Les Amants de Saint-Pierre
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Les Amants de Saint-Pierre

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Description

Abandonné à sa naissance puis recueilli par des religieuses, Démé voit sa vie basculer une seconde fois, lorsqu'à l'âge de sept ans, il est exclu de son foyer d'adoption. Est-ce à cause de Marie Anna, sa petite compagne d'école ? Très vite un sentiment puissant se développe entre ces deux enfants que tout oppose. Lui nègre rejeté. Elle mulâtresse, enfant issue de la haute bourgeoisie. Sauront-ils surmonter les terribles épreuves que leur réserve leur destin ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2004
Nombre de lectures 231
EAN13 9782296359994
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Amants de Saint-PierreLettres des Caraïbes
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Henri MELON, Thélucia,2004.
Max JEANNE, Un taxi pour Miss Butterfly, 2003
Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003.
Jean-Pierre BALLANDRY, La vie à l'envers, 2003.
Jean-Claude JOSEPH, Rosie Moussa, esclave libre de
SaintDomingue, 2003.
Monique SEVERIN, Femme sept peaux, 2003.
Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003.
Marcel NEREE, Le souffle d'Edith, 2002.
Josaphat LARGE, Les terres entourées de larmes, 2002.
Gabriel DARVOY, Les maîtres-à-manioc, 2002.
Timothée SCHNEIDER, Rue du Soleil Levant- Voyage dans le
territoire de la Guyane, 2002.
Manuela MOSS, Sous le soleil caraïbe, 2002.
Victor-Georges DRU, Zack, Destin Caraïbes, 2002
Océane MONTMULIN, Lafiancée du Roi, 2001.
Dieudonné ZELE, Marie Passoula, 2001.
Joscelyn ALCINDOR, Carrefour des utopies, 2000.
FRANKITO, Pointe-à-Pitre - Paris, 2000.
Françoise EGA, L'Alizé ne soufflait plus, 2000.
Sylvain-Jean ZEBUS, Crépuscule et solitude, 2000.
Max JEANNE, Tourbillon partenaire, 2000.
Marise FIDORE-P ARICHON, Le figuier maudit, 2000.
Ernest BA VARIN, Le cercle des Mâles Nègres, 1999.
Danièlle DAMBREVILLE, Le Quimboiseur, 1999.
Eric PEZO, Marie-Noire, Paroles en veillées, 1999.
Térèz LEOTIN, Tré ladivini, Le plateau de la destinée, 1999.
Michel PRAT, Les Grands Fonds, 1999.
Liliane LISERON, La plaie danse avec la douleur, 1998.
Mona GUERIN, Mi-Figue Mi-Raisin, 1998.
José LE MOIGNE, Chemin de la Mangrove, 1998.
Danièlle DAMBREVILLE, L'arbre sacré, 1998.
Jocelyn ALCINDOR, Zabriko Modi, 1997.
Jean ROCH, Grigne au vent, 1997.
Michel ECLAR, Les champs coloniaux du malheur, 1997.Christian P AVIOT
Les Amants de Saint-Pierre
L'HARMATTANDu même auteur
La demoiselle des mornes. Ed. L'Harmattan
L'Harmattan
5-7,rue de l'École-Polytechnique
75005Paris
FRANCE
L'Harmattan Hongrie
Hargita u. 3
1026 Budapest
HONGRIE
L'Harmattan Italia
Via Degli Artisti, 15
10124 Torino
ITALlE
(Ç) L'Harmattan, 2004
ISBN: 2-7475-6421-5
EAN : 9782747564212« ... c'est de l'aliment des anges que
Tu as nourri ton peuple. »
La Bible (La Sagesse 16-20)CHAPITRE I
«J e me souviens de ce jour-là. Rue Saint Louis à
Fort-de-France, il pleuvait. Ce n'était pas un gros grain
comme on dit, mais de fines gouttelettes qui arrosaient
le pays.
Je me souviens de sa réaction quand il vit ma mère.
Sous le parapluie qui l'abritait je le vis figé dans un
heureux étonnement comme paralysé par une grâce
qu'il n'espérait plus. Ma mère connut le même instant
de bonheur qui la nimba d'un éclat particulier. Déjà
pourvue d'une beauté exceptionnelle qui ne semblait
pas varier malgré le temps qui courait, la joie que lui
procura le regard de mon père posé sur elle, disait
certes la passion qui la brûlait, mais la rendait, à
l'instant de ce contentement, plus éclatante. Quant à
lui, quittant soudain l'extase qui l'immobilisait, il
7l'appela: « Marie Anna! » Elle lui répondit en se jetant
à son cou, sous le regard gêné des passants. Elle le
serra très fort, et lui fit de même en fermant les yeux.
