Les artistes ne meurent jamais
184 pages
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Description

L'ode d'une mère à son fils. Mais aussi la vie d'une femme journaliste-cameraman et son histoire d'amour tragique avec un homme à la vie secrète, donnent une tonalité fondamentale qui parcourt tout le roman : l'univers sensoriel de la révolte, la volonté toujours immanente chez cette femme de rejoindre un ailleurs et d'approfondir le sens de l'existence. ŠCe roman ne se détourne jamais de la promesse des lendemains, de l'émerveillement de l'inconnu et de la découverte ; il ne bat que par la respiration essentielle de l'amour absolu entre une mère et son enfant ; amour porté incessamment par la Musique, substance originelle de leur destin.ŠŠ

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 50
EAN13 9782296481992
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0068€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les artistes ne meurent jamais
Elona Ciel


Les artistes ne meurent jamais


Roman
© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96128-9
EAN : 9782296961289

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
A mon fils, qui m’a donné une nouvelle fois la vie
I
Reste Reste en moi Je suis saoule droguée de tout cet azote respiré De mon corps exténué Reste petit être Mon Union
En ligne de fond au milieu des milliers de kilomètres que je sens défiler à l’intérieur de mon corps, je suis dans l’incapacité d’accéder à la surface. L’azote m’enfouit dans le ralenti de ce que je vis, noyée, suffocante, à chercher les rives.
Peur, si peur que tu ressentes cela, que tu aies mal, de ne pas donner assez. Que veux-tu me dire petit être bousculé d’un bord à l’autre ? Fais-tu du crawl, de la nage papillon ou t’essaies-tu à la haute voltige ? Je ne fais pas mal à ta petite tête, dis, à te transporter ainsi dans tous les sens ? Tu dors petit bébé ? Et si ça mon bébé, je ne t’ai pas réveillé, dis ?
Lourde de ces huit mois passés qui ont nourri mon corps, qui l’ont ramifié et inventé pour d’autres dimensions, je vivais l’inouï. « Il s’approche, continuez », me dit une des sages-femmes. Continuer à trouver en moi encore plus de force, la seule, l’ultime, pour la respiration, pour ta respiration, la nôtre, mon chéri. Continuer en coureur de fond avec la force de tout mon corps pour que tu respires, pour ta vie, ta vie mienne. Te garder. Te protéger. Oui, te garder encore, encore profond, tout en moi. Tarder. Avec cette peur que tu sortes de moi, que tu sois effrayé de cette nouvelle vie. Effaré. Mon petit être si peu préparé à l’agressivité de cette vie hors-de. Hors de tout. Mais je te garde dedans, dedans au cœur toujours te garderai, tu le sais, comme les secrets des textes sacrés qui parlent de l’Unité. Mon petit être. Mon Etre. Ma totalité.
Trop tôt Que tu ne sentes ni assez d’eau ni assez de soleil autour de toi Tant à te dire dans le secret Toi en moi avec le secret de mes mains sur mon ventre Plongeant dans mon corps Le plus primitif Pour retrouver ce que je ressentais au plus profond de moi lorsque je dansais Ce que je ressentais de souffle de profondeur et de concentration extrême.
Tant à protéger, à te protéger. Cette vie si douce que je désire pour toi, le sauras-tu encore et encore ? Je t’inonderai de cette douceur, celle de ta peau, de ta bouche de lait. Lorsque tu émergeras, son grand pétale aérien t’enveloppera dans la chaleur de mes paumes. Mais cet ébranlement volcanique pour que tu sortes des eaux, pour que tu viennes te confronter à cet air différent, me saisit d’une telle peur. Le franchissement sera le choc, moi qui aurais tant voulu que tu ressentes le doux tangage du petit voilier de bois prenant un peu l’élan de sa badine.
La sage-femme fouette mon sang à nouveau. Fallait que tu restes encore, « encore un peu », comme tu diras si délicieusement à l’approche de tes vingt-quatre mois.
« Touchez… vous allez sentir ses petits cheveux ». Oui, tes petits cheveux d’or et de lumière que tu as si blonds. « Donnez votre main ». Elle me guide vers toi, sans me lâcher la main, avant de s’assurer de cette liberté animale qui nous chevauche tous deux. Toucher cette vie, là, inouïe. « Allez … encore … encore plus ». Boue, eau, secousses qui déboussolent mon corps. Je dois trouver le souffle au milieu des tranchées, au-delà de mon dos devenu rouleau compresseur. Dans le cri ou le souffle, la force qu’on supplie se confond avec le vertige qui me fait planer et suffoquer au centre de la géologie de mon corps. Cette violence me transperce, éreinte l’intérieur et l’enveloppe de mon corps, en totalité. Ce corps abasourdi et excavé dans ses laves charriées. Aucun assaut ne peut égaler ces sensations telluriques au plus profond de la vie, dans le plus grand défi de la mort. Mon Amour, mon bébé, tu rêves encore, dis, tu rêves ? N’est-ce pas que tu ne le sens pas ce branle-bas de combat ? N’est-ce pas que tu as dormi et dormi encore dans le velours ? Mon corps en déroute est luttes, cris, embardées, mon sexe est devenu obus, mon dos est poignardé. Mais au-delà de la brûlure qui charge, mon corps, plus que tout, a sa mémoire, sait l’issue et se tend vers la prière. L’être et l’oubli. « Encore… vous y êtes presque… ». L’expulsion. La délivrance. Aucun mot ne convient.
Mon lien Mon mien à ma vie Mon tout petit Ma fragilité sans écorce Ma douceur en moi Reste Reste encore.
Si peur de t’avoir fait mal. T’ai-je fait mal, dis, petit animal si pur, t’ai-je cogné contre mes parois, t’ai-je réveillé brutalement à la source de ce cratère et de ses secousses, t’ai-je surpris trop vélocement dans tes rêves ? Tu es et resteras toujours en moi, tu sais. Toute ta vie, toute notre vie, mon amour te protégera. Tu le sais. Je n’ai jamais voulu te brusquer, tu sais, jamais. Et je n’ai pas à me souvenir de ces heures de délivrance, puisque tu es moi, tu es en moi, ma chair palpitante, mes entrailles. Et mes larmes se mêlent à mes eaux, à mon sang, à la matière. Ton désir de vie, lequel était-ce mon amour ? Pourquoi ai-je décidé à ta place ? Pourquoi bousculer ta vie à l’intérieur de moi ? Mon amour dans ce vide. Non, il n’existe pas. Regarde. Touche, la peau, la sueur, le souffle, l’odeur mêlée de nos cœurs. Je suis pleine, pleine pour toi, nourris-toi, abreuve-toi à l’infini. Le réveil n’était pas somnambulique, certes, mais cette douceur recherchée est là, tout près. Viens, viens dedans, nage encore, petit poisson, viens te réfugier, elle t’attend, n’oublie pas ce grand pétale de velours, retrouve l’odeur de ta maman, retrouve-moi, tu ne m’as jamais perdue, je suis, je serai toujours là. A la force la plus exaspérée, à l’abandon qui s’essaie parfois à trop de lutte, je n’ai cessé ma prière.
La vie. Mon miracle, né sous ce jour de bénédiction du 6. Que sait-on de cette vie, de ce qui se passe en soi, de ce qui nous traverse ?
Comme j’aurais aimé te protéger si fort, si fort, tellement plus, tant et tant, tous ces mois. Comment décrire ta vie, tout à moi mon ange, mon petit animal. Je suis encore à l’intérieur de nous deux, toi en moi, moi en toi, et tu es Là. Je me tends de tout ce qui me reste de force pour toi. Tu es sur ma peau. Ces fractions de seconde que nous ne revivrons plus jamais, dans ce temps primitif de chair, de sang, de sueur. Mon miracle, mon amour. Sens-tu comme je t’aime, petit cœur posé sur mon cœur ? Ma chaleur te suffit-elle ? Tu es si petit, tu pèses si peu, comme on me l’apprendra peu après. Je veux te protéger du froid, de tout, de cette étrangeté du dehors que tu découvres ces premières secondes sur cette planète. Petit animal si doux, si fragile, extraordinaire petit corps de quelques secondes que je touche sur mon ventre, sur ma poitrine, au creux de mon cou, petit chaton qui te fraye instinctivement un chemin vers un de mes seins avec ta petite bouche haletante. Petite boule qui sent, grimpe, se tord sur mon corps, ma vie, mon âme, mon espérance. Mon bébé Ton mystère Unité divine Mon Union.

