Le maître-mot

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Ce roman aurait pu s'intituler "l'épopée du langage". Qui en serait le héros? Celui qui se sert goulûment de tous les mots du Plus Petit Larousse, afin de raconter ses aventures - ou ne serait-ce pas le Mot, le Maître absolu? Ce roman est une allégorie, ironique et tendre, moins de notre système de pensée que de la raison raisonnante de qui, pourtant, flue entièrement notre rapport à l'autre.

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Date de parution 01 mai 2008
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EAN13 9782296188488
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LE MAÎTRE-MOT

Daniel Cohen éditeur

Littératures, une collection dirigée par Daniel Cohen
Littératuresest une collection ouverte, tout entière, àl’écrire, quelle qu’en soit
la forme: roman, récit, nouvelles, autofiction, journal; démarche éditoriale
aussi vieille que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de
celle-ci d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste
que prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de
ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique,
asséché le vivier des talents. L’approche deLittératures, chez Orizons, est
simple — il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps —: publier des auteurs que
leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du littéraire, ont
conduits au désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte
dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous vénérons,
entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le style.
Flaubert écrivant: « J’estimepar-dessus tout d’abord le style, et
ensuite le vrai», il savait avoir raison contre tous les dépérissements. Nous en
faisons notre credo. D.C.

Dans la même collection :
Bertrand du Chambon,Loin de V"r"nas#, 2008
Odette David,Le Maître-Mot, 2008
Jacqueline De Clercq,Le Dit d’Ariane, 2008
Toufic El-Khoury,Beyrouth pantomime, 2008
Gérard Gantet,Les hauts cris, 2008
Henri Heinemann,L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale.
Gérard Laplace,La Pierre à boire, 2008
Enza Palamara,Rassembler les traits épars, 2008

ISBN 978-2-296-04684-9
© Orizons, chez L’Harmattan, Paris, 2008

Odette David

Le Maître-Mot

roman

2008

Du même auteur

CrépusculeetDésespoir, Paris,Poètes de France, 1971.

Le Vent du soleil, Paris,P. J. Oswald, 1976.

Borfiga le Poète,
Mentonnais, 1993.

Les Itinéraires
Nice.

Menton,

Société

d’Art et d’Histoire du

compagnonniques d’un gâte-sauces, DB Editions,

Autobiographie de convenance de Mme d’Épinay écrivain
philoe
sophe duXVIIIsiècle, L’Harmattan, Paris, 2007.

Colloque International sur Mme d’Epinay, CTEL, Nice, 2007,
(Odette David coordinatrice) à paraître

À mes enfants chéris
et auMaître du silencesans lequel le
Motne serait pas devenuMaître.

lizé, à la fin de l’automne, voit descendre de l’autobus venu
A
de l’aéroport de Nice par l’autoroute, un homme échevelé,
attifé d’une chemise échancrée, d’un certain âge. Personne ne
l’accueille, mais avec son corps d’athlète de compétition, il n’a
pas de mal à rassembler tout son attirail près du portail. Il
semble peu amène, bien qu’il chantonne. Fiévreuse, à cause
d’une angine et d’une crise d’arthrose traitée par acupuncture,
elle appréhende ce voisinage, car c’est avec grand bruit que
l’homme s’active au transbordement de ses affaires sur l’avenue.
Énervée d’être interrompue dans sa tâche de traductrice, elle se
lève, ouvre la fenêtre et, au lieu de répondre au geste amical qu’il
lui adresse, elle fait claquer les volets et s’alite. Sans s’en soucier,
plutôt sympathique, il joue à l’éclipse entre deux vols d’alouettes,
puis disparaîtderrière les grilles de sa propriété.
Ce n’estqu’auprintemps qu’elletentera de déclencherune
approche. Quandun orage d’apocalypse ébranche les platanes et
plonge le quartier périphérique dans l’obscurité, l’auventet une
partie des poutres de la charpente qu’Aubier a rénovées
s’effondrentetc’estl’ébranlement. De sa cachette, Alizé aperçoitsa
silhouette en contre-jour. Il estaffligé,transi de froid. Il s’appuie
contre l’aulne etreste pantois. Unetige de fer a failli l’éborgner.
Ahuri devantcetravail anéanti, il se dit: « Qu’est-il arrivé, quelle
calamité !Ilva falloir se retaper la corvée de l’échafaudage, la
pose des étais, fairevenirun charpentier… ».Ce
constatprovoque en luiune perte d’énergie ; aussi, affublée de saveste
d’astrakan sans élégance maistrès ample etchaude, Alizé se sert
d’une accalmie comme échappatoire.
Elle amorce la rencontre en éclaireur en se fiantauxbons
auspices de l’arc-en-ciel. Erreur de calcul ! Plaque de boue dans