« Démé» prononça-t-elle les yeux pleins de larmes.
Puis, desserrant leur étreinte, ils se regardèrent comme
si le monde n'existait plus autour d'eux.
J'étais dans mes quinze ans quand j'assistai à cette
scène. Elle se déroula non à la suite d'une longue
séparation mais tout simplement un dimanche après la
grand-messe à la cathédrale de Fort-de-France. Mon
père était venu à sa rencontre. Il avait la peau noire, les
traits fms comme ceux des hindous, les cheveux
crépus. D'apparence athlétique, il avait fière allure.
Tout le monde l'appelait Démé. »
C'est ainsi que mon père Sylvain, homme au geste
auguste, pour mieux me faire connaître mon
grandpère et ma grand-mère, écrivit ces quelques lignes à
mon attention. Il les écrivit le jour où il me remit la
bonne vingtaine de petits cahiers que mon grand-père,
Sylvain Démétrius, avait rédigé, d'une main sûre et
d'une plume alerte, pour informer sa succession des
faits terribles qui émaillèrent sa vie. Le récit que feu
mon grand-père écrivit commence ainsi: «Toi mon
héritier qui lit mon récit, mon lecteur bien aimé, sois
patient, poursuit cette lecture jusqu'à son terme. Tu
sauras, à ce terme, les terribles évènements que j'ai
affrontés, depuis l'âge de sept ans, pour échapper à la
vie misérable qui me guettait et à laquelle on me
vouait. Tu sauras, en acceptant que, goutte à goutte, je
t'informe, comment j'ai compris que: être libre de
faire ou de ne pas faire était la conduite qui me seyait.
Toi qui me lis, non selon le seul et unique sens de ta
vue, mais d'après la profondeur de ton entendement,
profondeur issue de l'harmonie, je te dis ceci: ne
8m'interromps pas. Ecoute par les mots (parce que
l'écrit englobe en essence la musicalité de l'esprit), ma
voix ferme et celle très douce de ma merveilleuse
épouse. Je commence. Ouvre tes oreilles sensibles et
fais silence en ton cœur. »
Je me souviens de Saint-Pierre où je suis né.
SaintPierre la belle qui carrait par endroits et geignait par
d'autres.
Elle carrait aux abords du théâtre par ces dames et
damoiselles pimpelotées jusqu'à l'outrance, par ces
messieurs de la bourgeoisie, de la haute société, « la
haute» comme on dit, celle qui porte redingote, queue
de pie et moustache lustrée. Tout ce monde en beauté
allait fièrement, bras dessus, bras dessous, se divertir
au théâtre.
Elle geignait sur le port et dans les plantations. Elle
geignait place Bertin où germait puis grandissait la
douleur de l'ouvrier qui, muscles bandés, entassait,
pour être exportés, d'énormes barils de sucre et de
rhum.
D'après ce qui m'avait été dit, je suis le fùs de untel et
de unetelle. En effet je suis un enfant abandonné,
trouvé dans une niche à l'entrée du couvent de
SaintPierre. Ramassé là-même par les bonnes Sœurs de cet
établissement, je fus élevé par elles à hauteur de leur
vœu, et par elles, bien sûr, catéchisé chrétien jusqu'à
l'âge de sept ans. Le lendemain de mes sept ans la
mère supérieure me convoqua dans son bureau et,
froidement, me dit ceci: «Sylvain Démétrius, flis de
untel et de unetelle tu as atteint tes sept ans (tu les as
même dépassés de un jour.) D'ailleurs je te précise que
ta date de naissance est une date approximative. Tu es
probablement plus âgé que cela. Tu as donc l'âge de
9raison. Nous ne pouvons plus te garder. Tu ne dois
plus rester au couvent à compter de ce vingt-cinq avril
mille huit cent quatre-vingt. Nous t'avons nommé
puisque tu as été trouvé. Nous t'avons nourri jusqu'à
tes sept ans. Grâce à nous tu sais lire et écrire (ce n'est
pas encore la perfection mais tu as la capacité de
t'améliorer.) A ton égard nous arrêtons tout. Nous ne
pouvons plus continuer à t'accorder ces faveurs. A
compter d'aujourd'hui tu dois quitter le couvent. Nous
t'avons préparé quelques petites affaires. Tu peux
maintenant partir. »
Frêles, mes petites jambes flanchèrent. Et, debout
que j'étais pour écouter la mère supérieure, je me
retrouvai par terre par suite d'une chute due à
l'impossibilité pour mes jambes de soutenir le reste de
mon corps. J'avais de la peine et, parce que mon cœur
embruni m'en empêchait, je ne sentais plus ma
personne. J'étais comme mort. La mère supérieure se
leva, me souleva et me porta pour mieux m'extraire de
