Les aléas de ma destinée
108 pages
Français

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Les aléas de ma destinée

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Description

Les aléas de ma destinée est l'étrange histoire d'une vie accompagné de voix douces, de parfums enivrants. De solitude aussi, de peur de la nuit et de problèmes à résoudre. Une vie comme tout le monde. Une vie tellement singulière pourtant. Une narration ludique, aérienne où l'imaginaire rejoint la réalité ultime pour ouvrir les portes à une puissante réfléxion philosophique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2010
Nombre de lectures 275
EAN13 9782296448292
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LES ALÉAS DE MA DESTINÉE
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13287-0
EAN : 9782296132870

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Nadia Bedoreh Far


LES ALÉAS DE MA DESTINÉE

Préface de Viviane Scaramiglia


L’Harmattan
Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

Sami Al Nasrawi, L’autre rive, 2010.
Lahsen BOUGDAL, La petite bonne de Casablanca, 2010.
El Hassane AÏT MOH, Le Captif de Mabrouka, 2010.
Wajih RAYYAN, De Jordanie en Flandre. Ombres et lumières d’une vie ailleurs, 2010.
Mustapha KHARMOUDI, La Saison des Figues, 2010.
Haytam ANDALOUSSY, Le pain de l’amertume, 2010.
Halima BEN HADDOU, L’Orgueil du père, 2010.
Amir TAGELSIR, Le Parfum français, 2010.
Ahmed ISMAÏLI, Dialogue au bout de la nuit, 2010.
Mohamed BOUKACI, Le Transfuge, 2009.
Hocéïn FARAJ, Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI, Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR, Le calame et l’esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI, Ô Besançon. Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER, Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRAM, Les Racines de l’espoir, 2009.


Dernières parutions dans la collection écritures arabes


N° 232 El Hassane AÏT MOH, Le thé n’a plus la même saveur , 2009.
N° 231 Falih Mahdi, Embrasser les fleurs de l’enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d’un deuil , 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse , 2008.
N° 228 Walik RAOUF, Le prophète muet , 2008.
N° 227 Yanna DIMANE, La vallée des braves , 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUI, Si mon pays m’était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA, La réunion de Famille, 2007.
Je remercie :

Maguy Minchella
Viviane Scaramiglia
Soheil Neghabat
PRÉFACE
Toujours la même et sans cesse autre. Son texte têtu s’obstine à traverser les mondes. Présente à l’absence, absente à la présence, elle en assume les risques et l’inconfort et va sans faille sur le fil de son Chemin. On ne fera rien dire à l’histoire de Nadia Bedoreh Far qui ne s’attache à cette situation : ouverte à sa différence mais prenant part à tout, sur Terre, dans le Ciel comme ailleurs. Même à l’univers qu’elle rejoint par celui des vergers, des buissons en fleurs et celui d’un certain Jardin de grenades, de tous ceux qui l’éveillent à ce qui en elle interroge. À son récit, il y faut des secrets, des clés et des portes, car son parcours pratiqué sur tous les temps, se révèle aux voltes du destin, dans la fascination du va-et-vient.

Figure de la métamorphose, elle est de celle que rien n’arrête. Elle ne s’en laisse pas compter et refuse d’obéir aveuglément aux fatalités auxquelles la plupart se résignent. Davantage : elle finira par accepter cette force qui la conduit jusqu’au point où elle prend acte de son ressort. Les Aléas de ma destinée , la singularité d’une aventure, d’une vie, la sienne au pied de la lettre. La vôtre peut-être. Un mode de relire le monde.


Viviane Scaramiglia
AVANT-PROPOS
Il y a tant de destins, autant d’êtres que de destins, chacun est différent de la Terre jusqu’au Ciel. Vous le savez bien. Dans la vie, certains apparaissent plus heureux, sont plus chanceux que d’autres. Finalement, nul n’en est maître. Ce n’est pas une fatalité. C’est ainsi. Pour tous, il y a des hauts et des bas. Bien sûr, parfois l’intelligence et l’argent permettent de trouver des solutions aux problèmes ; mais c’est d’autres fois impossible tant avec l’intelligence qu’avec l’argent.

