Lire et relire Sembène Ousmane

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Français
228 pages
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Description

L'auteur décrit ici l'univers romanesque et cinématographique de Sembène Ousmane, sous toutes ses coutures. A travers les multiples extraits de Ceddo, de Guelwar ou encore des Bouts de bois de Dieu, il dissèque l'architecture des oeuvres de ce cador de l'engagement et nous détaille avec brio sa conception de l'écriture. Par ce livre, l'auteur permet à l'Afrique de redécouvrir ses grands hommes.

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Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 91
EAN13 9782336353975
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Lire et relire Sembène Ousmane
Lire et relire Avons-nous lu Sembène Ousmane à un âge prématuré ? En tout
cas on serait étonné de le relire. Ousmane Sembène ce cador de
l’engagement est dépeint par Ismaïla Diagne comme un écrivain du Sembène Ousmane
regard, du temps, du parallélisme, des contrastes, du manichéisme,
des paysages et de la dramatisation… L’auteur décrit, sur toutes
Ismaïla les coutures, son univers romanesque et cinématographique. À
travers les multiples extraits de « Ceddo », de « Guelwar », des Bouts DIAGNE
de bois de Dieu, etc… qui chamarrent ce livre, l’auteur dissèque
l’architecture de ses œuvres et nous détaille avec brio sa conception
de l’écriture.
Lire et relire Ousmane Sembène est une œuvre à laquelle on ne
saurait donner trop d’éloges. Par ce livre Ismaïla Diagne permet à
l’Afrique de redécouvrir ses grands hommes, passage obligatoire
pour recevoir l’initiation à la vie contemporaine et ses enjeux
multiples et délicats.
C’est un livre important, pédagogique, avec une analyse
convaincante et une bonne documentation.
Ismaïla Diagne a enseigné le français et l’histoire-géographie
à Dakar et Rufsque. Membre fondateur de l’Association des
Professeurs de Français du Sénégal, il a été élevé au grade de
Chevalier de l’ordre des palmes académiques du Sénégal. Militant
actif aux niveaux syndical (SUDES) et politique (PIT), il a été, par
ailleurs, président du Comité de Défense des Intérêts du Village
de Ouakam, devenu Conseil pour le Développement Intégré de la
Ville de Ouakam (CO.D.I.V). Dans le cadre de son militantisme au
service de la Communauté lébou, il est le président de la Commission Éducation,
Formation, Emploi. Docteur ès Lettres, il est l’auteur de Les sociétés africaines au
miroir de Sembène Ousmane (L’Harmattan, 2003) et Sur les traces de Mohamed
Sèni. Le Bâtisseur de la Mosquée de la Divinité (sous presse).
ISBN : 978-2-296-99873-5
9 782296 998735
23 €
Ismaïla DIAGNE
Lire et relire Sembène Ousmane









Lire et relire
Sembène Ousmane


ISMAÏLA DIAGNE







Lire et relire
Sembène Ousmane
















Du même auteur

Les Sociétés africaines au miroir de Sembène Ousmane, Paris, L’Harmattan,
2003

En préparation
La collectivité lébou : de Ouakâm : Histoire, organisation et perspectives.
Sur les traces de Mohamed Sèni, le Bâtisseur de la Mosquée de la Divinité,
Khalifatou Lâhi fil ardi (sous presses).

























© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99873-5
EAN : 9782296998735



Dédicaces
À tous ceux qui ont œuvré pour la défense des intérêts de Ouakam dans
le cadre du Conseil pour le Développement Intégré du Village (CODIV) et à
l’ensemble de la Communauté lébou.
À ma famille et en toute amitié au Pr Alassane Wade, à Mme Bineta
Diagne Bâ (Paya), à Mme Mariâma Fâl, Moustapha Ndôye (N.V.C-.Ngor) et
à l’Imam, au compagnon d’idéal, Ibrahima Diop.
Avec mes prières ferventes et une légitime fierté, à Mme Aminata Touré,
Premier ministre du Sénégal, à Mme Mariama Sâr, ministre et à travers elles,
à des générations d’apprenants et d’enseignants, en souvenir des moments
privilégiés de quête patiente, mais obstinée du Savoir, en vue d’une
conscience citoyenne élevée à acquérir, à renforcer constamment, pour
l’élargir méthodiquement.

