Le temps des barbares

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Français
227 pages
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Description

Ce livre est une fiction, une fable écologique qui reprend des thèmes éternels : celui du Deluge et de la survie, au-delà du cataclysme, de quelques individus sur une arche de Noé précaire. 2090, l'année de tous les dangers. La Terre est devenue une technosphère conquérante et fragile. La Nature a repris ses droits et l'individu s'impose avec violence dans des démocraties affaiblies. C'est le temps des Barbares...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2010
Nombre de lectures 33
EAN13 9782296713741
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0129€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Le temps des barbares

































Lauriane d’Este







Le temps des barbares

Fable écologique






























© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13575-8
EAN : 9782296135758

À Claude Esteban
In Memoriam

Juste une précision géographique

À 3 000 mètres sous les eaux, au milieu de l’Atlantique, une dorsale sépare
l’Amérique de l’Europe (voir documents pages suivantes). Le long de l’étroit rift
– décalé par des failles transformantes – qui marque son axe, les deux plaques
s’écartent de deux mètres par siècle. Des essaims de petits séismes fissurent sans
relâche la lithosphère amincie à cet endroit, laissant les laves en fusion
s’épancher au fond du rift. C’est là que se crée la voûte basaltique qui forme le fond de
l’océan. La dorsale se situe à l’aplomb d’une ascendance divergente, entre deux
cellules convectives du manteau. Les roches chaudes du manteau fondent alors
que leur pression diminue dans l’ascension. La dorsale atlantique émerge en
Islande, au-dessus d’un point chaud dont le flux volcanique plus intense a épaissi la
croûte. Les éruptions ont créé ou agrandi de nouvelles îles comme Surtsey et
Westmanneyjar. Cette dorsale est donc en perpétuel mouvement et ceci de manière
incontrôlée et incontrôlable. Elle peut brusquement s’élargir, s’effondrer, créer de
nouveaux volcans, engloutir des terres.

Cette histoire imagine l’imprévisible…

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Ce profil à travers l’Atlantique-Nord va du Cap Hatteras (USA) au Cap Vert (Afrique) ; il montre les
principaux éléments du relief des fonds océaniques. Il n’y manque que les fosses profondes (jusqu’à
11 000 m) qu’on retrouve au pourtour du Pacifique.

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Dorsale atlantique.

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Prologue

Ce livre est une fiction, je l’ai appelé Fable Écologique car il reprend, comme
une fable, des thèmes éternels et universels sous l’habillage du roman : le grand
thème du Déluge et de la survie, au-delà du cataclysme, de quelques élus sur une
Arche de Noé précaire, une Arcadie perdue entre paléolithique et néolithique. À
la suite d’une catastrophe planétaire, dans le dépouillement matériel le plus
extrême, les personnages retrouvent leur vraie nature, leur authenticité, leur vérité,
en harmonie avec le monde qui les entoure. Le Bien et le Mal s’y affrontent,
inscrits dans nos gènes. L’ailleurs représente l’aventure, c’est à nouveau l’inconnu
dans une planète qui se dérobe et redistribue les cartes à sa manière ; mais ailleurs
c’est aussi le danger, l’affrontement, l’élimination des plus faibles car il était
intéressant de s’interroger sur ce que deviendraient, dans un pareil dénuement, les
quelques communautés humaines désespérées, condamnées à une mort lente,
comment elles se comporteraient, comment elles géreraient ce nouvel état des choses,
prêtes à tout cependant pour gagner un peu de temps. Les personnages sont
symboliques en ce sens qu’ils sont des émanations de notre société ou plutôt de la
société qui aura évolué au cours de ce siècle vers toujours plus de technologie,
d’individualisme, d’indifférence à l’autre. Ces personnages sont aussi porteurs de
sens : l’humanitaire, la culture, l’aventure avec le marin venu du large incarnant
une forme précaire d’espérance. Ils sont emblématiques, tous sont animés de la
force que donnent parfois le désespoir et le malheur. La mer est aussi un
personnage à part entière, elle incarne à elle seule les forces telluriques qui dominent le
monde, le Bien et le Mal, c’est d’elle que naît la catastrophe mais c’est aussi elle
qui emportera à bord du voilier Capitaine Cook, – le Capitaine Cook fut le
découvreur de l’Australie –, les héros qui, dans cette terre pionnière des origines,
reconstruiront – si la planète y consent – un monde en accord avec la Nature, pour
y témoigner de notre histoire.
Les désastres écologiques imaginés dans ce livre ont lieu en 2090.
Quatrevingt-dix ans nous séparent de cette date fatidique. Quatre-vingt-dix ans pendant
lesquels nous pourrions sauver la planète en instaurant de nouveaux rapports avec

