Les escaliers

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Après nous avoir fait découvrir dans «Les fossoyeurs», premier volume de la série «Dans la mémoire de Québec», un visage méconnu de la vieille capitale, celui de sa communauté chinoise, André Lamontagne nous entraîne cette fois-ci dans les arcanes des escaliers de Québec, véritables métaphores de l’ascension sociale et des rites de passage.
Les lecteurs retrouveront avec plaisir Olivier, le journaliste enquêteur, Rachel Ng, sa compagne d’origine chinoise, et leur ami Jérôme, qui vit le deuil de son père. En faisant une recherche sur l’histoire du syndicalisme dans la ville, Olivier découvrira l’étonnant passé de sa famille et sera vite partagé entre les racines militantes de son arrière-grand-père paternel et l’héritage obscur de son aïeul maternel, un puissant industriel anglophone.
«Les escaliers» : un récit identitaire magnifiquement construit, lieu de mémoires croisées et d’étranges filiations.

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Date de parution 01 avril 2015
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EAN13 9782895975083
Langue Français

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DANS LA MÉMOIRE DE QUÉBEC LES ESCALIERS
DU MÊME AUTEUR Roman Dans la mémoire de Québec. Les fossoyeurs, Ottawa, Éditions David, 2010. Nouvelles Le tribunal parallèle, Ottawa, Éditions David, 2006. Études Le roman québécois contemporain : les voix sous les mots, Montréal, Fides, 2004.
Bibliographie de la critique de la littérature québécoise au Canada anglais (1939-1989), (avec Réjean Beaudoin et Annette Hayward), Québec, Les Éditions Nota Bene, 2004.
Les mots des autres. La poétique intertextuelle des œuvres romanesques d’Hubert Aquin, Québec, PUL, 1992.
Traduction The Gravediggers, Victoria, Ekstasis, 2012. Traduction desFossoyeurspar Margaret Wilson Fuller.
Anbré Lamontagne
DANS LA MÉMOIRE DEQUÉBEC Les escaliers
ROMAN
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada Lamontagne, André, 1961-, auteur  Les escaliers / André Lamontagne. (Voix narratives) Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). ISBN 978-2-89597-447-5. — ISBN 978-2-89597-507-6 (pdf). — ISBN 978-2-89597-508-3 (epub)  I. Titre. II. Titre : En tête du titre : Dans la mémoire de Québec. III. Collection : Voix narratives PS8623.A486E83 2015 C843’.6 C2015-901372-0 C2015-901373-9 Les Éditions David remercient le Conseil des arts du Canada, le Bureau des arts franco-ontariens du Conseil des arts de l’Ontario, la Ville d’Ottawa et le gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada.
Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 | Télécopieur : 613-830-2819 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com Tous droits réservés. Imprimé au Canada. e Dépôt légal (Québec et Ottawa), 2 trimestre 2015
Mon fils, opserve le temPs et garde-toi du mal
Ecclésiastique, 4 : 20
1
Du palier d’arrivée à la contremarche de départ, l’ escalier Lépine offre une vue plongeante sur les gens qui l’empruntent : les étud iants moins fortunés qui fréquentent les écoles de la haute-ville, les trava illeurs à l’air affairé, les hommes et les femmes qui s’arrêtent sur un palier p our souffler et contempler au nord le paysage laurentien. Très peu de flâneurs, c ar on escalade rarement un escalier de cent dix-huit marches sans but précis. En cette fin d’après-midi de septembre, Olivier Dum ais montait l’escalier d’un pas lent, insatisfait du travail qu’il avait a ccompli ce jour-là. Il peinait sur une histoire du syndicalisme dans la ville de Québe c et passait ses journées à la bibliothèque Gabrielle-Roy. Quelques heures auparav ant, Rachel Ng avait descendu l’escalier pour aller le retrouver à la pa use déjeuner. Les recherches de son compagnon lui semblaient échevelées, partagé es entre l’histoire officielle et son histoire familiale, mais elle se gardait bie n de lui dire. Chaque midi, avec une fidélité qu’Olivier qualifiait amoureusement de « toute chinoise », Rachel apportait des victuailles à partager sur un banc pu blic devant la bibliothèque. Elle ne passait pas inaperçue dans les rues de Québ ec, où les citoyens d’origine asiatique n’étaient pas légion. Son histo ire secrète, difficile à deviner d’après ses traits, révélait pourtant que son père était né à Québec à une époque où les immigrants chinois avaient fui la Col ombie-Britannique et son racisme exacerbé. À la mort du grand-père, la grand -mère et le père de Rachel avaient regagné Vancouver, et c’est là que cette de rnière avait vu le jour. Elle y avait grandi et travaillé comme traductrice et inte rprète puis était tombée amoureuse d’Olivier, son voisin et journaliste radi o-canadien qu’elle avait accepté de suivre à Québec, le temps d’un congé sab batique. Olivier partageait une histoire similaire d’exil et de déplacement entre Québec, sa ville natale, et Vancouver, sa ville d’a doption, mais cela n’occupait pas ses pensées. En montant l’escalier Lépine, il a vait plutôt une conscience aiguë du temps. Il s’était donné un an pour écrire un livre et se sentait parfois dépassé par la vastitude du sujet avec tous ces con flits ouvriers qui avaient marqué la progression du capitalisme et du syndical isme. Olivier avait obtenu un congé sans solde