas que tu veux jouer sa secrétaire ?
Ah ! C’est trop dire. Si ça se pouvait, où trouverait-il l’argent pour payer le salaire que je lui demanderais ?
Mais alors, d’où te vient cet intérêt si pointu à vouloir le voir plus souvent ? Atten…tion belle-sœur, atten…tion ! Je sens quelque chose, et mon nez me trompe rarement.
Ça, c’est bien toi. Et je m’en doutais net. Ton imagination a toujours été une pluie diluvienne.
Je prends cela comme un compliment, mon petit lapin. Et à ton âge, tu n’as à rougir de rien. C’est tout à fait normal. Je voulais tout simplement te rappeler qu’à force de jouer avec l’iule, le cochon a fini par le manger.
Tu ne veux pas dire que… pourrait me manger ?
Dis-le franchement, n’aie pas honte, chérie. Demande-moi si Dangaye, que tu aimes appeler Bibi, pourrait te manger. C’est bien ça ton interrogation, non ? Mais personne d’autre que toi n’a la réponse ! Tu connais Dangaye autant que moi, et je ne peux rien décider à ta place.
Un air de surprise fugace et proche de la stupéfaction illumina davantage le vif éclat de ses yeux :
Pourquoi pas ?
Tout simplement parce que je n’ai jamais voulu m’intéresser de très près à tes affaires personnelles – elle croisa ses belles jambes poilues qui avaient fait avaler une grosse salive à plus d’un mâle qui les avait vues – et parce que je suis convaincue que nous ne parviendrons jamais à nous entendre sur ce sujet.
Vraiment ? J’espérais que nous pourrions parler à cœur ouvert, de femme à femme.
J’ai toujours été franche avec toi, belle-sœur, et je ne sais pas quelle folie me prendrait de te mentir. Nous sommes tous faits de chair et d’os, et chacun de nous a ses petits défauts, ses petits travers. Tout ce que j’espère, c’est que tu me pardonnes les miens.
Elle ne répondit pas, prit le temps de la dévisager un moment et découvrit en elle et dans ses propos quelque chose de différent, quelque chose qu’elle n’avait jamais pensé déceler un jour chez elle. Elle s’approcha d’elle, sans cette assurance agressive qu’elle avait souvent manifestée à son égard. En mordillant sa lèvre, elle noua ses bras à son cou :
Non, belle-sœur, c’est plutôt moi qui te dois des excuses.
Elle l’avait embrassée à son tour et elles étaient restées un moment, serrées l’une contre l’autre.
Puis de sa voix la plus tendre et une fois qu’elles s’étaient libérées l’une de l’autre, elle lui dit :
Pendant longtemps, je voulais que tu saches que je t’aime, et malgré les petites tensions qui nous ont souvent opposées, j’ai toujours cherché à te comprendre, même si parfois je n’y suis pas parvenue.
Elle inclina la tête, tout émue, et dit d’une voix chevrotante :
N’en dis pas plus, belle-sœur. Nous devons finir de préparer le repas.
III
D es semaines s’étaient ensuite écoulées, pendant lesquelles il resserra ses visites. Puis il vint un mercredi soir, et lui causa avec cette simplicité et cette maladresse charmante, qu’il entretenait avec beaucoup de finesse. Ils avaient passé des heures ensemble puis, au moment de la quitter, il lui avait proposé, pour le week-end, une excursion aux chutes de Boily.
La cascade était connue pour alimenter la capitale en électricité. La nature d’abord, puis l’homme, avaient fait de l’endroit un site d’une splendeur irrésistible, un bijou exquis d’un charme envoûtant, qui ensorcelait les Tongolois férus d’escapades, et leur offrait sur un plateau l’occasion d’échapper un temps soit peu aux obligations du train-train quotidien de la capitale. Et ils venaient à la cascade, goûter aux plaisirs du changement, loin des yeux fureteurs, loin des sentinelles et loin des commères cancanières.
