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Description

Très jeune, j'ai griffonné mes souvenirs et... ceux des autres, sur des petits papiers, ornés de toutes sortes de dessins. Ce livre est une sélection de mes petits papiers. La guerre me poursuit. C'est normal. Même au milieu de souvenirs heureux, même un mot, un seul mot, me la rappelle. Vingt-cinq histoires "vraies" sur les années de guerre... et après. La "petite fille privilégiée" que je fus n'oublie rien.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2009
Nombre de lectures 260
EAN13 9782336263113
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Graveurs de mémoire
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Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais , 2008. Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie, 2008.
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Francine Christophe
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296078826
EAN : 9782296078826
Sommaire
Graveurs de mémoire Page de titre Page de Copyright Dedicace PRÉFACE 1 - A LA LOCANDA 2 - JOUR DE GRÈVE 3 - ANGÉLIQUE 4 - LE VOLEUR 5 - UNE AUTRE BONNE 6 - SABOTAGE 7 - DIEU, OÙ ÉTAIS-TU ? 8 - EN CAMION 9 - LE BLESSÉ ALLEMAND 10 - CHEZ MOZART 11 - UN MARIAGE 12 - UN VILLAGE 13 - LES COUSINS OU LA MAISON DE RETRAITE 14 - LA DANSEUSE A BERLIN 15 - LE MONUMENT 16 - VOL 17 - HÉLÈNE 18 - LE BUFFET 19 - QUELQUES JOURS D’HÔPITAL 20 - DEUX PETITES ÉTOILES 21 - LA MAUVAISE FILIÈRE 22 - UNE FERMIÈRE 23 - LOULOU 24 - LORETTA 25 - LE TABLEAUTIN Du même auteur
A Maud, Thibaut, Gaëlle et Benjamin.
J’ai tenté de vous enseigner l’Histoire à ma fàçon. Je crois vous avoir donné envie d’aller plus loin. ... et je suis sûre que vous saurez transmettre. Grand’mère
PRÉFACE
Très jeune, j’ai griffonné mes souvenirs et... ceux des autres, sur des petits papiers, ornés de toutes sortes de dessins, des théories de visages, de silhouettes ou d’entortillements qui ressemblaient à des points de broderie. Je n’ai jamais brodé.
Quelqu’un devant moi, un prof. peut-être, dit un jour que Molière se taisait en compagnie, puis notait tout ce qu’il avait entendu. Fort impressionnée, bien que je fus incapable de me taire en compagnie, je pris l’habitude de noter ce que j’écoutais.
Ce livre, comme tous mes livres, est une sélection de mes petits papiers. Certains sont souriants, d’autres carrément atroces. Qu’on m’en pardonne. En vieillissant, la mémoire immédiate nous joue des tours, et bien des histoires m’échappent que j’aurais archivées dans ma tête il y a seulement dix ans. D’où l’utilité de mes petits papiers.
La guerre me poursuit. C’est normal. Même au milieu des souvenirs heureux, il y a un petit mot, juste un mot, qui la rappelle. Il est si important pour l’avenir de ne rien oublier.
F.C. 2007
1 - A LA LOCANDA
Cela se passait en 57 - 1957. Après la décision de quitter mon entreprise, « le Printemps » et de me mettre « à mes croûtes », je décidai de batifoler quelques jours à Venise. C’était janvier. Je dis qu’il n’y a pas d’époque pour Venise. Cette légende de ville, ce conte sur l’eau, peut se visiter et se revisiter par tous les temps.
Je la connaissais bien, cette princesse humide pour m’y être arrêtée au moins cinq ou six fois, au retour de Grèce, de Yougoslavie ou bien pour elle toute seule, l’été.
Nous nous y rendions en train, à mon avis l’unique manière, parce qu’après une nuit de sommeil léger, on descend du wagon, et, d’un coup, on se trouve face au Grand Canal et on joue aux Contes et Légendes.
Nous logions presque toujours à la Pensione Accademia , qui, coincée entre deux canaux, n’était pas le gîte luxueux qu’elle est devenue. Lorsque nous trouvions le temps et les moyens de faire un vrai repas, nous nous rendions à la Antica Locanda da Montin . La pastaciutta et le foie de veau ne trouvaient pas d’égal, mais surtout, les deux fils de la maison, seize et dix-sept ans peut-être, cela change tous les ans ce truc là, semblaient sortis d’un Tintoret. On aurait mangé deux fois pour se faire resservir par eux. Le caffè stretto lui-même prenait la couleur de leurs yeux.
La locanda recevait tous les artistes de passage. Je m’y rendais avec mes collègues en Beaux-Arts. On y rencontrait César. Les murs exposaient des dizaines de tableaux ou de dessins laissés en souvenir par les rapins ou les génies. Plusieurs représentaient les deux fameux fils, jamais aussi beaux qu’en chair et en os, évidemment. L’été, on déjeunait dans le jardin, accueillis par des statues de lions. La locanda louait quatre ou cinq chambres, d’un confort mitigé, donc abordable.