*

Dans la chambre de la maternité, j’absorbe ces heures béantes sans distinguer la nuit du jour. Je vis le torrent des premiers instants de découverte devant cette vie, là, ce commencement-là, palpitant de présence, de fragilité, petit être qui appelle, se tend vers la maman qui ne se sait pas encore, effarée, si peu préparée.
Je ne te quitte pas tu sais. Ma chaleur pour toi, la sens-tu sur mon ventre, sur mes seins, dans mes bras, partout où je te pose sur ma peau ? Alors, dors, ne bouge pas, petit animal. Je respire comme toi, de ton sommeil et de tes rêves à ton réveil, mais je ne dors pas, ça, tu ne le sais pas, ce n’est pas nécessaire. Tout est si brusque et inouï. Et mes larmes, de mon ventre, au bas de mon ventre, au plus profond où tu es encore, mes larmes qui n’en finissent pas de cet état d’ahurissement où je suis. Dors, ne sens rien. Rêve, oui, rêve de tes bulles colorées, rêve avec ta petite bouche de sucre et de lait, je te lèche, je t’embrasse, je pose ma bouche sur tes tout petits doigts de poupée, sur ton visage qui fait l’unanimité, si fin, si parfait. Mes larmes qui ne jaillissent même plus, l’impression qu’elles sont là en permanence, se mêlent au torrent qui me fait croire qu’ils me font mourir, eux, ces étrangers, dans leur va-et-vient, eux qui me coupent de toi. Après quelques jours, on m’avait bandé les seins. La momie au corps comprimé ne pouvait plus donner son lait. Il me fallait désormais apprendre à vivre ce mal physique, m’autoriser à appréhender le milieu naturel d’une autre façon.
Tu m’as portée vers un autre monde, tu m’as offert la connaissance après les embardées qui m’ont essoufflée. Mon fils, toi qui me donnes cet amour inconditionnel. Miracle, je suis toi, tu es moi, nous respirons l’un avec l’autre, miracle qui m’habite et que je ne parviens pas à définir, toi, mes cellules, mon bébé, miracle de cette vie-là, de ta vie en moi. Ma vie que tu bouleverses et observes avec la finesse de tes grands yeux en amande ineffables de beauté qui savent avant le mot, avant la connaissance. Dormir et se rendormir dans le long bercement de l’enfance. Je suis là, à te regarder, à te respirer, absorbée en totalité par toi, ange de beauté et de lumière. Ori. Ma lumière.
J’écoute ce sommeil dans lequel tu plonges souverainement, toi mon fils qui me fait oublier le temps atrophié. L’air, le vent, le soleil m’ouvrent grand leurs bras. Toi, mon fils qui me prépares chaque jour l’insolence de la fraîcheur, dans la vie éblouissante en spectacles de poésie et d’innocence, toi qui me fais vivre dans les éclats inouïs de l’enfance. Tu me fais ignorer les territoires adultes, piètres constructions compliquées et vaines, oublieuses de l’origine bouleversante du monde inventé de l’enfance. Ma fascination. Tu m’accomplis. Je respire ton souffle si doux sur ma peau, petit animal sidérant.
Psaume pour mon fils.
II
« /…/ ce qui le frappait dans l’amour c’était, pour la première fois du moins, l’intimité effroyable que la femme acceptait et le fait de recevoir en son ventre le ventre d’un inconnu. Dans cette sorte de laisser-aller, d’abandon et de vertige, il reconnaissait le pouvoir exaltant et sordide de l’amour. » {1}

