Les amours de Sailor le chien
75 pages
Français

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Les amours de Sailor le chien

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Description

À lire le récit de sa vie, de son adoption jusqu'à sa vieillesse tranquille, Sailor méritait bien d'être élevé au rang des héros donjuanesques qui peuplent la littérature. Son destin est une véritable odyssée érotique. Pas une femelle à dix kilomètres à la ronde qu'il n'ait honoré de ses faveurs. Sauf en " service commandé " où, refusant l'exercice imposé de la reproduction, Sailor se montrait brusquement indifférent aux charmes de l'autre sexe.
Car, contrairement aux idées reçues, la vie amoureuse de l'espèce canine, bien qu'extraordinairement riche et variée, n'est pas que mécanique. Les sentiments y tiennent une large place, même si l'amour avec un grand A est réservé à la figure idéalisée du maître, avec qui les liens frôlent l'osmose télépathique.
Au-delà des tribulations sexuelles de Sailor, ce livre inclassable et plein d'humour est aussi une réflexion sur nos tabous. Chaque anecdote concernant les aventures de Sailor, touchante ou drôle, toujours savoureuse, délivre un point de comparaison entre les amours canines et celles de humains. Entre leçons de choses, livres érotiques, méditations philosophiques et manuels de dressage, les savants récits animaliers de Jean-Pierre Otte, toujours récréatifs, nous apprennent aussi à regarder d'un œil nouveau l'animalité qui est en nous.







