Le Papillon Vert

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308 pages
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Charles-Marie de La Condamine (1701-1774), chevalier de Saint-Lazare, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie française, est un peu l’inspirateur de Jules Vernes, de Tintin, et d’Indiana Jones… Grand voyageur en Méditerranée, au Pérou, en Amazonie, et Guyane, il découvre le caoutchouc, le curare et le meilleur quinquina.
C’est un roman fortement teinté de vert par le romantisme naissant, une biographie-fiction où La Condamine raconte sa vie avec un œil nouveau, dans une suite de courtes paraboles philosophiques. Ce savant est habité par une double personnalité qui oppose sa raison, animée par l’esprit des Lumières, à son extrême affectivité, issue de son « enfant intérieur ». En filigrane, le papillon évoque le domaine de la psyché, les traumatismes de l’enfance, la peur d’être soi-même, et l’acceptation d’une part féminine dans l’Homme.
Bien que dubitatif face à une prophétie turque, La Condamine oriente sa vie dans une quête mystique secrète. Fasciné par l’Amazone, il se résume tout entier dans une vision poétique favorisée par l’usage des drogues indiennes. Son cheminement intérieur se heurte à la perte de tous ses sens, mais il n’oublie ni l’humour, ni la dérision, les meilleurs remèdes contre le spleen.
La Condamine croit qu’à la mort, son âme s’échappera de son corps, sous la forme d’un papillon… Un papillon vert.

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Date de parution 30 septembre 2014
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Langue Français

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LE PAPILLON VERT
Philippe Meyrignac
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionLittérature. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-178-4
À mon grand-père, Julien Le Gal, artisan horloger ; À mon père, Jean Meyrignac, ingénieur des travaux publics, chef d’entreprise ; À mon beau-père, Frank Clanet, professeur d’université, enseignant et chercheur ; À ces muses inspiratrices que, pour ne point éveiller de jalousies, je ne nommerai pas.
Note de l’auteur
Le signe « (LC) », figure à la fin de chaque extrait des écrits de Charles-Marie de La Condamine. Pour faciliter la lecture, ces extraits sont en style normal entre des guillemets. Le signe « (PM) », figure à la fin de chaque texte de l’auteur (Philippe Meyrignac), simulant, pour les besoins de l’intrigue, un écrit de Charles-Marie de La Condamine. J’ai conservé l’orthographe ancienne des textes cités, ainsi que l’accentuation et la ponctuation, en apportant trois types de modernisation dans le but de faciliter la lecture : – f-, -f- et fç- changés en s : caufe > cause, fçachant > sachant ; – -if- ou -ef- changés en -î- et -ê- : guefpe > guêpe ; – verbes en -oit, -oît, -ois changés en -ait, -aît, -ais : connoît > connaît. Très souvent, les mesures de longueur sont exprimées directement en mètres afin de faciliter la lecture. Rappelons que la toise vaut environ 1,95 mètre.
