Mauvaises nouvelles
224 pages
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Description

Trente et une histoires brèves ou très brèves, tendres ou caustiques, douces ou cruelles. Trente et un scénarios farfelus, tragiques, comiques, imaginés ou vécus, aux dénouements inattendus. L'auteur évoque des tranches de vie, des rencontres, des personnages imaginés ou réels, aussi divers que Cendrillon, Dieu, un sauveur de bonsaïs, un charcutier et un vieil oncle facétieux, ou un bibliophile épuisé. Autant de saynètes inspirées par la vie de tous les jours.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296474390
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mauvaises Nouvelles
Amarante
L’INVISIBLE AU PETIT CHIEN (septembre 2011) Roman
Jacqueline Zinetti
LA DERNIERE LARME DU LAC (septembre 2011) Roman
Patrick François
LE SILENCE DES HOMMES (septembre 2011) Roman
Henri Chapelet
L’ENDROIT OU IL Y A DES RAPIDES (septembre 2011) Roman
Isabelle Rigolo
FRAGMENTS D’UN JOURNAL INFIDÈLE (AVRIL 2011)
Hana Sanerova
LA DRH ET AUTRES NOUVELLES AU SEIN DU MONDE DU TRAVAIL (janvier 2011) Sylvain Josserand
JOSEPHINE OU LES CALLIGRAPHIES D’ERDEVEN (novembre 2010)
Claude Choquet-Guillevic
LE POTENTIEL EROTIQUE DES ANNEES SARKOZY (octobre 2010)
Juan Cabanis
RUE DAGUERRE (septembre 2010)
Paul Fabre
UN CRI (septembre 2010)
Didier Tassy
EL SHAÏR (juillet 2010)
Virginie Buisson
LE GRAND CIEL (juillet 2010)
Chantai Saragoni
Pierre Schuster


Mauvaises Nouvelles
Du même auteur

Meurtre à Venise , Editoria Universitaria Venezia, 2006
Visit Venice ! Rapport d’étape Venezia, 2009


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55575-4
EAN : 9782296555754

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Toutes ces histoires sont réelles,
du moins l’auteur le croit-il…
(S) CENE
A quelques kilomètres au sud-ouest de Colmar, le village de Legersheim coulait des jours paisibles. Situé juste au-dessus de la route des vins, abrité des hordes de touristes qui ne détestent rien tant que la sortie des chemins balisés, il avait tout, néanmoins, pour leur plaire : une situation dominante sur la vallée du Rhin, la ligne bleue de la Forêt-Noire à l’horizon, un premier plan de collines sensuelles couvertes de vignes tirées au cordeau, et dont les saisons faisaient chanter les couleurs, une vieille forteresse de grès tombée en ruine, mais encore fièrement accrochée depuis mille ans à un piton rocheux, à la lisière de la forêt de sapins des Vosges.

Toute l’Alsace était représentée dans ce décor que n’aurait pas renié Hansi : la petite église gothique avec son clocher pointu, son retable du XV ème siècle en bois sculpté typique de la facture rhénane, inscrit à l’inventaire des monuments historiques, sa fontaine de grès rose, aujourd’hui muette, au centre de la place ombragée par un vénérable tilleul, les ruelles étroites bordées de maisons à colombages soigneusement entretenues, repeintes régulièrement de tons pâtissiers : vert amande, rose bonbon, jaune vanille, et dont les balcons de bois croulaient sous d’exubérants géraniums rouges, le bien nommé roi des balcons.

Grâce à la ténacité de son maire et à la fidélité de ses habitants attachés à ce village par le lien de plusieurs générations, la désertification rurale avait pu être évitée et une vie communautaire maintenue. Et si le curé ne résidait plus sur place, il y restait tout de même un médecin, un instituteur pour quelques élèves et trois commerces : l’épicerie-bazar-dépôts de journaux, la boulangerie et surtout la célèbre boucherie-charcuterie des Schirn. En Alsace, faut-il le préciser, le bœuf et le porc font bon ménage sous le même toit.

Fondée il y a une centaine d’années par l’arrière grand-père de l’actuel propriétaire, elle était passée de père en fils, sans interruption, sans drame familial, tout naturellement, par une sorte de droit d’aînesse implicitement reconnu et respecté mais qui avait entrainé l’exil de tous les autres enfants de la famille Schirn. Les cadets avaient leur dignité !

L’Eugène était un bon gros, comme se doit de l’être tout boucher-charcutier alsacien qui se respecte. Jovial en apparence, dur au travail comme avec lui-même, il connaissait son métier jusqu’au bout du hachoir et les préparations savoureuses du cochon sous toutes ses formes, transmises depuis l’arrière grand-père, améliorées parfois par la touche féminine d’une aïeule, ravissaient les habitants du village et des environs. Il faut dire qu’il ne chômait pas l’Eugène ! A l’aube il fallait débiter les carcasses et détailler la viande. Le soir, après la fermeture de la boutique, tandis que sa femme projetait la sciure avant de balayer le carrelage gras, il s’activait dans son sous-sol transformé en un véritable laboratoire : la chambre froide où pendaient les carcasses de porcs, les hachoirs, les tranchoirs, les couteaux à dépecer, découper, désarticuler, soigneusement rangés, les saloirs, les fumoirs, les fours pour la cuisson, les moules pour apprêter la cochonnaille sous toutes ses formes : saucisses (wurst), jarrets (wädele), fromage de tête (presskopf), jambonneaux (schiffele)…

Sa femme c’était la Marie, fille d’un petit viticulteur du village voisin de Sommerberg qui faisait un excellent Gewurztraminer vendages tardives, et dont il avait fait connaissance, par une belle soirée de juillet au cours d’une fête patronale. Ses rondeurs épanouies, sa blondeur de blés mûrs, ses fossettes rieuses l’avaient immédiatement séduit. Comme les deux familles se connaissaient depuis longtemps et que la Marie ne voyait pas d’un mauvais œil le fait de passer de la treille à l’étal, on ne tarda pas à publier les bans.

Aux côtés de l’Eugène elle avait rapidement appris le métier. C’est elle qui avait en charge le rayon charcuterie et la caisse, pendant que l’Eugène débitait les côtelettes, tranchait le gîte, ciselait les filets mignons. Toujours vêtue de son tablier rose, toujours tout sourire, frisottée de frais par son coiffeur de Colmar, chez qui elle se rendait chaque semaine, elle n’oubliait jamais de régaler les petits enfants d’une tranche de saucisse de jambon (lewerwurst) qu’ils dégustaient comme un bonbon.