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la charmille, elle trébuche et tombe. Une écharde plantée dans la
main, elle ne peut se relever. Prenantl’avantage, il arboreune
attitude aimable, lui propose son aide,vientà sa rescousse etelle
se redresse. Pour le charmer, levoyant trempé, elle lui dit sans
ambages de la suivre pour se mettre à l’abri, que ça ne sertà rien
de s’attendrir. Il la remercie de son accueil, s’installe près de
l’abat-jour etde la cheminée. Elle lui sertavec aménitéune
assiette de biscuits-apéritif auxanchois accompagnés de fonds
d’artichauts etd’unverre d’armagnac à l’arôme agréable qui le
tonifie. Retrouvantses ardeurs, apaisé, il plaisante :
– Ah, l’aubaine, quelqu’un d’affable commevous !Tant
pis pour lestuiles perdues etl’arche détruite, je m’y abonne !
Affranchis de la réserve, ils restentjusqu’à l’aube à
caqueter d’une manière arbitraire etparfois surunton
sentencieux, car leurs arguments n’ontguère de consistance. Alizé
éprouve de l’attraitpour cethomme d’un abord accessible,taillé
commeune armoire. Elle apprécie sa physionomie, ses
accrochecœurs châtains sur les tempes, ses yeux radieux en amande. Son
amabilité le rend séduisant.
Avec lui, pas de chicaneries, il réduitles explications à leur
plus simple compréhension. Cette aventure sous averse
détermine d’emblée la nature de leurs relations accommodantes et
affectueuses. Abstraction faite de quelques réticences, il assouvit
sa soif abondante de dire etAlizé, avide d’expulser ses
frustrations, alterne entre l’audition etl’abus de polémiques oude
relances éclectiques, ce qui les maintienten éveil jusqu’à l’aurore.
La première histoire qu’il évoque, réelle ouimaginaire, afflue à
ses lèvres en réponse à la question que lui pose Alizé sur laterre
d’origine de ses ancêtres.
Assis sur le fauteuil d’osier, les épaules baissées, il reste en
attente etpeuà peula réaction nostalgique adoucitsonvisage
austère. Rapidement, Alizé embraye et lui propose l’absorption
d’un café à l’italienne, puis il livre ses confidences plus à lui-même
qu’àun auditeur oubien ressemble àun redoutable académicien
s'habituant, en aparté, à démontrer sathéorie par recoupements.

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Bien qu’il lui en remontre, elle ne rechigne pas à faire le relevé de
l’essentiel de ses propos, puisqu’il le désire etqu’elleyconsent
par sympathie.Elle y rajoute des notes en marge et la pagination
recto-verso, envue de réduire les errata. Quelques phrasesun
peu trop recherchées sontraturées, mais grâce à cette récolte,
elle se métamorphose en membre d’une Académie savante,
capable d’appréciations subtiles. C’estmieuxque le
raccommodage des chaussettes !
Ses ascendants, agriculteurs embourgeoisés de la région
vosgienne, possédaientdes arpents deterres agraires avec droit
de pacage, près de la sous-préfecture. Son père, artilleur, servit
comme sous-officier dans les Armées. Il se souvientd’une
auberge entourée d’une haie d’aubépines, près d’un ruisseauqui
serpentaitàtravers les prés. Il attrapaitdes asticots, s’en servait
d’appâts pour pêcher la carpe etles ablettes. Sa mère pétrissaitla
pâte dupain auxenzymes (ou azymes), coupait les abats achetés
chez le tripier ou préparait l’aloyau tandis qu’il aidait son père à
nettoyer les alvéoles des ruches, à rentrer l’avoine. Il l’admirait
quand il menait une bête à l’abattoir ou procédait à l’abattage
d’un chêne mort et qu’il lui transmettait son savoir-faire pour
travailler l’argile.
Son père, écrasé par un char ennemi lors de la guerre des
tranchées, ne survécut pas à ses blessures. La grand-mère
maternelle, de condition aisée, adopte l’orphelin de dix ans pour
qu’il ne soit pas cahoté de ci, de là. Ni acariâtre, ni angoissée,
seule survivante, elle le soutient et opte pour l’abnégation.
Instruite en autodidacte elle chante, conte des histoires d’autrefois.
À son quatorzième anniversaire, l’adolescentauvisage couvert
d’acné, muni de son certificatd’études, faitpreuve
d’untempéramentaventureux. Soucieuse de son avenir, elle le rend
autonome, lui préconise l’autocritique, lui donneun pécule etson
trésor, le dictionnaire, dontelle fitl’acquisition. Un assignatde
l’ère révolutionnaire lui sertde signet.Fière, elle allègue qu’il
acquerra des informations anodines ou essentielles abordables,

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de l’époque antique à aujourd’hui. Égayée, elle ajoute à ces dons
un avertissement:
– Jete l’ai répété, les enfants mis au cachot ne sont pas
plus sages. Leur apprendre l’effort pour avoir accès à la
connaissance estpréférable. Sois audacieux, prouve-moi que tu as de
l’agilité de pensée. Éperonné par l’ambition, ne cède pas aux
affres de l’échec et accommode-toi de ces exigences.
Animé d’aucun a priori, sans agitation, il accepte et certifie
son consentement en avant-goûtde lavictoire.
–Bon, ne reste pas à califourchon, assieds-toi là, arrache
une feuille de l’almanach, l’abonnementestrésilié. Découpe
vingt-six parts, sans te servir d’un accessoire. L’axe deta pensée
doitconverger vers ton activité.Ce chien enragé qui aboie, jevais
le chasser près de l’abreuvoir avec sa pâtée.
Armé de patience, àun rythme cadencé, il s’astreintà se
concentrer sur ce problème peu ardu, plie la feuille en deux, puis
en quatre, ainsi de suite jusqu’à ce qu’il obtienne seize sections.
Le pliage suivanten produit trente-deux. Il retire les six
superflues, en fait une boulette qu’il s’apprête à avaler, mais
comme le feu crépite, il la lance dans les flammes et s’attaque à
sectionner les carrés de même aire, sans les abîmer. L’aïeule,
altière, félicite son action par des applaudissements :
– Acquis! Admissible! Avec ce crayon, écris les lettres
de l’alphabetsur chacune desvingt-sixdécoupes.
Conforté par son succès il s’y applique, malgré l’insecte
qui gène son avant-bras, attiré par le compotier d’abricots ;
réservé, il hésite devantle « c » avec ou sans cédille.
– Maintenant n’utilise que ces lettres et compose une
phrase dont les mots apparaissent dans un dictionnaire:
substantifs, pronoms, articles, adjectifs, je ne les épelle pas tous mais
t’avertis, tu es autorisé à ne poser qu’une question. Tu as une
heure pour y aboutir. Tout laisse augurer que tu réussiras.
Il abonde en son sens, acquiesce sans réserve et, plein
d’audace, donne son aval,tandis qu’elle ajuste ses lunettes,
détend ses mains calleuses, saisit ses aiguilles et la pelote de laine