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elle. Dans l’histoire que je raconte l’humanité n’a rien fait ou presque rien, elle
s’est contentée d’attendre sans vraiment croire aux catastrophes prévues. Elle a
misé sur le progrès par la technologie, sans rien vouloir lâcher de son bien-être
matériel. C’est le scénario rouge envisagé depuis des décennies par des
personnalités clairvoyantes mais que l’on n’a pas entendues. Ces catastrophes auront
inéluctablement lieu. Cette histoire se veut donc aussi un avertissement, oublieux
que nous sommes des enjeux de «la société du risque» dans laquelle nous
sommes entrés car elle est aussi celle de la catastrophe. Si celle que nous avons
imaginée n’est pas dans l’immédiat scientifiquement probable, elle pourrait l’être
dans un avenir incertain, car la nature est imprévisible et souveraine, elle dispose,
elle peut donner la vie mais aussi engendrer morts et catastrophes. Nous sommes
en survie, plaques de continents à la dérive sur une boule de feu au cœur de fer qui
vogue dans un espace interstellaire infini, instable et peu sûr. Nous sommes en
train d’épuiser notre « dot », c’est-à-dire les ressources naturelles qui nous ont été
données, elles ne se renouvelleront pas. Nous polluons, la terre, le ciel, les eaux,
nous nous comportons en prédateurs sur une planète qui nous a tout donné mais
dont nous ne sommes pas les maîtres, à peine les usufruitiers. Nous avons inventé,
recréé le monde de 2090 – quelques secondes à l’échelle du temps planétaire – à
la lumière des connaissances d’aujourd’hui, imaginé ce qui n’est pas et ce qui
pourrait arriver.
Le vrai sujet de ce livre c’est le souhait de manifester et de faire partager une
inquiétude réelle aux habitants de cette Planète en rappelant qu’elle est unique,
magnifique et mérite le respect de tous. Il nous faut apprendre à vivre avec elle, en
harmonie et non en prédateur, sinon c’est le sort des quelques survivants de cette
histoire qui nous attend, décimés par la faim, la soif, la maladie, les calamités
climatiques et la haine. À méditer.

L’humanité n’aura pas de seconde chance

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La Fuite

Elle n’en finissait plus de grimper le long de cette colline rocailleuse semée de
gros rochers aux angles aigus, périlleux à contourner. On pouvait glisser à chaque
pas et dévaler la pente à toute vitesse jusqu’à ce qu’un autre rocher ou le moindre
épineux vous arrête brutalement, non sans dommages, il fallait faire preuve d’une
attention soutenue à chaque minute ; elle avait l’impression qu’elle ne
parviendrait jamais à arriver au sommet, les obstacles semblaient se multiplier à l’infini
pour émousser les derniers lambeaux de son énergie soumise à rude épreuve. Ses
mains étaient en sang et un soleil figé, comme explosé, dardait des rayons de feu
sur la pierre calcinée et brûlante. Il était littéralement liquéfié et baignait dans une
soupe jaune pâle qui se diluait dans le plasma bleu intense du ciel. Elle ne savait
plus depuis quand elle courait, elle fuyait, hagarde, sans autre but que d’échapper
à cette blessure, à cet éblouissement solaire qui ne connaissait plus l’ombre.
Fermer les yeux ne servait à rien. Des étincelles dansaient sous ses paupières closes,
animées d’une frénésie irrépressible : jaunes, bleues, vertes, rouges, rouges surtout.
L’ascension était ardue, par endroit presque dangereuse, il fallait s’accrocher à la
paroi, trouver un ressaut, un rocher solide, escalader en mobilisant ses dernières
forces. Par moments, il fallait contourner des blocs à pic, lisses et brûlants pour
éviter des fissures étroites et profondes : y tomber aurait été la fin de l’aventure.
Ces abrupts paraissaient plonger au cœur même du magma, loin au centre de la
Terre. Cela faisait peur. La montagne dénudée montrait son ossature que ne
recouvrait plus le moindre brin d’herbe, un peu de terre parfois. Se reposer, fermer
les yeux, respirer. Avant de reprendre. Mais avant tout trouver un abri afin de se
protéger de cette atmosphère qui vous desséchait les poumons, qui rendait la
respiration haletante, et ne vous laissait nul répit.
La canicule s’était installée depuis des lustres, des mois, des années, elle ne
savait plus bien. Il n’y avait plus de saison, parfois seulement de violentes tempêtes
de sable comme dans le désert. Autrefois, quand elle était encore enfant, il y avait
aussi des canicules, mais aussi des cyclones, des tornades, des inondations, des
glissements de terrain. C’était terrible et meurtrier car il y avait des destructions

