Les petites filles rêvent de chevaux

-

Livres
60 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


« Qui voudrait d’une fille perdue au milieu de ses cartons, un 45 tours ringard dans une main et dans l’autre, une bouteille de Chardonnay impossible à ouvrir ?



Je suis seule dans mon nouveau studio, sans tourne-disque ni tire-bouchon. Sans même une connexion Internet.



J’attends le retour de l’être aimé.



J’ai toute la nuit devant moi pour rejouer en solo les grands hits de ma vie... »






Chronique autobiographique en trompe-l’œil d’une rupture sentimentale, « Les petites filles rêvent de chevaux » dresse le portrait d’une femme moderne dans tous ses paradoxes et ses rêveries. Cécile-Marie Hadrien nous entraîne avec délicatesse et humour dans ce récit qui remonte le cours de l’existence, depuis l’adolescence et ses premiers émois amoureux jusqu’à l’âge adulte, à l’ombre de cette sœur adulée et encombrante.



Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 58
EAN13 9782366510867
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Titre
Cécile-Marie Hadrien
Les petites filles rêvent de chevaux
roman
Pour Eva. Do you remember the first kiss ? P.J. HARVEY,Stories from the city, stories from the sea
Chapitre 1
Et voilà. C’est l’heure où les idées noires se ramènent. Juste quand le sommeil se met en grève. Un 45 tours de Jakie Quartz sur le dessus du carton. Impossible de le louper ! Ma mère a bien fait les choses. Avec sa délicatesse habituelle. Tiens ! J’ai retrouvé ça au garage. Il y a ton nom dessus. C’est l’occasion de m’en débarrasser. Mais sans mon vieux tourne-disque, maman, impossible d’écouter ce truc. C’est à pleurer. Déjà trois larmes sur la jaquette fanée où Jakie se recroqueville dans son petit pull noir et son jean moulant en m’adressant un sourire triste. Cette histoire de fille abandonnée à l’heure du blues, tu vois, c’est la mienne. J’ai même la bouteille de vin blanc et pas moyen de mettre la main sur le tire-bouchon. J’ai pensé aux petites cuillères, à la cafetière, au papier toilette mais pas au tire-bouchon. Et si j’allais sonner chez les deux types du troisième étage ? Mes seuls nouveaux voisins à m’avoir accueillie gentiment en tenant la grille de l’ascenseur pendant qu’on chargeait à bloc, les filles et moi. Le plus costaud nous a même aidées à porter mon matelas et quelques cartons quand l’ascenseur a fait son burn-out. Tous les deux, ils n’en revenaient pas. Un déménagement fait par trois gonzesses, c’est plutôt rare. Et vos petits amis les filles, ils sont où ? Celui de Sixtine est à Madrid. Le mari de ma sœur garde leurs trois monstres. Moi, nada : rien à signaler. Comme dit Jakie, la fin d’un amour donne naissance à un autre : il suffit juste d’attendre. Bon, ça peut durer longtemps. Je doute qu’un prince charmant égaré un e samedi soir dans le 9 arrondissement de Paris ait l’idée de grimper à cheval jusqu’ici. Qui voudrait d’une fille perdue au milieu de ses cartons, un 45 tours ringard dans une main et dans l’autre, une bouteille de Chardonnay impossible à ouvrir ? Si je sonne chez mes voisins du troisième, on partagera la bouteille. J’ai horreur de picoler seule. En plus du tire-bouchon, ils auront une platine vintage sur laquelle on écoutera Jakie s’épancher. Je pleurerai un coup sur l’épaule de monsieur Costaud. Il me comprendra : il a l’âge du Top 50. Son petit ami nous regardera sans participer. Il a les lombaires fragiles et surtout, dix ans de moins : on ne peut pas avoir dansé nos slows sur les mêmes tubes. Avec un petit verre dans le nez, place à la nostalgie. Le carton pourrait révéler d’autres merveilles : Sweet dreams, Comanchero,Alphaville. Forever young, I want to be forever youngTu te souviens ? J’avais oublié mes vieux 45 tours. Mais les objets perdus, c’est comme l’amour : en ne cherchant pas, on trouve. Le dernier meuble déposé au milieu des cartons, les filles ne se sont pas attardées. Dommage. Le vin blanc, c’était pour boire avec elles. On aurait commandé une pizza. On aurait ri un moment en oubliant la misère du monde (surtout la mienne). Puis Sixtine aurait roulé un joint et ça se serait gâté. Avec ses cinq ans de plus, ma sœur Marilou a tout essayé avant Sixtine et moi, mais elle en est revenue. Depuis qu’elle pointe au TGI de Versailles, c’est zéro tolérance. Je t’explique : ma soeur est juge aux Affaires Familiales. Les femmes éplorées, les pensions alimentaires impayées, les maris cogneurs et les jeunes fugueurs sont devenus son pain quotidien. Comme elle me le rappelle souvent, on n’évolue plus dans les mêmes eaux. Pendant que je bidouille des images publicitaires pour coiffeurs et cosmétiques, que Sixtine imagine des vêtements impossibles à enfiler sauf les jours de fête, Marilou se coltine la vraie réalité.
