Messages de l'au-delà

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Description

La vie se poursuit-elle après la mort ?
Sous quelle forme et dans quel but ?
Telles sont les interrogations d’un professeur d’université de médecine d’aujourd’hui.
Le grand apport de ce livre réside dans la qualité de l’échange entre le disparu - grand prix de la recherche scientifique – qui, de la Maison des morts, livre à son fils rationaliste des réponses d’une haute teneur philosophique et scientifique.

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Date de parution 01 juin 2012
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EAN13 9782897210069
Langue Français

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Dépôt légal — 4e trimestre 2011
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives
Canada Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Herzog, Bernard
Messages de l'au-delà : la renaissance n'est que la foi dans la vie

(Collection Psychologie)
Comprend des réf. bibliogr.

ISBN Imprimé: 978-2-923705-21-7
ISBN PDF : 978-2-923705-64-4
ISBN EPUB : 978-2-89721-006-9
1. Vie future. I. Titre. II. Collection: Collection Psychologie (Éditions du CRAM).

BL535.H47 2010 236'.2 C2010-942175-2Table des matières
Préface
Chapitre I - Voyage de la Toussaint
Chapitre II - Portrait impressionniste d'Eugène H.
Chapitre III - La poésie du maître des forges
Chapitre IV - L'inéluctable cheminement vers l'Orient
Chapitre V - Comment Edma Dasar Lume me fit revivre la renaissance de mon
père ?
Lettre à mon père n° 1
Lettre à mon père n° 2
L'histoire de Gilles de St Albin
Lettre à mon père n° 3
Le départ de Fernand
Lettre à mon père n°4
Lettre à mon père n° 5
Lettre de mon père n°1
Lettre de mon père n°2
Lettre de mon père n°3
Lettre de mon père n°4
Lettre à mon père n°6
Lettre à mon père n°7
Lettre à mon père n°8
Lettre à mon père n°9
Lettre à mon père n°10
Lettre de mon père n°5
Lettre à mon père n°11
Lettre à mon père n°12
« Les Jardins de la Lumière »
Annexe n° 1A- L'histoire d'un homme modèle
B - L'éducation dans la peur et le culte des morts
C - L'homme qui s'envole (3ème entretien)
Annexe 2
Post-Face
Messages de l'AU-DELA: Illustrations de l'auteur
Le pêcheur et son filetPréface
Mes chers amis,
J e m e permets d e vous communiquer l a suite d e s réflexions q u e j'ai pu
mener tant dans mes entretiens avec mon père, qu'avec ma douce et tendre
épouse prénommée Christine.
Comme les tapis de feuilles en automne ces réflexions se sont accumulées
avec le temps. En les colligeant, elles ont pris d'elles-mêmes un sens, aussi ai-je
ressenti le désir d'écrire ce volume du moins de le composer par l'adjonction de
différentes lettres personnelles.
Le décès brutal d'un jeune enfant d'une douzaine d'années dont les parents
m'ont apporté quelques documents, notamment des dessins, m'a bouleversé.
I l avait dressé u n e carte ressemblant à u n e toile d'araignée o ù i l avait
incorporé sous forme symbolique sa vie passée et sa vie présente.
C'est son souvenir vivace en moi, comme un immense regret qui a soulevé
l a grande houle d'une révolte trop contenue devant des centaines d'autres
départs posant de nouveau la question fondamentale du« pourquoi de la vie ? »
Il était beau, il était intelligent et vivait en harmonie avec ses parents, de
braves gens et ses nombreux amis. Simplement il allait trop souvent peut-être
dans sa cabane au fond d u jardin rêvasser comme des milliers d'autres, ainsi
que je le faisais à son âge, comme le Grand Meaulnes sûrement.
Il avait tapissé les planches de sa cabane de dessins représentant ses
chimères et une toile d'araignée qui symbolise notre galaxie mais mille autres
choses encore.
Après avoir composé ses graphismes étonnants i l leur donna vie par des
couleurs, et il apposa en dernier, au centre, une tache rouge.
Quelques jours après, il fut frappé par le monde de l'Enku, suite à l'attitude
irresponsable d'un vieil idiot qui avait ingurgité quelques pintes d'eau de vie.
C e dernier dessin restait donc comme l'indice d'un départ imminent mais
aiguillonnait aussi u n e résonance intérieure q u i était comme u n e obligation
d'établir u n parchemin p o u r éclairer suivant u n e démarche cartésienne et
rationnelle, la suite de mes documents et extraits oniriques, bref la synthèse de
ma démarche personnelle sur un sujet si tabou que notre civilisation veuille
l'ignorer à tout prix.
E n effet, nous assistons toujours à cette lutte fratricide entre l e monde
ancien et le moderne. On oppose toujours la Science à la Connaissance intuitive
de chaque être qui est unique.
Nous vivons donc bien dans l a période d u nihilisme scientifique de la vie,
tout en faisant l'éloge de la Science. Si elle nous permet d'avancer avec
certitude sur des thèmes aussi précis qu'abstraits, notre fascination d'hommesd e Savoir nous précipite dans u n aveuglement q u i nous fait oublier jusqu'au
respect même de la vie.