7








« Tous les chefs d’État africains sont inamovibles. Ils règnent, nomment
ou désignent leurs héritiers, issus de la famille, ou du Parti »
Le dernier de l’Empire, page 402
Sembène OUSMANE


« La démocratie est issue de la base, non du sommet de la pyramide »,
Le dernier de l’empire, page 422
Sembène OUSMANE





9



Introduction
Le 9 juin 2007, au « Galle Ceddo », dans sa demeure bâtie de ses
propres mains et conçue par lui-même, « l’Aîné des Anciens » comme
l’appelaient affectueusement ses collègues cinéastes, s’éteignit, loin des
clameurs et rumeurs de la ville.
Stoïque, Sembène Ousmane s’en est allé, en silence, à 84 ans, au terme
d’un combat héroïque contre la maladie et d’une vie de dur labeur. Son
engagement total au service des peuples africains rudement éprouvés par la
nature et par l’histoire vaudra à la postérité une œuvre considérable, traduite
en plusieurs langues et sur laquelle il importe de méditer, tellement il aura
été de son temps et aura marqué son époque.
À l’actif de l’illustre disparu qui a été écrivain, réalisateur, metteur en
scène et acteur de second rang dans ses films, on peut compter pas moins
de cinq romans, cinq recueils de nouvelles, quatre courts métrages et neuf
longs métrages, fruits de quarante années d’activités créatrices soutenues,
jusqu’à son dernier souffle. Il n’a pas produit une œuvre spécifique sur sa vie.
L’œuvre de sa vie, son projet majeur, consistant à faire revivre l’épopée de
Samory Touré, ne verra pas non plus le jour, de son vivant. Pourtant, le
canevas avait été tracé, depuis longtemps. Pour des raisons largement
indépendantes de sa volonté, liées notamment à l’instabilité politique
prévalant dans les territoires qui devaient servir de cadre au film programmé,
la réalisation tant projetée a été plusieurs fois différée, pour les mêmes motifs.
Infatigable, tenace, Ousmane Sembène s’est essayé au métier de pêcheur
en Casamance, à celui de mécanicien avant de devenir manœuvre puis
maçon à Dakar, ensuite docker au port de Marseille. Enrôlé dans l’armée
coloniale française, il est affecté comme chauffeur au 6e
Régiment d’Infanterie coloniale. Démobilisé en 1946, il militera au
Syndicat du Bâtiment à Dakar et participera à la première grève générale
déclenchée en 1947 dans cette partie du continent noir. Conscient que pour
un autodidacte soucieux d’une plus grande efficacité, il importe de
s’instruire, de s’informer constamment et largement, il consacrera ses
moments de loisir à sa formation idéologique, intellectuelle et
professionnelle.
La connaissance, à ses yeux, passe par le voyage qui favorise le contact
direct et les échanges, par l’apprentissage, en acceptant des sacrifices à la
mesure des ambitions que l’on nourrit pour son épanouissement personnel
11 en vue d’une contribution de qualité au développement de son pays et de sa
communauté.
Il adhère à la puissante Confédération générale des Travailleurs de France
et au Parti communiste Français, à l’époque véritables écoles de la vie pour
ceux qui croyaient encore qu’il est possible de bâtir ensemble un monde
nettement meilleur pour tous. Des visites en Europe, en U.R.S.S, en Chine
Populaire et au Vietnam du Nord, le confortent dans cette conviction.
Déception, simple réalisme ou changement de stratégie ? Toujours est-il
que par sa participation active tout comme sa présence honorifique
régulière, il a marqué les Journées Cinématographiques de Carthage.
Par son aura, ses directives pertinentes et son assiduité, il a donné une
âme aux rencontres cinématographiques de Ouagadougou (F.E.S.PA.C.O).
Pendant plus d’un quart de siècle, il a semblé s’être consacré à la littérature
et au cinéma plus qu’à toute autre activité militante. Ne serait-ce qu’à ce titre,
son œuvre mérite tout l’intérêt qu’elle a suscité auprès de nombreux
chercheurs, de différents critiques, pour sa densité, sa diversité, son originalité,
enfin pour l’actualité et la pertinence des thèmes abordés et des techniques
d’expression utilisées.
Dans une précédente publication intitulée Les sociétés africaines au
1miroir de Sembène Ousmane , nous avons tenté de faire l’inventaire des
facteurs de conflits en spécifiant leur nature afin d’analyser ensuite leurs
conséquences en adéquation avec les mutations en cours, liées toutes à des
contingences historiques, sociales, culturelles, politiques et/ou économiques
identifiables. Lire et relire Sembène Ousmane s’inscrit dans la même
perspective, sous un autre éclairage.
L’objet de cette présente étude est par conséquent de poursuivre la
réflexion entamée en l’approfondissant, en insistant au plan thématique sur
les décennies qui ont suivi la proclamation des indépendances, et au niveau
des techniques d’expression sur les procédés narratifs qui, au fond,
concourent tous à la dramatisation des conflits et des mutations notés
antérieurement.
La finalité sera de dresser un bilan critique de l’ensemble de l’œuvre
littéraire de cet illustre Africain, parti de presque rien, à qui le gouvernement
sénégalais a finalement décerné, le 19 juin 2006, un an avant sa
disparition, le titre honorifique de « Trésor humain vivant ». Au cours de
la même année, le 9 novembre, dans les jardins de l’Ambassade de France, à
Dakar, le haut représentant de la France, Monsieur André Parant, après
un hommage, de belle facture et de haute portée tant par la profondeur des
sentiments exprimés que par l’élévation d’une pensée soutenue par un style

