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Français

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Lui ou l'appel des éléphants

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Description

Fred Forest, cet artiste hors du commun, nous conduit une fois de plus là où on ne l'attendait guère ! Il offre à notre réflexion dans le présent essai, un parcours insolite. Un itinéraire où, tenant par la main son héros qu'il a nommé "Lui", il déambule en sa compagnie dans un aéroport un jour de grève et rencontre, entre autres, un groupe d'éléphants, deux ouvriers portugais et un ethnologue belge aux yeux injectés d'un étrange liquide jaune...

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Informations

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Date de parution 01 janvier 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336364711
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Fred FOREST

LUI
OU L’APPEL DES ÉLÉPHANTS

Essai








Lui ou l’appel des éléphants

Fred FOREST





Lui ou l’appel des éléphants

Essai



















































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« Je est un autre »

Arthur Rimbaud

(Lettre du Voyant, 15 mai 1871)

AVANT-PROPOS

Le taxi s’immobilisa le long du trottoir vide. À peine
avait-il pénétré sous les voûtes de l’aérogare que «Lui »fut
saisi d’une impression étrange. Les comptoirs
d’enregistrement étaient absolument vides de tout voyageur, mais
également de tout personnel au sol… Pas une seule de ses
créatures, en casquette galonnée, qui occupent en général les
lieux, en bavardages avec le personnel des comptoirs, auprès
de qui il aurait pu s’adresser pour s’enquérir des raisons de ce
désert matinal? D’un mouvement rapide, après un
demitour sec, il revint sur ses pas vers la porte qu’il venait de
franchir. Au passage, il avait aperçu, sans la lire, une feuille
placardée à la hâte. Au marqueur, une main maladroite avait
rédigé un texte qui allait désormais conditionner toute son
existence à venir. S’approchant encore d’un pas, il pouvait
maintenant en prendre connaissance. La feuille s’affichait,
tenue par un scotch transparent sur la porte vitrée à double
battant :Voyageurs,prenez votre mal en patience, une grève
surprise a été décidée cette nuit par le syndicat des personnels
navigants pour une durée indéterminée.
Sa valise à la main, s’enfonçant à l’intérieur des bâtiments,
« Lui »n’eut d’autre choix que d’assumer son destin. Tous
les aéroports du monde, à quelques détails près, se
ressemblent. Dans l’entre-deux de ce voyage, qu’il entreprenait dans

son imaginaire, il avait le choix de se croire à New York ou
aussi bien à son retour vers Paris, après avoir effectué son
séjour, ou inversement à Paris pour son départ vers New
York. D’emblée et d’instinct, il avait opté pour une solution
hybride et alternative, celle, où les deux trajets confondus
n’en feraient plus qu’un seul désormais pour lui.

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CHAPITRE1

Une valise à la main, il avançait. Il avançait sans but
défini, d’un pas incertain, en direction de l’aile nord du
bâtiment. Le sol ciré de l’aérogare lui renvoyait sa propre image
en mouvement. Il se sentait amicalement accompagné par
cette silhouette inversée, complice en quelque sorte, qui le
précédait d’un même élan. Une ombre familière. Une autre
partie de lui-même. Elle progressait au sol devant ses pas
comme une sentinelle avancée. Oui c’était certainement sa
silhouette à lui, il n’y avait pas de doute. Il n’était pas
quelqu’un d’assez important, et encore moins
d’assezintéressant pourqu’un service secret quelconque attache
quelqu’un à ses pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre! Il
s’étonnait pour la première fois d’en prendre ainsi conscience
avec une telle acuité. Sur chaque ligne horizontale du dallage
plastifié, l’image se brisait pour se reconstituer aussitôt un
peu plus loin. Les yeux baissés vers le sol, il continuait de se
mouvoir vers l’aile nord du bâtiment, sans même savoir
qu’un bâtiment identique en tout point, semblable à celui
qu’il parcourait, s’était effondré, du jour au lendemain sans
que personne ne s’y attende. Événement qui avait mobilisé
pourtant les médias des semaines durant. Malheureux
accident, s’il en est, pour un bâtiment qui venait d’être à peine
inauguré. Mais l’inattendu peut, comme chacun sait,
surve