Il était arrivé au volant de son petit bolide comme un enfant avec un nouveau jouet. Il m’avait ouvert la porte et j’étais montée sans rien dire. C’était là que je devais être et il m’avait amenée à le penser à cet instant. Il expérimentait la vitesse avec une volupté et une hardiesse non feintes.
Sa vieille Porsche blanche était à son image. Lorsque Yona apparut, tout concordait. Cet homme de terre et de feu qui brûlait à l’intérieur, ce qui émanait de lui, de sensualité, de pureté sauvage, de maîtrise et de douceur ; et la soudaineté de ce rendez-vous, l’ignorance ou la promesse fugace de ce qui succèderait à ce premier instant.
Il était en retard. Il m’avait donné rendez-vous non loin de chez moi. Une chaleur m’envahissait, faite de trac et de joie mêlés. Je ne pensais pas que nous serions parvenus à nous voir ainsi. Nous ne nous fréquentions point, nous nous étions aperçus quelques années auparavant mais je voyageais beaucoup moi-même et nous n’avions pas eu le temps de faire réellement connaissance. Reporter indépendant, Yona Berg était de passage à la rédaction depuis trois mois et s’apprêtait à repartir ; il vivait à cette époque entre Paris et Israël. Nous avions échangé quelques mots sur nos réflexions communes à propos d’Israël où il était né, sur sa venue à Paris et son reportage en cours. Nous avions parlé longuement ensemble cette fin de journée à la rédaction et d’un commun accord, avions décidé de poursuivre notre conversation au café. Il me semblait lointain, inaccessible. Il parcourait le monde, ne restait jamais plus de trois mois dans le même pays ou la même ville et rien ne semblait le retenir. Il semblait attacher la plus grande importance à une liberté conquise, bâtie de ses mains depuis son plus jeune âge. Je ne savais rien de lui, sauf son attachement à sa terre, du moins à ce qu’il ne disait jamais, l’invisible, un secret et une fêlure mêlés, comme ceux noués sur le Mont des Oliviers. Nous nous ressemblions tant. Il me parla ce soir-là de sa mère comme s’il me lisait Le Livre de ma Mère.

J’ai fait les quatre cents coups. Elle ne dormait jamais. Elle m’attendait tout le jour, toute la nuit. Je devais avoir cinq ans… Un soir, j’ai attendu le coucher de soleil pour me baigner dans l’océan. Je ne me suis pas aperçu que la mer montait ; j’avais laissé mes affaires sur le sable… évidemment, elles ont été emportées. Et je n’avais pas d’autre alternative que de revenir tout nu.

Nous nous sommes mis à rire du même rire d’enfant et j’imaginai ce petit garçon dégourdi qui ne pouvait devenir que cet homme sauvage, solitaire et téméraire. Je voyageais avec lui, j’oubliai tout. Il me fixa de son regard intense qui brillait d’intelligence et prononça simplement cette phrase :
Tu es nerveuse, indomptée… comme moi, tu ne pouvais faire un autre métier.

J’ajoutai dans un sourire comme si cela allait de soi :
Peut-être… mais j’écris aussi. J’aime les espaces calmes, solitaires, qui m’emplissent. Rester des heures en leur présence.
Il rit sensuellement :
C’est bien ce que je disais. On a aussi besoin de ça. C’est essentiel, pour reprendre notre respiration.

Nous avions cherché un lieu pour dîner pendant une heure. Sa nervosité le rendait encore plus raffiné et je savais qu’il ne souhaitait pas s’attabler n’importe où. Nous avions finalement opté pour un restaurant gastronomique dans un coin tranquille du V ème arrondissement. Rien ne devait s’arrêter et tout devait avoir lieu et se prolonger. Et cet unique soir, je découvris l’amant inouï en même temps que l’espace, les étoiles qui l’irradiaient et emportaient les parfums, les sensations, la vitesse, les ivresses et le silence. Il ne parlait pas. Et son silence était si intense que j’avais peur de poser mes mots en effraction sur tant de dignité. Juste :

Tu es merveilleux.
C’est toi… c’est toi qui m’inspires.