Cette émotion volcanique d'une révolte vécue quelques dizaines d'années
plus tôt ressurgissait, c'est pourquoi aujourd'hui j'ose vous la faire partager.
J'avais permis à un ami d'enfance d'accéder à ses rêves, devenir professeur
d'Université.
Un jour je le croise dans un couloir hospitalier, un plateau à la main. Après
les propos chaleureux d'une amitié vivace en moi je lui demande ce qu'il tient
sous le linge vert qui recouvre l'objet de ma curiosité. Il le lève et j'aperçois le
cœur d'un jeune adolescent. Il venait cesser de battre à n'en pas douter.
« C'est le cœur d'une fillette de douze ans décédée au cours de l'examen il
y a quelques minutes. C'est une tumeur d u cœur, j e v ais v ite a u service
d'anatomie pathologique p o u r q u e l e s coupes e t l e s imprégnations soient
excellentes : c'est pour la recherche scientifique ! »
Son sourire ne laissait aucune place au doute : elle était repartie pour
l'Audelà !
Je ne laissai pas paraître mon vertige, ni ma nausée.
J'avais aidé un nouveau prêtre, semblable à l'Ancêtre aztèque, à assumer
son rôle et je m'étais fourvoyé sur l'essentiel. Décontenancé, j e n e voyais pas
comment il avait pu interrompre le cours du fleuve d'une vie sans en être ému.
Je fus gêné par mon sentiment, l'afflux impérieux de mes émotions. Il devait
m e conter q u e l a je u n e patiente s'était agitée durant l'examen c e que
l'expérimentateur l'avait considéré comme un outrage alors qu'elle asphyxiait.
Après l'avoir vivement admonestée, il l'avait giflée…
Notre amitié était morte à l'instant même, et nos chemins se sont séparés
depuis sans que je lui fasse la moindre remarque : c'était ma façon de le
respecter car il avait aussi le droit, malgré ma réprobation, à mon respect.
J'espère et souhaite à l'ami lecteur un parcours aisé de ces quelques pages
mais aussi la sérénité et la certitude que j'ai moi-même éprouvées.
Aussi, je le confie à vos bons soins sachant que ce fragment de mon jardin
intérieur est comme un petit trésor qui vous permettra au risque de faire hérisser
les cheveux à certains, de dénouer le fil d'Ariane de notre vie.
« A mon très sensible et brave ami qui m'a confié le soin de
critiquer son œuvre, je me permettrai d'ajouter ceci : au travers du
désespoir on retrouve le chemin des cimes. »
A.C.A.
« Pour l'honneur qu'il m'a fait de lire son œuvre je me permets de
donner ce conseil : si le sommeil n'est qu'un songe, l'éveil des abrutis
n'est qu'un mauvais songe car dans le songe du naïf on retrouve lemiroir de la vie. »
P.R.
« A mon ami, cher Professeur, qui m'a fait l'obligeance d'accorder
sa première lecture, de tout cœur je le remercie pour l'immense travail
accompli pour récolter toute cette synthèse et avoir l'honnêteté de
communiquer des entretiens fort personnels. En quelques mots je dirai
ceci : "à la vie il apporte non seulement sa joie et sa foi de vivre, il raye
d'une plume le nihilisme révolutionnaire de l'intégrisme imbécile." »
J.A.G.K.
Lac Toba à SumatraChapitre I
Voyage de la Toussaint
La succession des paysages observés à travers une vitre de train donne
l'impression du changement intérieur et notre imaginaire s'active. Il se nourrit de
cette excitation très particulière semblable aux arômes précieux de l'enfance.
Alors le passé affleure en surface. Ces effluves visuelles se mêlent aux odeurs
des gares, aux impressions bigarrées d'une population inconnue ; cela prête à la
réflexion tout comme le fait de boire à la terrasse des bistrots parisiens par une
belle après-midi d'été en regardant passer les jolies femmes…
J'allais retrouver mes frères à Paris afin de gagner avec eux le cimetière de
Bruay-la-Buissière où reposent les restes de nos parents. Cela me laissait un
avant-goût de brouillard, de chrysanthèmes, bref, de Toussaint sur fond de terrils
et de souvenirs des gueules noires. Je croisais ceux-ci le matin, ils rentraient à
la mine et moi je partais à l'école.
Je me laissais aller à cette réflexion que la vie ressemble au jeu de la mère
l'Oie ! Mieux vaut prendre un bon départ, éviter certaines situations où l'on risque
de perdre des années, voire de retourner à la case initiale ou de subir diverses
mortifications vexatoires.
Je revois à cet instant la photographie de mon père tenant un nouveau-né
rigoureusement vertical : je rejetais le lait de ma mère le jour même de ma
naissance sur le dos de mon père ! …
Combien le conflit avec elle fut rude ! Elisabeth était une mère très
possessive, cela explique l'intensité du conflit qui devait durer près d'un
demisiècle !
Je naquis difficilement avec un double circulaire autour du cou et je dus la
vie à la prouesse opératoire du Pr. Vermelin qui, à la maternité Pinard de Nancy,
réussit la manœuvre difficile de Champetier de Ribes, une tentative de
retournement intra-utérin et de libération de ce fichu cordon semblable à la corde
des pendus qui entraîne une foule de conséquences désagréables.