C’est là que je me rendis en 57 — 1957. En janvier. A mon arrivée, le brouillard descendait à ras de l’eau. Du Ponte Rialto, on ne voyait pas la Salute . On ne voyait d’ailleurs rien du tout, nulle part, ce qui ne me gênait pas puisque je connaissais la place de chaque palais ; et que le fait d’apercevoir, au hasard du mouvement des nuées, une porte, un balcon, un bord de toit, me rendait la ville encore plus mythique. Mais non, mais non, ma fille, tu n’es pas dans ton rêve mais bien à Venise, la fée. J’en dansais...
Je descendis du vaporetto à la station Accademia , et cherchai mon Dorsoduro , puis ma Fondamenta . Je marchai vingt ou trente minutes en me perdant bien sûr, prenant un pont pour un autre, une calle pour une salizzada , confondant le rio ou la riva ; me souvenant d’un campo dans un autre sestiere ... Tant de mots, c’est usant, mais charmant. Je portais un duffle-coat, boutonné jusqu’au cou, capuche rabattue. Les courants d’air me jouaient des tours à chaque tournant, et c’est avec bonheur que j’entrai chez Montin dont la salle de restaurant était chauffée.
Mon cher ami Nino m’attendait, Vénitien bon teint, connaissant chaque pierre, chaque tuile, jamais lassé de faire découvrir, admirer, encenser son trésor. - Vous les Italiens, vous... - Pardon, je suis Vénitien.
Cela le résume. Il ajoutait : « D’ailleurs, je suis un dogettino  ! ». Si simplement.
J’en étais tout à fait sûre. Et un dogettino superbe, lui aussi.
On me conduisit à ma chambre. Le parquet ne craquait pas. Le lit possédait quatre couvertures puisqu’il n’y avait pas de chauffage ; et on m’assura que j’aurais probablement de l’eau chaude chaque matin.
Nino m’accompagna à l’étage ainsi que les deux garçons — si beaux, si beaux. La grand-mère rabougrie, les yeux perçants, d’emblée, me regarda d’un air rogue. Qu’est-ce que cette fille en âge de se marier vient faire toute seule à l’hôtel! Si elle s’attaque à mes petits-fils, elle va m’entendre ! J’entendais bien sans qu’elle prononce un mot, d’autant qu’elle ne parlait que vénitien; j’étais venue pour...elle n’aurait pas compris; tes petits-fils, vieille Macmiche, je les regarderai autant qu’il me plaira, parce qu’un beau garçon, une belle fille, cela se regarde comme une oeuvre d’art. De temps à autre, Dieu est un sacré Michel-Ange.
Je m’installai.
La locanda , dont le jardin fermait l’hiver, accueillait tout le jour ceux que le vent chassait des venelles. La salle de restaurant devenait une sorte de club. Chacun y apportait son tricot ou son canevas, ses souvenirs, ses idées, ses sujets de discussion, ses passions même. En plus de mon dogettino, qui passait chaque après-midi, je me liai particulièrement avec un couple d’une trentaine d’années (on disait que la jeune femme était la fille de Peggy Guggenheim), avec un merveilleux prof de français, surtout poète — beau lui aussi, tous les hommes sont beaux à Venise, du moins je les voyais tels — et un autre couple de Français plus âgés, la cinquantaine, donc très âgés pour moi. Mais les habitués ne dépassaient pas les vingt cinq, voire vingt huit ans.
Chaque matin, après une toilette difficile devant le lavabo dont l’eau coulait, allons, disons tiède, j’enfilais le duffle-coat et partais avec Nino à la découverte d’autres merveilles. Ce que je voulais visiter était en réparation : c’est constant à Venise. Cela ne fait rien, il y en a déjà trop pour une vie entière. Je marchais, je marchais, oubliant la lourdeur de mes jambes, mêlant à cause du froid le brouillard de ma bouche à celui du ciel. Je ne rentrais jamais tard. Nino dînait rarement avec nous, il ne roulait pas sur l’or. Je retrouvais les autres et partageais la table du «vieux couple », du couple « Guggenheim » et du prof-poète-beau !
Il s’appelait Franco. Franco . En italien, ce mot roule et ondule, et chante et retentit. Rien à voir avec le Franco sec et cassant du dictateur espagnol.
Franco nous distrayait, nous amusait, nous faisait rire. Il paraissait assez proche des « vieux » Français qui lui parlaient affectueusement. Avec moi, il jouait gentiment de son charme. Les soirées passaient vite. On ne se couchait pas très tard. Trois signaux nous y invitaient : la grand-mère rogue fronçait les sourcils, les parents-patrons apparaissaient sans tablier et les deux chérubins se mettaient à bailler. Tout le monde se levait. Ceux qui ne logeaient pas sur place enfilaient un manteau, enfonçaient un bonnet, enroulaient une écharpe autour de leur tête, cachant leur bouche, chaussaient des bottes et des gants et lançaient à la ronde leur plus joli ciao  ! Papa Montin donnait deux tours de clé ; je retrouvais ma chambre froide, mes quatre couvertures, mon livre.
Je pensais rester une semaine : une semaine de froid, de vent et de brumes me suffisaient. J’étais arrivée le dimanche.
