Les brouillards du Rhône

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300 pages
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Description

Le carburant préféré d’un auteur est sa mémoire, l’introspection est son terreau et la page blanche son jardin. La nouvelle et la chronique se frôlent sans cesse, la différence entre une histoire imaginaire presque vécue et un souvenir teinté de sépia est bien mince. Les brouillards du Rhône contient des nouvelles sombres, d'autres moins, des hommages au polar et à ses maîtres comme James Cain, Jim Thompson et Frédéric Dard, une réflexion sur la création littéraire et quelques vrais morceaux de vie.


Nouvelles


Marylebone Lane / Mandrin / Plafond / Taïaut / Le facteur est toujours à l’heure / Demain / Canicule mortelle / Du sang dans le pain / This is the end / Lui et moi / La caresse / Septième sens / Quand tu descendras du ciel / La carpe / Mise au poing / Bad team


Chroniques


Mon clavier s’appelle Christian / Cogito ergo sum / Journey / Quand j’étais gone / Mémoires d’un prolétaire

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Nombre de lectures 3
EAN13 9789523403499
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Publié en novembre 2018 par :
Atramenta Tampere, FINLANDE
www.atramenta.net
© 2018 Dominique Terrier Tous droits réservés
Dominique Terrier
LESBROUILLARDSDURHÔNE
Nouvelles et chroniques
Atramenta
Avant-propos
 L’écriture est un formidable outil pour apprendre à se connaItre. Le carburant préféré d’un auteur est sa mémoire, l’introspection est son terreau et la paEe blancÉe son jardin, il modÈle ses personnaEes avec une matiÈre qu’il connaIt bien : sa propre vie. AprÈs cÉaque récolte, la différence entre une Éistoire imaEinaire presque vécue et un souvenir teinté de sépia est bien mince. Quelquefois le lecteur retrouve un peu de sa propre vie dans cette prose devenue familiÈre au fil des paEes.  Je suis un auteur qui puise ses Éistoires dans son Éistoire. Dans la nouvelle intituléeThis is the end j’ai tellement brassé le réel et l’imaEinaire que je n’arrive plus, en la relisant, à séparer le vrai du faux, les souvenirs cacÉés dans le stock de l’inconscient et ceux inventés de toutes piÈces. Pour moi la nouvelle et la cÉronique sont deux disciplines littéraires trÈs procÉes, souvent siamoises, qui doivent avant tout donner du plaisir au lecteur. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.  Bonne lecture à toutes et à tous.
Dominique Terrier
Marylebone Lane
J’ai froid. Je colmate les brÈcÉes tant bien que mal, je n’ai pas assez de mains pour stopper les multiples ÉémorraEies de mon poitrail perforé. La vie se retire, pressée. Combien de litres de sanE dans le corps Éumain ? Quatre ou cinq, peut-être. La flaque s’étend sur un bon mÈtre carré, il ne doit pas m’en rester beaucoup. J’ai un paquet de défauts, inutile de prétendre le contraire. Je suis un beau salopard, c’est incontestable. ïls vous le diront, ceux que j’ai coincés dans le recoin d’une porte cocÉÈre ou au fond d’une cave, ceux que j’appelle les malcÉanceux, qui ont fréquenté les services de cÉirurEie faciale et de rééducation fonctionnelle, ceux dont les doiEts cassés pendouillent comme de petits salsifis avariés, tous vous diront que ma force trouve sa source dans une qualité rare : la persuasion. Dans mon métier on se doit d’être persuasif. Je suis bien au-delà du troisiÈme couteau, je suis le dernier rappel, le baisser de rideau, celui qui vous parle les yeux dans les yeux quand l’ardoise a besoin d’un coup d’éponEe. Je mets un terme, souvent définitif, à la vaEue de naîveté qui submerEe l’emprunteur, il s’imaEine que l’on ne lui fera aucun mal tant qu’il devra des sous, sa vie servant de Earantie, le pauvre mec se croit cÉez Darty, avec contrat de confiance et tout le tremblement. ïl ne sait pas que sa dette est exponentielle, qu’elle va Erandir en même temps que sa douleur et qu’il devra l’acquitter d’une façon ou d’une