Dans la perspective de cette excursion à Boily, elle se souvint et observa avec beaucoup de recul que par le passé, elle s’en allait souvent pour un week-end, parfois un peu plus pendant les vacances, en compagnie de sa grande sœur Delphine et de son beau-frère Momorom.
Cela se passait durant la première année qui avait suivi le retour de Momorom et Delphine de Poto {11} . Avec leurs deux enfants Nathalie et Laura, le couple était rentré de Strasbourg, juste après les trois années de formation en droit du travail que Momorom avait suivies dans cette ville.
Quelques semaines après son arrivée dans la capitale, Momorom fut nommé chef de service à la direction du travail, conformément au plan prévu par son ministère de tutelle. Cette fonction lui donnait droit à un véhicule de service, et une Peugeot 404 bâchée, avec chauffeur, fut mise à sa disposition.
Pendant tout son séjour en Europe, il n’avait jamais mis les pieds dans une auto-école, non que la conduite automobile lui déplût, mais parce que les moyens dont il disposait le tenaient à distance de ce luxe.
Le bénéfice d’un véhicule de service fut donc une aubaine qui tombait du ciel et lui mettait un volant entre les mains. Et il était patron de son service, patron de son chauffeur, patron de son véhicule de service. Bref, il était patron tout court, un patron pas comme tous ces patrons qu’on croisait à chaque coin de rue, à chaque comptoir de bar ou à chaque petit atelier de réparations, ces patrons sur qui on déversait une pluie de gratitude en retour d’un concours chichement rémunéré ou d’un verre de bière offert à tout hasard.
Dans la capitale, la voiture n’était pas un outil de travail, ce n’était pas un produit de luxe, c’était le luxe tout court. Et la voiture, comme le luxe, ça change un « patron » tout frais émoulu. Ça le change radicalement. Ça le métamorphose au point qu’il ne voit plus les choses et les gens de la même manière. Ça l’emporte dans les méandres et dans les sphères de la mégalomanie. Ça lui fait oublier les limites du délire.
Demandez-lui quelles sensations il éprouve d’être patron, d’avoir un véhicule à sa disposition, et de faire le plein de carburant, sans rien tirer de son portefeuille et sans se faire des cheveux blancs.
Demandez-lui quelles sensations ça fait de donner son adhésion au club des chauffeurs du dimanche, en apprenant à conduire sur le tas, avec l’aide de ce pauvre chauffeur qu’il loge à la même enseigne que le boy qui assure sur un claquement de doigts de « missié » ou de « m’dame », les multiples corvées domestiques inscrites à son emploi du temps quotidien.
Demandez-lui toutes ces sensations, il ne vous cachera pas qu’il est au septième ciel. Il vous parlera de ce virus de la bougeotte que la voiture lui a inoculé.
Il vous parlera de ces démangeaisons qui le poussent à être coûte que coûte au volant de « sa voiture », à avoir à côté de lui un parent, un ami, mieux, une libellule en tenue de gala, les joues, les lèvres et les cils chargés de fard, qui le verrait jouer avec « son bijou ».
Il vous dira cette envie d’être partout à la fois, de faire plusieurs fois le tour de la capitale et d’être atteint de cette folie des secousses qui pousse l’apprenti chauffeur à ballotter la tête avant qu’il ait atteint les ornières censées les provoquer. Il vous dira toutes ces sensations, réelles et imaginaires, il ne vous cachera rien.
Et Momorom avait contracté le virus de la bougeotte. Rares étaient les fins de semaine qui s’écoulaient sans qu’il n’improvise un déplacement à M’Baïki, Ngba-Ngo, Sapapa, Sibut ou Damara, ces autres lieux de distraction qui accueillaient le peuple dilettante de la capitale.
Ces week-ends n’étaient pas toujours à son goût, car elle les considérait un peu comme des sorties encadrées, des stratégies sournoises, dont le but était de permettre à Delphine et son mari, de l’avoir sous les yeux, et de ne pas lui laisser le temps de choisir elle-même ses propres loisirs.
