Les soupirs du baobab

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Description

Aller en France, an Amérique, au pôle Nord ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui manque à la jeunesse africaine et qui la pousse vers l'Europe ? Tindaré, petit hameau au coeur du Mali : Siné, vieux patriarche imbu de culture africaine et ayant vécu la période coloniale; face à lui, des jeunes avides d'apprendre et de donner, Tièkoro, Cheick Bamba, et Jean-Claude Moussa. Les échanges à bâtons rompus entre ces personnages nous transportent pendant toute une nuit, au coeur des interrogations, des hantises et des espoirs des peuples d'Afrique...

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Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 259
EAN13 9782336251981
Langue Français

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RETROUVAILLES

Berger de son état, Hamady Malal Boubou Diallo s’était, en
seulement quelques années de vie pastorale acharnée, transformé
en un véritable éleveur au campement Peuhl de Tindaré situé à
quelques kilomètres de Bakoufala.

Il y a quatre ans, il était un beau jour revenu de quatre mois
d’exode avec une cinquantaine de vaches, au grand étonnement de
tous. Comment le petit berger avait-il, en si peu de temps, pu
acquérir autant d’animaux? Des questions pleines de
sousentendus circulaient entre les cases. C’est alors qu’il avait révélé à
ses intimes que ce troupeau lui avait été confié par Hémangué, son
ami de Bakoufala installé à la grande ville.

Longtemps après son retour d’exode, Hamady se réveillait souvent
en pleine nuit, le cœur en tumulte, le front couvert de sueur, secoué
dans son sommeil par d’affreux cauchemars. Une fois, il s’était vu
entre les griffes d’une panthère monstrueuse.
Une autre fois, il avait réveillé tout le campement en hurlant et en
se débattant comme un forcené dans sa case obscure, croyant
suffoquer entre les anneaux mortels d’un serpent aussi gros qu’un
tronc d’arbre.

Tous ces cauchemars, il en était convaincu, découlaient de
l’inoubliable nuit de confidences qu’il avait vécue auprès de son
ami Hèmanguè. Il mesurait chaque jour un peu plus combien ce
dernier et sa famille avaient dû souffrir avant d’acquérir ce bonheur
qui était aujourd’hui le leur. Comme Hémangué le lui avait
fortement conseillé, Hamady, dès son retour au campement, avait
mis tout son cœur, toute son énergie à l’entretien et à la garde des
animaux que son ami lui avait si généreusement confiés.

Aujourd’hui, il avait tout lieu de s’en féliciter car après ces quatre
années de dur labeur, neuf superbes veaux personnels s’étaient
ajoutés aux sept vaches qu’il avait eues de l’héritage paternel.
Vraiment, se disait-il inlassablement, Hèmanguè avait été pour lui
l’unique ordonnateur des mânes célestes. A chacune de ses prières,

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il formulait pour son généreux bienfaiteur de fervents vœux de
santé, de longévité et de bonheur. Il priait aussi le Tout-Puissant de
ne jamais permettre à Satan de semer dans son cœur la plus infime
goutte de tentation qui pourrait l’amener un jour à trahir l’immense
confiance que lui avait témoignée son ami en lui confiant tous ses
animaux.
Justement ce matin même, il venait de se faire lire par l’infirmier
du coin la lettre dans laquelle Hèmanguè l’informait de sa
prochaine visite.

Vivement, se réjouit-il, qu’arrive jeudi prochain !

A onze heures tapantes ce jeudi matin, une superbe voiturette
rouge sombre traversa le village à allure modérée par l’artère
principale conduisant au marché hebdomadaire; vira au carrefour
et remonta doucement le coteau qui abritait la place Garbali.
Arrivée à l’embranchement des deux voies qui en descendaient,
elle se gara dans un petit espace découvert bordé d’arbustes
rabougris. Le chauffeur en descendit aussitôt en même temps que
les trois autres voyageurs qui occupaient le siège arrière. Une
femme en grand boubou bleu sortit par la portière opposée,
remercia chaleureusement les quatre compagnons et disparut dans
la foule des marchands de bétail.

