Mystery Valley

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Français
234 pages
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Description

C'est une histoire qui se déroule vers la fin du XIXe siècle au coeur d'une tribu indienne qui vit sur les berges de la rivière Harrison, en Colombie-Britannique, dans l'Ouest canadien. Luyana, la doyenne de la tribu, découvre une créature énigmatique et légendaire cachée dans les herbes douces près de la rivière. Elle l'élèvera secrètement, et au fil du temps, des liens très forts se tisseront entre les deux êtres.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 19
EAN13 9782296501058
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Mystery Valley
ou
Le secret du peuple de la rivière


















Amarante






Cette collection est consacrée aux textes
de création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.














La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Nicole Dargère






Mystery Valley
ou
Le secret du peuple de la rivière


Roman





























Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les
événements sont le fruit de l'imagination de l'auteur. Toute ressemblance
avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, des établissements
d'affaires, des événements ou des lieux serait pure coïncidence.















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99605-2
EAN: 9782296996052



À Mayà,
au pays des rêves,
un jour on se retrouvera.



Remerciements à


– Ma fille Coralie qui m’a encouragée tout au long de mon récit.
– Ma sœur Eliane qui attendait avec impatience le dénouement de
l’intrigue.
– Ma voisine Lynne qui s’est sentit ‘poignée’ dès la première page, et
qui a délaissé son tricot pour lire la suite de mes écrits.
– Ma nièce Sandrine à qui mon histoire lui a ‘donné l’envie de
découvrir cette culture qui lui est méconnue.’
– Ma tante Roberte et son mari Jean qui espèrent ‘voir ce récit sur
grand écran’ dans un proche avenir.
– Mon petit Thomas qui m’a demandé si j’avais déjà rencontré cette
créature, dans mon pays, au Canada.
– Papy et Mamy qui m’ont souvent hébergée pendant mes vacances en
France, à la Tour de Salvagny.

Un gros merci à
– Virginie, institutrice, qui a passé de longues heures à analyser mon
manuscrit. Ses conseils ont été précieux pour moi.
– Karen qui m’a enseigné les légendes et les coutumes de son peuple.
– Sans oublier, LeWun, my love, my friend, and confidant, qui m’a
beaucoup encouragée, et qui a navigué avec moi, sur le lac et la rivière
Harrison, tout au long de la rédaction de mon roman.

Je dédie ce livre aux peuples des Premières Nations du
Canada

Prologue
ANS la pénombre de la nuit tiède et étoilée qui descendait Dl entement sur le lac de la petite bourgade d’Harrison Hot
Springs, une jeune femme marchait d’un pas vif. Les graviers du
sentier crissaient sous ses mocassins, et de temps à autre, une
pierre saillante lui arrachait des gémissements. À la lueur de la
lune argentée qui se reflétait dans les eaux calmes du lac, la
femme portait un petit fardeau enveloppé dans une couverture
de laine. À l’orée de la forêt, un chemin de terre étroit
débouchait sur le rivage. Elle s’arrêta un instant, le cœur battant,
le front moite de sueur. Elle releva un coin de la couverture.
Dans son sommeil, le petit visage rond lui offrit un
demisourire. Le nourrisson bâilla, émit quelques balbutiements puis
se rendormit aussitôt. Seuls le clapotis de l’eau sur le rivage et le
chant des grillons dissimulés dans les taillis venaient troubler le
silence de cette nuit mystique. La jeune femme se remit en
marche et s’engagea sur un sentier encore plus étroit. Elle arriva
enfin sur une berge sablonneuse entourée de roseaux qui se
balançaient nonchalamment au souffle de la brise. Elle jeta
rapidement un coup d’œil autour d’elle et inhala une longue
bouffée d’air. Elle resserra l’enfant contre elle en le berçant. Elle
ferma les yeux et huma pour la dernière fois l’odeur de lait frais
émanant du nourrisson qui dormait à poings fermés. Un
murmure doux et mélodieux brisa le silence, une complainte à
peine inaudible :
Nesika papa klaksta mitlite kopa saghalie
Kloshe kopa nesika tumtum mika nem
Kloshe mika tyee kopa konaway tilliku*
La femme déposa le petit butin à l’abri d’un rocher recouvert
de mousse. À proximité, une petite source bouillonnait à la Nicole Dargère 10
surface de l’eau. Elle se releva et avança lentement vers le lac
tout en poursuivant sa mélopée. Elle ôta précipitamment ses
mocassins, délaça les cordons qui retenaient sa tunique et
poursuivit son avancée, sereine, la tête haute, les bras ouverts en
croix, dans les eaux chaudes qui la happaient à chaque pas. Sa
mélodie s’intensifia, ses longs cheveux acajou vinrent flotter
autour de son visage, puis les eaux se refermèrent dans un léger
tourbillon à la surface de la lagune.
Au loin, on entendit le hululement d’une petite chouette.


