Les voix des autres

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358 pages
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Description

Ce roman nous entraîne dans une des périodes les plus noires de la fin de la guerre 39-45, celle de la grande épuration, avec ses débordements, ses exactions et ses meurtres. Il nous fait également pénétrer dans un laboratoire de recherche et partager le quotidien d'une équipe de scientifiques avec leurs incertituders, leurs doutes, leurs joies de découverte...

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Publié par
Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 80
EAN13 9782296475885
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0183€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Image de couverture: à gauche: portrait au fusain, parGeneviève Maurel, à droite:
photo de neurones marqués par une sonde fluorescente de couleur verte, par: BV
Varga et al. Generation of diverse neuronal subtypes in cloned populations of
stemlikecells.
BMC Developmental Biology 2008, 8:89. (BioMed Central Ltd., London, United
Kingdom)
©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-56663-7
EAN: 9782296566637LesVoixdesAutresPatrickMaurel
LesVoixdesAutres
Roman
L’HarmattanÀ la mémoirede l’oncleLouis
À tanteEmma
ÀJeannettePrologue
autesCévennes, janvier 1944, 23 heures.C’est une nuit noire et froide.HUn homme avance à grands pas sur le chemin étroit et sinueux qui
monte au col de l’Ancise. Les bourrasques d’un vent glacial dévalant du Mont
Lozère enneigé, dont la silhouette sombre se découpe sur le fond étoilé du
ciel, se déchaînent par intermittence et font gronder et plier à se rompre les
branches des cèdres, hêtres et autres châtaigniers dans un vacarme
assourdissant. L’homme marche vite. Il n’est pas rassuré.De temps en temps,
il jette un regard furtif vers l’arrière, guettant toute lueur ou autre signe qui
révèlerait la présenced’un suiveur tropcurieux.Nul n’abesoindegravir le col
de l’Ancise à pareille heure. Aucune demeure, aucune ferme, sur des
kilomètres.Ce serait à coup sûr un de ces espions desFTP trop content de lui
mettre le grappin dessus. Mais non. Aucune lueur, aucun signe de présence
humaine. Et pourtant, il a le sentiment d’être suivi, observé, épié. Le vent
semble par moment l’enlacer, l’enserrer dans une tenaille puissante et cette
étreinte soudaine et glacée le fait frissonner, davantage de peur que de froid.
Toujours aux abois, toujours aux aguets, l’homme s’arrête, le souffle court. Le
contactde la milice nedevrait pasêtre loin.
Déjà unan qu’ilest leurinformateur.
Son recrutement s’était fait par l’intermédiaire d’Albert, pétainiste lui
aussi. Ça s’était passé très vite, dans un bistrot d’Alès à une heure de faible
affluence. Le “Commandant” était arrivé très en retard. Le visage froid et
inexpressif, un chapeau incliné sur les yeux, il avait parcouru la salle de brefs
coups d’œil circulaires, puis s'était assis sur le bord de la chaise, prêt à fuir.
Après que le serveur lui eut apporté son anis, il avait donné ses instructions à
voixbasse:
dAlors c’est d’accord. Tu nous livres un maximum d’informations sur
les mouvements des FTP dans le secteur et leurs objectifs. Ils vont encore10 LESVOIXDESAUTRES
tenter de cacher des STO, nous en sommes certains. Tu essaies également de
voir qui cache les juifs, où et comment.À chaque rencontre, tu auras le même
contact. Ne cherche pas à savoir son nom, ni à l’identifier! Il pourrait t’en
cuire.Tu lui livres tesinformationset tu t’éclipses.Un pointc’est tout.
Il s'était brièvement interrompu pour lancer quelques regards
méfiants dans le bistro. Tels des radars, ses yeux balayaient l'espace en
continu.Puis,ilavait repris sur le même ton:
d Nous devons nous méfier, les maquis sont de mieux en mieux
organisés et ils ont des espions partout.Dès que tu as une information, pas de
lettre, pas d'écrit, pas de téléphone. Tu passes par la voie habituelle,Albert. Il
te communiquera la date, l’heure, le lieu du contact et le mot de passe.C’est
biencompris ?
Le commandant s’était levé et était reparti aussi vite qu’il était venu. Il
n’avait même pas touchéà son verre.Il n’avait même pas regardéAlbert.
L’hommea repris sa marche.Malgré lefroid,ilcommenceà transpirer.Certes,
la montée est dure, surtout avec ce putain de vent contre lequel il faut lutter,
mais c’est surtout l’angoisse quienfle.Et si leurs plans avaient été découverts ?
Et si une vingtainedeFTP, lugerau poing, l’attendaient làhaut ?Àcoup sûril
passerait un sale quart d’heure, probablement son dernier quart d’heure. Et
cette pensée lui glace le sang. Par moments, il se dit qu’il aurait dû rester
tranquille, ne pas se mêler de ces histoires, laisser les choses se passer et
simplement les regarder de loin, en spectateur. C’était ce qu’il avait fait au
début de la guerre et après cette défaite militaire humiliante de juin 40. Et
puis, le Maréchal était arrivé et il avait fait les bons choix pour laFrance et les
Français.Mieux valaitavoir lesAllemandsavec nous quecontre nous.Mais les
communistes ne l’avaient pas entendu ainsi. Surtout depuis que leur ancien
allié nazi les avait lâchés. Staline et la Russie étaient alors entrés en guerre eux
aussi. Et les maquis s’étaient multipliés comme des larves. Ils se répandaient
partout et grouillaient sans cesse. Ils étaient bien armés et ils étaient nuisibles!
Leurs prétenduesactionshéroïques nefaisaient pasgrand malauxBoches.ParLESVOIXDESAUTRES 11
contre dans les représailles, pour chaque Allemand tué, dix bons Français
devaient laisser leur vie.Nuisibles!
Au détour d'un virage, à environ trois cents mètres devant lui, une
lueur blafarde crève la nuit. C’est le col. Le contact ne devrait pas être loin.
Toutàcoup, une voix sur sadroite:
dQuidonne l’Assaut ?
Etil s’entend répondre:
dLafranc-garde.
Le contact émerge du néant et s’avance. Il est grand et massif. Une
sorte de géant. Il est enveloppé d'un manteau noir. Un bonnet et un
cachenez, noirs aussi, masquent la majeure partie de son visage. Seule une ligne plus
claire ponctuée de deux orbites sombres est visible. L’échange est bref.
L’homme délivre son message. Comme le veut la procédure, il le répète une
foisencoreet repart sans se retourner.Lecontact n’a pas ouvert labouche.
Ce n’est qu’après quelques minutes que l’homme lance furtivement un
regard vers l’arrière. Le noir. Pas de trace du géant. Comment est-il venu,
comment est-il reparti ? Mystère. Mais l’homme s’en moque. Pour lui, la
mission est accomplie et sa tension retombe. Il a livré ses informations et la
milice va en faire bon usage. Demain, dans une semaine, dans un mois, on
apprendra telle ou telle arrestation, tel ou tel démantèlement d’un maquis ou
telle ou telle embuscade dans laquelle des FTP ou autres traîtres à Vichy
seront tombés.Alors, il prendra un air offusqué, s’insurgera même contre les
Boches, laGestapo et les collabos! Mais il sentira monter en lui ce sentiment
defiertéd’avoircontribuéàaider leMaréchal.