nir à tout moment. C’est bien, là, le propre de sa spécificité.
Type même d’accident qui d’une façon inepte ne manque
jamais de déclencher des polémiques sans fin, puis des
batailles d’experts, qui peuvent s’éterniser des années durant.
Une croyance un peu naïve, et passablement vaine, préconise
en effet, dans ces cas d’espèce, un recours pour définir les
responsabilités. Commesi tout pouvait trouver un jour une
explication, ou tout au moins un début d’explication, à des
situations de fait, dont nul, au grand jamais, ne sera en
mesure d’en déterminer avec certitude la cause et les origines.
Comme si la chaîne entre la cause et les effets était un
parcours programmé sans rupture possible, de telle sorte qu’il
suffirait de remonter de l’un à l’autre, un peu comme on
remonte un escalier à l’envers, pour que le monde s’explique
soudain dans une parfaite et lumineuse cohérence. Ce besoin
de comprendre et de se rassurer fait partie d’une constante de
l’esprit humain. Quelques arguments, souvent dérisoires,
fondés sur une démonstration pseudo rationnelle, suffisent à
chasser momentanément les angoisses les plus aiguës, et à
nous replonger dans un confort existentiel, qui nie
l’impénétrabilité irréductible du monde. Notre incapacité
physique, mentale, voire ontologique, à admettre et
reconnaître une situation de fait dans ce qu’elle présente
d’irréductible, nous conduit souvent à nier l’évidence par de
perpétuelles fuites en avant. C’est dans cet interstice à
géométrie variable que les religions officielles, comme les sectes
les plus exotiques, d’ailleurs, trouvent à fonder, avec plus ou
moins de bonheur et de réussite, leur raison d’être.
Maintenant, «Lui »,s’appliquait avec plus ou moins de bonheur à
ce que son image sur le sol s’accorde le plus étroitement
possible au rythme continu de son corps en mouvement. Deux
ou trois fois, il dut même changer prestement de pas, comme

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le font les enfants quand ils jouent à la marelle dans la cour
d’une école. Il en ressentait du plaisir.
Comme il n’avait rien d’autre à faire,
c’étaittoujours-ça-àprendre sedit-il. Façon de récupérer ce double de lui-même
que le reflet des néons faisait courir sous ses pieds. Une idée
saugrenue le fit sourire quand il imagina voir son double se
retourner et lui faire un pied de nez. Vision passagère à
laquelle il n’attribua aucune suite. Parvenu plus rapidement
qu’il ne l’aurait imaginé à l’extrémité nord du hall des
voyageurs, confronté soudain à la grande paroi frontale de verre,
il opéra un demi-tour sec quasi militaire. Avec le bras comme
un balancier, perpendiculaire au long de sa cuisse, par le
mouvement imprimé, la valise s’éloigna un instant de son
corps, selon un angle donné. Un angle qu’il aurait été
possible de calculer, à la seule condition d’être un
«géométricien »spécialiste des problèmes giratoires, présent au même
instant dans le hall, et bloqué comme lui aussi par cette
grève. Mais il n’y avait personne d’autre pour l’instant dans
le hall que lui, et son avatar, qui suivait scrupuleusement ses
moindres mouvements au sol.
Il pensa un instant revenir sur ses pas. Reprendre le trajet
dans l’autre sens, sa valise à la main. L’espace ouvert devant
lui le sollicitait. Il hésita. Il savait que rien ne pouvait
l’empêcher de repartir dans l’autre sens, s’il le décidait.
Personne n’était là sous un prétexte quelconque pour
contrarier sa volonté. Il considérait qu’à la quarantaine passée, il
était désormais maître de ses décisions. Il pouvait donc
entreprendre le même trajet en sens inverse. Personne ne serait
là pour tenter de le dissuader avec de bonnes ou de
mauvaises raisons. Il se souvenait que dans des circonstances assez
semblables des tierces personnesqui-lui-voulaient-du-bien
avaient réussi à le faire renoncer à des projets. Elles lui

