Les jours de cuivre

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Français
194 pages
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Description

Un étranger débarque un jour à Bouskour, mine de cuivre, de poussière et d'ennui. A travers le récit de cet homme, un enfant restitue l'histoire de cette mine. Témoin du désagrégement d'un monde traditionnel sapé par l'exploitation minière, il relate ses premières expériences de vie, ses angoisses, ses désirs, puis son exil dans une ville lointaine où il poursuivit ses études.

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Date de parution 01 avril 2013
Nombre de lectures 41
EAN13 9782296533677
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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El Hassane Aït Moh

Les jours
decuivre

Lettres
du monde
Arabe

Roman

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©ȱL’Harmattan,ȱ2013ȱ
5Ȭ7,ȱrueȱdeȱl’Ecoleȱpolytechnique,ȱ75005ȱParisȱ
ȱ
http://www.librairieharmattan.comȱ
diffusion.harmattan@wanadoo.frȱ
harmattan1@wanadoo.frȱ
ISBNȱ:ȱ978Ȭ2Ȭ343Ȭ00403Ȭ7ȱ
EANȱ:ȱ9782343004037ȱ

Lesȱjoursȱdeȱcuivreȱ
ȱ

Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

Raja SAKKA,Un arbre attaché sur le dos, 2012.
Naaghi REMACHE,Square des pas perdus, 2012.
Bouchra Belhaj BOURARA,À la lisière de soi, 2012.
Hocéïn FARAJ,Instants de voix, 2012.
VLADIMIR,Le Nain amoureux, etc., Nouvelles, 2012.
Sami AL NASRAWI,La récompense, 2012.
Mokhtar SAKHRI,L’illusion d’un espoir romain, 2012.
Ahcène AZZOUG,Le destin sans frontière, 2012.
Gérard BEJJANI,La parenthèse, 2011.
Abdelkader BENARAB,La bataille de Sétif, 2011.
Mohamed ARHAB,Les Aumônières de Dieu, 2011.
Ridha SMINE,Tout lecteur est un ennemi, 2011.
Sami AL NASRAWI,Fissures dans les murailles de Bagdad, 2011.
Fouzia OUKAZI,L'Âge de la Révélation,2011.
Rachida NACIRI,Nanna ou… les racines, 2011.
Abdelaaziz BEHRI,Moha en couleurs, couscous light et autres
récits…, 2011.
Myriam JEBBOR,Des histoires de grands, 2011.
Moustapha BOUCHAREB,La troisième moitié de soi, 2011.
Ahmed-Habib LARABA,L’Ange de feu, 2011.
Mohamed DIOURI,Chroniques du quartier, 2011.
Nadia BEDOREH FAR,Les aléas de ma destinée, 2010.
Sami Al Nasrawi,L'autre rive, 2010.
Lahsen BOUGDAL,La petite bonne de Casablanca, 2010.
El Hassane AÏT MOH,Le Captif de Mabrouka,2010.
Wajih RAYYAN,De Jordanie en Flandre. Ombres et lumières d'une
vie ailleurs, 2010.
Mustapha KHARMOUDI,La Saison des Figues, 2010.
Haytam ANDALOUSSY,Le pain de l’amertume, 2010.
Halima BEN HADDOU,L’Orgueil du père, 2010.
Amir TAGELSIR,Le Parfum français, 2010.
Ahmed ISMAÏLI,Dialogue au bout de la nuit, 2010.
Mohamed BOUKACI,Le Transfuge, 2009.
Hocéïn FARAJ,Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI,Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR,Le calame et l’esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI,Ô Besançon. Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER,Par-delà les dunes, 2009.

ElȱHassaneȱAïtȱMohȱ

Lesȱjoursȱdeȱcuivreȱ
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Romanȱ
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L’Harmattanȱ

Duȱmêmeȱauteurȱ
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Leȱthéȱn’aȱplusȱlaȱmêmeȱsaveur,ȱL’Harmattan,ȱ2009ȱ
LeȱcaptifȱdeȱMabrouka,ȱL’Harmattan,ȱ2010ȱ
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1