Le vendredi ou le samedi, Nino et moi décidâmes de quitter Venise et d’aller faire un tour à Chioggia. Là, de l’eau, des canaux, bien sûr, mais pas de palais ; des bâtisses populaires en aussi mauvais état, parfois lépreuses, avec en plus les cris d’une maison à l’autre, les odeurs de graillon, les poubelles débordantes, tout ce qui, écrit en toutes lettres paraît affreux, mais en réalité forme la trame, indispensable et extraordinaire, richissime en termes d’impression de la vie italienne (pardon,
Nino) semblable, pour nous, étrangers, du Nord au Sud, si semblables par ses racines.
Nous décidâmes de rester dîner ; tôt, puisqu’il fallait rentrer chez Montin avant les deux tours de clé. Je laissai Nino au coin de la rue car il devait encore marcher un bon quart d’heure dans le brouillard pour arriver chez lui.
Trop tard.
Beaucoup trop tard puisque mes appels, mes coups dans la porte, le raffut désespéré que je fis ne forcèrent pas le portail. On ne pouvait m’entendre, l’habitation se trouvant de l’autre côté de la cour-jardin, la porte ne possédant pas de sonnette. Je courais d’un bout à l’autre de la façade, affolée, cherchant une lumière. On parlait encore à l’époque de la purée de pois londonienne, eh ! bien, s’ils avaient vu la purée de lentilles vénitienne, qu’auraient-ils dit ! Je tremblais, je grelottais, les larmes aux yeux et le nez glacé — les pieds aussi d’ailleurs. Me coucher, roulée en boule sur le seuil me promettait assurément un malaise cardiaque pour le lendemain matin : « morte à Venise ». Il ne manquait plus que ça ! Moi, fille unique, que deviendraient mes chéris si le Dieu du Froid me prenait ? Il n’avait pas réussi pendant la guerre, là-bas, loin là-bas, au pays des esclaves, des esclaves gelés. Non, il n’avait pas réussi pendant la guerre, - et voilà qu’avec l’estomac plein, il allait m’avoir. Que non ! Aller chez Nino...je ne savais par où passer. Franco ? La seule issue. Deux rues plus loin que je connaissais. En avançant comme une somnambule, mains en avant, yeux écarquillés, attentive à la plus petite marche, au plus petit rebord, puis fonçant vers un porche qui se révélait être l’entrée d’un pont, ou vers un seuil de fenêtre qui devenait un parapet, évitant les obstacles, me cognant à la borne ou au poteau que le Malin avait plantés là, exprès pour moi, je finis par trouver le bon vantail. L’étiquette un peu éclairée portait Franco..., professeur. Ouf! Cache-toi, Malin. Je suis sauvée. Je frappai. Oh ! le charmant sourire, l’accueil chaleureux, le bon café qui se glisse jusqu’aux gros orteils.
- J’ai cours à Padoue, demain matin. Je pars à cinq heures. Tu continues à dormir. Et en t’en allant, tu tires la porte derrière toi. Je passerai vers 13 heures déjeuner chez Montin avec vous tous.
J’avais sommeil.
Mon Dieu ! Pourquoi faut-il que tous les hommes — ou presque tous - jouent les Don Juan ! Comment les a-t-on fabriqués pour qu’ils ne puissent jamais imaginer notre innocence ?
J’avais sommeil, mais lui, pas du tout. En quelques secondes, j’étais devenue un petit gibier, et lui un vilain chasseur. Franco, mon poète, mon si beau poète, ce n’est pas poétique de vouloir forcer une Fille parce qu’elle a eu froid et peur...Elle risque de garder froid et peur sa vie entière. Je t’ai bien expliqué ce que je fais chez toi. Je tombais des nues. Sainte Innocence, j’étais bien près de croire vraie l’histoire de cette fiancée dont la noce était préparée, et qui, huit jours avant, teignit sa robe blanche en gris ! !
Moi, je la désirais ma robe blanche. Lorsque, enfin il me laissa tranquille et décida de céder à Morphée, je restai les yeux ouverts, tapie dans un fauteuil. Ils finirent par se fermer, puis j’entendis claquer la porte. Je vérifiai : cinq heures. Je m’endormis
A l’heure du petit déjeuner, je revins chez Montin, sans me perdre, filant bon pas et chantonnant pour m’encourager. La grand-mère me parût encore plus rogue. Je montai dans ma chambre, triste, désolée, ô ! Venise, et me couchai.
La déception, l’angoisse, le froid, la bêtise du monde entier me rendirent malade, j’eus sous mes quatre couvertures, une hémorragie. Comment expliquer à la grand-mère qui me parut au comble de la roguerie — si, si, j’invente le mot. Impossible. On ne peut jamais rien expliquer dans la vie. Rien. Niente  !
Je descendis à l’heure du déjeuner dans la salle du restaurant. Je trouvai les tableaux des génies sans couleur, et ceux des autres inexistants. Les deux frères, ces merveilles, passaient comme des ombres. Le couvert n’était pas mis. La « vieille » dame française tamponnait ses yeux...
La salle me parut froide, et sombre, et silencieuse. Que se passait-il ?
Je me tournai vers la fille Guggenheim. - La voiture de Franco est tombée ce matin dans le canal, en direction de Padoue. On vient de repêcher son corps.