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angora qu’elle a cardée elle-même, tire levoletpour affaiblir
l’écho des aboiements, assomme une araignée sortie du cagibi et
s’installe sur le fauteuil. Ilvoudrait mettre l’accélérateur, mais
adepte de la prudence, il se départit de l’arrogance pour ne pas
cafouiller, s’absorbe dans ses réflexions, additionne lesvoyelles,
passe à l’association des consonnes.B. D.?Cette abréviation
l’alerte. Etl’apostrophe ? Ne pas setromper. Iltrouve plus
adéquatde s’abstenir que d’avoir recours à son joker etse méfie des
aléas duhasard oude l’amusement.
Les lettres restantes pourraientfaire
l’anagrammeragegare, mais il les aligne à l’aveuglette.Heureuse apparition :CH
accouplées àZ, en amalgame avecE, donnentl’adverbeCHEZ.
Pour se surpasser, il accentue le phénomène de l’émulation et
porteun regard circulaire sur latable d’acajou, puis s’écrie :
LYNX! Stimulé, il accélère ardemment:V, F, I : VIFetanticipe,
afficheMORT, motancré dans sa mémoire depuis que sa mère a
agonisé, suite à l’ablation dufoie. Lorsquche’il associe «zlynx
vif mort», il estsur le point d’abandonner, quand il s’avise qu’un
album de bande dessinée américaine feuilleté l’avant-veille,
faisaitallusion à des animaux.
Un signe avant-coureur de la fin du test le met en
effervl’horloge sonne quand l’autorail passe en amont duescence :
fleuve dontl’étiage estauplus bas. Il s’acharne, mais le plus
difficile reste à faire.
S, P, J, G, K, Q, W, avoisinentavec deux voyelles récupérées :
A et U. Enfin, il hurle «SQUAW! » et puis s’assombrit.G, K, J, P,
qu’en faire ? Projet avorté après ces bons augures ?
Avachi sur son siège, abasourdi, malgré l’aberration de la
chose il se demande si le piège ne consiste pas à avouer ses
faiblesses sans s’abrutir dans un abîme de regrets. Au lieu
d’abdiquer, il arrange correctement les mots apprivoisés ; certes, il a
trouvé, parune apposition accidentelle, cetitre deB. D.:
«LYNXMORT-VIF CHEZ SQUAW»
etcela ne lui paraîtpas absurde, mais le goûtestamer, s’il doit y
renoncer. Sans se laisser accabler, les joues écarlates, il s’évertue

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à reprendre confiance, s’empare des consonnes agglutinées et
pense à des mots en abrégé, mais c’est aberrant, ilya
antagonisme av: qu’ils soient agréés par leec le principe autoritaire
dictionnaire.
Il lutte contre un abattement affreux, lance des postillons,
amortit le choc, balbutie «K G», l’atout! L’acception du
symbole du kilogramme abordé en arithmétique et algèbre est sûre,
alors qu’il confond abscisses, racines carrées, polynômes, ares et
hectares ;mais l’avant-dernière lettre J etl’ultime P, adjointes,
semblent une absurdité :J PouP J? Sous tension, acculé au pire,
il craint l’affront, l’anicroche, à cause de l’approximation et de la
tâche non accomplie, mais ça lui est égal. Renforcé par
l’endurance il demande :
– P et J sont absents de ton dictionnaire ?
Elle fait abstention de ses sentiments; son apparence ne
traduit pas l’affirmation. Abattu, il s’alarme, accuse le coup,
reçoit des encouragements subreptices :
– Je t’avais annoncé que les mots devaientfigurer dansun
dictionnaire, pas dansmondictionnaire. P. J. désigne la Police
Judiciaire et ce raccourci se trouve dans d’autres dictionnaires
que le mien. Est-ce l’achèvement? dit-elle avecun clin d’œil de
bon aloi. De nouveauactif, il litavec application :
– C’est uneB. D. qui a pourtitre :
«LYNX MORTVIF CHEZ SQUAW»
les initiales de l’auteur sont«P. J. »
etcelles de l’illustrateur «K. G. ».
Elle applaudit, donne son accord etdansune effusion de
tendressetriomphale lui décerne l’accessit, mais dès qu’elle lui
tend l’ouvrage, c’estl’ahurissementcomplet, car elle se retrouve
sur le sol, annihilée. Il se précipitevers elle, constate qu’elle se
tord de douleur, suppliciée. Frappée d’amnésie, elle ne ditplus
rien. Son étatne s’améliore pas, elle s’asphyxie. Il se saisitavec
autorité du téléphone et appelle au secours le médecin traitant :
– Allô, docteur,vite l’ambulance, elle a eu une syncope !

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Le médecin demande si c’estun accident, si elle a des
étouffements. Il répond qu’à son avis c’estle coma etlui dit
d’accourirvite. En route pour l’hôpital sous respiration artificielle,
elle est à l’agonie. Aubier capte des mots atroces: «anévrisme,
aortanémie, asphe, A.D.N., analgésique, apoplexie», «yxie,
euthanasie, autopsie». Malgré le réconfort des ambulanciers, il
cède à l’affolement, car d’unevoixà peine audible elle dit:
« adieu ».
Elle succombe à son attaque et meurt d’un arrêt cardiaque
à l’arrivée aux urgences. Seul chezlui, assailli par tant de
chagrins accumulés, Aubier brise le collier du chien qui hurle à
la mort. Il ne reparaîtra pas. À la fin de sa prostration, le
contrecoup est radical sur sa croissance. Il refuse de se cloîtrer,
informe le propriétaire qu’il s’absente à jamais, demande au
prieur de la paroisse de redire une absoute pour sa paroissienne,
et puis il traverse la clairière etfuit la trahison de ce lieu maudit
pour s’aventurer sur les routes avec pour seuls bagages les
économies de sa grand-mère et le dictionnaire,Le Plus Petit
Larousse, sonPPL.