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et des victimes mais ceux qui en réchappaient respiraient un peu avant de
replonger dans la fournaise quelques mois plus tard ; aujourd’hui plus rien que ce ciel
bleu, liquide, infernal. Les quelques forêts encore épargnées par la main des
hommes brûlaient comme des torches et aucun moyen humain ne pouvait
contenir les flammes dévastatrices. Les maisons flambaient au passage, vite réduites en
cendres. Les hommes s’épuisaient en vain. L’humanité impuissante assistait à la
désertification qui maintenant recouvrait la majeure partie du globe terrestre.
Chaque année cette canicule redoublait de force, elle se prolongeait au-delà du
soutenable jusqu’à ce que les arbres, les plantes, les animaux et les hommes crient
grâce. C’était l’emballement de l’effet de serre, c’est comme cela qu’on l’appelait,
on savait qu’il devait arriver tôt ou tard car personne n’avait rien fait pour
l’arrêter. La terre allait-elle bientôt ressembler à la planète Vénus ? Probable. La terre
sans les hommes, sans rien. Le squelette de la terre seulement. On se calfeutrait à
l’ombre des maisons dans la chaleur sèche de journées qui se ressemblaient.
Heureusement les combinaisons thermo-régulées mettaient le corps à l’abri de
l’épuisement qui était venu à bout de la nature.
Mais en ce moment même, elle, Attica, n’avait plus ce vêtement salvateur et ce
qu’elle savait c’est qu’elle n’avait plus envie de lutter, qu’elle allait cesser de
s’échiner pour s’allonger là dans la poussière et la rocaille et attendre l’ombre,
l’épuisement du souffle, le dernier hoquet, la mort. Cela faisait des jours qu’elle
essayait ainsi d’échapper. Échapper à quoi ? À tout. Au bord de l’évanouissement,
elle avait fini par avaler les dernières gouttes d’eau de la gourde qui ne quittait pas
sa ceinture, une eau peut-être polluée car elle venait d’un ruisseau qui dévalait une
pente abrupte au-dessus du bras de mer qui l’avait amenée à la mangrove !
Autour d’elle, à perte de vue, le désert chauffé à blanc, la roche éclatée,
l’enfer. Tout là-haut, pourtant, elle avait cru voir sous le rocher qui surplombait la
falaise une corniche et peut-être un abri sous la corniche. C’est dans cet espoir
qu’elle continuait à grimper sous le soleil. Ce n’était peut-être qu’une illusion, un
fantasme de son esprit échauffé et à demi conscient qui s’inventait des mirages
comme le voyageur perdu dans le désert des sables imagine un lac miroitant pour
étancher sa soif. Son regard trouble errait avec lassitude sur les amas rocheux, la
pente raide, des agaves desséchés, des genévriers plusieurs fois centenaires,
rabougris et poussiéreux.
Elle comptait ses pas, deux pas pour contourner le rocher rouge, deux pas pour
monter jusqu’au morceau de bois mort, encore trois pas pour parvenir en haut de
cette butte… des pas, encore des pas ! Tout autour la montagne aride, des failles,
des fissures, la mort programmée ! Ses pieds ne la portaient plus, ils étaient
couverts de plaies qui ne cicatrisaient pas. Aucun moyen de les soigner du reste. Pas