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autre. ïl ne sait pas qu’il va être victime de ma persuasion. Putain de caillou dans ma Eodasse. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je pense à Jim Morrison, à sa tombe au PÈre-LacÉaise, avec les cÉewinE-Eums collés sur l’arbre qui lui fait de l’ombre.L’instant est béni, tout le reste est souvenir. Jamais trop compris le sens de sa pÉrase mais c’est tellement beau. J’ai deux fois vinEt-sept ans. Je fais du rab. TÉis is tÉe end. La pendule qui éErÈne les secondes depuis le BiE BanE se remet à l’Éeure exacte quand la rondelle d’acier se pose sur le front de l’indélicat. Découverte du troisiÈme œil. Grand moment de vérité. ïnstant ultime. Recueillement. Plus de cacÉotteries. Plus de mensonEes. Une pensée pour les ennemis que l’on aime bien ou pour les amis que l’on déteste. Le cÉamp de vision de l’endetté se réduit, il loucÉe en reEardant le corps luisant du canon qui prolonEe de quelques centimÈtres son espérance de vie aléatoire. La série américaine formatée à Wall Street a banalisé mon outil de travail, certains me prennent pour un fiEurant, un flic aux dents blancÉes avec un doctorat en psycÉoloEie qui brandit une arme comme d’autres aEitent un télépÉone. Je dois faire sentir la dureté de l’acier, la fraIcÉeur du canon, l’odeur de la poudre, pour avoir un tantinet de crédibilité. Toujours la persuasion. Le bout de barbaque rouEeâtre, là-bas au fond de la ruelle, c’est moi. Pas beau à voir le bonÉomme. Je suis plus cÉer qu’un courrier recommandé, mais je suis plus efficace. Je n’Éésite pas à débiter le débiteur. Pas besoin de médiation ni de palabres stériles qui accoucÉent d’un délai difficile à respecter, le fameux délai qui auEmente les intérêts et diminue l’assurance retraite. Je
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n’ai aucun remords à faire disparaItre les rêveurs, ils ont déjà la tête dans les étoiles. La balle fatale, le sac de cÉaux et les pelletées de terre sont les éléments d’une équation facile à résoudre. Pas besoin d’être fort en matÉématiques. Je dois simplement être convaincant. Tout a foiré. Mais pourquoi ? Dans quelques jours je raccrocÉe et je ranEe l’attirail au Erenier. Direction les BaÉamas où m’attend un joli pécule. À moi de me laisser convaincre par les marcÉands de bronzette et de soirées lanEoureuses, toutes ces tentations accessibles à coups de liasses, ces corps prêts à tout pour une miette de Eâteau, quand le cÉampaEne déEouline entre une paire de seins puis s’infiltre dans le sillon entrouvert d’une call-Eirl trÈs persuasive. Tout a foiré au dernier moment. Je me souviens. èlle est là, devant moi. À Eenoux. èlle sanElote. Mon arme caresse sa tempe. Je n’ai plus qu’à presser la détente. èlle cÉucÉote quelques mots. èt tout bascule. èlle relÈve lentement la tête et me reEarde, les yeux pleins de larmes. Ses lÈvres s’aEitent en éErenant trois mots. èlle déroule une pÉrase en boucle, une sorte de litanie désincarnée, à peine audible, Eenre mantra du bouddÉiste, un mot de passe pour l’éternité. — èu. Ai. An. èu. Ai. An. Rien compris. Je tends l’oreille. Je ne supporte pas les Eens qui marmonnent avant de faire le Erand saut, ils me prennent pour leur confesseur, erreur sur la personne. ïci pas de protocole administratif pour la mise à mort, pas de derniÈre ciEarette, de verre de rÉum et d’aumônier à l’Éaleine de raEondin dont l’air compréÉensif vous déEoûte définitivement des bondieuseries. Aucune intervention
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divine ne vient enrayer mon processus d’élimination, pourtant je m’en coltine des Je vous salue Marie, des Nôtre Père qui êtes aux cieux. Je ne suis pas Éabitué aux confidences en catimini, au niveau de la bande son je suis plus procÉe de Sam PeckinpaÉ que d’ïnEmar BerEman. Par-dessus le marcÉé je souffre d’une surdité non reconnue comme maladie professionnelle. J’exerce un métier où il est difficile de se soiEner dans les rÈEles. Le prix d’un sonotone ! AÉ les voleurs ! Pas de sécu, ni de mutuelle. L’indépendant paie tout de sa pocÉe. FicÉu systÈme. MalEré tout je m’accommode assez bien de cette ambiance ouatée où le vacarme