ȱ

UnȱjourȱseȱpropageaȱàȱlaȱmineȱdeȱBouskourȱuneȱrumeurȱ
persistante,ȱleȱbruitȱcouraitȱqu’unȱétrangerȱavaitȱétéȱaperȬ
çuȱàȱl’entréeȱduȱvillageȱetȱqueȱsesȱtracesȱavaientȱétéȱsouȬ
dainȱperduesȱdeȱvue.ȱSiȱsousȱd’autresȱcieuxȱunȱtelȱfaitȱ–ȱ
anodinȱdeȱsurcroîtȱ–ȱétaitȱadvenu,ȱilȱseraitȱpasséȱinaperçu,ȱ
tellementȱilȱbrillaitȱparȱsonȱinsignifiance.ȱMaisȱcommeȱ
disaitȱmaȱmèreȱ:ȱ«ȱIlȱneȱfautȱjamaisȱseȱfierȱauxȱapparences,ȱ
souventȱdeȱfaitsȱordinairesȱnaissentȱdesȱévénementsȱd’uneȱ
importanceȱjamaisȱsoupçonnée.ȱ»ȱȱ
Etȱfranchement,ȱenȱdehorsȱdeȱcetteȱsagesseȱmaternelle,ȱ
rienȱneȱpermettaitȱd’éleverȱauȱrangȱd’événementȱexcepȬ
tionnelȱl’arrivéeȱd’unȱtelȱindividuȱdansȱcetȱenferȱdeȱrochesȱ
noiresȱetȱdeȱsolitude.ȱȱ
ÀȱlaȱmineȱdeȱBouskourȱcependant,ȱlesȱchosesȱlesȱplusȱ
courantesȱprenaientȱhabituellementȱuneȱampleurȱdémesuȬ
réeȱ;ȱainsi,ȱlaȱnouvelleȱseȱrépanditȱcommeȱuneȱtraînéeȱdeȱ
poudre,ȱaidéeȱenȱcelaȱparȱlesȱattroupementsȱspontanésȱdesȱ
habitants,ȱattirésȱparȱlesȱbavardagesȱdesȱlonguesȱjournéesȱ
d’étéȱ;ȱetȱenȱmilieuȱdeȱjournée,ȱd’autresȱbruitsȱvenaientȱ
alimenterȱlesȱracontarsȱquiȱs’amplifièrentȱetȱfinirentȱparȱ
frôlerȱleȱfantastique.ȱȱ

Dansȱunȱclimatȱenfiévréȱparȱlaȱguerreȱdesȱconjectures,ȱ
lesȱsignalementsȱfinirentȱparȱprêterȱàȱl’hommeȱdesȱtraitsȱ
qu’ilȱseraitȱimpensableȱdeȱvoirȱcoexisterȱdansȱunȱmêmeȱ
être.ȱSeulȱunȱfaitȱrassuraitȱnéanmoinsȱ:ȱtoutȱleȱmondeȱ
s’accordaitȱàȱdireȱqu’ilȱs’agissaitȱbelȱetȱbienȱd’unȱhomme,ȱ
unȱhommeȱàȱlaȱmoustacheȱnoire.ȱȱ
Auȱfondȱdesȱmodestesȱcabanesȱdesȱmineurs,ȱilȱyȱavaitȱ
desȱépousesȱsolitairesȱvivantȱdansȱl’angoisseȱetȱl’attenteȱ
deȱleursȱmarisȱplongésȱdansȱleȱventreȱdesȱterresȱcuivreuȬ
ses.ȱDansȱceȱdésertȱminéral,ȱlesȱfemmesȱemprisonnéesȱ
tuaientȱleȱtempsȱavecȱdesȱhistoiresȱsouventȱnéesȱdeȱleurȱ
propreȱimagination.ȱEnferméesȱdansȱleursȱgourbis,ȱleȱnezȱ
colléȱàȱceȱquiȱrestaitȱdeȱleursȱvitres,ȱellesȱétaientȱtoujoursȱàȱ
l’affûtȱduȱmoindreȱévénement,ȱrienȱn’échappaitȱàȱcesȱ
femmesȱdésœuvréesȱavecȱleursȱorganesȱdesȱsensȱouvertsȱ
auxȱquatreȱvents.ȱSouventȱd’unȱfaitȱdérisoireȱellesȱbâtirentȱ
desȱrécitsȱdontȱellesȱtiraientȱuneȱcertaineȱfiertéȱenȱlesȱraȬ
contantȱàȱleursȱépouxȱdansȱl’obscuritéȱd’interminablesȱ
soiréesȱduȱvideȱsentimental.ȱȱ
ȱ