*Prière de la tribu des Chinook.



Première partie



1.
ANS les brumes bleuâtres et impénétrables qui stagnaient à Dl a surface de l’eau, les stridulations d’un couple de huards
résonnèrent sur la lagune. Aux premières lueurs de l’aube, les
loups blancs sortirent de la forêt. Attirés par l’odeur de la chair
fraîche, ils avançaient prudemment, le museau au ras du sol, les
oreilles relevées, l’œil vif et tranchant. La meute s’approcha de
la berge. L’un d’entre eux renifla la tunique et les mocassins
abandonnés sur le sable humide. Le plus viril resta en arrière
puis grimpa sur un rocher surplombant le rivage. Le museau
tendu vers le ciel, il émit un hurlement envoûtant. Un louveteau
au pelage foncé s’aventura tout près du petit butin qui gisait sur
la mousse épaisse du rocher. Deux louves aux yeux d’acier,
s’approchèrent, en contournant le rocher. Les narines d’une
d’entre elles vinrent effleurer la couverture humide. Les rayons
du soleil se firent plus intenses et transpercèrent la cime des
arbres en dessinant sur le sable des ombres mystérieuses. À
l’orée de la forêt, la branche d’un conifère géant vint s’écraser
au sol dans un fracas assourdissant. Le louveteau sursauta et se
mit à japper. Ses aboiements aigus réveillèrent le nourrisson.
Des gazouillis presque inaudibles s’échappèrent de la
couverture luisante de rosée fraîche. Le louveteau se tut puis se
coucha, le museau au ras du sol. En un bond, le loup qui était
resté en arrière s’élança sur sa proie. Il s’empara du butin et ses
crocs s’enfoncèrent dans la laine moelleuse. Les louves se
précipitèrent sur l’animal et le forcèrent à lâcher prise. L’enfant
roula sur le sable en poussant des cris perçants.
Surgissant de nulle part, la bête bondit en rugissant de toute
la force de ses poumons. Les genoux légèrement fléchis, les
bras en arc, les griffes noires et pointues tendues en avant, la Nicole Dargère 14
créature humanoïde accourut à grandes enjambées dans un
craquement sinistre de branchages. Sa toison épaisse et
roussâtre recouvrait l’ensemble de son corps gigantesque. Ses
longs cheveux lui tombaient en broussaille sur les épaules. Seule
la peau de son visage n’était pas recouverte de fourrure.
Rugueuse, et parsemée d’énormes rides, elle avait l’aspect de
l’écorce d’un arbre centenaire. Son front haut et dégarni laissait
apparaître les racines blanchies de sa chevelure rousse. Ses yeux
transparents, couleur miel, lui donnaient une apparence lunaire
et féroce. Son nez épaté et noirâtre ressemblait à un
champignon caverneux à la coupole granuleuse. Sa gueule large
et bestiale abritait une multitude de dents jaunâtres et carrées
qui s’emboitaient les unes dans les autres lorsqu’il refermait ses
mâchoires. Surpris par le monstre qui accourait à toutes jambes,
les loups s’enfuirent précipitamment dans la profondeur de la
forêt boréale.
Les cris de l’enfant résonnèrent dans l’enceinte des rochers
surplombant la berge. La bête ramassa le petit paquet et, sans
plus attendre, regagna son radeau de fortune. Un immense
tronc d’arbre aux racines apparentes flottait près du rivage.
L’animal plaça l’enfant au creux d’une faille profonde du tronc,
poussa l’embarcation vers le large puis s’assit sur le tronc en le
chevauchant de ses cuisses massives. Il s’empara d’un morceau
de bois plat qu’il plongea dans l’eau pour faire avancer
l’embarcation, puis disparut dans les brumes épaisses qui
stagnaient à la surface du lac.