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un médicament, pas une plante médicinale. Là-bas dans la vallée d’où elle venait,
sur une crête hors d’eau, il y avait bien encore des hommes, mais c’était à chaque
instant la lutte pour la vie, au couteau. Tout était sujet à bataille rangée entre clans
qui se haïssaient. Elle en avait perdu le sommeil. Et puis David était mort, David
qui la protégeait et avait établi avec elle un vrai compagnonnage pour échanger des
idées, trouver un peu de nourriture qu’il partageait avec elle. Il avait été tué avec
cruauté, sous ses yeux, pour une histoire banale comme il s’en passait chaque
jour : la possession de vieilles bottes découvertes sous la boue, arrachées
peutêtre à un cadavre ! C’était une affaire sordide. Les images défilaient dans sa tête
comme dans un film mais en désordre. C’est David qui les avait trouvées, Votan
les voulait, il exigeait, autour de lui son clan s’était regroupé, des brutes sauvages
et sans pitié et ensemble, au signal, ils s’étaient tous jetés sur David à coups de
poings et de pieds, puis l’un d’eux avait sorti un couteau. Personne n’était venu à
son secours, elle seule criait, demandait grâce. En vain. Elles étaient tout juste
portables, ces bottes ! Mieux valait aller comme elle, pieds nus. Elle s’était alors
enfuie pour ne pas tomber sous la coupe de ce barbare de Votan qui terrorisait tout
le monde, violait les filles et n’avait d’autre précepte que la violence. D’ailleurs il
aurait pu la tuer elle aussi car elle avait été « la nana de David » ou bien la
chasser en lui laissant une vie hypothétique faite d’humiliations et de servitudes, car
tel était le type de société qu’il avait institué en quelques semaines.

En vérité où aller, quel chemin, quelle direction, tous les repères n’avaient-ils
pas été abolis ? Nord, Sud, Ouest, Est, cela n’avait plus de sens. Il y avait l’eau,
l’eau partout et le soleil. Et quelle eau ! Brunâtre, nauséabonde, épaisse, chargée
d’hydrocarbures et de polluants, elle s’étendait à perte de vue, animée d’une
perpétuelle ondulation mais sans vie véritable, des eaux mortes, lourdes, noires,
tièdes, à l’infini. Elles exhalaient la mort.
Alors elle avait pris les devants dans un sauve-qui-peut aléatoire. Elle s’était
jetée à l’eau du haut de la falaise dans ce bras de mer dont elle ne connaissait ni
les courants ni la profondeur, elle avait nagé jusqu’à l’épuisement, longtemps, car
elle était excellente nageuse, une chance, puis elle avait trouvé un tronc d’arbre
salvateur, comme elle, à la dérive, elle s’y était accrochée avec la dernière énergie
sans savoir où il la mènerait, elle avait descendu avec lui le courant de ce qui avait
peut-être été le lit d’un torrent ou d’une rivière au milieu de ce fjord agité sans répit
par des vagues ; parfois elle heurtait brutalement des rochers à fleur d’eau qui
auraient pu l’assommer mais elle tenait bon, cramponnée, à califourchon sur ce
destrier improvisé et elle avait échoué dans la vase où l’arbre l’avait déposée sans
ménagement, sans doute lui aussi lassé de sa course, au bout de plusieurs heures,

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des heures ou des jours qui sait, le temps n’était que celui de la dernière chance,
d’une improbable survie.
Elle s’en était sortie, voilà tout. Autour d’elle de l’eau, rien que de l’eau, de
l’eau à perte de vue, mais en ce lieu il n’y avait pas beaucoup de fond, c’était une
sorte de mangrove, une chose comme il n’en existait pas auparavant dans notre
pays, une chose qu’elle avait vue autrefois à la télévision sur des continents comme
l’Amérique ou l’Afrique ; elle avait l’impression que de cette mangrove où tout
était semblable, elle ne sortirait pas. L’atmosphère était visqueuse, d’une humidité
étouffante et moite qui collait à la peau les loques qu’elle portait. Elle butait sur
des souches, des racines, autant d’obstacles pourrissants, engloutis par les eaux,
parfois entre deux eaux sur une chose blême, à demi décomposée, sans visage,
humain, animal, c’était devenu une chose, rien. Elle retenait un cri, un cri sans
écho, un cri sans retour. L’envie de vomir sans vomir car elle n’avait pas mangé
depuis un temps indéfini. Des couleuvres d’eau glissaient entre ses jambes, des
araignées aux longues pattes fragiles semblaient marcher sur les flots, des hordes
de moustiques s’envolaient à son approche. Les insectes eux survivaient, ils
proliféraient sur les ruines de la vie, se nourrissaient de ses restes et triomphaient de
l’infiniment grand.
Ils seront là quand nous aurons tous disparu se disait Attica en cherchant à
éviter les eaux bourbeuses et les marécages. Elle avait peur de s’y enfoncer comme
dans des sables mouvants et de disparaître étouffée, sans aucun espoir d’être
entendue. Elle avançait cependant, la peur au ventre. Le silence du monde
l’angoissait, il lui révélait sa solitude et lui interdisait toute espérance.
Pas de repère, pas un bruit, plus d’oiseaux évidemment car il n’y en avait plus
depuis longtemps, depuis que la grippe aviaire et les pollutions agricoles de toutes
sortes ainsi que les derniers chasseurs en étaient venus à bout, plus un animal non
plus car la biodiversité en avait pris un sérieux coup avec le changement climatique
et les espèces résistantes avaient fui plus haut vers le Nord, celles qui avaient eu
le temps de s’acclimater bien entendu et elles n’étaient pas nombreuses. Les
autres avaient été décimées en grand nombre, il leur avait été impossible de
s‘habituer aussi rapidement à cette incroyable augmentation des températures qui faisait
des coupes claires aussi chez les hommes, les malades et les enfants surtout. Le
printemps sans oiseaux, prédit par Rachel Carson dans son livre mémorable paru
il y a plus d’un siècle, était devenu une triste réalité. Et pourtant à l’époque cette
histoire avait semblé une sinistre fable écologique, sinistre et invraisemblable, car
personne n’aimait les Cassandre.
Elle marchait, marchait comme un automate, l’esprit animé de pensées et de
souvenirs discontinus et au fond, derrière toute cette eau, elle distingua enfin une