2

ȱ

Deȱmaȱfenêtre,ȱoùȱseulȱjeȱpromenaisȱmonȱregardȱdistraitȱ
surȱlaȱplaceȱdéserte,ȱjeȱvisȱsoudainȱarriverȱl’homme.ȱLorsȬ
qu’ilȱeutȱaperçuȱnotreȱvieuxȱchienȱblancȱcouchéȱàȱl’ombreȱ
duȱfiguier,ȱilȱs’immobilisaȱunȱcourtȱinstant,ȱgagnéȱparȱlaȱ
peurȱ;ȱpuis,ȱd’unȱpasȱlent,ȱilȱavançaȱencoreȱquelquesȱmèȬ
tres,ȱetȱlorsqu’ilȱfutȱprèsȱdeȱlaȱminusculeȱboutiqueȱtenueȱ
parȱmonȱpère,ȱilȱlâchaȱsonȱgrosȱsacȱenȱplastiqueȱàȱmêmeȱleȱ
solȱ;ȱleȱchien,ȱhaletant,ȱécraséȱparȱlaȱchaleur,ȱneȱmanifestaȱ
aucunȱsigneȱdeȱvie,ȱseuleȱuneȱpoussièreȱgriseȱs’élevaȱauȬ
tourȱdeȱl’inconnu,ȱcommeȱpourȱluiȱsouhaiterȱlaȱbienvenueȱ
dansȱcetteȱterreȱdeȱcuivreȱetȱd’ennui.ȱȱ
C’étaitȱleȱdernierȱjourȱduȱmois,ȱinutileȱdeȱchercherȱlesȱ
hommesȱ;ȱsiȱcertainsȱétaientȱencoreȱàȱl’œuvreȱdansȱlesȱ
profondeursȱdeȱlaȱterre,ȱd’autres,ȱs’étantȱhâtivementȱacȬ
quittésȱdeȱleurȱtâcheȱquotidienne,ȱs’agglutinaient,ȱimpaȬ
tients,ȱdevantȱleȱbureauȱduȱcomptableȱdansȱl’attenteȱdeȱ
leurȱpaie.ȱ
L’homme,ȱsubmergéȱparȱunȱdernierȱrayonȱdeȱsoleil,ȱ
avait,ȱenȱplusȱdeȱsaȱcurieuseȱmoustache,ȱdeȱgrandsȱyeuxȱ
globuleux,ȱilȱseȱdressaȱauȱmilieuȱdeȱlaȱplace,ȱsonȱallureȱ
bizarreȱéveillaȱenȱmoiȱlaȱsensationȱd’unȱrêveȱétrange.ȱIlȱ

ȱ

n’avaitȱrienȱdeȱcommunȱavecȱceuxȱquiȱpassaientȱhabituelȬ
lementȱparȱlàȱdansȱl’espoirȱdeȱtrouverȱduȱtravail.ȱȱ
L’airȱégaréȱetȱd’uneȱmaigreurȱmaladive,ȱilȱétaitȱminceȱ
commeȱuneȱplumeȱdeȱpigeonȱqu’uneȱtempêteȱdeȱsableȱeûtȱ
longtempsȱpromenéeȱavantȱqu’elleȱneȱretombâtȱsurȱcetteȱ
terreȱdeȱcendre.ȱ
Dehorsȱsoufflaitȱunȱventȱbrûlantȱdontȱlesȱgémissementsȱ
rivalisaientȱavecȱlesȱsoupirsȱincessantsȱdeȱl’usine,ȱauȱloinȱ
retentissaitȱl’indéfectibleȱhurlementȱmonotoneȱdesȱsirèȬ
nes,ȱetȱparȱmomentsȱparvenaitȱàȱmesȱoreilles,ȱduȱfondȱdesȱ
entraillesȱcuivreusesȱdeȱlaȱterre,ȱleȱcrépitementȱintermitȬ
tentȱdesȱdétonations.ȱȱ
—ȱJeȱsuisȱBrahim,ȱbafouillaȱl’étrangerȱdevantȱlesȱraresȱ
passantsȱqu’ilȱcroisaȱsurȱlaȱplace,ȱjeȱchercheȱquelqu’un,ȱonȱ
m’aȱditȱqu’ilȱseȱtrouveȱici.ȱ
Telsȱfurentȱsesȱpremiersȱmots,ȱsesȱderniersȱaussi,ȱetȱilȱ
sombraȱaussitôtȱdansȱunȱmutismeȱtotal.ȱDesȱfemmesȱemȬ
mitoufléesȱdansȱd’amplesȱdjellabasȱternes,ȱexcitéesȱparȱ
leurȱincurableȱcuriosité,ȱseȱruèrentȱversȱlaȱplace,ȱprétexȬ
tantȱuneȱquelconqueȱaffaireȱàȱrégler.ȱD’unȱœilȱeffarouché,ȱ
ilȱlesȱregardaȱpasserȱprèsȱdeȱluiȱ;ȱcertaines,ȱparaissantȱinȬ
différentes,ȱtournèrentȱleȱdosȱàȱsonȱappel,ȱd’autres,ȱpourȱ
l’éviter,ȱcoururentȱdeȱl’autreȱcôtéȱdeȱlaȱvoie.ȱVisiblementȱ
irritéȱparȱleurȱattitudeȱcraintive,ȱilȱmurmuraȱquelqueȱ
choseȱcommeȱuneȱinsulte,ȱmaudissantȱleurȱfausseȱpudeurȱ
etȱtouteȱcetteȱcroyanceȱancréeȱselonȱlaquelleȱenȱaucunȱcasȱ
uneȱfemmeȱneȱdevaitȱparlerȱàȱunȱétranger,ȱtoujoursȱtenueȱ
àȱbaisserȱlesȱyeuxȱfaceȱàȱunȱhomme.ȱIlȱesquissaȱunȱpasȱ
versȱlaȱdernièreȱfemmeȱqu’ilȱcroisa,ȱmaisȱrenonçaȱàȱ
l’aborder,ȱconscientȱdesȱrisquesȱqu’ilȱencourait.ȱLesȱhomȬ
mes,ȱrudesȱetȱjaloux,ȱneȱpardonnaientȱpasȱqu’onȱs’approȬ
châtȱtropȱdeȱleurȱfemme.ȱȱ