Hamady-Malal qui, de loin, avait reconnu la haute silhouette de
son ami, fonça vers la voiture. Les deux hommes se jetèrent dans
les bras l’un de l’autre et se congratulèrent en se donnant de
grandes tapes affectueuses dans le dos. Hèmanguè présenta alors
ses compagnons au Peuhl. Les autres marchands s’approchèrent à
leur tour et, à coups de vigoureuses poignées de mains, saluèrent
les amis de leur camarade.

Les cinq hommes s’engouffrèrent alors dans la voiture qui
descendit vers le marché pour permettre à Hèmanguè de faire
quelques emplettes. Ils filèrent ensuite directement au campement
qu’ils atteignirent aux environs de midi.

Après des bains appropriés, un repas copieux offert par la
maîtresse de la maison, Hémangué, ses amis et leur hôte s’isolèrent

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sous un hangar que ce dernier avait fait dresser au centre de sa
concession. Hèmanguè alla alors à la voiture et ramena un carton
rempli de cadeaux divers qu’il offrit à la famille de son ami peuhl.

Ils s’installèrent ensuite sur des nattes de raphia couvertes de draps
brodés que l’épouse d’Hamady avait étalées à leur intention
pendant qu’un de ses frères leur faisait du thé.

Hamady remercia ses amis de l’honneur qu’ils lui faisaient ainsi en
lui rendant visite et dit :
Hèmanguè ! Jamais je ne pourrais payer tous les bienfaits que je te
dois. Bien que tu sois « mon esclave », c’est moi qui, aujourd’hui,
ai une grande dette de reconnaissance envers toi. Je prie Dieu de
me donner la force, la foi et le temps nécessaires pour te prouver
que je ne suis point un ingrat. Au cours de ces quatre années, tes
animaux ont donné au total trente six veaux dont cinq sont morts.
Comme convenu, j’ai fait désigner par tirage au sort le sixième du
total des survivants que tu me consens comme salaire. Malgré
l’entière confiance que tu me témoignes, j’ai tenu à chercher pour
contrôler ma gestion, un témoin crédible en la personne de l’Imam
du village. Il a vu tous les cadavres de veaux et a supervisé la
désignation de ma part. J’ai envoyé un enfant le chercher et il sera
là sous peu.

Hamady ! répondit Hèmanguè. Je sais les Peuhls pleins de perfidie
et de félonie. Vous pensez que seul un Peuhl est habilité à posséder
des animaux. Cependant, je suis sûr que malgré cette déformation
ethnique, tu te garderas quand même de détourner mes biens à ton
profit. Te rappelles-tu le pacte de sang qui unit nos deux clans ainsi
que celui que nous avons scellé à deux ? Alors, cesse de te torturer
la cervelle. J’ai confiance en toi. Je te demande seulement de me
montrer ce soir ma part de veaux.
A ce moment là, entra l’Imam Sori qui salua les cinq hommes,
certifia mot pour mot les déclarations d’Hamady, et remercia
Hèmanguè pour son appui généreux à son ami. Il en profita pour
sublimer l’entraide entre les hommes en s’appuyant sur quelques
versets du Coran. Hèmanguè sollicita alors l’attention de tous et
dit :