Je m’étais gorgée de tout ce temps en moi ces années passées pour vivre cet être, l’inoubliable. J’avais envie de tout lui dire avant que la fin nous emporte. Le moteur reprit son feu d’artifice. Il s’éloignait. Je ne m’étais pas retournée.
Nous nous étions revus peu de temps avant son départ, une dernière fois. Il m’avait invitée sur sa moto et, de la même façon, rejoignait les champs de sa liberté, l’air de ses escapades d’enfant.
Une solitude mourait avec moi, invisible, sur la grande route droite, jusqu’à l’étoile qui « clignote à l’envers » , comme il disait. Et par-delà ce point, fallait tenter de vivre, avancer dans ce qui pouvait naître au-delà de ce point.
Je savais qu’il emportait tout. N’appellerait pas. N’attendrait rien. Et mon ventre hurlait cette faim.
J’avais trouvé Yona si émouvant. Et il m’inspirait tant. Yona, la colombe.

*

« Il faut vivre dans le monde comme dans un immense musée d’étrangeté, plein de jouets curieux bariolés, qui changent d’aspect, que quelquefois comme des petits enfants nous cassons pour voir comment ils étaient faits dedans. » {2}

On se détourne des hommes, sans s’en apercevoir, ceux pour qui tu n’es qu’objet à prendre au gré des variations de leurs humeurs. Ceux-là mêmes qui ne sont plus qu’oublis de nappes, de papier froissé sur les coins de tables des brasseries. Ils m’apparaissaient de plus en plus comme objets d’expériences et curiosité mêlées ; et aucun amour ne devait être attendu dès lors qu’ils tiraient au plus vite la bâche de leur conclusion, le passage à une réalité immédiate, pratique, archaïque, dans l’oubli de ce qui venait de se passer. Ils parvenaient à me faire prendre conscience des effets rétroactifs de la rature. Et tout était si explicite. Et si connu d’avance.
La rédaction m’exaspérait. Les sujets que je proposais dérangeaient. La bureaucratie alourdissait la pensée. Le consensus était de rigueur et on devait s’astreindre à rester quiet et mesuré. Cette placidité narcissique me donnait envie de me sauver dans les pinèdes, d’hurler au-delà des montagnes, de prendre la moto de Yona et de m’engouffrer dans le vent. J’étais chargée de l’équipe mais leurs visages enfumés, si ternes, si fats, me donnaient l’envie d’écrire à reculons.
L’un deux vint un jour me parler en confidence :
Tu t’essouffles Jana. Que se passe t-il ? Tu n’es plus du tout motivée.
Je répondis, agressive :
Motivée par quoi ? Par vos conclusions identiques, que ce soient les catastrophes naturelles, les tombes profanées, le conflit israelo-palestinien, par votre culpabilité de colons qui vous fait aimer l’autre , tous les autres… Aplanir au nom de la grande fraternité et s’aplatir sans aucune autre motivation, sans aucune réflexion approfondie. Motivée par une équipe ignorante et qui marine dans la certitude, refusant la lenteur de la connaissance et l’humilité du savoir ? Motivée par votre fanatisme de circonstance, de citoyens faussement révoltés, par votre bonne conscience mais en vérité si couards, si frileux et si hédonistes ?
Interloqué, il écrasa sa cigarette sous son pied et me répondit, sourd-muet :
Mais tu ne peux dire des choses pareilles, Jana. Tu ne peux cataloguer ainsi les… comment voudrais-tu qu’on fasse ? D’où venons-nous d’après toi ? Eux, jeunes, moins jeunes, que cherchent-ils ? As-tu seulement voulu les connaître ? Tu es prise de fièvre dès qu’on parle de mur… Je répondis seulement :
Laisse tomber. Plus que la fièvre, je suis lasse.

Je le laissai loin, si loin de tout cet encombrement. Je ne pris même pas la peine de rassembler mes documents sur mon bureau, ni de raccrocher mon téléphone resté ainsi suspendu sur le combiné. Je claquai la porte derrière moi et sortis dans le brouhaha des motos, de la ville faite de bruits boursouflés qui montaient jusqu’à moi en bouffées lourdes.
Je tardai ce soir-là, prise d’une envie de veille, d’étirer le temps lourd et moite de l’été. Yona était parti depuis de longs mois. Je m’attardai dans une galerie qui exposait un peintre d’origine américaine que j’appréciais. De bon goût. Epure et griffe. Il fallait que je remette depuis une semaine un article qu’on m’avait demandé sur le Rwanda pour le magazine Phares du monde mais la raideur des proclamateurs de vérité, les falsifications, les éclats médiatiques des uns et des autres polluaient mes réflexions et m’empêchaient d’écrire librement. Au bistrot près de la galerie, le peu de vin que j’avais bu m’avait amollie et des vapeurs survinrent bizarrement m’assiégeant un court laps de temps. J’oubliai tout, sans atermoiement.