de son employeur et s’était instal lé à Québec, convaincu que la proximité des lieux faciliterait son travail. Il avait jeté son dévolu sur la bibliothèque Gabrielle-Roy, même si d’autres biblio thèques offraient davantage de ressources, parce qu’il lui semblait naturel et cohérent d’établir ses quartiers dans un milieu prolétaire, qui plus est à l’emplace ment même d’une e manifestation ouvrière violente à la fin du XIX siècle. Olivier n’avait pas poussé le mimétisme jusqu’à hab iter le quartier Saint-Roch. Il ne cachait pas sa préférence pour la haute-ville et avait loué un appartementintra-muroschel,. Il jugeait le Vieux-Québec plus stimulant pour Ra qui travaillait depuis la maison à de sporadiques t raductions. Olivier justifiait également l’appartement de la rue des Grisons par l e besoin d’exercice physique. Cela lui faisait deux kilomètres de march e à l’aller et au retour et un trajet des plus agréables par les rues du Quartier latin, la côte d’Abraham, l’escalier Lépine, la rue Saint-Vallier, la rue Dup ont et la rue Saint-Joseph. Il avait songé à varier son itinéraire, par exemple en empruntant l’escalier de la
Chapelle plus bas dans la côte d’Abraham, mais il a vait une affection particulière pour l’escalier Lépine et sa beauté architecturale avec son arche en fer forgé et ses emblèmes floraux. Olivier s’arrêta après la première volée de marches pour mieux réfléchir. Il avait amassé beaucoup de documentation sur ces mome nts épiques de lutte syndicale : les grèves répétées dans les chantiers maritimes dans les années 1840 et 1850 ; les événements de juin 1878 autour d e la construction d’édifices parlementaires, qui avaient culminé avec l’applicat ion de la loi martiale, l’intervention de l’armée et le décès de deux manif estants ; la grève de trois mille ouvriers de l’industrie de la chaussure en 19 25 ; la révolte des ouvrières du textile en 1937, sans oublier les grèves dans de pl us petits corps de métier. Il avait également fait de nombreuses lectures pour dé mêler l’unionisme catholique d’avec les grandes organisations syndica les nord-américaines comme les Chevaliers du travail. Et puis, il y avai t cette Commission d’enquête royale sur le capital et le travail qui s’était pen chée, entre 1886 et 1889, sur la condition lamentable des employés des usines et les pratiques scandaleuses des patrons : exploitation des enfants, réduction d es salaires, mépris pour la santé des travailleurs, congédiement des militants syndicaux et constitution de listes noires. Journaliste de profession, Olivier ne manquait pas d’esprit de synthèse, mais plus il approfondissait son sujet, plus il y trouvait des ramifications. Il reprit son ascension en se disant qu’il devait s e méfier du syndrome de Roquentin. Le mot lui était venu le matin même alor s que son esprit stagnait sur une table au premier étage de la bibliothèque. Il s ongeait à cet historien mis en scène par Jean-Paul Sartre dans le romanLa Nausée qui s’acharne à faire e revivre le marquis de Rollebon, un diplomate du XVIII siècle, avant de tout abandonner dans un moment de crise. Pour sa part, O livier croyait toujours qu’on pouvait justifier l’existence de personnes et d’événements d’une autre époque. Cependant, il ne savait plus de quelle mémo ire se réclamer : celle du patronat ou celle des syndicats ? Celle des syndica ts inféodés aux intérêts conservateurs de l’Église ou celle des syndicats pl us militants ? Celle d’un journal francophone, mais conservateur commeLa Minerveou celle d’un journal anglophone, mais libéral commeThe Quebec Mercury? « Le futur est prévisible, c’est le passé qui est i ncertain », avait déclaré Olivier avec pompe à Rachel la veille, autour d’un dîner de poisson et de légumes panés. Il avait omis de préciser qu’il avai t entendu un historien prononcer cette phrase à propos de la Russie, à l’o ccasion d’une conférence qu’il avait couverte à Vancouver l’année précédente . Rachel avait souri, ce qui était sa manière habitue lle d’être à l’écoute. Dans ses échanges avec ses collègues, Olivier était plut ôt rompu aux répliques rapides. Avec Rachel, il avait dû apprendre un nouv eau code, mais depuis à peine un an qu’il vivait avec elle, il en découvrai t les nuances infinies. Olivier était intarissable quand il parlait de Québ ec, peut-être parce qu’il avait quitté cette ville il y a plus de vingt ans e t que l’exil aiguise la mémoire et dilue le souvenir. Il devait prendre garde de ne pa s ennuyer Rachel, dont l’histoire était drôlement plus complexe que la sie nne — sans compter le poids de la tradition chinoise. — La difficulté, c’est de trouver unlead. Rachel avait hoché la tête et Olivier avait eu le b on sens de ne pas continuer. Il lui avait demandé comment progressait sa traduction. Elle avait
obtenu un petit contrat, un texte portant sur les p olitiques canadiennes en matière d’immigration et destiné aux investisseurs chinois. — Bien, très bien, avait répondu Rachel qui, même l orsqu’elle éprouvait des difficultés dans son travail, évitait d’en faire grand cas. Le repas était terminé. Rachel avait enlevé ses lun ettes et les avait posées en équilibre sur sa tête, ce qu’Olivier interprétai t comme une marque d’affection et qui était souvent le prélude à une soirée romantique.