Delphine était infirmière à l’hôpital général de Tongolo, et son travail lui prenait presque tout son temps. Elle avait demandé et obtenu de Bénard, leur frère aîné, qu’elle vienne habiter chez elle, pour l’aider avec les enfants.
Elle avait dix-huit ans à ce moment-là, l’âge où, tels des chiens aux aguets, certains parents épient les moindres faits et gestes de leurs progénitures. Et Delphine et Momorom veillaient sur elle, tout en savourant tranquillement les meilleurs jours de leur vie commune, sans se demander ce qu’elle pensait, sans lui demander ce qu’elle pensait. Elle en avait gardé des souvenirs et des souvenirs.
Et le week-end où ils avaient fait leur première excursion, ils avaient profité de la Land Rover de fonction de son oncle Assomo-Samba, sous-préfet à Kaga-Bandoro, pour effectuer en compagnie de ce dernier et de sa jeune amie, le trajet jusqu’au site. Dangaye lui avait toujours parlé de cet oncle-là, comme étant la seule personne qui, sans compter sa mère, lui ait apporté un soutien non négligeable durant toute sa scolarité.
La journée était merveilleuse, la visite magnifique.
Et ce samedi après-midi, l’ambiance du site était à son comble car une bonne partie des vigoureux trousseurs de nymphettes, grands amateurs de climat gai, caressant et animé de la capitale, s’était déplacée pour venir donner plus de couleurs et plus de vie à la petite bourgade.
Dangaye et elle s’étaient baguenaudés à travers la savane aux pistes sableuses, les pieds nus, pour savourer le plaisir de sentir le sable se glisser entre leurs orteils ou pour éprouver et supporter la rudesse des cailloux qui leur signifiait crûment que la plante de leurs pieds était devenue aussi sensible que la paume de leurs mains. C’était la marque tangible d’une autre civilisation, un de ces innombrables signes qui distinguent la génération des écoles et des bureaux, de celle des champs et des villages, celle du cahier et de la plume, de celle de la terre et de la daba. {12}
Et comme ce n’est guère une surprise en zone tropicale, le ciel lumineux de la journée s’était très rapidement alourdi un peu plus tard dans l’après-midi. L’atmosphère était plombée. Le vent soufflait à peine, et les arbres qui longeaient la M’Bali restaient immobiles, comme si le Sans Trafic entier retenait son souffle, pour attendre un événement peu commun. Et la pluie s’était mise à tomber, en fines gouttes serrées.
Ils étaient retournés au bungalow où ils avaient pris leur déjeuner, et ils s’étaient installés sous la véranda. Monsieur le sous-préfet et son amie étaient restés dans la paillote centrale où se trouvait le bar et, autour d’une table basse relevée de quelques bouteilles de bière et de liqueurs fortes, l’autorité provinciale psalmodiait gaiement les vieux souvenirs d’enfance, en compagnie d’anciens camarades d’école rencontrés à tout hasard sur le site.
Ils étaient donc sous la véranda de leur bungalow, un peu à l’écart de l’animation générale de la paillote centrale, puis il s’était mis à lui parler de son enfance.
Il appartenait à une famille moyenne dont il était le pénultième enfant, et partageait le même ventre avec leur unique sœur.
L’école du village était créée à l’époque où il n’avait que cinq ans, et il avait dû attendre l’année d’après pour y être admis.
Cinq ans, disait-on. Avait-il vraiment cinq ans ? La déclaration de naissance et le livret de famille étaient, jusqu’à cette époque et dans son village, des valeurs qui n’avaient pas encore été tirées du néant.
L’instituteur l’avait donc refusé cette année-là, car son bras droit était assez court. Il n’avait même pas effleuré du bout des doigts son oreille gauche, en dépit des efforts qu’il avait faits pour essayer de rallonger le petit membre réfractaire et prouver qu’il avait atteint l’âge requis.