Queldommagede ne pouvoir partager toutcelaavec lesautres…Chapitre 1
Stanislas
Paris, mardi 10 juin 2003
a voie de l’hôtesse se mit à égrainer ses consignes: «Mesdames etLmessieurs en vue de notre proche atterrissage, veuillez regagner votre
siège et attacher votre ceinture. Le dossier de votre fauteuil doit maintenant
être redresséet votre tablette rangée.Ladiesandgentelmen...».
Stanislas était fourbu. Il avait essayé de dormir durant tout le voyage
depuis San Francisco, mais sans succès. L’inconfort des sièges touristes, le
repas médiocre arrosé d’unBordeaux blanc qui ne l’était pas moins, les films
proposés sur son écran individuel, les annonces continuelles des hôtesses
signalant l’entrée de l’avion dans des zones de turbulences - généralement au
moment précis où il en sortait - les multiples allers-retours des passagers qui
semblaient tuer le temps en visitant les toilettes, et pour finir le petit déjeuner
trop copieux avaient eu raison de son obstination à trouver le sommeil. Sur
son écran individuel il sélectionna les cartes et suivit la descente en direct.
Altitude: 4500 mètres, Vitesse 690 Km/h, Température -10°C.Altitude 2500
mètres, Vitesse: 450km/h, Température: -1°C. Altitude: 950 mètres,
Vitesse: 350km/h, Température: 7°C... L’avion se posa en douceur sur la
piste nordde RoissyCharlesdeGaule.Cinqheures 50.Ilsétaientà l’heure.Ils
avaient décollé de San Francisco International Airport 12 heures plus tôt et
1dans moinsde 6heuresilallait passer sonauditionà l’Inserm .
Passionné de science depuis l’âge de seize ans, il avait construit sa vie
de lycéen puis d’étudiant autour d’un immenseespoir: être chercheur.
Insidieusement ancrée en lui dès son plus jeune âge, cette passion s'était14 LESVOIXDESAUTRES
révélée lors d’une conférence organisée dans son lycée. Un jeune chercheur
était venu parler aux élèves. En 45 minutes, il leur avait fait partager son
excitation pour cette quête sans fin de la connaissance en montrant comment,
dans leur désir de voler ses secrets à la Nature, les chercheurs inventent de
nouvelles techniquesetimaginentdes stratégiesingénieuses pour parvenirjour
après jour à dénouer les multiples fils qu’elle a tissés inlassablement et durant
des millions d’années au plus profond des êtres vivants. Bref, Stanislas était
sortide làconquis,enthousiasméetavait réalisé qu’ilavaitenfin trouvé sa voie.
Ilavait maintenant unbut précis.Il seraitchercheur.
Père n’avait pasapprécié.Maisalors, pasdu tout!
Aprèsavoir récupéré sonbagage, il sauta dans le RERBet descendit à
Chatelet-les-Halles. Là, il prit le métro ligne 14 jusqu’au terminus Olympiade.
Lorsqu’il déboucha à l'air libre, il se retrouva au pied de l’immeuble du siège
de l’Inserm, au 101 rue de Tolbiac. Derrière lui, dans la rue Nationale, les
boutiques chinoises commençaient à ouvrir leurs portes. «C’est donc là
l’Inserm» se dit-il, comme un enfant qui découvre la tour Eiffel pour la
première fois. Le trac vint lui nouer l'estomac. Il fallait qu’il se calme et qu’il
prenne un peu de temps pour rassembler ses idées et repenser à son exposé. Il
était 8 heures. Il ne passerait pas avant midi. Le temps était maussade et frais.
Plus bas dans la rue de Tolbiac, les néons duBiarritz brillaient encore. Il entra
et se réfugia à l’écart sous la terrasse couverte. Il commanda un café noir et un
croissant, sortit son ordinateur portable et passa en revue une énième fois le
diaporama qu'ilavait préparé pour sonaudition.
Après avoir bu quelques gorgées de ce café savoureux, si différent du
caféaméricainallongéet sansgoûtauquelil s'était peuà peuhabitué,Stanislas
se remémora son trajet jusqu’à ce jour. Cela n’avait pas été facile. Benjamin
d’unefamille de troisgarçons,ilétait le seulà ne pasêtreentrédans lafinance.
En effet, son père, Jonathan Lambert, fils d’un riche banquier suisse de
Lausanne, avait fondé sa propre banque à Grenoble après la guerre et la
dirigeait d’une main de fer avec ses deux autres fils Johan et Yannick.
Entreprenant mais brutal, patriarche mais égoïste, beau parleur mais
volontiers grossier, Jonathan Lambert n’avait pas supporté que son plus jeune
fils nefasse pas sonDroit,commeil l'avait prévude longuedate.LESVOIXDESAUTRES 15
Stanislas revécut cette discussion dans le bureau de Père, quelques
jours après avoir réussi son bac. Le vieux, calé dans son confortable fauteuil,
l'avait regardédroitdans les yeuxavecgravité:
d Je vais me débarrasser du vieux Reverbel et j'ai besoin d'un nouvel
avocat d'affaires. Je pourrais naturellement en recruter un, ça n'est pas ce qui
manque. Mais je veux à ce poste quelqu'un en qui j'aurais pleinement
confiance.Tucomprends ?
Oui, il comprenait. Mais il ne comprenait que trop bien.À coup sûr,
Père exigerait de lui qu'il se vautre à longueur d'année dans des arnaques,
plaidoiries et embrouilles à n'en plus finir avec leurs adversaires dans le but
d'obtenir d'eux un maximum, en veillant à leur maintenir la tête sous l'eau.
Non, décidément,il ne sentait pasfait pource genre de mission.Il ne se voyait
pasdansce rôle.
d Regarde tes frères. Ils ne te paraissent pas heureux depuis qu'ils
travaillentavec moi ?
Johan et Yannick s’étaient docilement rangés aux directives du vieux
en faisant Sup de Co et Dauphine. Ils étaient maintenant responsables des
services juridique et fusion et acquisition de la banque Lambert. Ils roulaient
enMercedeset possédaient tous lesdeux une somptueuse villaàGrenoble.
d Non Père. J'ai bien réfléchi. Je n'aurais aucun talent pour une
carrière juridique. La seule chose qui m'intéresse vraiment c'est la science, la
recherche.
dLa science!La recherche!Uneactivité réservéeauxcrèves la faim!
Comment pourrais-je accepter cela dans ma propre famille ? C'est hors de
question!
d Mais Père, nous en avons déjà parlé cent fois. Vous le savez, c'est la
recherche qui m'attiredepuis toujours...
d Écoute-moi bien, parce que je ne vais pas te le répéter deux fois!