Je n’ai pas essayé de les retenir. Avant de partir, Marilou a examiné une dernière fois les lieux. Et là, son fameux réalisme a été bien près de m’achever. C’est quand même pas très grand. Après Monfort-l’Amaury et l’Île de Ré, ça va te changer. Enfin, il faut imaginer sans les cartons. Quand tu auras mis un peu d’ordre… Ah, mais les cartons, j’adore ça ! Quoi de plus rangé qu’un carton ? Je n’aime pas m’encombrer, raison pour laquelle toute ma vie tient dans douze cartons (plus un treizième, merci maman !) et quelques meubles. L’idée de poser mes fesses quelque part pour ne plus en bouger m’horripile : c’est comme se retrouver dans l’antichambre de la mort. S’installer. Quel vilain mot. Marilou est installée à Viroflay, dans un pavillon coquet remboursable sur vingt ans avec deux garages et des lupins dans le jardin. Tout juste s’il n’y a pas écritVilla Mon Rêveavec de jolies lettres en fer forgé sur le mur en crépi rose dragée. Quand même, elle a eu pitié. Et Marilou a rarement pitié. Dans son métier, ça la perdrait. Pourquoi tu ne viendrais pas dormir à la maison ce soir, Léti ? Sixtine a renchéri. Ou sinon, viens me rejoindre plus tard. J’ai une soirée à Montreuil. Leur sollicitude a failli avoir raison de mon stoïcisme. Je suis restée digne, comme Jakie sur sa pochette. Assise au bord de mon matelas en bottes de moto, les jambes croisées. Même pas mal ! Vous en faites pas les filles. Je vais me coucher tôt. Et puis quoi ? Me farcir la pléiade d’allumés qui gravite autour de Sixtine ou le mari golfeur alcoolique et les trois bobos miniatures de Marilou, c’était au-delà de mes forces. J’ai attendu que la porte se referme. J’ai avalé ma salive : il n’y en avait plus beaucoup. Prise de panique, je suis allée ouvrir le robinet. C’est bon, j’ai l’eau courante. Je pourrai au moins boire, prendre une douche, tirer la chasse d’eau. Et produire quelques larmes le cas échéant. J’ai attrapé le premier carton sans réfléchir. L’idée était de le ranger en hauteur sur les autres pour ne pas me prendre les pieds dedans. Mais après plus de vingt ans, le scotch perd de son adhérence. Le carton se ramollit. Ça s’est ouvert tout seul. Impossible de ne pas voir le 45 tours sagement posé sur le dessus. Jakie m’attendait. Des bribes de la chanson me reviennent :clichés trop Les pâles d’une love story !Au moins 25 ans que je ne l’ai pas écoutée. Et pas moyen d’accéder à Youtube pour me rafraîchir les synapses. Ma connexion Internet ne démarre que lundi. Mon Samsung est naze et dans mon sac en croco XXL au nombre de poches invraisemblable (cadeau de Sixtine pour mes quarante ans : une année par poche) je n’ai pas pu localiser le chargeur. Je ne suis pas une fille sentimentale. Par principe. Ma mère prétend que je n’ai pas de cœur. Mais il peut suffire d’un vieux tube pour que mes émotions affluent. Je suis sensible aux mélodies. C’est comme ça que Soli m’a eue. Sans le faire exprès. Quoique. Soli est la maîtrise incarnée. Il a joué quelques standards de jazz au piano à la fin d’une soirée, quand tout le monde était parti se coucher.My favorite things a été l’élément déclencheur. Soli jouait avec une concentration absolue, à la façon de Brad