Il était rentré chez lui, dépité, et avait pleuré toute la journée, sans que personne eût pu le consoler. Et il avait pleuré, tant pleuré qu’à la fin, il avait succombé à un de ces sommeils qui vous donnent l’impression d’être tombé dans une fosse.
Puis l’année s’était écoulée, les vacances étaient terminées quand enfin la rentrée lui apporta la clé de la porte de l’école.
Il était inscrit en première année du cours préparatoire comme tout enfant commençant sa scolarité, et portait désormais le titre d’élève, qu’il avait attendu avec tant d’impatience.
Il était élève et faisait ses premiers pas dans ce nouveau monde qu’était l’école, un univers où il découvrait une autre façon de vivre, une autre façon de faire, de se conduire, d’écouter, de parler et de se taire, de ruser pour ne pas se faire prendre, d’apprendre, de réagir, de rire et de pleurer, une façon de marcher et de danser sur une corde raide, de savoir mettre un pas devant l’autre comme si l’on se déplaçait dans l’obscurité ou sur une route minée, une façon de vivre dans une communauté plus large, avec des règles qu’il fallait toujours respecter, des devoirs qu’il fallait toujours faire, une personnalité qu’il fallait assumer.
L’école était cette institution qui vous mettait une torche entre les mains et vous demandait de retrouver votre voie parmi les allées obscures et labyrinthiques du savoir.
Et comme il avait décidé de prendre la torche que lui tendait l’école, il s’était résolu à ne pas l’éteindre prématurément. La première année se déroula et se termina sans imprimer sa mémoire de souvenirs vivaces. La seconde par contre, fut assez prodigieuse. Il avait l’impression que ce fut cette année-là que sa caboche s’était ouverte comme une fleur qui s’ouvre à la vie, pour permettre à la matière grise qu’elle contenait, de recueillir dans les meilleures conditions, tout ce qui était nécessaire à son épanouissement.
Il était au cours préparatoire deuxième année, et avait comme instituteur monsieur Emmanuel J., qu’on appelait communément le « Maître des c. p. »
Monsieur Okémba, le directeur de l’école, prenait en charge les élèves du cours élémentaire première année.
L’homme avait la réputation de ne pas se séparer, pendant ses heures creuses, de son sécateur qu’il maniait avec une incroyable dextérité, une adresse qui lui faisait donner des lignes irréprochables à la haie de bougainvilliers délimitant le contour de « son » école.
Il était aussi connu et surtout redouté à cause de sa passion intransigeante du respect des horaires et du règlement intérieur de l’école.
Le matin, au premier son de cloche qui précipitait les élèves vers les rangs devant la porte de chaque classe, il allait prendre position à l’entrée principale de l’école, et attendait les élèves retardataires, à qui il servait un délicieux petit déjeuner de coups de règle aux mollets, en guise d’échauffement pour la journée naissante.
Les candidats à cette cantine matinale faisaient rarement défaut car, les pauvres Poudipandjo, Langabori, Akia, Assomo et autres Morkobo, Tangadjia ou M’Bali, pour ne citer que ceux-là, qui s’époumonaient chaque matin pour parcourir les dix ou quinze kilomètres qui séparaient leur village de l’école, avaient peu de chance de franchir tous les jours, l’entrée principale de l’école avant la sonnerie. Hors d’haleine et ruisselant de sueur, les malheureux moutards en guenilles terreuses passaient alors à la cantine de M. Okémba, avant d’aller en classe, certains en larmes, d’autres grimaçant, sautillant et continuant à passer et à repasser les mains sur leurs mollets sitôt zébrés de boursouflures.
Monsieur J. ne s’en laissait pas conter quant à la façon dont il utilisait la balance des sanctions. La moindre faute, la moindre défaillance étaient sanctionnées avec la plus grande fermeté.
Le calcul mental, qui était programmé en milieu de matinée sur son emploi du temps, constituait son heure de prédilection et de détente acharnée. Au dos des cahiers qu’on distribuait aux élèves à cette époque, il y avait une table de multiplication qui allait de un à douze, et qui devait s’inscrire, de la manière la plus infaillible qu’il soit, dans la mémoire de chaque élève.
