Le jasmin et le musc

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Aidé par ses amis Hassan Amenfi et Ali Aghrib, des professeurs émérites, Mourad Bensaadi, un jeune universitaire plein d'ambition, entreprend la mise sur pied d'un important projet agricole, moderne et parfaitement adapté à la mise en valeur des zones arides jusque-là abandonnées et stériles. Mail ils se retrouverons piégés et pris en tenaille entre un intégrisme religieux aveugle et une terreur manigancée par des esprit diaboliques et puissants.

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Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 31
EAN13 9782296457058
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0172€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LEJASMIN
ET
LEMUSCLamineRAOUFetRédaSANOU
LEJASMIN
ET
LEMUSCAlamémoirede
JeanEugèneSCHEER(1855-1893)
Fondateurdel’écoleindigèned’Algérie
©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54380-5
EAN : 9782296543805«Après tout, la meilleure façon de parler de ce qu’on aime
est d’en parler légèrement. En ce qui concerne l’Algérie,
j’ai toujours peur d’appuyer sur cette corde intérieure qui
lui corresponden moiet dontje connais le chant aveugle et
grave. Mais je puis bien dire au moins qu’elle est ma vraie
patrie et qu’en n’importe quel lieu du monde, je reconnais
ses fils et mes frères à ce rire d’amitié qui me prend devant
eux»
AlbertCAMUS
L’Été.
«Dans les gouvernements despotiques, où l’on abuse
légalement de l’honneur, des postes et des rangs, on fait
indifféremment d’un prince un goujat, et d’un goujat un
prince»
MONTESQUIEU
L’esprit des lois.Première
PartieChapitre1
Au petit matin, le soleil darde ses rayons. La même clarté se répand
partout d’une manière intense si bien que le ciel et la mer se confondent
tout autour du large cercle d’horizon. La minuscule tache blanche située
en plein centre de cet immense cercle aquatique, n’est en fait que le
carferrydelacompagnie Trans-Méditerranéeassurant deuxfoisparsemaine
la liaison Phocée-Zizéra. En toute indiscrétion, cette dernière ville doit
son nom à des marins explorateurs. Ils la nommèrent ainsi à cause des
îlots émergeant au large de la baie. Au cours des siècles, Zizéra avait
connu une prodigieuse expansion pour devenir une immense cité
exerçantsadominationsurunvasteetricheterritoire.
Le «Mistral»venaitd’acheversaseizièmeheuredetraversée.Iltaille
sa route vers le sud-ouest en maintenant la même vitesse de croisière. De
sa proue avant, ce colosse docile, bercé par une houle légère, fend les
flots argentés et glisse majestueusement sur cette surface d’un bleu franc,
couleur propre aux étendues méditerranéennes. Après le passage du
bateau, de longs sillons se forment juste derrière puis s’effacent
progressivement. A bord, la léthargie nocturne est alternée par une
ambiancematinalespécifiqueauxtraversées.Lavierenaît.Despassagers
se ruent sur le pont supérieur. Ils lancent leur regard au loin et de leurs
yeux, ils fouillent l’horizon, guettent le moindre signe annonçant
l’apparitionimminentedescôteszizéroisesdunéant.
Au milieu de ce tumulte, le professeur Hassan Amenfi se distingue
fort bien des autres passagers, car il se tient quelque peu à l’écart. C’est
un homme qui venait de boucler sa quarante sixième année. Il est d’une
taille superbe. Mais ses cheveux châtains, son visage d’un teint clair et
toujours souriant, ses yeux d’une couleur d’eau, le font apparaître plus
jeune encore. Rien de triste ou de mélancolique ne peut brouiller sa
sérénité évoquant le type intellectuel par excellence. En somme, le
professeurAmenfisembleêtre épargnédesaffresdutemps.
Accoudé au bastingage du bateau, le chercheur émérite en agronomie
est absorbé par une douce rêverie. Il donne libre cours à ses pensées tout
en songeant à la ferme décision qu’il venait de prendre. Peut-être, durant
ces heureuses années de son exil universitaire, eut-il été secoué par un
étrange sentiment qui l’interpellait afinde rentrer au pays pour s’y établir
et participer à la réhabilitation des instituts d’agronomie accusant un
9retard considérable en matière de recherche scientifique. Tant il est vrai
que des appels provenant de jeunes chercheurs pleins d’ambition ou
d’agriculteurs persévérants quoiqu’en difficulté, retentissent encore dans
le tréfonds de sa conscience. Alors, est-il vraiment décidé de s’établir à
Zizéra? Oui, certes, d’autant plus qu’il est sollicité par ses deux amis, le
professeur Ali Aghrib et Mourad Bensâadi, deux figure de proue d’un
jeunemouvementconçupourrelancerl’agriculturezizéroise.
Bien qu’il soit différent de la masse des trabendistes - des individus
spécialisés dans la contrebande - qui peuplent le car ferry, le professeur
Amenfi partage avec eux le même passe-temps: scruter l’horizon dans
un silence d’admirateur. Mais ces moments intimes sont interrompus par
le passage d’un officier de bord élégamment drapé dans une tenue de la
marinecivile.
-Çavamonsieur?ditl’officier.
- Oui! Mise à part cette vitesse qui ne me plaît pas, tout va bien, lui
répondleprofesseur.
- La vitesse de croisière du «Mistral» est de l’ordre de dix-huit nœuds.
C’est une vitesse de sécurité. Cela relève des prérogatives du
commandantCharronquienadécidéainsi,expliquel’officier.
Attiré par cette conversation, un vieux passager aux cheveux blancs
désordonnés, au regard vif et perçant se rapproche de l’agronome. Il
ressemble étrangement aux savants tels que les représente la bande
dessinée.Enchargeantsonvieilappareilphotos,ils’exclame:
- C’est une journée merveilleuse! Quelle clarté du ciel! Quelle pureté de
l’air!
- Cela fait partie du charme du climat méditerranéen, lui répond le
professeurAmenfi.
Mais tout d’un coup, la discussion s’interrompt. Stupéfaits, les deux
passagerssetaisent.Lavapeurd’eauquivoilaitl’horizon,sedissipepour
laisser apparaître le rivage. La côte zizéroise s’offre au regard comme
surgiedenullepart.