Je connais le destin de bien des gens. J’ai décidé de vous raconter le mien pour que vous me connaissiez mieux. Vous aimez ce que j’écris ou vous ne l’aimez pas, la décision ne m’appartient pas. Ecrire, tel est mon destin. Si vous pensez que je suis votre amie, racontez-moi l’histoire de votre vie.


Nadia Bedoreh Far
CONVERSATIONS AVEC LES FLEURS
J’avais quatre ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Depuis lors, je n’ai rien oublié, l’histoire de ma poupée, les jours où ma grand-mère, obéissant aux traditions, se rendait à la mosquée. C’est dans ces moments-là, quand elle me laissait seule, que le Diable profitait de l’occasion pour me rendre visite. C’était un homme jeune, sérieux et de fort caractère. Le plus souvent, il se montrait aimable, semblait m’avoir en sympathie et m’enseignait de bons principes. Cependant, il me rendait parfois furieuse, car il m’obligeait à détruire tout ce que j’avais construit. Il y avait aussi mon grand-père. Je pense qu’il avait compris bien des choses, mais j’étais trop jeune pour connaître le fond de sa pensée. Ma grand-mère, elle, ignora tout jusqu’à la fin de sa vie ; ma mère, de même, ne s’est jamais doutée de rien, j’en suis convaincue. Quant à ma sœur cadette, elle était bien trop petite pour appréhender quoi que ce soit.
Dans ces bons moments, le Diable m’apprenait à jouer avec l’eau comme avec un miroir, je voyais s’y refléter différents visages. Il m’expliqua comment je pouvais y formuler tous mes vœux pour qu’ils soient exaucés. Lors d’une de ses visites, il m’initia simultanément aux secrets de l’Eau, du Ciel et du Vent, mais il le regretta aussitôt et m’intima de lui répéter tout ce qu’il venait de me dévoiler. À cet instant précis, je sus au fond de moi que, si je lui obéissais, j’oublierais tous ses enseignements. Alors, je tergiversai :
Je veux bien, mais tu dois d’abord allumer une lampe.
Ne parle jamais de lumière devant moi.
De ton côté, ne me demande plus jamais de te répéter ce que tu m’as appris.
Il me le promit et tint parole. C’est ainsi, grâce à ses instructions, que je suis devenue une très bonne cuisinière, une talentueuse couturière, une musicienne et une écrivaine de renom. Lorsqu’il était de bonne humeur, il prenait plaisir à m’éduquer en de nombreux domaines, mais quand il devenait irascible, il m’ordonnait d’aller devant le bassin de notre jardin. Pressentant un danger, chaque fois je refusais. Et, dans ces moments-là, allez savoir pourquoi, ma mère, sans raison apparente, s’inquiétait à mon sujet. Pourtant, je savais me défendre et le contrarier était ma meilleure arme. Il n’aimait pas que je me baigne, car j’échappais à son contrôle. Moi, je prenais un malin plaisir à nager et à multiplier les allers et retours dans l’eau du bassin.