Monsieur J. adorait le calcul mental. Et selon son humeur du jour et comme pour célébrer cette matière, il mettait une tenue spéciale qui, à elle seule, suffisait pour faire trembler les élèves dans leur culotte.
C’était un ensemble tout blanc, composé d’une chemisette en popeline et d’une culotte de toile, le genre de tenue que chacun gardait pour les occasions très exceptionnelles, pour aller à l’église ou pour prendre part à une fête. Et Monsieur J. avait fait du quart d’heure de calcul mental, son dimanche, son anniversaire et son nouvel an. Et pour que la fête soit belle et complète, il y avait toujours, dans l’un des coins de la salle de classe, à côté de l’armoire où étaient rangés les livres, les cahiers et les boîtes de craie, un paquet de chicotes de branchettes de goyavier conditionnées pour être plus flexibles et plus résistantes.
Les coups de règle métallique frappés sur la table pour rythmer les mouvements des élèves « montrant », puis « baissant » leur ardoise, et les tournées des coups de chicote dans les rangées des tables bancs, résonnaient encore dans sa tête, secs, tenaces et implacables, comme si les choses ne se passaient qu’hier.
Et il avait horreur de ces punitions corporelles, il avait horreur des punitions tout court.
A la réflexion, il comprit très vite que l’univers scolaire n’offrait pas beaucoup de choix à ceux qui avaient décidé de s’y aventurer. Une seule alternative s’offrait à tout le monde, affreuse : laisser tout tomber en quittant précocement l’institution ou continuer à gratter, bûcher, sans baisser les bras mais en ficher toujours un coup pour réduire le débit torrentiel des sanctions.
Qui pis est, il répugnait à être le héros malheureux d’une pièce qui pouvait lui valoir un de ces sobriquets insupportables et parfois immérités, de la part de spectateurs intolérants, qui n’avaient besoin que de la souffrance des autres pour exister.
Il revit le film de Totombi arrosant abondamment son cache-sexe, après que monsieur J. lui eut flanqué un de ces allers et retours dont il avait le secret, en rétribution d’une leçon de morale que le pauvre petit diable n’arrivait pas à énoncer.
L’incident lui valut d’être baptisé du nom efféminé et grotesque de « chèvre de monsieur J. »
La plaisanterie commençait chaque matin au moment de l’appel. Lorsque monsieur J. vérifiait les présences et qu’il arrivait sur Témy, qui précédait Totombi, des rires étouffés mêlés de chuchotements implicites couvraient la salle et écrasaient la pauvre victime. C’était le début d’un calvaire qui durait toute la journée. Le petit bonhomme endura les souffrances de cette humiliation pendant quelques semaines, avant de prendre ses cliques et ses claques, pour ne plus revenir voir monsieur J. et son école.
Le cas de Pourkama était tout autre. Le pauvre enfant, à qui l’on pourrait bien décerner la médaille de « victime exemplaire du ridicule » n’avait que sa langue maternelle pour s’exprimer. Monsieur J. ne comprenait et ne parlait guère ce patois, que le gosse maniait déjà avec beaucoup d’aisance. Et pourtant l’irréductible instituteur exigeait que Pourkama, et les autres petits crânes rasés, qu’il avait devant lui, communiquassent en français, comme lui. Ce jour-là, l’infortuné Pourkama était pincé au vif par un besoin urgent qui l’obligeait à sortir de la classe. Le petit bout d’homme, ne sachant comment solliciter une permission, se risqua à tout hasard dans un jargon qu’il croyait partager avec son maître. « Pa’don mussé, ban’ndi mè puru puru » lança-t-il avec le courage d’un possédé qui n’avait plus rien à perdre. Une explosion de rires galvanisa la salle tout entière, décontenançant le malheureux petit garçon qui, sans plus attendre l’autorisation qu’il sollicitait, quitta précipitamment sa table pour gagner la porte. Une odeur rude et infâme se répandit ensuite dans la salle, qui incommoda pendant un moment les autres élèves.