Je devais donc impérieusement compter sur mon père pour me défendre et
faire face au phénomène invasif maternel ! Lorsque je découvris Folcoche,
d'Hervé Bazin, je devais en rire, car j'avais, aux mauvaises heures, surnommé
ma mère "Staline" ! Je la contemplais cependant avec admiration, mais de loin le
reste du temps, comme les Corses admirent leurs mères, les Italiens leurs
"mamas", ambivalence oblige ! J'étais fier d'elle, l'essentiel étant d e pouvoir lui
faire face.
Elle était une solide Française native du Nord. Mon père l'avait connue à
Lille. Elisabeth était très intelligente et intuitive, comme mon père du reste, mais
d'une possessivité extrême doublée d'un autoritarisme sans appel !
À vrai dire, notre père constituait à l a maison u n e pâle figure face à saprésence temporelle sans faille. Le brave homme planait à quelques vingt mille
lieues de la planète qu'on appelle Terre, c'est-à-dire notre lieu d'incarnation où la
mer et les terres se mêlent dans une horizontalité sans fin où règne la Déesse
mère, une situation somme toute habituelle sur le pourtour méditerranéen, mais
également sur les terres de Bretagne, d'Allemagne, de Flandres, du Japon…
entre autres !
Ce que je désire évoquer aujourd'hui, ce n'est pas tellement une fuite ou une
résistance viscérale face à cette autorité, mais ce désir farouche semblable à
une soif permanente et jamais satisfaite d'un contact réel avec le père.
On attend de lui d'être semblable a u passeur qui mène sur l'autre rive, de
rendre justice, d'instaurer la paix et d'édifier une digue de protection entre le petit
poisson et la baleine, si je peux exprimer ainsi les relations telles que j'aurais dû
les vivre au cours de ma tendre enfance après être sorti de l'épreuve des eaux…
On a bien besoin de respirer, de se remplir d'air, d'espace. Le père c'est cela :
l'éternel impalpable, celui qu'on ne voit pas, mais qui est absolument nécessaire
à la survie !
La figure du père, examinée sous cet aspect, a cette constance habituelle
ordinaire de rimer souvent avec l'absence ! Je suis toujours le témoin quotidien
des innombrables doléances reçues à son égard, lesquelles ont toutes réveillé
bien évidemment mon désir éternel d'une vraie conversation avec l'auteur de
mes jours !
Il est également possible de constater, en vieillissant, après avoir maugréé
contre ce père et ses diverses manies, parfois fort risibles, que nous, ses fils
nous lui ressemblons de plus en plus dans notre façon de nous raser, de
manipuler certains instruments, dans l e choix d e s aliments, mais aussi dans
diverses attitudes comportementales telles que la réponse à une agression, la
façon de nous protéger ou de nous mettre en garde, etc.
C ' e s t d i r e c o m b i e n e n r a i s o n d e s identifications inconscientes,
l'imprégnation paternelle pour les fils est extrême.
Les grands hommes qu'il vénérait comme des Dieux furent également les
nôtres : Claude Bernard, Lavoisier, Mendeleïev, et principalement Louis Pasteur.
Mon père avait l e goût d e l a rigueur extrême des physiciens e t des chimistes
sans avoir le côté farceur d'un Feynman. C'était un homme effarouché par la
violence, effrayé par les conflits. Il n'aurait pas tué une mouche et se mettait en
colère pour masquer sa faiblesse face à l'agressivité. Il était sans armes face à
la stupidité ! La société traversait l'époque sombre du nazisme, d e l a délation.
Certes à toutes époques l e thème d e l a bête humaine, selon l'expression de
Zola, est une constante. Rabelais, Paracelse l'ont également vécu.
Enfant, je regardais mon père se raser, cela m'intriguait de le voir agiter son
blaireau, fabriquer s a mousse d a n s u n petit b o l . I l avait u n grand rasoir
semblable à celui d e s coiffeurs d'autrefois. I l l e repassait longuement afin
d'affûter la lame. Cela me terrorisait car parfois je voyais sourdre du sang de son
visage, il se blessait surtout lorsqu'il était énervé car nous, les enfants, nous le
tracassions beaucoup…Je le contemplais souvent dans un état méditatif, sans concevoir que, plus
tard, j'aurais moi aussi à devoir me raser car on n'imagine pas que l e système
pileux puisse un jour vous préoccuper.
La brillance de son regard attirait mon attention mais pas la ligne de son
corps car il était maigre et son crâne se dégarnissait ! I l n'obéissait pas aux
canons d e l a beauté grecque, et ne ressemblait en rien aux sculptures de
Phidias, ni aux guerriers. Ces personnages-là on en avait vite fait le tour, tandis
1que mon père demeurait toujours une énigme, même après sa renaissance !
Il avait de gros yeux de myope et par conséquent des lunettes à verres
épais. Sans son optique, il ne voyait rien et n e pouvait s e diriger, aussi i l en
prenait grand soin, lavait ses lentilles chaque jour et évitait précautionneusement
de les rayer.
« La méthode et la rigueur scientifique en toute chose… » Disait-il, même
lorsqu'il lui arrivait – c'était rarissime – de faire de la cuisine lors d'une absence
de notre mère.