J’arpente le quai de la gare de Venise. Partir, vite, rentrer à Paris. Ne pas passer une nuit de plus dans les brumes. Ne plus regarder les deux frères, mes angelots. Ne plus arpenter mon Dorsoduro. Ne plus attendre Nino pour traîner sur le quai des Esclavons. Ne plus entendre les gondoliers s’interpeller. Ne plus marcher et se perdre, se perdre, se perdre toujours, et toujours se retrouver au bord de l’eau. Cette eau...
Je marche sur le quai, ma capuche relevée. A la main, ma valise. Celle de grand-mère, plus exactement. Couverte d’étiquettes de grands hôtels...ou de petits (les miens) parce que c’est la mode. Il m’est arrivé de demander le prix d’une chambre, de boire un café dans un de ces hôtels de rêve pour coller la fameuse étiquette sur ma valise. Grand-mére a commencé, pionnière en voyages organisés dès 46 ou 47. Ma valise, tout le monde l’a admirée le jour de mon arrivée. Franco a dit : « on pourrait écrire une chanson avec les noms qui sont dessus ». Je ne jetterai pas ma valise. Tout ce qui vient de ma grand-mère est sacré, mais je n’y collerai plus d’étiquettes. Je ne voyagerai plus non plus. Allons, cesse de penser des sottises et monte dans ton wagon.
Penser des sottises...Pourtant, si j’avais dit « oui », il serait peut-être parti en retard, et le brouillard se serait levé. Ou bien, content, il aurait été plus attentif. Aurait-il emprunté un autre chemin ? Il n’y en a pas d’autre. Tu lui aurais fait plaisir. L’as-tu offensé ? Non, au contraire. Mais il n’est plus là pour le dire... Est-ce sa faute ? Est-ce ta faute ? Mon Dieu, est-ce ma faute ? Dieu, moi qui ne crois pas en toi, un signe pour me dire que ce n’est pas ma faute !
Franco, tu es, non, tu étais charmant. Je te trouvais beau. Je te trouvais beau ! Pas autant que nos deux demi-dieux, mais enfin, toi non plus, Vénus ne t’avait pas raté. Tu étais drôle, spirituel, et dans deux langues encore ! Et poète. Pas du tout ce qu’on appelle un poète maudit, et pourtant, comment appelle-t-on un poète noyé ?
Monte dans ton wagon, fille, monte donc ! Il y a là, face à moi, le « vieux » couple français. Elle pleure, il est lugubre. Nous osons à peine nous regarder. Puis elle me prend la main :
- Nous retournons immédiatement à Paris avertir notre fille. Franco et elle étaient fiancés.
2 - JOUR DE GRÈVE
Chaque matin, Jean, le garçon, sortait les quatre tables et les huit chaises qu’il appelait pompeusement la terrasse. Sur chaque table, il posait un carafon Dubonnet empli d’eau, un cendrier Cinzano et un corbillon contenant quatre à cinq tranches de cake, un ou deux macarons.
Chaque matin, la porte à un battant de l’immeuble du café, qui jouxtait la terrasse, s’ouvrait et laissait passer Monsieur Emile, gentil bien vieux Monsieur...d’une soixantaine d’années. Complet, cravate, béret. - Bonjour, M’sieur Emile, beau temps (ou vilain temps, un peu froid aujourd’hui, bien doux, bien chaud, etc.). - Bonjour, bonjour, Jean. C’est vrai ; c’est vrai. Mais ça ne fait rien, c’est de saison - Puisque vous le dites. Ca n’empêchera pas de travailler, allez, allez. - Ni moi d’attendre l’autobus, pour sûr.
Jean rentrait, revenait avec un torchon, essuyait une tache invisible sur l’un des guéridons à dessus de marbre, soufflait dessus, recommençait. Monsieur Emile, lentement, se dirigeait à deux mètres de là, et se plantait à l’arrêt d’autobus.
La journée commençait. La fille de la boulangère passait, charriant le long panier d’osier lourd d’une vingtaine de baguettes, puis repassait le panier vide, porté par sa poignée ventrale. Une dame en chignon gagnait l’arrêt, se mettait derrière Monsieur Emile, après avoir soigneusement pris son ticket numéroté à la machine accrochée au poteau porteur du numéro de bus et de sa direction.
Un type en casquette, besace de cuir retenue à l’épaule par une bandoulière s’asseyait à une table. - Blanc ballon ! - Dehors? - Oui, je retrouve un pote, on a un peu de temps. - Ca vient.- Se tournant vers l’arrêt : - Il est long, ce matin, Monsieur Emile... - Y’ grève, dit le porteur de besace.
Y’avait grève. C’est pour cela qu’il avait du temps. L’autobus ne viendrait pas tout de suite. Un véhicule sur trois, quatre, cinq, ça fait attendre. Son pote arriva donc, s’assit près de lui, et Jean apporta deux blancs ballons.