Aubier porte un pendentif sur lequel le mot « amour » est taillé
en arrondi. Comme il le fait à la cantonade, sans appréhension
devantson auditoire, il raconte à Alizé l’anecdote du jour de
l’Annonciation en Provence. Éprouvantamertume etangoisse à
cause d’une infection soudaine, il entre dansune abbaye
d’architecture romane, observe letransept, s’avance dans l’allée.
Atterré, pantelant, il sombre dans l’apitoiementsur soi-même et
s’agenouille auprès du Calvaire. Cettetorsion ravive la douleur
de sa plaie non cautérisée qui suppure. L’abcès sous ses aisselles
s’aggrave. La pommade ne peut stopper la suppuration. Dans la
pénombre, il aperçoit les anges, les archanges les apôtres et un
saint avec l’auréole, s’accoutume à l’atmosphère de cette
assistance angélique, réclame le secours du Saint-Esprit et supplie :

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ODETTEDAVID

– Ô mon Dieu, mes anticorps ne me protègent plus, les
antibiotiques, la pénicilline, les antiseptiques n’ont plus d’effet
sur l’anthrax non cicatrisé, atténuezl’atrocité de ma douleur, elle
empire ! Allouez-moi une grâce !
Et comme il prononce «Amen »,en adoration devantle
Christen croixetle calice, du haut de l’abside en aplomb de
l’autel, un craquement répercute desvibrations aiguës. Aux
aguets, il regarde les bougies de paraffine se calciner,
emmanchées dans leur chandelier non recouvertd’un éteignoir,
ausculte les alentours, le contour des cimaises. Il s’agrippe au
prie-Dieu, lève lesyeux, chancelle, réajuste sa chemise de
cachemire, mais au moment oùil considère les détails d’une
mosaïque,un fragmentse détache dumotif d’angle etachève sa
chute à ses pieds.
Attentif, il examine l’objetsacré etsous l’emprise subite de
l’avidité, il s’arroge le droitde le subtiliser. Adjugé. Anxieux, à
l’affût, il s’assure qu’un abbé neva pas l’excommunier. Pas
avare, en guise d’absolution etpar charité, il déposeune aumône
conséquente pour les pauvres etsans atermoiements, il ressort.
Empli d’allégresse par ce manque d’accusation, il s’absoutmais,
hanté par le remords, sans alibi pour ses agissements, il en fait
l’aveu, il prend l’engagement, face aucampanile, d’assister en
août, auxprocessions de l’Assomption. Ilyrespirera le parfum
propagé par les encensoirs des religieux. Auson ducarillon, il
procède à des ablutions, faitabstinence. Guéri de son affliction,
il capitule.
Son ami bijoutier, charitable etpourvud’altruisme,
s’émerveille de cette grâce avantageuse. Ils échangentdes accolades
chaleureuses etpuis comme il ne s’agitni d’un canular, ni d’une
pacotille, il grave en calligraphie les lettres
d’argentdumotsymbolique sur la pierre d’azur. Ensuite, il regagne son «Alizé »,
nom donné à sa maison en souvenir d’une amitié avecun
planteur destropiques etsurnom attribué à satouchantevoisine.

LEMAÎTRE-MOT

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Aubier, c’est avéré, a plus d’une corde à son arc. Adroit,
acrobate, au lieu de rancir devantlatélé, il escalade en équilibriste,
par à-coups, la façade sans arcboutants. Preste, agile comme un
aigle, il s’accapare les débris épars du toit accidenté, élimine les
branches rachitiques et puis sans acclamation du public pour ses
acrobaties, quand tout se rapetisse, il affûte son regard etd’un
bond atterrit sur la pelouse. Poète admirable, anonyme, il
s’amuse à parer son appartement selon ses humeurs. Très affairé,
il appose des autocollants sur les bibelots, sur un meuble
rustique à abattantvendu par un antiquaire, sur des objets d’art
qu’il a fait rapatrier précédemment pour témoigner de ses
voyages authentiques tous azimuts, aux antipodes, sur le
continent antarctique, près des côtes asiatiques, séjours aux îles et
presqu’îles antillaises, chezles peuples africains.
Rien ne reste à l’abandon, on accède à son imaginaire par
le partage en abondance de son savarchéologie, étude desoir :
anthropophages, culture des aborigènes australiens, abolition de
la peine de mort,condamnation commuée le cas échéant, s’il y a
pourvoi en cassation, en l’emprisonnement à perpétuité, a-t-il
rajouté de sa main sur un article de journal. Il s’est enthousiasmé
pour les corridas dans les arènes, les conférences dans les
amphithéâtres aux travées espacées, l’abordage d’un navire qui
convoie un pétrolier et calfate ses joints avariés. Sans abuser de ses
prérogatives, il s’assigne le rôle d’ambassadeur artistique.
Malgré son anachronisme, on s’acclimatevite à l’ambiance
où, par accommodement tacite, l’abstraitetle figuratif sevalent.
Aller de l’avantsans se retourner,telle futsa détermination qu’il
ne contreditjamais. Il parcourutavec allantcinq continents de
l’atlas. À la recherche dusavoir, il s’exerçaitcourammentà
éclaircir son entendementetnotaitses impressions sur des
carnets, en solitaire. Aufil des années, il devint un adulte coriace.
Lorsqu’il se retrouveun soir en compagnie d’Alizé, il lui
explique commentil estdevenupropriétaire de sa maison. Au
terme d’une longue exploration, il se grisaitdansun bar enfumé.
Se méfiantde la contrebande etde l’abaissementmoral, il passait