2
Jérôme avait descendu l’escalier des Remparts. Parv enu au pied de la côte du Colonel-Dambourgès, il s’était rappelé un événement organisé il y a quelques années déjà par ses amis anarchistes. Lors d’une cé rémonie restreinte à une vingtaine decompañerosd-, la rue Saint-Paul avait été rebaptisée rue Édouar Beaudoire. Une nouvelle plaque toponymique avait mê me été apposée sur un édifice à l’intersection où Jérôme se trouvait main tenant avant d’être retirée quelques heures plus tard par les autorités municip ales alertées par un passant soupçonneux. Édouard Beaudoire était un militant socialiste fran çais qui avait pris part à la Commune de Paris en 1871 avant de s’embarquer pour le Canada. Il avait été abattu par l’armée le 12 juin 1878, le deuxième jou r d’une grève générale sans précédent. Les militaires avaient tiré sur une foul e sans défense après lecture d uRiot Actle maire de Québec, Robert Chambers, intimant  par aux manifestants l’ordre de se disperser. Ayant à l’esp rit l’actualité récente et une loi sur les rassemblements illégaux, Jérôme se dit que les choses avaient très peu changé dans les rapports de force entre les gouvern ements et les citoyens épris de changement. Les journaux de l’époque avaient fait de Beaudoire un bouc-émissaire des événements : un communiste français avait infiltré les rangs des travailleurs catholiques canadiens. Jérôme avait une sympathie a cquise pour ce genre de personnage. Rédacteur à la pige pour des publicatio ns gouvernementales, il n’en appartenait pas moins à une certaine mouvance radicale. Il avait adhéré un temps au Parti communiste du Canada, avait connu le s squatters du tunnel Dufferin et fréquenté la bande de la rue d’Aiguillo n, dont l’un des membres avait trouvé la mort en s’adonnant à la pyromanie. Jérôme se voulait davantage un témoin qu’un acteur au sein de ces groupes, cultiva nt une distance qu’il jugeait essentielle. Ce côté dilettante se donnait à voir dans le parcou rs de Jérôme ce matin-là. Il avait entendu parler d’une course à pied dans le s rues de Québec ayant pour particularité d’intégrer les principaux escaliers d e la ville. Un défi de dix-neuf kilomètres et plus de trois mille marches que Jérôm e n’avait ni la force ni l’intention de relever. Il avait plutôt choisi d’em prunter la trentaine d’escaliers qui jalonnent le circuit à son rythme, c’est-à-dire en marchant et en se limitant à quatre ou cinq escaliers par semaine. Il s’était inventé une passion pour les escaliers i l y a environ six mois, sans raison autre que l’éclectisme. En faisant des reche rches pour un texte à paraître dans une revue d’informatique, il avait découvert q uescalatout à la désignait fois un programme de cryptage mis au point à Lausan ne, le célèbre opéra de Milan et l’étymologie latine du mot « escalier ». A vec la manie du détail qui caractérise les rédacteurs, il s’était intéressé au langage des escaliers : le giron, le nez de marche, la paillasse, le limon, l’emmarch ement… Puis il avait fait l’inventaire des escaliers célèbres qu’il avait gra vis au gré de ses voyages : le Saint Escalier de Jérusalem — qui avait débouché su r une passion autre que christique avec la rencontre d’une touriste polonai se —, l’escalier à double hélice du Vatican, les deux cent quatre-vingt-treiz e marches de la tour de Pise, les escaliers incas du Machu Picchu, la Grande Mura ille de Chine et les