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terre, une émergence, une colline. Oui, c’est comme cela qu’elle était arrivée, au
milieu de nulle part. Le soleil était maintenant sur son déclin, il y avait des heures,
des jours, trois, quatre peut-être davantage qu’elle avait quitté la petite
communauté de la montagne. Le temps était sans repère et au fond sans importance. Elle
dormait parfois, à bout de force, quelques heures et reprenait sa marche
d’automate, sans d’autre but que celui d’avancer. C’était stupide et dérisoire.
Encore un effort, encore un pas avant de fermer les yeux. Un, deux, trois,
quatre, cinq : elle comptait ceux qui la séparaient de la caverne ou de ce qui lui
ressemblait, pour se donner du courage. De grosses gouttes de sueur coulaient de son
front sur ses joues, elles étaient chaudes et salées. Elles ressemblaient à des larmes.
La respiration courte, à la limite de l’étouffement, elle parvint enfin au sommet
de la colline, de l’autre côté de la vallée maudite et, merveille, elle vit que la
corniche n’était pas un leurre, qu’elle ménageait une sorte d’abri, profond, presque
accueillant !Oubliant sa fatigue, elle franchit les derniers pas en courant et
s’écroula sous l’ombre protectrice, ferma les yeux, oubliant un instant ses
angoisses et ses peurs. L’ombre était épaisse, elle s’y enfonça comme devaient le
faire en des temps immémoriaux ces hommes qui nous avaient précédés dans
l’histoire de l’humanité, pour y trouver un asile contre le froid, la neige et les bêtes
sauvages. Elle prit une poignée de terre meuble et elle la fit couler entre ses doigts
avec bonheur. Tout près de son asile des fourmis minuscules s’affairaient
emportant avec elle des petites graminées comme elles le faisaient par instinct depuis des
millénaires. « Un peu de vie, précaire, primitive, mais un peu de vie tout de même,
retour à la préhistoire », songea-t-elle alors qu’elle reprenait lentement ses esprits.

L’histoire tournait en rond et se mordait la queue. Il y avait quelques millions
d’années de cela et tout recommençait comme avant, sauf qu’il faisait atrocement
chaud et qu’il n’y avait pas de rencontre à craindre avec les bêtes sauvages toutes
disparues. Seul l’infiniment petit avait tenu le choc. Les mammifères étaient nés
de la dernière grande extinction, ils avaient profité de la mort des autres espèces,
des géantes surtout car ils étaient alors l’infiniment petit. Ils avaient prospéré sur
les ruines de l’ancien monde, ils avaient renoué avec le fil interrompu de la vie. À
moins que tout ne s’arrête car on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve.
Il n’y aurait pas d’autre opportunité pour l’espèce humaine ou ce qui en restait
depuis le grand désastre, cette montée irréversible des océans, lente et inexorable
dans un premier temps avec la fonte de la banquise, puis ensuite violente et
ravageuse avec ce tsunami qui avait tout enseveli des terres habitées, rappelant que la
mer avait toujours recouvert les deux tiers de la planète Terre, laissant seulement
de fragiles continents émergés, des plaques à la dérive qui se fractionnaient,
s’en