Ah les enfants ! Que n’aurait-elle pas donné pour en avoir un ! Ça lui aurait épargné les chuchotis des commères et les regards appuyés sur son ventre plat à la sortie de l’église. Ça lui aurait évité les reproches muets, les soupirs lourds, les regards assassins de l’Eugène qui voyait s’écrouler son rêve : passer la main au rejeton, et qui ne se résignait pas à l’idée de vendre un jour la maison Schirn à un étranger à la famille. Un étranger, vous vous rendez compte ? Pourquoi pas un Allemand pendant qu’on y était ? Car si la Marie avait largement contribué à la bonne santé de l’entreprise, elle avait failli à l’essentiel : elle était stérile, la faute de l’infertilité conjugale lui incombant tout naturellement car l’Eugène avait refusé catégoriquement, pétri de lectures bibliques qu’il était, les examens médicaux élémentaires qui auraient pu le rendre responsable.

A 20 heures, travail terminé, le couple passait à table et avalait la soupe et la charcuterie devant le journal télévisé sans un mot, sans un regard. Pendant que la Marie s’activait à la vaisselle, l’Eugène terminait les Dernières Nouvelles d’Alsace. Puis il montait se coucher, en silence, tandis qu’elle essayait de se consoler devant une histoire à l’eau de rose sur la première chaîne. Quand elle entrait dans la chambre, cela faisait belle lurette que l’Eugène ronflait comme une forge.

Le matin, l’Eugène se levait vers 5 h 30. Il avalait son bol de Nescafé et descendait préparer le rayon boucherie. Une heure plus tard environ, la Marie préparait le petit-déjeuner qu’ils prenaient silencieusement vers 7 h 30 juste avant de lever le rideau de fer.

Et c’est ainsi que, dans ce petit village d’Alsace, passaient les journées, paisibles, sans histoire, rythmées par le mercredi, jour des livreurs, le jeudi celui des enfants et le dimanche celui de la grand-messe à l’église, où l’on se rendait en famille, femmes à gauche, hommes à droite, avant d’aller chercher chez le boulanger le traditionnel baeckeofe cuit au four à bois.

En fait, les journées n’étaient pas si paisibles que ça dans l’impeccable boucherie-charcuterie des Schirn. Au fil des années, abrutis par le travail monotone, assourdis par l’absence de cris d’enfants, les Schirn ne semblaient plus tenir ensemble que par ce travail de somnambule et le compte en banque. Ah ça ! On peut dire que ça avait bien marché ! D’année en année, patiemment, avec l’opiniâtreté des fourmis, ils avaient accumulé un magot inutile qui les rendait respectables aux habitants du village, et sur lequel neveux et nièces commençaient à aiguiser leur appétit imaginatif.

Et puis surtout, il y avait la Marie qui se rendait de plus en plus souvent à Colmar, au moindre prétexte, soi-disant pour faire des courses. Le bruit avait couru, vite rapporté aux oreilles du brave Eugène par une punaise de sacristie, qu’on la croisait chez Georges, son coiffeur préféré, un peu trop souvent en tout cas pour l’entretien normal de quelques bouclettes blondes.

C’est que la Marie en avait assez des ronflements de son mari toujours endormi, même les soirs de pleine lune….

Depuis quelque temps le village si paisible s’était habitué aux cris stridents de la Marie, au bruit de vaisselle cassée, ou aux hurlements de fauve blessé du sanguin Eugène. Stérile, pourquoi pas, impuissant, passe encore, mais cocu, ah ça ! Non ! Jamais !

Un jour, la Marie excédée, après une épouvantable scène, fit sa valise, et le quitta assez bruyamment pour que tout le village en soit informé. Le lendemain toutes les grenouilles de bénitier, pourtant peu friandes de cochonnailles, firent la queue dans la boutique, pour se repaître du spectacle d’un Eugène submergé. Et définitivement seul.

***

L’été passa, les bigotes s’apaisèrent, et c’est ainsi qu’au début du mois de septembre, l’Eugène, ayant provisoirement fermé boutique, s’en alla voir l’Emile le maire, qui était en train de cueillir des mirabelles dans son verger.

- Salut, l’Eugène ! Qu’est-ce qui t’amène ?
- Salut, l’Emile. Et bien, voilà. Tu sais ça fait quelques années que je réfléchis. Tout ce travail, cette boutique inutile… ma solitude… tu sais pourquoi… J’ai décidé d’arrêter !
- Non ? ? fit l’Emile sidéré et inquiet
- T’inquiète pas, l’Emile, j’ai vendu il y a quelques semaines à un jeune de Mulhouse, un vrai Alsacien qui en veut et qui fera l’affaire. Mais ce n’est pas le but de ma visite.
- Vas-y, je t’écoute.
- Et bien voilà ! Je voudrais marquer le coup et inviter le village à une sorte de kermesse d’adieu. Tout à ma charge, bien sûr.
- Bonne idée, l’Eugène. Si je peux t’aider…

L’affaire fut vite conclue avec l’Emile, le jour fixé : le 21 septembre, jour du début de l’automne, toujours radieux en Alsace du sud. Le maire se chargea de la location de la tente, et de retenir un excellent orchestre local qui faisait le bonheur de tous les mariages du coin. L’Eugène avait quinze jours devant lui pour préparer le banquet.

Rapidement prévenus de l’événement par le bouche à oreille, et les affichettes collées sur le tilleul de la place, les habitants ne s’étonnèrent pas de trouver rideau baissé et porte close sans préavis pendant toute la semaine qui précéda la fête. Si la boutique était fermée, on se rendait compte néanmoins qu’il régnait à l’intérieur une ambiance de travail qui durait jusqu’à une heure avancée de la nuit à en juger par les lumières tard allumées. C’est que régaler tout un village, ça n’était pas une sinécure !

L’avant-veille de la fête, enfin sorti de sa cave après des heures épuisantes de découpe, de hachage, de salage, de mise en forme et de cuisson, l’Eugène, ivre de fatigue, s’enfila la moitié d’une bouteille de schnaps et se coucha tout habillé. Il dormit presque vingt-quatre heures d’affilée.