À la tombée du jour, j’avais coutume d’aller m’asseoir dans le jardin pour réfléchir. J’y rencontrais souvent la fleur, Belle-de-nuit. Elle semblait peinée de me voir soucieuse et venait s’asseoir en silence à mes côtés.
Ne sois pas inquiètes, tout s’arrangera, finit-elle par me glisser un jour. Ne te préoccupes pas de l’avenir.
Belle-de-nuit, comment devines-tu mes pensées ?
Elle se mit à sangloter :
Regarde ! Ma vie n’est pas meilleure que la tienne, pourtant je suis toujours contente.
Comment peux-tu me dire cela, alors que tu pleures ? Regardes-toi dans l’eau, tes yeux sont remplis de larmes.
C’est vrai ! reconnut-elle dans un éclat de rire.
Tu as raison. Fais en sorte que je ne sois plus jamais triste.
Belle-de-nuit ! Et moi, à qui puis-je demander de l’aide pour rester joyeuse ?
D’avoir partagé nos soucis nous avait rapprochées.
Je sais que le Diable te dérange, me dit-elle. Je te promets, le soir, de veiller sur toi.
Cette nuit-là, jusqu’à ce que le Soleil pointe à l’horizon, elle resta à mes côtés. Au petit matin, j’entendis la voix du Liseron {1} :
Belle-de-nuit, il est temps de retourner à ta place.
J’ouvris les yeux et sentis le bras de Belle-de-nuit autour de mon cou.
Nous pouvons aller jouer dans le jardin, reprit joyeusement le Liseron.
Où est le Diable ?
C’est ta beauté qui l’attire et lui donne le désir de t’enseigner de bonnes choses.
Oui, mais tu ignores tout de lui. Il m’apprend beaucoup, mais il me fâche aussi quand il m’oblige à faire des choses dont je n’ai pas envie.
Le Diable se comportait de même avec moi, cependant je ne l’ai jamais écouté.
T’en a-t-il coûté de lui désobéir ?
Tu peux le constater. Je suis éveillé la moitié du jour et dors l’autre moitié.
Est-ce qu’il oblige Belle-de-nuit à dormir pendant la journée et à rester éveillée le soir ?
Oui, c’est ainsi. Belle-de-nuit et moi avions autrefois le même rythme de vie et étions amis, ce qu’il n’appréciait pas. À sa façon, il nous a punis. Quand je me réveille, Belle-de-nuit s’endort et quand Belle-de-nuit se réveille, je m’endors.
Que vais-je devenir ?
Tu ne crains rien, car elle te garde du soir au petit matin, puis c’est moi qui prends la relève.
Nous subissons la même situation, me dirent le Jasmin et le Perce-neige. Le Diable nous a sanctionnés, nous aussi. Dès la fin de l’après-midi et durant toute la nuit, nous ne pouvons pas dormir. Nous ne nous endormons qu’à partir de midi, car il nous défend d’entrevoir la pleine lumière du Soleil.
Voulez-vous que je lui parle afin qu’il améliore votre situation ? Vous pourriez dormir la nuit et rester éveillés pendant la journée.
Le Diable croit que je crains la nuit et que je m’endors très vite pour échapper à l’obscurité, me confia le Liseron. Il ne sait pas que je suis aussi l’ami des Etoiles. Parfois, je les regarde scintiller jusqu’au matin et j’ai l’impression que je suis leur invité.
Nous aussi, ajoutèrent le Jasmin et le Perce-neige. Lorsqu’il y a des nuages et que nous ne pouvons pas voir les Etoiles ou la Lune, nous sommes tristes et nous endormons aussitôt.