Ils étaient trente ou quarante chiens de toutes tailles, tous âges et toutes variétés à se bousculer, se presser et s'empresser contre la clôture de la SPA. à mon approche. Chacun, afin que je le sorte de là, l'élise et l'emporte, s'évertuait dans la mêlée à me séduire par un manège d'insistances, d'élans excentriques et de signaux destinés à m'atteindre dans la corde sensible.
Pour ne pas me laisser prendre en otage, je me mis à détailler leurs stratégies de séduction, de supplication plutôt, forcée, désespérée : les regards brillants, les aboiements aigus, les couinements que l'on eût dit d'oiseaux blessés, la frénésie qui les désarticulait dans la ruée, et les agitations alertes des queues, en tous sens et à tout rompre. Une petite chienne bichon allait même jusqu'à se rouler sur le dos, offrant son ventre sans défense pour susciter un attendrissement définitif.
Ceux-là seraient choisis assurément par des maîtres qui ont besoin qu'on les implore pour se sentir salvateurs, valorisés par le geste d'adoption dans la conviction honorable d'une vie sauvée, en étant assurés par avance de la fidélité affectueuse, soumise et reconnaissante de leur protégé.
Mon désir, mon dessein, quant à moi, était plutôt d'un compagnon à connaître et à comprendre dans sa réalité propre, dans ses humeurs et ses rites de vie, en respectant son intégrité et en lui conservant une indépendance, autant que faire se peut.
Par l'acte d'adoption, on fait sien, on reconnaît pour sien, en quelque sorte comme dans une filiation. L'adoptant constitue pour l'adopté une référence continuelle, un point d'ancrage affectif, au risque alors d'une influence dominante qui pourrait le réduire dans sa nature et ses propriétés. Je rêvais pour ma part d'une adoption qui opérât dans les deux sens en jouant sur un réseau d'affinités électives : le choisir, lui, en même temps que d'être choisi par lui, et nous reconnaître comme apparentés sinon d'esprit du moins de caractère.
Relevant la tête, je remarquai, et d'abord comme par inadvertance, un chien à l'écart, derrière le grouillement des autres. Libre, l'allure dansante, il divaguait, indifférent à tout ce qui n'était pas son intérêt immédiat, comme si rien n'existait en dehors de lui, et même, comme s'il n'y avait pas de clôture.
Cette attitude me donna à réfléchir : il était dans une activité à vide, se comportait de la même façon que s'il était en pleine campagne et qu'il avait à renifler cent traces, des messages olfactifs, peut-être la promesse d'une proie amoureuse. Il évoluait dans un lieu pour ainsi dire virtuel, dans une illusion nécessaire à sa survie, et il s'y comportait réellement, altier, plein de dédain, regroupé tout entier en lui-même.
Je l'observai plus encore et perçus que sous son allure désinvolte, il déambulait fort nerveusement, exprimant ainsi son mal-être. Cependant, au contraire de ce qu'on remarque souvent en captivité, il ne répétait pas sans fin le même trajet et variait constamment d'itinéraire. Au lieu de se fondre aux autres par un instinct grégaire dans l'infortune, il se privait résolument de toute relation, et comme un cocker faisait mine de s'intéresser à lui, plus encore de le renifler aux parties génitales, il le rabroua vertement et s'en fut de nouveau à l'écart. C'était là son réflexe, sa fuite à répétition : en dépit de tout, il poursuivait son comportement exploratoire, comme s'il y allait de sa survie.
Lorsque les autres chiens allèrent se presser à un autre endroit de la clôture parce que d'autres visiteurs figurant d'autres espoirs survenaient, je glissai la main au-travers du treillis. Il se rapprocha mine de rien et sans hâte, évoluant sur une ligne brisée, les yeux ailleurs. Il renifla ma main, comme s'il la croisait accidentellement sur sa dérive, poursuivit sa course, parut se raviser, revint en arrière et me renifla fugacement de nouveau. Puis il se tint en arrêt, me fixa droit dans les yeux, les prunelles aiguës, sans laisser paraître d'émotion, toujours dru et compact, cherchant sans compromis à deviner ce qu'il était en droit d'attendre de moi.
Le gardien m'apprit qu'il était là depuis plusieurs semaines et qu'on ne savait rien de ses origines : " Jeté d'une voiture devant la SPA. pour économiser la somme à verser à l'enregistrement d'un abandon. " Le gardien lui donnait moins de deux ans et le trouvait, selon ses termes, " bizarre, taciturne, intraitable lorsqu'il a une idée en tête ". Il s'irritait de ce que le chien ne le regardât jamais, niât tout à fait son existence et ne lui témoignât jamais aucune gratitude.
Ce dernier trait me plut et s'ajouta à mon intérêt : je me pris à détailler l'intraitable. C'était à l'évidence un chien bâtard, un véritable sang-mêlé, croisement très réussi, sans doute de griffon vendéen et de grand labrit des Pyrénées. Je n'ai pas le goût des races pures, d'ailleurs souvent plus vulnérables que les autres, et je n'ai pas l'esprit victorien qui voulait que l'on se servît du chien pour projeter une image tout à la fois toilettée, raffinée et flatteuse de soi.

Jean-Pierre Otte


Les Amours de Sailor le chien








PRESSE




À propos de son dernier livre, L'Épopée amoureuse du papillon






" Otte prend un vif plaisir à nous narrer avec un luxe ébouriffant de détails comment ça se passe chez les papillons. Il avait su précédemment, dans sa série de livres " L'amour au naturel ' nous passionner avec le récit d'autres minuscules et étranges copulations. "
Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche



" Cette Épopée amoureuse du papillon tient à la fois du long poème en prose, de l'ouvrage philosophique, de la leçon de choses, du livre érotique et du manuel de maintien. "
Jean-Claude Raspiengeas,La Croix



" Jean-Pierre Otte est l'écrivain des animaux et des plantes, de leurs rituels les plus intimes. Il possède au plus haut degré ce don d'allier les saveurs sensuelles d'une Colette et la précision d'un entomologiste maniaque et émerveillé. ".
Patrick Grainville, Le Figaro littéraire



" Jean-Pierre Otte a étudié la biologie, la physique, la philosophie et vous ensorcelle avec une diversité d'intrigues ayant trait au big-bang, aux mythes indo-européens ou au sommeil des mérous. Il fait vibrer toutes sortes de cordes. Il est à son affaire dans l'émotion, l'humeur, l'humour, le drame et la tendresse. Au fond, il est à son affaire dans le monde. "
Jean-Louis Ezine, Le Nouvel Observateur