- Tiens, mais cette lumière là-bas…vous voyez ce reflet sur la
montagne…là-bas…qu’est-cequec’est?interrogelevieuxpassager.
- Ce n’est qu’un reflet sur le dôme de la basilique Sainte
AnnaMarguerite,répondl’agronome.
- Chaque fois que je vois une croix, je me rappelle d’un symposium…Au
fait, vous m’excuserez…j’ai oublié de me présenter: Augustin Vypa,
anthropologueetspécialisteenhistoiredesreligions.
-HassanAmenfi,professeurenagronomie.
10- Enchanté! Comme je vous le disais, j’ai assisté à un symposium tenu à
Mexico.Lethèmeprincipalportaitsurlerôledel’églisedanslaconquête
del’AmériqueLatine,rapporteleprofesseurVypa.
-Et quels en étaientles pointslespluspertinents? interrogeleprofesseur
Amenfi.
- Vous ne pouvez imaginer qu’au nom de la chrétienté, fut commis un
grand génocide des populations indigènes, affirme l'anthropologue. Il
donna lieu à une destruction des monuments des civilisations inca et
aztèque. Sous prétexte d’évangélisation, les conquistadors ne
recherchaientenfaitquel’oretl’Eldorado.
- Mais cela est tout à fait à l’antipode de la morale chrétienne, observe
l’agronome.
- En effet, les massacres et les exterminations ont devancé la spiritualité.
Au lieu de tendre la joue, les envahisseurs avaient tendu des mains
armées,poursuitleprofesseurVypa.
- C’était presque le même cas à Zizéra, enchaîne l’agronome. Au début
du régime du Concessionnariat, les missionnaires demeuraient
impuissants devant les militaires lors des expéditions punitives et des
razzias.
- C’est incontestable! reconnaît Augustin Vypa. En ce sens, j’ai décidé
demerendreàZizérapourmedocumenterdavantagesurcesaspects.
Le car ferry pointe sa proue vers le port et continue d’avancer d’une
manière sublime mais à une vitesse moindre. Les formes de la ville, qui
étaient tout à l’heure vaporeuses, se précisent de plus en plus. Debout sur
le pont supérieur du «Mistral», les passagers dont le regard a été
longuement dépaysé par les étendues aquatiques, se réconcilient avec un
paysage qu’ils jugent très attrayant. A peine le bateau eut-il mouillé par
les eaux de la grande darse que la merveilleuse baie de Zizéra ouvre tous
grands ses bras pour accueillir le «Mistral» et ses passagers. Rien de
plus noble, rien de plus fascinant que cette baie qui avait sans distinction
aucune,accueilli tant de marinset depiratesàl’affûtderichesses,tant de
seigneurs en quête d’honneur, mais aussi d’humbles voyageurs en quête
desoleiletd’exotisme.
Dans un silence religieux, les admirateurs ne se lassent de contempler
la ville immaculée d’une blancheur éclatante. Nonchalante, superbe,
ensorcelante, elle se languit sous le soleil méditerranéen, caressant la vue
de ceux qui savent la contempler. En un instant, le bateau vire de bord et
voilà que Zizéra apparaît dans toute sa grandeur. La ville blanche et la
montagne qui la surplombe grandissent. C’est du moins ce que
11remarquent les passagers qui ont l’impression que le continent se
rapproche lentement de leur bateau. Il leur semble encore que ces
hauteurs sont gonflées sous l’effet d’une levure magique. De petits
cristaux s’enflent pour devenir des hangars ou des bâtiments élevés
admirablement sur des arcades. De petites formes s’animent à leur tour
pour prendre une allure humaine. Des personnes s’affairent le long des
quaisetrépondentpardessignesdemainspoursaluerlespassagers.
A bord de la pilotine, un commandant dépendant du port d’accueil,
dirige les manœuvres précédant l’opération d’accostage du car ferry.
Pendant ce temps, les deux professeurs promènent leur regard pour
observer le port. Plusieurs navires battant pavillons étrangers, sont en
rade. Ils ne peuvent toutefois échapper à l’observation des deux curieux.
Mais en remarquant les bras géants des grues se déplacer dans tous les
sens pour dégager du ventre des bateaux amarrés aux quais, des sacs, des
ballots, de grandes caisses, des conteneurs regorgeant de vivres,
l’anthropologuenepeutseretenirdeconstater:
- Bien qu’il y ait beaucoup de ressemblance entre la ville de Phocée et
celledeZizéra, ladissemblanceestfrappante.
-Dansquelsens?interrogel’agronome.
- Contrairement au port de Phocée, ici on assiste à une réception
pléthorique de marchandises importées de l’étranger, remarque le
professeurVypa.
- L’observation quoique simple, peut nous fournir un éclairage sur la
réalité économique,faitremarquerl’agronome.
En entendant cette remarque, le professeur Vypa secoue sa tête, puis
pointesonindexendisant:
-Jepariequejen’aipasaffaireàunprofane!
-Vousvoyezjuste,dit le professeurAmenfi. En plusde l’agronomie,j’ai
dû préparer un diplôme en économie rurale. Mais pour rejoindre votre
observation, je pourrais par extrapolation avancer l’idée que
l’importation excessive des denrées alimentaires n’est que la
conséquence directe d’une sorte de prostration ayant touché le secteur
primaire. La masse des ruraux fuit la campagne et afflue vers les villes
portuaires pour louer les bras dans le secteur du bâtiment ou dans celui
du commerce qui connaît déjà une hypertrophie. Démesurées par rapport
à leurs possibilités, ces métropoles, point de chute des ruraux, se
défigurent par une extension urbaine anarchique et se voient adjoindre
des bidonvilles où sévissent des maux sociaux et des conditions de vie
12exécrables. Telles des plaies, ces villes tentaculaires ne peuvent rien
envierauxcampagnesvampirisées,désolées…
- Professeur, vous voyez ce navire accosté! Il provient du pays de
Thélème,coupel’anthropologue.
-Iltransporteunecargaisondeblédestinéeauxminoterieszizéroises.
-Etleblélocal,n’est-ilpasdebonnequalité?interrogel’anthropologue.
-Si,maislarécolteestinsuffisante,répondl’agronome.