Ou bien tu travailles avec moi comme je te le demande, et tu pourras
poursuivre tes études de droit dans les meilleures conditions, dans l'université
de ton choix, enFrance ou n'importe où à l'étranger. Ou bien tu refuses ma
proposition et dans ce cas tu te débrouilleras seul. Ne compte pas sur moi
pour t’aider.Tu n'auras plus jamais uncentime!C'estclair ?16 LESVOIXDESAUTRES
En quittant le bureau, Stanislas était effondré. Comment se lancer
dans ses études de sciences si Père mettait son plan à exécution et lui coupait
les vivres ? Il avait essayé de convaincre ses frères de le soutenir, mais sans
succès. Johan et Yannick ne voyaient en lui que le petit frère qui n’avait rien
compris à la tradition familiale. Quant à sa mère, elle n’avait pas la carrure
pour tenir têteà sonépoux.
Pendant les vacances qui avaient suivi, il avait passé quinze jours chez
sesgrands-parents maternelsdans la banlieue norddeMontpellier.Après qu'il
leur ait exposé le différend qui l'opposait à Père, Grand-Mam, toujours
pragmatique,avaitconclu:
dStani, si ton père ne veut pasfinancer tesétudes sous le seul prétexte
que ton choix ne cadre pas avec le sien, viens les faire à
Montpellier.Grandpère et moi nous te soutiendrons financièrement. Tu t’installeras dans la
chambre de ta mère, tu seras indépendant et tu n’auras rien d’autre à faire que
de teconsacrerà tesétudes.Après tout, l’UniversitédeMontpellierc’est pas si
mal!
Sa décision avait été vite prise.Et il s’était investi à corps perdu dans
sonidéal.
dMonsieur, prendrez-vousautrechose ?
La questiondugarçon lefit sursauter.
dOui, unautrecafé...et unautrecroissant.
Stanislas regarda sa montre, 9 heures 30, les étudiants de Tolbiac se
pressaient pour rejoindre les amphis où les derniers examens devaient avoir
lieu. «Ils font leur Droit eux!», aurait dit Père. Dans la rue de Tolbiac, la
circulationétait maintenant trèsdense.Ledéfilédes voitures passant tout près,
lui donna le vertige. Il détourna les yeux pour se concentrer sur son
ordinateur.Les penséesaffluèrentà nouveau.
À l’issu de sa formation scientifique à Montpellier, il avait obtenu une
bourse de thèse de doctorat. C’était une première victoire. Au delà du
sentimentgratifiantde se sentir parmi les meilleurs,cettebourse luiassurait un
avenir financier pour les trois ans à venir et lui donnait de surcroît la
possibilité de choisir son laboratoire pour réaliser ses travaux de thèse. Il avait
immédiatement contacté le professeur Brousse qui avait assuré le cours deLESVOIXDESAUTRES 17
biologie cellulaire et fasciné ses étudiants en leur dévoilant le fonctionnement
ducerveauet notamment lesculturesde neurones.LacandidaturedeStanislas
avait été immédiatement acceptée. Et il avait obtenu pour mission de mettre
au point une nouvelle méthode d'isolement des neurones. À l'issue de ses
2travaux de thèse il avait décidé de faire un Post-doc en neuro-embryologie
comparée à l’UCSF (University of California at San Francisco) dans le
laboratoire duDrDenis Walberg.Et le 1er janvier 1998, il s’était retrouvé sur
la côte ouest avec un salaire de quarante mille dollars par an. Ses travaux
avaient abouti à plusieurs publications importantes et il avait pu renouveler
3son contrat de recherche au NIH en 2001 pour une nouvelle période de trois
ans. Durant ces années passées en Californie, il avait encore amélioré sa
formation et acquis une solide réputation de neurobiologiste. Diverses
propositions d’Associate Professor lui avaient été faites, mais il les avait toutes
refusées. Il lui fallait rentrer en France ; sa mère et ses grands-parents lui
manquaient. Il pensait souvent à eux et ils n’allaient pas être éternels. Il avait
tout naturellement contacté sonex patron,Jean-PierreBrousse et celui-ci avait
immédiatement émis un avis favorable pour l’accueillir dans son institut de
recherche.
d Tu devrais tenter ta chance à l’Inserm.Avec le dossier que tu as ça
devrait marcher,avait-ildit.
Ainsi, la candidature de Stanislas avait été acceptée sur dossier et
sélectionnée avec celle de dix-neuf autres candidats sur les cent cinquante
soumises.Etildevait maintenant passercetteaudition.
L’heureapprochait.Il sortit saconvocation.
Monsieur,
Votre dossier de candidature au concours de directeur de recherche a été
retenu pour la phasefinalede sélection.
Veuillez vous présenter pour une audition devant les membres de la
commission de Neurosciences, Neurologie et Neuroendocrinologie le mardi 10
juin 2003à 12heuresau siègede l'Inserm, 101 ruedeTolbiac.18 LESVOIXDESAUTRES
Il allait falloir y aller. Il enregistra la dernière version de son exposé
sur sa disquette, rangea son ordinateur, paya son addition et sortit. Dans
l'ascenseur qui gravissait les étages, il sentit qu'une boule se formait dans son
estomac. Il fut accueilli par la secrétaire de la commission, une jeune femme
plutôt revêche.
d Vous devez remplir cette fiche d’identificationet me fournir une
pièce d’identité, lui lança-t-elle avec un air de défi, comme s'il s'agissait là
d'une épreuve particulièrement sélective qu'il devait absolument franchir afin
de prétendre passer l'audition.
Il sortit son passeport. Elle le reçut sans afficher la moindre
satisfaction.
d Vous savez que vous ne passerez que vers 12 heures. Vous êtes très
en avance, ajouta-t-elle, d'un ton sentencieux. Elle n'avait manifestement pas
digéré lefait qu'il se soitacquisde lapremièreépreuveavecautantdefacilité...
Un autre candidat, assis au bout de la pièce, attendait également son
tour en se rongeant les ongles. Il le salua brièvement et se replongea
mentalement dans son exposé. Une heure plus tard, enfin, un membre de la
commission, un rouquin ventripotent, vint le chercher. Stanislas fit son entrée
dans la salle d’audition. C’était une pièce assez spacieuse avec une large baie
vitrée dans le fond. Légèrement estompée par une brume tenace, la basilique
du SacréCœur apparaissait dans le lointain sur la colline de Montmartre. Les
vingt-huit membres de la commission se répartissaientautourd’une table enU
qui occupait la majeure partie de l’espace. Pendant que le rouquin chargeait le
diaporama de son exposé sur l’ordinateur, il les salua d'un signe de tête. Ils lui
rendirent brièvement son salut et se replongèrent dans leurs dossiers.Certains
discutaient entre eux à voix basse, d’autres prenaient des notes. Il remarqua
trois femmes. LeDr Largeau (dont il lut le nom sur l’affichette posée devant
lui) quiétait le présidentde lacommissionet qu’ilconnaissait pour ses travaux
sur les médiateursde l’influx nerveux, prit la parole.
d Monsieur Lambert, vous avez 15 minutes pour nous exposer votre
projet. Vous aurez ensuite une discussion de 15 minutes avec les membres de
lacommission.Vous pouvezcommencer quand vous voulez.