Une dame, coiffée en hauteur, chaussée de même, s’approcha de l’arrêt, prit son ticket. On se mit à bavarder. Puis encore une dame, jeune et jolie, que la dame chaussée de haut, coiffée de même, toisa de haut. Puis, sourit. C’est tout de même mieux de se sourire si on doit attendre de concert. - N’oubliez pas votre ticket, une personne derrière vous peut vous empêcher de monter... - C’est vrai, merci, ma bonne foi ne l’emportera pas forcément. - Vous voulez rire. L’autre jour, à la boulangerie, la patronne n’a pas voulu croire que j’avais déjà posé vingt centimes. Rien à faire. J’étais de bonne foi, je vous jure. Elle m’a prise pour une menteuse. Vingt centimes, vous pensez ! - Alors, qu’avez vous fait ? - Oh ! J’étais vexée, devant tout le monde. Je suis partie, j’ai changé de boulangerie. - Cela m’ennuierait, j’aime le pain de ma boulangerie. - Moi aussi, mais, mon honneur...
Arriva une vieille ratatinée toute souriante. On lui montra la machine à tickets. Elle remercia d’un sourire et dit : - J’ai vécu une vie de femme libre. Pour l’instant, je n’ai besoin de personne. Avec mes lunettes, je vois bien ; avec mes écouteurs, j’entends passablement ; avec mes fausses dents, je mange...mais c’est mon cerveau qui ne suit pas ! - Oh ! dit Monsieur Emile, qui prenait part à la conversation, j’ai vécu aussi une vie libérée...mais pas dans le même sens.
Il cligna de l’œil et regarda ceux qui l’entouraient, en connaisseur. Allons, il n’était pas dix heures, et attendaient déjà : une dame à chignon, une dame à talons très hauts, une vieille ridée, une jeune jolie. Mais cela manquait d’hommes. En voilà justement deux, la trentaine, qui arrivaient en se tordant de rire. - Vous pensez, leur fils complètement sourd a quand même fait de bonnes études. De quai, j’ai oublié. - Acoustique, je pense...
Là, tout le monde se mit à rire, Emile le premier. - Pour reprendre notre conversation, ajouta le trentenaire, nous en étions à la plage. On m’avait dit qu’il y avait autant de sortes de seins que d’empreintes digitales. Jamais imaginé ça! J’ai observé...c’est vrai.
La dame coiffée de haut prit l’air choqué. La jeune se mordit les lèvres en regardant ses seins. La vieille ridée éclata d’un rire juvénile et bruyant. - Faut pas faire la bégueule, hoqueta un jeune homme qu’on n’avait pas vu venir. Si faut attendre longtemps ensemble, autant qu’on rigole. - Une grève, ça peut durer. - Une grève, une grève ? Je ne le savais pas. - Moi, si - Moi, pas - J’ai entendu au poste - Je ne le branche jamais le matin - Moi, si. - Moi, pas, je déjeune au calme.
Un jour normal. Le garçon avait installé sa terrasse. Deux ouvriers y buvaient un blanc ballon. La boulangère revenait de sa distribution. Les gens, les gens normaux, les gens qu’on croise, les gens qu’on côtoie parfois chaque jour sans les voir, les gens de tous âges et milieux mêlés, voilà que, par l’effet d’une grève, ils riaient ensemble.
Emile pensa qu’il ne fallait pas gâcher ça, et il encouragea d’un regard, d’un hochement de tête, d’un geste de la main chacun de ces compagnons de hasard à continuer. Les grèves, il n’aimait pas ça. C’était contraire à toute sa culture. Sa mère répétait toujours « le travail passe avant tout ». Emile n’avait jamais cessé. Et puis, les grèves maintenant, alors qu’il fallait tout reconstruire. C’est il y a quelques années qu’il aurait voulu des grèves...générales, celles-là ! Elles n’étaient pas venues, ces grèves-là ! Des grèves de gendarmes, des grèves de douaniers, des grèves de policiers. Des grèves de prêtres, même...On ne pratiquera plus un baptême si... On ne sanctifiera plus un mariage si...Pauvre Emile, innocent Emile. Reviens à ton arrêt d’autobus. Justement, les deux mêmes repartaient de plus belle. - Vous savez qu’il y a des danseurs qui mettent une chaussette dans leur slip pour que ça soit plus gros et rond !
La dame au chignon faillit étouffer, celle aux talons hauts s’évanouir, et la ridée-libérée remarqua : - Mesdames, cela s’appelle une gauloiserie. Y a pas de mal !
Un petit silence. Un raclement de gorge, comme toujours au milieu d’un silence. Comme au théâtre, au moment le plus merveilleux, on tousse. Une très grosse dame se mit à la queue. - Nous attendions du renfort, susurra la vieille ridée, en voilà.
Puis elle éclata de son rire si jeune. - Savez-vous, lança-t-elle, que ma famille voulait fêter les 90 ans de mon frère. Manière de se rencontrer tous. Mais il avait peur de ne pas y arriver. Il demanda qu’on lui fête ses 89 ans. Puis, il dit, non les 88. Et puis, non, les 87. Nous devions être cent cinquante, le restaurant réservé. La veille, on l’a trouvé mort dans son lit. C’est drôle, hein ? Moi, je ne veux pas de fête. Quand on m’invite quinze jours à l’avance, je réponds que je ne suis jamais sûre d’être au rendez-vous...
La terrasse se remplissait de gens qui s’inquiétaient de voir tant de passagers, et décidaient, apprenant la cause, de stoïquement boire un verre en attendant que ça se passe. C’est à dire qu’un bus arrive. Des gens descendaient sur la chaussée, regardaient au loin... - Ah ! on dirait un bus, là-bas. Non, c’est un camion. - Vous croyez...oui, oui, un camion.