Je fais de même, dit le Liseron. La vie est ainsi, nul ne peut la changer.
Le Sapin et l’Acacia intervinrent :
Le soir, quand il pleut, nous prenons soin de vous. Nous ne laissons pas la bise ou la pluie vous déranger.
Nous l’ignorions, répondirent les fleurs avec gratitude.
Il serait préférable que le Diable nous laisse en paix, reprit le Liseron. Pourquoi ce personnage est-il affable avec certains et méchant avec d’autres ?
Le Cyprès s’approcha :
Il a aussi tenté d’être désobligeant avec moi, mais je ne l’ai pas laissé faire.
Comment as-tu fait ? demanda le Jasmin.
Je l’ai attiré, je l’ai séduit et amusé jusqu’à ce qu’il éclate de rire et me déclare : « Tu es très mignon, je ne ferai jamais rien contre toi. Tu seras toujours libre. »
Ah ! Nous pourrions, nous aussi, charmer le Diable, observa le Liseron.
Le Jasmin acquiesça, mais le Perce-neige pensa qu’il vaudrait mieux lui parler directement.
Belle-de-nuit ouvrit un œil :
Laissez le Diable agir à sa guise. Si nous intervenons, il sera contrarié et fera en sorte que notre situation empire.
Tu as raison, rétorquèrent le Sapin et l’Acacia. Evitons d’entrer en conflit avec lui.
Mon destin est pire que le vôtre, prétendit le Nénuphar. Je n’ai ni jour ni nuit. Souvent, même lorsque je suis réveillé, je somnole parfois et ne peux plus dormir pendant deux ou trois jours.
Que peut-on faire pour toi ? demanda le Liseron.
Ne me laissez pas seul, pensez à moi.
Les fleurs promirent en chœur.
Le Lilas s’approcha :
J’ai tout entendu. Il a voulu me traiter de la même façon, mais j’ai su me défendre.
Qu’as-tu fait ? demanda le Liseron.
Chaque fois qu’il me dérangeait, je l’enivrais de mon parfum. Il ne parvenait plus à réfléchir. Il se mettait à tourner sur lui-même comme une toupie et repartait la tête vide.
Ainsi donc, c’est parce que tu l’aspergeais de ton parfum qu’il est venu se cantonner chez nous, s’exclama le Liseron.
Ne lui en tiens pas rigueur, répliqua le Cyprès. Il n’a fait que se protéger. Comme moi, il a résolu son problème. Je peux séduire le Diable à mon profit, sans pouvoir sauvegarder tout le monde, ni l’Œillet ni l’Eglantine.
Ces derniers s’approchèrent :
De toute manière, nous n’avons pas besoin de ton aide. Nous n’avons rien à voir avec le Diable et lui non plus n’a rien à voir avec nous.
Quelle chance est la vôtre ! s’exclama Belle-de-nuit.
Nous avons aussi notre bonne étoile, dit le Liseron. Je suis sûr que le Diable nous dérange parce que nous sommes les plus belles des fleurs.
Étant très parfumé, répliqua le Lilas, je suis mal placé pour vous répondre.
Il faut être intelligent, lança le Cyprès.
Nous sommes loin d’être des sots, dit Belle-de-nuit, cependant nous ne savons pas séduire.
Vous devez alors apprendre, conclut le Cyprès.
Cela ne s’apprend pas, objecta le Liseron.
C’est vrai, admis le Sapin. Je pense que le Liseron, Belle-de-nuit, le Jasmin et l’Acacia sont aussi très beaux.
Moi, je n’ai pas votre grâce, dis-je. Lorsque j’étais enfant, ma mère, ma grand-mère et mon entourage me disaient que j’étais laide.