Le silence se fit soudain. Stanislas fit face aux vingt-huit paires d’yeux
braqués sur lui, prit une profonde inspiration et se lança dans son exposé.LESVOIXDESAUTRES 19
Résumer sa carrière et son projet de recherche en 15 minutes n'est pas chose
facile. Il fallait trouver les mots justes, éviter les phrases inutiles ou
redondantes, dégager l’essentiel tout en restant compréhensible pour
l'ensemble des membres de la commission.Son projet de rechercheconcernait
4une nouvelle méthode de différenciation de cellules souches neurales en
5neurones .Il termina sonexposédans le tempsimparti. La sériedes
questionsréponses se passa sans encombre et il fut presque frustré de s’entendre dire
par leDrLargeau que sonauditionétait maintenant terminée.
Il était 13 heures 30. Il reprit la ligne 14 jusqu’à la Gare de Lyon et
décida de s’offrir un déjeuner à laBrasserie L’Européen. Il estima qu'il l’avait
bien mérité et son TGV pour Montpellier ne partait qu’à 16 heures 20. Il
suivit le garçon qui l’accompagna à sa table et il commanda une choucroute
paysanne et uneGrimbergen.Après avoir vidé d'un trait plus de la moitié du
verre, il repensa à l’audition. Finalement, les questions des membres de la
commission ne l’avaient pas mis en difficulté. Seule la dernière l’avait quelque
peu surpris. Elle lui avait été posée par une des trois femmes, une petite
blonde plutôt mignonne,dontil n’avait pu lire le nom:
d Votre projet est incontestablement trèsintéressant.Cependant, il est
très ambitieux, non seulement sur le plan scientifique mais aussi au plan
financier.Lesculturescellulaires ont uncoût trèsélevé ;de plus vous prévoyez
des analyses génétiques dont nous connaissons le prix. Quelle sera votre
stratégie si vous intégrez l’Inserm pour réunir les fonds dont vous aurez
besoin pour meneràbience projet ?
La question était très pertinente. En effet, combien de projets
pourtant excellents avortaient par manque de financement ? Il avait eu
jusqu’ici la chance de ne pas connaître ce genre de problème, mais il avait vu
ce type d’échec atteindre certains collègues. Le grand public ne réalise
généralement pas que pour mener à bien leurs projets, les chercheurs doivent
trouver les fonds nécessaires auprès de diverses agences de financement. Et
celles-ci doivent effectuer une sélection drastique. Chaque année, nombre
d’excellents projets se voientainsi opposer un refuset restentdans leurcarton,
au mieux jusqu’à l’année suivante, au pire pour toujours. Son projet, Stanislas
l’avait chiffré. Incontestablement il allait couter cher. Très cher. La petite
blonde avait vujuste. Ilavaitdéveloppé sa réponse endeux points: d’une part20 LESVOIXDESAUTRES
Jean-Pierre Brousse lui avait assuré qu’il pourrait bénéficier d’une partie des
fonds mis en commun dans son Institut, et d’autre part il allait soumettre son
projet à diverses instances en vue d’obtenir son propre financement. Il avait
insisté sur le fait qu’ayant déjà passé six ans aux USA où ce type de
fonctionnement était courant, il avait acquis une grande expérience dans ce
domaine.
Le garçon lui apporta sa choucroute. Il commanda un nouveau verre
deGrimbergen.Autour de lui, toutes les tables étaient occupées, des groupes
en grande discussion, des couples plus ou moins légitimes, des hommes
d’affaires absorbés dans la contemplation de leur agenda, des personnes seules
comme lui, concentrées sur leur assiette. Les garçons allaient et venaient entre
les tablesavecaffairement, rapiditéet soumission.
Il pensa à Sharon. Sharon, avec ses grands yeux noirs, son petit nez
adorableet sesbouclesbrunes tombant sur sesépaules.Celaallaitbientôtfaire
24 heures qu’ils s’étaient quittés. Il revoyait encore la scène. Elle l’avait
accompagné à l’Airport et au moment de se séparer l’avait embrassé avec
fougue puis elle avait fait demi-tour et était repartie sans se retourner. Il voyait
encore sa silhouette s’éloignant, ses fesses superbesmoulées dans le jean. Ils
s’étaient rencontrés à San Francisco trois ans auparavant. Elle débutait un
6PhD enendocrinologie. Ilétait toutde suite tombé sous le charmede la jeune
femme. Leur travail les avait rapprochés. Un soir, Stanislas l’avait invitée chez
lui, vantant ses mérites de cuisinier français et elle avait accepté avec son
sourire enjôleur. Et leur première nuit d'amour avait succédé à leur premier
repasen têteà tête.
Il avala un café et régla son addition. Il ne lui restait qu’une vingtaine
de minutes avant le départ de son TGV. Dès que le train se mit à rouler, il
sombra dans une léthargie que sa nuit blanche en avion, le décalage horaire,
l’épreuve de l’audition, et le léger roulis du train avaient rendue inévitable.
L’image de Sharon revint une fois encore se former devant son regard
intérieur. Il devait être environ 8 heures du matin à San Francisco. À cette
heure ci, elle devait être sous sa douche. Il l’imagina, nue, avec ses petits seins
narquois qui relevaient constamment leur pointe. Quelques heures avant son
départ,ilsavaientfait l’amour.Comme souvent,il revécutce moment magique
où, après baisers et caresses, la jeune femme se laissait progressivement allerLESVOIXDESAUTRES 21
puis basculait sans la moindre pudeur dans une sorte de transe sexuelle, une
recherche effrénée du plaisir. Cela lui laissait une impression étrange et
presque désagréable.Dans ces moments-là, il lui semblait qu’elle lui échappait
complètement. Lui ou un autre... Et puis, après avoir atteint cet instant
d’éternité, elle redevenait elle-même, douce, câline, détendue. Ils
s’endormaientenlacésjusqu’au matin.
Elleallait lui manquer.Elle lui manquaitdéjà...
Uriage lesBains, jeudi 12 juin 2003
La famille Lambert habitait une somptueuse demeure dans la banlieue sud de
Grenoble, sur les hauteurs d’Uriage les Bains. La construction, un corps
principal de bâtiment sur deux étages jouxté par deux tours carrées, datait des
années 1950. Elle se dressait au bout d’une allée de trois cents mètres au
centre d’un parc de trois hectares boisé de hêtres, bouleaux, chênes et noyers,
et d’immenses pelouses s’étendaient tout autour.Après leur mariage, Jonathan
etAgathe avaient décidé de s’installer làetavaientfait bâtir la maison.Grâceà
la fortune considérable que son père, PDG de la Banque Lambert et Cie à
Lausanne, avaitaccumulée pendant la guerre, Jonathan n’avait pas eude mal à
ouvrir sa propre filiale. Son expérience des opérations financières acquise dès
son plus jeune âge, sa puissance de travail, son extraordinaire pugnacité, sa
sagacité, son ambition démesurée, son cynisme, une absence totale de
moralité, et les conseils avisés de son père, avaient fait le reste. La banque
Lambert était rapidement devenue une place financière incontournable pour
la région grenobloise en pleine expansion. Son éloquence, son sens inné du
contact, son incroyable capacité à nouer des liens avec les personnes dont il
avait besoin, avaient permis à Jonathan d’acquérir l’oreille attentive de
nombreux mairesetdéputésde la région,etautreschefsdecabinetà la mairie,
la préfectureet l’équipement.Laconstruction, lesindustriesde l’aluminium, le
tourisme, la multiplication des stations de ski, des chalets et des résidences
d’été dans les environs avaient représenté autant de domaines dans lesquels il
s’étaitintroduitavecforce pouracquérir les marchés les plusjuteux.22 LESVOIXDESAUTRES
À soixante et quinze ans, il avait encore fière allure. Très grand et
mince, il avait un visage long et anguleux, taillé à la hache. Ses yeux gris bleu
semblaient capables de transpercer un mur de béton et ses cheveux blancs et
courts étaient coupés en brosse. Une fine moustache blanche se dessinait sur
une bouche que la quasi-absence de lèvre supérieure rendait extrêmement
sévère. Levé à 5 heures, tous les jours de l’année, il prenait son petit déjeuner
dans legrand salonenécoutant les nouvellesà la radioeten lisant lesjournaux
financiers.
