Les broderies de la Cour
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Description

1500. En ce début de Renaissance, dans l’atelier de broderie de la reine Anne, la jeune Alix rêve de devenir lissière pour tisser les tentures de la Cour. Sa rencontre avec Jacquou, que maître Coëtivy a formé dans l’art de la haute-lisse, sera décisive. Mais bien des années devront s’écouler avant qu’ils ne réalisent ensemble le projet d’ouvrir leur propre atelier pour tisser les merveilles qui ornent les châteaux des rois et des seigneurs.


Annexée à la France, la Bretagne est en paix, mais pour épouser Anne de Bretagne, veuve du roi Charles VIII, Louis d’Orléans devenu Louis XII roi de France doit répudier son épouse la douce Jeanne.


Ayant épousé secrètement Jacquou dont elle est séparée, Alix se retrouve sur les routes croisant des personnages qu’elle côtoiera souvent avant qu’elle ne devienne lissière : la duchesse Louise d’Angoulême, persuadée que son fils François sera un jour roi de France, Constance, courtisane qui n’aspire qu’à vivre libre et indépendante, Florine qui fuit l’homme qu’on veut lui faire épouser, dame Bertrande qui ne connaît point tout à fait son époux, le maître Coëtivy.

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Nombre de lectures 25
EAN13 9782374535906
Langue Français

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Exrait

Présentation
1500. En ce début de Renaissance, dans l’atelier de broderie de la reine Anne, la jeune Alix rêve de devenir lissière pour tisser les tentures de la Cour. Sa rencontre avec Jacquou, que maître Coëtivy a formé dans l’art de la haute-lisse, sera décisive. Mais bien des années devront s’écouler avant qu’ils ne réalisent ensemble le projet d’ouvrir leur propre atelier pour tisser les merveilles qui ornent les châteaux des rois et des seigneurs. Annexée à la France, la Bretagne est en paix, mais pour épouser Anne de Bretagne, veuve du roi Charles VIII, Louis d’Orléans devenu Louis XII roi de France doit répudier son épouse la douce Jeanne. Ayant épousé secrètement Jacquou dont elle est séparée, Alix se retrouve sur les routes croisant des personnages qu’elle côtoiera souvent avant qu’elle ne devienne lissière : la duchesse Louise d’Angoulême, persuadée que son fils François sera u n jour roi de France, Constance, courtisane qui n’aspire qu’à vivre libre et indépendante, Flor ine qui fuit l’homme qu’on veut lui faire épouser, dame Bertrande qui ne connaît point tout à fait son époux, le maître Coëtivy. Les Ateliers de Dame Alix Les Ateliers de Dame Alix font revivre ces femmes d ont François 1er n’a pu se passer ! Louise d’Angoulême, M arguerite de Navarre, Claude d e France, Françoise de Chateaubriand, Anne d’Étampes, Éléonore d’Autriche, Diane de Poiti ers et même la lissière Dame Alix et ses filles… Tome 2, Les Vierges du Vatican Tome 3, Les rencontres de Rome Tome 4, Le temps des galanteries Tome 5, Echec et Gloire Tome 6, Les triomphes
Née dans la Sarthe,Jocelyne Godarda longtemps vécu à Paris. Depuis quelques années, elle vit dans le Val de Loire. Les sagas et biographies romancées qu’elle a publiées au fil du temps ont toujours donné la priorité à l’Histoire et aux femmes célèbres des siècles passés. Ces femmes qui ont marqué leur temps, souvent oubliées ou méconnues, et qui, par leurs écrits, leurs œuvres, leurs engagements, leurs talents, leurs amours, ont signé l’Histoire de leur présence qu’elle n’a cessé de remettre en lumière. L’Égypte ancienne et le Japon médiéval l’ont fortement influencée. Puis elle s’est tournée vers l’époque carolingienne, le Moyen-Âge et la Renaissance. Et, plus récemment, elle a mis en scène, avec l’éclairage qu i leur revient, une longue saga sur l’investissement des femmes durant la Grande Guerre. Lorsque ses héroïnes sont fictives, elles ont toujours un lien étroit avec les femmes qui ont fai t la Grande Histoire. Dans ses plus jeunes années, elle s’est laissé guider par la poésie et e lle a publié quelques recueils. Puis elle s’est tournée vers le journalisme d’entreprise auquel ell e a consacré sa carrière tout en écrivant ses romans. Depuis son jeune âge, l’écriture a toujours tenu une grande place dans son quotidien. Un choix qui se poursuit.