Tu es la plus belle, assura le Cyprès. Ceux qui disent le contraire sont des envieux. Moi qui, dès le matin tôt et même la nuit au clair de lune, regarde les fleurs et les Étoiles, je sais ce qu’est la Beauté, tu peux me faire confiance.
C’est exact, approuva le Liseron. Ici, personne ne tait la vérité. Tu es plus belle que nous. C’est pourquoi le Diable t’apprécie et t’enseigne de bonnes choses. Mais aussitôt après, il te jalouse et te dérange. C’est avec nous qu’il est réellement désobligeant et ne pense qu’à nous nuire. Il n’a jamais été d’aucune aide pour nous, alors qu’il t’a beaucoup appris, comme tu nous l’as confié.
En effet, on peut penser qu’il m’aime. Mais enfant, j’ai beaucoup souffert par sa faute.
Raconte-nous, demandèrent le Nénuphar et l’Acacia.
C’est une bien affligeante histoire.
Il faut que tu m’expliques, confie-toi, pressa le Lilas, alarmé, sinon je vais en perdre la tête. Que t’a fait le Diable ?
Il est allé chez mon père et l’a obligé à se montrer désagréable avec moi. Et c’est ce qu’il advint. Mon père m’a dérangée. Sur le chemin de l’école, lorsque je l’apercevais au loin, je changeais de direction. Lui aussi faisait de même, il venait vers moi, me prenait la main de force et m’emmenait chez lui en insistant, malgré mes réticences.
Et ensuite ? demanda le Cyprès.
Il me faisait très peur, je pleurais et le priais de me ramener chez ma mère. Finalement, ne sachant plus comment me faire taire, il s’exécutait. Et le lendemain, ma grand-mère me réprimandait : « Tu as été si insupportable qu’à minuit, ton père a dû te jeter hors de chez lui. »
Le Cyprès versa des larmes. Le Nénuphar et l’Acacia me confièrent :
Nous aurions pu t’aider. Quel dommage de ne pas avoir été là !
Souvent, je t’apercevais de loin, confiai-je au Cyprès, mais il m’était impossible de te confier mes soucis, tu étais chez nos voisins, je ne pouvais pas crier.
Et le Diable, où était-il ? demanda le Liseron.
Cher Liseron, je l’ignore, j’étais très jeune. Il était peut-être partout.
Nous t’apercevions dans le jardin en train de jouer, observèrent le Jasmin et le Perce-neige, mais nous ignorions tout de ta situation.
Nous étions très proches, me confia la Rose. Je me souviens que tu venais l’après-midi t’asseoir près de moi pour jouer avec tes poupées. Souvent tu me souriais et ton sourire me rassurait. C’est ainsi qu’a commencé notre amitié. Mon seul bonheur était de te voir. Je savais que tu avais des problèmes, mais j’étais impuissante. Je savais que tu aimais mon parfum, je t’en aspergeais parfois.
Oui, approuva le Lys, moi aussi j’ai compris ton malheur et tu étais dans mon cœur. Je t’aime toujours, mais la vie est ainsi faite. Il me semble que c’était hier. Tu venais près de moi avec ta poupée et me disais : « Lys, tu es très beau. » Ah ! Ce furent des jours heureux, de très beaux jours. Ensuite, je ne sais plus ce qui s’est passé, je crois que je me suis endormi.
C’est exact, dirent-ils tous en chœur. Nous nous sommes tous endormis et le Diable en a profité pour faire tout ce qu’il voulait.
Oui, vous avez raison, dis-je.