Son dernier livre, L'Épopée amoureuse du papillon, est à la fois un précis d'entomologiste et une ode à la nature pleine de poésie. "
Baptiste Liger,Lire





" Dans son dernier ouvrage, Jean-Pierre Otte poursuit son récit des amours animales avec une verve qui ne nuit en rien à la précision scientifique. "


André Fouquet, Ouest-France



" Un petit bonheur de précision. Et de fantaisie sans doute. Mais où Jean-Pierre Otte va-t-il butiner tout ça ? "

Le Dauphiné Libéré

















Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 mai 2011
Nombre de lectures 330
EAN13 9782260018889
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

couverture
 

DU MÊME AUTEUR

GENÈSE DE L’AMOUR

1. LES FABLES DE L’ENFANCE

Le Cœur dans sa gousse (Robert Laffont, La Renaissance du Livre)

Julienne et la rivière (Robert Laffont, La Renaissance du Livre)

Blaise Menil mains-de-menthe (Robert Laffont, Espace Nord, La Renaissance du Livre)

Nicolas Gayoûle (Robert Laffont)

Les Gestes du commencement (Robert Laffont)

2. L’AMOUR AU NATUREL

L’Amour au jardin (Phébus, Libretto)

L’Amour en eaux dormantes (Julliard)

L’Amour en forêt (Julliard, Pocket)

La Sexualité d’un plateau de fruits de mer (Julliard, Pocket, Le Grand Livre du Mois)

La Sexualité domestique (Julliard)

Amours en vol (Julliard)

L’Épopée amoureuse du papillon (Julliard)

Les Amours de Sailor le chien (Julliard)

La Vie amoureuse des fleurs dont on fait les parfums (en projet)

3. LES MATINS DU MONDE

Les Aubes sauvages (Seghers)

Les Aubes enchantées (Seghers)

Les Naissances de la femme (Seghers, Le Grand Livre du Mois)

Le Chant de soi-même (Julliard)

Le Feu sacré (Julliard)

La Symphonie des eaux (en préparation)

Recours à la danse païenne (en préparation)

4. LES ESSAIS D’OUVERTURE

Livret pour les temps présents (Le Relié)

La Littérature prend le maquis (Sens & Tonka)

L’Amour sur parole (La Maisnie Trédaniel)

Retour émerveillé au monde (Fayard, Mille et Une Nuits)

La Reconquête du présent par 44 portes ouvertes (à paraître)

Une religion de l’évidence (en préparation)

5. LA VIE PERSONNELLE

Celui qui oublie où conduit le chemin (Robert Laffont)

Le Ravissement (Robert Laffont)

Histoires du plaisir d’exister (Julliard, Pocket)

Petite tribu de femmes (Julliard, Pocket, Le Grand Livre du Mois)

Strogoff (en préparation)

Peintures et pictogrammes

Premiers émois (Le Pré aux sources)

Recours aux couleurs (Le Grand Miroir)

Noir profond (Calligramme)

D’or et d’ombre (Sens &Tonka)

Une nouvelle constellation (en préparation)

Site Web :

www.jean-pierre-otte.com

JEAN-PIERRE OTTE

LES AMOURS
 DE SAILOR LE CHIEN

images

Pour M.,
en ami-amour,
et en mémoire de Tobye,
Knut, Tania, Twiny, Sailor
et... Merlin.

En mes métamorphoses successives, je fus chien, découvrant le monde selon l’humeur et le flair, cherchant un maître pour me conférer un endroit et un rôle, et cent maîtresses dans la perspective de mes amours.