Il était 9 heures lorsque Agathe vint le rejoindre. Elle portait la robe
de chambre en soie bleu nuit qu’il lui avait offerte à son retour d’un voyage au
Japon l’année précédente. Malgré ses soixante ans, elle était agréable à
regarder et on avait toujours l’impression qu’elle allait sourire. Ses cheveux,
encore très bruns, étaient ramenés en chignon et ses grands yeux noirs
donnaient à son visage une expression de jeune fille étonnée et un peu
inconscientedece qui se passaitautourd’elle.
d J’ai eu un coup de fil de Stani ce matin, lui dit-elle avec un sourire,
en se servant une tassede thé.
d Etalors ?demanda-t-il sans lever les yeuxde sonjournal.
d Il vient d’être nommé directeur de recherche à Montpellier dans un
laboratoirede l’Inserm.Il prendra sesfonctions officiellementenjanvier.Tu te
rendscompte ?C’est quand mêmeformidable!
d Qu’y a-t-il de formidable à occuper une position de fonctionnaire
minable à trois mille euros par mois ? Marmonna-t-il sans lever la tête, en
continuantà surlignerau stabilojaunefluodiverses valeursetcoursdebourse.
Puis il se redressa légèrement et lança en dardant sur elle son regard
métallique:
d À combien sera-t-il en fin de carrière ? Cinq mille, six mille euros
toutau plus ?Avec moiilauraitgagnédixfois plus.
d Mais, Jonathan, tu sais bien que la recherche a toujours été sa
passion. Il n’est pas comme toi. L’argent ne l’a jamais vraiment intéressé,
répondit-ellede sa voixdouce.
d Il est à Montpellier ?Et bien, qu’il y reste!Car bien sûr, Monsieur
ne viendra pas nous rendre visite.LESVOIXDESAUTRES 23
dAlors là, tu me tues! s’exclamaAgathe, avec une véhémence qui ne
lui était pas coutumière. Rappelle-toi comment tu l’as congédié quand il a
commencé ses études de sciences, ton refus de l’aider et la façon que tu avais
toujours de le ridiculiser parce qu’il voulait faire de la recherche! Tu ne
t’attendais toutde même pasàce qu’il revienne t’embrasser!
Jonathan la foudroya du regard. Il ne fit pas allusion à l’impertinence
extrême qu’elle venait de lui témoigner en lui lançant ce « tu me tues», et
rétorqua:
d Non, mais je vois qu’il n’ose même plus se faire voir en famille.
Notre argent lui déplait. Notre argent risque de le salir! Monsieur préfère se
vautrer dans des élucubrations sur la connaissance du monde biologique. Et
bien qu'il y reste!
d Tu es vraiment injuste avec lui. Pourquoi n’as-tu jamais voulu
admettre qu’il puisseêtredifférentde toietde sesfrères ?
d Parce que sa vie c’était justement de travailler avec moi et ses frères,
dans la banque que j’ai créée! Voilà pourquoi! lança-t-il en martelant chaque
mot d’un coup de poing sur la table. Et maintenant, tais-toi! J’ai du travail,
conclut-ilen lui tournant ledos.
Elle baissa la tête comme elle le faisait depuis presque quarante ans
chaque fois que son époux rejetait ses arguments avec ce mépris extrême dont
il était capable.Elle finit son thé sans un mot, quitta le salon et se réfugia dans
sa chambre. La dureté dont Jonathan faisait preuve à l’égard de Stani lui était
insupportable. Elle avait assisté impuissante à la mise au rebus de son petit
dernier, aux multiples humiliations que son père et ses frères lui avaient fait
subir en le traitant de “futur crève la faim”, de “futur traîne savates”, chaque
fois qu’il osait parler de son désir de se lancer dans des études de sciences.Et
pourtant... Très jeune, elle le revoyait encore, il pouvait passer des heures à
étudier la façon dont les objets étaient construits. Il adorait démonter les
instruments les plus divers, transistors, moteurs de machine à laver, vieilles
horloges. Il avait également un goût prononcé pour les plantes et un amour
démesuré pour les animaux. Il y avait toujours dans sa cabane au fond du parc
un oiseau ou un écureuil blessé qu’il avait trouvé et qu’il s’efforçait de soigner.
Combien de fois l’avait-elle vu revenir en pleur, le petit animal déjà raidi entre
ses doigts, lui demandant d’appeler le vétérinaire pour le sauver ?Combien de24 LESVOIXDESAUTRES
fois également l’avait-elle vu revenir tendant fièrement des petites tomates ou
des salades qu’ilavait réussiàcultiver,aidé par le vieuxJoseph, leurjardinier ?
Cet enfant était né avec cet amour de la nature et on ne lui avait pas pardonné
de vouloirenfaire son métier.
D’un côté, elle s’en voulait de ne pas avoir été capable de tenir tête à
son mari, de ne pas être à la hauteur. De l'autre, et sans jamais le dire
ouvertement, mais tout au fond de son cœur, elle était fière de son Stani. Il
avait réussi! Il ne s’était pas laissé impressionner par ce père à qui personne
ne résistait. «Et bien si, mon vieux Jonathan!» pensa-t-elle, avec cette colère
intérieureà laquelleelle pouvaitdonner librecours sans risquede représailles:
«Stani ne t’a pas cédé. Il ne s’est pas dégonflé. Il a fait ce qu’il avait envie de
faire. Sans ta permission.Et il est directeur de recherche!Et tu n’y changeras
rien!».Chapitre 2
Julien
orsqu’on quitte la ville d’Alès vers le nord, en direction de Villefort, laLroute est tout de suite étroite et sinueuse.Empruntant à maintes reprises
le tracé du Chemin de Régordanne, ancienne voie romaine qui constituera
pendant des siècles l'axe majeur de communication entre le Puy en Velay et
SaintGilles enCamargue, elle s'adapte au relief avec une obstination résignée.