***

Le 21 septembre arriva et la tente fut rapidement dressée, les tables et les bancs tout en longueur, disposés. Pendant que l’orchestre préparait sa sono et ses accords, l’Eugène aidé de quelques bénévoles installait le buffet avec un soin jaloux : les jambons en croûte, les terrines, les côtelettes, toute la charcuterie qui avait fait la gloire de la maison Schirn depuis des générations, mais aussi les légumes, carottes, navets, choucroute fraîche, raifort râpé et les pommes de terre en salade. Les munsters de Labaroche embaumaient et comme dessert il s’était fait confectionner par la femme du boulanger, un gigantesque gratin de mirabelles arrosé d’eau de vie et agrémenté de glace à la vanille.

Lorsque l’orchestre attaqua der Hans im Schnokeloch tout le village était là, les hommes rasés de frais, les femmes pomponnées, les gamins rieurs et ravis de l’aubaine. L’Emile, maire depuis quarante ans, y alla d’un de ces petits discours agrestes qu’il affectionnait :

- Gloire à toi Eugène qui a forgé silencieusement mais efficacement le fier jambon et qui demain ou après-demain au plus tard fera germer le grain fécond de ta retraite heureuse au sein de laquelle sera ficelée entre les mamelles de la convivialité, la clé de voûte de notre société villageoise, péristyle d’une Alsace toujours rayonnante.

Ca ne voulait rien dire, comme d’habitude, mais ça sonnait juste comme l’antique et ce fut un véritable triomphe. Tout le monde se rua sur le buffet. Le Gewurztraminer vendanges tardives puis le Riesling montèrent rapidement à la tête des convives et il fallait les voir se régaler de presskopf, se goinfrer de wädele, s’empiffrer de jambon, s’enfiler les tartines de pâté, se bourrer de saucisson, de boudin, de saindoux. L’orchestre jouait faux mais jouait fort et on s’interpellait à qui mieux mieux en hurlant de rire, heureux d’être là, de profiter une dernière fois des délices de l’Eugène, qui s’était donné tant de mal. - Je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon ! entendait-on devant le buffet comme pour se justifier d’en prendre et d’en reprendre encore. La bière dissolvait les graisses, le schnaps ouvrait les appétits et les vagues humaines repartaient à l’assaut du buffet.

C’est alors que le Schmitt, un vieux gendarme à la retraite vient trouver l’Eugène :

- Regarde ce que j’ai trouvé dans ta terrine de museau, une boucle d’oreille ! J’ai failli m’étouffer !

L’Eugène bredouilla une excuse et mit prestement le bijou dans sa poche. Après trois heures de rigolade, toute la charcuterie fut bel et bien engloutie, raclée, nettoyée. On attaqua alors les munsters, les desserts et pendant que les plus jeunes s’essayaient à quelques valses, l’Eugène commença à ranger en ayant bien soin de récupérer tous les restes du festin.

- C’est pour mes cochons, répondait-il à qui lui disait que ça pouvait attendre le lendemain.

Intrigué par tant d’opiniâtreté dans la besogne, le Schmitt le regardait faire.
Et c’est ainsi que, sur le coup de minuit, alors que les derniers convives tardaient à partir, l’Eugène congratulé, fêté, dorloté, bourré de grandes claques fraternelles dans le dos, rentra se coucher avec deux seaux remplis des restes. Avant de se coucher, il les hacha soigneusement et les donna à ses porcs qui, sans faire cas de l’heure inhabituelle, n’en firent qu’une bouchée.

***

Le lendemain le village avait retrouvé son calme. La tente avait disparu et il ne subsistait de cette fête que quelques migraines vengeresses et le sentiment d’avoir tourné une page d’histoire.

***

Quinze jours plus tard, l’Eugène fut convoqué à la gendarmerie de Colmar. Un jeune brigadier l’accueillit brièvement et lui désigna le siège en face de son bureau sur lequel était posée une Remington étincelante.

- Monsieur Schirn, ça ne sera pas long je pense, juste quelques petites questions à vous poser. Je vous en prie, prenez place !
- Je vous écoute, Brigadier, dit l’Eugène étrangement calme.
- Nous avons reçu l’ordre d’enquêter sur la disparition de votre femme…
- Mais…ça fait plus de trois mois qu’elle m’a quitté… et librement. Tout le village peut en témoigner !
- Le problème c’est qu’elle semble avoir disparu, comme dissoute dans la nature… Vous n’auriez pas une idée de l’endroit où elle pourrait se trouver ?
- Non… pas la moindre ; dans sa famille peut-être ? répondit mollement l’Eugène
- Monsieur Schirn, vous avez fait une belle fête de départ, m’a-t’on dit, non ? Les gens se sont régalés !

- Un ange passa…

- Monsieur Schirn, reconnaissez-vous cet objet ?

C’était la deuxième boucle d’oreille, la jumelle de celle qu’avait trouvée le Schmitt et qui par un coup de malchance incroyable pour son bridge, et pour l’Eugène, s’était retrouvée dans la deuxième tartine de pâté de tête du vieux gendarme. Faut dire qu’il adorait ça, le pâté de tête, le Schmitt ! Son flair, sa curiosité atavique réveillée par la gêne de l’Eugène devant le bijou intempestif, et son zèle à vouloir récupérer tous les restes comme pour ne pas laisser de traces, avaient fait le reste !

Eugène Schirn ne mit pas longtemps à s’effondrer et l’on n’entendit plus que la conversation mezzo voce des deux hommes et les crépitements de la vieille machine à écrire.
AVEUGLE
Je l’ai connu il y a longtemps. Comment s’appelait-il déjà ? Je ne m’en souviens plus… Peu importe d’ailleurs. Toujours est-il qu’à la fin de sa vie, diabétique sûrement, hypertendu peut-être, il était devenu aveugle. J’avais remarqué depuis quelque temps déjà, que sa prunelle noire, si vive, si expressive, s’était voilée de blanc comme ces billes de verre avec lesquelles nous jouions quand nous étions enfants. Le praticien consulté avait confirmé la gravité et surtout l’incurabilité de cette cécité. Alors tout naturellement quand je l’emmenais promener, je faisais très attention à ce qu’il ne butât pas contre les arbres, les réverbères, ne fût pas surpris par le nez d’une marche, ne se cognât pas aux passants distraits. Mon ami marchait à côté de moi, guidé par ma voix et semblait heureux.