Jocelyne GODARD
Les Ateliers de Dame Alix
TOME 1 LES BRODERIES DE LA COUR
LES ÉDITIONS DU 38
Quand on excelle dans son art, et qu'on lui donne toute la perfection dont il est capable, on s'égale à ce qu'il y a de plus noble et de plus relevé. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers ses inférieurs et revient sans effort dans son naturel ; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, relâche ses avantages toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir ; elle rit, joue et badine, mais avec dignité. On l'approche avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance. (extrait desCaractèresde la Bruyère)
I
Jacquou et maître de Coëtivy quittèrent Angers sous une petite pluie tenace qui traversait la pelisse enveloppant leur corps et mouillait leur visage enfoui dans la capuche. Le maître lissier avait pris l’adolescent en croupe. Accroché derrière lui, solidement campé sur les reins du cheval, il s’agrippait à son dos, les yeux fixés au loin pour tenter de discerner les abords de la ville. Partis dès l’aube, comme ils le faisaient chaque mo is, ils arrivèrent à Nantes en début de matinée. La pluie n’avait pas cessé de tomber et le ciel menaçant charriait d’énormes et lourds nuages venant en perturber la grisaille qui, depuis quelques semaines, s’était installée. La ville répercutait les premiers bruits du matin. Déjà attachés aux chariots, les chevaux piaffaient, hennissaient, secouant leurs volumineuses crinières. Le claquement des sabots heurtait les pavés et, le long des remparts dans le quartier des commerçants, les échoppes commençaient à s’ouvrir et les cris des métiers à se répandre sur les places et dans les ruelles. L’atelier de maître Yann, le brodeur de la reine Anne — elle l’avait toujours gardé et soutenu, même quand elle avait quitté Nantes lors de son mariage avec le roi de France — était un vaste local à deux étages qui jouxtait les remparts du château. Certes, l’espace n’était pas encombré de volumineuses machines dites de haute et de basse li sse comme celles des ateliers de tapisserie, mais l’endroit grouillait de la même agitation et l e sol restait tout pareillement jonché de fils multicolores dont l’ensemble formait une immense et chatoyante vague. Quand Jacquou entra dans l’atelier, il vit les ouvrières travailler en silence. Elles tiraient les fils de soie et les fils d’or. Opération très délicate qui exigeait une grande minutie et un soin attentif. L’adolescent les connaissait toutes. Aussi, dès son entrée, elles levèrent le visage et lui sourirent d’un commun accord. Mais, aujourd’hui, une fillette qu’il n’avait jamais vue attira particulièrement son attention et leurs regards se croisèrent longuement. Elle n’avait pas plus de dix ans, mais elle était grande, élancée et son joli visage plaisait à Jacquou. La fillette triait minutieusement les fils défectueux pour les entasser dans un petit coin que, déjà, son sens de l’organisation avait repéré, là j uste entre ses deux pieds chaussés de souliers inconfortables. Au centre de la pièce principale, trois autres femm es installées devant leur cadran de bois, reportaient des motifs en piquant leur carton de trous menus pour y faire pénétrer la poudre de craie. Elles effectuaient ce geste tranquille et sûr montrant qu’elles connaissaient parfaitement leur besogne. Enfin deux autres s’appliquaient à tendre des fils sur un cadre rectangulaire, plus mince et plus petit, qu’elles avaient posé sur leurs genoux. À cette époque encore médiévale, les ateliers de br oderie engageaient plus volontiers les hommes que les femmes.Mais la reine Anne qui, dans sa confortable galiote, se déplaçait souvent d’Amboise à Nantes en suivant tranquillement la Loi re, aimait à visiter ses ateliers de broderie pour y trouver des jeunes femmes talentueuses qu’elle faisait venir à sa cour. C’est ainsi qu’à l’atelier de maître Yann, contrairement à beaucoup d’autres, on remarquait autant de femmes que d’hommes. La reine y veillait farouchement et déléguait parfois deux ou trois de ses suivantes, lesquelles avaient été formées dans l’atelier de maître Yann, pour ramener en Val de Loire celles qui maîtrisaient parfaitement le métier des brodeurs. En ce début d’automne, deux suivantes de la reine avaient été envoyées chez le brodeur nantais