- Autant que je sache, il me semble pourtant que Zizéra a une vocation
agricole. Bien loin dans le passé, cette contrée ne fut-elle pas considérée
comme un grenier par les Puniques et de même par les Romains?
interrogeleprofesseurVypa.
- Plus tard encore, durant le régime des concessions, la terre de Zizéra si
généreuse, expédiait ses produits agricoles vers les pays de l’Occident.
Présentement, c’est triste de le dire, l’alimentation de la population
zizéroisedépendpresqueentièrementdesimportations.
Au moment de l’amarrage, une vive émotion s’empare de Hassan
Amenfi. Il retrouve enfin sa ville natale. Des images évoquant sa tendre
enfance et sa jeunesse, défilent tout autour de lui. Soudain, il s’écrie en
s’adressantàsoncompagnon:
- Professeur, regardez les deux mosquées là-bas, celles qui sont peintes
enblanc:DjemaâCheikhElOkbietDjemaâSidiKahoul!
- Leur blancheur égaye la ville, remarque l’anthropologue. Mais sans
présomption, j’ai programmé ce déplacement pour tenter de reconstituer
les faits susceptibles de nous renseigner sur les circonstances ayant
favorisé l’islam de se répandre dans ce continent. De tout temps, sa
poussée a été accomplie dans le respect des autres religions. Les
hindouistes, les juifs et les chrétiens ont toujours vécu en bonne
intelligenceenterred’islam.
- J’ai confirmé ces vérités à travers certains livres d’histoire. Les auteurs
ontsoutenucesfaitsdemanièreindéniable,assurel’agronome.
- Par contre, les conquistadores se sont rangés derrière la croix pour
mieux faire valoir la suprématie de leurs armes, enchaîne le professeur
Vypa. Paradoxalement, j’éprouve une impression qui me donne à croire
que la blancheur des mosquées convie à la méditation, à la spiritualité et
lapuretédesactionshumaines.
- En islam, il est édicté que chaque être humain est libre d’embrasser la
religion musulmane en toute liberté et sans aucune contrainte ni menace,
affirmel’agronome.
-Aufait,yat-ilunesynagogueàZizéra?interrogel’anthropologued’un
aircurieux.
13- Bien sûr! Elle est située là-bas, au milieu de la Médina, cet amas
compactdemaisonstraditionnelles.
Aprèsunbrefsilence,leprofesseurAmenfipoursuit:
- Ce qu’il y a de plus merveilleux dans les contrées méditerranéennes,
c’est la symbiose entre les religions. Vous voyez là-bas, on dirait que ces
habitations sont prosternées autour des mosquées, des églises et de la
synagogue. Cette dernière, dois-je vous le rappeler, a été
merveilleusement érigée dans un style architectural mauresque.
L’ensemble édifiétémoigned’uneharmonieirréfutable.
Le professeur Amenfi a voulu faire une surprise à ses parents. Il n’a
annoncé son retour qu’à son ami intime, surnommé Ali La Toussaint, un
historien hors de pair. Les jeunes du quartier lui ont attribué ce sobriquet
car durant les fêtes de La Toussaint, ils l’avaient vu si souvent se
recueillir sur les tombes de ses amis d’enfance, Jacques Duval et Simon
Benaïche. L’un repose au cimetière chrétien de Saint Guyot et l’autre au
cimetière israélite jouxtant le premier. Dans les quatre coins du quartier,
tout porte à croire que Ali La Toussaint est hanté par un djinn. Pour ces
franges juvéniles, si au cours d’un recueillement, Ali la Toussaint
s’adresse aux pierres tombales en langue massalienne et d’une voix
audible,c’estqu’ilestenvoûté.Lapreuveestdonc éloquente.
En automne, l’historien accorde plus de préférence pour une tenue
particulière. Il porte un tricot à rayures blanches et bleues, un pantalon en
jean bouffant qu’il trouve assorti aux paires de chaussures à semelles
épaisses. Pour aller à la rencontre de son ami Hassan, Ali La Toussaint a
préféré être accompagné de Mourad Bensâadi, un jeune chercheur plein
d’ambition, distingué par la finesse de son esprit, par ses manières
nobles, mais aussi par une beauté masculine que lui confère son corps
d’athlète. Dans les moments de divertissements, on le voyait souvent
caricaturer des personnes montrant un air hautain et rire à gorge
déployée. Il est aussi musicien instrumentiste ayant l’art de créer de
l’ambiance. Pendant les excursions organisées par les associations de
jeunes, il a eu énormément de succès auprès des filles de son âge. Au
cours d’une de ces balades, il a connu la belle Ouassila qui allait devenir
parlasuite,safiancée.
Après une heure d’attente fiévreuse, les portes coulissantes de la salle
de débarquement, s’ouvrent. Ali La Toussaint et Mourad poussent un
soupir de soulagement au moment où ils voient un flot de voyageurs
envahir la grande salle. On n’y entend que le bruit des roulettes des
14valises mêlé à un brouhaha. Mais comme on accorde plus de latitudes
aux trabendistes, ceux-ci, en un clin d’œil, quittent le grand hall en
emportant avec eux, leurs marchandises, constituées essentiellement de
vêtementsetdebabiolesprovenantdepaysasiatiques,qu’ils écoulerontà
traverslescircuitsinformelsdelaville.
15Chapitre2
Le «Mistral» qui tout à l’heure apparaissait comme une petite
embarcation dans l’immensité de la baie azurée, est maintenant un
gigantesquenavireamarréauquai.Ilressembletantàunmonstredompté
régurgitant sans cesse de longues files de voyageurs et de véhicules. Un
quart d’heure passe, puis une autre vague de voyageurs déferle dans la
grandesalle.
- Le voilà, je le reconnais, s’écrie Ali. C’est Hassan! Tu le vois…il est
accompagnédecevieilhommeauxcheveuxblancs!
Ali court à la rencontre de son ami d’enfance. Une joie intense se dessine
surleursvisages.Puis,l’unsejettedanslesbrasdel’autre.
-Hassan,monamiquellejoiedeterevoir!
- Tu ne peux imaginer que ces moments sont pour moi les plus chers au
monde!s’exclameHassanAmenfi,lecœurinondédejoie.