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Hamady, cette nuit, nous devrons aller ensemble rendre visite au
« Sagedu baobab ». Mon ami Cheick Bamba a entendu parler de
lui et désire le consulter pour se ressourcer. Il est engagé dans la
politique et voudrait puiser dans nos traditions pour tracer sa voie.
Tiékoro, lui, est un étudiant. Il sort d’une grande école et voudrait
lui aussi faire des investigations sur la vie du village d’autrefois.
Quant à Jean-Claude, c’est un ami français qui s’est laissé séduire
l’an passé par les charmes de l’Afrique lors d’un voyage
touristique en pays dogon. Cette année, il a tenu à revenir passer
ses vacances ici, pour mieux s’imprégner de l’aspect humanitaire
de notre culture. Il s’est même rebaptisé Moussa Diarra pour
pouvoir «titiller du Traoré » comme il l’avait vu faire lors de son
précédent voyage à Mopti, Ségou et Tombouctou. Nous irons donc
voir Mandé-Sinè car je sais que le vieux sage est l’homme le mieux
indiqué pour éclairer nos amis. J’ai moi-même eu recours à ses
conseils en maintes occasions. Tu n’ignores certes pas qu’il est
mon ami de longue date, précisément depuis le jour de notre
circoncision ; le jour où je t’ai empêché de fuir !
Hamady donna un coup de poing dans les côtes de son ami, qui
s’esclaffa au souvenir de ces moments exquis de leur enfance.

Sinè Traoré, communément appelé Mandé Sinè était l’homme le
plus âgé et de loin le plus sage et le plus savant de la contrée.

Dans sa jeunesse, il avait successivement fait toutes les étapes des
groupes d’âge ainsi que l’école coranique et celle des Blancs. Il
avait ensuite servi comme enseignant sous l’administration
coloniale, puis nationale. Il avait bourlingué un peu partout en
Afrique, jusque dans les colonies anglaises et portugaises. Il avait
chassé les grands fauves dans les forêts du Sud et l’autruche dans
les vastes steppes du Nord-Est. Mandé Sinè avait côtoyé bien des
peuplades et connaissait l’Homme sous toutes ses coutures. Agé
mais encore très solide, il adorait souvent passer des nuits en
brousse, tout seul, vivant en ermite dans le creux d’un arbre
immense qui bordait son champ ; ce qui lui avait valu son surnom
de « Sage du baobab ».

Les étrangers qui le rencontraient dans les bois où il cueillait des
fruits et posait des pièges aux gibiers s’enfuyaient souvent, croyant

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avoir à faire à un fou errant. Les plus braves cependant
continuaient calmement leur chemin en se tenant toutefois sur leurs
gardes.

Mais sitôt que Mandé Sinè leur adressait la parole pour leur
souhaiter le bonjour et leur faire des bénédictions, nombre de ces
voyageurs, comme subjugués par le timbre clair-doux de sa voix et
par l’aura de sagesse qui suintait de toute sa personne,
s’approchaient du vieillard pour s’enquérir de sa santé. Certains
alors demeuraient en sa compagnie de longues heures durant,
s’imprégnant et s’abreuvant à la source intarissable de
connaissances et de sagesse qu’était Mandé Sinè. Il leur parlait
alors de sujets aussi divers que variés: l’histoire, l’astrologie, la
chasse, les maladies, les traditions, la religion, l’Homme, la
politique, tout y passait selon les questions de ses visiteurs qui,
généralement, s’en retournaient avec le désir ardent de revenir une
autre fois.

Sinè n’était ni un illuminé, ni un magicien, encore moins un
visionnaire ou un charlatan. Il avait tout simplement cherché et
acquis au cours de sa longue carrière, une somme impressionnante
de connaissances qui lui permettaient de voir le monde avec les
yeux d’un connaisseur. Avec une simplicité déconcertante, il
indiquait à ceux qui voulaient l’entendre le secret des êtres et des
choses, la voie des ancêtres, le chemin de la sagesse. Il le faisait
par amour pour ses semblables, par générosité, sans rien demander
en contrepartie ; comme s’il avait décidé de consacrer le reste de sa
vie à livrer à la race humaine le fruit de ses recherches.

Après le repas du soir, les cinq amis reprirent la voiture et roulèrent
tranquillement en direction des bois. Ils arrivèrent bientôt en vue
d’une grande clairière au centre de laquelle se dressait le pied
majestueux du baobab qui abritait le sage.

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