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trechoquaient, se chevauchaient, créant à chaque fois des catastrophes : laves en
fusion, raz-de-marée, volcanisme.
Il y a quelques années de cela déjà, ce furent les immenses étendues glacées des
pôles qui se répandirent en fondant, entraînant la montée brutale des océans, la
Camargue, les Landes, la côte Aquitaine, la Normandie, une partie du Bassin
Parisien, la Hollande toute entière, les côtes allemandes, le Jütland, noyés, une partie
de l’Angleterre, des morceaux entiers de continents, des îles prospères furent sous
l’eau tandis que des flots de populations terrorisées, ayant tout perdu, se repliaient
toujours plus loin vers les hauteurs ; puis ce fut le tour des glaciers et de leurs
poches d’eau qui se vidèrent d’un coup, de manière imprévisible, noyant les
vallées des montagnes où hier encore les terriens venaient glisser sur les pentes
neigeuses depuis longtemps alimentées par des canons à neige. Car de neige, de
mémoire d’Attica, elle n’en avait jamais vue de réelle. Les hommes se racontaient
avec effroi la fin de ces territoires autrefois prospères, de ces hordes humaines
noyées, ou hagardes fuyant devant les flots qui engloutissaient leurs terres et leurs
biens : leurs regards étaient encore habités par une indicible stupeur. L’incroyable
était advenu. Cela avait un jour commencé par la Nouvelle Orléans, puis on avait
oublié, et puis ce fut le tour du Bangladesh, on avait à nouveau oublié, depuis cela
avait continué, il y avait eu New York, Londres, Naples, balayées par des raz de
marée dévastateurs et imprévus et chaque fois on essayait d’oublier car on voulait
continuer à vivre. À tout prix. Oui à tout prix, la tête sous l’aile. On se réunissait,
on disait qu’il fallait prendre des mesures, cela ne servait plus à rien car le point
de non-retour était arrivé. La planète avait dit basta ! Je ne joue plus ! Je me
défends, tant pis pour les perdants ! Attica avait fait comme tout le monde, elle avait
joué, et comme tout le monde elle avait perdu. C’était si facile de se dire que tout
cela n’était qu’un cauchemar et que la vie durerait autant que nous… que nous, pas
les autres.
Puis enfin ce fut le déluge. Pour Attica qui prenait des vacances à la montagne,
ce cataclysme s’était produit en pleine saison de sports dits toujours « d’hiver » par
habitude, car il n’y avait plus d’hiver et alors qu’il y avait foule sur les pistes
artificielles. Depuis deux jours, on voyait la neige fondre à vue d’œil sous le soleil,
les canons à neige ne parvenaient pas à maintenir la couche indispensable à la
glisse, elle allait se décider à rentrer chez elle, à Paris, mais c’est une avalanche
dévastatrice qui apporta sa note finale, sans prévenir, elle n’avait eu qu’à se
laisser glisser et à faire son travail de mort, d’autant plus meurtrière qu’elle était
surtout constituée de rochers. Des morts il y en avait eu des milliers. Elle ne savait pas
comment elle s’en était elle-même sortie, sans doute parce qu’elle avait déjà quitté
les pistes et entendu cet énorme grondement qui venait de là-haut et qu’elle avait

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de suite compris, qu’elle avait fui droit devant elle, dans la nature, loin du trajet de
la masse de roches, de glace et de neige qui déferlait à toute vitesse et
ensevelissait de son linceul pistes, chalets et immeubles. Ce fut un sauve-qui-peut général
au milieu des cris et des hurlements. Elle s’était retrouvée sous un arbre qui l’avait
retenue dans sa chute, à demi assommée mais vivante. Elle avait lentement repris
ses esprits. Autour d’elle elle distinguait des formes floues, happées par le
brouillard. Puis un homme était venu vers elle, il lui avait dit « ça va ? » puis lui avait
tendu la main pour l’aider à se relever de son tombeau de neige. Cet homme elle
le reconnaissait c’était David, son moniteur de ski, lui ne l’avait pas reconnue.
Elle avait ainsi rejoint un petit groupe d’hommes, de femmes et d’enfants,
rescapés comme elle, ébahis, sous le choc, se regardant avec effroi. Des miraculés.

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