Ce fut ce jour-là que le pauvre gamin secoua de ses pieds la poussière de l’école, en échange du relent qu’il répandit sur son passage.
Et que dire de Djankoumi, une espèce de mule à qui il était bien difficile de faire répéter quoi que ce soit ?
Djankoumi était une tête de cochon, un vrai cancre. Il dépassait de presque une tête les élèves les plus grands de la classe, et se prévalait d’une carrure beaucoup plus avantageuse, qui lui faisait rattraper autrement ce qui lui manquait dans l’art de penser et de raisonner, et qui intimidait les autres enfants. Et Djankoumi, qui ne voulait guère rendre les armes pour peu de chose, à l’instar des Totombi et autres Pourkama, devint la tête de Turc sur qui pleuvaient la plupart des plaisanteries sournoises. On riait de lui sous cape, de peur de subir les représailles qu’il exerçait sur ses détracteurs à la sortie des cours. Et malgré son handicap intellectuel, son autorité sur les autres élèves ne cessait de grandir, au fur et à mesure que le temps passait, et que les années s’écoulaient.
Il se souvint que deux années plus tard, lorsqu’il était au cours élémentaire deuxième année, deux phénomènes extraordinaires apparurent subrepticement et officiellement dans l’école.
Le premier avait pour nom « deux signé ». C’était une sorte de système débrouille, un piège où deux individus passaient un pacte consistant à prouver qu’au signal « deux signé » qu’émettait l’une des parties contractantes, l’autre était en mesure de prouver qu’elle avait bel et bien deux des cinq doigts d’une même main disposés l’un sur l’autre. Sans quoi, le contractant, à qui la sommation avait été adressée, se voyait dépouiller de la banane, de l’orange ou de la mandarine, du beignet, du carreau de sucre, du morceau de pain de manioc ou du morceau d’igname, et encore mieux que tout cela, du morceau de viande rôtie qu’il avait en main. Bref, tout ce qu’un pauvre écolier pouvait prévoir comme coupe-faim ou comme goûter pendant les heures de récréation.
Et à cause de ce système, Djankoumi adorait les récréations.
Il avait, de gré ou de force, plutôt de force souvent, fait le pacte avec tout le monde ou presque, sinon avec les plus petits en général.
Et comme un fauve perdu au milieu d’un troupeau d’antilopes ou un shérif en pleine exécution des sentences, il choisissait ses propres victimes et dégainait les deux doigts préalablement superposés de chacune de ses mains, assuré de piéger un cancre des mains de qui il extorquerait quelque chose à se mettre sous la dent.
Prévenus, ses cosignataires le guettaient à distance et dès qu’il s’approchait, ils avalaient à regret et le plus rapidement possible, le morceau de nourriture qu’ils voulaient pourtant déguster en prenant tout leur temps. Parfois, ils le remettaient assez vite dans leur poche, et attendaient des occasions propices.
Le deuxième phénomène était celui du « grelot », un symbole qui matérialisait une mesure interdisant à tous les élèves l’usage du patois dans l’enceinte de l’école. Les contrevenants se voyaient infliger le port de cet emblème, qu’ils gardaient jusqu’au moment où ils surprendraient une autre tête de linotte en flagrant délit d’expression prohibée, et à qui ils refilaient joyeusement l’horrible objet.
Et Djankoumi, bien que comptant parmi les élèves qui maniaient avec le moins d’habileté cette langue si compliquée et si rigoureuse qui avait fait naître la source où s’abreuvait l’agneau, et produit l’arbre sur lequel se tenait perché le corbeau, fut cependant l’une des rares personnes qui n’eussent jamais eu l’incommodité d’accrocher à leur cou, cet instrument de pénitence et d’humiliation, fait d’une ficelle au bout de laquelle pendait une omoplate de chèvre. La chose était si odieuse et si avilissante que personne ne souhaitait la voir à son cou. Elle était si effroyable qu’au lieu d’inciter les élèves à parler la langue qu’on leur plantait à coups de marteau dans le cerveau, elle transformait souvent la cour de récréation en un espace endeuillé rempli de sourires tristes, de silences éloquents et de jeux interdits. Et Djankoumi, lui, faisait crânement usage de la langue de sa mère, sans que la chose soit sue des trois instituteurs que comptait désormais l’école.