1
DIAGNE Ismaïla : Les sociétés africaines au miroir de Sembène Ousmane, Paris,
L’Harmattan, 2003.
12 élégant, remettait à « l’Aîné des anciens » la médaille de la Légion
d’honneur française. La réponse du récipiendaire laissa songeur plus d’un
invité à cette cérémonie mémorable à laquelle deux seigneurs de la pensée
avaient convié un parterre relevé.
Avant et durant ces moments de communion fervente, Sembène
Ousmane qui a été, « tirailleur sénégalais » au cours de la Deuxième Guerre
2mondiale, avait-il à l’esprit Le vieux nègre et la médaille , ce truculent
personnage du roman plein d’humour et de réalisme, publié en 1956 par
Ferdinand Oyono ? Méka, vieux paysan camerounais croyait naïvement
que ce 14 juillet, date retenue pour la remise solennelle de ses décorations
par le « chef des Blancs », en présence de tous les membres de sa
communauté, allait être un jour de gloire pour lui. Grandes furent ses
déconvenues au cours de la cérémonie officielle et surtout une fois passé le
cérémonial d’usage. Le bonhomme estimait sincèrement qu’il méritait une
marque de reconnaissance, pour services rendus à la France « sur les champs
de bataille » en Europe et du fait que la plus grande partie de ses terres a
été distribuée à la mission catholique, auxiliaire du pouvoir colonial.
Le doyen des cinéastes africains revivait-il cette séquence poignante où la
grand-mère Fatou Wade remettait à Bakayoko, le porte-parole des cheminots
3grévistes, dans Les bouts de bois de Dieu trois médailles, soit une croix de
guerre, une médaille des grands blessés, une médaille coloniale, reçues à
titre posthume, en compensation ou plutôt par substitution d’abord au mari
qu’elle a perdu lors de la Première Guerre mondiale, ensuite à son fils
aîné tué lors de la seconde ? Sans soutien désormais, son benjamin étant
arrêté pour fait de grève, elle tient à ce que les fameuses décorations
dont elle a fini par mesurer l’inutilité soient rendues officiellement au
représentant de l’autorité coloniale qui les lui avait décernées par défaut ou
simplement par acquit de conscience.
Jaloux de sa liberté, en cette circonstance particulière, Sembène
Ousmane n’a-t-il pas été tenté d’adopter l’attitude de Jean Paul Sartre
refusant, en 1964, de recevoir le prix Nobel de littérature sans doute pour ne
pas courir le risque de voir cette consécration, surtout la célébrité que confère
une aussi prestigieuse distinction, aliéner sa liberté de pensée, en figeant son
style d’abord, en circonscrivant ensuite son univers et sa puissance
créatrice ? L’auteur des bouts de bois de Dieu et celui d’Orphée noir
n’ont-ils pas en commun un engagement sincère à côté de tous les
opprimés, un non-conformisme affiché dans un monde où les
compromissions fracassantes et les reniements spectaculaires justifient bien
des promotions fulgurantes ?