Un jour, le Diable me demanda :
Veux-tu savoir où tu es née et tout ce qui s’est passé après ta naissance ?
Cela m’intéresse, évidemment.
Ta mère voulait allumer un feu lorsqu’elle ressentit que tu allais venir au monde. Très vite, j’avertis ta grand-mère en la rendant soucieuse. Elle ignorait tout de moi, bien sûr. Elle appela sa mère qui avait beaucoup d’expérience. Finalement, tu es née dans la forêt de Mazendaran ou peut-être dans celle de Guilan, je ne sais plus. C’est à toi de trouver le secret. Ce que je sais, c’est que la mère de ta grand-mère s’exclama : « Quel beau bébé ! C’est une boule de sel. On peut vraiment dire sel, oui, sel. Il faut Tappeler Chouri {2} . » Ta mère intervint : « J’avais choisi un autre prénom pour ma fille. » « Tu le donneras à ton deuxième bébé, répliqua la grand-mère de ta mère. Le prénom de Chouri est destiné à cette enfant, car je n’en ai jamais vu de telle. » Quand ton père rentra à la maison, ta mère lui annonça : « Nous avons une petite fille, elle s’appelle Chouri. » « Quoi, qu’entends-je, Chouri ? Chour {3} ? Non, j’aimerais que son prénom soit Chirine {4} . » « Il est inutile de nous disputer », répondit ta mère. Finalement, ils te donnèrent le prénom de Chouri. Quant à la forêt de Mazendaran, elle décréta : « Cette enfant est la nôtre. C’est nous qui lui avons donné sa beauté. » Le lac de Rezayeh rétorqua : « Que dites-vous ? Cette enfant est salée de la tête aux pieds, jamais personne n’a vu une petite fille aussi salée. Nous lui avons donné énormément de sel, elle est à nous. » Sept ou huit Etoiles dans le Ciel intervinrent : « Il n’en ai pas ainsi, bien que nous admettions que cette enfant soit une boule de sel. » Plus lumineuse que les autres, une Etoile ajouta : « J’ai beaucoup travaillé sur cette enfant. J’ai scintillé sans relâche afin qu’elle ne se trompe pas de chemin. Elle n’aurait jamais pu trouver le lac de Rezayeh, si je n’avais pas agi de la sorte. » Une autre Etoile répliqua : « Si je ne l’avais pas guidée, elle n’aurait jamais trouvé la forêt de Guilan. » Une autre, singulièrement brillante, intervint : « J’ai, moi aussi, beaucoup insisté. Sans jamais m’arrêter, j’ai joué de la musique pour qu’elle ne dorme pas et qu’elle arrive au bon moment dans cette Vie. Avec la musique, je lui ai donné le bonheur. » Une Etoile souligna à son tour : « J’ai œuvré avec beaucoup de ferveur pour que les fleurs s’approchent d’elle et qu’elle s’imprégne de l’odeur du Jasmin. Son parfum, c’est le résultat de mon travail. » Le Lilas confia : « Le Cyprès et moi avons beaucoup fait pour elle. Le Cyprès lui a donné une belle silhouette et moi, je l’ai aspergée de parfum. » La Lune se montra et dit : « L’Etoile lumineuse m’a avertie avec ses scintillements, sinon je ne serais pas arrivée à temps pour donner lumière et beauté au visage de cette petite fille salée. » Et moi, Diable, personne ne sait que j’ai caché en toi la beauté et la séduction. Il est vrai que je suis le Diable, mais un bon Diable, toujours bien disposé à ton égard. Moi, Diable, je t’ai faite à mon image, seulement tu n’as pas appris ma méchanceté. Peut-être ne le voulais-tu pas et tu m’as ainsi trahi, moi qui suis le grand Diable.
Tes suppositions dépassent les bornes, répliquai-je, un peu troublée. Je te répondrai plus tard.
Il n’y a qu’avec toi que je suis correct. Depuis le premier jour, moi, Diable, grand Diable, je n’ai jamais cessé de t’apprécier. Mon premier principe est de préférer les mauvaises choses aux bonnes, ce qui signifie que j’aime punir les méchants. Mais avec toi, je suis différent et je tiens à l’être. Tu es la seule personne à qui j’ai transmis toutes mes connaissances. En vérité, je t’ai initiée aux bonnes choses, mais je l’ai aussitôt regretté. Tes amis ont raison, j’aime aussi détruire. Voilà pourquoi j’ai souvent brisé ta vie. Quand tu étais triste, j’en étais heureux d’emblée, mais j’avais ensuite pitié de toi. Ceux que j’ai obligés à te nuire, je les ai tous sévèrement châtiés. Ils l’ont payé très cher.
Tu m’as causé beaucoup de misères. Si les autres m’ont dérangée, c’est par ta faute. Mais toi, qui doit te punir ?
Je n’ai jamais envisagé la chose sous cet angle et je l’ignore. À cause de toutes les bonnes choses que je t’ai apprises, tu n’as jamais voulu que je sois puni. Pardonne-moi !