Après une longue montée vers le MasDieu, elle redescend sur le Pradel, puis
remonte versPorteset sonchâteau médiéval.Visibleà plusde vingtkilomètres
à la ronde, fantastique vaisseau de granit à jamais immobile mais constamment
battu par les vents, le château dresse la proue de sa partie renaissance droit
vers le sud. Planté sur un éperon rocheux dominant la vallée de l’Ausonnet au
sud et la vallée de La Jasse au nord, sa position stratégique a fait de lui et
pendant des siècles le gardien des HautesCévennes. Saint Louis ne s'y est pas
emetrompéen yfaisant unehalteau retourde laVII Croisadeen 1254.La route
redescend ensuite sur Chamborigaud, et remonte à nouveau dès la sortie du
village, après le pont sur le Luech. À gauche, les Monts du Bougès dressent
leurs silhouettes arrondies et en face, de plus en plus imposante, au gré des
virages pendant les sept kilomètres de montée, la masse énorme du Mont
Lozère.Après avoir dépassé le hameau deBelle Poelle, on débouche enfin sur
un replat, avec la vallée de l’Homol sur la droite.Et droit devant, s'étirant sur
leflanc sud-estduLozère,Génolhac.
Situéau pointdeconfluencede trois rivières, laGardonnette, l’Homol
et le Luech, alimentées par les pluies fréquentes qui arrosent le Mont Lozère,
le village jouit d’une position tout à fait remarquable qui en fait une sorte
d’oasis de montagne. Ici, la végétation est plus luxuriante, plus dense et plus
variée.26 LESVOIXDESAUTRES
CartedesHautesCévennes
(LafermedeMontclar,ainsi que lescampsdeMasPréjeanetChanteclair sont
imaginaires)LESVOIXDESAUTRES 27
Les mélèzes sont plus verts et plus hauts, les forêts plus noires. Les
châtaigniers ont pris le pas sur les chênes. Aulnes, ormeaux, frênes, hêtres,
sureaux, noyers, bouleaux, osiers, merisiers, pins d'Autriche, cèdres se
disputent le reste du territoire.De toute part on entend le bruit de l’eau: ici la
Gardonnette qui sefaufileen multiplescascadesentre lesblocsdegranit, là les
béals d’irrigation, plus loin les lavoirs et les fontaines qui agrémentent les
placettes. La vie s'écoule mollement, ponctuée chaque heure par la cloche de
l'église. Même les noms des rues appellent à la flânerie: la rue Soubeyranne
(Souveraine) telle qu'elle était au Moyen Âge, la rue des Aveysières
(noisetiers), celle du Moulin de la Tournelle, la ruelle desDragons de Villars,
le chemin des Oliviers. Le village semble endormi au cœur d'un écrin de
verdure,frais, paisibleet serein.
Et pourtant...
Génolhac, mercredi 15 mars 1944
Ilétait 23heures 30, lorsqueJulien se retrouvaaubasde laGrandRue noireet
déserte. Il venait de dépasser un faible lampadaire et son ombre,
accompagnant fidèlement sa marche, s’allongeait un peu plus à chaque pas
pour aller se coller et ramper, gigantesque, contre les façades sur sa droite.
Aprèsêtre passédevant le café de l’Union, il prit la ruelle attenante et frappaà
la porte de derrière. Louis vint lui ouvrir et les deux hommes se saluèrent avec
chaleur. À cette heure tardive, la salle était obscure et silencieuse, mais il
flottait encore dans l’air ce mélange subtil et familier d’effluves d’alcool,
d’anisette, de bière et de vin blanc. Le café de l’Union était le lieu le plus prisé
du village et des environs. Malgré ces temps difficiles, le café y était bon et les
vins, apéros et liqueurs de qualité. Sur les tables, les jeux de cartes et de
dominos étaient nombreux. Rangées dans des caisses de bois à droite de
l’entrée, les boules de pétanque et de Lyonnais étaient à la disposition des
joueurs qui après des parties animées sur la place duColombier toute proche,
revenaient fêter leur victoire en vidant force verres. Un poste de radio Pathé
Marconi "La voixde son maître" trônaitfièrement prèsdu zinc.Tous les soirs,
frêle lien entre le village et le monde, il devenait le point de convergence des28 LESVOIXDESAUTRES
hommes qui venaient écouter “les nouvelles”, les yeux rivés sur le cabot qui
regarde au fond du pavillon du gramophone. Il s'en suivait généralement
d’interminables discussions sur les Boches, le Maréchal, les miliciens, la
Gestapo, les maquis, les réfugiés et les déçus de la guerre d’Espagne. Que
demander de plus dans cette période où les privations pesaient si lourd et les
distractionsétaient si rares ?
Et puis, il y avait Élise, la "patronne". Le visage agréable, les yeux
noirs et perçants, de longs cheveux bruns souvent retenus par un chignon
qu’elle nouait de rubans de couleur, enjouée, plantureuse, avec une opulente
poitrine qui gonflait ses chemisiers, elle savait donner à chacun l’illusion
qu’elle n’était là que pour lui. Toujours vêtue avec soin de vêtements légers,
même en hiver, sa démarche nonchalante attirait irrésistiblement l’œil
lorsqu’elle allait de table en table, son plateau à la main. Un moment
particulièrement béni était celui où elle venait servir. Face au client, elle se
penchait et son décolleté dévoilait alors un sillon para mammaire d’une
affriolante suggestivité et souvent, au moment où elle s’éloignait, une main se
laissait aller à traîner sur sa jupe. Alors, elle se retournait brusquement, l’air
exagérément offusqué et repartait en lançant au responsable un regard
appuyé, accompagné d’un hochement de tête et d’un léger sourire qui disaient
qu’elleavait senticette mainet qu’elle pardonnait pourcettefois, mais qu’il ne
faudrait pas recommencer. Bref, beaucoup d’hommes venaient ainsi
uniquement pourêtre servis parelle.
Au fond de la salle, assis à une table, Paul etAntonin étaient déjà là.
Ils se levèrent en voyant Julien et lui donnèrent une accolade virile et
chaleureuse.
dAlors, si je comprends bien c'est encoreGrisou qui vient nous voir
ce soir ? plaisantaLouiscommeà sonhabitude.
d Tu crois pas si bien dire, reconnut gravement Julien en hochant la
tête.
Grisou était son nom de maquis. Il n'avait pas revu ses amis depuis la
soirée qu’ils avaient passée à Vialas quelques jours plus tôt avec “leurs
réfugiés”. Lorsque Louis proposa du café, tous acceptèrent et quand il revint
avec son plateauet ses tassesfumantes, les troisautres souriaient.
dAllezRaimu, viens t’asseoir toiaussi!LESVOIXDESAUTRES 29
De taille moyenne et plutôt enveloppé, le visage rond, le crâne dégarni
et le nez un peu fort, souligné par une moustache noire le plus souvent en
broussaille, Louis était le sosie du célèbre acteur deLaFemme duBoulanger et
de la trilogiedePagnol.
Dès que les cafés furent sur la table, Julien commença très vite, sans
toucher au sien. Il parlait enétouffant sa voix, réflexe habituel decelui qui sait
tout le mal que peutfaire une oreilleindiscrète.
d Une nouvelle opération se prépare. Son nom de code sera
“Chaparral”.
dChaparral ? l'interrogeaAntonin,en soulevant sacasquette.
d Oui.Chaparral.C'est le nom que les mexicains donnent au maquis.