-Commentvas-tuHassan?
-Jevaisbien,merci.
- Au fait, je suis venu avec Mourad, tu le connais déjà, rappelle Ali La
Toussaint. Vous avez eu plusieurs conversations téléphoniques. Tu t’en
souviens?
- Désormais, nous n’aurons plus besoin du téléphone pour mener nos
discussions,lanceHassanenserrantcontreluilejeuneBensâadi.
-Jesuisheureuxdeveniràtarencontre,luiditMourad.
L’agronome se tourne et saisit le vieil homme aux cheveux blancs par
les épaules.
- Je vous présente mon compagnon de traversée, le professeur Augustin
Vypa.Ilestanthropologueetspécialisteenhistoiredesreligions
En toute spontanéité, le professeur Vypa serre la main aux deux hôtes
qu’iltrouveaffables.
- Professeur, je vous présente mes deux amis, le chimiste Mourad
Bensâadi, concepteur d’un projet inédit sur l’agriculture saharienne que
les spécialistes nomment ‘‘aridoculture’’ et l’historien Ali Aghrib, élu
président du Mouvement de relance de l’agriculture zizéroise. Mais, je
préfère me retirer pour vous laisser entre collègues, dit l’agronome d’un
tonplaisant.
-C’estunebonneidée,secontentededireleprofesseurVypaenriant.
- Le mieux est que nous placions les bagages dans la voiture, suggère à
sontourMourad.
17A l’instant même où Mourad s’apprête à ouvrir la malle, un vieux
débonnaire coiffé d’une chéchia rouge et portant de grands colliers de
jasmin enfilés à son bras gauche, passe devant eux en fredonnant une
vieille chanson zizéroise. Mourad l’appelle, lui prend deux colliers, puis
lui remet un billet de cent dinars. Il saisit un collier et l’arrange autour du
cou du professeur Vypa. Il prend l’autre et l’ajuste autour du cou de
Hassan. A la fois, content et curieux, l’anthropologue se met à sentir le
parfumdouxetlégerdespetitesfleursblanches.
-Commec’estcurieux,j’aidéjàvucelaàCarthageetàAntalya!dit-il.
- Le jasmin est une plante à fleurs odoriférantes des pays méditerranéens.
Dans nos contrées, il symbolise la paix et la cordialité, explique Ali La
Toussaint.
Très content de cette décoration, le professeur Vypa s’engouffre à
l’intérieur de la berline. Il est suivi de Hassan. Ali La Toussaint par
contre, s’installe à l’avant. La voiture démarre en douceur, puis quitte le
parking du port. Ali et Mourad restent silencieux. Ils s’attendent
cependant à être bombardés de questions. Emoustillé par la bonne
humeur, Hassan est pris d'une inlassable curiosité comme s’il vient de
découvrir le centre de la ville de Zizéra. Ses yeux balayent les moindres
recoins en quête d’un souvenir. Vypa, lui, observe les personnes et
scrute les édifices à la manière d’un explorateur. Arrivée à hauteur de
l’hôtel d’Albion, la voiture s’immobilise. Mourad descend, ouvre la
malleetremetlesbagagesauprofesseurVypa.
- Je ne sais comment vous remercier tous, s’exclame l’anthropologue.
Franchement, je viens de découvrir certains aspects dont je ne
soupçonnaismêmepasl’existence.
- Professeur, nous viendrons vous chercher demain à neuf heures pour
vous faire visiter la ville et vous inviter autour d’un plat de couscous, lui
annonceAliLaToussaint.
-C’estpromis,demainàneufheures.Aurevoir!ditl’anthropologue.
La berline redémarre laissant derrière elle une traînée de fumée
blanche.
-Lajournées’annoncebelle,remarqueHassan.
-Là,tuasraison…maisc’esttout,répliqueAli.
-Tiens!Onvenddupainsurlestrottoirs!s’exclameHassan.
- Tu n’as rien vuencore! Attends un peu et tu te familiariseras
rapidementavecd’autresnouveautés,observeMourad.
18La circulation n’est pas fluide. Les voitures avancent par de brusques
saccades. Les coups de klaxons mêlés aux cris et aux injures proférées
parleschauffards,agrémententledécor.Entre-temps,Hassandéclare:
- Mais je ne vois pas de femmes en haïk blanc! Celles que je vois sont
toutes emballées dansunelonguetenue sombre.Beaucoup dejeunes sont
enkamisblancsetportentdesbarbes.
-Tucommencesàdécouvrirdeschoses,luiditAliLaToussaint.
-Quevois-jeencore?Lalibrairiedusquareacédéplaceàune pizzeria!
s’exclameencoreHassanAmenfi.
-Tuenverrasd’autres,assureAliLaToussaint.
- Et tous ces marchands ambulants de cigarettes? interroge Hassan avec
dépit.
- C’est de l’emploi de jeunes! répond Ali La Toussaint en pouffant de
rire.
La voiture roule à une vitesse modérée et Hassan poursuit son constat
amer.
- Regardez! Le cinéma «Empire» est en ruine… encore une librairie
fermée! Ce n’est pas possible! Il y a plein de taxiphones! Les passants
trimbalentdescouffinsetdessachets enplastique.Mais,jenevoisaucun
d'euxporteruncartable!
- Le cartable est dans le couffin! En ces temps-ci, il est imprudent de le
trimbaleravecsoi,expliqueMourad.
Usantd’untongrave,Mourads’adresseàHassanetluidit:
-Hassan,pensez-vousprofesserici?
- Oui! J’ai même des thèmes de recherche à proposer aux étudiants,
répondl’agronomeavectantdeconviction.
- Moi, je croyais que tu es revenu pour soutenir notre mouvement, c’est
tout, pense le jeune Bensâadi. Mais, puisque tu tiens à enseigner,
décidément,jetesouhaitebonnechance!
- Mourad, raconte-lui comment tu as passé les quatre années à
l’université,intervientAliLaToussaint.
- Après avoir décroché mon bac série sciences, raconte le jeune chimiste,
j’ai étéorientéparl’administration versla branche chimie.Pourtant,dans
mafichedevœux,j’aibienoptépourl’architecture.
-Etaprès,as-tuentamétoncycledegraduation?demandeHassan.