Mehldau. Il jouait comme s’il était seul. Mais il jouait pour moi. Il ne pouvait pas avoir oublié que j’étais là, devant lui. Accoudée au piano. Incapable d’aligner deux idées cohérentes. Sa musique me traversait de part en part. J’étais scotchée. Tu n’aurais pas craqué, toi ? Je n’avais plus qu’une envie : entrer dans sa biosphère. Qu’il me prête la même attention et la même douceur qu’à sa musique. Notre histoire a commencé avec une fluidité déconcertante. Il m’a suffi de me glisser dedans. C’était chaud, enveloppant, caressant comme les mains de Soli : de grandes mains aux doigts fins, pratiques pour le piano et le démêlage des filets de pêche. Sa voix de baryton-basse a fait vibrer en moi des zones inexplorées. Qu’est-ce qu’une petite graphiste faisait avec cet océanographe réputé, spécialisé en biologie marine ? Après tout ce qu’on a vécu ensemble, je ne sais toujours pas pourquoi il m’a aimée. Mais je sais pourquoi il ne m’aime plus. À la fin, il me l’a précisé. Comme d’habitude, Marilou a raison : après Monfort-l’Amaury et l’Île de Ré, je vais être à l’étroit. Mais c’est chez moi. C’est en plein Paris. Et plus cher, je n’aurais pas pu. Les treize cartons et quelques meubles qui m’encerclent au risque de m’écraser, ce sont les miens. Je tiens le 45 tours de Jakie bien serré contre moi. Un talisman contre le désespoir. Le matelas nu poussé contre un mur donne un petit côté carcéral. Les oreillers et la couette sont compressés dans un des cartons, mais lequel ? Et il me manque autre chose… Ah oui : de l’air, de l’espace, de l’amour. Seul l’air est gratuit. L’espace se paye cash. Pour l’amour, on reçoit l’addition quand c’est fini. Après le festin. La douloureuse. Profitons au moins de l’air. Mais les fenêtres sont fermées. Marilou a dû le faire en partant. Quand j’entre dans une pièce, mon premier réflexe est d’ouvrir une fenêtre. De repérer la sortie de secours la plus proche. De me ménager une perspective. La possibilité d’une fuite. J’ouvre. Et systématiquement, ma sœur referme derrière moi. On arrive en septembre, tu vas t’enrhumer. Fenêtre sur cour, c’est toujours bruyant. Et puis sait-on jamais ? Une fenêtre ouverte favorise les passages à l’acte en cas de grosse déprime. Marilou, depuis qu’elle est adulte, c’est madame Principe de Précaution. Elle continue à me traiter comme une môme. Elle n’a peut-être pas tort. Je n’ai jamais signé un CDI de ma vie. Je n’ai pas cherché à accéder à la propriété. Toute histoire d’amour un peu sérieuse m’oppresse. Avec Soli, c’était l’idéal. Il était souvent parti. On se retrouvait à la maison entre un colloque à Rio et une expédition en mer du Nord. Seulement pour le meilleur, car le pire attendrait. Il me faisait la cuisine, l’amour, me jouait du piano. Je n’avais qu’à me laisser faire. Les gens ne comprenaient pas notre relation. Ce mot atroce :relation. Un mot pour ma mère et Marilou, les aplatisseuses d’amour. Un mot qui rappelle les affaires familiales et les maths (ma mère est comptable). Entre Soli et moi, c’était l’amour, le vrai. Sans rien de relatif ni de relationnel. Après tout, on n’est que le 29 août. L’été n’est pas fini ! J’enjambe le treizième carton. La seule fenêtre non obstruée par mon bazar résiste un peu avant de s’ouvrir. De l’air ! J’aperçois la cuisine de l’appartement d’en face. La table du dîner n’est pas débarrassée. Mais le désordre chez les autres ne me dérange pas. J’y puise même un réconfort : cette certitude que la vie, par essence bordélique, continue ailleurs sans
que j’y sois pour rien et continuera toujours pareille. Cela m’aide à être zen et à me sentir moins coupable de tout le mal que j’ai pu faire aux autres, le plus souvent par simple négligence. La cour de l’immeuble n’est pas grande et Marilou a raison : les bruits montent.