Préface
Jacques Delille, successeur de La Condamine à l’Académie française,disait :« M. de La Condamine avait commencé d’écrire sa vie. On doit regretter qu’il n’ait pas I achevé ; ses récits auraient eu, avec la bonne foi de l’histoire, l’intérêt du roman. » Voici donc écrit un roman. Mais de prime abord, qui est Charles-Marie de La Condamine ? Est-il un philosophe des Lumières ? Un amateur dévoué aux sciences ? Un savant, un voyageur, un original érudit visant à l’universalité ? Est-il un distrait, un indiscret, ou bien un importun ? N’est-il pas un éternel mystère pour ses pairs ? Ou bien est-il un visionnaire, un spéculateur, un précurseur ? Il n’est certes pas un être tout à fait ordinaire : car il est tout cela à la fois. Néanmoins, qui se souvient de lui ? Qui se souvient du savant, de l’académicien, et de l’homme ? Sa mémoire est oubliée et son nom aujourd’hui méconnu. « Quelque exacte que soit une relation, elle n’indique que des points ; l’imagination supplée les intervalles, et il y a mille façons de suppléer, quoiqu’on ait beaucoup de points II donnés, et supposés exactement déterminés. » (LC) Dans cet extrait de lettre, La Condamine nous donnait la voie à suivre pour combler les vides d’une existence connue uniquement par les récits que l’académicien fit de ses voyages. La forme romanesque m’a permis d’interpoler, c’est-à-dire d’inventer entre les points la personnalité, les pensées intimes de l’homme et les faits cachés ou négligés, involontairement ou volontairement. J’ai pris la plume de M. de La Condamine et je l’ai taillée au mieux de mes capacités afin d’écrire à sa place, au crépuscule de sa vie, son parcours intérieur hypothétique, et pour décrire l’ultime pirouette de ce vieillard sourd et paralytique qui s’envola, le devoir accompli, au firmament du siècle des Lumières. Opération chirurgicale suicidaire, ou suicide opéré dans l’honneur pour la gloire de la Science ? Sa mort conserve une part de mystère à la hauteur de son existence fabuleuse. La Condamine vécut comme un esprit éclairé par les sciences : observant, analysant, III classant et mesurant le monde partout où il allait comme un «ambulant philosophe» . Célébré par toute la communauté scientifique parisienne et par celle des salons littéraires de son temps, il avait la réputation de vouloir tout connaître et comprendre au risque de
questionner, parfois outrageusement, ses amis et confrères. À la fin de sa vie, une paralysie des membres le contraindra à rester chez lui et il consacrera tout son loisir à réfléchir sur lui-même. Le récit s’ouvre dans la dernière année de son existence. Je le présente en train d’achever un ultime manuscrit, jamais publié et retrouvé mystérieusement, dans lequel il révélerait sa double personnalité. Imaginons qu’il aurait été constamment accompagné dans sa vie par un autrelui-même, une part d’enfance restée cachée en lui. Il aurait combattu et refusé cet aspect de sa personne qui se complaisait dans les émotions et les transports de l’affectivité, mais l’enfant qui était en lui voulait sortir de sa chrysalide, pour s’exprimer pleinement. Cet enfant-papillon, renaissant peu à peu, encourageait le savant à mettre de l’ordre dans le chaos de son être intérieur, en le poussant à raconter ses fameux voyages sous l’éclairage nouveau d’une extrême affectivité enfin libérée de la raison. La réconciliation des deux moitiés de son âme, comme les deux paires d’ailes d’un papillon, lui prendra du temps. Car il aura longtemps refusé de montrer au grand jour ses penchants affectifs, son tempérament émotif, forcément coupable, parce que de nature féminine, dissimulant une âme sensible et mélancolique. Il préférait se cacher derrière un visage sérieux et austère, reflet de sa puissance masculine, avec en forme de masque l’indiscrétion et la force du langage qui le rendra célèbre dans les salons parisiens. Imaginons cet esprit resté si rationnel pendant plus de soixante ans, finalement conquis par les idées neuves du monde intellectuel : la nature, la sensibilité, la poésie des paysages, les sentiments, la mélancolie exacerbée, et ces humeurs noires que les Anglais appellentle spleen. Il nous racontera ses voyages et ses découvertes avec un œil neuf émerveillé et rempli d’une vision poétique inspirée par le romantisme naissant. Ce faisant, notre héros voyageur cherchera à concilier les deux facettes de sa personnalité en reconsidérant ses incroyables aventures sous l’éclairage des textes philosophiques de son siècle et en se montrant tel J.-J. Rousseau dans sesConfessions, «dans toute la vérité de la nature». Au seuil de la mort, La Condamine nous livre sa Vérité, un voyage intérieur et une quête mystique qu’il confie à un ouvrage caché et inédit :Le Papillon Vert.