***

Les deux trappeurs sortirent de la forêt. Armés de leur
Winchester, ils avançaient à grands pas sur le sol parsemé de
petits cailloux. Affamés et fatigués, ils décidèrent, d’un commun
accord, de casser la croûte au bord du lac. Arrivés près de la
berge, ils prirent place sur un tronc d’arbre et s’empressèrent
d’ouvrir leur besace en chanvre. L’un d’eux se releva et
s’approcha de la rive pour se rafraîchir les mains.
Mystery Valley 15
– Frank, viens voir ! s’exclama-t-il.
– Qu’as-tu encore découvert ? répondit son ami qui dépliait
un sandwich qu’il venait de sortir de sa besace.
– T’en croiras pas tes yeux, viens voir !
– J’ai la fringale, ça ne pourrait pas attendre ?
Frank mordit à pleines dents dans le pain tendre. Il sortit le
bidon de fer blanc de son sac à dos, versa le café chaud dans sa
tasse puis se leva et s’approcha de son ami. Accroupi, Mike
observait scrupuleusement des empreintes fraîches sur le sable
encore humide.
– Regarde ça, on dirait les empreintes d’un ours.
Frank posa sa tasse sur un tronc d’arbre, puis s’accroupit à
son tour.
– Les ours n’ont pas d’empreintes de cette taille ! Celles-ci
doivent bien mesurer plus d’un pied de long ! s’exclama le
trappeur.
– Il y a en plusieurs, et elles se dirigent toutes en direction du
lac. Je vais essayer de voir jusqu’où elles remontent, renchérit
Mike.
L’homme se redressa et scruta attentivement le terrain où se
trouvaient de nombreuses traces de pas.
– Il y en a d’autres, celles-ci sont bien identifiables, ce sont
des empreintes de loups, dit-il.
Frank s’aventura vers le gros rocher surplombant la berge. Il
déposa sa tasse sur le rocher, puis se dirigea vers le petit tas
d’étoffes abandonnées sur la plage.
– Et bien, décidemment, c’est la journée des grandes
découvertes ! s’exclama-t-il.
Il se pencha et ramassa la tunique détrempée. Il l’examina
avec attention. Des centaines de petites perles de toutes
couleurs avaient été minutieusement cousues sur le vêtement de
peau fine. Des lanières tressées en nubuck pendaient sous les
manches, à l’encolure et au bas de la robe. Frank aperçut des
mocassins sur le sable, déposa la robe délicatement sur le gros
rocher puis ramassa les chaussons. Il les observa un long
moment. De petites tailles, les mocassins étaient façonnés à
Nicole Dargère 16
deux empiècements. Des coutures droites et typiques tenaient
les morceaux qui constituaient les chaussures. La peau en wapiti
semblait avoir été tannée, fumée puis teinte de coloris
brunâtres. Des motifs géométriques composés de petites perles
en forme d’étoile recouvraient l’empeigne des mocassins.
– Regarde ce que j’ai trouvé, Mike ! Des vêtements ! Une
tunique indienne et des mocassins !
Mike arriva avec un air consterné.
– Que s’est-il passé ? Ces empreintes sont encore fraîches.
On dirait bien que ces vêtements ont été abandonnés
récemment.
– Cela ne laisse rien présager de bon quant au sort de la
femme à qui ils appartiennent. Que lui est-il arrivé ? Penses-tu
que les loups l’ont attaquée ? questionna Frank.
– Non, je ne pense pas, il y aurait des traces de lutte, du
sang, des morceaux de chair. Sa tunique aurait été déchirée mais
apparemment, je ne vois rien de tout cela, répondit Mike d’un
air perplexe.
– On dirait plutôt que la baignade a été interrompue par une
ou plusieurs créatures sauvages !
– Cette tunique appartient certainement à une indienne de la
tribu des Chehalis. Cette tribu vit un peu plus haut, en bordure
de la rivière Harrison.
– Je crois que tu as raison. Nous devrions rapporter ces
objets au shérif du village, pour qu’il puisse faire une enquête et
élucider ce mystère.
– Sans aucun doute, ne perdons pas de temps, la vie de cette
femme est peut-être entre nos mains. Nous devons agir, et vite !
Les deux trappeurs ramassèrent leur besace. Mike plia
soigneusement la tunique et la mit dans son sac. Il tendit les
mocassins à Frank qui s’empressa de les fourrer dans sa
sacoche. Fusil sur l’épaule, les trappeurs prirent le chemin du
retour en direction du village d’Harrison Hot Springs.