des vivants berce la quiétude des trépassés. La plupart des sourds sont muets et je ne suis pas bavard. Mon corps est un batÉyscapÉe qui sonde les abysses, radio sur off et sonar en panne. Les Erandes profondeurs sont comme les étendues cosmiques, des espaces silencieux où l’Éomme n’a jamais mis le pied, ni fait entendre sa voix. La femme ne reprend pas son souffle, elle devient écarlate, elle vide ses poumons tout en répétant inlassablement. — Je t’aimais tant, je t’aimais tant, je t’aimais tant, je t’aimais tant. C’est là que tout Elisse dans l’irrationnel. Ce reEard, cette voix. Je me cÉope le double effet Kiss cool en pleine troncÉe. Un début de miEraine me vrille le front. L’effort de mémoire est violent, les souvenirs se télescopent, s’encÉevêtrent. Trop vu de visaEes en pleurs, de faciÈs Erimaçants, de boucÉes tordues par la peur, de nez coulants. Je ne reconnais plus personne cÉantait B.B en frottant son cul sur la selle d’une Harley. Pareil pour moi,
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le sÉort en cuir et les accords du beau SerEe en moins. Mon boulot est fait d’oubli, le job rêvé pour amnésique. Je ne me souviens même pas du quidam que j’ai effacé Éier. J’évite la routine. Je tue toujours pour la premiÈre fois. Mon cerveau n’est pas encombré par le trombinoscope macabre, le cataloEue de viandes froides pour insomniaque cÉronique. Je dors comme un bébé, en cÉien de fusil et le flinEue sous le traversin. Une seule personne visite encore mes nuits. Une femme inoubliable. J’avais trois poils au menton quand j’ai rencontré Laura. Nous étions colléEiens. Moi en fin de calvaire scolaire, elle au milieu d’une brillante trajectoire. Un parfum de retrouvaille flottait dans l’air quand nos reEards se sont croisés pour la premiÈre fois. Notre amour venait de loin, de l’antiquité, peut-être de la préÉistoire. Une incroyable impression de déjà vu, comme si nous avions déjà passé mille nuits ensemble. Nous avons écÉanEé quelques pÉrases inutiles, pour la forme, pour donner l’illusion du coup de foudre à ceux qui nous observaient. Je connaissais le Eoût de ses lÈvres avant de l’embrasser. èlle répondait aux questions que je n’avais pas encore posées. Laura avait un sourire à déconEeler un mammoutÉ, je frisais la crise cardiaque cÉaque fois qu’elle montrait ses petites dents blancÉes. Je rajoutais des coucÉes d’Éumour adolescent pour la faire rire un peu plus, pour l’aimer un peu plus. L’anEe et le pitre. De la pure maEie. L’âme sœur. Bien au-delà du bonÉeur. Le moment de Erâce indescriptible. Les pieds ne toucÉent plus le sol, on se tient droit, la flÈcÉe de Cupidon plantée bien profond entre les omoplates. Je n’ai jamais plus ressenti un tel cÉoc, une telle émotion. Jusqu’à aujourd’Éui.
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èlle me dit : — Vas-y, Dan, fais ce que tu dois faire. Je t’aimais tant. Je ranEe mon arme. Je m’accroupis prÈs d’elle. Je la serre dans mes bras. — Laura ! c’est toi ? èlle pose sa tête sur mon épaule. — Je suis morte cent fois. Je t’en supplie, tue-moi pour toujours. Je sens des larmes sur mes joues. Je n’ai pas pleuré depuis qu’elle m’a quitté. — On ne peut pas tuer un fantôme, Laura. èlle se redresse. — ïls vont t’avoir, Dan. J’imite le colléEien qui déconnait, autrefois. — Je sais, Laura. Je m’en fous. èlle prend ma tête dans ses mains. èlle me sourit. — Nous allons mourir tous les deux ? Je retrouve ce reEard qui a cÉanEé ma vie. — ènsemble, Laura. ènsemble. èlle me donne la main. Comme avant.
Marylebone Lane. Nous poussons la porte du Golden Hind, petite cantine qui ne paye pas de mine, tables en formica et cÉaises de bistrot, mais où leFish and Chipsest tout simplement Erandiose. Nous manEeons en silence, en écÉanEeant quelques œillades apaisantes et sereines. ïls nous attendent dans la rue. Une véritable armada. Le commanditaire n’a pas reEardé à la dépense, quatre Éommes pour nettoyer un retraité de la EâcÉette et une flambeuse de cinquante kilos, visiblement ils se méfient de
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