On tirait un mouchoir de sa poche, on se mouchait. On ouvrait son sac, on en sortait un peigne et l’on se repeignait. On boutonnait ou déboutonnait sa veste. On enlevait son paletot et le mettait sur le bras. On s’époussetait d’une chiquenaude de trois doigts. On faisait quatre pas, on revenait. On décidait de faire le trajet à pied ou de rentrer chez soi. On râlait, pour sûr, il y avait de quoi. - Pas fatigué, M’sieur Emile ? C’est long. - Merci, Jean, ça va très bien. Tous ces gens sont si intéressants et charmants.
Tout le monde sourit ; et bailla ; et regarda sa montre pour la X° fois.
La terrasse se vidait et se remplissait à nouveau. L’un bavardait, l’autre pas. L’un rêvait, l’autre rêvassait, le troisième bougonnait. Monsieur Jean passait d’une table à l’autre avec son sourire, son plateau, son chiffon. De temps en temps, il sortait lui aussi sa grosse montre d’acier de la poche de son gilet, vérifiait d’un hochement de tête et d’un froncement de sourcil, écoutait les propos ou les entendait seulement, ne prenait part que distraitement mais en montrant de l’intérêt, pratique oblige, remettait dans la poche gousset la montre accrochée à sa chaîne, donnait lui aussi une chiquenaude de deux doigts sur sa manche chassant une hypothétique poussière, réajustait son grand tablier blanc, virevoltait sur ses talons pour un « garçon ! » pressant, et répondait d’un « oui Monsieur, ça marche » réconfortant. - Je crois qu’un de vos bas file, dit un des rieurs à la jolie dame. - Oh ! zut...
Une maille qui file est un ennui qui touche toutes les classes sociales, tous les âges, toutes les religions. - Plus haut !
Elle soulevait son ourlet. - Plus haut, voyons, plus haut !
Elle releva carrément sa jupe jusqu’à mi-cuisse sans percevoir les rires, et brusquement : - Mais vous vous moquez de moi ! Je suis de bonne humeur.
Ca va, ajouta-t-elle, découvrant tous les sourires complices. - Pardon, dit le rieur. Faut s’distraire. Je ne le ferais pas avec une moche... - Ni avec moi, murmura la vieille ridée. - Madame, il y a des gens qui restent fort verts. J’ai connu un homme de 90 ans, bon pied, bon œil. Il rencontra une femme de 58 ans...très comestible, et voulut l’épouser. - El le accepta? - Ce sont les enfants qui ne voulurent pas ! Ils affirmèrent que l’on ne pouvait épouser un vieux que s’il avait du bien. Leur mère risquait un infarctus, il y en avait dans la famille ; le vieux hériterait ; frais comme il était, il pouvait encore en marier une autre et pfutt du bien de la comestible de 58 ans ! - Ah ! si j’étais riche-riche, je me marierais encore pour embêter mes arrières petits-enfants. - Vous ne les aimez pas ? - Je n’en ai pas ! On peut rêver, non ?
On entendit un gros bruit de moteur. - En voilà un, en voilà un ! - Non, ce n’est pas notre ligne, il a tourné à droite. - Ah ! C’est long... - On pourrait faire une minute de silence... - Mais. pourquoi ? - Avoir un peu de calme (C’est la chaussée de haut qui parlait). Pour calmer les enfants, quand ils s’excitaient trop, mon mari disait : « une minute de silence pour ceux pour lesquels on n’en fait jamais ». - Ca marchait ? - Bien sûr. Ou alors, pour l’anniversaire d’un général inconnu, auquel aucune autorité ne pensait. Les enfants prenaient ça pour un devoir national. - Mais dites donc, dit un des rieurs, il y a là une idée à exploiter - Oh ! dit la grosse-grosse en soupirant, une minute de silence pour...
On ne saura jamais ni pour qui, ni pourquoi, parce qu’à ce moment là se présente, comme sortie d’un coup d’entre les grosses pierres plates et rectangulaires des trottoirs parisiens...une beauté. Toute jeune. Toute pure.
Elle prit gentiment son petit ticket, rejoignit sagement sa place à la queue, la dernière...et sourit.
Chacun la regarda selon son humeur du moment, ou son humeur de naissance, sympathie, ironie, jalousie, envie, désir de conquête, admiration, rivalité, émulation.
Monsieur Emile, seul, la regarda les yeux adoucis d’émotion, d’affection, d’amour.
Soudain, après cette minute de silence impromptue, en l’honneur du genre humain tel qu’il peut être, beau, frais, innocent, le bruit roula, et roula l’autobus ! Ca y est, il était là, le mastodonte tremblant et grondant, la grosse machine verte et blanche, avec sa plate-forme à tous les vents. Foin du ticket de queue, foin du contrôleur qui n’introduisait pas assez vite les tickets de paiement dans sa machine ventrale. Quelle cohue, belle ou pas belle, jeune ou pas jeune, grosse ou pas grosse, oh hisse ! Dedans !