***

Mystery Valley 17
La bête traversa les eaux limpides du lac. Elle arriva à
proximité des trois îles qui flottaient à la surface du lagon.
Elle dirigea son embarcation vers le canal qui séparait la
grande île des deux îlots. Le tronc d’arbre s’engouffra dans un
rideau d’arbres recouvrant de gigantesques rochers qui
s’élevaient jusqu’à la crête de l’île. L’îlot inhabité était parsemé
de conifères verdoyants. Sa superficie était restreinte. De la
berge, l’île ressemblait à la coupole d’un énorme champignon
qui avait poussé à la surface de l’eau.
L’animal sauta de son embarcation et la poussa lentement
sur le parvis d’une caverne. Une clarté diaphane régnait dans
l’enceinte de la grotte. Une odeur de souffre émanait de la
forteresse. Avec des gestes tendres, il saisit le petit fardeau,
puis sans plus attendre, il gravit les marches inégales des
rochers qui montaient en spirale jusqu’au cœur de la grotte.
La femelle sortit de l’ombre. Sa stature était plus petite que
celle du mâle. La peau de son visage était presque lisse,
hormis quelques fines ridules qui lacéraient son front. Son
nez était menu, sa bouche laissait apparaître une parfaite
dentition qui brillait dans l’obscurité. Ses yeux avaient la
couleur turquoise des eaux du lac. Semblables à celles du
mâle, ses mains étaient recouvertes de longs poils, mais elles
ne possédaient pas de griffes. Ses paumes étaient douces et
veloutées. Le mâle lui tendit son butin. Elle le saisit à pleines
mains, le renifla, l’observa un court instant, puis souleva
délicatement la couverture. Le visage de l’enfant lui apparut
comme une lune orangée et mielleuse. Le bébé ouvrit les
yeux, émit quelques gazouillis. Ses bras surgirent comme des
ressorts qui auraient été comprimés trop longtemps. La
femelle s’immobilisa, telle une statue de marbre. Son visage se
durcit, ses narines se dilatèrent, sa bouche se contracta et ses
yeux perçants disparurent dans les ridules de sa peau de cuir.
La bête souleva le bébé à bras le corps. La couverture tomba,
les jambes de l’enfant s’agitèrent dans le vide. Étonnée, la
femelle rapprocha le petit être contre elle, puis le berça avec
douceur. Un sourire attendrissant apparut sur son visage. Ses
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yeux s’adoucirent, ses lèvres velues vinrent effleurer le crâne
de la petite créature. Le mâle s’approcha et ramassa la
couverture ainsi qu’un objet de forme ronde dont l’intérieur
était tressé de tendons d’animal. Il l’éleva au-dessus de sa tête
pour mieux l’observer. L’extérieur du cerceau était recouvert
de peau naturelle. De fines lamelles de cuir avaient été
entortillées soigneusement autour du cadre. L’intérieur était
tissé d’un fil solide et fin. L’assemblage ressemblait à une toile
d’araignée minutieusement élaborée. Des perles en verre roses
et grises étaient parsemées dans les filaments de l’objet. Des
lanières de nubuck comportant des perles argentées pendaient
de chaque côté du cerceau. Plusieurs plumes blanches étaient
accrochées aux perles. Subitement le mâle se sentit transporté
dans un autre univers, un monde dans lequel il avait existé, un
monde qui lui avait appris la différence entre une bête et un
être humain. Il ferma les yeux. Des images envahissaient son
esprit. Il releva la tête, inhala une grande bouffée d’air et se
laissa emporter par un vent d’images, de sons feutrés, de
lumières tamisées, de senteurs épicées, de visions éphémères
et mystérieuses. Il se sentit transporté dans l’espace et dans le
temps. Le visage ridé d’une vieille femme lui apparut. Il revit
ses yeux d’ambre, doux comme la laine du châle qui
recouvrait ses épaules, quand la neige tombait à petits flocons
sur la rivière. Il ressentit la chaleur de la braise qui le
réchauffait sous le tipi. Il entendit le son mélodieux et
apaisant de la flûte indienne et le fracas des tambours en
peau. Il huma l’odeur de la sauge qui se consumait lentement
en volutes de fumée, il se souvint du calumet qui diffusait un
parfum d’écorce de saule rouge, puis il perçut les doux
murmures de la femme :
- Skookum, Skookum, mon petit Skookum.