Un jour il mourut.

Désespéré, seul, sans but, je mis longtemps à m’en remettre.

Aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Je me sens à nouveau utile. La Société Protectrice des Animaux que je fréquente assidûment m’a trouvé une occupation que je pratique en sa mémoire. Je suis guide pour chiens aveugles.
BATEAU
Des années qu’il attendait ce jour. Des années de sacrifice, d’apprentissage, d’économies, des années de galère, de désespoir aussi, d’abnégation, pour arriver à l’accomplissement de ce rêve insensé pour un Lorrain qui n’avait presque jamais vu la mer : traverser l’Atlantique sur son voilier, en solitaire.

A l’occasion d’un salon nautique à Paris, il s’était décidé pour l’achat d’un Dufour 35 d’occasion (une folie, le prix d’une maison !), robuste monocoque, bien équipé, assez facile à manœuvrer seul d’après le vendeur et qu’il avait méthodiquement pris en main avec l’aide amicale d’un ancien professeur de voile des Glénans. Par tous les temps, de la pétole à la force 8 (au-delà on n’est plus dans le raisonnable, mais dans la survie), sous le soleil cuisant, ou la pluie qui vous trempe jusqu’à l’os, de jour, de nuit, il avait apprivoisé la mer et le vent, s’était familiarisé avec le bateau et ses voiles, avait appris à dominer la peur, la faim, la soif et par-dessus tout l’irrépressible envie de dormir qui vous assomme pendant les longs quarts de nuit.

Et puis, par un beau mois de juillet, après avoir consciencieusement fait provision de liquides et de toute sorte de nourriture fraîche pour les premiers jours, qui serait inexorablement relayée par les conserves et les féculents, il avait lentement rallié le port d’Alcantara à Lisbonne, en faisant de nombreuses escales le long des côtes de France, s’acclimatant à l’eau, aux lumières de la nuit, aux étoiles, répétant inlassablement les délicates manœuvres portuaires parce que la terre est le seul véritable ennemi du bateau, mettant ainsi à profit tout le savoir accumulé. Il prenait son temps en quelque sorte, avant le grand saut.

Il entra dans l’immense ria du Tage en début de soirée. L’air était délicieusement tiède, le brasillement de la lumière dorée donnait à l’eau apaisée ces reflets de feu qui lui valent le surnom de mer de paille. En passant au large de la tour de Belém, ce joyau forteresse, planté dans l’eau comme un émissaire en partance, que tant d’autres avant lui avaient croisé avant que de prendre la grande mer pour des terres inconnues, il eut un pincement au cœur. Lorsqu’il passa sous le pont du 25 avril, il sut qu’il était arrivé. Provisoirement.

Son projet fit rapidement le tour des bateaux amarrés et tout le monde se prit de sympathie pour ce Francês si réservé, à l’opposé de l’habituelle arrogance des touristes Gaulois. Là, sur cette rade délicieuse, dans l’eau saumâtre du Tage, cet immense lac intérieur d’où étaient partis avant lui Vasco de Gama, Albuquerque, Cabrai et Dias, il apprivoisa la ville aux sept collines qui toutes plongent dans l’eau.

Comme tant d’autres marins, il vécut le désœuvrement d’avant départ avec patience, fit la découverte du port et de ses habitants, échangea avec eux maintes anecdotes futiles ou renseignements capitaux, et partit à la rencontre de cette ville au charme suranné, toute en ruelles escarpées qui dévalent les collines avant de déboucher sur de larges places en contrebas. Tous les jours, après la douche, il consultait avec gravité et application les cartes météorologiques de la Capitainerie qui indiquaient invariablement un désespérant anticyclone sur les Açores.

Vint enfin l’automne mais le vent attendu tardait, prolongeant son attente, augmentant son impatience inquiète.

Il avait pris ses habitudes dans l’Alfama, ce quartier populaire qui avait été épargné par le grand tremblement de terre qui avait tant impressionné l’Europe en 1755, avec son labyrinthe de ruelles médiévales, ponctué de venelles, de cours et d’impasses, coupé d’escaliers et d’arcs, véritable bric-à-brac poétique où la vie s’épanchait, vibrante, le soir. L’Alfama regorgeait de toutes sortes d’auberges où il dînait de poisson qu’il arrosait d’un gouleyant Reguengos de Monsaraz bien frais. Le soir il rentrait sur son bateau un peu pompette, vérifiait pour la énième fois qu’il ne manquait rien, que ravitaillement était complet, les amarres bien assurées, que les instruments fonctionnaient et s’endormait rapidement malgré le vacarme de la voie ferrée toute proche qui longeait l’avenue du 24 juillet.

Vint enfin le jour où la météorologie annonça une petite dépression et des vents favorables. La torpeur lisboète allait enfin s’animer, les brumes se dissiper, le vent se lever. Ce serait donc pour cette nuit.
Il décida de passer sa dernière soirée à terre à la Casa de Fernando dans ce décor de faïence blanche devenu familier. Tout le monde le connaissait et à son air grave quand il entra on comprit que le moment était venu. Le patron l’accueillit :

- Ce soir c’est moi qui régale. Mange de tout et bois autant que tu voudras, Francês !

Et il s’empiffra méthodiquement de caldo verde cette roborative soupe au chou, de bacalhau au four et d’une petite portion de cozido que le patron lui recommanda vivement pour prendre des forces. On trinquait avec lui, le personnel, les habitués et il s’enfilait avec ardeur les vins rouges, les blancs et les portos.

- Bon voyage ! Bonne chance, Francês !

Vers minuit, il se leva en titubant et déclara sobrement :

- J’y vais !

Le patron, épaté par cette résistance, un peu inquiet tout de même, le ramena en voiture à son bateau.

La météo s’était trompée de quelques heures. Il faisait toujours un brouillard à couper au couteau. Il décida de partir néanmoins. Il rentra en vacillant dans le carré, se rattrapa de justesse à un hauban, manqua se casser la figure dans l’escalier raide, et se laissa tomber sur sa couchette. La tête lui tournait atrocement. Il s’habilla en vue d’une nuit froide : laine polaire, chaussettes, caleçons longs, bottes et ciré, et remonta dans le cockpit en chancelant. Alors il s’assit pesamment à la barre, mit la clé et démarra le moteur qui obéit à la première sollicitation.