Cette opération est très spéciale. Nous devons mettre à l'abri une trentaine de
7 8STO , rapportau lancementde la quatrièmeactionSauckel .
d Mais pourquoi s'adressent-ils à nous ? demanda Louis en faisant
tourner lentement lecafédans sa tasse.
d Parce que nous sommes les seuls à pouvoir les planquer. C'est un
camarade communiste du syndicat des cheminots qui a été contacté par les
familleset qui, tout naturellement, m'ademandéde lesaider.
dEt on va les planquer où ? questionnaAntonin.
d Dans un premier temps nous avions pensé les conduire dans un
camp près du Pont de Montvert, mais depuis qu’un groupe de collabos a été
retrouvé à proximité, nous avons préféré ne pas prendre de risque. J’ai donc
décidéde les mettreà lafermedeMontclar.
d À Montclar ? lança Paul, comme si une insanité venait d'être
proférée, mais tu n’y penses pas!
dChut!Pas sifort s’il te plait!
dComment allons-nous les amener là haut ? reprit Paul en baissant la
voix. Rappelle-toi la dernière fois que nous y avons conduit nos réfugiés! La
moitié d'entre eux sont arrivés exténués et l’autre moitié était en sang. Le
voyage avait pris trois fois plus de temps que prévu.Et il m'avait fallu ramener
la vieille dame surAlès pour la faire soigner. Je m’en souviendrai longtemps,
et...30 LESVOIXDESAUTRES
d Oui, on a pensé à tout ça, coupa Julien sèchement. Mais Montclar
est un refuge sûr. On ne commettra la même erreur!Et c’est pour cela que je
vaisavoirbesoinde toiAntonin,dit-ilen se retournant vers lui.
d À vos ordres Grisou! plaisanta ce dernier, en portant sa main
gaucheàhauteurde sa tempe.
d Ils seront une trentaine, il nous faudrait deux camionnettes.
Pensestu pouvoir les trouver ?
d Ça ne devrait pas poser de problème, dit Antonin en soulevant
légèrement sa casquette pour se gratter le crâne, un geste qui lui était habituel
lorsqu’on l’interrogeaitdirectement.Maisça peut prendredu temps.
dDès que tuas les véhicules, tu me lefais savoir,d’accord ?
dQuandcette opérationdoit-elleavoir lieu ? questionnaLouis.
d Nous ne le savons pas encore, mais ce sera certainement début juin.
Donc, tenez-vous prêts.Je vous préviendraidès quej’auraidu nouveau.
dEtd’où viendrontcesjeunes ?demandaAntonin.
d Je ne peux et ne veux pas vous le révéler. Vous en savez déjà assez
pourêtrecompromisencasdecoupdur.
dMaiscommentallons-nous monteràMontclar ? repritPaul.
d On s’arrêtera à la ferme de Tourevès puisqu’au-delà, la route n’est
plus praticable. Il restera encore un bon bout de chemin, mais les jeunes
seront frais, ils n’auront pas eu à marcher pendant les jours précédents et il ne
leur restera à faire que les dix derniers kilomètres. Même si ce sont les plus
difficiles, je pense que, dans ces conditions, nous n’aurons pas de problème
majeur.
Un silence se fit. Les douze coups de minuit sonnèrent à la pendule et
furent immédiatement repris en écho par la cloche de l'église, comme si le
temps avait attendu que les hommes se taisent pour faire étalage de sa
présence et manifester sacourse.Chacun sirotait soncafé, l'airgrave, le regard
fixé devant lui, tentant d'imaginer peu à peu comment l'opération allait se
dérouler.Julien reprit:LESVOIXDESAUTRES 31
d Louis et Paul j’aurai encore besoin de vous: Louis pour le
ravitaillement, comme toujours, et toi Paul pour les calmants, les pansements
et lesétatsd’âme, si tu voisce queje veuxdire.
dOuije vois,ditPaul, toujours pensif.
Ce n’était pas la première fois qu’il participait à une opération de ce
styleen tant que médecinetil savaitce qui l’attendait.
d Je vais pouvoir vous faire monter des patates, des châtaignes et un
peu de clinton, dit Louis. Si je peux avoir un ou deux moutons, je vous les
ferai parveniraussi, maisil nefaudra pas trop rêver.
Julien s’était détendu. Ses amis répondaient toujours présents et cela le
réconfortait. Ils se connaissaient depuis l’école primaire et, bien qu’ayant suivi
des itinéraires différents, ils ne s’étaient jamais perdus de vue en dépit des
aléas de la vie. Il les dévisagea tour à tour, avec une affection dont il se surprit
à mesurer l'intensité.
Paul Delage était médecin. Grand, dégingandé, l’air toujours un peu
absent, le crâne clairsemé de cheveux déjà grisonnants, il paraissait plus vieux
que sonâge.Loindeconstituer unhandicap, cela luidonnait l’aurad’un vieux
médecin dont l’expérience n’est plus à faire. Le regard bleu pâle, il arborait
constamment un air réservé et sérieux, de sorte que ceux qui ne le
connaissaient pas le prenaient pour quelqu’un de froid et distant, ce qu’il
n’étaitabsolument pas.
Louis Perronaud était certainement avec Paul l’un des hommes les
plus connus du village. Il avait repris le café restaurant de son père et en avait
fait le point de rencontre incontournable de tout le canton. Il était aussi
membre du conseil municipal et son jugement était très écouté dans les
réunions qui précédaient les prises de décision. Plutôt bavard et jovial,
toujours prêt à raconter une bonne blague, il n’hésitait pas à intervenir dans
les discussions entre ses clients et même à jeter de l’huile sur le feu quand les
rapports s'envenimaient.32 LESVOIXDESAUTRES
Quant à Antonin, aussi petit que Paul était grand, aussi timide que
Louis était expansif, il avait gardé un visage jeune, sans la moindre ride, le
cheveu et l'œil noir ébène. On aurait pu le prendre pour un Napolitain ou un
belhidalgod’Andalousie.Depuis son plusjeuneâge,après que son père l’avait
amené un jour à Nîmes voir les premières voitures à essence, une seule et
unique passion l'animait: les motos, les voitures, les camions, tout ce qui
roulait et possédait un moteur. Dès qu’il avait été en âge de le faire, il avait
réuni les fonds pour ouvrir un garage, le premier à Génolhac. Il avait déjà
participé à plusieurs opérations pour le maquis, en dégotant et rafistolant les
véhicules les mieux adaptés. La pénurie d’essence et sa substitution par le
gazogène avaient été pour lui une aubaine. Il fallait modifier le système de
carburation des véhicules et il s’était attelé à cette tâche avec plaisir et
compétence.
d Merci mes amis, dit Julien en se rapprochant de la table et en
sirotantenfin soncafé.
dÇa nousfait plaisirde l’entendredire, repritLouis, narquois.Venant
d’uncommunistece merci me vadroitaucœur!
En effet JulienBergeraux, était fils d’un mineur retiré maintenant à la
Jasse, et mineur lui-même. Il avait grandi dans ce monde ouvrier où les
hommes sontdursà la tâcheet à qui il nefaut pas raconterd'histoire. Il n’était
pas très grand, mais il était “baraqué” comme on le disait alors, avec des
épaules larges et des bras énormes. Les cheveux roux et frisés, le visage
parsemé de taches de son, une grosse moustache rousse elle aussi, de grands
yeux bleus abrités derrière des verres épais, il donnait l’impression d’être sorti
d’une bande dessinée pour enfants dans le rôle d’un ogre gentil. Rapidement,
il avait pris conscience de l’importance de la mobilisation ouvrière. La voix de
son père lui revenait souvent en mémoire, comme un rappel à l'ordre: « pour
ne pas nous laisser tuer au fond du trou, nous devons nous unir!».Aussi, le
jour de ses vingt et un ans, il avait signé sa carte du Parti.Et depuis, il n’avait
cesséde militer.