pour y détecter quelques jeunes filles compétentes. Blanche de Montbron et Louise de Chatillon aperçurent tout de suite les trois ouvrières qui travaillaient sur les cadrans de bois, Annette, Elo ïse et Gaëlle. Elles étaient ouvrières et se perfection-naient d’année en année, promettant de devenir un jour expertes dans la profession. Il fallait dire qu’elles savaient déjà maîtriser le po int plat couché sur fond de fils d’or et le point fendu en doubles fils de soie. Gaëlle savait même manier avec une dextérité peu commune le fil métallique doré et tressé qui rendait les chapes d’église et les bourses à sceaux plus rigides et plus solides. — Votre travail est superbe, dit Blanche de Montber on à Gaëlle qui terminait une chape d’évêque en y fixant ses fils métalliques. — Le mien aussi, jeta gaiement sa compagne Eloïse en tendant son ouvrage travaillé à l’or fin. Tenez, regardez-moi ce travail et dites-moi qu’il n’est pas moins beau que celui de Gaëlle ! — C’est vrai, admit Louise de Chatillon. Vous êtes toutes deux des artistes. — Ah ! demoiselle Blanche, jeta Eloïse, voici plusi eurs fois que la reine vous envoie chez maître Yann et que vous faites des louanges sur notre travail. Notre plus cher désir, à Gaëlle et à moi, serait que nous puissions vous suivre en Val de Loire. Croyez-vous que cela soit possible ? — Moi, je préfère rester à Nantes, lança Annette qu i n’avait d’ailleurs point proposé que Louise ou Blanche se préoccupassent de son ouvrage. — Oui ! Qu’en pensez-vous ? s’écria Gaëlle. Louise tourna la tête à droite, puis à gauche afin de s’assurer qu’on ne l’entendait pas, et reprit d’un ton plus bas : — La reine réclame plusieurs brodeuses, précisa-t-elle. Je pense que la place est assurée pour vous trois. Elles virent tout à coup déambuler la fillette qui semblait fascinée par la silhouette de Jacquou depuis son arrivée dans l’atelier. — Oh ! Que vais-je devenir, si vous partez toutes les trois ? Elle avait des larmes aux yeux et paraissait si triste qu’Annette la prit dans ses bras. — Je resterai, fit-elle. Tu sais bien que je ne veux pas quitter Nantes. — Qui est cette fillette ? demanda Louise de Chatillon. — C’est Alix, une orpheline dont nous nous occupons chacune à tour de rôle. Son père est mort pratiquement à sa naissance pendant la peste dernière, et sa mère est décédée l’an-née passée. Ils travaillaient tous deux ici comme brodeurs. C’est pourquoi maître Yann l’a prise à l’atelier ma lgré son jeune âge. Elle trie les fils défectueux. C’est une tâche facile à effectuer pour une enfant de son âge. — Quel âge as-tu ? fit Blanche. — J’ai huit ans. — Tu parais plus âgée. C’est sans doute parce que tu es grande. — Oui. Je dis souvent que j’ai treize ans et les gens me croient. — Pourquoi cherches-tu à te vieillir ? — Parce que je préfère la compagnie des grands à celle des enfants. Que fera-t-on de moi si mes amies quittent l’atelier de maître Yann ? Est-ce que je pourrai partir avec elles ? — Je resterai, Alix, répéta Annette. Je te l’ai dit. Blanche se posta devant la jeune fille qui refusait de quitter sa ville natale. Le front têtu, l’air déterminé, Annette la dévisagea avec un brin d’arrogance. — Et si la reine vous proposait des avantages bien supérieurs à ceux que maître Yann vous offre ?