***

Quand il se réveilla, il avait une migraine atroce. Il était en nage dans son accoutrement imperméable sous un soleil ardent. Il devait être 11 heures compte tenu de sa position dans le ciel. Le moteur tournait gentiment.

Stupéfait, il découvrit le port autour de lui. Il n’avait pas avancé d’un pouce. Dans le sirop où l’avait plongé l’alcool, il avait oublié de larguer les amarres et d’enclencher l’hélice…
BONNE FETE MAMAN !
Voilà bien une heure qu’il contemplait le lent défilement de la banquise, le front collé au hublot glacé, la tête entre les mains, l’esprit vagabond perdu dans de détestables pensées. Il allait la revoir après vingt ans d’un silence assourdissant qui n’avait cessé de le ronger…

Il n’arrivait pas à détacher le regard de cette immensité immaculée et blanche, aux irisations bleuâtres, turquoise, violine, ou amande qu’il contemplait à douze mille mètres d’altitude. A la périphérie de l’inlandsis groenlandais, les craquelures génératrices d’icebergs étaient parfaitement visibles, certains gigantesques, grands comme des îles, serrés les uns contre les autres à la façon des dalles de pierre jointoyées ; puis au fur et à mesure que l’on s’éloignait de la lisière, les espaces s’agrandissaient, la mer s’appropriait chaque bloc de glace qui voguait au gré de ses courants et de ses vents propres. Jean essayait de laver les horreurs qui lui passaient par la tête en scrutant obstinément les plus petits détails de cette pure immensité où rien ne trahissait la moindre présence humaine c’est-à-dire l’immondice. Lorsque disparut vers l’arrière de l’appareil le dernier iceberg, lorsqu’il fut épuisé d’avoir le cou tordu dans sa contemplation immobile et muette du paysage, dans cette position inconfortable et désormais vaine, il allongea son fauteuil ajusta sa couverture et ferma les yeux. Le ronronnement des réacteurs, le bruit de fond feutré de la cabine, la fatigue accumulée par le stress des derniers jours, les excellents armagnacs consommés comme autant d’anesthésiants, eurent raison de ses angoisses et il s’endormit pesamment.

***

Jean vivait à Montréal depuis vingt ans. Il en avait soixante à présent. Il avait quitté la France, de guerre lasse, épuisé, excédé, accablé par l’hystérie, la mauvaise foi, l’implacable méchanceté de cette marâtre, sa mère, par ses chantages incessants, ses volte-face inattendues, cet art diabolique de souffler le froid puis le chaud, sa cruauté quand elle s’en prenait à sa femme et surtout à ses enfants, sa science consommée du contre-pied et par-dessus tout son extravagant égoïsme. Un jour sa femme l’avait mis en demeure :

- Jean, c’est elle ou nous.

On sait les hommes lâches, prêts à toutes les compromissions, mais il ressentit brusquement l’urgence d’une situation désormais invivable, et la mort dans l’âme, après avoir longuement et secrètement préparé son départ, il disparut avec sa petite famille, un beau matin, sans prévenir qui que ce soit, n’emportant avec lui que de rares biens précieux, quelques effets, de quoi remplir les trois valises autorisées. Le reste arriverait plus tard par bateau. Le jour du départ en présence de sa femme, de peur de n’en avoir pas le courage, une fois de plus, il jeta sa lettre dans la boîte de l’aéroport. Quand elle lui parviendrait, il serait déjà à Montréal où l’attendaient un travail, un appartement, l’indispensable minimum pour redémarrer une vie familiale :

Maman,
Je pars. Adieu. Jean.

Dans ces trois mots il y avait tout. De la convenance ou un reste d’indélébile tendresse (Maman), une explication (je pars), une sentence (adieu).

***

Vingt ans plus tard et six jours avant ce retour précipité il avait reçu une lettre de France, oblitérée dans une petite ville de la région bordelaise. Dactylographiée sur le papier à en-tête d’une maison dite de repos (éternel ?) elle disait ceci :
Monsieur,
Votre mère qui vient d’avoir quatre-vingt-neuf ans est dans un état tel qu’il nous a semblé de notre devoir de vous prévenir, vous son fils unique, de sa fin prochaine. Si, comme cela serait souhaitable, mais sans vouloir en aucune manière porter un jugement moral, ni intervenir dans votre décision, vous désiriez partager avec elle ses derniers moments, c’est bien volontiers que nous vous accueillerions. Nous nous tenons à votre disposition pour tout renseignement complémentaire.
Dans l’attente, veuillez agréer, Monsieur, etc…

Cette lettre attendue, espérée peut-être, presque comminatoire et si froide qu’on aurait pu croire que c’était elle, sa mère, qui l’avait écrite, il la lut et la relut longuement. Après 24 heures d’affreuses hésitations, sa femme et ses enfants lui intimèrent presque l’ordre de s’y rendre.

- A part réveiller de vieilles cicatrices, tu ne risques rien, Jean. C’est un devoir ! Vas-y ! Essaye de faire la paix, au moins en toi. Imagine tes remords dans quelques années si tu n’y allais pas. Tu dois le faire, ne serait-ce que pour les enfants.

Hélène n’avait pas idée de ce qui se cachait sous l’aimable terme de cicatrice ; stigmate, mutilation, escarre, massacre, amputation étaient mieux adaptés.

Il avait téléphoné à la maison de retraite, pris rendez-vous auprès de la directrice, puis il s’était procuré un billet d’avion en classe affaire, l’aller-retour risquait d’être épuisant, et la mort dans l’âme avec son petit bagage, il s’était fait conduire à l’aéroport. On était en plein été indien. La grande forêt canadienne étincelait de ses ahurissantes couleurs fauves.

***

A Roissy où il se posa au petit matin, il faisait un temps exécrable, le ciel venteux charriait de lourds nuages d’encre sous un couvert uniformément gris. Parfois une rafale de pluie cinglait les vitres et le sol, et l’on voyait de larges ondulations d’eau qui se propageaient sur cet univers de béton et de macadam. La foule pressée, frigorifiée, trempée se hâtait entre les flaques, vers les taxis et les bus.