« Ô pauvre papillon, enchaîné de tant de chaînes qu’on ne te permet pas de voler là où tu voudrais ! Ayez-en pitié, mon Dieu ! Faites en sorte qu’il puisse accomplir en quelque chose ses désirs pour votre honneur et gloire. » IV Thérèse d’Ávila
1 – Prologue
« Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ». V Boileau, Nicolas Fin de séance à l’Académie. Paris, 1772 Nous voici à l’entrée du Palais du Louvre qui, à cette époque, abritait sous son toit l’Académie des sciences et l’Académie française. M. Houreau, secrétaire de Charles-Marie de La Condamine, attend son maître… Une porte s’ouvre, un homme s’avance, fier et déterminé,
qui tient à la fois du savant et du marin : c’est le grand voyageur La Condamine, chimiste, astronome et écrivain. Il répond vigoureusement, d’une voix forte et égrillarde, à un confrère qui l’avait interpellé auparavant : — Cela vient du grec « mouséion » je vous dis !… Il nous faut un « mousée » pour célébrer les arts du génie français ! En latin, cela se dit « museum ». C’est le même mot qui désigne la mosaïque de marbre dont étaient pavés ces lieux publics, semblables aux jardins académiques, où s’assemblaient les savants de l’Antiquité. Ils y devisaient pour trouver quelque idée de génie auprès des muses inspiratrices… muse, muséum… Un « mousée », vous dis-je ! J’en ai déjà défini l’organisation et tracé les premiers plans. Passez donc me voir et je vous les montrerai. Mais il n’entend pas ce qu’on lui répond. Il se tourne vers le fameux gazetier de ses amis, Jacques Renéaume de La Tache, venu l’interroger pour le Journal de Bouillon, c’est-à-dire la 1 Gazette des Gazettes. Il porte un énorme cornet acoustique à son oreille et se penche vers son interlocuteur pour mieux l’entendre : — Des nouvelles de ma santé ? Bien sûr… Je vais bien ! Les cures d’électricité auxquelles je me suis soumis à Berlin m’ont merveilleusement soulagé… Feu M. du Fay, un de mes 1 A commencé à paraître en 1764, et fut rédigée par un officier en retraite, Jacques Renéaume de La Tache, un homme au talent d’analyse (Ozeray, éd. 1827, p. 247). Traitant surtout de politique internationale et évoquant la vie littéraire, la Gazette des gazettes eut un grand succès.
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excellents amis, avait initié fort à propos cette nouvelle médecine électrique… et à présent, je vais très, très bien… C’est faux ! Il le sait parfaitement, ces cures électriques ont été un échec. Mais il ne se préoccupe guère de ses vieilles douleurs pour le moment. Il s’avance devant le groupe, d’une démarche abrupte et décidée, en s’appuyant toutefois sur le bras d’un proche. Il apparaît, l’œil vif et malicieux ; c’est un homme de haute stature avec de longs bras, un vieillard ventru posé sur de grosses jambes arquées et d’énormes pieds. Et pourtant, quel charisme, quelle nature, et quel cabotin ! Son vêtement est un peu négligé, néanmoins, quelle allure ! Son visage aigu est extraordinaire, buriné et animé de tics espiègles. Il a le front réfléchi du savant, le nez pointu et avancé de l’homme d’affaires résolu, les joues grêlées, ravinées et brûlées de soleil du voyageur, et le port de tête altier des vieux marquis du Grand Siècle. Ses yeux regardent l’un ici, l’autre là. Il a mille idées dans la tête et vient d’exposer sa dernière trouvaille à ses confrères ébahis, mais prêts à le tourner en dérision. Peu lui importe ! Sa bonne humeur bruyante le précède. Il expose ses projets avec passion d’une voix chaude et communicative. Il propose d’établir à Paris un Conservatoire des arts à l’image des muséums cicéroniens de Rome. Il s’agira de rassembler dans un Temple des Muses les collections des tableaux et sculptures de toutes les époques pour les offrir aux regards des visiteurs dans des galeries et jardins. Ce sera un Muséum Royal des arts. Un seul lieu est digne de l’abriter, c’est 2 le Palais des rois. L’idée d’un Musée du Louvre vient de naître dans ce cerveau bouillonnant. Sa force de conviction est telle que bientôt tout le monde se rassemble autour de sa proposition séduisante. * * *
