Le dossier jaune

Le dossier jaune

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Français
211 pages

Description

Ni thriller, ni policier, Le dossier jaune n'en recèle pas moins une intrigue à rebondissements. Il raconte comment une jeune journaliste parisienne, en quête d'un sujet pour un projet littéraire, va découvrir au fur et à mesure de ses rencontres les évènements qui ont eu lieu dans une petite ville de province. Le roman met en scène des faits situés à une époque précise : les années 80 mais aussi ses liens avec l'actualité.

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Informations

Publié par
Date de parution 14 janvier 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140140594
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Michel ReyLe Dossier jaune
Ni thriller, ni policier, le Dossier jaune a en commun avec
ces deux genres lit téraires son intrigue à rebondissements.
Il raconte comment une jeune journaliste parisienne, en
quête d’un sujet pour un projet littéraire, va découvrir au
fur et à mesure de ses rencontres, des informations qu’elle
recueille, de ce qu’elle raconte par écrit, les évènements Le Dossier jaune
qui ont eu lieu dans une petite ville de province. Le roman
met en scène des faits situés à une époque précise: les
Romanannées 80. Noms et toponymes sont imaginaires, ce qui
laisse la liberté au lecteur de situer là où il voudra cette
histoire étonnante dont les ramifi cations avec l’actualité
contemporaine ne sont pas un des moindres intérêts.
Michel Rey est né à Bordeaux, a fait ses études à Paris et vit en
Gironde. Il a enseigné les arts plastiques, s’est essayé au dessin
d’humour, a été lauréat de la bourse Goncourt de la nouvelle. Il
est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages publiés, pour l’essentiel
des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre.
ISBN : 978-2-343-19361-8
20 €
Rue des Écoles / Littérature
Michel Rey
Le Dossier jaune
Rue des Écoles / Littérature







LE DOSSIER JAUNE
























Rue des Écoles

La collection « Rue des Écoles » est dédiée à l’édition de
travaux personnels, venus de tous horizons : historique,
philosophique, politique, etc. Elle accueille également des
œuvres de fiction (romans) et des textes autobiographiques.

Déjà parus
Bastien (Philippe), Marcel, la vie contraire, 2020
Laroque (Muriel), Erreurs de jugement, 2020.
Audouin (Jean), Churchill m’a tué. Une enquête à travers
l’indicible histoire grecque récente, 2020.
Le Milon (Jean-Renaud), Le révolte des animaux sauvages, 2019.
Vervaet (Chantal), Rideau, 2019.
Khim-Tit (Hélène), La Route de la joie ou La création d’une
école en Inde, 2019.
Hochman (Natacha), Et qu’en pense le chien ?, 2019.
Mohtashami (Charles), Châteaux de sable, 2019.
Lalande (Laurence), De l’autre côté de la Manche, 2019.
eMiège (Colin), L’aventurier enraciné. Récit d’une vie dans le XX
siècle, 2019.
Capdeillayre-Miollan (Marie-Claude), Regards obliques,
Nouvelles, 2019.
Ruiz (Dominique), La griffure du jaguar. Au cœur de la forêt
lacandone, 2019.
Duhamel (Philippe), La fin de l’ancienne firme Saint-Frères en
Picardie. Un ancien du textile français témoigne, 2019.



Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.editions-harmattan.fr
Michel Rey







LE DOSSIER JAUNE


Roman

















Du même auteur

Aux Éditions L’Escampette
Un trimestre à Naccraho, 1997 – roman.

Aux Éditions Loubatières
Villa-sur-Mer, 2007 – roman.
Bordeaux, archives d’une adolescence, 2007
La Traversée du parc, 2008 – roman.

Aux Éditions E.T.G.S.O.
Une impossible Cendrillon, 2008 – théâtre.
Un Roi avec divertissements, 2009 – théâtre.
Un Oiseau de passage, 2012– théâtre.
Le Titanoc, 2014 – théâtre.