Paradoxalement, ses trois amis, catholiques pratiquants, avaient dans
un premier temps été favorables au Maréchal. Au début, son intention de
privilégier les valeurs patriarcales, familiales, paysannes et artisanales les avait
séduits. Mais ensuite, les mesures concernant l’enrôlement des jeunes STO enLESVOIXDESAUTRES 33
Allemagne et, surtout, la promulgationen41de la législationanti-juive avaient
eu raison de leur engagement initial. Dans ce revirement, Paul avait joué un
rôle essentiel.Très lié avecMaxDelpont, uncollègue médecinàVialaset dont
l'épouse était d'origine juive, il n'avait pas eu de mal à convaincre Louis et
Antonin de se détourner de ce gouvernement de Vichy, et ils attendaient tous,
avec espoir et impatience, la victoire des alliés. Les prises de bec avec Julien
avaient été fréquentes, surtout pendant les années du pacte
GermanoSoviétique. Il gardait de cette époque un souvenir amer. Que pouvait-il
répondre à ses amis quand ils lui demandaient ce que le Parti pensait du fait
que les soviétiques approvisionnaient Hitler en blé pour ses soldats, en
minerais de fer pour ses usines d’armement et que, de surcroît, ils lui livraient
les réfugiés juifs ou l’aidaient à exterminer les Polonais ? Aussi, lorsque le
pacte avait été rompu en 41, il avait été parmi les premiers à entrer en
résistance.
d Comment allons-nous réunir les jeunes et comment allons-nous les
embarquer sans éveiller les soupçons ? demanda Louis qui, au fond, sentait
quecetteentreprise n’allait pas sefaire sansdifficulté.
dNe vousinquiétez pas pourça.J’ai uneidée surce point.
Les trois hommes acquiescèrent en secouant la tête gravement. Il était
clair pour eux que Julien ne souhaitait pas découvrir toutes ses cartes et loin
de se sentir mis à l'écart,ils le comprenaient et respectaient son silence. En
effet, chacun savait qu'il était préférable de ne donner qu’un minimum
d’information pour le cas où la milice ou la Gestapo mettraient la main sur
l’un ou plusieursd’entreeux.
d Un dernier point, reprit Julien. Nous ne serons que six à connaître
cette opération et je serai le seul lien entre vous tous. Donc, si quelqu'un
d'autre que moi vous donnait des instructions pour l'opération Chaparral,
c'est que nousaurionsété trahis.
dQui sera le sixième ? questionnaPaulen redressant la tête.
d Crevette, un collègue des houillères. Vous ne le connaissez pas
encore, mais vous le rencontrerezbientôt.34 LESVOIXDESAUTRES
Ils avaient ensuite parlé du train-train habituel, des "évènements", des signes
précurseurs du repli des Boches et des arrestations de résistants. Un jeune
génolhacois avait été abattu par les Allemands quelques jours auparavant
devant l'hôtelduMontLozèreetcelaavaitfaitgrandbruitdans tout le village.
Commeilsallaient se quitter,Louis reprit:
d Ah oui, j’allais oublier, nous allons faire une petite fête pour
l’anniversaire de Simone le 7 mai. C’est un dimanche. Élise et moi comptons
sur vous touset vos petitesfamilles.
dTu parlesaussi pour moiditJulien ? mi sourire, micolère.
d Oui je parle aussi pour toi! lança Louis, en lui donnant une
bourrade sur l'épaule.
Julien n’était pas marié. Les occasions ne lui avaient pourtant pas
manqué. Mais, son engagement politique et maintenant son appartenance aux
9FTP avaient accaparé tout le temps qui lui restait quand il n’était pas "au
fond du trou". Il se disait toujours que la femme qui hantait ses rêves et qu’il
n’avait sugarder, reviendrait peut-être unjour.Etil l’attendait,confiant.
dBon, les amis il faut vraiment quej’y aille, dit-il en se levant.Demain
je suis du poste du matin, autant dire que je ne vais pas beaucoup dormir.
Merci pour le café et merci pour votre aide. Louis, embrasseÉlise et Simone
pour moi.
d Alors, c’est d’accord on peut compter sur vous pour le 7 mai ?
demandaLouisencore unefois.
Et tous avaient acquiescé. Lorsqu’ils sortirent du café,Antonin fut le
premier dehors. Il souleva légèrement sa casquette pour se gratter le crâne et
huma l’air frais. Une ombre furtive attira son attention. Sans bruit, elle glissa
dans la ruelle sur sagaucheet sefondit rapidementdans l’obscurité.
dAlorsAntonin, toujoursà reniflerau vent ?ditPaulen lui tapant sur
l’épaule.
d Allez, salut les gars! dit Julien. Et il se pressa vers la place du
Colombier.
PauletAntonin, prirent ladirection opposée.LESVOIXDESAUTRES 35
Génolhac,dimanche 26 mars 1944
La place duColombier était le point de rencontre favori des génolhacois.Dès
que le temps devenait plus clément, les familles s’y retrouvaient pour passer
l’après-midi.De nombreux bancs de granit étaient disposés entre les allées de
platanes.Aujourd’hui, une partie de Lyonnais était engagée entre l’équipe du
Cabu et celle du père Laforgue. Sur le Colombier, le Lyonnais, c’était la
pétanque du riche : la partie de boule érigée en science du pointé et du tir,
avec des règles strictes et rigoureuses. Ici, quand on tirait, il ne s’agissait pas
seulement de toucher une boule adverse comme l’aurait fait un vulgaire
pétanqueur. Pour que le tir soit valable il fallait que la boule lancée tombe
dans un rayon de cinquante centimètres de la boule visée et préalablement
annoncée comme cible par le tireur.Bref, ces joueurs-là étaient considérés un
peu comme des seigneurs. Aussi, dès qu’une partie s’engageait, un
attroupement se constituait autour du terrain et on entendait de très loin
applaudissements ou cris de déception, selon la qualité des lancers et la
réussitedesjoueurs.
Carral, le garde champêtre, impeccablement vêtu de son costume
règlementaire, faisait les cent pas et regardait joueurs et spectateurs avec dans
les yeuxcette lueurfroideetagressive quine le quittaitjamais.
d Alors père Carral, comment ça va aujourd’hui ? lui lança le Cabu,
ironique, un large sourireaux lèvres.
Tout le monde savait que tout allait mal dans le monde du père
Carral.
d Te fous pas de moi le Cabu! Tu ferais mieux de faire ton boulot
correctement. Je suis toujours obligé d’intervenir du fait des manquements les
plusélémentairesde lagendarmerie, pute velue!
d Ne vous énervez pas père Carral ! Vous savez que nous avons
beaucoupde travailet que nous ne sommes pasassez nombreux.