*

Enceinte, tout distançait mon corps lourd, les lieux, les autres, les regards, avec ce corps qui bâtissait chaque jour cette vie miraculeuse, j’étais un taureau aveugle au milieu d’une arène. J’écrivais, le bébé bougeait en moi, je protégeais de mes mains ce petit poisson acrobate, je voyageais dans la bande bleue du ciel qui se densifiait tandis que la gaze blanche des nuages s’époumonait. Tout se jetait dans le ciel. Les voix des touristes pesaient sur l’espace en traversées incessantes devant les statues surplombantes du Louvre qui les observaient, impériales.
Et je respire encore et toujours pour l’infini, de toi, pour toi, je respire de cette vie que tu me donnes, de l’orchestre de cette vie ébouriffante que Tu magnifies.
Allongée sur un des larges bancs de pierre de la Place Carrée, je me souvins d’une nuit de veille dans une ville mauresque en bord de mer où on parlait une autre langue. Je n’entendais plus que les aboiements du chien au milieu de la densité de jasmin qui trouait l’air chaud dans cette longue nuit avec le petit poisson-fleur endormi dans mon ventre. A l’aube, le taxi était arrivé devant l’entrée de l’hôtel car le réceptionniste l’avait diligemment prévenu d’une urgence, ce matin-là confondu avec la nuit qui me rétrécissait l’espace. La chaleur m’empoignait comme un masque. Après avoir emprunté ruelles et places, je me dirigeai vers le cabinet gynécologique que le réceptionniste de l’hôtel m’avait indiqué. Les heures d’oisiveté et de douleur me consumaient dans le couloir bondé qui servait de salle d’attente. Ce qui était autour de moi, inerte, m’absentait. Une chaîne de radio diffusait en continu des informations en arabe au rythme du ventilateur qui trônait dans l’entrée. Les regards des femmes, la plupart voilées, me dévisageaient. Elles devaient s’interroger sur mes soupirs successifs, ma nervosité, tandis qu’elles étaient si soumises à leurs croyances et aux vestiges des lois dictées par l’homme. La femme médecin qui m’examina me fit découvrir un autre versant de l’hostilité que j’avais pu ressentir dans ce couloir et modérait cet archaïsme qui me paraissait reclus. Je sortis, exténuée, émue de ce que j’appris, de la grâce qui m’était accordée. Toi, mon fils. Les taxis en ronde dans cette ville poussiéreuse ressemblaient aux hommes dans la rue, immobiles sur le sol, assis, allongés ou debout. Je m’attardai au souk, achetai les épices et la menthe d’un vieux Bédouin.
Au-delà de cette ville tapissée d’un sol de sirocco, j’avais découvert une île d’eau transparente, de bateaux de pêche colorés, de filets entremêlés et les sourires de ceux qui vivaient là depuis toujours. Sur l’un des versants de l’île, j’écoutai les mêmes petits gémissements d’oiseaux, nuances d’harmonica ou détachés de pipeau. Le silence insolite crépitait par intermittence des reprises inopinées en pizzicati. Lieu de l’indéfinissable, la mer, cette eau pure, transparente dans le silence bordé de ces seuls petits sons rythmés. Je repensai bizarrement à un jardin de nulle part au milieu du rodéo de la capitale, des poteaux télégraphiques et des bruits sourds permanents étouffés par la végétation, à la venue du grand mâle oiseau qui déployait ses ailes en capes assaillantes vers la femelle. J’écoutais tous les cris d’oiseaux du monde qui se seraient retrouvés là. Sur le bateau qui nous ramenait vers la rive opposée, mon guide fendait l’eau en bondissant. J’aimais la franchise de son territoire. Je l’écoutai raconter les flamands africains qui s’écartaient en ballets rose et blanc à son passage et qui s’envolaient en couronnement pour le rejoindre plus loin. Je me laissai emporter et j’avais l’impression de pénétrer depuis toujours dans l’incandescence de ce temps insulaire.

*

Le désespoir du chien dans cet étrange lieu de nulle part me hante. J’étais en veille, entre deux parallèles, dans un espace vide.
Deux lignes de fond qui se rejoignent, la mer menaçante, épousée du vent et la nuit, emportée, hostile, faite des aboiements du chien abandonné, stigmate de la cruauté du vide, de ce qui n’est plus que ce vide. Le jour ne se décroche pas de cette nuit, emmuré dans l’effroi de la mer, du vent et des appels du chien.
La mer transportait à la fois vers la mort et l’éternité. Je l’avais observée si longtemps, la mer, des années. On ne sait même plus à quel point parfois on est resté là, comme ça, à ne plus savoir où on est. Pourquoi quitter ce lieu, aller vers nulle part, encore, toujours.

Je me réveillai subitement, agacée par les voix des touristes en sarabande autour de moi. Le banc de pierre était brûlant et je demeurai un instant à l’ombre sous les voûtes.
Je repris ma marche, protégeant mon ventre de mes mains. Je descendis l’escalier du métro et montai dans le premier wagon. Quelques secondes plus tard, un homme sans âge avança vers un horizon imaginaire, le poing noué sur des pièces de monnaie imaginaires. Il avançait au bout de ses pas, syncopes d’une ville du bout du monde, au bout du wagon, puis, après un temps infini, s’assit sur un strapontin, soliloque dans l’étranglement des mêmes consonnes entrechoquées sans voyelles, au bout, dans le langage piégé du vide… manger… faim … mourir peut-être … Je me tendis vers lui pour lui donner tout ce qui me restait de pièces et descendis. Les yeux me brûlaient. Le monde qui affluait m’étouffait. Instinctivement, je tapai doucement à la vitre de la cabine du conducteur qui m’accorda une place à ses côtés. C’était la première fois que je voyageais ainsi en première dans les souterrains. Puis, chaque fois que c’était possible, je montais dans la cabine. Les lampions du tunnel filaient les histoires des uns et des autres, histoires des solitaires, des résignés, des endurants, des résolus à se rebeller et à changer le monde, les lampions filaient les mots et les vies sur les traversées rectilignes de ces trains fantômes. Traversées aveugles aussi qui contournaient cet homme quelques mètres devant moi, sur le quai, en coquille sur le siège vert pomme, vestige dans sa veste, avec ses chaussures luisantes et lacées, l’homme seul en habit de distinction, la tête enfouie dans son cou, les bras extraits de ses attaches, abandonnés devant lui, les paumes ouvertes comme s’il les avaient oubliées, l’homme enroulé, comme s’il purgeait une peine.
III
« / …/ Cette faculté des adultes d’être convaincus de n’importe quoi par un air de supériorité silencieuse. » {3}