ce en quoi par destination j'étais ancré, jusqu'à la porte
de son bureau où elle me posa par terre, contre un
mur. Elle me dit : « tu te remettras mon garçon. C'est
juste un mauvais moment à passer. Tu te débrouilleras
bien dans la vie. »
Je me souviens qu'après m'avoir parlé ainsi, elle
réintégra son bureau en claquant la porte dont le bruit
sourd, en me faisant sursauter, me fit prendre
conscience avec brusquerie de ma triste réalité: j'étais
de nouveau abandonné. Un léger reniflement me fit
tourner la tête. Je situai ce petit bruit sec derrière la
statue de saint Joseph qui se trouvait non loin de moi
(un saint Joseph que je vis ce jour-là avec des yeux
morts, des yeux si vivants d'habitude !) Derrière elle,
quelqu'un se cachait. Miracle soudain. Je retrouvai
10intactes et vives toutes mes sensations. Je m'approchai
de la statue. Sœur Rose, les yeux baignés de larmes, se
baissa, me prit dans ses bras. Elle me dit avec des mots
chuchotés:« mon enfant, mon petit Sylvain, sois fort.
Que Dieu te protège!» Puis elle m'embrassa sur le
front, un long baiser dans lequel elle mit tout l'amour
qu'elle me vouait.
- Sœur Rose qu'il parte!
Sœur Rose, maternelle, desserra son étreinte et je
partis en courant. La brusquerie de la mère supérieure
coupa nos liens affectifs et m'éjecta violemment du
couvent. Le sort des déjections m'était attribué. Je
faisais à sept ans l'expérience du rejet, un rejet que je
ne comprenais pas puisqu'il émanait de gens qui, me
semblait-il, me comblaient d'affection et d'amour.
Seule Sœur Rose était venue me témoigner ses
sentiments. Sœur Rose, une femme pétrie de qualités,
qui s'était comportée pendant mon séjour au couvent,
à mon égard bien sûr, comme ma vraie mère. La voir
en larmes augmenta mon chagrin. Elle était
Normande, plus précisément d'Alençon qu'elle me
décrivait comme une ville agréable et paisible.
Je quittais le couvent dans une peine indescriptible et
animé par la peur de l'inconnu. Pourquoi m'avait-on
chassé de cet établissement qui se disait la maison de
Dieu?
*
Le jour de mon deuxième abandon, éperdu, je courus
n'importe où. Les affaires que la mère supérieure,
m'avait données avec condescendance, je les avais
abandonnées je ne sais trop où, égarées probablement
du fait de mon trouble. Ce jour-là, jour terrible pour
moi, je pénétrai une impressionnante démesure: moi
Iltout seul noyé dans la vastitude de mon aller-venir.
Cette liberté qui m'accueillait me parut sans limite en
effet, trop vaste pour moi, infinie, d'une infmitude que
mes sept ans ne pouvaient pas supporter. Elle
m'effrayait. J'avais peur d'elle. Saint-Pierre aussi, je la
découvrais grande, impressionnante, dangereuse parce
que j'avais trop peu quitté le couvent et ses abords
immédiats où je me sentais en sécurité. Ma course folle
me conduisit sur la place Bertin qui étalait ses charmes
le long du bord de mer. Son ouverture sur le ciel et le
grand large qui l'inondait sur un vaste rayon de toute la
claritude du loin, l'illuminait sans cesse. A sa droite, la
Montagne Pelée, imposante et fière, comme Anubis,
veillait sur elle. Elle grouillait de monde, cette place.
Promeneurs, hommes d'affaires et ouvriers la foulaient
dans un va-et-vient continu. S'entassaient en ce lieu,
des barils de sucre et de rhum destinés à l'exportation.
Un rapide calcul me fit connaître qu'entre ces barils je
pourrais trouver une niche pour mon petit corps de
sept ans. Mon calcul s'averra exact dix minutes plus
tard. Entre deux énormes barils semblables à deux
hippopotames, je pus, sans me forcer, me caser en
évitant soigneusement de me faire repérer. Allongé
dans ma niche comme un crabe dans son trou je me
laissai aller non pas à l'utile réflexion puisqu'elle
m'occupait depuis mon départ du couvent, mais au
complet repos. C'était la première fois que je me
trouvais allongé sur le sol comme dans un lit. Mon
corps tendre éprouvait la dureté du pavé, sa morsure
par endroits quand je bougeais. Mes yeux voyaient les
minuscules fourmis qui dans un charroi continu
transportaient des grains de sucre des barils à leur
repaire, les minuscules grains de sable qui meublaient
12le sol, bref tout ce qui, petit, échappe à la vue de
l'homme debout.