1ȱ0

Àȱceȱmomentȱdeȱlaȱjournée,ȱraresȱétaientȱlesȱhommesȱ
dansȱlesȱruesȱduȱvillage,ȱlaȱmineȱlesȱavaitȱengloutis.ȱDeȱ
tempsȱàȱautreȱs’élevaientȱdesȱcrisȱdeȱfemmesȱdansȱlaȱpéȬ
nombreȱdeȱleursȱcabanesȱempestéesȱ;ȱauȱloin,ȱdesȱriresȱ
d’enfantsȱseȱperdaientȱdansȱleȱbourdonnementȱpermanentȱ
duȱvieuxȱconcasseur.ȱȱ
Maȱmèreȱfitȱirruptionȱdansȱlaȱchambre,ȱmeȱjetaȱunȱreȬ
gardȱinquiet,ȱpuisȱrefermaȱprécipitammentȱlaȱporte.ȱȱ
—ȱOnȱditȱqu’ilȱaȱl’airȱd’unȱdétraqué,ȱhurlaȬtȬelle,ȱhaleȬ
tante,ȱpeutȬêtreȱunȱvoleur,ȱouȱmêmeȱunȱravisseur.ȱDieuȱ
nousȱprotègeȱ!ȱSonȱvisageȱestȱsecȱcommeȱleȱtroncȱd’unȱ
arbreȱbrûléȱparȱlaȱsécheresse.ȱȱ
Souvent,ȱpourȱm’empêcherȱdeȱsortir,ȱelleȱusaitȱdeȱrusesȱ
faisantȱappelȱàȱmonȱinstinctȱprépondérantȱdeȱlaȱpeur.ȱ
Lorsqu’elleȱfutȱassuréeȱqueȱsonȱargumentȱavaitȱfaitȱsonȱ
effetȱetȱalorsȱqueȱjeȱtremblaisȱdeȱpaniqueȱcommeȱuneȱ
feuilleȱmorte,ȱelleȱmeȱfitȱpartȱd’autresȱrumeursȱdéclenȬ
chéesȱparȱlaȱprésenceȱdeȱl’inconnu.ȱȱ
—ȱOnȱditȱaussiȱqu’ilȱaȱlesȱyeuxȱbrillantsȱdeȱcesȱvoleursȱ
attirésȱparȱleȱcuivre,ȱajoutaȬtȬelleȱd’unȱairȱinquiet.ȱȱ
Elleȱseȱtutȱsoudain,ȱsonȱvisageȱs’assombritȱenȱpensantȱàȱ
monȱpèreȱquiȱd’habitudeȱdemeuraitȱdansȱsaȱboutiqueȱjusȬ
qu’àȱuneȱheureȱavancéeȱdeȱlaȱnuit,ȱelleȱcraignitȱqueȱcetȱ
étrangerȱn’eûtȱl’idéeȱdeȱl’attaquer.ȱEtȱdansȱsonȱdésarroi,ȱ
elleȱjetaȱàȱnouveauȱunȱcoupȱd’œilȱparȱlaȱfenêtre,ȱseȱretourȬ
naȱversȱmoi,ȱmeȱfixaȱd’unȱregardȱtourmenté,ȱpuisȱseȱrésiȬ
gnaȱàȱbalbutierȱsesȱinterminablesȱprières.ȱȱ
Brahimȱétaitȱtoujoursȱlà,ȱimmobileȱet,ȱcontrairementȱàȱ
l’imageȱqu’enȱavaitȱdonnéeȱmaȱmère,ȱilȱavaitȱtoutȱd’unȱ
pauvreȱhommeȱégaré,ȱunȱautreȱdeȱplusȱchasséȱparȱlaȱséȬ
cheresse,ȱlaȱmisèreȱetȱlaȱfaim.ȱRienȱneȱleȱdistinguaitȱdesȱ
autresȱvagabondsȱerrantȱdansȱleȱvillageȱhormisȱsonȱobstiȬ
nationȱàȱaborderȱlesȱpassantsȱetȱsonȱregardȱperduȱdansȱleȱ