2
OYONO Ferdinand : Le vieux nègre et la médaille, 10/18, 1956.
3 SEMBÈNE Oumane : Les bouts de bois de Dieu, Paris, Le livre contemporain.
13 Dans un contexte de remise en question générale de la marche globale
du monde, que ce soit au niveau des relations internationales, multilatérales
ou bilatérales, quand on a eu le privilège d’assister à de tels moments
d’échanges, aux temps forts de communion intense autour d’une œuvre
imposante, produite par une personnalité aussi singulière que Sembène
Ousmane, on éprouve tout naturellement le besoin de lire, de relire, de
faire lire, de voir et de revoir toute la production littéraire et
cinématographique ainsi couronnée au crépuscule d’une vie marquée par un
engagement sans failles, sur la base d’une affirmation constante de la
dignité humaine, par le travail.
Les interrogations inquiètes, formulées de vive voix par rapport à
l’attitude la plus judicieuse à adopter lors de la cérémonie de consécration de
l’ensemble de son œuvre, invitent à repenser, sans a priori, la coopération
franco-africaine en panne.
Cette tonalité toute particulière qu’apportait, comme une sorte de
viatique, ou de legs, un discours officiel très peu protocolaire, d’ailleurs
le dernier prononcé par le cinéaste-écrivain, connu et reconnu pour son
franc-parler, constitue une raison supplémentaire de se pencher davantage sur
l’ensemble de l’œuvre de ce créateur fécond. L’actualité, la pertinence des
thèmes abordés et l’originalité de sa démarche nous y invitent également.
4La nouvelle Taaw est un condensé saisissant des procédés littéraires de
l’écrivain. Elle s’ouvre sur une scène de la vie quotidienne fort animée,
comme il sait les décrire, en fin observateur. Juste à la « fin de la prière du
5fadjar » , Abdou, un garçonnet est copieusement bastonné par son père qui
lui reproche d’avoir fait l’école buissonnière au Daara où il est inscrit.
L’enfant martyrisé, s’oublie sur le pantalon de son père. « Ses hurlements
précipitèrent le réveil des habitants de la concession, particulièrement celui
de son frère aîné, Taaw qui, à l’évidence a un lourd contentieux avec son
père qu’il trouve brutal et injuste. »
6« Tchim ! » persifla Yaye Dabo lorsqu’ils se croisèrent .
Le récit est ainsi encadré par la même interjection, Tchim ! prononcée à
l’épilogue puis au prologue. Le premier « Tchim ! », placé au début de la
nouvelle exprime l’impuissance d’un homme aigri, naguère respectable et
respecté, aujourd’hui réduit à un bon à rien, depuis qu’il a été contraint à
faire valoir ses droits à la retraite, contre toute attente. L’ironie mordante que
connote cette interjection renforcée dans les deux cas par le même verbe
d’action judicieusement employé, le mot « persifler », est atténuée dans la
première situation par le fait que dans la bouche d’un homme, le terme

4 SEMBÈNE Ousmane : Niwam suivi de Taaw, Paris Présence africaine, 1987.
5
Ibid., p. 59.
6 Ibid., p.184.
14 apparaît comme une incongruité, sans compter le fait que la pertinence de
son usage, en la circonstance, n’est pas évidente.
Par contre, proféré par une femme, souvent accompagné d’une moue sèche
et d’un regard méprisant, ravageur même, le terme revêt une tonalité très
particulière, sonnant comme un verdict cruellement accablant, surtout qu’il
est prononcé devant un milieu essentiellement composé de femmes outrées
par les brimades exercées sans aucun égard sur l’une d’entre elles et sa
progéniture.
Au cours de la même journée, en des circonstances semblables, la même
interjection change radicalement de tonalité et de portée. Les situations
initiale et finale dans lesquelles se trouve chaque membre de cette famille,
sorte de microcosme de la société africaine traditionnelle en mutation, sont
diamétralement opposées, les conséquences qui en découlent également.
Le même procédé consistant en une sorte d’encadrement avait été utilisé
dans les bouts de bois de Dieu pour mettre en relief un enseignement
majeur : cette grève bien qu’elle soit circonscrite dans le temps et dans
l’espace, ne pourrait passer pour un épiphénomène. Par un simple artifice,
un soulignement en fait, Sembène Ousmane fait qu’on la ressente, qu’on la
vive pleinement comme une des plus exaltantes aventures humaines, par sa
portée universelle, en dépit des contingences historiques, géographiques,
politiques et sociales qui la sous-tendent.
Quelques heures après le déclenchement de la grève, la vieille Niakoro,
agréablement surprise par l’étendue des connaissances de la petite
Ad’jibid’ji, lui pose une question inopinée. « Eh bien, puisque tu es une
7soungoutou. Je sais tout, dis-moi qu’est-ce qui lave l’eau ? »
Contre toute attente, au dénouement de la grève, Ad’jibid’ji dopée par
une expérience syndicale fort enrichissante, s’extasie
« Grand-père, j’ai trouvé ce qui lave l’eau. C’est l’esprit, car l’eau est
8claire, mais l’esprit est plus limpide encore » .
Plein de mansuétude, auréolé de la gloire et du respect que lui confèrent
en plus de son âge, les immenses sacrifices endurés, pour le triomphe de la
cause commune et une sagesse avérée, soutenue par une foi ardente,
revigorée à la suite d’épreuves d’une cruauté bestiale, dans un camp de
concentration pour des détenus syndicaux ou politiques, le grand-père
entérine la réponse lumineuse apportée, à la question piège posée par sa
défunte épouse. Cette enfant prodige a étonné plus d’un adulte au cours de
cette aventure d’une densité émotionnelle exceptionnelle.
9On peut penser, dans le même sillage, au Mandat .