2.
A petite bourgade d’Harrison Hot Springs était située dans Ll ’Ouest Canadien, au cœur de la vallée du Fraser. Elle était
construite sur les bords du lac Harrison. Le lac était alimenté
par le glacier Breckenridge qui offrait une vue saisissante. Le
village était entouré de montagnes verdoyantes.
Essoufflés, les deux trappeurs arrivèrent près de la
bourgade par le petit sentier qui bordait le lac. Le village
semblait sortir de son sommeil. Les magasins et restaurants
ouvraient leur porte. Les deux hommes empruntèrent
l’avenue de l’Esplanade. Le patron du Café de l’Étoile balayait
la devanture de son magasin. Il les salua au passage.
– Salut les gars ! Avez-vous trouvé des castors ?
– Malheureusement non ! Mais nous avons trouvé d’autres
choses bien plus importantes, répondit Frank.
– Avez-vous trouvé des pépites d’or ? se moqua gentiment
le villageois.
– Même pas ! les temps sont durs, ricana Mike. Si ça
continue, on va être obligés de venir faire la vaisselle dans ton
café pour pouvoir subsister !
Les deux hommes poursuivirent leur chemin. Ils
s’engagèrent sur la rue Hot Springs. Ils passèrent devant
l’établissement thermal du village puis se dirigèrent sur
l’avenue Lillooet. Ils arrivèrent devant le bureau du shérif. Ils
gravirent les marches en bois de la bâtisse qui s’élevait sur
deux étages. Une enseigne suspendue devant la porte
indiquait : « Shérif James Elliott ». Frank jeta un coup d’œil à
travers la vitre opaque de l’établissement. Une lumière
jaunâtre brillait à l’intérieur. Il cogna à la porte. Les deux
hommes attendirent patiemment. Finalement, la porte s’ouvrit
Nicole Dargère 20
avec un grincement curieux. Une femme aux cheveux blancs
retenus en chignon esquissa un sourire.
– Messieurs, puis-je vous aider ? les salua-t-elle.
– Bonjour, nous aimerions voir le shérif, répondit Frank,
c’est urgent.
– De quoi s’agit-il ?
– Nous avons vu des empreintes d’animaux qui nous
paraissent étranges. Nous aimerions faire une déposition sur
ce que nous avons découvert, près du lac ce matin, renchérit
Mike.
– Le shérif est en train de rédiger un message en morse.
Entrez, je vais aller le prévenir.
Après avoir retiré leurs bottes de cuir à l’extérieur de la
bâtisse, les trappeurs suivirent la servante, qui les invita à
s’asseoir, dans une petite salle d’attente. Les murs étaient
recouverts de plusieurs plans de la bourgade. Frank prit place
sur un canapé d’époque. Mike s’approcha d’une petite table
en bois d’érable où se trouvaient plusieurs journaux.
Bouleversé par ce qu’il avait découvert le matin même, il
commença d’arpenter la pièce de long en large en feuilletant
nerveusement une revue illustrée. La porte s’ouvrit. Vêtu de
son uniforme de service, le shérif entra dans la pièce. Il se
présenta en serrant la main aux deux trappeurs, puis les invita
à passer dans son bureau.
– Asseyez-vous. Puis-je vous offrir un café ?
– Avec plaisir, répondit Mike. Noir, sans sucre.