Cet ouvrage s’inscrit dans le cycle de « L’Amour au naturel » :

  • 1. L’Amour au jardin

  • 2. L’Amour en eaux dormantes

  • 3. La Sexualité d’un plateau de fruits de mer

  • 4. L’Amour en forêt

  • 5. La Sexualité domestique

  • 6. Amours en vol

  • 7. L’Épopée amoureuse du papillon

  • 8. Les Amours de Sailor le chien

En préparation :

  • 9. La Vie amoureuse des fleurs dont on fait les parfums

Première partie

Le roman d’une vie de chien
 dont on découvre
 qu’elle n’est pas sans voluptés

La recherche du plaisir n’est-elle pas la loi fondamentale qui gouverne tous les processus vivants ?

Henri LABORIT

L’adoption

Ils étaient trente ou quarante chiens de toutes tailles, tous âges et toutes variétés à se bousculer, se presser et s’empresser contre la clôture de la SPA à mon approche. Chacun, afin que je le sorte de là, l’élise et l’emporte, s’évertuait dans la mêlée à me séduire par un manège d’insistances, d’élans excentriques et de signaux destinés à atteindre ma corde sensible.

Pour ne pas me laisser prendre en otage, je me mis à détailler leurs stratégies de séduction, de supplication plutôt, forcée, désespérée : les regards brillants, les aboiements aigus, les ouienements que l’on eût dits d’oiseaux blessés, la frénésie qui les désarticulait dans la ruée, et les agitations alertes des queues, en tous sens et à tout rompre. Une petite chienne bichon allait même jusqu’à se rouler sur le dos, offrant son ventre sans défense pour susciter un attendrissement définitif.

Ceux-là seraient sûrement choisis par des maîtres qui ont besoin qu’on les implore pour se sentir salvateurs, valorisés par le geste d’adoption dans la conviction honorable d’une vie sauvée, en étant assurés par avance de la fidélité affectueuse, soumise et reconnaissante de leur protégé.

Mon désir, mon dessein, quant à moi, était plutôt d’un compagnon à connaître et à comprendre dans sa réalité propre, dans ses humeurs et ses rites de vie, en respectant son intégrité et en lui conservant une indépendance, autant que faire se peut.

Par l’acte d’adoption, on fait sien, on reconnaît pour sien, en quelque sorte comme dans une filiation. L’adoptant constitue pour l’adopté une référence continuelle, un point d’ancrage affectif, au risque alors d’une influence dominante qui pourrait le réduire dans sa nature et ses propriétés. Je rêvais pour ma part d’une adoption qui opérât dans les deux sens en jouant sur un réseau d’affinités électives : le choisir, lui, en même temps que d’être choisi par lui, et nous reconnaître comme apparentés sinon d’esprit du moins de caractère.

Relevant la tête, je remarquai, et d’abord comme par inadvertance, un chien à l’écart, derrière le grouillement des autres. Libre, l’allure dansante, il divaguait, indifférent à tout ce qui n’était pas son intérêt immédiat, comme si rien n’existait en dehors de lui, et même, comme s’il n’y avait pas de clôture.

Cette attitude me donna à réfléchir : il était dans une activité à vide, se comportait de la même façon que s’il était en pleine campagne et qu’il avait à renifler cent traces, des messages olfactifs, peut-être la promesse d’une proie amoureuse. Il évoluait dans un lieu pour ainsi dire virtuel, dans une illusion nécessaire à sa survie, et il s’y comportait réellement, altier, plein de dédain, regroupé tout entier en lui-même.

Je l’observai plus encore et perçus que, sous son allure désinvolte, il déambulait fort nerveusement, exprimant ainsi son mal-être. Cependant, au contraire de ce qu’on remarque souvent en captivité, il ne répétait pas sans fin le même trajet et variait constamment d’itinéraire. Au lieu de se fondre aux autres par un instinct grégaire dans l’infortune, il se privait résolument de toute relation, et comme un cocker faisait mine de s’intéresser à lui, plus encore de le renifler aux parties génitales, il le rabroua vertement et s’en fut de nouveau à l’écart. C’était là son réflexe, sa fuite à répétition : en dépit de tout, il poursuivait son comportement exploratoire, comme s’il en allait de sa survie.