1ȱ1

vide,ȱsigneȱd’uneȱconscienceȱminéeȱparȱquelqueȱchoseȱ
commeȱdeȱlaȱfolie.ȱSurgiȱduȱnéantȱcommeȱl’uneȱdeȱcesȱ
fatalitésȱqueȱvousȱdresseȱsoudainȱleȱdestinȱsurȱvotreȱcheȬ
min,ȱcharriéȱparȱleȱvent,ȱemportéȱparȱlaȱpoussière,ȱilȱdanȬ
dinaitȱdansȱdesȱhaillonsȱnoirsȱluisantȱdeȱcrasseȱquiȱluiȱ
donnaientȱl’airȱd’unȱprisonnierȱfraîchementȱlibéré.ȱTombéȱ
làȱparȱhasardȱcommeȱuneȱimpuretéȱcrachéeȱparȱleȱdestin,ȱ
ilȱs’arrêtaȱsoudainȱetȱdemeuraȱlongtempsȱfigéȱcommeȱuneȱ
momieȱauȱmilieuȱdeȱlaȱplace,ȱtrahiȱparȱleȱseulȱfrémisseȬ
mentȱdesȱboutsȱpointusȱdeȱsaȱmoustache.ȱ

1ȱ2

3

ȱ

Tardȱdansȱlaȱsoirée,ȱlaȱsirèneȱretentitȱlonguement,ȱpropaȬ
geantȱuneȱmélancolieȱdiffuse,ȱlesȱouvriers,ȱexténués,ȱs’emȬ
pressèrentȱdeȱquitterȱlaȱmine,ȱengoncésȱdansȱdesȱuniforȬ
mesȱpoussiéreux,ȱlesȱyeuxȱcernésȱd’unȱmasqueȱdeȱboueȱ
noire,ȱlesȱvisagesȱbrunȱorangé,ȱcouleurȱduȱprécieuxȱmétalȱ
tantȱrecherché,ȱduquelȱilsȱtenaientȱprobablementȱceȱteintȱ
cuivréȱdeȱleurȱpeau.ȱȱ
Avecȱleursȱbottesȱchargéesȱd’argileȱgrisâtre,ȱilsȱfirentȱ
irruptionȱsurȱlaȱplace.ȱÀȱpeineȱeurentȬilsȱaperçuȱBrahimȱ
qu’ilsȱs’arrêtèrentȱàȱquelquesȱpasȱdeȱlui,ȱleȱdévisageantȱdeȱ
plusȱprèsȱd’unȱregardȱindiscret,ȱpendantȱqueȱlesȱrejoiȬ
gnaientȱquelquesȱvieuxȱoisifsȱformantȱpeuȱàȱpeuȱautourȱ
deȱluiȱunȱcercleȱdeȱcurieux.ȱ
—ȱD’oùȱviensȬtu,ȱhôteȱdeȱDieuȱ?ȱluiȱdemandaȱunȱouȬ
vrierȱd’uneȱvoixȱmétallique.ȱ
Sansȱdireȱunȱmot,ȱl’hommeȱàȱlaȱmoustacheȱlesȱdévisaȬ
geaȱd’unȱregardȱapeuré,ȱhochaȱlaȱtête,ȱs’apprêtaȱàȱparler,ȱ
hésitaȱunȱmoment,ȱpuisȱbaissaȱlesȱyeux.ȱ
—ȱJeȱm’appelleȱBrahim,ȱjeȱsuisȱàȱlaȱrechercheȱd’unȱami,ȱ
bafouillaȬtȬil,ȱc’estȱunȱmineur,ȱsonȱnomȱestȱMohand.ȱȱ
Commeȱilȱn’yȱavaitȱpersonneȱdeȱceȱnomȱàȱlaȱmineȱdeȱ
Bouskour,ȱlesȱouvriersȱéchangèrentȱdesȱregardsȱembarrasȬ