J e m e souviens des quelques tartes aux quetsches o u aux mirabelles de
notre jardin; après avoir réparti les fruits il ajoutait au-dessus des morceaux de
pâte, ce qui choquait mon sens esthétique. Je ne voyais plus que ces affreux
rectangles. Ils gênaient m o n regard e t quand j e lu i soulignais leur présence
incongrue, il me disait :
« C'est pour savoir si la pâte est cuite ; ce sont comme mes éprouvettes au
laboratoire, elles me donnent avec précision l'état de la cuisson. » C'était des
tartes d'ingénieur en chimie physique !
Là, je différais de sa rigueur, chez moi l'esthétisme primait, du moins avait
ses exigences.
Je devais lui causer pas mal de tracas car j'avais aussi mon caractère. Par
exemple, à l'école primaire je ne voyais pas pourquoi l'institutrice se permettait
de juger mon travail et osait placer un chiffre avec une encre rouge sur mon
cahier puisque ce cahier m'appartenait et que j'étais tout aussi capable qu'elle
d'y mettre une note ! Aussi, il m'arrivait souvent de biffer la note de l'institutrice et
de la remplacer par un chiffre qui m'agréait davantage !
Quelquefois, devant les zéros, j'ajoutais l'unité ou une queue tantôt vers le
haut, tantôt vers le bas et il m'arrivait aussi de mettre des commentaires « très
bien, excellent ! ». Tout cela vint aux oreilles de ma mère qui devait gentiment
me caresser avec u n instrument d'usage maternel exclusif qui faisait partie de
l'ordinaire quotidien, u n manche m u n i d e lanières d e c u i r q u i v o u s active
sérieusement la circulation des jambes quand il ne s'agit pas du reste !
Comme je récidivais, mon père exaspéré d'un rejeton aussi têtu, s'en remit
de nouveau à l'autorité maternelle qui derechef dut s'exercer mais cette fois
devant toute la classe. Elle devait m'accompagner à cette occasion à l'école et
raconter mes méfaits devant l'institutrice et les camarades et, non contente de
me morigéner, elle m'attribua, devant eux, u n e solide raclée d e martinet,démonstration d'autorité habituelle quotidienne dont je me serais fortement bien
passé. J'avais six ans et nous habitions le village de Pompey, proche de Nancy,
une cité grise et ocre qui sentait le soufre, la suie et les gaz de fonderie. Le ciel
était celui de la Lorraine envahie par les "vert-de-gris". Tout était acide car
l'invasion était là, bien présente, et la mort rôdait partout.
Je n'ai plus guère de souvenirs de l'époque heureuse de mes premières
années avant la déferlante guerrière. Ma mère me racontait que j'étais un gosse
d'une curiosité impossible et d'une ténacité sans faille. Comme elle suivait les
conseils du Pr. Vermelin et non les besoins exprimés par son rejeton, elle me
pesait entre chaque tétée et je connus le rationnement avant la lettre ; ainsi je
pouvais brailler d'une tétée à l'autre pour réclamer d'être nourri à ma faim, sans
me fatiguer.
Mon père intervenait mais sans résultat. À peine debout, je déménageais la
vaisselle, aussi les portes et les placards furent vite fermés à clé. Les robinets
des radiateurs d u chauffage central m'intriguaient e t les fuites d'eau furent si
nombreuses que ma mère imagina de me terroriser en me disant qu'il y avait un
vilain crocodile dans les radiateurs. Mon père laissa faire. Elle me vanta les
crocs de l'animal et sa rapacité insatiable, mais cela n'eut pour effet que
d'aiguiser ma curiosité, aussi je débouchais tous les radiateurs à ma portée afin
de voir l'horrible animal et trouver enfin de la compagnie… L'inondation générale
des parquets devait alarmer mon père mais sans guérir m a soif d e m'informer
sans cesse des choses nouvelles. J'étais un enfant parti à la conquête de
l'espace, à la découverte de toutes les singularités ou bizarreries de ce monde.
La vie n'est-elle pas un magasin de curiosités ? Et derrière chacune, n'y
a-til pas de bonnes choses à prendre… ou à apprendre ?
J'en voulais beaucoup à mon père de me laisser totalement à la merci d'un
pouvoir maternel que je ressentais comme intolérable et cœrcitif.
Dès ma première année j'avais pour ami Diak, un chien berger allemand. Je
dormais couché contre lui, ce que ma mère ne supportait pas.
« Lorsque tu étais entre la vie et la mort du fait d'une otite compliquée d'une
mastoïdite, ton chien n e t e quittait p a s d'un pouce. Il veillait jour et nuit sur
toi… »
Tel était le témoignage de ma mère à son égard. Elle prit ombrage de notre
affection réciproque et la jalousie aidant, elle trouva la solution de donner le
chien à la fille d'une voisine afin de m'éloigner de lui ! Mon père laissa faire…
L'animal manifestait par des grognements sa réprobation quand elle exerçait ses
brutalités envers moi…
J'eus quelques années plus tard un coq pour ami. Blanqui était tout blanc, je
l'avais baptisé ainsi pour cette raison. I l y avait entre lu i e t m o i u n e relation
étrange semblable à celle d'un cavalier dont le cheval agit selon la pensée de
son maître. Il m'attendait toujours derrière la grille de la maison quand je rentrais
de l'école, en me faisant la fête à sa façon.