Lorsque les autres chiens allèrent se presser à un autre endroit de la clôture parce que de nombreux visiteurs figurant d’autres espoirs survenaient, je glissai la main au travers du treillis. Il se rapprocha mine de rien et sans hâte, évoluant sur une ligne brisée, les yeux ailleurs. Il renifla ma main, comme s’il la croisait accidentellement sur sa dérive, poursuivit sa course, parut se raviser, revint en arrière et me renifla fugacement de nouveau. Puis il se tint en arrêt, me fixa droit dans les yeux, les prunelles aiguës, sans laisser paraître d’émotion, toujours dru et compact, cherchant sans compromis à deviner ce qu’il était en droit d’attendre de moi.

Le gardien m’apprit qu’il était là depuis plusieurs semaines et qu’on ne savait rien de ses origines : « jeté d’une voiture devant la SPA pour économiser la somme à verser à l’enregistrement d’un abandon ». Le gardien lui donnait moins de deux ans et le trouvait, selon ses termes, « bizarre, taciturne, intraitable lorsqu’il a une idée en tête ». Il s’irritait de ce que le chien ne le regardât jamais, niât tout à fait son existence et ne lui témoignât aucune gratitude.

Ce dernier trait me plut et s’ajouta à mon intérêt : je me pris à détailler l’intraitable. C’était à l’évidence un chien bâtard, un véritable sang-mêlé, croisement très réussi, sans doute de griffon vendéen et de grand labri des Pyrénées. Je n’ai pas le goût des races pures, d’ailleurs souvent plus vulnérables que les autres, et je n’ai pas l’esprit victorien qui voulait que l’on se servît du chien pour projeter une image tout à la fois toilettée, raffinée et flatteuse de soi.

Peut-être aurais-je l’idée d’écrire sur lui ou à partir de lui, mais si c’était le cas, de toute façon il me faudrait d’abord le découvrir dans sa différence, et certainement ne conviendrait-il pas que, parlant de lui, je fasse en quelque sorte mon autoportrait par chien interposé. Il me plaisait, il ne me restait plus qu’à lui plaire, ce qui ne semblait pas impossible depuis qu’il était venu me renifler à deux reprises.

Brusquement le chien se mit à trembler. C’était un signe d’ébranlement, une convulsion soudaine d’angoisse, qui me fit hésiter à l’adopter. Je demandai au gardien qu’il le lâchât dans l’allée.

Aussitôt sorti de la clôture, le chien cessa de trembler, se remit à déambuler, sans s’intéresser à moi ni à personne. Refusant encore toute relation, il poursuivait son vagabondage en solitaire, allait en zigzag, d’un côté et de l’autre sans s’attarder à rien, dans une allure plus nerveuse encore. Il revint devant moi, me toisa, les yeux fichés dans mes yeux, et sa queue eut une seule oscillation que l’on pouvait considérer comme un signe d’assentiment.

Je l’emportai à l’arrière de la voiture. Il se prostra aussitôt contre le siège, montrant par cette attitude qu’il était résolu à ne plus s’en laisser déloger, en raison du souvenir tragique qu’il gardait d’avoir été jeté précisément d’une voiture. Dans la première partie du trajet, virevoltant sur lui-même, il suivit des yeux la route à la lunette arrière et aux deux vitres de côté, comme s’il devait se rappeler chaque carrefour, retenir des repères.

Ensuite, il s’enroula sur lui-même, chercha le sommeil pour échapper à l’anxiété, se releva brusquement, s’étira et bâilla pour se libérer d’une tension, puis se dressa, les pattes avant posées sur le dos de mon siège, et intercepta mon regard dans le rétroviseur, sans s’étonner de ce jeu de miroir, de cette relation indirecte entre nous, comme un coup de billard par la bande. Enfin, toujours dans cette posture, il regarda droit devant, fixement, scrutant l’avenir immédiat.