ȱ

sés,ȱleurȱsuspicionȱaugmenta,ȱetȱlesȱdoutesȱsurȱlaȱsincéritéȱ
duȱnouveauȱvenuȱseȱconfirmèrentȱ;ȱilsȱseȱdressèrentȱcomȬ
meȱdesȱfauvesȱmenacés,ȱs’apprêtantȱàȱseȱruerȱsurȱlui,ȱlorsȬ
qu’ilȱenchaînaȱ:ȱ«ȱJeȱvousȱjureȱparȱtousȱlesȱsaintsȱqueȱc’estȱ
vrai,ȱMohandȱestȱici,ȱparmiȱvousȱ;ȱd’ailleurs,ȱdansȱnotreȱ
villageȱlesȱgensȱl’appellentȱCentȱsept,ȱmaisȱc’étaitȱpourȱ
rire,ȱcertainement.ȱ»ȱȱ
—ȱAh,ȱc’estȱdoncȱCentȱseptȱqueȱtuȱcherches,ȱcrièrentȱlesȱ
ouvriersȱenfinȱrassurés,ȱilȱfallaitȱnousȱleȱdireȱplusȱtôt,ȱsiȬ
nonȱonȱneȱcomprendraitȱrienȱàȱtonȱalgèbre.ȱ
Brahimȱpoussaȱunȱsoupirȱdeȱsoulagement,ȱlesȱouvriers,ȱ
amusésȱparȱsaȱnaïveté,ȱéclatèrentȱdeȱrire,ȱpuisȱéchangèrentȱ
quelquesȱmots,ȱdesȱclinsȱd’œilȱetȱdesȱbribesȱd’informaȬ
tionsȱrécentesȱsurȱl’hommeȱauȱsobriquetȱnumérique.ȱ
Siȱcetteȱidentitéȱartificielleȱaȱfiniȱparȱl’emporterȱsurȱsonȱ
vraiȱprénom,ȱc’étaitȱparceȱqueȱMohand,ȱdevenuȱmineurȱilȱ
yȱaȱdesȱdizainesȱd’années,ȱportaitȱleȱnuméroȱcentȱseptȱsurȱ
lesȱfichiersȱd’immatriculationȱdeȱlaȱmine.ȱSonȱmatriculeȱ
d’ouvrierȱluiȱcollaȱàȱlaȱpeauȱjusqu’àȱfaireȱoublierȱsaȱvériȬ
tableȱidentité.ȱVieuxȱmineurȱsolitaire,ȱilȱvivaitȱisoléȱdansȱ
uneȱbaraqueȱdeȱboisȱcouverteȱdeȱtôle,ȱsansȱtoilettesȱniȱ
électricité.ȱD’évocationȱenȱévocation,ȱleurȱbavardageȱseȱ
prolongea,ȱleursȱriresȱdoublèrentȱd’intensitéȱ;ȱBrahimȱtenȬ
daitȱattentivementȱl’oreille,ȱetȱdansȱsaȱtêteȱseȱdessinaȱpeuȱ
àȱpeuȱleȱportraitȱdeȱcetȱhommeȱobscurȱsurȱlequelȱilȱcompȬ
taitȱpourtantȱpourȱdevenirȱàȱsonȱtourȱouvrierȱàȱlaȱmine.ȱLaȱ
conversationȱallaitȱbonȱtrain,ȱmaisȱneȱtardaȱpasȱàȱdévierȱ
surȱd’autresȱsujetsȱplusȱpréoccupantsȱpourȱlesȱmineursȱ;ȱ
Brahim,ȱseȱsentantȱtotalementȱignoré,ȱmontraȱquelquesȱ
signesȱd’impatience,ȱetȱlesȱouvriers,ȱayantȱremarquéȱsonȱ
désarroi,ȱmirentȱfinȱàȱleurȱinterminableȱbavardage.ȱ