Et ce fut à partir du cours élémentaire que lui, commença à se sentir de mieux en mieux à l’école.
A force de travail, les résultats suivant et les punitions se raréfiant, il était allé à la source d’une nouvelle sensation, et il avait une énorme envie de toujours repousser les limites des difficultés, de mieux cultiver son jardin, pour se faire une place honorable dans le peloton de tête de sa classe. En un mot, il avait découvert l’émulation et appréciait les nouvelles sensations qu’elle lui procurait.
Puis il se souvint de cette époque particulière où rien d’autre ne comptait dans sa vie que l’école, cette époque où il ne vivait que pour l’école, allait aux toilettes avec l’école, mangeait après l’école, dormait avec l’école, rêvait d’école, se levait avec l’école. Cette époque des semailles ou celle des récoltes où les parents avaient déménagé à la campagne, à cinq ou six kilomètres du village, et où il fallait se lever tôt le matin pour aller à l’école, encouragé pendant le parcours par le chant des oiseaux ou terrifié par les hurlements de gorilles effarouchés, qui vous coupaient le souffle et vous poussaient à rebrousser chemin. Cette époque où, le matin, la rosée vous brûlait les jambes et vous faisait raidir comme un poulet congelé. Et le soir, quand le soleil d’un majestueux pas tirait sa révérence et s’en allait, il fallait courir, toujours courir pour ne pas se laisser surprendre par la nuit, courir pour échapper aux chimères qui allaient plus vite que le vent, et qui ne devaient en aucune manière vous rattraper, courir plus vite pour ne pas écouter l’appel des sirènes, courir, courir, toujours courir.
C’était cette époque-là, une époque dure, rude, drue. Il avait travaillé, beaucoup travaillé et il était gonflé de cette nouvelle sensation.
Les résultats des compositions trimestrielles venaient confirmer ce sentiment et ils accentuaient en lui, l’envie de se maintenir au sommet de sa classe.
Et lorsqu’il passa le concours d’entrée en sixième, puis le certificat d’études primaires et élémentaires (C.E.P.E.), il fut étonné de voir combien les sujets des épreuves proposées relevaient d’un niveau outrageusement moyen.
A la proclamation des résultats du certificat d’études primaires et élémentaires, il avait pris la deuxième place du classement général, juste après Daloma Maurice, à qui il avait discrètement filé son brouillon de l’épreuve d’arithmétique, avant de sortir de la salle d’examen, une bonne demi-heure avant tous les autres candidats.
Ce fut pourtant un profond sentiment d’échec qu’il ressentit, le sentiment et les remords d’un travail inachevé, les contritions d’une aide qui le privait de son vrai rang.
Et dans le public qui se tuait en applaudissements à l’appel de chaque lauréat, personne ne comprenait pourquoi lui, avait le visage de marbre, pourquoi la chose ne le faisait pas sauter de joie, sauter comme jamais il n’avait sauté, crier, crier à tout rompre et crier comme jamais il n’avait crié.
Puis il était rentré dans son village, surpris de savoir que la nouvelle s’y était déjà répandue, amplifiée par les deux coups de fusil que son père avait tirés pour laisser éclater sa joie.
L’examen du certificat d’études et le concours d’entrée en sixième présageaient la fin de l’année scolaire. L’école avait fermé ses portes, un peu moins de trois semaines après et les vacances étaient là, trois mois de longue attente.
Il avait attendu, la tête pleine d’interrogations, le cœur, d’une appréhension vague et obscure.