— Je n’y crois pas. — Savez-vous, jeta Louise à son tour, que la vie à la cour de la reine Anne dépasse tout ce que vous pouvez imaginer. De plus, ses brodeuses n’ont pas les contraintes de ses suivantes qui ne doivent jamais la quitter. Annette réfléchissait et Alix la regardait avec une expression d’angoisse. Blanche reprit sans attendre : — Si les conditions de travail dans les ateliers d’ Amboise sont assez dures et demandent une grande attention, en revanche, la liberté des brodeuses est totale et leur salaire confortable. — Oh ! Annette, fit Alix, je t’en prie, ne me quitt e pas. Je ne veux pas aller dans un triste couvent où l’on va faire de moi une future nonne. — N’aimes-tu pas Dieu et la Vierge Marie ? s’enquit Louise en souriant à la fillette. — Si, mais… — Mais elle préfère ses fils de soie, assura Gaëlle. — Ne t’inquiète pas, fit Louise, nous trouverons bien une solution si tes amies viennent avec moi. — M’emmènerez-vous ? — Nous essaierons. En attendant, retourne travailler. Si maître Yann te voit parmi nous, il va te houspiller et il aura raison. Quand elle retourna dans son coin pour trier ses fils, Jacquou l’attendait. — Vas-tu suivre les autres ? fit-il. — Peut-être, je ne sais pas. — Si tu pars, je ne te verrai plus. Cette constatation sembla la plonger dans un grand désar-roi. Mais les maîtres Yann et Coëtivy entraient à l’atelier et nul ne put parler davantage. Les statuts de la Guilde des brodeurs de Paris, com me ceux de Bretagne, se calquaient, à quelques différences près, sur ceux des brodeurs anglais. Ils ne concernaient que des maîtres, des ouvriers et des apprentis de sexe masculin. Les quelques femmes qui partageaient leur travail étaient si peu rémunérées que les moins riches choisissaient souvent d’exercer un autre métier et les plus aisées préféraient broder pour leur plaisir personnel dans une simple école tenue par des religieuses qui leur apprenaient dessin, chant et musique. Plus encore que le métier des tapissiers, celui des brodeurs rapportait au maître d’atelier de fortes sommes d’argent. En ces temps-là, peu d’églises étaient pauvres et comme il fallait fournir un clergé ambitieux et sans cesse à la recherche de somptueux atours, les brodeurs ne chômaient guère. Ils confectionnaient des chapes, des étoles, des chasubles, des mitres, des dal-matiques, des orfrois, et autres vêtements sacerdotaux : nappes d’autel, bannières, aumônières, coussins d’église. Tout était effectué dans des soies pourpres et damassées, des satins chatoyants, des velours brodés de perles et de fils d’or. Si maître de Coëtivy portait fière allure malgré ses cinquante ans proches, maître Yann, qui devait être un peu plus jeune, avait lui aussi une belle prestance. Elégant, mince, aux manières de petit nobliau qui, depuis plus de vingt ans, s’était haussé dans la société par un prestige qu’il ne voulait point l âcher, le maître brodeur tenait à ce qu’on le respecte et ne dérogeait pas aux règles les plus strictes. Ses cheveux noirs étaient enfermés dans un large bonnet plat qu’il portait sur le côté. Le bas de son ample tunique aux manches évasées bordées de velours broché balayait le sol avec souplesse, dissimulant ses pieds chaussés de souliers à bout carré qui, depuis quelque temps, remplaçaient les