Aux Éditions La fontaine secrète
Brèves d’Écritoire, 2007 – nouvelles.
Glissements, 2007 – nouvelles.
Traits d’esprit, 2009 – dessins d’humour.
La Vie ordinaire, 2011 – nouvelles.
L’œuf de Pâques– roman.
La Terrasse des Cazaux-Ponty, 2013 – roman.
Un Écrivain dans sa barque, 2013 – essai.
Noir jeunesse, 2015 – nouvelles.
Humeurs du soir, 2019 – essai.

Aux Éditions L’Harmattan
Une lumineuse affaire, 2015 – roman.
Le cri de la hulotte, 2017 – roman.
Le carnaval des adieux, 2018 – roman.













































© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-19361-8
EAN : 9782343193618






















à Roger Caumont



























Totalement ou largement inventés, les
personnages de ce roman se sont donné
toutes les libertés que leur accordait la
fiction. Mais ce que raconte le dossier
jaune, dans les domaines de la politique,
de l’administration, de la justice, est pour
l’essentiel tiré de faits réels.


















la mise en route



























Vingt-cinq ans. Un âge que je partage avec
beaucoup d’autres, mais ça ne m’avance guère. Les
deux chiffres occupent une page de mon agenda de
poche, cerclés de rouge et accompagnés de quelques
mots banals : Comme le temps cavale ! Pas de gâteau
d’anniversaire, j’étais seule ; parents au loin et petit
ami en déroute. Il neigeait sur Paris, comme dans un
tableau de Monet : des blancheurs sourdes, des
noirceurs en attente. C’était le trois février 1980, il y a
huit mois.
J’ai toujours vingt-cinq ans, j’ai même l’impression
que je les ai de plus en plus. J’ai étalé sur mon
dessusde-lit quelques photos du temps passé. Présentation en
images d’une jeune fille de bonne famille. La
collégienne est mignonne ; la lycéenne pose entre
deux garçons qui ont vainement tenté leur chance.
Ayant accepté une liaison avec le séduisant fils du
recteur, l’étudiante a rompu pour cause de
concurrence mais a achevé ses études sans problème.
J’oubliais : j’ai trouvé un boulot qui me plaît.
Pourtant, devant ces photos étalées comme les
cartes d’une prétendue réussite, je me dis que,
avançant dans une vie qui ne va pas arranger les
choses, je ne serai finalement que ça : le film au
ralenti d’une floraison et du dépérissement qui suivra.
C’est une idée qui n’est pas de ton âge, dirait mon
père, s’il ne m’avait donné l’habitude de taire mes
petits problèmes. Mais si : elle est de mon âge. Ma
13jeunesse est en train de passer derrière moi...
Secouetoi, Katia Brumel. Qu’est-ce que tu attends pour
entreprendre quelque chose d’un peu original et
ambitieux ? La question me tarabuste depuis déjà un
moment.

La réponse est arrivée par le hasard d’un cocktail.
Je commençais à bâiller derrière ma main, dans mon
coin, lorsqu’un quinquagénaire est venu m’offrir une
coupe de champagne. D’abord conforme à la tradition
– compliments du monsieur, échange d’informations,
une curiosité garantie sincère – le moment a soudain
apporté de l’inédit. Directeur littéraire d’une maison
d’édition connue et reconnue, il s’est dit vivement
intéressé par ma licence de lettres et mes activités
journalistiques.
– Vous écrivez ? Je veux dire en dehors de vos
obligations professionnelles.
– Ça m’arrive.
– Vous devriez essayer le roman. Nous manquons
un peu de jeunes auteurs en ce moment.
J’allais secouer la tête avec l’énergie que j’aurais
mise s’il m’avait invitée à finir la soirée chez lui,
lorsque l’idée a fait tilt : être éditée. Voir mon nom
imprimé sur une couverture. Être la reine du cocktail
et non la petite chroniqueuse culturelle. Ne plus
penser à ces fichus vingt-cinq ans, qui permettent
d’ordinaire d’être restée jeune et que le directeur
littéraire avait l’air de trouver très acceptables.
– N’écrivez pas de nouvelles. Les nouvelles ne se
vendent pas, nous ne publions que nos auteurs
maison. Un petit roman de cent cinquante pages.
Pensez à Sagan.
14J’ai cru comprendre que ma photo sur la quatrième
de couverture constituerait un atout supplémentaire.
Je dois lui envoyer mon premier essai, si jamais je me
décide. Un petit roman de cent cinquante pages, mais
pour raconter quoi ?