- Oui, mais avec beaucoup d’inconvénients. On souffrait d’un manque
terrible delivreset depolycopiés.L’enseignement est devenu médiocre à
cause du départ massif des professeurs compétents. En conséquence, les
amphithéâtres étaient surchargés et les cours inaudibles, explique
Mourad.
19- Pourquoi les étudiants n’ont-ils pas réagi? interroge encore le
professeurAmenfi.
- Dans les campus, les étudiants étaient en majorité embrigadés. Pour
plusieurs d’entre eux, il suffisait d’avancer une somme d’argent sous
cape pour réussir aux examens et décrocher des diplômes immérités. Une
formationsolideimportaitpeu,poursuitMourad.
- Mais à se fier aux propos de certains hauts fonctionnaires de
l’ambassade de Zizéra à Massalia, la situation sera améliorée
incessamment, rapporte le professeur Amenfi. Les nouveaux dirigeants
ontprisconsciencedelavaleur delarecherchescientifique…
- Ce ne sont que des propos trompeurs pour semer quelques lueurs
d’espoir. C’est un miroir aux alouettes auquel ils nous ont trop souvent
habitué,coupeAliLaToussaint.
- Vraiment vous m’étonnez. Vous tenez les mêmes propos qu’un copain
depromodontlesparentsvivaientautrefoisàZizéra,observeHassan.
Lavoitures’arrêteaupiedd’unimmeuble.Tout étonné,Hassandit:
-Pourquoitut’esarrêtéMourad?
-Terminus!Toutlemondedescend!
-Comment ça?
-As-tuoubliéquetesparentshabitentici?
- Cela fait des années que je suis parti…ça a bien changé. Mais… un
immeubles’estbieneffondrélà,j’ensuiscertain!
-Paseffondré,c’estàcauseduséisme,observeAliLaToussaint.
-Duséisme?Jen’enaipasentenduparler…
- Allez Hassan, tes parents seront surpris de te revoir, interrompt Ali La
Toussaint. Mais, n’oublie pas, arrange-toi pour nous rejoindre demain.
NousdevronsfairevisiterlavilleauprofesseurVypa.
-C’estpromis,aurevoiretàdemain!
Encombré de lourdes valises, Hassan a du mal à se frayer un passage
dans le hall de l’immeuble dont une partie est squattée par un vendeur de
cigarettes. Mais dès qu'il atteint le fond du hall, des cris de joie suivis de
youyousstridentsfusent.
20Chapitre3
De bon matin, Ali et Mourad se rendent à l’hôtel d’Albion pour
récupérer Augustin Vypa. Planté devant l’entrée, l’anthropologue guette
l’arrivéedeseshôtes.Al’instantmême,ceux-ciarrivent.
- Bonjour professeur! Vous avez sans nul doute passé des moments
agréablesàcontemplerlavilledepuisseshauteurs,ditHassan.
- Vous avez bien deviné. C’est agréable d’avoir une vue panoramique.
J’ai même laissé voguer mon esprit pour tenter de remonter le temps,
allantdelapériodepuniquejusqu’àl’époqueduConcessionariat.
- Cela est une occasion pour mon ami Ali qui tient à vous inviter afin de
débattrecertainspointsdenotrehistoire.
-Volontiers!lanceVypa.
En dévalant les ruelles tortueuses en pentes raides, les deux collègues
s’échangent des commentaires après la visite qu’ils viennent d’effectuer
auseindel’antiquecitadelle.
-Jetrouve quec’est merveilleux!s’exclamel’anthropologue.L’intérieur
des maisonnettes est splendide. En pénétrant les palais, on se sent
envoûté rien qu’en regardant les colonnes de marbre ornées de feuilles
d’acanthe. On peut aussi rester longtemps à admirer le bois bistré des
balustrades et les motifs des azulejos. La lumière, la couleur blanche, le
bleudelameretceluiducielfontunesymbiose.Jen’aivucela quedans
lestableauxdesmaîtres.
Ali La Toussaint se réjouit d’entendre un tel commentaire, car ce qu’il
redoutait le plus, c’est un manque d’intérêt suivi d’une déception que
pourraitaffichersoncollègue.
Le temps d’échanger encore quelques remarques, les deux visiteurs se
retrouvent enfin au bas de la Médina. Ils arrivent difficilement à se frayer
unpassageaumilieudesalléesdusouk,embauméesd’odeurs épicées.Ils
avancent lentement car les accotements sont tous grouillants de
marchandsetdeclientsàl’affût d’unebonneaffaire. Maisendébouchant
surunevasteesplanade,AliLaToussaintreconnaîtlavoituredeMourad,
stationnéeenborduredevoie,toutprèsdelaterrassed’uncafé.
-AlorsProfesseur,n’êtes-vouspasdéçudelavisite?interrogeHassan.
- Au contraire cher collègue, c’est une visite fructueuse. Je ne sais
commentvousremercier...
- Mais c’est simple! interrompt Hassan Amenfi. Montez et vous n’avez
qu’à accepter l’invitation au déjeuner offert en votre honneur par votre
confrère,Alil’historien.
21Mourad emprunte un raccourci qui donne tout droit sur la rue des
Eglantiers,auboutdelaquelleestsituéelademeuredel’historien.
- Entrez, entrez! dit Ali La Toussaint en ouvrant toute grande la porte.
C’est ma maison. Je l’ai héritée de mon père que lui-même tenait de son
employeur,MrSéguy.
-Jelatrouvesouriantecommeunberceau,ditAugustinVypa.
Ali La Toussaint habite une maison coquette élevée sur un seul niveau.
Son toit de tuiles rouges la fait si bien distinguer des nouvelles
habitations adjacentes comportant plusieurs étages mais dénuées de style.
Au milieu du mur de clôture chaulé et recouvert de plantes grimpantes
aux couleurs bariolées, s’ouvre une porte en bois massif, qui donne sur
une petite cour. A côté, se trouve un petit jardin bordé de cols
d’amphores, de bouts de poteries anciennes et multiformes. De part et
d’autred’uneallée,lepèred’Aliavaitplantéquelquespiedsdevigne.Au
cours de leur croissance, les pampres avaient été soigneusement attachés
à une armature métallique. Le tout est si bien entretenu jusqu’à présent
et, dans ce tunnel de vigne, des grappes de raisin mûr, caressent les
cheveux des visiteurs. On dirait qu’elles leur souhaitent la bienvenue. A
la limite du jardin, une petite dalle de calcaire blanc et jaune, gravée de
lettres latines, attire le regard. Le vestige antique intrigue le professeur
Vypa.