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avaient fait valoir les conséquences pour sa santé, ou pour
celles de personnes qui lui étaient proches à l’époque, ou
l’effet déplorable, en cas d’échec, sur sa propre situation
financière. Par lâcheté ou lassitude, il avait fini par baisser les
bras devant des arguments qui, en vérité, n’étaient rien
d’autre qu’une forme de chantage moral. Une pression qui
refuse de porter son nom. Les choses avaient bien changé
depuis. Le fait qu’il ait entrepris ce voyage sans rien
demander à personne en était bien la preuve flagrante. À cette heure
de la journée, et dans ce hall d’aérogare désert, il pourrait
ainsi le parcourir, aller et retour, d’un bout à l’autre, sans que
personne ne trouve rien à redire. Passer, s’il le fallait, dans la
continuité, une partie de la nuit suivante, en marcheur
obstiné, dans une navette inutile entre les deux points extrêmes
du bâtiment. En marche forcée, il se voyait déjà, craquer au
petit matin, s’effondrant d’épuisement dans les bras de deux
personnes du service de nettoyage, leurs sacs poubelles à la
main. Pris à ce moment, comme dans une sorte de vertige, il
voyait sa silhouette au sol se désarticuler et disparaître,
aspirée par le reflet des néons. Perdant connaissance, il avait juste
le temps de voir le contenu de sa valise dispersé au sol : une
chemise fripée, une trousse de toilette et une liasse de
papiers, dont chaque feuille manuscrite d’une écriture serrée
pouvait être, aussi bien, un rapport professionnel d’expert sur
un sujet donné, qu’un journal personnel rendant compte au
quotidien dans le détail de ses états d’âme. Il eut alors une
pensée émue, pour tous ses compagnons inconnus,
marcheurs obstinés, qui comme lui étaient capables de s’engager
dans une telle aventure du jour au lendemain. Pour tous
ceux qui ont choisi ou qui choisiront, contre toute prudence
élémentaire, de devenir des héros à un moment donné de
leur vie. Ce qui n’est pas donné à tout le monde. Il ne
res

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sentait aucune nécessité de devenir un héros. Il ne voulait pas
non plus se sentir différent des autres. À vrai dire, il se sentait
bien dans sa peau tel qu’il était. Il ne voulait rien se prouver
à lui-même, pas plus qu’aux autres. Selon ses proches il avait
toujours été plutôt d’une nature équilibrée. Il savait dans
chaque situation qui se présentait, évaluer ses chances,
mesurer ses forces, économiser ses énergies. Il n’avait pourtant en
la circonstance aucune raison impérieuse de repartir
maintenant dans l’autre sens. Aucune raison d’entreprendre ce
come-back,ce n’était pour tromper son ennui et combler, si
par ce va-et-vient incessant, une attente dont il ignorait la
durée. Il savait même, à l’avance, que ce va-et-vient, aussi
vain qu’absurde, ne lui procurerait tout au plus que des
compensations illusoires et stériles en échange de toute
l’énergie physique dépensée. Finalement, l’espace qui s’offrait
à lui sous son regard atone, comme une denrée possible à
consommer par le mouvement, le laissait sans désir
particulier. Il se contentait de l’observer. Il s’agissait d’une
potentialité parmi d’autres: poser sa valise à terre, s’asseoir sur sa
partie supérieure, allumer une cigarette malgré les panneaux
d’interdiction.
Au moment où il s’apprêtait à le faire comme un nouveau
défi à lancer, un steward en uniforme, qui n’était qu’un
point minuscule à l’horizon, traversa latéralement son champ
visuel puis disparut. Campé sur ses deux jambes, sa valise à la
main, «Lui »(c’était son nom…) considérait cette étendue
de la façon la plus neutre possible. Il savait toutefois, en
esthète de la première heure, en apprécier les multiples et
possibles virtualités. Bien que tenté et désœuvré, il s’abstint d’en
établir dans sa tête leur énumération exhaustive. Dont celle,
par exemple, de décider de l’arpenter d’un bout à l’autre, du
nord au sud et du sud au nord, d’une façon inlassable,
sys

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tématique, obsessionnelle, une partie de la nuit pour ce
premier jour de grève des transports aériens. Mais « Lui » savait
quelquefois, maintenant, maîtriser ses pulsions et mettre un
frein à son imagination quand cela était nécessaire. Il n’était
pas de nature à succomber à de tels engouements enfantins.
Nous devrions écrire pour être plus juste à son égard, et
respecter le fond de sa pensée: il n’était plus de nature à
succomber à de tels engouements. Car dans un passé encore
récent, il en avait été tout autrement. Il ressentait d’ailleurs,
maintenant, vis-à-vis de sa personne, dans ces moments-là
une sorte de fierté naïve. Comme quelqu’un ayant
l’impression d’avoir gravi désormais une marche supérieure
de l’escalier qui était celui de sa progression vers une
conscience plus aiguë de sa propre personne. Il était animé de la
fierté de ceux qui savent résister aux sollicitations trop faciles.
Il avait su esquiver un certain péril. Malgré son état physique
de fatigue générale un sentiment de bien-être l’envahit. Sa
confiance en lui fut renforcée sur le champ. C’était comme
s’il avait déjoué un piège de dernière minute que la fatigue
ou la facilité lui avait tendu dans un parcours initiatique où
l’aviation civile avait son rôle à jouer. L’espace s’ouvrait
devant lui comme une sorte de défi, mais il restait, planté là,
immobile, à l’extrémité nord du hall des voyageurs, dans la
partie centrale de l’aérogare, vouée peut-êre à s’effondrer une
décennie plus tard.
C’est à ce moment-là, et à ce moment-là seulement, où il
se croyait seul, que son regard croisa celui d’un cow-boy
blond. Un cow-boy comme on les représentait hier dans
toute leur splendeur virile et charmante dans des publicités
de cigarettes, avant que les publicités de ce genre de produit
ne soient soumises à des contraintes drastiques. Un cow-boy,
visiblement calé dans une position d’attente, appuyé d’un