L’hebdomadaire où j’ai trouvé un emploi s’appelle
Perspective. Pour marquer mon arrivée, j’avais
proposé de rajouter un exergue au titre. Perspective
sans s parce que nous sommes singuliers. Faire de
l’humour n’est pas ce qu’on attendait de moi.
e Installé dans le 9 , derrière une façade
haussmannienne du quartier de l’Opéra, le journal semble avoir
pris goût au provisoire. Même si c’est toute une
histoire pour se garer à proximité. Je parviens enfin à
loger ma R5 entre un camion de déménagement et la
mobylette d’un livreur. Je travaille à Perspective
depuis un an. Pas encore titulaire ; plus tout à fait
pigiste. Doit faire ses preuves.
À l’instant où je m’engage dans le couloir de la
rédaction, Philippe Vergne en personne ouvre sa
porte. Du genre à déambuler en traînant les pieds, il
bée d’admiration devant ce qu’il appelle ma dépense
musculo-respiratoire, m’appliquant la définition que
Belmondo a donnée du cinéma de Philippe de Broca.
Il est vrai que je m’agite beaucoup, comme les jeunes
femmes des films publicitaires, chevelure ondoyante
et aisselles parfumées.
Sans négliger la hiérarchie, nos rapports évitent le
formalisme. Il m’a tout de suite tutoyée et j’ai fait de
même, ce qui n’était sans doute pas dans les habitudes
de la maison. Tenant à hauteur de menton son éternel
cigare, il prend maladroitement la feuille que je lui
15tends. Une entreprise originale de théâtre associatif,
monsieur le rédacteur en chef. Essaie de ne pas trop
dégraisser un texte qui l’est déjà. Je l’ai vu alléger
mon premier papier avec des ciseaux de tailleur et je
fais depuis très attention.
Ce quadragénaire bedonnant, un rien négligé, a
publié un recueil de textes intitulé « Historiettes », où
il se montre prosateur élégant et laconique. S’il
appliquait à sa personne les exigences de l’écrivain, il
pourrait poser pour des photos de mode.
– Ton bouquin... ? me demande-t-il, feignant de se
rappeler vaguement le projet que j’ai été imprudente
de lui confier (imprudente ou avisée). Tu cherches
toujours un sujet ?
– J’ai pensé à Guy Ménard. Il me semble qu’il en a
un dans ses cartons.
– C’est tout ce que tu as trouvé ?
Ménard a travaillé à Perspective quelques années
auparavant. Assez longtemps, m’a-t-on raconté, pour
se brouiller avec celui qu’il appelait P.V., manière
ironique de lui reprocher les papillons qu’il épinglait
pour communiquer ses corrections cinglantes. Il paraît
que Ménard n’était pas un grand styliste. Et puis il
avait commandé une bière le jour où son rédacteur en
chef l’avait invité à déjeuner. Impardonnable.
J’ai fait sa connaissance un après-midi au musée
Gustave Moreau. Il n’était plus au journal et je n’y
étais pas encore. Nous étions les seuls visiteurs ; il
m’a paru intéressant, sensible à la féerie chromatique
et à l’érotisme secret des grandes compositions
exposées dans la pénombre. Nous nous sommes
revus. Après quoi il a quitté Paris. Nous avons
continué à nous téléphoner de temps en temps.
16– Passe-lui un coup de fil.
– Je vais aller le voir.
– Tu plaisantes ? La porte à côté !
– J’ai une voiture. Je sais conduire.
– Tu vas perdre ton temps.
– Un petit voyage pour me changer d’air.
– Quand il t’aura refilé son sujet, demande-lui s’il
n’a pas aussi un verbe et un complément. Ça te fera
toujours une première phrase.
P.V. tire sur son cigare, comme on aspire une
bouffée d’oxygène, pas mécontent de son jeu de mots.
Après quoi il me tourne le dos et disparaît dans son
bureau.