L’humidité l’étreignit d’un seul coup pendant qu’il patientait dans la file d’attente des voitures. Le chauffeur était taciturne, ça tombait bien il n’avait pas envie de parler. Ils gagnèrent rapidement l’autoroute du Nord et Jean contemplait distraitement par la vitre ruisselante un paysage totalement construit qu’il ne reconnaissait plus. L’entrée dans Paris fut un chaos. Ça au moins, ça n’avait pas changé, pas plus que l’hôtel de l’Abbaye Saint-Germain de sa jeunesse où il crut reconnaître une chambre et où il s’endormit rapidement.

A son réveil, quelques heures plus tard, la pluie avait cessé. Il alla à pied sur le boulevard Saint-Germain, chez Vagenende et retrouva avec plaisir ce décor des années folles, ces serveurs aux longs tabliers blancs, cette dextérité désinvolte que l’on ne retrouve nulle part ailleurs et surtout pas sur le continent nord américain. Il engloutit deux douzaines de belons, elles étaient introuvables au Canada, but un demi Chablis, se régala de trois expressos bien serrés et partit flâner dans le quartier. Rien n’avait changé depuis vingt ans : les antiquaires, les marchands de livres anciens, les galeries de tableau de la rue de Seine. Il fut submergé par la nostalgie et décida brusquement d’entrer dans une agence de voyages.

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Le trajet en TGV pour Bordeaux durait quatre heures. Quatre heures pendant lesquelles il repensa à son enfance, sa jeunesse, son père trop tôt disparu et à elle surtout, à elle, cause de sa brouille irrémédiable avec son père, de sa fuite, de son exil et finalement de ses tourments. Il prit une chambre dans un hôtel sur la Garonne et s’octroya une soirée, une dernière nuit avant d’aller l’affronter.

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La maison de retraite les Désespérides plantée au milieu d’un vaste parc, sur les hauteurs de Bouliac, se composait d’une grosse bâtisse bourgeoise du XIX ème siècle qui abritait l’administration et un peu en retrait, comme camouflé, d’un bâtiment moderne, parallélépipède de béton sans âme, typique des années 60, de deux étages. Le taxi l’amena devant le porche qu’il franchit le cœur serré puis il se dirigea vers la maison ancienne où l’attendait la directrice, une femme défraîchie, sévère, comme accablée dans sa mine et dans sa mise par le poids des ans de ses pensionnaires.

- Votre mère est prévenue de votre visite mais nous ne lui en avons pas précisé le jour pour ne pas l’affoler. Elle ne souffre pas mais sa fin est très proche. Elle a encore des moments de lucidité. Si vous me permettez de vous donner un conseil, essayez d’être sobre, soyez… comment puis-je dire… doux et calme. J’ai cru comprendre par quelques confidences que vous ne vous étiez pas vus depuis longtemps.
- Depuis vingt ans exactement, Madame…
- Il ne m’appartient pas de vous juger Monsieur, l’interrompit-elle d’un air pincé. Elle est au rez-de-chaussée du nouveau bâtiment chambre 6. Les infirmières sont prévenues, vous n’aurez qu’à entrer.

Il ressortit. Le parc était superbe, grande pelouse bien entretenue, allées gravillonnées où le moindre pas aussi léger fût-il avertissait de sa présence, séquoias et cèdres du Liban, parterres d’impatiens et de bégonias aujourd’hui fanés. Il croisa quelques vieux qui se promenaient seuls ou par deux, la démarche mécanique et hésitante, cassés en deux, appuyés sur une canne ou une béquille avec la lenteur et la mesure de ceux qui dégustent la dernière goutte ou la dernière bouchée. Les conversations étaient rares.

Quand il pénétra dans le pavillon, il fut immédiatement saisi par l’odeur. Un affreux mélange douceâtre de produits de nettoyage, de relents excrémentiels sur un fond entêtant et acide d’urines.

Dans le couloir passaient les silhouettes fantomatiques de ceux et celles qui ne sortaient plus, quelques uns à peu près habillés gardaient un reste de dignité, la plupart en chemise plus ou moins pudique, ou en robe de chambre satinée, certains la poche à urine à la main, d’autres appuyés sur des déambulateurs, commençaient à perdre pied. Tous avaient le regard noir ou bleu, perdu au fond des orbites caves, le cheveu rare en bataille, et traînaient leur carcasse épuisée dans un agaçant frottement de charentaises vers un but transitoire et dérisoire, mais dont on sentait bien qu’il mobilisait toute leur énergie, la machine à café, le fauteuil convoité, un vieux magazine oublié, cent fois relu, un voisin de chambre acceptable, pas trop gâteux ou pas trop sourd. Au milieu de cette foule d’ombres les infirmières comme autant de maîtres de ballet, jetaient une note discordante et vive. Cette population de silhouettes saccadées, silencieuses, malodorantes, sales peut-être, le fit hésiter un instant. Au dehors les valides, ici les sursitaires et dans les chambres alors ?

Il s’engagea dans le couloir des numéros pairs, et parvint rapidement devant la porte en stratifié bleu de la chambre de sa mère. Il prit une profonde et écoeurante respiration qui faillit le faire vomir et appuya lentement, comme dans un film au ralenti, sur la poignée de la porte. Il se sentait liquéfié par l’angoisse.

La chambre était modeste, suffisamment grande toutefois pour un méchant lit d’hôpital, une armoire métallique peinte et écaillée, une chaise et un fauteuil profond (profond comme un tombeau, pensa Jean) où croupissait une pauvre silhouette flétrie. C’était donc elle ! C’était donc cela l’extrême vieillesse, le 4 ème ou 5 ème âge tant abhorré qu’on le cachait, cette petite carcasse desséchée, recouverte d’une chemise en pilou blanc nouée dans le dos, les pieds chaussés de pantoufles marron, les mains tremblantes posées sur les accoudoirs auxquels elle s’accrochait comme pour ne pas tomber. C’était donc cela l’ultime déconfiture, ce visage blafard, plissé, cette bouche édentée, cette mandibule baveuse et flageolante, cette peau flasque, ces petits yeux où ne brillait plus qu’un éclat intermittent, cette moustache de longs poils grisâtres et clairsemés, ces rares cheveux pisseux qu’une infirmière avait coiffés en une dérisoire queue de cheval retenue par un élastique. Il la contempla longuement mais ne la reconnut pas. Où était-elle la mère hiératique, élégante silhouette en tailleur Chanel , à l’impeccable brushing, aux lourds bijoux, tribut payé par son mari pour acheter son indifférence, toujours manucurée et lourdement baguée comme pour donner du poids aux gifles ?