Chapitre2
2 L’annonce disait : Studio 27 m . Refait à neuf. Cuisine américaine. SDB. WC séparés. Clair et calme. Quand je l’ai visité la première fois, fin juillet, j’ai tout de suite ouvert une fenêtre. Deux hommes discutaient dans l’appartement du dessous, au troisième étage. L’un d’eux s’énervait. J’ai cru qu’il parlait de sa femme. J’ai pensé : Tiens, du boulot pour Marilou. Mais putain, je ne sais pas ce qui me retient ! Elle va avoir ma peau. Je la tuerais cette conne. Ce qui te retient, c’est peut-être l’absence de mobile. Pour commettre un meurtre, il faut un vrai mobile. La seconde voix était cultivée, sérieuse et amusée. Celle de Fabrice Luchini. Choc d’un objet dur : un verre sur une table basse ou un Colt en cours de graissage ? La première voix, furieuse, s’éloignait. Je ne distinguais plus ses paroles. Si je me décidais aujourd’hui, lequel des deux serait mon voisin ? Je préférais déjà celui avec la voix de Luchini et l’humour qui va avec. Je le voyais grand et dégingandé, des lunettes d’intello sur un visage long, les cheveux pas toujours propres mais très prévenant avec les filles. Du genre à vous tenir la porte et à vous offrir des fleurs sans pour autant être envahissant. Le portrait de Soli, en fait : l’amant idéal. Il ne m’a pas effleurée sur le moment que mes deux futurs voisins formaient un couple et que le premier parlait sans doute de sa supérieure hiérarchique, pas de sa femme. Derrière moi, l’agent immobilier toussotait. J’ai rentré la tête. Augustin Larcher, c’était le nom inscrit sur le rectangle de carton qu’il m’avait remis avec un sourire Ultra Brite, arpentait la pièce à pas dynamiques. Ses Derby couinaient discrètement sur le parquet. Bien sûr, la vue n’est pas terrible. Mais pour un quatrième étage, c’est assez lumineux. Orientation sud-est. Je cherche toujours la petite faille par où me glisser. Impossible est un concept auquel je n’adhère pas. Dans toutes les situations de la vie se trouvent enfouis en germe des millions de probabilités : il suffit de gratter un peu pour leur donner de l’air et la chance d’éclore un jour. Je gratte toujours. Pour voir. Et en grattant, je chantonne :Qui sait si Soli, Qui sait si Soli, Qui sait si Soli ? Jolie comptine à laquelle j’aimerais rester sourde, mais tant de choses peuvent arriver d’ici la fin de sa mission à Tokyo. La joueuse de biwa neurasthénique avec qui il s’est mis en duo là-bas pourraitclaquer quelques cordes, l’équivalent traditionnel japonais de notre expression : péter les plombs. Elle pourrait, prise d’une furie maligne inspirée par l’Oni (sorte de Golem armé d’un gourdin et d’intentions féroces) lui fracasser son luth nippon sur la tête ou tenter de le convaincre d’aller fairesepuku-together au Mont Fuji, ce que Soli refuserait, j’en suis certaine : il aime trop baiser. J’en connais tout un rayon sur le folklore japonais, depuis que Soli m’a donné congé sans préavis. Donc je gratte. Cet agent immobilier par exemple, assez mignon avec ses lunettes cerclées et ses cheveux blonds frisotés sur la nuque, je n’allais pas le laisser s’échapper avant de lui avoir envoyé un signe quelconque, une vanne, une accroche et on verrait bien. J’ai toujours eu un faible pour les hommes à lunettes. Et je n’avais rien à perdre. Surtout depuis ces derniers temps. Pour commencer, m’autorisant de sa petite phrase :Pas terrible, la vue, j’ai proposé 650 euros au lieu des 700 requis. On est au quatrième. Au septième, ce serait vingt pour cent plus cher.