Jamais pressée la Josette… Rien que l’élocution,
déjà : semblable à ces pâtes à berlingot qu’étiraient les
confiseurs de mon enfance. Le physique est à
l’unisson ; appétissant jusqu’à l’écoeurement. Je glisse sous
ses yeux le carré de papier où j’ai inscrit un numéro
de téléphone.
– C’est personnel ou c’est pour le journal ?
– Les deux, ma chérie.
Josette a pris l’habitude de paraître ne jamais
vraiment comprendre. Elle lève les yeux au ciel et
pousse un soupir, exutoire à son dur métier d’hôtesse
d’accueil. La sirène des pompiers retentit dans la rue,
en même temps qu’elle compose le numéro avec sa
désinvolture ostentatoire.
– Ça n’arrête pas de passer… Ils n’ont rien d’autre
à faire ?
Elle me désigne d’un mouvement de tête la cabine
téléphonique en chêne à poignée chromée, modèle
1938. Je prends soin de refermer la porte. « Coupez
17pas ! Vous avez Paris… » Paris, c’est moi. Et vous,
c’est Guy Ménard là-bas très loin. Je l’ai en personne,
pour cause de secrétaire en congé de maladie.
– On n’est qu’en octobre, Katia ! D’habitude, vous
prenez de mes nouvelles le jour de l’an.
Son accent le dessert au premier abord, un peu
niais, presque rigolard. Une voix qui ne lui ressemble
pas. Nous en sommes restés au vouvoiement. C’est
bien comme ça.
– Je suis un peu en avance parce que j’ai quelque
chose à vous demander.
Il feint de s’étonner. En quoi un petit journaliste
provincial peut-il être utile à une Parisienne devant
laquelle les portes vont s’ouvrir toutes grandes ? Un
voile de nostalgie sentimentale et professionnelle
flotte sur la ligne. Il a été vaguement amoureux de
moi et a caressé l’espoir un moment d’entrer au
Monde.
– L’année dernière, au téléphone, vous m’aviez
parlé d’un dossier... À couverture rose ou bleue…
– Jaune.
– Vous continuez d’y travailler ?
– Rangé dans un tiroir. Vous voulez me le piquer ?
– Éventuellement.
– Pour quoi faire, si je ne suis pas indiscret ?
– Je vous le dirai quand je saurai. Préparez-vous à
me voir arriver. Lundi… fin d’après-midi, ça vous
va ?
– Vous prenez le train ?
– Ma R5. Je vais rouler pépère, en évitant les
nationales.
– Il va falloir fêter ça !
– À lundi, n’oubliez pas !
18Je raccroche. Le téléphone sonne presque aussitôt à
l’accueil, mais Josette n’y est plus : pipi, ou café, ou
petit coup de rimmel. P. V. réapparaît, ayant revêtu
son éternel pardessus et coiffé sa casquette achetée à
Londres. Quelque vernissage ou vin d’honneur.
– Encore là, ma jolie… Ça s’est bien passé avec le
jeune et fringant Ménard ?
– Vous ne me verrez pas lundi.
– Vous... ?
– Excuse-moi. Je rentre mardi. L’aller et retour. Le
journal me doit cinq jours de congé.
Il n’aime pas mes absences. Il ne m’aime pas au
loin. Il me regarde, tandis qu’une bouffée de cigare
accompagne sa brève cogitation :
– Goncourt en herbe cherche sujet en or.
En forme, Philippe Vergne.