- Professeur, sachez que j’ai récupéré tous ces objets que vous voyez là,
déclare Ali La Toussaint. Considérés de moindre importance, ces
éléments épars furent expédiés à la décharge du musée central bien que
des aires de conservation aient été aménagées dans un but de
restauration.
Ali La Toussaint convie ses invités dans une vaste salle comportant
plusieurs argentières. Chacune d’elles contient des pièces archéologiques
d’une valeur inestimable. Le parterre est couvert d’un magnifique tapis
berbère.
- Professeur, observez bien les motifs de ce tapis, demande Ali La
Toussaint. Ils représentent une femme en position d’accouchement. Cela
signifie que la jeune mariée doit décrocher son intégration au sein de la
belle famille. La jeune épouse entamele tissage de la pièce. Neuf mois
après, elle donnera naissance aussi bien à un bébé qu’à un tapis tissé
merveilleusementavecsesmains.
- C’est génial! J’avoue que j’ai appris beaucoup de choses. Je dirais
même que la culture du peuple berbère est infiniment riche! s’exclame
Vypa.
22Les convives attablés, Yamina, la servante, dépose une soupière et
remplitavecsoinlesbolsd’unesoupefumante.
- Ce plat s’appelle chorba. Il est préparé à base de blé concassé, cuit dans
une sauce rouge, auquel on ajoute des dés de viande ovine. Pour
parfumer,onymetdelacoriandre.
-Jeletrouvetrèssucculent,ditVypaenappréciantunecuillerée.
Après cette première dégustation, Yamina revient pour récupérer les bols
vides et sert le plat attendu, le fameux couscous garni de sauce rouge, de
légumes,depoischichesetdetranchesdecolliersdemouton.
- Depuis la haute antiquité, le pays berbère est la région des mangeurs de
céréales. Les spécialistes pensent que les premiers couscoussiers étaient
fabriqués en fibres végétales. Ces fibres biodégradables, n’ont pas été
conservées ou fossilisées. Ce qui explique leur absence dans les sites
archéologiques,commentel’historien.
23Chapitre4
Une fois le repas copieux terminé, les membres du groupe se
disposent à causer dans une autre pièce meublée modestement, mais
merveilleusement ornée de produits de l’artisanat local. Sans tarder,
Yamina sert du thé à la menthe et dépose un plateau de gâteaux
traditionnels. Une discussion propre aux universitaires s’engage de
nouveau.
- Professeur Hassan, vous me parliez tout à l’heure de la naissance d’un
mouvement. Quelles en sont les véritables intentions? interroge
AugustinVypa.
- Malgré ses richesses, Zizéra s’enfonce de plus en plus dans une crise
sans précédent à cause des visions antinomiques mais aussi par manque
de perspectives économiques des dirigeants. L’économie zizéroise danse
surunseulpied:elledépenddangereusementdelamonoexportationdes
hydrocarburesfossiles.
- Mais cela représente une source de revenus colossaux pour votre pays!
observeleprofesseurVypa.
- La mono exportation constitue l’essentiel du budget national, renchérit
Ali La Toussaint, mais génère une première conséquence grave en
favorisant la substitution de la production locale par les importations. La
deuxième conséquence réside dans le manque d’intérêt affiché à l’égard
de l’agriculture. Depuis la rétrocession, la surface agricole a été réduite
de moitié au profit du secteur du bâtiment et des travaux publics. Je
trouve qu’il est insensé de décider ainsi dans un pays qui a du mal à
assurer sa sécurité alimentaire. La troisième conséquence se traduit par
un chiffre effarant: le chômage touche la moitié de la population
zizéroise.
- Professeur, si on fait appel aux investisseurs étrangers, le secteur du
bâtiment et des travaux publics ne peut-il pas absorber une partie du
chômage?interrogeencorel’anthropologue.
- Cette expérience a été déjà faite, mais au détriment des travailleurs
locaux, affirme Ali La Toussaint. Les entreprises étrangères chargées de
la réalisation de projets se passent de la main-d’œuvre locale et pendant
que le pays devient le réceptacle d’effectifs étrangers sans qualification,
Zizéra expulse son élite, ses cadres, ses ouvriers qualifiés et les voue à
l’exil. Dans le même sillage, ne devrais-je pas dénoncer les pratiques
ignobles de certains orientaux qui se donnent l’apparence d’investisseurs
alorsqu’enfait,ilsimplantentdeslupanarsmaquillésenhôtelsdeluxe?
25- Là, je te rejoins mon cher Ali, intervient Hassan Amenfi. En fait, nous
n’avons pas besoin d’investisseurs étrangers, car les réserves de change
renseignent sur la capacité interne de financer et d’investir afin de
redynamiser l’agriculture, le tourisme, l’artisanat et la pêche. Nous
devons nous éloigner des visions néolibérales imposées; au contraire,
nous devons encore suivre une progression économique exigée par la
réalité du pays tout en comptant sur les forces inhérentes à notre
économie.
- Si j’ai bien compris, il me semble que vous avez lancé ce mouvement
dans une intention de remédier à la débâcle de l’économie zizéroise,
n’est-cepas?interrogedenouveauleprofesseurVypa.
- Vous voyez juste, car notre mouvement n’est pas spontané, reprend Ali
La Toussaint. Constitué de paysans, d’agronomes et d’économistes, il
doit sa naissance à un travail de longue haleine. Maintenant qu’il est bien
structuré, tout le monde le considère comme le fer de lance des luttes
sociales. Le début s’annonce rude, car chaque adhérent sait qu’il doit
affronter d’une part le terrorisme d’Etat garant des intérêts des rentiers et
del’autre,leshordesassassines.
-Jevoussouhaitevivementunebonnecontinuation,ditl’anthropologue.
-Vous ferez mieux encore, si vous souhaitez plus de chance à notre jeune
ami qui travaille d’arrache-pied pour réaliser son projet, suggère Hassan
Amenfienplaisantant.