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coude sur le comptoir, désert à cette heure-ci, d’une agence
de voyages. L’homme cependant n’était pas si jeune que ça.
Il avait le dessus du crâne surmonté d’un invraisemblable
couvre-chef qui inspirait plus la curiosité que l’étonnement
admiratif. Une sorte de construction monumentale. Un
édifice sans doute élaboré à l’origine en peau de vache, qui avait
été certainement travaillé après la mort de l’animal par des
ouvriers du cuir possédant la parfaite maîtrise artisanale de
leur métier. Un couvre-chef dont la construction
triomphante se découvrait en perspective sur une affiche du Club
Méditerranée. Rien à voir comparé avec la modestie de la
pyramide du Louvre que nous devons à Pei. On voyait bien
que cet homme n’était pas d’ici. Ce chapeau contrastait
d’autant plus avec le reste de sa tenue vestimentaire que
notre personnage, son attaché-case près de lui (à moins que
ce ne soit son ordinateur portable?), portait cravate et
costume de ville des plus stricts, comme s’il sortait à l’instant
même d’un conseil d’administration, ou d’une réunion
internationale d’experts en informatique… Mais il pouvait être
également, aussi bien, un cadre de l’industrie pétrolière, qui,
mission accomplie, dans les pays du Golfe, s’en retournait
tout bonnement chez lui à Dallas au Texas. Allez donc le
savoir ? C’est tout de même étonnant, toutes ses vies et
conditions multiples qu’on peut dédier à ces inconnus qu’on
croise dans les aéroports? Celui-là on le prend pour le
membre important d’un gouvernement qui voyage incognito
avec ses lunettes noires et finalement, déception, on apprend
en lisant son passeport, par-dessus son épaule, à la douane,
que ce n’est qu’un dentiste! Je me suis toujours demandé,
moi qui ne connais Dallas que par les séries télévisées des
années 80, si les hommes d’affaires texans portent vraiment
des chapeaux aussi incroyables quand ils vont au bureau ou

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sortent leurs petites amies au restaurant? Je n’ai pour seule
référence culturelle et vestimentaire, comme tous les gens de
mon âge, que cette fameuse série de télévision où J.R., toutes
dents dehors (et Dieu sait si elles étaient longues…) a fini
par imposer à notre culture cette vision, que nous partageons
maintenant avec le reste du monde, Japonais compris. Je
n’en connais pas la raison sociologique, psychanalytique ou
politique, mais chaque fois c’est la même chose. Chaque fois
que je revois dans ma mémoire J. R. avec son chapeau de
cow-boy planté tout droit sur le crâne ça me donne leblues.
Ca me procure une impression désagréable. Un malaise
métaphysique. Pour me rassurer, je m’efforce alors, sans trop y
croire, de prendre ces extravagants couvre-chefs pour une
pure fiction télévisuelle. J’essaye de les neutraliser en
désamorçant les angoisses mortifères qu’ils engendrent en moi
par des stratagèmes langagiers, pas toujours d’ailleurs d’une
thérapie efficace. Je me dis que ces chapeaux ne sont qu’un
artifice du producteur exécutif de la série, pour faire plus vrai
que ce que fait la télé-réalité aujourd’hui. Une façon habile
d’introduire dans sa série un accessoire - en quelque sorte un
infime détail- de caractère, disons, folklorique (ou si vous
préférez… ethnographique) pour satisfaire à la demande de
la direction de marketing de la production, qui a aussi ses
propres exigences. Des contraintes qu’il faut savoir satisfaire
en priorité, si l’on veut contribuer au succès populaire de la
série. Mais cependant, il subsiste en moi un doute persistant
sur le bien-fondé de ce raisonnement. Mais porte-t-on
réellement de tels chapeaux dans les rues de Dallas??? Il faudra
que par mail, je pose la question au syndicat d’initiative du
tourisme de cette ville pour en avoir, une fois pour toutes, le
cœur net, en prenant soin au préalable de m’excuser pour
mon ignorance. Porte-t-on de tels chapeaux dans les rues de