Le gardien lui avait donné le nom de Médor. Attribuer un nom, c’est souvent orienter une destinée, conférer par avance un caractère, influencer un comportement, et je n’avais pas la moindre envie d’un compagnon qui répondît au nom de Médor. Il convenait toutefois de lui trouver un autre nom en or pour ne pas le dérouter encore. Je n’allais tout de même pas le nommer Trésor ni même Major. Cherchant le nom qu’il pouvait m’inspirer par ses attitudes, Sailor me vint alors aux lèvres pour sa manière de baguenauder et de se balancer dans la démarche, comme s’il était sur le pont d’un navire qui tangue.

Lorsque nous arrivâmes au Mas et que je lui ouvris la portière, ainsi que la chose était à prévoir, Sailor s’arc-bouta contre le siège, et me montra les dents lorsque, en guise d’injonction, je tirai sur la laisse que le gardien lui avait attachée au collier. Calé, cabré, il s’opposait à toute force. Je répétai plusieurs fois son nouveau nom, sur tous les tons, en imprimant de petites secousses à la laisse. Finalement, il résolut de sauter, de son propre chef, et courut en tous sens. Minna venait de sortir de la maison ; le découvrant, elle s’exclama : « Mais que tu es beau ! Comment t’appelles-tu et de quelle histoire sors-tu ? » Sailor ne fit pas davantage attention à elle qu’il ne prêtait intérêt à quiconque.

Événement nouveau et d’importance : il releva la patte et pissa contre une pierre de bordure. Deux enjambées plus loin, il pissa à nouveau, et plus loin, à nouveau encore, en guise de signature ou pour déjà marquer son territoire. C’était un signe de bon augure, à moins qu’il n’eût tout simplement la vessie gonflée à tout rompre et qu’il lui fallût satisfaire un besoin pressant sans y mettre de signification.

Par chance, il ne s’intéressait pas à nos tribus animales, de l’âne à la chèvre alpine en passant par le mouton caussenard et le cochon chinois, et ne pourchassait ni le pigeon ni la pintade, pas davantage le colvert, ni les oies de Guinée, regroupées en colonie et qui cacardaient à qui mieux mieux devant l’importun. On pouvait penser qu’il était né et avait grandi à la campagne, sans doute même dans un milieu paysan.

Sailor entra alors dans la maison, toujours de son propre chef, effectua une visite-éclair dans la première pièce, ressortit, ajouta dans la cour trois nouvelles signatures d’urine à son palmarès, puis rentra à l’intérieur. Toujours sur un mode prompt et expéditif, il parcourut les quatre pièces du bas en enfilade, et renifla au passage, brièvement, le panier qui lui était destiné. Enfin il s’assit sur le tapis, dans une posture tranchée, et me suivit des yeux sans broncher lorsque j’allai refermer la porte. Nous étions chez nous et il était chez lui ; je lui avais détaché sa laisse.

Peu après, Minna l’appela de la cuisine où elle avait préparé sa gamelle. Il avala tout goulûment, à grosses bouchées vite englouties, puis s’en fut de lui-même dans le panier et tourna plusieurs fois en rond pour creuser son lit. Le museau posé sur les pattes de devant allongées, il ne cessait de nous surveiller l’un et l’autre, tandis qu’épuisé par l’épreuve de ce brusque basculement dans un autre monde, le sommeil s’emparait graduellement de lui. Dehors la lumière s’obscurcissait dans les arbres. On était un soir de janvier. À sept ou huit semaines de l’équinoxe de printemps, date à laquelle on assiste, dans le monde canin, au retour des chaleurs féminines.

L’apprentissage

Moi qui écris sur Sailor aujourd’hui, je me rends compte que j’ai d’abord été pour lui un livre à déchiffrer, dont il était important, au seuil de sa nouvelle vie, de retenir rapidement les passages clés, les mots de passe, les signaux et les moments charnières.

Au gré des jours, et des événements se répétant de jour en jour, il s’imprégna progressivement de moi, de mes mouvements, de mes rythmes, de mes rites et habitudes, de mes humeurs et mes états d’âme.