7
SEMBÈNE Ousmane : Les bouts de bois de Dieu, op. cit., p. 162.
8 Ibid., p. 363.
15 Dès les premières lignes, poussant difficilement son solex dans une vaste
étendue de sable fin, sous un soleil implacable, Bah le facteur se rendait
chez Ibrahima Dieng pour déposer une lettre expédiée de Paris,
accompagnée d’un avis de mandat. À l’épilogue, on retrouve le facteur Bah
sur les mêmes lieux, avec la même humeur joviale et la même rigueur
professionnelle, porteur d’une lettre venant de Paris, à remettre à Ibrahima
Dieng. En quelques mots, les deux hommes conviennent que la situation du
pays est préoccupante. Que faire dès lors ? La solution préconisée dépasse
largement le cadre de cette nouvelle pour exprimer une forte conviction qui
sous-tend toute son l’œuvre, à savoir l’implication de chacun et de tous
découlera d’une prise de conscience individuelle puis collective. Elle
constitue un préalable pour assurer la transformation progressive de la
société.
Engagé entre Bah, le facteur, un homme de devoir, placide et lucide et
Ibrahima Dieng, un honnête citoyen enrichi par l’expérience, d’une
brièveté saisissante, doublée d’une profondeur éblouissante, le dialogue par
lequel se termine cette longue série de mésaventures permet d’aboutir à la
conclusion qu’il est possible malgré tout, de redonner un sens à cette vie
faite jusqu’ici de nombreuses privations et de frustrations vivement
ressenties.
Le parallélisme des situations et les contrastes si fréquents dans cette
œuvre littéraire méritent d’être analysés en rapport avec leur corollaire, le
manichéisme. Du reste, ils sont indissociables de la problématique de la
langue de l’auteur. Autodidacte, solidement ancré dans ses valeurs
culturelles, s’exprimant dans une langue d’emprunt, il s’adresse à la fois au
peuple africain encore tributaire de l’oralité, pour une large part et dans le
même temps, à tous ceux qui utilisent le français comme langue de grande
communication.
Les problèmes de transcription, de traduction et de transposition de
formes spécifiques du discours africain dans une langue étrangère à
l’écrivain-cinéaste, traités dans la précédente publication, sont revisités et
complétés dans la deuxième partie de cette étude. Un chapitre y analyse
également la dramatisation des conflits et mutations, le manichéisme des
personnages enfin les aspects liés au bilinguisme de Sembène Ousmane.
Autant dire que la deuxième partie porte l’empreinte d’une certaine dualité
perceptible à chaque niveau. Celle-ci recoupe cette dialectique
caractéristique de l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain-cinéaste, d’obédience
marxiste.
On a la nette impression que l’univers romanesque de Sembène
Ousmane se divise en deux camps opposés, celui des opprimés et celui des