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ODETTEDAVID

tout de même une nuit à s’abreuver d’alcools prohibés, à jouer
aupoker pour effriter sa résistance. Il rencontraun chapelier
ferventde catch. Aussitôtprésentés,une partie singulière
s’ébauche avec son acolyte. Le pédant, le cuistre croupit dans sa
bave, se pavane, déverse avec acharnementune avalanche
d’abjectes obscénités sur ses concitoyens etparie gros. Il ne supporte
pas de perdre, s’affole, évite l’avanie,tente letout pour le tout, et
d’un ton acerbe, caustique, crie comme un putois :
– Le pactole, si tu es un homme !
Aveuglé par l’absinthe, il saisit avec célérité un papier,y
metson autographe et déclare l’enjeu concret :
– Chiche! Mon pied-à-terre,vide depuis que mon
exfemme adultère, un cordon-bleu, m’a quitté. Pas besoin
d’estampille, ma signature est suffisante.
Et il le jure sur le crucifix qu’il porte au cou. Aubier, l’œil
acéré, revitl’accrochage : Le jeu estvoué aux avatars :
– Ilveut m’en faire accroire, mais je reste dans une
posture convenable afin d’éviter l’algarade consécutive à sa
provocation. Iltente une amorce de déstabilisation, joue en
automate, fait des remarques alambiquées sur les créanciers. Les
chiffes molles aux abois ne choisissent pas leur camp. Ilveut
s’annexer les ivrognes attablés, les excitentavec un accent
vulgaire. L’affluence granditdevantla cupidité de cetadversaire.
Un rictus affleure à la commissure de ses lèvres. Adossé aumur,
il me nargue, se croitencore conquérant, s’encourage par l’usage
abusif ducidre, de cigares, claque ses allumettes etpasse aux
agressionsverbales,telles qupache «ycaderme »,«
grandtafalque »,« charançoncornu »,persuadé qu’ilva s’allier les
agitateurs qui conspirent dans l’assemblée. Il a tort. Électrisé par ses
succions bruyantes, stigmatisé par sa façon de mâcher la chique
qui lui enflamme les papilles, je n’ai pas besoin de strychnine.
Agacé par la confusion générale, je suis amené à abattre
mes cartes :trois as ! Sans m’abaisser etsans affectation, j’assène
le coup fatal à celui que je nomme « le cobra ». Ses chromosomes
se bousculentdans son caryotype. Écœuré de perdre, il pose sa

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main sur son abdomen, s’affaisse et simule des douleurs
stomacales. Pilé sur place, la défaite est sans appel, un carnage, et
comme il ne peut abjurer, sans carence de témoins, il cautionne
sa parole. Il me donne une chiquenaude, un pinçon, il ôte sa
casquette et me tend le billet.
Mevoici en possession de son bien obtenu aux acquêts par
son père. Et ce gardien d’un parc d’acclimatation rempli de
troènes, dit-il, doux comme un agneau, plus antagoniste, toute
cruauté abolie, aurait plutôt tendance à s’aplatir dès que le
chahut se calme. Délivré du passé, il offre une tournée à toute la
clique et je deviens la coqueluche qu’on acclame au milieu du
tintamarre.
En fait, la cessation de son statut de propriétaire lui évitait
d’en confier l’administration à des étrangers qui nevoulaient
qu’accroître leurs gains. Une prophétie avaitété faite par une
femme qui pratiquait la chiromancie. Elle lui avaitpréditqu’un
homme moins âgé que lui et de même communauté, s’en rendrait
acquéreur. Accoudé à la table, il rigole, réclame un centime
symbolique et tout sera réglé. Pas de souillure à l’honneur! Par
acquit de conscience je l’accrédite d’une bien plus forte somme.
Alizé s’interroge :« Pourquoila contrainte de rester près
du clocher après ces tribulations ? » La fin du récit la renseigne :
– Quand je m’empare du billet, le pianiste aux gros
abattis, accordeur de pianos et d’accordéons s’approche, arrête
de chiquer et me propose son accompagnement. Ne sachant pas
si l’œil du charlatan est accusateur, je le lui accorde et règle
l’addition, c’est crucial d’éviter l’accroc. Sur le coteau bordé de
coquelicots et de chicots, ce montagnard chevelu, courtaud,
m’accoste et m’amadoue par des causeries. Exaspéré de me le
coltiner, je lui dis d’accoucher de son couplet.Brève réponse :
–As-tu un point fixe en ce monde ?
– Une larme coule sur la peau tannée duvisage émacié de
celui que je n’ai guère côtoyé, dans la civette. Il a une chevalière
à l’annulaire, peu d’éloquence, souliers éculés, accoutré d’une

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ODETTEDAVID

chemise écrue, revêtud’une cape pour cacher l’embonpointde
sa panse. D’unevoixétoffée, j’affirme :
– Donne-moiton adresse. Pendantquetuseras à la
chasse, je reconstruiraimontoit, je m’yabriterai, j’yplanterai des
acacias. J’yengrangerai mes souvenirs, jet’écrirai…
Aubier assoupi, emberlificoté dans ses ressassements, est
repris pour la énième fois par l’ailleurs, ilvole déjà de ses propres
ailes. Voyantqu’Alizé se chagrine mais setait, il la rassure :
– Si cethomme sans artifice, à l’accoutrementinsolite,
reste en ma mémoire,vous le serezde même. Vous suivrezmes
péripéties dans mes carnets quivous serontdédiés. Vous les
recevrezquand j’auraiutilisétous les mots de monPPL.