* * *


Une route sans problèmes ; exception faite d’un
autostoppeur qui s’est presque jeté devant ma voiture.
Sac à dos, tenue de marcheur, jeune et ne sachant pas
un mot de français. Ma connaissance de sa langue
maternelle se limitant à un vers de Goethe, où il est
question d’un pays où fleurit l’oranger, la
conversation ne nous a guère rapprochés. Ce qu’il a paru
regretter en déployant un sourire enjôleur dont les
intentions n’ont pas tardé à s’accompagner de gestes.
Les Françaises sont faciles, c’est bien connu, mais il
était tombé sur une exception. Je l’ai débarqué avec
un beau sourire. Moi aussi, je sais faire.
19Évitant les grosses agglomérations, je me suis
arrêtée à la sortie d’un bourg pour téléphoner. Posée
au bord d’un petit parking désert, une cabine
solidifiait en un bloc de verre et d’acier le silence et la
solitude de l’endroit. J’ai pu néanmoins fixer avec
Guy Ménard l’heure de nos retrouvailles. Chef de
l’agence locale d’un quotidien régional, il aime son
boulot de « localier » ; c’est ainsi qu’il se nomme.
On entre toujours dans Maupons, sous-préfecture
de quinze mille habitants, par une avenue faisant suite
à un bel alignement de platanes. Tout au bout, un
e bâtiment XVIII rappelle qu’il y avait là autrefois une
faïencerie. Une place circulaire donne accès aux
allées qui suivent le dessin des anciens fossés.
Je viens de garer ma voiture rue de la Paillette et
me sens d’humeur primesautière, dans ce Sud-Ouest
dont la douceur automnale (Paris, c’est le grand nord)
remue au fond de moi des souvenirs, une émotion
enfouie. Fouillant dans le vide-poches, j’ai sorti un
plan de la ville acheté en 72 et miraculeusement
retrouvé avant de partir ; aussi frais qu’un manuscrit
de la mer Morte. Car en 72, huit ans plus tôt donc, j’ai
atterri ici, élève de première dans un lycée où les
errances de la famille m’avaient inscrite. À peine le
temps de me faire des camarades que les Brumel
pliaient de nouveau bagage pour s’installer à Reims.
Refusant de suivre, j’avais demandé l’hospitalité à
une grand-tante dont la « chartreuse » au fond d’un
parc offrait son confort, son harmonie, ses heures
endormies, le tout à une vingtaine de kilomètres du
lycée. Établissement dont la réputation restait écornée
pour avoir été, en mai 68, à la pointe de la
contestation.
20Rapidement repérée dans son rectangle B-1, la rue
de la Paillette traverse toujours Maupons d’ouest en
est, en sens unique et droite ligne, axe principal dans
le quadrillage des rues. Passé la façade symétrique de
la sous-préfecture, puis celle, vermiculée, du palais de
justice, on arrive devant l’immeuble où le journal a
ses bureaux. La personne chargée de l’accueil lève les
yeux derrière le comptoir du petit hall et décroche le
téléphone intérieur pour m’annoncer. Une porte s’ouvre
presque aussitôt.
– Bon voyage, la Parisienne… ?
La voix haut perchée n’a pas mûri. Moins gênante
qu’au téléphone : on a le bonhomme sous les yeux. La
joue rasée de frais, l’œil clair. La trentaine soignée.
– Ça fait plaisir de te voir. Depuis le temps...
– Tu... ?
– Excuse-moi. Tout le monde se tutoie ici.
La bise derrière la porte refermée s’accompagne
d’une embrassade un rien appuyée. Son bureau est au
premier. La cage et la rampe de l’escalier, aussi raide
qu’étroit, ont été repeintes respectivement en blanc et
noir. Bonne odeur de pierre lessivée. Il m’ouvre sa
porte avec la politesse d’un huissier. Moquette
bouclée, mobilier design, cheminée et moulures
Directoire intelligemment préservées ; du beau et du
confortable. Je pense aux murs vétustes de mon
prestigieux hebdomadaire. Paris a du retard.
J’ai droit, comme il se doit, à un petit exposé.
L’agence a pris de l’ampleur ; Guy Ménard règne sur
une troupe de huit personnes. Le « journaliste de
campagne » a succédé au correspondant de naguère –
figure folklorique pour qui dactylographier dix lignes
exigeait une préparation psychologique.
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