On hélait sur la place. Quelqu'un dit tout haut qu'il
était dix heures. Cette voix ne troubla pas cependant
ma pensée qui m'unissait à Marie Anna. Marie Anna
ma compagne d'école. Au couvent, les Sœurs, abeilles
entreprenantes, avaient ouvert une école maternelle.
Parce qu'elle cultivait la sélectivité et qu'il lui paraissait
opportun de l'affmer, la haute société de Saint-Pierre y
avait inscrit ses enfants. Moi, je la fréquentais tout
simplement parce que j'habitais chez les Sœurs. Sœur
Rose était l'institutrice.
Marie Anna et moi étions assis côte à côte dans notre
classe. Nous étions complices et cette complicité qui
se révélait de jour en jour d'essence naturelle plaisait à
Sœur Rose qui avait toujours un sourire ému quand
elle nous voyait aller main dans la main dans les parties
du couvent où nous avions accès. Notre petit couple,
angélisé par l'ambiance et l'innocence, avait la
particularité suivante: j'étais le négrillon de l'école et
Marie Anna la plus belle des mulâtresses. Son père
était un grand blanc et sa mère une mulâtresse de
Saint-Domingue qui, selon ce que Marie Anna m'avait
dit, était décédée cinq ans auparavant. Sans doute à
cause de notre complicité, sans doute aussi grâce à
Sœur Rose à l'ombre de laquelle nous vivions
sécurisés, nous ne nous quittions jamais. D'ailleurs nos
camarades d'école ainsi que Sœur Rose exprimaient
leur surprise quand ils voyaient -cela était rare- l'un ou
l'autre de nous deux aller seul dans les couloirs du
couvent.
Midi approchait. Un mitan chaud pointait. La faim
remuait mon estomac, le brûlait, le mordait, tordait
13mon bas ventre. Je découvrais les douleurs d'un
misérable crève-la-faim. «Je suis certain, me disais-je
entre les deux barils qui me servaient de toit, que
Marie Anna me cherche.» Cette pensée domina,
l'instant d'après, les morsures de la faim et elle me
permit de supporter leurs agressives tentatives. Pas
longtemps toutefois, car probablement à cause de la
résistance qu'elles rencontraient, leur férocité força.
Mon petit estomac non habitué à ces situations de
guerre contre la faim hurla de douleur à mon grand
désespoir. Evidemment ma résistance céda. Cette
nouveauté, les douleurs de la faim, bientôt, en moi,
devint insupportable jusqu'à me tordre franchement
mes intestins, les nouant même. Je dus, pour calmer
cette souffrance à la fois tenace et hardie, chercher des
solutions. J'en trouvai une, toute simple et qui eut un
effet rapide. Des barils ventrus qui me servaient de toit
suintait du sirop. Un sirop dru dû au sucre fondu par
la chaleur intense du soleil qui se déversait, comme un
torrent, en avalanche sur la ville de Saint-Pierre toute
nue. Je passai mon index sur les fissures et je l'en
retirai noir de sirop. Un régall J'eus la paix avec mon
ventre. Ce fut cependant pour un bref instant, car
aussitôt après la dernière goutte de sirop avalée Ge
n'avais plus de fissure à explorer) mon estomac se fit
plus menaçant, se tourna et se retourna dans une sorte
d'enrageante folie. Dans cette situation, je me trouvai
rapidement dans une angoissante position et je voyais
poindre en moi une autre atrocité. En effet, très
affaiblis, je connus un début de désespoir. Je quittai
ma cache en courant. La place Bertin était noire de
monde. Certains en tenue aristocratique semblaient
donner des ordres à ceux qui, en pantalon trois quarts,
poussaient les barils.
14La route du Morne Rouge, j'avais entendu parler de
ce coin-là comme un coin riche en fruits sauvages.
Pour me restaurer -ce dont en cet endroit j'étais
certain de pouvoir réaliser- je décidai de m'y rendre.
« Au nord! Vas-y! Fonce droit devant!» Ainsi me
parla une voix qu'actuellement j'appelle mon intuition.