Le contrôleur tira sur la poignée accrochée à sa chaîne – elle ressemblait à celle des W.C. - et abaissa le petit panneau marqué « Complet ». L’animal R.A.T.P. s’ébranla, la panse chargée à ras bord. Il partit, découvrant un trottoir vide. Vide ? Non. Monsieur Emile était là. Il tourna le dos à la rue et se dirigea vers le vantail d’où il était sorti quelque temps auparavant.
Jean lui fit un clin d’œil. - Monsieur Emile, aujourd’hui, c’était mieux pour vous, n’est-ce pas ? Un jour de grève, vous avez le temps de bavarder vraiment ! - Oui, oui, bonsoir Jean, à demain. - A demain, M’sieur Emile, à demain.
La terrasse s’était vidée en remplissant l’autobus. Une dame restait, étonnée, suivant du regard ce monsieur qui retournait chez lui après une si longue attente. - Cela vous étonne, je le vois bien, dit Jean. Monsieur Emile, il vivait déjà ici, avant la guerre. On est venu l’arrêter avec sa femme et sa fille. Jolie, la gamine. Lui seul est revenu de là-bas, voyez ce que je veux dire. Depuis sa retraite, il descend chaque jour attendre l’autobus. Ca lui passe le temps. Il cherchera sa femme et sa fille toute sa vie. Aujourd’hui, j’ai bien remarqué une mignonne qui lui rappelait...Faut vivre, faut vivre quand même. Je l’aime bien.
Il leva les yeux vers une fenêtre fleurie, et se mit à ranger les chaises à leur place.
3 - ANGÉLIQUE
Angélique avait perdu son mari. Un mari tendre qu’elle aimait depuis cinquante ans. Le choc lui semblait rude ; on a beau savoir que cela arrivera, ce n’en est pas moins un choc, rude. Elle mit bien deux mois à vider le placard des vestons, pantalons et autres blazers. Ses amies, veuves avant elle, lui conseillaient pourtant de faire vite, de tout débarrasser sous le coup de l’émotion ; elle n’entendait rien, et gardait tout.
Chaque soir, rentrant de promenades, de séances de cinéma, de visites d’expos, toutes manifestations destinées à l’étourdir, elle se plantait devant le placard, devant les tiroirs, devant les étagères : impossible, elle voulait ces vêtements dans lesquels, chaque matin, elle l’avait trouvé si beau. Si chic. Si jeune encore.
Puis un jour, elle se décida, et très vite, le placard, les tiroirs, les étagères s’étaient retrouvés dégarnis. Ouf ! pensa-t-elle, et elle reçut les félicitations et les paroles de courage qu’elle-même avait prodiguées à ses amies, reconnaissant parfois une phrase : bonheur ou chagrin, le code oral est le même pour tous. Interchangeable.
Mais la table de chevet restait inviolée. Celle-là, avec son tiroir, et son bouton rond de cuivre semblait lui dire : oui, m’ouvrir est un viol ! Il y avait rangé, la veille de lui jouer ce sale tour de partir, il y avait rangé son portefeuille, ses papiers, ses clés.
Quand elle s’y décida, ce fut les mains tremblantes, et pourtant, elle vivait sans lui depuis six mois. Le petit bouton de cuivre lui brûla les doigts. Le tiroir ouvert, elle regarda dedans, tendit deux doigts fiévreux et saisit le portefeuille. Son chéri, son amour portait tout cela dans ses poches, presque sur sa peau, chauffé par sa chaleur, cette chaleur qui la réchauffait, elle, chaque jour.
Dur, c’était dur. Comment réellement vivre, comment accepter un jour? Certaines de ses relations s’en tiraient. Le pourrait-elle Tout lui semblait sans charme, sans beauté, sans intérêt. Vide, une vie vide, vide de sens. Pourtant, les enfants, par leur présence, leurs attentions, leur gentillesse empressée, leur aide constante prenaient une part grandissante à la reconquête de son existence.
Elle ouvrit le portefeuille pour le vider de son contenu avant de l’offrir à cette organisation charitable qui redistribuait ce qu’on lui confiait.
Des photos, plusieurs photos, les enfants, les parents âgés, la famille au complet, une photomaton de lui (en cas de besoin, sans doute)...et une jeune femme.

Une jeune femme Une jeune femme, oui, une jeune femme Une jeune femme, jolie, blonde Une jeune femme en jupe assez courte.
Une rage la saisit, non, la submergea. Une rage rageuse, une rageuse rage, une rage enragée. Enragée, fut-elle, elle, soudainement. Un orage. Un orage ravageur. Elle se sentit ravagée, et pensa ravager l’univers entier.
Horreur !
Lui, qu’elle avait tant aimé, qui l’aimait tant, disait-il. Voyons, qu’est-ce qu’ils avaient, lorsqu’ils s’étaient connus, dix-sept ans peut-être, Pendant la guerre, au début même, peu après l’entrée des armées allemandes. Elle se souvenait du discours de Pétain, et, le lendemain, de celui de de Gaulle. Son instinct la poussa tout de suite, bien sûr, vers de Gaulle. Résister, ne pas subir, mais comment ? A dix-sept ans, seule, sans conseil, tâche ingrate. Une idée toute bête lui vint ! Jeter des clous sur les routes fréquentées par les armées allemandes. Elle mit des clous, des longs, des solides à l’intérieur des manchons de caoutchouc de son guidon de vélo, et pédala bien vite sur la grand’ route. En tirant sur les manchons, les clous tombaient. Comme elle recommença plusieurs fois, elle eut l’idée de décolorer ses cheveux noirs en blond, pour qu’on ne la reconnaisse pas. Puis un jour, ô joie, elle croisa un garçon au moment même où, lui aussi, répandait des clous !