I l surgissait d u jardin situé à l'arrière d e notre maison d'habitation et setrouvait toujours là dès que j'arrivais. Cela était surprenant, car il ne pouvait pas
me voir arriver.
S i j e l u i désignais mentalement u n acte à effectuer, p a r exemple, aller
picorer des mirabelles tombées, il s'affairait aussitôt dans la direction que je lui
avais indiquée, sans aucune dérive.
Si je lui demandais d'aller morigéner une poule trop bruyante à mon goût et
fort éloignée du groupe de ses congénères, aussitôt i l s e dirigeait vers elle et
agissait comme j e l e lui avais indiqué e n pensée… C'était m o n copain, mon
pote, après le chien éloigné par ma très chère mère…
Elle devint jalouse de ce nouvel ami et profita de l'absence qu'elle avait
ellemême organisée avec un médecin pour me faire opérer des amygdales.
Durant ce temps, elle fit tordre le cou à mon ami gallinacé et le servit à mon
retour de clinique sous forme d'un rôti… O n imagine l e s conséquences
psychologiques et le sentiment qui en résultèrent chez l'enfant…
Elle a dû avoir mauvaise conscience car elle me fit cadeau en
dédommagement, s i j e puis dire, d'une maquette d e bateau à laquelle je ne
voulus jamais toucher. Un enfant ne trahit pas un ami de la sorte… !
Je vomissais littéralement ce comportement et j'étais furieux de la faiblesse
de mon père qui une millième fois me laissait à la merci de son Général…
Vous comprendrez aisément pourquoi j e n e voulus plus manger d e poulet
o u d e volailles jusqu'à l'âge adulte, n i pourquoi j e versais dans l'allergie aux
militaires, aux despotes e t aux brimades administratives. On retrouve chez les
anarchistes espagnols l e s mêmes relations envers d e s mères un peu trop
phalliques…
Comme j e n'avais pas l e droit d'avoir des camarades d e jeu à l a maison,
encore moins d e m'échapper à l'extérieur pour jouer et qu'il n'y avait pas
l'alternative d'un animal fétiche, je parlais aux arbres ! Je les prenais pour amis
et j'allais dans le jardin respirer un peu hors de la sphère maternelle ou scolaire
pour ne pas périr d'asphyxie…
M a mère avait observé l a qualité d e m a mémoire. E n classe, i l suffisait
qu'un gamin récite sa leçon avant moi, pour que, interrogé en second, j'obtienne
l a moyenne. S i deux élèves passaient avant moi, je parvenais à 16/20, après
trois je décrochais aisément 18 ou 19/20. Il en était de même au catéchisme. Ma
mère s e rendit a u presbytère comme auprès d e l'instituteur, c e qui m e donna
l'occasion d'être systématiquement interrogé en premier. Il en résulta une série
mémorable de zéros, notamment au catéchisme où le curé était aussi rigide que
ma mère.
Comme je me moquais bien d'effectuer ma communion, la série s'éternisa.
Par contre, à l'école, la méthode eut un effet positif en ce sens que je fus bien
obligé d e lire mes leçons ! Au lycée, je trouvais aisément la parade : j'étais
responsable de classe et donc de la feuille de notes, ce qui devait s'avérer très
utile… D'ailleurs j'avais découvert la solution : j'imitais à la perfection la signaturede mon père, très simple, c e q u i évitait d'avoir à présenter chaque mois ou
chaque semaine le bulletin d e notes générateur d e fessées et de réprimandes
verbales.
J'étais donc un enfant qualifié de "forte tête" ou de "meneur" qui errait en fait
dans ses rêveries e n refus d e l a réalité humaine "trop humaine", adorateur de
belles choses tout à fait inaccessibles. En cela je ne différais pas de mes
semblables mais à cette époque plus souvent que d e coutume le ventre criait
famine.
Mon père était u n véritable aristocrate, d u moins j'en jugeais ainsi en le
voyant toujours vêtu d'une chemise blanche, immaculée et d'une cravate dans
un siècle de grisaille et de meurtres ou le peuple se terrait, assoupi dans une
ambiance de peur latente et de lourde oppression. Comment n e pas rêver aux
oiseaux chanteurs parmi les marguerites e t le s iris du jardin dont les coloris
comme les odeurs m'attiraient tout comme celles des roses, des pivoines, des
pois de senteur… ? J'allais un peu trop souvent me perdre dans les groseilliers
ou sous les mirabelliers et lorsque mon père rentrait fort tard d e l'usine, i l me
demandait parfois, mais très rarement, ce que j'avais fait, si mes devoirs étaient
terminés.
Cette offensive était manifestement induite p a r "Dame mère". El l e me
guettait comme une grosse chatte tapie à l'autre extrémité de la cuisine. Je n'en
menais pas très large car je savais que je n'avais rien fait. Apprendre une leçon
me donnait la nausée, je me contentais de m'en remettre à ma mémoire qui était
à vrai dire assez remarquable pour me sauver des eaux et des zéros jusqu'à une
époque lointaine au lycée. Pour parer l'offensive, je lui demandais des conseils
s u r u n e version latine o u u n quelconque thème latin, c e q u i faisait aussitôt
cesser l'algarade car mon père invariablement m e répondait : « Je n'ai pas le
temps, tu le sais bien, j'ai des choses bien plus sérieuses à faire ! » Et il partait
de guerre lasse s'enfermer dans son bureau en claquant la porte !