Donc j'allai droit devant, en courant. Dans mon
ballant, j'arrivai au lieu que je cherchais puisque mon
devinement trouva sa confltmation lorsque quelqu'un
lança à un autre qui le croisait:« Je vais au Morne
Rouge! » Le répondeur allait à pied. Je lui emboîtai le
pas. Mais j'étais tellement faible que je ne pouvais pas
le suivre. En effet mon esprit forçait, mais mon corps,
en deçà de cet effort, me freinait. Il marchait vite,
l'homme. Ma faiblesse était telle que, mes jambes ne
pouvant plus me supporter, je me laissai carrément et
bruyamment choir. Celui qui me précédait se retourna.
C'était un chabin au visage tacheté de brun qui portait
chapeau bakoua. Probablement étonné de voir un
gamin seul sur cette route déserte, il vint à mon
secours. Une démarche naturelle qui me rassura.
- Hé bé ! fit l'homme. Pittit (mon petit) qu'as-tu?
- J'ai faim.
- Quoi?
- J'ai faim.
- Hé bé bon! Où est ta manman ?
-Je n'en ai pas.
- Ton papa?
- Je n'en ai pas
- Je vois. Tu n'as rien. Sans papa, sans manman, sans
manger. Tiens, mange ça. Un morceau de pain avec du
poisson frit dedans. Tu aimes ça ?
15- Oui.
- Dis-moi pititt, qu'est-ce que tu fais dans ce coin- là ?
- On m'a renvoyé.
- Qui ça ?
- La mère supérieure.
- La mère supérieure?
- Oui, au couvent
- Au couvent? Tu habitais au couvent?
- Oui.
- Je vois. . .
- Elle m'a dit que je suis fils de untel et de unetelle et
qu'à partir de mes sept ans elle ne pourrait plus me
garder.
- Fils de untel et de unetelle, fils de personne quoi!
Je vois qui tu es. Bon Dieu Seigneur! c'est le ciel qui
m'a mis sur ta route. Mais je ne sais pas m'occuper des
enfants. Je n'en n'ai pas. Je dois être au Morne Rouge
avant la nuit et je n'ai pas le temps de t'aider. Je
m'appelle Antoine. Tout le monde m'appelle Ti-tome,
tout simplement parce que je suis petit. Tu le vois bien
que je suis petit... enfm pas grand, mais juste assez
pour paraître un homme normal, pas un nain je veux
dire.
Cette remarque de Ti-toine me fit rire. Ce fut mon
premier rire d'enfant abandonné.
« Je vais quand même te conduire chez quelqu'un où
tu seras à l'abri au moins pour cette nuit. Chez la
vieille Doris, allons là-même. C'est sur ma route. Elle
est un peu laide, elle fume la pipe. Comme bonne
personne il n'y a pas deux comme elle dans le monde.
Tu es prévenu. Courage! N'aie pas peur d'elle. C'est
un pain doux. Et toi, ton nom? »
- Sylvain Démétrius.
16- Démétrius ? C'est un nom de Romain ça! Quelle
idée de t'appeler comme un Romain! Allons voir
Doris r
*
- Hé bé bon dieu! C'est ton invité?
Je découvrais Doris. Ti-toine m'avait couillonné et
bien. Je n'avais jamais vu une aussi belle femme noire.
Une beauté parée de deux yeux gris cendré. Une
merveille. Elle paraissait un âge que je n'arrivais pas à
déterminer et elle affichait, tout naturellement, sans
fierté, sans carrer, une beauté qui l'angélisait. Son
visage rendait, en l'éblouissant, la finesse de ses traits
et ses yeux gris cendré donnaient à toute sa personne
un éclat particulier. Elle plantait un jeune manguier
quand nous arrivâmes.
- Oui.
- Je n'ai plus rien pour l'instant. J'aurai de quoi
manger mais pas avant ce soir si je vends mes deux
sacs de charbon et après avoir planté mes ignames et
mes bananiers.
- Doris, tu lui serviras de manman.
- Ah bon! C'est ton enfant Ti-toine ?
- Non, Dodo, pièce pas. C'est le flis de untel et
unetelle. Abandonné depuis ses sept ans par les Sœurs
du couvent.
- Je te le laisse Dodo occupe-toi de lui.
- Dodo n'a jamais abandonné personne, elle ne
commencera pas aujourd'hui. Dis-moi ton nom pititt.
- Sylvain Démétrius. J'ai eu sept ans hier.
- Démétrius? Ce n'est pas un nom d'ici. C'est un
nom de là-bas. Tu as le front large des gens
intelligents, de longues jambes, les épaules carrées, tu
seras haut et fort. Noir à face d'ange, bon Dieu
seigneur tu es un vrai produit du ciel! Han!