Le téléphone sonna. Je ne décrochai pas. Puis il sonna à nouveau. Il faillait que je m’en débarrasse. Il allait subir le funeste sort de l’étouffement ou de la casse totale lorsque de manière totalement inopinée, un pétale de rose tomba sur mes pieds. Le vase était placé à côté du téléphone sur un guéridon et j’eus l’exacte impression que la fleur se moquait de moi. Du moins, me jaugeait. Je renonçai à mon geste intempestif et ramassai délicatement le pétale, le respirai et le reposai sur la petite table. Et comme par miracle, le téléphone cessa de m’empoisonner. Je me remis à la rédaction de mon article pour Les Phares du monde , déterminée cette fois à le terminer car je souhaitais pour le moment me retirer dans le temps imprévisible des dissidents.
Je pensai à Yona. Silencieux comme il pouvait l’être des mois, des années, toute sa vie. Sans véritablement le connaître, je sentis que ce silence était pour lui une forme de résistance. Nous ne nous étions rien dit avant son départ. J’avais peut-être eu la négligence de laisser le temps achever sa destruction en moi jusqu’à la sécheresse. Mais aucune effraction ne pouvait avoir lieu, ce silence était la distance de la terre à la mer et m’invitait à ne pas l’enfreindre. J’imaginais la vie en action sans faille de cet homme qui semblait avoir vécu, tout vécu ; sa solitude et l’allure qu’il donnait à ses journées, la sollicitude de ses amis, les lieux où il allait ou ceux qui l’intriguaient. Peut-être éprouvais-je une forme de fascination à son égard ? Je ne cessai de penser qu’il était pétri comme moi de l’intensité du dépassement, de la violence du désespoir, de la concentration et des débordements de la vie. Je gardais un sourd espoir de le revoir, aussitôt contrecarré par la fuite des jours qui consentirait à peindre sur l’horizon la distance puis l’oubli. En dehors de mes articles, je repris de manière fragmentée l’écriture de mes Carnets. L’écriture, celle qui m’emportait comme les vagues. Du moins, je me laissai emporter par elles, et, au fur et à mesure, je sentis advenir l’orient rasséréné. J’avais besoin de détacher mon corps dans la grâce de l’abandon et de l’incomplétude des heures transformées en éternité.
Je m’ébrouai et organisai ma fin de journée comme un automate. Sans dispersion et calculée à la seconde près. Mon système d’horlogerie prit fin, la nuit avait largement mordu le ciel et je m’étendis sur le lit.