Il connaissait les ficelles de son job. En revanche, tous les hommes sans exception ont une petite faiblesse, une zone tendre si l’on préfère. Cela peut être un manque d’assurance dans certaines situations, un reste d’ignorance, ou à l’inverse, un talent caché (Soli en a plein). Pour certains, c’est une vieille mère, cachée elle aussi, diminuée par l’âge ou un peu folle du grenier. Parfois, c’est seulement une manie dégoûtante : se curer le nez en lisantL’Équipe ou des flatulences postprandiales sournoises et nauséabondes (chez Soli bien entendu, rien de la sorte). Dès lors qu’on a découvert la zone tendre, on acquiert sur l’autre un petit pouvoir dont il faut savoir user avec délicatesse. La zone tendre peut être confondue au premier abord avec une zone floue, pour ceux qui ne sont pas bien finis, très immatures, voire carrémentborder line. Certains ont plusieurs petites faiblesses dont l’accumulation peut lasser, ou une seule très encombrante et socialement handicapante. J’en ai connu un qui se levait rarement avant treize heures et passait du lit au canapé pour regarder la télé. Ce sont les zones tendres qui nous attachent à quelqu’un. On peut se sentir un besoin de protéger, de rééduquer, de convertir, ou juste de s’approcher pour mieux voir. Les zones tendres, encore, ce sont elles qui nous aident à partir, à renoncer, à tuer toute envie résiduelle. Quelle était la zone tendre d’Augustin Larcher ? L’agent immobilier ne perdait pas de vue son objectif principal. Une occasion unique pour ce quartier. Le propriétaire a fait abattre les cloisons. Le sol a été ragréé et parqueté. Il a tapoté le parquet du bout de sa Derby. C’est du chêne. Le coup de l’authenticité, ça ne prend plus avec moi. De toute évidence, la couche de chêne du parquet contrecollé, pose rapide de chez Lapeyre, n’excédait pas les 2 millimètres. Et j’ai développé depuis peu une aversion pour le naturel : trop de temps passé en forêt de Rambouillet et sur la côte Atlantique, les pieds dans la vase, à chercher des mollusques. Mais il me fallait un toit. J’avais quitté Monfort-l’Amaury un mois plus tôt dans l’urgence pour camper chez Sixtine, métro Goncourt. Imagine-toi cinquante mètres carrés remplis du sol au plafond de mannequins Stockman, de nippes et d’accessoires : sa nouvelle collection, les anciennes, des shoppings pour les suivantes. Avec la machine à coudre qui ronronne la nuit sur des prototypes à finir pour la veille. J’avais entreposé mes cartons et mes meubles chez ma mère, à Pontoise. Quand elle m’a vue arriver avec mon utilitaire Hertz, elle a eu un hoquet d’indignation. C’est toujours moi qui suis mise à contribution. Ton père n’a pas la place ? J’ai failli tout remporter. Entreposer chez mon père, il n’en était pas question. Sa maison-atelier de Forges-les-Eaux est plus grande que le pavillon de ma mère mais on n’imaginerait pas l’utiliser comme garde-meuble. Il y a des Lego, des poupées démembrées et des bouts de ferraille tordus dans tous les coins. Or je tiens à mes quelques affaires. Débarquer chez mon père avec des cartons et des meubles bâchés, c’était inconcevable. Bon, c’est aussi ma mère qui m’a avancé la caution, sans quoi j’étais bonne pour camper trois mois de plus chez Sixtine. Et Marilou m’a payé les frais d’agence. Mon père est souvent à court de trésorerie. C’est un artiste, ce que ma mère lui a toujours reproché. Il fait des constructions enLegoautres matériaux. C’est un et champion du détournement. Ma mère le traite de bricoleur et parle souvent de son ego surdimensionné. Quand j’étais petite, l’ego etLego, c’était la même chose pour moi. Mon père était quelqu’un de solide et ma mère, qui d’ailleurs ne jouait jamais auxLego avec moi, une personne aux humeurs changeantes dont il fallait se méfier.
J’étais la préférée de mon père. J’ai pu m’appuyer sur lui sans avoir le sentiment qu’il me faisait de l’ombre avec ses constructions. Ma mère et ma sœur ne l’ont pas vécu ainsi. Les créations artistiques de mon père prenaient beaucoup de place. Aujourd’hui, on ferait tout enKapla: modulable, léger...