Le Mensonge de Dieu
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Le Mensonge de Dieu

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Description

Nous sommes la génération perdue, celle qui a reçu de ses aînés l'insolence d'une liberté échouée, qui a espéré en toutes les croyances d'un monde meilleur, qui, après Dieu, a cru en l'humanité et à la solidarité et qui s'est heurtée aux plaies de l'individualisme et de la spéculation.

Nous sommes la génération dupée qui ne croit plus en rien, même pas à l'amour, nous n'allons nulle part et ne sommes pas tous frères.

Ce premier roman de Catherine Ladevie est l'expression de toute une génération, à la fois écorchée comme un champ fané de juillet, apte à se nourrir de ses racines tout en se berçant de toutes les musiques du monde.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1996
Nombre de lectures 15
EAN13 9782876234802
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0063€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

JEPP
J’ai entendu crisser les pneus et les freins s’écraser. Quelques éclaboussures de pluie ont giflé mon visage. Le caniveau coulait comme un ruisseau, la lune pendait son quart dans les étoiles. Une portière a claqué, des pas ont hésité, puis stoppé leur marche. J’ai tourné la tête qui baignait sur l’asphalte. Je l’ai vu se balancer, était-ce elle ? ou le monde ? Je ne sais plus. — Ça va pas ? a-t-elle demandé. Sa voix comme un vœu d’étoile filante m’a fait voir rose. J’ai voulu répondre : « Tout est OK », mais je n’ai
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pu que balbutier quelques syllabes incompréhensibles. Elle s’est penchée tout près, j’ai senti son souffle hou-ler mes cheveux. J’ai cligné les yeux pour montrer que j’étais bien vivant. J’avais à l’intérieur comme un raz de marée, une sorte de route sinueuse par temps de brouillard et verglacée. Sa main m’a secoué l’épaule, puis, s’est dirigée vers mon cou pour sentir mon pouls. — Ne bougez pas, j’appelle les secours. Je ne sais comment j’ai trouvé la force de la retenir, j’ai serré fort son poignet, elle s’est accroupie et a dit : — Alors ? Je vous plante là, moi ! — S’il vous plaît, j’ai supplié. — Je vous ramène chez vous ? — Je n’ai pas de chez moi, ai-je menti. Elle a patienté un peu. J’ai fait l’effort de me redres-ser. J’avais les jambes en bâton de colle et la tête comme un volcan en fusion. J’ai marché difficilement, appuyé contre son épaule. J’ai cru le chemin intermi-nable pour parcourir les quelques mètres jusqu’à la voiture, ma poitrine surchauffait. Elle a démarré, les secousses m’ont chatouillé les nerfs et la douleur m’a empêché de la regarder comme je le souhaitais. Par contre, j’ai senti ses yeux m’obser-ver sans aucune gêne. J’étais presque heureux, au bord d’un monde nouveau.
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J’ai ouvert les paupières comme on forcerait une vieille grille rouillée — Adoptez-moi, lui ai-je demandé... Puis j’ai refermé les yeux. Elle a ri, j’ai aimé son rire, à la fois doux et sûr de lui. — Vous n’êtes pas un chien ! — Non, moins que ça, ai-je murmuré... — Ne croyez surtout pas que je vais prendre pitié de vous. — M’aimez-vous déjà ? — Ne soyez pas prétentieux. C’est à ce moment que j’ai replongé dans je ne sais quelles ténèbres. Quand je me suis réveillé, au pied le lit prenait les derniers éclats du soleil, mes paupières brû-laient comme des bulles de vin chaud. Elle a ouvert la porte, enjambé des bouquins épar-pillés sur le parquet, j’ai souri : — Bonjour ! Elle n’a pas répondu puis a ouvert la fenêtre. — Vous avez récupéré ? M’étirant : « Oui je crois que ça va bien ». — Tant mieux... Vos vêtements sont dans la salle de bain, le doigt pointé vers l’entrée, vous pouvez prendre une douche avant de partir. Elle a tourné le dos, sa main tenait la poignée de la porte.
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— C’est vous qui m’avez déshabillé ? — N’ayez pas peur, vous êtes tout ce qu’il y a de commun... Je m’essuyais quand j’ai aperçu les deux verres à dents et les brosses. J’ai failli pleurer comme un enfant qui vient d’apprendre que le père Noël n’existe pas. J’ai enfilé mes fringues et suis allé la retrouver dans la cui-sine. Elle buvait une tasse de café, assise face à un type genre vendeur d’assurance-vie qui a juste levé les yeux en me saluant. — Un café ? — S’il est fait. Il m’a tendu une chaise. — T’as fêté quoi hier ? — Je ne bois pas pour faire la fête, j’ai bu, c’est tout. Puis je l’ai regardée, elle tenait sa tasse en suspens, elle l’a approchée de ses lèvres ; alors je lui ai pris la main : — Je m’appelle Jepp... C’est quoi votre prénom — Lou. J’ai tiré de ma poche une carte écornée duBlues Bar et lui ai glissée entre son sein gauche et son body. — Je vous y attendrai tous les soirs. — Je n’aime pas votre assurance. J’ai rougi car cela ne me ressemblait pas. Le cow-boy