- Ma…Mam… le mot abhorré ne sortait pas… Maman… murmura-t-il la voix étranglée. C’est moi Jean… ton fils… tu me reconnais ?

La vieille, aphasique depuis longtemps, le regardait fixement la bouche ouverte, d’un regard où il crut percevoir une muette interrogation. Il apporta la chaise et s’assit devant elle, n’osant imaginer l’état du corps que l’on percevait sous la chemise, ce corps de femme dont il était sorti, essayant de reconnaître dans le visage tellement bouleversé un trait, s’attardant sur les yeux, le regard. Les vingt dernières années avaient accompli un irrémédiable travail de démolition et il ne la retrouva pas ou si peu. Il se mit à pleurer silencieusement.

- Quel gâchis, Maman. Je suis venu te voir pour te dire - il faillit dire adieu - pour te dire combien je regrette toutes ces années, toutes ces occasions perdues, mon départ. Je ne sais même pas si ça t’a fait mal, mais moi j’ai pensé à toi tous les jours. Pourquoi n’as-tu pas su m’aimer ?

La vieille le regardait fixement comme ahurie. Il s’emporta.

- J’aurais tellement aimé avoir une mère, comment dirais-je aimante, normale quoi ! Mais toi Maman, avec tes migraines, tes vertiges, tes maux de nuque dès que je sautais sur tes genoux pour t’embrasser, cette façon que tu avais de me rabrouer : arrête, tu vas défaire mon chignon ou bien ça suffit tu vas me provoquer une migraine…. Il eut un hoquet… Maman, tu étais une invalide de l’amour. Jamais un geste tendre, jamais une histoire au lit avant de s’endormir, jamais un regard tendre, une caresse, non jamais… Ah par exemple, tu m’as bien élevé, bien habillé, nourri, devoirs surveillés, protégé, cheveux peignés. Tu as fait de moi cet automate docile qui est parti dans les études comme un bon petit toutou. On voyait aux compliments que te faisaient les professeurs ou le voisinage sur mon intelligence, mes performances scolaires, universitaires, que tout était organisé pour que cela rejaillisse sur toi ! Voyez cet enfant si beau, si mignon, si propre, si bien habillé, peigné, si bien instruit, ce petit singe savant ? Eh bien c’est moi sa mère qui l’ai fait ! Vous en avez de la chance Madame ! Le mien, c’est un vrai chenapan et toi tu te rengorgeais. C’est çà Maman, tu m’as élevé, tu m’as dressé comme un animal de foire. Il fallait voir dans les réunions familiales ou devant tes rares amis, ton orgueil, ta vanité, quand je récitais une fable de La Fontaine, la tirade du Cid, sans une erreur ou quand je débitais mes conjugaisons latines. C’était pour ta gloriole. Tu me récompensais d’une petite tape sur la joue, c’est bien Jean, tu peux aller te coucher. Et tu te délectais les yeux mi-clos des commentaires enthousiastes de l’assistance. Tu n’as aimé que toi, Maman !

Il fit une courte pause.

- Quand il vivait encore, Papa m’expliquait que c’était à cause de ta mère, la sinistre grand-mère Alice qui t’avait totalement négligée, toi le vilain canard, coincée entre deux frères si brillants. Mais je m’en fous moi de la grand-mère Alice, je m’en fous de ta jeunesse, tu as foutu la mienne en l’air.

Il s’était mis à crier, en larmes. Devant l’air effaré de la vieille, il se calma brusquement. Elle chuchotait : Pas…pas…pas…

- Qu’est ce que tu dis ? Papa ? Parlons-en de Papa. Comment a-t-il pu te supporter pendant ces années ? Comment avez-vous pu seulement vous fréquenter, comme on disait à l’époque ? De quoi parliez-vous ? Comment avez-vous pu vous fiancer, vous marier ? Il n’y a qu’à voir les rares photos de ton mariage, la gueule que vous faisiez tous, quelle ambiance ! Quand je pense qu’il a fallu que tu te donnes à lui pour m’avoir. Quelle horreur ! J’ai souvent pensé à la nuit de ma conception. Je t’imagine fixant le plafond, la bouche pincée, immobile et glaciale subissant le bref assaut du mâle en rut pour la bonne cause. Tu aurais mieux fait de te retenir, de ne pas me faire, Maman. Pourquoi tu m’as fait ? Pour me détruire ? Et le père qui essayait maladroitement d’adoucir sa marâtre. Et toi qui le remontais insidieusement en lui distillant tes petites phrases assassines comme un venin et lui, submergé par la colère, fou de rage, exaspéré par la gueule que tu faisais, qui se laissait aller à la violence et toi qui t’enfuyais en soupirant pour ne rien voir. C’est ça, plutôt que de frapper toi-même, tu laissais faire les autres !

La vieille eut une sorte de rictus.

- Faire la gueule, soupirer, pour ça, tu étais championne ! Même pas bouder, non, ce serait trop gracieux mais toujours présenter ce visage hiératique de Néfertiti en plâtre, cette bouche pincée, ce regard sévère, cet air toujours renfrogné, buté, maussade et ces soupirs, ces horribles soupirs… Je les entends encore… Et bien sûr la faute. Ah ! La faute. Toujours chercher la faute, le coupable, l’erreur, moi évidemment. Maman tu as été une handicapée de l’amour, tu n’as jamais rien su donner. Jamais tu n’as su relâcher ce terrible froncement de ton visage, adoucir ton œil sévère, jamais tu n’as su dire je t’aime. A personne.

Il prit une profonde inspiration

- Parfois, tu te forçais, on était gratifié d’un sourire, mais était-ce un sourire cette grimace figée comme un rictus ? J’ai gardé quelques photos de toi, là bas chez moi, au Canada. Elles font peur…

La vieille poussa un lourd soupir et ferma les yeux, impuissante devant ce déferlement, muette, tremblante. Avait-elle peur ? Comprenait-elle seulement ?