Etil atenuparole. Il a relaté son épopée, mais elle ne le
revitjamais. Elle reçutl’annonce de son décès par le courrier d’un
avoué, puis elle entra en contactavecun avocat, pour régler la
succession, car par acte notarié, il lui léguaitson bien.
Endeuillée, elle plonge dans latristesse, etpuis
réceptionneun arrivage posté de Tunis. Ce sontses carnets avec
ce message :
« Le regard des gens fut un parchemin oùje retrouvais le
souvenir de ma grand-mèretantchérie. Levôtre m’a permis de la
ressusciter. Dansvotremaison,une surprise a été préparée, elle
égaieravos journées. Une appendicite mal soignée et une
effroyable mésaventure mettent unterme à mavie ».
Alizé a besoin d’une période d’adaptation pour se rendre à
l’évidence et yla maison d’Aadhérer :ubier, «l’Alizlé »,ui
appartient. Cette appellation ravive savoix; il disait, avecun
sourire espiègle pour lui faire croire qu’il étaitamoureuxd’une
femme :
– Jevais retrouver mon altesse adorée, mon Alizé !
L’austérité à laquelle elle aspire la rend assujettie àune
sorte d’autarcie. Prise par le cafard, elle n’assume pasun
changementradical etassidu, car il lui faudra recourir àun auxiliaire

LEMAÎTRE-MOT

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pour l’arrosage des plantations sur les terres adjacentes qui
auraient besoin de pelletées de terre supplémentaires. Elle retarde
le don de son assentiment à cette absence cruelle, sans travestir la
vérité. Etpuis un dimanche, assourdie par la télévision qui
retransmet l’épreuve d’athlétisme dusautà la perche avec
coupures de publicité, elle assouplitses articulations, délaisse
l’aspirateur etles besognes alimentaires, astique les meubles sans
empressement. Elle ingurgite des cachous, de l’anisette assortie
de gâteaux. Elle passeun astringentsur sa peau, enfile saveste
de calicotetpartenfin s’aérer.
Unetorche à la main, elleva au-devantde son destin. Un
sentier abruptenvahi par les ronces, à l’arrière de chezelle, mène
à la porte secondaire. À hauteur duportail,un aspic à la langue
affilée, abominablevipère dontelle a horreur par atavisme, sortie
des calebasses,trouve asile dans destouffes d’anémones etdes
plants d’asperges. Elle regrette de ne pas avoir le plantoir à sa
portée. Elle emprunteune petitevoie pleine d’aspérités
recouverte d’asphalte, bordée de peupliers oudetrembles etd’un mur
detorchis jusqu’à l’entrée principale. La surprise préparée avec
attendrissementpar Aubier équivautà sa sensible adhésion.
Résolument, sans effraction, elle enfonce le passe-partoutdans le
pêne de la serrure, laisse la porte entrebâillée, car elle ignore où
setrouve le compteur électrique. Elle ouvre les persiennes,
renouvelle l’air ambiantetrevientdans le hall.
Ilappert(ancien français, équivalentdeil résulte)
d’untableauattachant, qu’il mérite de s’yattarder ;un attelagetireun
chargementbien arrimé. L’attestation d’original estplacée en
appendice :nom dupossesseur duchamp, sa mesure en aunes.
Pressentiment, prémonition ? Accrochée
auportemanteaurénové parun artisan,une enveloppe cachetée à son nom etelle lit:
« Pour célébrer etperpétuer l’union de nos cœurs, j’ai
rencontré le notaire assesseur dumaire en période d’élection,
suite auplébiscite, pour quevous puissiezséjourner dans cette
résidence sans porter atteinte à la légalité, connaissant votre
attachementsincère pour ce lieu. Tous les arrangements ontété pris

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ODETTEDAVID

etje me suis évertué à le rendre attrayant, suivezle jeu de piste
des notices condensées qui expliquent la provenance des objets,
les artisanats concernés. Ellesvous transmettront le peu de savoir
obtenu au cours de mes tribulations, parfois en aveugle. Au lieu
de rester amorphe, j’ai préféré actionner mes neurones.
L’électricien a révisé l’accumulateur,vérifié les ampères du chauffage
et a perçu le solde du règlement en espèces (j’avais l’appoint).
Pour allumer, ouvrezle placard. Le serrurier a passé de l’abrasif
sur les serrures, il a reçuses appointements en complémentde
l’acompte déjàversé. Le plombier a contrôlé latuyauterie.
L’arriéré des comptes detous les corps de métier estdonc
acquitté. Pour couronner letout,vous pouvezpendre la
crémaillère sous le regard des commères duquartier.
« Pas d’achatd’ascenseur comme je l’avais envisagé, pas de
place. Vous serezcondamnée à l’assiduité pour monter les deux
étages etl’escalier en colimaçon, histoire devous mettre en
appétit(sic) pourvotre régime saisissantcontre la cellulite,vous qui
vous pesezsouventetsurveillezle bon fonctionnementdevos
artères coronaires. Un copain etmoi avons assaini les combles,
réparé l’aspiration duconduitde cheminée, relancé le régulateur
duchauffe-eauetfait une pause pour boire le substitutducafé,
l’ersatz, je n’avais que ce succédané. L’affaissementde la
corniche a été redressé par le couvreur etla municipalité a donné
son agrémentpour le déplacementdupanneaupublicitaire ;la
pose sera à sa charge. Je me suis adonné à cestâches d’un cœur
affermi par la certitude de les avoir conformées àvos affinités. Je
ne regarde plus mon agenda, mais il ne sertà rien de pratiquer la
politique de l’autruche, d’autantqu’a fortiori la cession d’une
parcelle deterre à la collectivité me laisseun arrière-goût. Cet
apportcontientcependantun côté positif, il corrigera l’asymétrie
de l’esplanade, lorsque la Ville fera curer et assécher l’étang. Le
dossier contresigné est chezl’appariteur. Vous serezconvoquée
pour qu’il soit clos.
« Ce soir, nous serons assemblés autour d’agapes. Je sortirai
de mon cocon, cacherai mon anxiété et m’attendrai aux délices