1ȱ4

Àȱlaȱnuitȱtombée,ȱleȱgroupeȱseȱdispersa,ȱseulsȱtroisȱ
hommesȱseȱportèrentȱvolontairesȱpourȱemmenerȱBrahimȱ
chezȱl’hommeȱauȱsurnomȱnumérique.ȱ
Ilsȱmarchèrentȱlongtempsȱauȱclairȱdeȱlaȱluneȱjusqu’auȱ
piedȱd’uneȱcollineȱoùȱseȱdressaitȱuneȱbaraqueȱisoléeȱd’oùȱ
partaitȱuneȱfaibleȱlumièreȱchancelanteȱ;ȱd’unȱgesteȱdeȱlaȱ
main,ȱl’unȱdesȱouvriersȱfitȱsigneȱdeȱs’arrêter,ȱetȱsaȱvoixȱ
tonitruanteȱdéchiraȱleȱsilenceȱprofondȱquiȱrégnaitȱsurȱlesȱ
lieux.ȱȱ
—ȱHé,ȱCentȱsept,ȱcriaȬtȬil,ȱsorsȱdeȱtonȱrepaire,ȱilȱyȱaȱ
quelqu’unȱpourȱtoi.ȱȱ
Quelquesȱminutesȱs’écoulèrent,ȱlaȱporteȱs’ouvritȱàȱmoiȬ
tié,ȱetȱàȱlaȱlueurȱd’uneȱbougieȱvacillanteȱapparutȱunȱvisageȱ
minceȱtraverséȱdeȱprofondesȱrides.ȱCentȱsept,ȱl’airȱépuisé,ȱ
cachaitȱàȱpeineȱlesȱmarquesȱapparentesȱdesȱannéesȱdeȱ
rudeȱlabeur,ȱilȱdévisageaȱleȱnouveauȱvenuȱàȱlaȱlumièreȱ
blafardeȱd’uneȱbougieȱqu’ilȱtenaitȱdansȱsaȱmain,ȱpuisȱesȬ
quissaȱunȱsourire.ȱ
—ȱAh,ȱteȱvoilà,ȱtoiȱaussi,ȱmarmonnaȬtȬil,ȱvousȱallezȱ
tousȱfinirȱparȱabandonnerȱleȱvillage.ȱ
Brahim,ȱconnaissantȱlaȱnatureȱdeȱMohand,ȱneȱsemblaȱ
enȱrienȱaffectéȱparȱcetteȱremarqueȱacerbe,ȱilȱhochaȱlaȱtêteȱ
etȱseȱcontentaȱcommeȱpourȱseȱjustifierȱd’évoquerȱavecȱ
amertumeȱlesȱravagesȱdeȱlaȱsécheresseȱquiȱsévissaitȱdansȱ
leȱpays.ȱ
—ȱLesȱcoursȱd’eauȱsontȱsecs,ȱlesȱsourcesȱontȱtari,ȱlesȱ
plantesȱontȱrabougri,ȱlesȱrécoltesȱontȱpéri,ȱlesȱhommes,ȱ
maladesȱetȱaffamés,ȱdésespèrent.ȱȱ
Centȱsept,ȱinsensibleȱàȱcetteȱlitanieȱdeȱmalheurs,ȱneȱdiȬ
saitȱmot,ȱcommeȱsiȱàȱforceȱdeȱs’êtreȱfrottéȱauȱcuivreȱsonȱ
cœurȱétaitȱdevenuȱdeȱbronze.ȱȱ
—ȱQu’ilsȱaillentȱtousȱenȱenfer,ȱtonnaȬtȬilȱenȱpoussantȱ
Brahimȱd’unȱgesteȱamicalȱàȱl’intérieurȱduȱgourbi.ȱȱ

1ȱ5

4

ȱ

Laȱplace,ȱenfinȱdéserte,ȱretrouvaȱsonȱcalmeȱhabituelȱ;ȱmaȱ
mère,ȱsoulagéeȱparȱunȱtelȱdénouement,ȱs’affalaȱsurȱleȱtaȬ
pis.ȱȱ
—ȱHeureusementȱqu’ilȱyȱaȱCentȱseptȱpourȱnousȱdébarȬ
rasserȱdeȱceȱgenreȱdeȱcréatures,ȱéclataȬtȬelleȱd’unȱrireȱhysȬ
térique.ȱȱ
Etȱquandȱmaȱmèreȱparlaitȱdeȱcréatures,ȱelleȱpensaitȱàȱ
sonȱuniversȱmerveilleuxȱpeupléȱd’êtresȱfabuleux.ȱAuȱfondȱ
d’elleȱjaillitȱuneȱidéeȱquiȱpeuȱàȱpeuȱs’installaȱcommeȱuneȱ
conviction.ȱ
—ȱIlȱn’yȱaȱpasȱdeȱdoute,ȱcontinuaȬtȬelleȱenȱfermantȱlesȱ
yeuxȱcommeȱpourȱscruterȱsonȱuniversȱintérieur,ȱcetȱétranȬ
gerȱtombéȱd’onȱneȱsaitȱoùȱneȱpeutȱêtreȱqu’uneȱcréatureȱàȱ
l’existenceȱincertaine,ȱilȱaȱlesȱtraitsȱdeȱcesȱêtresȱmaléfiquesȱ
qui,ȱsouventȱdéguisésȱenȱhumains,ȱfontȱirruptionȱdansȱleȱ
mondeȱduȱréel.ȱȱ
Brahimȱétaitȱpourȱelleȱunȱdjinnȱdissimuléȱdansȱleȱcorpsȱ
d’unȱhommeȱmoustachu.ȱȱ
Carȱmaȱmère,ȱcommeȱtoutȱêtreȱhumainȱsurȱcetteȱterre,ȱaȱ
toujoursȱcherchéȱàȱs’installerȱconfortablementȱdansȱdesȱ
croyancesȱquiȱlaȱréconfortaientȱdansȱsonȱmalaiseȱfaceȱauxȱ
mystèresȱdeȱlaȱvie.ȱElleȱcroyaitȱfermementȱàȱunȱmondeȱ