9
SEMBÈNE Ousmane : Véhi ciosane suivi de Le Mandat, Paris, Présence
africaine, 1984.
16 oppresseurs. Cette dichotomie se reflète dans le traitement du temps autant
que dans celui de l’espace. Avec la schématisation voulue, elle répond à un
souci didactique régulièrement affirmé.
Ces procédés ressortent nettement dans la deuxième partie de cette étude.
Toutefois, ils ne sont pas mis en relief avec la même force, dans les
descriptions et les portraits pourtant très contrastés jusqu’aux nuances
qu’apporte directement le point de vue clairement exprimé par l’auteur sous
la forme d’une intrusion ou d’un clin d’œil du narrateur au lecteur ou
indirectement à travers le regard intérieur, parfois extérieur de l’observateur
souvent agent actif, des fois surpris et observé à son tour.
Pour la clarté de l’exposé, il a fallu limiter la première partie consacrée
aux techniques de narration, à la description de paysages, à l’esquisse de
portraits plutôt physiques que complètent, comme dans la fable ou dans le
conte populaire, de nombreuses comparaisons relatives à des comportements
humains à partir des traits caractéristiques d’animaux, vivant, il faudrait bien
le noter, dans la zone soudano-sahélienne, pour la plupart d’entre eux. Ce qui
renvoie au milieu socioculturel, à l’environnement du romancier plutôt qu’à
une quelconque influence étrangère. Ainsi un chapitre a été consacré au
bestiaire de Sembène Ousmane.
Le regard, comme moyen d’expression, de communication et
d’investigation occupe un chapitre entier que complète celui non moins
important relatif à l’histoire racontée et aux modalités temporelles par
lesquelles se termine la première partie.
Puisque les personnages ne sortent de l’ordinaire
qu’exceptionnellement, l’action s’inscrit dans un espace-temps souvent circonscrit entre
un présent tyrannique qui s’écoule lentement en épousant la courbe que
décrit l’astre et le passé récent d’autant plus prégnant que le legs des
anciens s’avère lourd, voire écrasant. Le temps mythique, légendaire où
l’imagination se débride, y occupe une place négligeable. Sous la pression
constante des événements, portant les stigmates d’un passé contraignant,
comment trouver un moment de répit, se doter des ressources nécessaires
pour scruter et même préparer l’avenir ?
La pression du temps sur les différents personnages est si forte qu’elle
devient insoutenable. Quand on lutte farouchement pour assurer sa survie, le
temps devient obsédant. La peur du lendemain s’installe. Ces soupirs, ces
nombreux cris de désarroi relevés dans l’œuvre, sont symptomatiques d’une
absence de perspectives. « Qu’est-ce que nous attendons de la vie. Juste de
quoi vivre ? Nourrir nos enfants ? les élever ? As-tu remarqué leur grand
17 nombre dans les maisons, les rues ? […] C’est leur “demain” qui me
10tracasse » .
Il n’appartient pas à l’écrivain, en tant que créateur, de déterminer ce
qu’il adviendra des sociétés africaines actuelles. Au plus, il peut relever des
indices, suggérer des pistes de réflexion.
Une fois qu’il s’est appuyé sur des repères historiques incontestables
pour ancrer son récit dans la vie de son peuple et qu’il a relevé des faits
divers, le romancier s’attache à rendre perceptible l’impact du temps, qu’il
soit historique ou cyclique.
Il arrive qu’il embrasse toute la durée d’une aventure directement vécue
ou en tout cas vraisemblable, rapportée avec des artifices relevant de la
magie de l’art, en l’occurrence les prodigieux effets produits grâce aux
techniques cinématographiques, transposées avec une rare maîtrise, dans le
domaine de la littérature. Tout naturellement, l’écrivain-cinéaste s’est
intéressé à la relation entre le cinéma et la littérature.
Le souci du détail demeure une constante dans son œuvre littéraire et
cinématographique. Créateur génial, il parvient toujours à susciter la
curiosité du lecteur, à focaliser son attention sur un élément qui, prenant
ainsi du relief, s’insère progressivement dans la trame du récit en
s’incrustant dans la conscience du lecteur ou celle des spectateurs.
La répétition comme forme d’insistance, les périphrases, les métaphores, et
le grossissement, mettent en évidence des objets tels que le masque, le
casque les fagots de bois, la calebasse, le pantalon, le trône, etc.
S’agissant du masque, le réalisateur de la Noire… confesse : « Pour moi, le
masque n’est pas un symbole mystique comme il pourrait l’être chez nos
ancêtres, mais un symbole d’unité et d’identité, de récupération de notre
11culture » .
De tels propos incitent à revoir le film inspiré de la nouvelle, ce qui
permet de rétablir la relation étroite entre diverses images fragmentées,
reflétant une même réalité discursive replacées dans un contexte global,
renforcent leur sens.
Diouana, la Noire de… a l’âge de Nôme, cette fille nubile, modèle préféré du
peintre-poète Lèye, « incarnation de la terre africaine, torride et
12féconde » . Dans une première séquence, elle offre généreusement à ses
patrons un masque, à leurs yeux un bel objet décoratif, sans plus. À la fin de
leur séjour au Sénégal, pour des raisons d’économie, en rapport avec la
législation du travail en la matière, ces derniers lui proposent malicieusement