- Je peux même avancer que notre jeune ami est plus absorbé par ce
projet que par ses fiançailles qui auront lieu la semaine prochaine, ajoute
AliLaToussaint.
-Toutesmesfélicitations!ditleprofesseurVypa.
Mourad saisit l’occasion pour présenter son projet d’agriculture
saharienneauprofesseurVypa.
- Je compte adapter les principes de l’informatique à l’agriculture. Et
figurez-vousquec’estuneidéedemonamiAli.
-Enquoiconsiste-t-elle?demandeAugustinVypa.
- Ali m’a encouragé à me lancer dans la culture des fleurs et des plantes
aromatiques. Cette activité m’introduira nécessairement dans l’industrie
des extraits de roses, de jasmin, de lavande. Tout l’équipement
d’arrosage fonctionnera grâce à un réseau de capteurs d’humidité, de
canalisationsetdepompes;letoutsera assistéparordinateur.
-Etlesairesdeculture?interrogetoujoursl’anthropologue.
- C’est là qu’intervient le génie de notre historien. Il suffit de récupérer
des parcelles de terre dans les zones semi désertiques ou dans les zones
26isolées disposant de nappes phréatiques. Le pompage de l’eau sera assuré
parun équipementalimentéparl’énergiedepanneauxsolaires.
-Etsijamaisleseauxs’avèrentsalées?
-Nousavonsexaminécecas.Aveclachaleursolaire,onprocéderaàleur
dessalement. Ce qui nous permettra de nous lancer dans une industrie
chimique à partir des sels récupérés. Donc au lieu de cultiver de la
pomme de terre ou du blé, il sera plus bénéfique d’opter pour
l’horticulture. Nous obtiendrons par la suite des extraits indispensables à
l’industriedesparfums.
-Maiscommentferiez-vouspourlesextraire?
- J’ai oublié de vous dire que je suis spécialiste en agrochimie. Au fait,
vous vous imaginez le prix d’un litre d’essence de roses? Une fortune,
n’est-cepas?
-Jesuisentièrementdevotreavis!
- De plus, les tiges des roses seront hachées puis conditionnées en
croquettes pour être proposées comme alimentation de substitution aux
dromadaires.
- Votre projet est authentique, original et facilement réalisable. En outre,
il ouvre de grandes perspectives pour l’économie de votre pays. Par
ailleurs,jevaisvousfaireuneconfidence,ditl’anthropologue.
-Laquelle?demandeMourad.
- A l’époque du Concessionnariat, mon oncle était parmi les grands
exploitants agricoles au camp d’Erlon. Il n’y cultivait que des plantes
aromatiques pour en extraire leurs essences. Dès mon retour à Massalia,
je vous mettrai en contact avec un ami spécialisé dans l’agriculture des
zonesarides.Jesuiscertainqu’ilvousserad’unegrandeutilité.
-Jevousseraitrèsreconnaissant,professeur, ditMourad.
- Cet agronome pourra même vous indiquer la possibilité de cultiver sans
sol,jeveuxdireenmilieuaquatique.
-Enêtes-voussûrprofesseur?interrogeMourad.
- Absolument! affirme le professeur Vypa. Il m’en a même expliqué le
principe. Ce serait avantageux de récupérer les terres salées auxquelles
personne ne s’intéresse. Elles sont situées en bordure de chotts où il
existed’importantesréservesd’eauxsouterraines.
- C’est exactement ce que m’avait déjà proposé notre agronome, l’année
passée,n’est-cepasHassan?
- Oui, oui, je me rappelle. Je t’avais même envoyé des documents
traitantdudessalementdeseauxsaumâtres,soutientHassanAmenfi.
- J’ai également contacté des agronomes de l’Amérique latine. C’était en
vain. Je ne sais pas si c’était un problème de courrier ou autre, se
demandeMourad.
27- D’ores et déjà, je peux vous assurer que vous détenez des atouts qui
vouspermettrontderéussir,rassureleprofesseurVypa.
-Vouscroyezvraimentprofesseur?interrogelejeuneBensâadi.
- Tout d’abord, vous êtes jeune. Vous jouissez d’une volonté
remarquable, reconnaît Augustin Vypa. Ensuite, la mise en valeur des
terres jusque là vierges mais soumises à des conditions d’ensoleillement
favorables, vous offre la possibilité d’obtenir des plantes très riches en
substancesaromatiques.
- Hé! Vous avez assez monopolisé la parole, s’écrie Ali La Toussaint,
usantd’untonpleind’ironie.
De sa poche, Ali La Toussaint sort une toute petite pochette de cuir. Il
l’ouvre, puis en retire un morceau de velours dans lequel est enveloppée
unepetitepiècedemonnaiequ’ilremetàl’anthropologue.
- Mais…mais…c’est une pièce de l’antiquité grecque! C’est une
drachmeauthentique!s’exclame-t-il.
- Vous avez raison, professeur. C’est une drachme et c’est aussi mon
porte-bonheur. J’étais certain que le vendeur qui me l’a proposée au
marché aux puces, ignorait totalement sa valeur, déclare Ali La
Toussaint.
- C’est extra! remarque le professeur Vypa. Elle est dans un excellent
étatdeconservation
- Regardez! C’est la tête de Pallas coiffée d’un casque orné de feuilles
d’olivier et au revers, on remarque l’oiseau emblématique, la chouette,
derrière laquelle, on distingue encore des feuilles d’olivier et un
croissant. Là, on peut voir également les trois premières lettres grecques
d’Athènes,expliqueAlil’historien.
- C’est une pièce de valeur…je suis sûr que votre pays recèle des trésors
appartenant aux différentes civilisations du bassin méditerranéen, pense
l’anthropologue.
Acemomentprécis,HassanAmenficonsultesamontre.
- Il est déjà quinze heures. Vous m’excuserez. Je dois m’en aller pour
accueillirdesinvitéschezmoi.
-Nousresteronsiciletempsd’aborderavecleprofesseurVypa,quelques
thèmes de notre histoire. Nous irons ensuite au port de la Madrague
prendrequelquesrafraîchissements,suggèreAlil’historien.