Il lui fallait tout réapprendre, après avoir été éduqué dans une vie précédente dont je ne savais rien, sinon qu’il en avait été exclu de façon violente et tragique puisque « jeté hors d’une voiture devant la SPA ». Non seulement il était le fruit de cette première expérience, mais encore le produit de l’hérédité, possédant de par ses origines des facultés innées et des réflexes appropriés, une science infuse, des stratégies utiles et un langage d’abord corporel. Entrant dans une autre forme de vie, il devait se réimprégner de tout, de moi, de nous, des éléments animés et inanimés de son nouveau territoire, dans une épreuve où certaines choses lui étaient connues et comme confirmées, d’autres inconnues et auxquelles il devait s’adapter, obligé alors de se modifier, de se connecter différemment dans son comportement.

Je fis donc l’objet d’une lecture assidue de sa part ; je fus son continuel ouvrage de référence, un grimoire dès l’abord obscur et énigmatique, à décrypter, à épier sans fin, jusqu’à ce qu’il eût saisi de moi ce qui était utile à sa conduite. Il découvrait son nouveau monde par rapport au mien, à travers le mien, comme par transparence d’un miroir qui perdait graduellement son tain. En même temps sans doute, et sans qu’il en prît conscience à notre manière, il s’éprouvait distinct, différent, ne serait-ce que par l’infrangible frontière qui sépare les espèces. Distinct par instinct pourrait-on dire, bien que le terme referme encore tant d’obscurité et de mystère.

Comme tout chien, Sailor avait une soif et une grande capacité d’apprendre ; il cherchait à s’accorder à mes rythmes tout en préservant les siens propres, comme dans un compromis, et s’habituait à faire ce que l’on attendait de lui. Il apprenait et comprenait vite, enregistrait toutes sortes d’indications utiles, prenait des repères, faisait l’acquisition d’une série d’automatismes et se familiarisait avec tout ce qui allait constituer désormais son monde.

Dans les premiers temps, il se calquait tout entier sur mon comportement, semblait même se décalquer à tout instant, répétait mes mouvements, d’abord dans un léger décalage, puis presque simultanément, et enfin en me devançant, comme s’il devinait mes intentions : je me levais, il se levait ; je m’asseyais, il s’asseyait ; je travaillais à mon bureau, il se couchait à proximité et, mine de rien, restait sur le qui-vive, m’épiait pour ne pas être surpris quand j’allais me redresser. Immobile quand je restais immobile ou alors, vagabondant alentour tout en s’assurant régulièrement d’un regard en coulisse que je n’avais pas bougé.

À trois ou quatre reprises je lui avais donné de l’eau à boire et, depuis, il se tenait devant l’évier quand il voulait me signifier qu’il avait soif. Et lorsque vers dix-huit heures je prenais sa gamelle, ouvrais l’armoire ou le frigo pour composer son repas quotidien, il manifestait une exubérance joyeuse – venait et revenait vers moi alarmé, pétri d’une impatience inquiète quand j’oubliais l’heure. Il attendait et guettait ensuite d’autres signaux, une parole ou un geste annonçant une péripétie prochaine, comme lorsque je laçais mes chaussures et prenais mon bâton de marche, signes alors que nous partions en promenade, ce qu’il accueillait de quelques aboiements clairs et de grands claquements de queue en tous sens pour manifester son contentement et une véritable excitation.

Quand il avait bien saisi ce que j’attendais de lui, il me fallait le récompenser pour confirmer son obéissance, consacrer son exploit. Que ce soit de quelques biscuits secs, d’une caresse ou d’un compliment. Il était on ne peut plus attentif et sensible au son de ma voix, à mes mines réjouies, à mes rires et mes sourires, mais aussi à mes moments de silence, de brève morosité ou de vague à l’âme. Il lisait à travers moi, sans saisir sans doute le sens des pensées qui me passaient par la tête, ressentait mes émotions et les partageait comme si elles devenaient les siennes propres. En un mot comme en cent : il m’éprouvait dans l’âme.