Toutes les gentillesses, tu les as voulues, mais les malheurs du passé ont laissé en moi leurs traces et tu ne peux rien y changer.
S’il te plaît, pardonne-moi ! Si tu m’absous, je t’enseignerai ce que nul ne connaît.
En seras-tu capable ?
Il réfléchit avant de répondre :
Je ne sais pas. Cela dépendra de mon moral.
Cela dépendra-t-il de ton moral ou du mien ?
Avec toi, j’ai souvent envie d’être gentil, mais parfois méchant. C’est ainsi que je me suis comporté jusqu’à présent. Tu dois me pardonner.
Diable, assurément tu es un diable. Il est possible qu’un jour je m’impatiente et que je ne veuille pas te pardonner. Tu resteras avec ta faute et devras attendre pour trouver une solution.
Je plaisantais. Ne comprends-tu pas la plaisanterie ? Je suis toujours ton ami. Nul ne peut te troubler, car je suis là pour le punir.
Qu’est-ce que cela change pour moi puisqu’on m’a déjà dérangée ? Si tu m’aimes, fais en sorte que je n’aie plus aucun problème.
Tu dis vrai, je ne peux te contredire. Mais laisse-moi te raconter ton passé. Tu comprendras tout ce que j’ai fait pour toi et, petit à petit, tu m’aimeras.
Je suis sûre que tu veux me confier qu’après m’avoir causé des difficultés, tu m’as ensuite aidée à m’en sortir.
Non, crois-moi, ce que je veux te dire est plus important.
Il se plongea dans ses pensées.
Que se passe-t-il Diable ? Pourquoi réfléchis-tu autant, es-tu en train de chercher à me mentir ?
Aie confiance, je ne veux pas te tromper, mais je ne sais pas si je dois ou non te dire ce que j’ai à te dire.
Tu dois me le dire. Puisque tu sais quelque chose d’important, je dois le savoir. J’attends.
C’est vrai ! Sans plus hésiter, je vais te confier tout ce qui est essentiel. Tant pis pour moi !
Diable, vas-y, dis-moi ! Tu sais très bien que je n’ai pas de temps à perdre. Décide-toi !
Te souviens-tu quand tu étais enfant ? Tu avais quatre ans et chaque fois que tu étais seule, les extraterrestres venaient à tes côtés. Ces gens qui étaient différents de toi et de moi, bien sûr, ces êtres qui étaient invisibles au commun des mortels, ils t’estimaient aussi. Quand tu étais seule, ils t’emmenaient dans leur Monde. J’insistais pour que personne ne te dérange. Le soir, tu avais peur sans que nul n’en connaisse la raison. Tous se moquaient de toi, mais la nuit, je t’aidais.
Pourquoi avais-je tous ces problèmes ? Quelle différence y avait-il entre moi et les autres ?
Ne me le demande pas. Réfléchis pour trouver une réponse à ta question.
Il poursuivit :
Certaines méchancetés de ton père ont été causées par ces personnages venus d’une autre planète. Ton père t’aimait beaucoup, eux aussi t’aimaient. La situation, on le comprend, provoqua des frictions. C’était la guerre entre les extraterrestres. Il faut que tu le saches, tes malheurs ne sont pas toujours imputables à ton père. Deux clans s’opposaient chez les extraterrestres, l’un t’appréciait et voulait t’aider, l’autre était triste quand tu avais un problème, sans pourtant te porter secours. Ton grand-père savait tout. Il travaillait jour et nuit afin de trouver une solution pour toi. Bien des fois, il a cherché à te rendre libre comme tout le monde, mais le deuxième groupe ne l’a pas laissé faire.
En faisais-tu partie ?
Il rit et acquiesça :
Oui, parce que j’étais plus fort que les autres, je leur laissais de l’avance pour qu’ils te dérangent. Et au moment opportun, je t’aidais. Bien sûr, je pouvais faire en sorte que tu souffres moins, mais j’attendais, je ne sais pas pourquoi. Peut-être voulais-je connaître les limites de ta patience.
Pendant combien d’années es-tu resté avec moi ?
J’ai toujours été là, je ne t’ai jamais laissée seule. Quand tu avais quinze ans, j’ai fait en sorte que tu tombes malade. Quand tu allais à l’école, je te surveillais et, comme tu le sais, celui qui te dérangeait le payait très cher.
Oublie mon enfance. Parle-moi plutôt de mon mariage.
Le veux-tu vraiment ?
Oui, pourquoi pas.
C’est une curieuse histoire. Tout fut de ma faute. Je n’aurais pas dû te laisser souffrir autant. Je ne me le pardonne pas, d’autant que tu avais déjà enduré tant de peines dans ton enfance, cela suffisait.
Diable, le passé est le passé, tu n’y peux rien changer.