LEMAÎTRE-MOT

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que j’affectionne. Une appétissante soupe aux poireaux, chauffée à
point, petits pois avec des aromates, gratin d’aubergines, cassoulet
ou pot-au-feu cuit dans l’autoclave réparé? Une salade
assaisonnée à l’huile d’olive du pays, oui (pas arachide, pas du
saindoux !)et de l’ail, de l’estragon, des condiments sans âpreté, et
pour finir avocats, ananas, gâteaux à l’anis ou pouding servi sur un
plateau argenté et un couteau aiguisé par le coutelier.
« Etmoi, le souverain absoludulangage (faire le
rapprochementavec autocrate), aguiché parvos œillades, assoiffé, je
dégusteraiun bonvin douxnon éventé etnous cèderons àune
saine animosité, en jouantà la belote. Jevous aiguillonnerai d’un
ton agressif. Pas detemps additionnel aumomentde poser les
cartes. Je sais quevous n’éprouverezpas de scrupule pour la
partie adverse appauvrie detoutes ses mises quand on aura atteintla
der des der, à marquer dans les annales. L’agresseur m’offrira ma
boisson alcoolisée préférée à saveur aromatique, sans besoin de
s’affilier à la ligue des alcooliques.
« L’heuretardive nous ôtant toute idée ludique,
l’animationviendra devotre rire éclatant, ergotantsur mes dents
aurifiées etnon plombées : “Onvous les extirpera,une nuità la
belle étoile, aulieudevous faire l’aubade !”. L’affaiblissementde
mavoixquand je prononcerai “aurevoir”vous instruira.
Pressentez-vous ce départsans céder à l’affichage devos émotions ?
L’adoucissementde ma peineviendra devotre manque
d’acrimonie à mon égard si je m’octroie l’acquittementpour mon
égoïsme. Jevous adule et vous adjure de me rejoindre par la
pensée, que je sois près de l’océan arctique, à l’embouchure d’un
fleuve entrain de pêcher l’éperlan, sur le bord d’une rivière
dépossédée de ses alluvions ouremplie d’esturgeons.
« Cette maison quevous aimez,la vôtre, je l’atteste,vous
procurera l’aisance d’espritpourvous atteler à l’ouvrage. Ne
m’admonestezpas devos reproches etcroyezen cette assertion :
je ne puis rester au même endroit, sans sombrer dans la langueur.
Admirateur de la culture, afficheur improvisé, je laisse un arsenal
d’anthropologie à décrypter. Affinezlestermes d’origine de cet

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ODETTEDAVID

assemblage de feuilles annotées. Assimilezles significations, elles
vous aiguilleront. Vivez vos amourettes sans recours à mon
approbation. Acheminez-vousvers le bonheur et méfiez-vous des
artificieux.
« Loindes agglomérations, je poursuivrai mes navigations
aériennes. De l’aérogare lors de mes atterrissages, jevous dirai
sur l’aéronautique en général, lavie des aéronautes et les grèves
des aiguilleurs du ciel en particulier, la construction des
aérodromes ou la manière d’affréter un avion de louage par le plus
zélé des artificiers ou par un armateur. J’yrajouterai des
précisions sur comment affermer une terre agricole pour la
polyculture, agglomérer le sable et le ciment ou si besoin est, tenir
une aciérie en pleine expansion. Vous, l’affamée de
connaissances qui les emmagasinezplusvite que fond la neige,vous
réceptionnerezcette lettre non envoyée etsans postier pour signer le
recommandé, sans timbre d’affranchissement ni surcharge, et
comme seule suscription celle devotre patronyme,tantpis pour
votre collection de philatélie. Prenezpossession sans
arrièrepensée devotredemeure, carvous ne ressemblezpas à ces
aigrefins, ces escrocs qui ne pensent qu’à augmenter leurs profits.
Votre fraîcheur d’adolescence suscite l’admiration.Aubier
l’aventurier».
Recroquevillée, Alizé relitsa lettre, sontrésor. Ce refuge
savammentagencé, loin des attroupements, la ravit. Sans résister,
elle se redresse eten faitl’adoption. L’acoustique des murs
favorise l’écoute de la musique. L’attraction des étiquettes adhésives
parsemées ici etlà estintense, mais elle ne les découvrira qu’au
hasard de ses envies. Aubier, dansun portd’attache, près d’un
affluentqui a rejointle confluentd’un fleuve poissonneux, aura eu
lavision dumomentoùelle enfourcheraitsa marotte. Hors
d’antenne des programmes de l’audiovisuel en mal d’augmentation
d’audience, l’auguste bureaudusalon lui servira d’écran entre le
réel etl’imaginaire.
En priorité, elle examine l’atelier qu’il a agrandi :une sorte
de magasin bien achalandé,un établiverni etlatable recouverte

LEMAÎTRE-MOT

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d’albâtre. Sur chaque fiole, Aubier a laissé ces recommandations :
Acétone, produit acétique qui sert de diluant, à ne pas confondre
avec l’acétate d’aluminium voir électrolyse. Sur un placage élimé
HC = CH= acétylène — voir carbure -NHg= ammoniac. Des
peintures à l’acrylique sur le mur cimenté, sans apprêt, trouveraient
vite acheteur, avec les courbes suggestives de femmes à l’aise,
affriolantes. Une statue d’airain avecune cariatide édifiée pour
faire l’apologie de l’agriculture, la photo d’un paysan qui pioche
en relevantson outil comme une carabine,voisinentavec une
pancarte près des agrès et du portique. Elle stipule: « Cloisonssans
amiante ».
Essoufflée, elle s’accroupit comme une tortue, explore les
étagères basses en contreplaqué: rames d’aviron,tiges d’acier,
un aimant, un alambic, un seau plein d’agates, de la gomme
arabique, un bidon d’acide chlorhydrique et une lampe torchère.
Queva-t-il advenir detout ce qui est recensé ? L’odeur âcre
l’incite à ressortir, ayantrepéré le conduit d’adduction d’eau et le
robinet. Elle n’arrosera ses pivoines qu’avec l’arrosoir, sans
besoin dutuyauextérieur coudé. Près de la porte, encoreune
feuilletenue parune agrafe en forme d’ailette :
« Un salon de jardin obtenupar adjudicationvous sera
livré, ilvous protègera des épines de cactus épanouies trop à
l’envi. J’aiversé des arrhes etl’administrateur de mes biens aviré
le reste à payer survotre compte. En qualité d’héritière
présomptive,vous recevrezdestitres confiés à un agent de change. Je lui
ai donné procuration. Plutôt que de réaliser des agiotages
excessifs, il se consacre à autrui et lutte contre les antisémites.
Composezce numéro… ».
Tenus par une punaise sur le papier encollé,
l’agrandissement d’une photo et cette notice agrafée :
«Alimentation: ce champignon, l’agaric, est comestible
comme les truffes, préférables à celles de l’agroalimentaire d’usine.
Sans me prétendre spécialiste de l’agronomie, je peux juger de la
finesse des aliments par comparaison. Vos confitures acidulées,
confectionnées avecvos agrumes et des pépins sont les meilleures,