- Je vous déposerai à l’entrée du port, puis j’irai à Castileonis rendre
visite à ma fiancée. Sur le chemin du retour, je vous récupèrerai, propose
Mourad.
28Chapitre5
Vers dix-sept heures, la voiture de Mourad pénètre dans l’enceinte du
port.
-Voilà, messieursvousêtesbiendansuncointrèsfréquentéautrefoispar
les pieds-noirs, dit Mourad avant de faire marche arrière pour reprendre
la grande route menant vers Castileonis. Ali La Toussaint et le professeur
Vypa sedirigent àpetitspasversune enfilade derestaurants.Ilsprennent
ensuite une allée qui aboutit à un bar-restaurant surplombant le port de
pêche. Sur l’enseigne de l’établissement, on peut lire « Chez Maurice».
Les deux clients entrent et s’attablent dans un coin de la pergola. Les
poutres horizontales soutenues par des colonnes, servent de support aux
plantes grimpantes qui assurent de l’ombrage en permanence. De leur
coin, les deux collègues peuvent admirer le port et les pêcheurs qui,
inlassablement répètent des gestes séculaires. Attiré par une décoration
en bois, accrochée juste en face, le professeur Vypa ajuste ses lunettes. Il
se penche légèrement vers l’avant etlit l’écriteaugravé en lettres latines:
« Bonum vinum laetificat cor hominis».
-C’estgénial!s’exclameVypa.
- Heureusement qu’on n’a pas perdu notre latin, lance Ali La Toussaint
enriant.
Alil’historien selèvelégèrementetappelleleserveur:
-Maurice!
-J’arrive,j’arrive!ditlegarçon.
Etonné de voir arriver un jeune homme aux cheveux crépus et au
teintbasané,Vypainsisteavecsonregard.
-Messieurs,soyezlesbienvenus!ditlegarçon.
- Maurice, ramène-nous une bouteille des coteaux de Mascara, de
préférence bien frappée, commande Ali La Toussaint. Ensuite, des
kemias comme d’habitude et pour tout à l’heure, deux verres de
mousseuxdeSidiChicaooudeLizmara.
Unefoisleserveur éloigné,Alil’historienserapprochedeVypa:
- Vous vous demandez sans doute pourquoi on l’appelle Maurice? C’est
simple. Son père était le gérant du bar appartenant à un certain Maurice
Vallin.Alaveilledelarétrocession,lepatroncontraintàundépartforcé,
trouva un arrangement et céda l’établissement à son mandataire.
Toutefois, les clients de par leur fidélité, continuent d’attribuer au
nouveaupropriétaireainsiqu’àsonfils,leprénom «Maurice».
L’anthropologuetrouvecetteanecdotesidrôlequ’il éclatederire:
29-Ça,c’estcequ’onappelledesclientsfidèles!
En l’espace de quelques minutes, Maurice revient, tenant du plat de sa
main gauche, un plateau chargé d’une grande bouteille qui perle de buée.
Il sert ensuite des petites assiettes de «kemias*» de crevettes à la sauce
rouge légèrement piquante, de sardines en escabèche*, d’haricots de mer
àlasaucetomate,bienassaisonnéesd’harissa*etdepetitsrougetsfrits.
- Ces petits plats sont appelés «Kemias», ce qui veut dire en dialectal,
un peu. Mais, les pieds-noirs de Zizéra en avaient fait tout un plat,
expliquel’historien.
Ali La Toussaint invite le professeur Vypa à goûter. L’anthropologue,
usant bien la manière locale de manger, saisit de ses doigts une crevette
dégoulinante de sauce qu’il avale rapidement. Il en prend une autre et la
déguste.
- Mmm… Je comprends qu’ils aient été autrefois si heureux ces
piedsnoirs!
- Normalement, l’Organisation mondiale du commerce devrait nous
attribuer une appellation d’origine contrôlée pour l’ escabèche de Zizéra,
observeAliLaToussaint.
-Dansl’optiquedelamondialisation,ceseraittrèsrentable,ditVypa.
-Rentableetnourrissant!répliquel’historienen éclatantderire.
La boisson délie les langues. Une conversation de spécialistes
s’engage. La mythologie grecque et son apport incomparable, la
civilisation punique, l’empire romain et ses perfidies, sont abordés.
Affranchis, les deux chercheurs voyagent dans le temps. Le professeur
Vypa accorde une vision plus globalisante au monde méditerranéen. Ali
LaToussaintreplaceZizéradanssoncontextesocio-historique,puisdit:
- A Zizéra, de tout temps, le peuple a été privé de sa terre.Rappelez-vous
toutes les spoliations engagées par les Romains, les Turcs, les
Massaliens. Même après la rétrocession, la soi-disant réforme agraire, a
étatisélesterresdesautochtones…
Soudain des coups de klaxons retentissent. C’est Mourad qui est de
retour.Ladiscussions’interrompt.
- Mourad est revenu. Je crois que c’est le moment de rentrer, dit Ali La
Toussaint.
- Moi aussi, je dois regagner l’hôtel pour préparer mon intervention au
congrès. Le thème se rapportant aux religions, est privilégié. Toutefois,
cesmomentsagréablesm’ont éclairésurbeaucoupdepréjugés.
30- Professeur, tout cela reflète l’hospitalité propre aux Méditerranéens.
Nousnepouvonspasêtredifférentslesunsdesautres.
Mourad et Ali La Toussaint accompagnent le professeur Vypa et le
déposent juste devant l’hôtel d’Albion. L’anthropologue descend de la
voituretoutcontent.
- Vous êtes formidables. Grâce à vous, j’ai eu droit à des moments
inoubliables de tourisme culturel. Mais avant de vous quitter, je vous
laisse mes coordonnées, dit Vypa en remettant sa carte de visite à Ali La
Toussaint.
- Au revoir Professeur! Je vous souhaite une grande réussite, lance Ali
LaToussaintenremontantlavitre.
Pour éviter les embouteillages, Mourad emprunte des venelles sordides.
Il débouche ensuite en plein centre de la place Richelieu dont les abords
sontencombrésdevéhicules.
- Tu me déposes devant l’échoppe de Michel, le bouquiniste, demande
Ali La Toussaint à son jeune ami. Il m’a promis des manuscrits très
anciens.
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