Je fis le même cauchemar pendant des nuits. On nous séparait. Et je voyais les files d’enfants et les autres, interminables, celles des mères, des adolescents, des vieillards aux visages d’un ailleurs improbable. Et je te voyais courir vers moi, Ma lumière. Le cauchemar enfin évanoui, j’étais accablée. La chair anéantie, je ne réagissais plus sauf à percevoir le vide, en totalité. Sous le choc, je mourais. Puis, je m’obligeais à me relever de ces cauchemars. Avec la force des vagues au-dedans, je survivais. Mon amour, mon ange blond de la plus pure des lumières qui court devant moi, le regard miraculeux qui interroge et dit tout où tant d’amour s’étoile. Mon fils de la plus pure beauté, qui court en tournant ta tête à gauche et à droite pour sentir le vent dans tes cheveux d’or, tu te retournes de temps en temps pour mesurer la distance parcourue, pour vérifier si tu es bien en tête de ligne et que je ne puisse te rattraper. Et combien de passants s’arrêtent ébahis de ta beauté, comme je l’ai si souvent entendu, combien s’arrêtent pour me parler de toi. Et toi, mon étoile filante de toutes les couleurs, mon ode à la nature, mon orchestre symphonique, tu ris crécelle et chapeau pointu, tu ris confetti et pochette surprise ; mon tambour battant, tu ris aux éclats, tu n’as que faire des commentaires, tu vis aux rythmes de tes années de sucre et de miel, de tes découvertes de chaque instant. La blondeur de tes cheveux en boucles dans ton cou, la pureté de tes traits, quasi inconcevables, me font penser à l’ange -Gatsby le Magnifique , à la grâce et à la beauté de l’enfant dans Mort à Venise. Mais incomparable, tu me fais voyager dans l’unique et dans l’unité. Je pense à tes « nuages » de deux ans, que tu dis préférer au soleil, à la machine qui fait « vroum » en soulevant les feuilles sèches du parc, au « tacteur » ou au « camion » qui est « gros », au jet d’eau que tu soulèves et à toutes les fontaines que tu croises sur ton chemin, à ton rire inouï lorsque nous regardons un oiseau se désaltérer dans une flaque d’eau, toujours au même endroit du parc, le matin, je repense à ce monde merveilleux que tu crées de tes yeux d’ange posés sur le monde. Mon phare ailé, mon innocent aux délices renouvelés, mon petit tout, mon ange de vie, moi qui t’ai fait naître dans ce monde hostile, je te donnerai les armes, toutes les armes, tu les as déjà en toi, tu les auras encore plus. Oui, le nid « notre nid » est resté aussi dans cet arbre au tronc démesuré qui a connu toutes les saisons, oui, je repense à ce jour de pluie et de vent, lorsque tu m’as demandé… « et le nid, maman ? ».
Et de nouveau, l’écran s’interpose dans notre vie, dans ta vie, dans notre espace-temps modelé avec notre cœur, notre chair, notre souffle, l’invention de nos petits pas, de nos enjambées, de nos grands écarts.
Ce matin-là, à la crèche, ton regard fut immédiatement attiré par un jeu fait de pièces à manipuler mais on nous intima l’ordre de ne pas le toucher. Ce n’était pas le moment. Ce moment justement, impossible à soutenir, lorsque je basculai subitement dans cet autre monde, étranger et absurde. Une des auxiliaires me fait entendre que c’est interdit, que mon fils n’a pas le droit de le prendre. Pour certaines, cette dite fonction d’ auxiliaire , fonction à la sonorité si barbare qu’elle est elle-même un barbarisme les autorise à tout savoir, bien entendu à la place de la maman si vulnérable et à dispenser tous les soins. Je repars donc avec mon fils dans une autre salle pour tâcher de le raisonner avec ces barrières inamovibles comme une mère docile, dans le carcan qui lui est fabriqué sur mesure. Ma fragilité, mon petit être, plongé dans l’absurdité et la cruauté des cercles adultes. Pauvre rêve d’enfant maculé soudain de brutalité et d’ignorance. Bien sûr que je sais mon fils, à cet instant, les territoires si graves et si importants de jeu et de liberté dont tu te nourris, avec lesquels tu te construis, les bulles de rêve dans la ouate que tu t’es tissée ; crève-cœur qu’on t’impose, immédiat et agressif, par ceux-là mêmes ignorants de la vie, de sa gravité et de la gravité du jeu. Mon amour, je suis là pour te protéger. Le monde est grand, tout peut être différent et semblable, tout peut basculer. L’homme ne doit jamais croire qu’il peut être plus grand que le monde.
Mais nous avions fait diversion et nous tournions en derviches fous et je te chantai l’amour et le chagrin que j’avais à te quitter. Nous arrivons dans l’autre cellule, moi qui dois à présent m’échapper dans l’arrachement insoutenable ; et je te montre une fois dehors, devant la grande fenêtre triste, où je ne cesserai des jours et des jours de voir ton visage et tes yeux immenses de larmes remplis, ta bouche appeler « maman », la grande fenêtre triste où je ne cesserai de faire le clown pour entendre les cascades de ton rire, pour te voir sauter sur le rebord où tu plaçes tes petits pieds, pour te dessiner mon amour avec mon doigt, pour le ravissement de ton rire ; je ne savais qu’inventer encore et encore, recouvrir mes cheveux de feuilles que je trouvai sur le sol ou les tenir en équilibre sur mon nez, souffler avec ma bouche pour qu’elles s’envolent en oiseaux à tire-d’aile, me faire une moustache avec les branches d’arbre cassées. Je me transformai aussi en singe agile et te montrai comment – on s’évade en faisant mine de grimper à l’arbre derrière moi. J’enchaînai toutes les fantaisies lorsque je m’en allai le matin non, je ne te quitte pas, non je ne te quitte jamais mon fils –, et que tu restais, toi, derrière cette grande fenêtre boueuse, sale, écran totalitaire et condamnation de l’innocence, place à l’indignité derrière laquelle se terrent toutes les frustrations tues et masquées, l’organisation policée de la vie. De ce lieu, je te lance à l’infini mon amour, fenêtre qui me fait voir mon petit bonhomme d’amour, et tu déploies ton sourire, tandis que le soleil nous éclaire soudain et te bénit, et je perçois alors ton rire gershwinesque qui me fait basculer dans le monde magnifique de tes yeux.