Parfois, je poussais l'audace jusqu'à l'y rejoindre car il m'était plus facile de
lui poser un problème délicat pour n'avoir point suffisamment prêté attention en
classe, préférant des futilités de cancre prêtant à rire et à s'esclaffer. J'espérais
obtenir le maillon manquant auprès de mon père dont tout l e monde vantait
l'intelligence et les connaissances prodigieuses.
Hélas, quand je m'aventurais dans sa tanière que l'on appelait un bureau là
aussi il me répondait invariablement : « Fous-moi le camp ! » Et son attitude ne
prêtait pas du tout à sourire…
Mes parents avaient, surtout ma mère, le culte des morts. La photographie
d e s e s parents s e trouvait s u r l e buffet, constamment fleurie. Mon père
n'exprimait pas ouvertement, introverti comme il l'était, son culte secret.
Pourtant, il vivait dans le passé et restait définitivement attaché au culte de ses
parents. Il avait quelques photographies des siens qu'il gardait précieusement
avec quelques lettres. C'était son trésor caché, son lien avec les trépassés.
Voici le récit qu'il fit du décès de sa mère :« En avril 1938, arriva une dépêche "Maman dans le coma.". Elisabeth,
mon épouse, pleura et alla avec moi au consulat suisse à Nancy, où le préposé
ne voulait pas nous recevoir, l'heure de fermeture des bureaux étant 18 heures
e t nous étions quelques dizaines d e minutes e n retard au-delà de l'heure
réglementaire.
Elle l'admonesta et il se laissa fléchir, apposa son cachet, j'ai donc pris le
train, le trajet durait plus de 24 heures.
J'ai trouvé ma mère sans conscience. Cet état inconscient dura au moins 48
heures, puis le cœur et la respiration s'arrêtèrent. Le diagnostic était trop tardif et
le s remèdes contre l'hémorragie cérébrale, inconnus. Pauvre femme dont la
sensibilité agressée par les événements avaient été mise à trop dure épreuve.
Avril 1938 : Hitler venait d'envahir l'Autriche, sa terre natale, elle savait que
ses frères et autres parents allaient être supprimés, elle en éprouva un choc.
L e sort voulait peut-être l u i épargner l a terreur d'avoir à vivre l'époque
terrible qui s'abattit trois années après aussi sur ce pays, les persécutions et
assassinats de collectivités entières, juives, orthodoxes, chrétiennes, tziganes,
communistes…
À l'enterrement assistèrent de nombreuses personnes de la campagne, de
pauvres gens qui l'avaient connue et qu'elle avait aidés comme elle pouvait en
donnant du linge, des vêtements à leurs enfants, des tartines, des friandises à
ces pauvres gosses qui allaient nu-pieds, en haillons.
Ainsi son vœu d e mourir rapidement, sans être à l a charge d'autres, fut
exaucé, elle eût aussi sa Bible dans le cercueil comme elle l'avait souhaité. »
Il me parlait au cours de mon adolescence avec une émotion non contenue
d e ses trois tantes déportées à Buchenwald. Les trois jeunes filles rêveuses
vivaient au dehors de ce monde, éprises de Schubert et de Schumann, n'ayant
d'échange émotionnel, comme Françoise s a m ère e t lui-même, qu'avec les
génies musicaux austro-hongrois. Il me narrait comment, enfant, il avait connu à
Samobor des paysans réfugiés russes. Ils se terraient dans la forêt, affamés et
apeurés. Le soir, ils chantaient pour se réchauffer et les mélodies montaient vers
le ciel, aspirant mon père avec elles dans cet élan spontané de la matière qui
exhale son cri de souffrance vers son créateur : « Jamais je n'ai pu retrouver des
voix aussi sublimes, cela nous transportait. » Le contact avec lu i était aussi
fugitif, aussi rare qu'avec ces pauvres hères pourchassés par les bolcheviks. Ils
ne voulaient pas abandonner leur Dieu, l'orthodoxie pour le néant.
J'avais placé ces quelques lettres ou effigies précieuses contre s a poitrine
pour son dernier voyage, ainsi qu'une couverture en damier noir et blanc assez
mal e n point. I l nous en avait touché deux mots à quelques reprises et elle
m'avait intriguée en 1943/44 lors des bombardements. Notre père avait
dactylographié au cours de sa retraite le récit des principaux épisodes de sa vie,
rédigés à l'intention de ses fils.
Il y est question d'un voyage en Yougoslavie, en 1934, soit une bonne
année avant ma naissance :« Mon épouse Elisabeth prit quelques souvenirs, u n bronze représentant
m a grand-mère paternelle presque centenaire. I l y avait aussi d'autres petits
objets et un plaid en laine à carreaux noirs et blancs dont se couvrait mon père
les après-midi en se couchant pour faire la sieste. Ce souvenir a failli être perdu
lors d u départ forcé d e l a population d e Pompey par les occupants allemands
mais récupéré quand même… »
J'avais huit ans quand, un jour, toute la population du village de Pompey dut
fuir d e toute urgence, l e s allemands ayant décidé d'incendier l e village en
représailles à u n e action du maquis : deux soldats avaient été retrouvés
assassinés dans l'usine !