Rage impuissante... cinquante ans que je l’aimais. Trompée, moi, trompée. Pour une fille en jupe courte, trop courte.
On reprend. Après les clous, ils achetèrent des craies et dessinèrent des croix de Lorraine sur les murs. Des « V » de la Victoire également. Et des « à bas les Boches » en filant vite se cacher sous un porche au moindre bruit.
Mais cela ne suffisait pas. Du premier balcon du cinéma de quartier, à la fin de la séance, ils lancèrent quelques tracts fabriqués de leurs mains, écrits de textes naïfs et vengeurs. Les gens les ramassaient, les roulaient en boule, et les rejetaient avec force. Mais ils en virent les plier en cachette et les glisser dans leurs poches ! S’il n’y en a qu’un, c’est gagné ! C’est toujours un de plus.
Des enfantillages que tout cela. Sans savoir, ils le surent plus tard, que ces enfantillages pouvaient les mener au poteau ! Eh bien, ils y seraient allés ensemble, puisqu’à force de se cacher sous les porches, bien serrés l’un contre l’autre, ils finirent par s’embrasser. Ils surent plus tard, que même au poteau, on les aurait séparés...
Rage. Profonde. Sourde. Du fin fond de mon cœur. Un volcan dans mon corps. Lui... impossible, lui, embrassé sous des porches, pour échapper à la mort...
75 ans, et puis alors ? 75 ans, ben et lui ? 75 ans, à notre époque...Que je me regarde ! 75 ans, j’ai gardé mon chic ! 75 ans, bon ça se voit, sûr, mais je n’ai rien d’une vieillarde ! 75 ans, mais je vous emmerde ! Oh oh oh ! Si ta rage t’amène à la vulgarité...Mais je m’en fiche d’être vulgaire, je suis trompée. Le miroir...des rides, évidemment, deux ou trois, des taches marrons sur les mains, un petit bourrelet par ci, un petit bourrelet par là, un pied un peu déformé. Bon...75 ans !
Trompée...que la rage m’étouffe. Ah non, ah non ! Que la rage vous étouffe tous et... lui? Que ma rage l’étouffe dans son tombeau !
Après... Ce réseau de sauvetage d’enfants, ces gosses éperdus qu’on acheminait vers la Suisse, ces petits qui s’accrochaient à vous en demandant leur mère. Deux ans à les convoyer, ces angelots.
Et après... ? Trompée. Convoyer des enfants ensemble, et me tromper.
J’ai froid, terriblement froid, et les joues rouges.
Et après ? Cinquante ans d’expos, de jubilation face à un Manet en se poussant du coude,
« Regarde, regarde » « Tu m’empêches de regarder » « Mais tu ne vois pas ce qu’il y a à voir ».
Trop de monde à cette expo, vingt personnes devant le même tableau, insupportable, il faut se contorsionner pour lire l’année, le musée prêteur. On a chaud, beaucoup trop chaud. Oublié de laisser le manteau au vestiaire. On étouffe...
Moi, j’ai froid ; je suis trompée, ça me donne froid. J’en tremble. Je touche mes joues... brûlantes. Je crois que je vais casser quelque chose, quelque chose qu’il aimait. Oui, mais ce qu’il aimait, je l’aime aussi. Raison de plus pour casser.
Seulement, ce que nous aimions, c’était pour les enfants. De toute façon, les enfants, lorsqu’ils sauront, ils casseront avec moi. S’ils ne cassent pas, c’est qu’ils savent...ou qu’ils acceptent !
Ah ! non, je ne peux pas supporter cela. Les enfants ! Vous acceptez ? Dénaturés, ingrats !
Vous vous conduisez comme les autres ? Vous dites tranquillement : « Papa trompe Maman » comme « les pâtes sont cuites ».
Les pâtes sont cuites, les pâtes sont cuites, je vais les laisser, qu’elles collent !
Voilà, Angélique s’installe dans sa rage comme on s’installe dans un nouvel appartement. On en explore chaque recoin. Sauf qu’en principe, le nouvel appartement, on le visite avec joie et qu’Angélique visite sa rage avec rancœur. Trahison.
Après, Ô ! après quelles souffrances, ils t’ont pris, et pas moi. Tu es parti...pour où ? On le savait bien. Mais tu es revenu... d’où ? On ne le savait pas ; on ne le comprenait pas.
Je caressais ta peau bleuie de coups, je passais doucement ma main sur ton crâne tondu, je te savonnais pour t’enlever ton odeur de mort, je te cuisinais de petites assiettées réjouissantes et tentantes, je te pétrissais des biscuits légers, je te caramélisais des petites compotes de pomme. Je m’asseyais la nuit dans le lit pour mieux t’entendre respirer.