Réciproquement, en un jeu de miroirs, Sailor devenait pour moi un livre tout aussi complexe, et sinon plus, à décrypter. Je détaillais ses attitudes, retenais des comportements particuliers, des écarts de conduite, ses agissements et ses réactions en telle ou telle circonstance ; j’enregistrais des poses, des contenances, des allures, tout un répertoire d’expressions et de manières, une variété d’humeurs et d’émotions qui jouait comme à l’intérieur d’un kaléidoscope. Ainsi, je le découvrais tour à tour enjoué, arrogant, résolu, distant, évasif, insouciant, brusquement alarmé ou importuné. Toutes sortes de manifestations que je cherchais ensuite à relier les unes aux autres pour comprendre ce qu’elles pouvaient signifier.

Je remarquai qu’il catégorisait son monde : d’un côté, l’espace connu et les figures familières dont il n’avait rien à redouter, de l’autre, les lieux inexplorés et les figures nouvelles dont il fallait dès l’abord se méfier. D’une part l’entourage, de l’autre le monde extérieur étranger et peut-être hostile. Une frontière qu’il traçait ou qui se traçait en lui comme d’elle-même, dans la découverte d’un territoire qui s’agrandissait sans cesse. Toujours il attendait de moi des informations nettes, des signes clairs, une démarche sans équivoque. Il détestait par-dessus tout l’ambiguïté, qui le mettait mal à l’aise et le plongeait dans l’incompréhension et l’angoisse.

Comme s’il se devait chaque jour de renouveler un pacte et d’opérer une reconnaissance, il marquait les limites du lieu familier par des projections d’urine, reniflait et déchiffrait ensuite les traces olfactives d’autres animaux passés par ici et par là, comme autant d’informations précieuses. La miction était plus que la nécessité de se vider la vessie, elle était ritualisée et acquérait une fonction socioculturelle de communication avec des congénères de son espèce ou d’autres espèces, ainsi qu’on le verra plus loin au chapitre de la promenade.

Entre toutes choses Sailor appréciait qu’on fît attention à lui, qu’on s’occupât de lui et lui parlât. Le compliment ou la caresse le mettait dans l’état de celui qui ne désire rien de plus, rien de mieux que ce qu’il partage au présent. C’était pour lui plus qu’une satisfaction : un moment de félicité et de ravissement. Il remuait la queue en signe d’amitié, diffusait ses odeurs dans la confiance, frottait sa truffe contre vous, vous léchait les mains, cherchait même à vous lécher au coin de la bouche en un élan phylogénétique, comme pour vous inciter à régurgiter une nourriture pour lui. Tout était alors motif à réjouissance, l’occasion d’une sorte de danse sur place en s’agitant assez follement dans l’exubérance.

Mais lorsque je devais m’absenter quelques jours et que je rentrais, le plus souvent à la tombée du soir, Sailor me boudait, m’ignorait, se retranchait dans une attitude de dédain, les traits durs, le dos sans flexibilité. Il déambulait nerveusement dans la pièce de la même manière que je l’avais vu circuler en zigzag dans l’enclos de la SPA. Comme par distraction, de loin puis de près, il venait me humer avec suspicion, cherchait à déchiffrer les odeurs que je colportais dans mes vêtements comme pour savoir où j’étais allé et ce que j’avais fait durant ces jours d’abandon. Au terme d’une couple d’heures, finalement, il ne réprimait plus son envie et manifestait son contentement, reproduisait sa petite danse d’allégresse, tandis que Minna m’apprenait que, pendant mon absence, il s’en était pris rageusement aux tentures du séjour, avait détruit une corbeille en osier et rongé le pied de la table en manière de représailles et pour passer son dépit. La nuit, il refusait de coucher dans son panier, grognant et montrant les dents au besoin si Minna faisait mine de le houspiller, et restait à m’attendre dans le corridor, le museau collé contre la porte.