pou-laines pointues. Les deux hommes s’avancèrent vers les brodeurs qui se tenaient dans un autre atelier. Ils travaillaient sur une immense tenture devant un cadran de bois, haut d’environ deux mètres, sur lequel était fixée la toile. Une corde légère faisait le tour du grand cadre et resserrait l’ensemble à intervalles réguliers. Des paniers de rangement disposés à leurs pieds contenaient les outils : ciseaux, aiguilles, crochets, instruments de mesure, fils enroulés sur des bâtons. Les hommes travaillaient en silence et ne levèrent pas les yeux à l’arrivée des deux maîtres. — Resserre ta corde, Antoine, fit maître Yann en passant derrière le plus jeune d’entre eux. Cela permettra à tes points d’être ni trop lâches, ni trop asymétriques. Il s’attarda quelques instants derrière l’ouvrier. — Bien ! Encore un peu plus. Ta corde doit être bien tendue. Puis, il observa son voisin de travail, guère plus âgé. — Anselme ! Range tes outils. Ils traînent sans cesse. Comment veux-tu travailler rapidement si tu cherches toujours ce dont tu as besoin. Et place la boîte à tes pieds, elle est beaucoup trop loin. Un simple geste doit te suffire pour les saisir et les remettre en place. Plus loin, une dizaine d’hommes assemblaient sur des tréteaux disposés en bandes parallèles de grands fragments de tentures qu’ils cousaient les uns aux autres. Les étoffes étaient chatoyantes et d’une belle qualité. Sur fond pourpre, elles avaien t des applications en tissu polychrome et chacune d’elles était surchargée de fines languette s de cuir doré qui venaient s’apposer régulièrement pour en délimiter de grands carrés égaux. Maître Yann vit de loin son chef d’atelier s’approcher d’Eloïse. Yaël supervisait l’ensemble des travaux et, en l’absence de maître Yann, dirigeait les ateliers. Sérieux, honnête, travailleur, mais ne pouvant supporter le talent féminin, il se cabrait sans cesse avec les ouvrières et les invectivait dès qu’il sentait qu’une faille venait enrayer le travail. Il avait pourtant fort à faire avec les plus anciennes ouvrières de l’atelier et celles-ci, qui ne se laissaient point faire, ne manquaient pas de lui tenir tête. Aussi, quand de loin maître Yann vit l’attitude tendue d’Eloïse, il prit le bras de son ami Pierre et lui dit à voix basse : — Je n’aime pas me mêler de leurs algarades, car il me déplaît de donner tort à mon chef d’atelier, comme je trouve ennuyeux de critiquer ou vertement le travail de mes ouvrières les plus talentueuses. Allons dans mon bureau, Pierre. Quand nous en ressortirons, leur querelle sera terminée. Yaël était un de ces petits Bretons corpulent, mais solide, au visage carré, au nez étroit et aux yeux étirés comme ceux d’un félin à moitié endormi, qui ne s’ouvrent vraiment que lorsque sa proie s’avance. Mais à vrai dire, c’était sans doute là une astuce de sa part, car rien n’échappait à l’œil bleu de Yaël et, pour l’instant, il semblait avoir des démêlés avec la jeune Eloïse. — Redresse tes fils de base, lui dit-il sèchement e n esquissant un geste du doigt vers les contours du blason qu’observait la jeune femme. Celle-ci eut un haut-le-corps comme à chaque fois que Yaël lui faisait une remarque. — Il ne s’agit pas d’une tapisserie, répondit celle-ci sur un ton aigre-doux. Chaque fois qu’Eloïse lui rétorquait cette boutade, d’une voix assez forte pour que chacun l’entendît, on se rappelait qu’avant d’être brodeur, Yaël avait été tapissier. Mais un revers de fortune l’avait ruiné et il s’était trouvé obligé de travailler chez un autre maître. Une place de chef d’atelier s’était trouvée libre chez Yann et Yaël l’avait saisie.