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ODETTEDAVID

surtout celle de coing. J’emportevotre recette de la liqueur
citronnée dont l’acidité est très goûteuse ».
Elle savoure ces prévenances, agrémentées de notes
pertinentes. Elles attisentsa reconnaissance ardente. Il aurait dû
faire des études supérieures et obtenir son admission au
concours de l’agrégation. Elle en a la conviction. Un agrégé, sans le
savoir ! En extase, avec une rare acuité, elle perçoit sa présence.
Il n’a plus recours à un aéronef guidé par lesvents de laterre
pour être aéroporté. Son existence connaît l’apothéose en pur
esprit éolien dans l’éternel. Ce qu’il ne disait pas dans sa lettre,
vuson aversion pour lesvantardises, c’estque la clé dugarage
étaitdans le salon avec cette fiche :
« Attention,votrevoiture estbonne pour la casse, plus
cotée à l’argus à cause de la calandre etdes essieux usés, elle
consommetrop d’essence, donc pas de réglages inutiles etpas
d’argutie pour réfuter cette offre : prenez votre permis etfilezà
l’agence commerciale duconcessionnaire. Il emmèneravotre
automobile chezle casseur. En échangevous recevrez un modèle
récentdont voici l’aperçu: fermetures automatiques, autoradio,
antigel dans le coffre, avancementdes sièges adapté à chaque
automobiliste, amortisseurs de première classe… Sans autorisation
préalable, comme àvotre habitude,vous pourrezprendre en
auto-stopunvadrouilleur européen, français, allemand, ou
portugais, polonais, anglais, algérien, d’un pays développé ou
sous-développé. Etpourquoi pas un andalou, un colonial ou
l’archevêque d’une Congrégation, certain que tous les chemins de
traverse mènentà Rome, même les plus escarpés. La carrosserie
est composée d’un alliage d’avant-garde, les portes sontsoudées
à l’autogène. Je l’ai essayée, avant-hier en respectantle code de la
route et le code pénal comme un moniteur d’auto-école. La
dernière avarie àvotrequatre chevauxpoussive et très éraflée m’a
donné l’idée d’allégervos soucis par l’avènementdu confort.
L’assureur établira un avenantàvotre contratd’assurance pour
la garantie tous risques. Plus besoin de réclamer une allocation

LEMAÎTRE-MOT

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logementpourvotre studio, terrasse et sous-sol,vous auriezun
refus.
« Emménagez vite dans “l’Alizé” etce seravotre surnom.
Quand je ferai mes premières traversées en aérostatou en
hélicoptère (j’ai obtenu mon brevetd’aviateur et je connais la
carburation d’un moteur à explosion), jevous imaginerai en
promenade sur les routes de Provence. Soyezrassurée, l’aviation me
rend prudent, je neveux pas me trouver encastré dansun aviso.
Savez-vous, femme savante, que ceterme désigneun bâtimentde
guerre ? Cela me rappelle l’avorton d’origine autrichienne qui
dirigeaitsa société en autogestion avec orgueil. Il pilotaitcomme
un dingue. Un jour, pour n’avoir pas annulé sonvol, suite aux
prévisions météorologiques, il capota etfinitsur le sable, là oùse
trouvait un ayatollah en prière. Quand celui-ci levitdescendre
sous la forme de particules pas plus consistantes que l’azote, il
dutpenser à cetaxiome :“Poussière,tun’es que poussière”.
Pour revenir à lavoiture neuve de moyenne cylindrée, sachez
que j’ai donnéune avance de quatre-vingt-quinze pour centdu
prix. Il nevous reste, entantque payeur, etn’en soyezpas
affectée, à neverser quevotre écot, soitles cinq pour centde
différence. Encore ceci: je me souviens de l’adjudant-chef, alias
“Alexandrin”, surnom en rapportavec son goûtpour la poésie
qu’il psalmodiait toutbas. Il me commandaitlorsque j’étais
aspirant. Il ressemblaità l’adjointqui habite non loin de chez
vous, adipeux, sans pitié avec ses critiques aigres proférées mal
àpropos. On auraitdit un alevinvisqueuxqui empeste etfraie
entre les algues. Il sombra dans l’aliénation de la drogue, ne
s’alimentaitplus et, excusez-moi dudétail, il
souffraitd’adhérences cancéreuses à l’anus. Il refusa le soutien d’un adhérentà la
Croix-Rouge etpréféra l’anéantissement, cetégoïste. Il attenta à
savie ets’éteignitdansun établissementd’aliénés.
« Sije propulse cette alchimie des éléments de la pensée
sur l’avant-scène de ma déclamation, c’estexprès, pour que le
soir, exténuée dans le coin devotre alcôve, oule matin entrain
de préparervotre cacao,vous puissiezadmettre que le sort vous