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Dallas ?Des chapeaux que j’assimile peut-être à tort à des
chapeaux de cow-boys? Des chapeaux à larges bords qui
respirent la bonne santé ambiante. Qu’on dépose au vestiaire
entre des mains précautionneuses et empressées, dans les
restaurants chics de la ville, quand on arrive en galante
compagnie. Des restaurants où se traitent les affaires du monde et
la politique locale entre deux verres de whisky et les coups
d’œil en biais aux tables voisines pour bien montrer qu’on est
là, et constater qui d’autres sont là comme vous. C’est vrai
que pour nous autres, les peuples duVieux Monde, qui ne
sommes pas habitués aux vastes espaces où la ligne d’horizon
recule au fur et à mesure qu’on s’avance, de tels chapeaux
sont la source d’une légitime perplexité.
Pour nous autres, Européens, sur les lignes internationales
et encore plus sur les lignes intérieures, dans les aéroports,
c’est toujours une divine surprise de découvrir inopinément
dans un ascenseur, ou adossé négligemment au comptoir
d’une compagnie aérienne, un cow-boy. Un cow-boy
« blondinasse »de cette espèce que «Lui » découvrait
soudain avec un véritable enchantement. D’abord quand
semblable rencontre survient, elle contribue à nous faire
réfléchir. On prend conscience avec une acuité particulière de
l’infinie richesse du monde. On constate la diversité des
genres que l’humanité est capable d’engendrer, apparemment
sans effort excessif. Avec un peu d’imagination (même
qu’aujourd’hui des logiciels spécialisés nous permettent de le
faire, avec fiabilité, dans les cabines d’essayage de certains
établissements de prêt-à-porter), ça nous donne l’opportunité
de voir la tête que nous aurions, nous-mêmes, en arborant
un couvre-chef de la sorte ! On voit déjà le chef d’État de la
République française ravir le citoyen de base, en présentant
depuis l’Élysée, ses vœux de Nouvel An avec un chapeau

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texan. Voilà une idée originale qui je l’espère ne sera pas
exploitée par la cellule de communication de l’Élysée à mon
insu, sans payer les droits légitimes d’auteur qui me
reviennent. Cet épisode ferait trépigner de plaisir des millions de
téléspectateurs dans les chaumières, et sous toute réserve dans
les banlieues aussi, mais sans doute moins certainement… À
notre avis le plaisir ressenti par le téléspectateur moyen et le
résultat obtenu seraient exactement les mêmes avec d’autres
types de coiffes: borsalino aux larges bords, casquette de
rappeur, foulard islamique, sans parler du casque colonial,
aujourd’hui passé de mode…Ce n’est pas le chapeau de
cow-boy, à mon avis, qu’il faut incriminer dans ce genre de
réactions, à la limite de l’irrévérencieux. Attention, pensa
« Lui », àhaute voix, en jetant un œil sur l’Américain, la
xénophobie commence peut-être avec l’intolérance des
chapeaux. L’intolérance des chapeaux qui ne sont pas les nôtres.
Des chapeaux différents de nos chapeaux habituels qui
accompagnent nos traditions vestimentaires. Pour pousser la
réflexion un peu plus loin par la pratique d’une expérience
concrète, «Lui » imagina s’approcher de l’Américain pour
tenter de se faire prêter le chapeau. En mauvais anglais, il
tenterait de lui faire comprendre ce qu’il attendait de lui.
Après un échange laborieux de conversation le cow-boy qui
aurait enfin compris, enlèverait son couvre-chef, et
découvrant les dents avec un large sourire, l’enfoncerait d’un geste
inattendu jusqu’aux oreilles sur la tête de « Lui ». Ce dernier
se contemplerait alors longuement sans complaisance dans le
miroir qui se trouve à côté des cabines téléphoniques, juste à
l’extérieur de la boutique des parfums free taxe, encore
fermée à cette heure matinale. «Lui »se contemplerait de face
et de profil. Cette expérience pourrait permettre en même
temps à l’Américain de voir en quelque sorte l’effet visuel

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