Il fallait quitter la maison en moins d'un quart d'heure. Le pont qui enjambait
la Moselle avait été détruit, il restait une arche et un pilier au milieu de la Moselle
entouré d'un amoncellement d e gravats s u r lequel d e s échelles avaient été
lancées. Elles étaient fort hautes e t c e passage m e faisait très peur. Une file
ininterrompue d e personnes plus chargées les unes que les autres fuyait à la
hâte, se heurtant. On voyait ces grappes humaines appendues sur les échelons
fuyant Pompey pour se rendre à Frouard, un lieu plus calme. Quel n e fut mon
étonnement d e voir m o n père repartir en sens inverse pour aller rechercher
quelque chose… alors que nous étions parvenus à l'abri !
J'avais laissé tomber en chemin cette couverture, étant très troublé par tous
ces événements. A l'époque, je ne mesurais pas l'importance affective de cet
objet. En mon entendement d'enfant il me paraissait absurde de risquer sa vie
pour retrouver en chemin un objet aussi banal, alors qu'une myriade de fuyards
errait sur les routes.
Les années passèrent. Après l e décès d e mon père j'en ai retrouvé trace
dans ses mémoires : il communiquait ainsi après son décès avec ses fils.
« C'est le 9 septembre que l'événement se produisit le matin. En suivant la
Moselle, des escadrilles d e six avions, volant très bas, lancèrent des bombes
pour détruire le pont qui relie la Moselle et la Sarre à Nancy p a r l a route
nationale, c'était un point stratégique. Les explosions faisaient bouger les murs,
nous nous abritions dans le sous-sol de la maison, les murs oscillaient comme
lors d'un tremblement de terre. La vague passée, je me précipitais dans la rue,
un nuage de poussière obscurcissait l'atmosphère, il fallait attendre que fumée
et poussière se déposent avant d'apercevoir le pont.
Comme cela doit être difficile de toucher un tablier de pont même en volant
bas et sans être exposé au tir de la D.C.A, la visée pouvait se faire dans le
calme ! Or, il a fallu recommencer la manœuvre à trois reprises avant de couper
le pont ! C'est d'autant plus curieux que des mines étaient placées et auraient pu
partir sous les vibrations…
Par malheur, une bombe est tombée environ à vingt mètres du pont, côté
Pompey, sur l'abri où 44 personnes furent tuées…
Cette journée déjà bien éprouvante pour la population apportait encore bien
des surprises. Vers une heure je voyais courir une personne dans la rue, jesortis lui en demander la raison :
"Il faut quitter Pompey sur l'ordre du commandant allemand et évacuer avant
une demi-heure nos maisons" me dit-elle.
Mon père devant les aciéries de Pompey
(Meurthe et Moselle)
Je fus sceptique et j'allais à la Mairie très proche de notre maison. Un
conseiller municipal et employé de l'usine me répondit qu'il fallait en effet quitter
au plus vite le village qui devait être incendié.
Je partis en courant afin d'en faire part aux miens, à Elisabeth. Nous avons
pris la poussette pour charger des ballots de vêtements, empli des valises, pris
quelques réserves…
Le pont étant coupé, une échelle improvisée était placée pour remonter en
face sur le tablier ; on commençait à escalader de gros blocs de pierre dans le lit
de la Moselle. Une longue file de population passait avec les bagages. Comme
l'échelle n'arrivait qu'en bas du tablier, un civil et un militaire aidaient en donnant
la main à l'arrivant pour le tirer et le hisser sur le pont.
Quand nous y passâmes, Bernard laissa tomber une couverture qu'il avait
sur le dos. Comme elle avait appartenu à mon père, je ne voulais pas
l'abandonner mais j'attendis le passage de tout le monde et j'aidais aussi les
autres à franchir l'échelle pour parvenir sur l'autre rive.
Les Allemands avaient fait courir le bruit des représailles envers le maquis
e t l e s bruits l e s plus divers couraient pour expliquer c e t exode. Parmi les
arrivants, de l'autre côté de la rive, se trouva M. Masson, lourdement chargé,
ayant sur une épaule une courroie avec deux grandes valises qui se balançaient
lourdement.Je lui pris la main libre et le tirais pour le hisser sur le pont mais ses valises
basculèrent e n bas ! L'échelle tomba e n arrière à s o n tour avec toutes les
personnes qui se trouvaient dessus ! A ma grande surprise, il n'y eut pas grand
mal, des écorchures sans importance. L'échelle fut remise en place et bien calée
cette fois et ainsi de suite le passage se poursuivit. Vers 16 h 30, tout le monde
avait franchi le fleuve.
Je pus alors redescendre ramasser la couverture qui était restée sur les
blocs d e pierre, remonter l'échelle e t reprendre l a route avec m a famille vers
Frouard.