ȱ

parallèleȱauȱnôtre,ȱpeupléȱd’espritsȱsurȱlesquelsȱelleȱprojeȬ
taitȱlesȱmêmesȱqualitésȱetȱdéfautsȱdesȱhumains,ȱenȱlesȱdoȬ
tantȱnéanmoinsȱd’uneȱpuissanceȱsurhumaine,ȱpresqueȱdiȬ
vine.ȱElleȱlesȱimaginaitȱomniscients,ȱomniprésentsȱetȱsurȬ
toutȱcapablesȱselonȱsesȱpenséesȱdeȱfaireȱduȱmal,ȱprêtsȱàȱ
arracherȱl’âmeȱd’unȱhumainȱàȱtoutȱmoment.ȱElleȱdisaitȱ
mêmeȱlesȱavoirȱsouventȱrencontrésȱdansȱdesȱmomentsȱdeȱ
solitude,ȱetȱquandȱelleȱparlaitȱd’eux,ȱc’étaitȱavecȱtendresseȱ
etȱvénération,ȱelleȱlesȱappelaitȱtantôtȱlesȱhommesȱduȱpaysȱouȱ
lesȱhommesȱdeȱDieu,ȱtantôtȱceuxȱqueȱleȱselȱnousȱcache,ȱouȱenȬ
coreȱplusȱclairementȱlesȱdjinns.ȱȱ
Selonȱsesȱcroyances,ȱceȱn’étaitȱpasȱdansȱlesȱchosesȱellesȬ
mêmesȱqu’elleȱtrouvaitȱleȱsensȱdeȱlaȱvieȱmaisȱdansȱlaȱsymȬ
boliqueȱqu’ellesȱrenfermaient,ȱdansȱlaȱsignificationȱmyȬ
thiqueȱqu’ellesȱdiffusaientȱouȱdansȱleȱpouvoirȱmagiqueȱ
qu’ellesȱtransmettaient.ȱAinsi,ȱpourȱelle,ȱCentȱseptȱvivaitȱàȱ
coupȱsûrȱdansȱceȱmondeȱparallèleȱauȱnôtre,ȱsonȱcélibatȱ
prolongéȱauraitȱétéȱdictéȱparȱsonȱengagementȱavecȱuneȱ
femmeȱdeȱl’ombreȱquiȱl’auraitȱempêchéȱdeȱmenerȱuneȱ
existenceȱnormaleȱparmiȱsesȱsemblables.ȱCommeȱenȱpaȬ
reilleȱcirconstanceȱlorsqu’elleȱévoquaitȱcesȱêtresȱinvisibles,ȱ
elleȱallumaȱleȱfeu,ȱéparpillaȱsurȱlesȱbraisesȱquelquesȱgrainsȱ
noirs,ȱcroyantȱainsiȱéloignerȱlesȱmauvaisȱespritsȱàȱl’aideȱdeȱ
ceȱnuageȱdeȱfuméeȱblanchâtreȱqueȱlibéraȱaussitôtȱleȱbraȬ
sier.ȱȱ
Siȱmaȱmèreȱn’avaitȱpasȱétéȱhélasȱl’uneȱdeȱcesȱvictimesȱ
déboussoléesȱdeȱl’analphabétismeȱorganiséȱdansȱceȱpays,ȱ
elleȱauraitȱétéȱcapableȱdeȱlireȱetȱécrireȱ;ȱdeȱceȱfait,ȱelleȱauȬ
raitȱpuȱécrireȱunȱtraitéȱsurȱl’éducationȱmétaphysiqueȱquiȱ
ouvriraitȱdesȱvoiesȱsurȱleȱmondeȱinvisible.ȱEtȱvoiciȱlaȱlisteȱ
àȱpeuȱprèsȱexhaustiveȱdesȱactesȱqu’elleȱauraitȱconseilléȱ
d’éviterȱsousȱpeineȱd’êtreȱchâtiéȱparȱunȱdjinnȱ:ȱseȱlaverȱ
dansȱleȱnoir,ȱverserȱdeȱl’eauȱsansȱpsalmodierȱauparavantȱ

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