17- Marie Anna m'appelle Démé.
- C'est mieux ça, Démé. C'est ta sœur?
- Non. Comment est-elle?
- Très belle. Belle comme toi.
- Mais encore?
- Café au lait.
- Comment sont ses lèvres?
- Ses lèvres?
- Oui ses lèvres. Minces comme ceux des jésuites?
Comme les miennes que tout le monde regarde?
- Comme tes lèvres mais retroussées.
- Des lèvres retroussées, bon Dieu Seigneur, une
rebelle! Elle et toi, du feu!
- Les Sœurs du couvent vont m'entendre. On
n'abandonne pas un enfant quand on se dit fille du
Seigneur. Toi avec ta face d'ange, tu ne mérites pas ça !
- Dodo, lança Ti-toine, je pars. A bientôt.
- Avant de partir, prends moi ma pipe, bourre-la
comme tu le fais si bien. Et puis à bientôt.
- As-tu déjà mangé, Démé ?
- Oui, du pain et du poisson. . .
- ... frit?
- Oui du poisson frit.
- Il te les a donnés. C'est moi qui les lui avais donnés.
Un homme bon Ti-toine, vraiment bon. On se connaît
depuis très longtemps. On s'est rencontré sur le
marché. Moi je vendais. Lui passait et repassait devant
mon étal, mains dans les poches, désoeuvré, saoul de
liberté. On s'est regardé, on s'est souri. On causa un
peu. Depuis on est resté proche. Il a une manie,
Titoine. Quand il réfléchit, il se gratte la tempe gauche
avec la main droite.
18Je regardais Doris. Une beauté dessinée par Dieu
même. Et je crois que, là-même après ses coups de
crayon, l'esquisse des yeux gris cendré qui faisaient du
visage de Doris un miroir, Dieu l'envoya sur terre. Elle
sourit en me voyant comme en extase devant elle.
- Démé -tu peux m'appeler Dodo- je sais ta pensée.
On m'a souvent complimentée pour elle, ma beauté.
Mais j'ai privilégié une autre beauté, celle qui donne
droit au respect. Tu la découvriras toi-même. Je vais
vite vendre les deux sacs de charbon que tu vois dans
le coin là-bas, à côté du pied de piment, pour acheter à
manger pour ce soir. Mais à partir de demain, matin
midi et soir, pitit!, légumes et morue. Rentre dans la
case. C'est à partir d'aujourd'hui ta maison. Jamais
Dodo ne t'abandonnera. A mon retour nous parlerons
plus. Assez de parlance pour l'instant, je pars pour
dévirer tout de suite.
- C'est lourd?
- Quoi donc Pili!! ?
- Les sacs.
- Pièce pas. Les femmes comme nous ont le cou
solide comme un poteau mitan et une tête comme une
tête de taureau qui peut recevoir plusieurs kilos sans
douleur. Au fait quel âge me donnes-tu ?
- Je ne sais pas.
- Réfléchis.
La case faite de paille solidement tressée, je me
souviens, avait environ six mètres sur six d'emprise sur
le terrain. La terre battue faisait son sol. Son mobilier
était composé d'une table d'allure rudimentaire, d'un
lit fait de paille et de vêtements mis en rade (qu'on
appelait d'ailleurs « rades »), d'un ti-banc, d'un potin à
charbon. Doris avait aussi un baquet dans lequel elle
19mettait de l'eau pour se laver. Dans un coin de la case
se trouvait une grande malle en latanier dans laquelle
étaient rangés des vêtements et divers objets. Près de
cette malle était posée une valise fermée. A part le lit et
la table, ce mobilier grossier prenait peu de place.
Dehors, elle avait installé un billot, et sur trois grosses
roches posé un tray dans lequel elle rangeait sa
vaisselle. Un coutelas, une fourche et une houe, étaient
rangés sous un manguier non loin de l'entrée de la
case.
Je découvrais mon nouvel univers avec moins
d'appréhension que je croyais. Le peu qui me restait
venait de la rudesse de la nature qui constituait cet
environnement non des gens qui l'animaient. Mais
bien vite ce sentiment de peur régressa totalement en
moi, parce que cette rudesse impressionnante qui
contrastait fortement avec la délicatesse et la fmesse
que j'avais connues au couvent, je l'apprivoisai très
rapidement grâce à Dodo qui, à mon égard, sut se
montrer maternelle, et qui franchement me sécurisait.