Entre les deux activités, il y avait autant de différence qu’entre un dessinateur et un peintre. L’un formait les contours, l’autre les remplissait. La broderie ne faisait pas partie intégrante du tissage comme la tapisserie, dont les effets étaient directement obtenus sur le métier à tisser. Elle n’était qu’une décoration apportée à l’étoffe après qu’elle ait été tissée, teintée et apprêtée. La tapisserie était donc une forme de tissage et la broderie un atout supplémentaire pour l’agrémenter de mille fantaisies belles à regarder. Mais lorsque l’ouvrage ne laissait pas apparaître l e fond de l’étoffe, certains pouvaient s’y tromper, du moins les plus pro-fanes. Car, au premier coup d’œil, l’ensemble avait l’air identique. La célèbre tapisserie de Bayeux, qu’avait commandée l’évêque Odon, frère de Guillaume le Conquérant, quatre cents ans plus tôt pour l’évêché de la ville, en était un bel exemple. — Redresse aussi ton support, rétorqua vertement Yaël qui ne désirait pas se faire ridiculiser par une péronnelle belliqueuse, toute talentueuse qu’elle fût. C’est une toile, que tu travailles. — Oui ! Et alors ? rétorqua Eloïse en le regardant effrontément. C’est peut-être une toile destinée à confectionner les housses à chevaux des haquenées de la reine Anne, mais ce n’est pas pour autant une toile à tapisserie. — Tu n’as pas à discuter. Tu dois la travailler de la même façon jusqu’à ce qu’elle soit recouverte entièrement. Eloïse redressa son buste dans une attitude de défi et perça de ses yeux verts ceux de l’arrogant Yaël. — Je ne la recouvrirai qu’en partie. — Oses-tu contredire mes ordres ? fit l’autre d’un ton qui s’élevait. — J’ose dire que je travaille cette housse comme il me plaît. La reine Anne veut des points de chaînettes et non des points couchés. Je n’ai donc pas à redresser mon support pour recouvrir cette toile intégralement. Yaël faillit s’étrangler. Le rouge monta brusquement à ses joues et il cria, d’un ton où la colère s’amplifiait : — Qui te permet d’avancer ce propos ? Oublies-tu que tu n’es qu’une ouvrière ? — Chacun sait, répliqua mielleusement Gaëlle qui brûlait de se mêler à la discussion et qui se plaisait aussi à contrarier l’insolent chef d’atelier, que la reine Anne désire des broderies souples pour les housses de ses haquenées. Les demoiselles de Montbron et de Chatillon nous l’ont confirmé tout à l’heure. Yaël chercha la repartie qui fermerait le clapet de ces donzelles. Or, invariablement, il revenait à la même suggestion : — Sortez ! Allez-vous en si vous n’êtes pas contentes. Il y a du travail ailleurs. Et vous verrez bien qu’il vous faudra obéir. — Obéir ! hurla Eloïse. J’obéirai quand mon salaire sera identique à celui des ouvriers. Donnez-moi la même rémunération qu’un homme, Yaël, et je ne vous contredirai plus. Elle lui souriait avec ironie et dans son attitude passaient tous les défis que l’injustice autorise. — Elle a raison, approuva Gaëlle, payez-nous le tarif auquel nous avons droit et nous vous ficherons la paix. Si vous voulez que nous travaillions sur une feuille de chou, nous travaillerons sur une feuille de chou. Annette et Eloïse se mirent à rire, ce qui faillit tourner au drame. Yaël leva la main et chacun crut qu’il allait gifler Gaëlle, mais il l’abaissa très vite et se mit à vociférer : — Petites écervelées ! Vous n’êtes même pas capables de voir où votre intérêt se trouve. — Notre intérêt se trouve dans notre poche, comme l e vôtre dans votre bourse. C’est aussi simple que ça.