10
SEMBÈNE Ousmane : Niiwan, suivi de Taaw, Paris, Présence Africaine, 1987, pp.
168-169.
11
Afrique littéraire et artistique n° 49 p. 116.
12 SEMBÈNE Ousmane : L’Harmattan I : Paris, Présence Africaine, 1984, p. 210.
18 de l’emmener en France. Elle exulte. Une fois à Antibes, le rêve qu’elle a
caressé se transforme rapidement en un cauchemar. Prostrée, considérée
comme une pièce de musée ou une bête sortie d’un zoo, Diouana, à la fois
blanchisseuse, bonne d’enfants, femme de chambre, repasseuse et cuisinière
reprit rageusement le masque devenu un refuge, un élément d’identification
et de résistance culturelle, le rangea à côté de ses effets personnels avant de
se suicider. Un de ses jeunes frères le sortira de la valise ramenée à Dakar
par Missié/Monsieur, le portera résolument et pourchassera ce colonialiste
attardé qui n’arrivait pas encore à comprendre qu’humaniser les relations
entre les individus, les races et les peuples, devient une exigence, partout.
Très au fait des réalités sociales, culturelles et politiques, de leur
imbrication dans les sociétés qu’il décrit de l’intérieur, le réalisateur de
13Ceddo rappelle opportunément à propos d’une calebasse glissant sur l’eau
de la rivière que cet objet symbolise à la fois un récipient que l’on utilise
pour les travaux domestiques, un instrument de musique ou de mesure quand
il a la dimension d’un gobelet, enfin il représente la chasteté, la virginité.
Ainsi, il met à contribution l’imaginaire collectif.
Ces images fortes présentant des gens besogneux, s’échinant à constituer
des fagots sous le soleil ardent, sont certainement à rapprocher avec la scène
où une minorité respirant l’aisance et la suffisance, semble être sur le point
de prendre, sans état d’âme, des décisions capitales dont les conséquences
dépasseront de loin leurs petites personnes. Frapper les esprits par la
puissance du symbole, en puisant dans le fonds culturel et les réalités
sociales ou politiques afin de pousser à la réflexion comme prélude à la
mobilisation des énergies, en vue d’un développement concerté, demeure son
crédo.
Après la réalisation de Ceddo qui occasionnait de belles parades
équestres, en fin observateur des phénomènes de société, l’écrivain fait des
remarques qui dépassent le cadre de la littérature et du cinéma pour porter sur
la nécessité de veiller au développement harmonieux de l’Afrique, en ne
négligeant aucun secteur : « Le grand problème en Afrique de l’Ouest c’est
que les chevaux sont en train de disparaître. C’est là un phénomène
inquiétant. Nous avons fait des recherches à ce sujet. Nous avons ainsi relevé
que le déclin de l’élevage des chevaux a commencé en 1930 ».
14Constate-t-il avant de poursuivre : « Ceddo est un film à réflexion et
non de réflexion : réflexion sur le cheminement de toutes les religions. Les
fagots de bois symbolisent en effet l’asservissement. C’est l’utilisation qui
est faite de la religion que je condamne ici, puisqu’il n’y pas plus élevé que
la Bible, le Talmud, le Coran et autres textes religieux, c’est ce monde idéal