-Tu as de la chance,pititt.
Doris rentrait bien vite, pourvue de tout ce qu'elle
pensait convenir à la sensibilité de mon estomac.
De la grande poche de sa gaule elle tira un reste de
monnaie et un paquet de tabac.
- J'ai même ramené une doucette pour moi. Donc
pz/it! je te disais que tu es chanceux. Je t'ai ramené du
pain et une livre de poisson. Tu vas pouvoir manger ce
soir. Maintenant que tu es amaisonné, je vais tout
t'apprendre de ce que je sais de la vie pour que tu sois
capable de la dominer. J'ai un peu de paille et quelques
rades, je te ferai un bon lit. Là-dessus, tu dormiras en
envoyé à moi, alorspaix. C'est le ciel protecteur qui t'a
20je m'occuperai de toi. Viens m'aider à faire le lit. Au
couvent on te le faisait, ici tu le feras. D'abord je
t'apprendrai comment. Plus tard tu le feras tout seul.
Nous le ferons à ta mesure pour l'instant. Un jour
quand tes pieds dépasseront nous l'allongerons.
- On dort bien sur la paille?
- Mieux que sur le sol en tout cas. Tu dormais sur
quoi au couvent?
- Un matelas.
- Comment c'était?
- Doux.
- Tu causes bien. Mais ici ce n'est pas le couvent. Un
jour tu dormiras sur un matelas doux. Mais tu dois
d'abord commencer par la paille. Fais voir ta
main. . .non pas celle-là, l'autre.
Doris resta un moment silencieuse.
- Qu'as-tu ?
- Rien. Plus tard je te dirai. Marie Anna qui est-ce?
- Ma camarade.
Elle réintégra son silence. Je ne sus pourquoi.
- Tu sais lire ? demanda-t-elle sérieuse.
- Oui, écrire aussi.
- Compter?
- Oui.
- Jusqu'à combien de mains?
- Comment?
- Jusqu'à combien de mains sais-tu compter?
- Plusieurs.
- Hé bé bon! Moi je vais jusqu'à deux mains, après je
suis bloquée.
- C'est facile, tu ajoutes un à chaque fois. Je vais te
montrer comment je fais.
21- D'accord. Je sais lire et écrire. Je ne pourrai pas
t'envoyer à l'école, mais tu vas lire et écrire tous les
Jours.
- J'aime bien lire et écrire, mais.. .
- Mais?
- Que ça ?
- Que ça. Parce que pour le reste il faut aller à l'école.
Je te répète que l'école ce n'est pas possible.
- Pourquoi?
- Trop cher. Viens voir.
La valise qui tout à l'heure avait attiré mon attention,
elle l'ouvrit. A ma grande surprise une pile de
journaux, des livres, de vieux cahiers, des crayons, des
porte-plumes, m'apparurent.
- C'est un vieux nègre, sur l'habitation où j'étais
esclave qui m'a appris à lire et à écrire. Ille faisait en
cachette pour que le maître ne le sache pas. Donc tu
vas travailler dans la case ou sous un arbre. Les
arbres ne manquent pas dans le coin. Tu as l'embarras
du choix. Allons finir ton lit. Demain nous parlerons
de Marie Anna, aujourd'hui tu es trop fatigué pour me
parler sans hésitation de cette pititt. D'ailleurs demain,
au devant du jour, nous commencerons tout. Avant
d'aller te coucher ce soir n'oublie pas de te laver et de
faire tes prières comme on te l'a montré au couvent.
Au réveil pareil: prière, bain.
La nuit m'enveloppa totalement. J'étais allongé sur
mon lit fait d'un mélange de paille et de rades empilés
dans des sacs de jute. Dodo l'avait recouvert d'un
morceau de tissus qui servait de drap. Elle m'avait
conseillé de trouver, dès le lendemain, de quoi
surélever mon matelas et de faire en sorte que mon lit
soit un vrai lit, pas une couchette provisoire. C'était
22pour elle une manière de m'enseigner l'initiative et la
responsabilité. Je me rends compte maintenant qu'elle
avait commencé mon éducation de ce qui me
raffermirait et me permettrait de maîtriser les
évènements de la vie.