- Et puis, tu savais être blessante, terriblement. Le faisais-tu exprès ? Tu te souviens de ce que tu m’as dit quand je suis revenu à la maison, après mes études brillantes, reprendre en mains l’entreprise familiale en grande difficulté, avec mes idées nouvelles ? Quand tu as su le salaire que Papa m’allouait, tu as eu cette phrase ahurissante : mais qu’est-ce qu’il va nous rester pour vivre ? Oui, pour vivre, tu as dit pour vivre ! J’ai tout sacrifié pour vous en revenant, une carrière universitaire, mes amis, ma tranquillité d’esprit, une ville que j’aimais et tout ça pour t’entendre me dire que je vous spoliais. A cause de toi j’ai failli sacrifier ma femme et mes enfants.

La vieille se mit à trembler très fort.

- Ça t’énerve quand je te parle de ma femme et de mes enfants, hein ? Ceux-là non plus tu ne les aimais pas ! Toujours à faire des histoires, à les monter les uns contre les autres, à préférer un petit frère à l’autre, à assassiner avec tes jugements péremptoires ta propre petite fille Alice. Quelle mauvaise idée nous avons eu de l’appeler du même prénom que son arrière grand-mère ! Tu te souviens des histoires que tu as faites quand tu nous as prêté ton appartement de Paris pour dépanner l’aîné pendant quelques mois ? Ça sentait la fumée, il manquait des cuillères en argent, la baignoire était esquintée… Je ne t’ai jamais entendu dire quelque chose de positif. Et puis un jour, j’ai été sommé de choisir : ma famille ou toi. Je n’ai pas hésité. Je suis parti.

La vieille était de plus en plus agitée.

- Qu’est ce que tu as ? Un peu de patience, j’ai bientôt fini ! Tu sais que ça fait du bien ? Ça me fait du bien de vider mon sac, de déverser ma poubelle à tes pieds…Où en étais-je ? Ah oui, je viens de te parler de nous, d’Hélène et des enfants. C’est ça qui te met dans un état pareil ? Pauvre vieille. Ecoute, c’est le bonheur ! Oui, je sais, c’est dur à entendre mais on s’entend bien, ma femme et moi. Les enfants font de bonnes études, nous avons une belle maison. Je gagne bien ma vie. Ça fait mal, hein ? C’est vrai que tu as toujours aimé le malheur des autres, les maladies, les divorces, les rancoeurs et les critiques. Ah, ça ! On peut dire que tu étais forte pour les critiques avec la petite fléchette-cadeau empoisonnée : qu’est-ce-qu’il est con, qu’est ce-qu’elle est moche ! Tu as vu comme elle s’habille ? Rien n’échappait à ton jugement de vipère.

Le soir commençait à tomber et la pénombre naissante apaisait Jean. Il fit quelques pas dans la chambre, regarda par la fenêtre, se rassit. La vieille ne bougeait pas.

- Et les enterrements. Ça, on pouvait dire que le son du glas te mettait en transe comme la lecture de la rubrique nécrologique du journal. Tu adorais ça les agonies interminables, les chagrins, les cancers, les fosses fraîchement ouvertes, ça te réjouissait, les veuves, les orphelins. On aurait dit que tu y rechargeais tes batteries.

Il alluma la lampe de chevet en veillant à ne pas l’éblouir.

- Ma pauvre mère, reprit-il, je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi maladroit, méchant, desséché, d’aussi peu charnel. Qu’est ce que tu aimais au fond à part toi. Rien. Et le père qui te couvrait de bijoux et de fleurs pour acheter sa paix, partir faire ses coups en douce avec ses maîtresses, avec une facilité qui me stupéfie encore aujourd’hui. Etais-tu au courant au moins ?

La vieille ouvrit les yeux brusquement.

- Mais bien sûr ! Oui, tu étais sûrement au courant ! Tu fermais les yeux pour avoir la paix. Tu préférais le voir partir qu’à devoir l’aimer un peu. C’est ça au fond. Tu préférais ce silence acheté à un partage honteux. Pauvre père ! Il m’a fait très mal avec cette atroce maladresse, sa violence, ses emportements terrifiants, ses horribles colères, mais je lui pardonne parce que parfois il savait aimer. Sa mère, la douce Elise, était la meilleure et la plus douce femme du monde. Ça ne peut pas se perdre ! Tu sais ce que j’ai trouvé dans le portefeuille du père après sa mort ? Une photo… Pas de toi bien sûr, pas de sa maîtresse, rassure-toi, de sa mère ! Tu te rends compte ! A soixante ans il se promenait avec une photo de sa mère sur lui. Je l’ai beaucoup envié pour ça. Parce qu’évidemment ça ne risque pas de m’arriver.

Il se tut un long moment, épuisé. Puis il reprit doucement.

- Je me rappelle encore tous les cadeaux que je te faisais quand je rentrais à Noël. Tu te souviens de ce chemisier en soie d’Yves St Laurent que je t’avais acheté lorsque j’avais vingt ans ? Est-ce que c’est normal ça ? Un achat pareil pour sa mère… Tout ça pour t’amadouer, pour m’éviter le chagrin du cadeau relégué avec tout ton mépris à la cave ? Et le coup de fil du quinze août pour ta fête. Impensable de l’oublier : Bonne fête Maman ! Et toi, glaciale, merci mon chéri ! Comme si c’était normal. Mais toi, toi, as-tu pensé à la mienne une seule fois ? M’as-tu acheté le moindre cadeau pour mon anniversaire, une bricole, n’importe quoi ? Rien, rien, rien. Par contre pour toi, rien n’était trop beau, tout t’était dû. Nous achetions notre paix en calmant le fauve. Au fond, tu me fais penser à ces idoles païennes, au dieu Moloch, à toutes ces atroces statues terrifiantes que les foules apeurées calmaient en envoyant leurs enfants au sacrifice, aux prêtres complices qui les égorgeaient. C’est ça Maman. Tes silences, ta sécheresse, ton égoïsme ont fait de toi cette espèce de déesse crainte. Tu sais comment Papa t’appelait ? La reine-mère dans ses bons moments, ou bien Folcoche, ou encore Tatie Danielle !

La nuit achevait de tomber et la silhouette fantomatique de la vieille ne s’agitait plus que mollement. Jean la regardait tristement sans haine, sans amour, épuisé d’avoir vidé son sac. Il finit par lui asséner cette phrase à laquelle il s’était longtemps préparé.

- Tu sais Maman, ce qui m’attriste au fond, c’est que le jour de ton enterrement je sais déjà que je pleurerai de ne pas avoir envie de pleurer.