Les jours passaient mais je ne parvenais pas à m’extirper des effets secondaires de ces cauchemars. Jusqu’à ce que je me sente très affaiblie. Renée, une amie de toujours, inquiète, me téléphona ce jour-là et enchaîna tout à trac :
Jana, comment veux-tu t’en sortir si tu ne te structures pas un peu. La rédaction que tu décides d’abandonner, son équipe avec, tes horaires à l’emporte-pièce, ta vie en discontinu… comment veux-tu trouver l’énergie pour Ori ?
Ecoute Renée, ce n’est pas simple. C’était latent. Et puis ces satanés cauchemars m’empoisonnent.
Tu vas immédiatement consulter. Je m’occupe d’Ori.
Bon, on ne discute pas avec toi, je sais. Je vais prendre rendez-vous et te tiens informée.
Tu as intérêt.
La nuit qui suivit fut insoutenable. Fort heureusement, Renée était à la maison. Elle avait pris Ori avec elle dans la chambre. Des sueurs froides se plaquaient sur mon visage et mon corps. Je ne parvenais pas à dominer les assauts. Et, dans cette nuit venimeuse, je vivais l’inconcevable. Les mêmes fils se projetaient en haies gigantesques devant mes yeux et m’empêchaient de voir mon enfant. Je n’entendais que ses cris. J’hurlai de plus belle et me débattis tandis que deux officiers vinrent vers moi pour me maîtriser. J’hurlai le nom de mon fils. Et tout s’arrêta brutalement. Seule une scène me revint en mémoire.
Mon fils mon amour qui essuie mes cils d’eau, je pleure l’inconcevable, me cache, me détourne tant bien que mal pour que tu ne me voies pas et ne ressentes rien. Mon fils qui m’apprend tout. Tu poses ta petite main et me caresses le visage. Rien n’est possible, ni parler ni écrire. Ton visage d’ange inoubliable. Tes yeux qui me dessinent et me décrivent. Je suis chargée d’eau, de naufrage, chargée de peur, redevenue petite fille effrayée sans toi. Mot impossible, mot de l’inanité, mot sans atome, ce mot de séparation. Seul celui-ci, rond, et ample, amble, seul celui-ci convient ensemble, insieme, existe et existera. Renée avait préparé Ori et l’avait emmené à l’école. Le médecin arrivé peu de temps après n’avait rien décelé de particulier. Une grande fatigue , simplement. Il me connaissait, avait confiance. Moi aussi.
L’Agnus Dei du Requiem de Mozart me revint dans tout le corps.

*

Vie de mon Fils, « tu es ma Continuelle » {4}
De tous ces êtres qui me blessent comme on entaille les arbres, je suis dans ces coins d’aube et de solitude où le ciel encore froissé se prépare au doux rose d’été lorsqu’on ne sait pas par quoi commencer et qu’on se dit pourquoi faire, commencer. Se laisser tout simplement prendre par ce qui ne sera plus jamais ainsi. Mon effarante solitude au cœur du long trait continu dans le ciel qui soulève tous mes questionnements. Mon combat pour ma chair. Je ne pense qu’à cela : te protéger de ce monde. En chute libre sur les ailes folles des heures qui se succèdent et claquent au dedans de soi puis t’ignorent, les vagues accumulées laissent place à d’autres déferlantes qui surgissent sans prévenir. Cette boue humaine qui se retourne comme le purin me rendit à cet instant lourdement triste.
Naufragée, je m’échouai sur les grands escaliers de pierre en bordure de la Seine après avoir enfin remis mon article sur le Rwanda et avoir pris des nouvelles de la rédaction que Georges se faisait à présent un plaisir de diriger.
Sue l’île Saint-Louis, envahie du soleil froid de février, je vis l’horizon dans le froissement d’ailes des oiseaux et les rires des mouettes. Elles se posèrent en farandole sur les rubans d’étoiles jaillis au-dessus du fleuve. Les vagues silencieuses en moi s’élargirent vers l’encolure souple de l’eau qui roulait comme le rebord d’une couverture, formée par le fredonnement de la péniche qui s’avançait et, peu à peu, je m’éprenais du rythme lent d’odeurs lourdes et capiteuses qui s’accrochaient à l’air. Je vis cette femme à cet instant, un foulard sur ses cheveux. Nous regardions toutes deux les espiègles, elle au premier plan, moi, en contre-plongée, assise en haut des marches de l’escalier. Puis, elle s’apprêta à rejoindre l’escalier et me vit à son tour. Elle me sourit, sans rien dire. Nous respirions les mêmes instants amarrés par la Seine. Instinctivement, je me suis levée doucement pour la rejoindre et l’aider à monter les grandes marches depuis le quai.

C’est beau, n’est-ce pas ? Habituellement elles forment une ronde à cinq.
Vous les connaissez alors ?
Oui, j’habite là, juste au-dessus. Ce sont mes copines, ajouta-t-elle dans un rire. Mais elles sont paresseuses aujourd’hui.

Je me tournai un peu plus vers elle et reconnus C.S. Nous progressions vers les dernières marches de l’escalier tandis que les mouettes reprenaient leurs enchaînements en vol.

Paresseuses et pourtant elles ne font pas le poids avec ma jeunesse, vous voyez… ?
Je lui souris. Les mouettes nous accompagnaient, astucieuses, au-dessus de nous.
Vous êtes sur un projet actuellement ?
Je continue à participer aux émissions, c’est amusant… après, je ne sais pas, je demanderai aux copines, répondit-elle en levant son visage dans un beau sourire vers le ciel.

Et nous nous quittâmes en haut de l’escalier. Je la regardai s’éloigner lentement et regagner son domicile.

*

Je marchais, ne cessais de marcher, le long de la Seine, zigzaguant dans les rues adjacentes, revenant vers le fleuve, soufflant quelques instants adossée aux murs sous le soleil froid. Je dus parcourir des kilomètres. Ereintée, je m’effondrai sur la chaise qui s’offrait à moi dans le premier café que je trouvai et décidai de téléphoner à Georges qui devait encore être à la rédaction à cette heure tardive. En vain. Sans doute voulais-je lui parler de tout et de rien, que j’avais arrêté de fumer depuis longtemps, de mon article enfin achevé, de cette errance impromptue, des oiseaux de l’été, des martins-pêcheurs auxquels je me mis à songer qui sifflent en longue plainte au soleil couchant et qui apaisent le paysage, de ces mouettes mirobolantes.