Cet exode de la population se fit sous la surveillance d'un avion
d'observation américain. En cours de route, nous avons appris les raisons de
l'exode : deux Allemands furent retrouvés tués dans l'usine. L e Commandant
furieux voulait incendier Pompey mais l'hospice était géré par des religieuses. Il
y avait l à quelques blessés allemands. Les sœurs, e n apprenant l'intention du
Commandant, déléguèrent l a Supérieure. Elle savait parler l'allemand et elle
intercéda en implorant une décision plus humaine, elle fut écoutée et la sanction
modifiée : tous les civils devaient partir dans un délai très court à l'exception des
malades de l'hospice et d e s femmes enceintes. S i , malgré c e t ordre, des
hommes se trouvaient dans la rue ils seraient fusillés sans autre procédure
surle-champ.
La menace d'exécution des réfractaires ne resta pas vaine, il y eut deux
victimes dont Mr Ernest Révérend, un électricien qui, tout en perdant son sang,
réussit à se traîner jusqu'à l'hospice où il fut soigné et sauvé. L'autre victime
atteinte par des balles explosives se vida de son sang avant d'arriver à l'hospice.
A Frouard, quelqu'un m'appela : "Mr Herzog où allez-vous ?" C'était M. Charote,
des Hauts fourneaux.
I l m e proposa d e rester dans u n grand dortoir improvisé o ù nous pûmes
ainsi passer la nuit sur la paille. »
La lecture de ce récit me donnait des précisions mais je n'étais toujours pas
plus avancé sur l'énigme de la couverture. Elle ne me fut révélée que bien plus
tard. Ces mémoires ont ceci de commun avec les feuilles d'automne qu'elles ont
la faculté de faire émerger le temps passé.
« Toutes les joies des aïeux
ont passé en nous et s'amassent,
leur cœur, ivre de chasse,
leur repos silencieux. »
RAINER MARIA - RILKE
U n jour, j'avais suivi mon père jusqu'à son laboratoire, dans son usine. A
vrai dire, j'étais fort curieux, aussi avide de savoir que de connaissance. Comme
un chat, j'avais suivi son sillage jusqu'au sein de son laboratoire pour voir ce qu'il
faisait, car tout le monde me parlait de lui comme d'un grand savant.Vis à vis de nos camarades d'école, nous étions très fiers de lui. Sa
photographie prise à côté d'un microscope sur un fond de paysage constitué par
des hauts fourneaux e t des passerelles métalliques, représentait s a forme de
poésie. J'avais chaque jour sous les yeux, à la maison, une réplique de cette
photo au coloris sépia.
Je préférais bien sûr les champs et les vergers, les fleurs et les fruits de la
vie, chacun est bien libre d'avoir des préférences !
Ses ingénieurs m'avaient invité à venir m e rendre compte directement sur
les lieux de ce que pouvait être un laboratoire d e recherches d'une grande
aciérie de la sidérurgie française.
Lorsqu'il m'aperçut dans s a sacrée Chapelle, m o n père se leva plein de
colère et je reçus alors un coup de pied au "cul" magnifique…
Les enfants ont ceci de semblable aux animaux que lorsqu'on les chasse, ils
reviennent sans cesse, oubliant les réprimandes, les rebuffades car leurs désirs
s ont semblables a u x jonquilles d u printemps q u i renaissent toujours après
l'hiver.
Peut-être fallait-il un temps d'automne pour que le poète qui sommeille en
moi se réveille face aux chrysanthèmes aux coloris si beaux à mon cœur ?
Enfant je ne comprenais pas pourquoi les adultes réservaient l'usage de ces
fleurs aux cimetières. Hortensias bleus en été, pivoines rouges au printemps,
chrysanthèmes dorés habitués aux derniers feux du soleil, je vous aimais pour la
couleur de vie que vous m'apportiez, j'admirais donc le travail du jardinier.
A cette époque, vu son rang dans l'usine, mon père avait droit à un jardinier
quatre jours par semaine, ce qui me permettait d'avoir une certaine conversation
avec cet homme qui s'échinait sur la terre et en obtenait des merveilles.
E n c e matin d'automne ensoleillé, longeant l e Va l d e Loire, j e songeais
combien l a v ie d e m e s parents s'était déroulée dans le culte du travail. Ce
voyage dans le passé n'évoquait certes pas des tentures d'or o u le s soirées
comparables à celles de Marcel Proust, mais bien les moiteurs et les émois de
l'enfance en cette Lorraine semblable aux cieux gris du Nord chantés par Emile
Verhaeren : dans la sueur des hommes, les nuages de poussière, le tintamarre
des monstres mécaniques… et des bottes nazies.
Alchimie du verbe, celui de mon père que je cherchais désespérément avait
l a rigueur mathématique, l a froideur chimique d'une époque d e glaciation, de
mal-être et de mal-vivre.
" J e cherche l'or d u temps" lit-on sur l a tombe d'André Breton. Celle de
mes parents ne comporte ni date ni épitaphe. Ainsi le désirait ma mère, peut-être
afin de demeurer dans l'intemporel ou pour préciser que nous ne sommes que
de la poussière.
L'homme a ceci de semblable avec le ressac qu'il revient inlassablement à
sa quête. En cela je ne suis pas différent d'autrui. Tout comme l'eau descend du