Malgré ma fatigue qui m'affaiblissait, mon sommeil
tardait à venir. Marie Anna occupait mes pensées. Je
me sentais profondément attaché à elle par des liens
qui me semblaient naturellement indissolubles et
c'était pour nous une certitude intérieure que cette
nature qui les constituait les rendait tels. Dès lors que
nous concevions ainsi nos relations, nous ne pouvions
admettre qu'un jour elles puissent se distendre jusqu'à
une irrémédiable cassure. Malgré mon renvoi brutal du
couvent pour je ne sus quelle cause, je fus rempli, ce
soir-là chez Dodo, de la certitude que, depuis l'instant
de ce renvoi, Marie Anna, peinée, faisait tout pour me
retrouver. Et je devinai l'endroit où elle entreprendrait
ses recherches. Ce serait tout simplement place Bertin,
parce qu'un jour l'envie de faire l'école buissonnière
nous ayant possédés, nous décidâmes de nous y rendre
en nous enfuyant du couvent, après que son père l'eut
déposée, mais avant le tintement de la cloche de
l'établissement. Lecteur je t'avoue que pour nous,
c'était un geste très excitant. Nous éprouvions
l'immense plaisir de le vivre pleinement et librement,
sans nous inquiéter de ce qu'il nous procurerait à notre
retour au couvent. D'avance, le repentir, fermement
nous le repoussions. Le désir d'escapade me possédait
et cette possession enthousiaste et exaltante, pourvue
de puissance, se communiquait à ma petite compagne.
- Vite! avais-je dit à Marie Anna.
- Où allons-nous?
- Place Bertin.
23Rapidement, comme deux colibris heureux et libres,
nous nous dirigeâmes vers cette place en faisant
toutefois attention à ne pas nous faire repérer. Nous
étions saouls de bonheur.
- C'est là où il y a les boucauts (barils) ? m'avait lancé
Marie Anna en me serrant la main.
- C'est là-même.
L'immensité de la place Bertin et les centaines de
boucauts de sucre qui y étaient entassés nous
impressionnèrent au point de réfréner notre ardeur
jusqu'à provoquer en nous une sorte d'hésitation à
aller plus avant dans notre intrépide escapade. Mais
l'attrait de la liberté fut assez fort pour faire battre en
retraite l'hésitation qui pointait.
- Suis-moi, fis-je, sous les boucauts il y a du sucre et
du sirop.
- C'est vrai, ça sent le gros sirop. Mon père m'a dit
que le gros sirop c'est le sirop de batterie.
- Sœur Rose m'a dit que sous les boucauts il y a du
gros sirop. Si donc elle m'a dit que c'est du gros sirop,
c'est du gros sirop.
- D'accord Délné, c'est du gros sirop, et même du
bon. Cet endroit sent le jus de canne.
- Il sent aussi la marée.
- Démé regarde, là-bas I Des grandes robes qm se
baissent et cherchent sous les boucauts.
- Quais. Sœur Rose m'a dit que ces grandes robes-là
recueillent le gros sirop pour le revendre.
- Allons dans le coin, par-là. Il n'y a pas de grandes
robes pour nous gêner.
- Donne-moi ta main Démé.
- Tiens, prends-la et ne la lâche pas.
- D'accord. Même que je la tiens très fort.
24Le gros sirop -issu du sucre fondu par la chaleur du
soleil- suintait à travers les fissures des boucauts. Avec
notre doigt nous prélevâmes délicatement ce qui nous
satisfaisait. Nous fûmes vite rassasiés et de la viscosité
du gros sirop et de son odeur forte qui rappelle le
parfum tenace du rhum.
- Tiens, dis-je, la pluie fifine (de très fmes gouttes de
pluie).
- Quais. Ce n'est pas encore le gros grain mais ça
vient. Qu'est-ce qu'on fait Démé ?
- Vite, allons parer la pluie sous les boucauts.
Suismol.
- Donne-moi ta main Démé.
- Comme tout à l'heure tiens, prends-la et ne la lâche
pas.
Progressivement, les fines et douces gouttelettes de
pluie disparaissaient pour laisser place aux gros grains
qui martelaient le sol. Entre les boucauts qui nous
servaient de toit, nous étions à l'abri et comme deux
petits colibris dans un nid douillet nous allongions la
tête pour voir le spectacle des grains de pluie se brisant
sur le sol. Ce ne fut pas pour longtemps car il cessa
rapidement et soudainement de pleuvoir et le soleil qui
n'était point voilé en un instant sécha tout.
- J'aime cette place Démé. Et toi?
- Moi aussi. Si un jour tu me cherches, tu viens ici et
tu attends. D'accord?
- D'accord. Je t'attendrai ici. Je te cherche d'abord et
je t'attends ensuite.
Toutes ces pensées me tinrent éveillé longtemps. Le
sommeil me libéra d'elles fort tard, me garda jusqu'au
devant du jour à l'heure des sis sis (passereaux) et des
merles.
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