Un mausolée à l’église Saint-Roch. Paris, 1772 Un peu plus tard, toujours accompagné de son secrétaire, le savant se dirige à pied vers l’église Saint-Roch toute proche. En 1766, il y a supervisé les travaux de construction du mausolée de son ami, feu Pierre Louis Moreau de Maupertuis, décédé en Suisse en 1759. Il s’est tant battu pour offrir à son confrère disparu ce monument digne d’un roi, en témoignage de sa gloire obtenue en Laponie. Pendant que Maupertuis mesurait le méridien en Laponie, près du pôle arctique, lui, La Condamine, menait la même expédition au Pérou, sous
2 L’idée d’exposer et conserver les œuvres d’art au Louvre, afin d’en faire un Musée national, fut reprise sous la Révolution française à partir de 1790.
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l’équateur. C’est à droite dans l’église. Le mausolée fut érigé dans une chapelle proche de l’entrée, sur la tombe du père de Maupertuis. Écoutez la description qu’en donnait un journal contemporain : « Le tombeau supporte un cippe, c’est-à-dire une colonne tronquée sur laquelle on a gravé l’inscription. Le génie des sciences est appuyé sur ce cippe dans une attitude qui exprime l’abattement et la douleur. Il couvre son visage d’une main, et de l’autre il tient une couronne d’étoiles parmi lesquelles on remarque une comète. De l’autre côté est un enfant entouré d’instruments de mathématiques, qui appuie une main sur le globe de la Terre et l’aplatit à VI l’endroit du pôle arctique. » La Condamine vient souvent se recueillir ici pour « bavarder » un moment avec son ami disparu et admirer l’œuvre, un peu théâtrale il est vrai, du sculpteur d’Huez. * * *Cul-de-sac Saint-Thomas-du-Louvre. Paris, 1772 Charles-Marie rentre vers sa maison toute proche. « Cul-de-sac Saint-Thomas-du-3 Louvre » , c’est son adresse à Paris. Parvenu dans la rue Saint-Honoré, Charles-Marie passe devant le Palais-Royal. Son éternel parapluie sous le bras ne manque pas de surprendre les passants, peu habitués à l’usage de cet accessoire. Son secrétaire ouvre le parasol en toile que le savant a fait recouvrir avec cette résine imperméable, le caoutchouc, rapportée d’Amérique. Ce parapluie est bien moins lourd que ceux en toile cirée. Ainsi abrités d’une pluie fine, les deux hommes s’engagent à main droite en direction de la Seine, dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ils cheminent le long du jardin qui borde l’immense hôtel de Rambouillet, puis prennent à droite, juste avant la grande galerie, dans la rue du Doyenné. Cette rue fut ouverte au milieu de la maison du doyen de l’ancienne église Saint-Thomas, écroulée en 1739 et reconstruite sous le nom de collégiale Saint-Louis-du-Louvre. Les deux hommes passent devant l’église et prennent la première rue à droite, le cul-de-sac Saint-Thomas-du-Louvre, perpendiculaire à la Seine en aval du port Saint-Nicolas, dont il n’est séparé que par la grande galerie du Palais. Voltaire s’amusait de cette adresse pittoresque en écrivant :
3  L’aile du Louvre, située aujourd’hui rue de Rivoli, n’existait pas à cette époque : la ville s’étendait jusqu’à la galerie du Louvre longeant la Seine. La Condamine habitait près de l’actuelle pyramide de verre.
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