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des placements malhonnêtes a ricané, ça m’a donné le feu et l’envie de me battre avec lui pour camoufler mon ridi-cule. J’ai réprimé cet élan et l’ai remplacé par un souri-re ironique. Elle nous a regardés impassible ; derrière la fenêtre, il faisait nuit.
LOU
Brice nouait sa cravate. Il était de très mauvaise humeur. Quand il faisait la gueule, il paraissait, avec son rictus en biais, plus drôle qu’à l’ordinaire. C’est bizarre comme on s’habitue à vivre des années avec des gens sans se poser de questions, ou les évitons-nous par peur de connaître ce qui pourraît être pire qu'une monotonie : un néant. En fait, la crainte nous limite, alors que les limites sont à craindre. L’amour doit être entier pour qu’il se consume. On n’avait rien de commun, sauf ce besoin de quel-qu’un en quasi permanence, un genre de remède à la solitude, celui qui apaise mais ne guérit pas. Nous avions trouvé la solution, chacun son apparte-ment sur le même palier, des petites visites de temps à autre, tout ce qu’il y a de plus amical, car, bien entendu, même le chien avait rougi à nos derniers ébats... Pour
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les parents, nous simulions le couple parfait, car mieux vaut un mauvais ménage qu’un bon divorce, il fallait l’ordre, et ça puait l’absence d'émotions et le vide absolu. — Dépêche-toi, nous allons être en retard pour dîner, tes parents seront déjà là. Nous sommes arrivés, la table était mise, on nous attendait. Ça sentait déjà l’ennui, puis Wagner. On dit souvent : « Avant d’épouser ta bergère, regar-de sa mère ». Je crois qu'on pourrait dire aussi : « Avant d’épouser un homme d’affaires, écoute Wag-ner ». Je l’ai supporté des années, chaque soir, ren-trant du travail, assis sur le fauteuil, son fauteuil, plongé dans Wagner jusqu’à la décontraction alors que je poussais en tension. — Asseyez-vous, a proposé Bellemaman. Mais il faut dire Anne, et Gérard pour Beaupapa. Brice en fait autant avec mes parents. Marina, pour ma mère, en accentuant bien sur leiet en roulant ler,et Pierre pour mon père, en accentuant rien du tout car d’une part, c’est un homme, et d’autre part, on n’exo-tisme pas un nom comme Pierre... Reste Pierrot, mais on ne se prolétarise pas chez les banquiers. J’ai appris à me servir de chaque couvert correspon-dant aux différents plats. Cet étalage de vaisselles ne
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permet aucune confidence avec son voisin. Les mots ne se frottent pas du bout des lèvres. Il faut parler fort, mais pas trop, ne pas tomber dans le verbe poissonnier. Mon père a joué l’inspiré comme si la musique clas-sique lui donnait des ailes, lui qui n’a goût que pour le musette. Quant à ma mère, elle a écouté poliment les dernières fluctuations boursières dans les détails, dignes d’une autopsie... Puis, j’ai eu cet instant distrait où j’ai confondu la fourchette à poisson avec celle du bœuf. Anne a eu ce cri d’horreur : — Vous avez été élevée chez les scouts ou quoi, ma pauvre fille ? — Pourquoi vous êtes parente avec ma gourde ? Elle a pris un air pincé, celui qui fait les lèvres en cul de poule, et finalement ça ne lui allait pas si mal. J’ai donc arrêté là tous mes efforts et dévoilé mon naturel, particulièrement désagréable en cet endroit. Au retour dans la voiture, je n’ai pas dit un mot. Brice toussotait pour l’ambiance. Il m’a proposé une cigarette puis a allumé l’autoradio. J’ai goûté à la sérénité que me procurait la fumée. — Qu’as-tu ? a demandé Brice. — Rien ! — Arrête, je vois bien que tu fais la gueule... Alors
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que c’est moi qui devrait la faire, dit-il en agitant telle-ment les mains qu’il en a déréglé le rétroviseur central. — Comment ça ? Tu crois que je m’amuse dans ces soirées ? Ça joue les snobs et ça mange la soupe comme des aspirateurs industriels ! — Tu devrais pourtant apprécier, ça fait peuple... — Ouais ! Eh bien je n’aime pas le peuple à l’heure où il mange sa soupe ! — Restons-en là, bougonna-t-il. Lorsque je me suis couchée, Louise était déjà au lit et dormait profondément. J’ai remonté les draps pour qu’elle ne prenne pas froid. Je me suis endormie en pensant un peu à Jepp.
JEPP
Huit jours se sont écoulés, longs, très longs, à traîner la savate, à pianoter pour elle aux heures tardives, à me laisser embrasser par Caroline que je n’aimais pas (elle, pas davantage), à siroter des bières pour ne pas oublier, à fumer cigarette sur cigarette pour rester éveillé... J’ai même envié la banalité des jours où rien ne se passe, sauf la petite vie ; celle où la paix nous ennuie, parce que trop présente ; celle que nous regret-
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