13
SEMBÈNE Ousmane. : Ceddo, 1976, long métrage.
14 Le soleil, samedi 07 dimanche 8 juillet 1984 n° 4259, p.7.
19 qu’ils proposent. Mais entre la perception de ces textes et leur application au
15niveau social, il y’a tout un océan » .
Ailleurs, il s’appuie sur la sagesse populaire en reprenant des
aphorismes, apophtegmes, maximes et autres proverbes traduits du wolof,
du mandingue ou du poular pour pousser la réflexion sur la société, son
évolution et l’attitude de chacune de ses composantes. Chaque fois que la
société s’est trouvée devant une impasse, les femmes ont manifesté leur
ferme volonté de monter au créneau : « Si les hommes n’ont pas le courage,
16qu’ils donnent leurs pantalons aux femmes » .
C’est le refrain qu’entonnent les femmes quand les lutteurs se contentent
de simples balancements de bras, au lieu de s’affronter véritablement après
s’être défiés publiquement.
Le pantalon évoqué au moins trente-cinq fois dans la nouvelle Taaw, a
fini par retenir notre attention au point que nous dressions une liste d’objets
symboliques similaires dont la récurrence correspond à une mise en
évidence voulue par l’auteur compte tenu du rôle qu’ils jouent dans
l’imaginaire populaire.
Souillé, rincé puis accroché sur la ligne à sécher le linge, le pantalon
bouffant ne représente d’abord qu’un simple vêtement aussi ordinaire que le
pantalon flottant kaki, que porte Taaw. Ensuite, dans le dialogue entre sa
mère désargentée et Taaw soucieux de satisfaire la seule condition qui
dépend de lui pour obtenir une embauche « prometteuse » pour lui,
comme pour les siens, le pantalon devient un objet de troc dans un système
d’échanges, tout en constituant un des éléments révélateurs du degré de
paupérisation atteint par les couches populaires.
- Taaw, prononça-t-elle, la voix douceâtre, si c’est vraiment pour avoir du
travail, vends-le.
- Mère, c’est le pantalon de mon père
- Je le sais mieux que toi.
17Elle lui remit le pantalon presque de force entre les mains .
Surpris par les propos et l’attitude de sa mère, Taaw hésite à commettre,
même sous l’emprise d’une impérieuse nécessité, un acte qui, aux yeux de
tous, est considéré comme une hérésie. Astou, sa petite amie partage
l’opinion selon laquelle vendre le pantalon de son géniteur, quel qu’en puisse
être le motif, est source d’une malédiction qui peut poursuivre toute une
lignée.

15 Ibid.
16
SEMBÈNE Ousmane : Niwaan suivi de Taaw, p.7.
17 Ibid., p. 87.
20 - Taaw, [soutient-elle] un fils ne vend pas le pantalon de son père, cela
18porte malheur. Pense à nos enfants .
Plus tard, lors de leur seconde rencontre au cours de la même journée,
elle constate avec soulagement : « Tu n’as pas vendu le pantalon, dit-elle
19soulagée, la voix gaie, les yeux rieurs » .
En fin d’après-midi, trônant comme une relique, ne reste sur les fils à
sécher le linge que le pantalon de Baye Tine, remis à sa place par Taaw dès
son second retour à la maison. Agissant en délateur, Baye Tine profère ses
menaces en se fondant sur les pouvoirs que lui confère la société
traditionnelle, à travers la toute-puissance de l’autorité paternelle, reconnue
et acceptée par tous.
- Tu (Astou) es enceinte des œuvres de ce voyou. C’est à la mosquée que
j’ai appris que ton père t’a mise à la porte de chez lui. Et toi (Taaw), tu crois
que je vais te garder, te nourrir, te loger avec ton bâtard chez moi ? Et de
poursuivre devant l’assistance médusée : « je vais secouer mon pantalon. Tu
20seras maudit à jamais, tu seras le dernier de ta classe d’âge. »
Dès lors que la détention de ce pouvoir quasi mystique, selon une
opinion assez répandue, peut influer sur des destinées disposer à sa guise
du pantalon qui le symbolise et qui reste accroché sur la ligne à linge, à
portée de main, devient un enjeu capital entre le mari et son épouse. Le
père traîne de graves complexes qui le prédisposent à commettre
l’irréparable, tandis que la mère est si soucieuse de l’avenir des enfants,
qu’elle est disposée à assumer l’autorité parentale, au besoin toute seule. Au
demeurant, la démission des pères, pour ce qui relève de la prise en charge
effective de leur progéniture est manifeste.
Comme un trophée ou un témoin dans une course de relais, le pantalon
passa de mains en mains, entre les femmes qui se sont senties concernées. Il
atterrit sur l’épaule de Baye Tine, dépouillé de son autorité, sa notoriété et de
toute respectabilité parmi les siens et ses voisins. Il ne porte plus le
pantalon, il l’emporte. « Porter le pantalon » est synonyme d’incarner,
d’exercer une autorité reconnue. D’ailleurs, ne clamait-il pas naguère, avec
21fierté « Écoute-moi bien… Ici, c’est moi qui porte le pantalon » ?
De même, du fait des complexes d’infériorité dont il souffre en silence et
qui découlent essentiellement de son physique disgracieux, Sakhaly abdique
toute autorité chez lui, tout le monde sait bien que « C’est la awa, Aida qui
22porte le pantalon » .

18 Ibid, p. 89.
19
Ibid., p. 180.
20 SEMBÈNE Ousmane : Niwaan suivi de Taaw, op. cit., p. 180.
21
Ibid, p.111.
22 Ibid, p. 130.
21