– La même chose pour moi, ajouta Frank.
Les deux hommes déposèrent leur carabine sur le parquet
ciré, et prirent place sur des fauteuils en cuir. À son tour, le
shérif se versa une tasse de café et vint s’asseoir en face d’eux.
– Je vous écoute.
Frank prit la parole.
– De bon matin, nous sommes partis à la chasse et nous
avons trouvé des vêtements détrempés sur les rives du lac,
juste à la lisière de la forêt.
Mystery Valley 21
– Nous avons vu aussi plusieurs empreintes d’animaux,
ajouta Mike. Des traces de plusieurs loups. Mais il y avait
aussi plusieurs empreintes de taille très impressionnante. On
aurait dit des empreintes d’ours.
– Ces traces faisaient plus d’un pied de long ! répliqua
Frank. On n’a jamais vu d’empreintes aussi grosses.
À tour de rôle les deux hommes expliquèrent ce qu’ils
avaient vu. Frank sortit les mocassins de son sac et les tendit
au shérif. Mike l’imita en dépliant la tunique qu’il déposa sur
le bureau. L’officier examina les effets avec intérêt. Il
s’empressa de prendre des notes sur un calepin. Lorsqu’il eut
terminé, il s’empara d’une pipe sculptée en bois de chêne,
l’alluma et aspira de grosses bouffées d’air. Des volutes de
fumée s’élevèrent en torsades. Une odeur de tabac mentholé
se propagea rapidement dans la pièce.
– Tout cela me paraît bien compliqué, dit-il. Je pense qu’il
serait prudent d’envoyer un expert sur les lieux pour identifier
les empreintes. D’ores et déjà, je vais envoyer mon assistant
afin qu’il puisse sécuriser l’endroit. Je dois m’efforcer de
préserver les lieux pour faire des recherches. Je vais également
informer la population afin de protéger les villageois contre
toute attaque ou enlèvement possibles. J’irai aussi faire un
tour dans le village des Chehalis cet après-midi pour savoir à
qui appartiennent ces vêtements. Avez-vous d’autres
informations à me communiquer ?
– Non, je pense que nous avons tout dit, répondit Frank.
– Il ne vous reste plus qu’à dater et signer le registre des
dépositions, déclara le shérif.
À tour de rôle, les deux hommes apposèrent leur signature
sur le registre. Après avoir remercié et salué le shérif, les
trappeurs ramassèrent leur carabine, se dirigèrent vers la
sortie, puis rentrèrent chez eux avec empressement.

3.
AR une superbe journée d’automne, Luyana, la doyenne de P la tribu des Chehalis, se préparait à partir pour sa cueillette
matinale sur les berges de la rivière Harrison. Les nuits étaient
devenues fraîches, et la vieille femme qui habitait seule dans son
tipi, se coiffa d’un chapeau en forme de cône. Elle l’avait
confectionné elle-même avec des racines d’épinette. Sa longue
tunique en peau de sauvagine la protégeait contre le froid. Ses
bottines en peau de mouton retourné lui assuraient une bonne
adhésion à la terre. Elle portait dans le dos une hotte à brins
cordés en osier rouge qu’elle avait tressée à la belle saison. Les
brides de sa hotte avaient été torsadées avec du raphia de
première qualité.
Chaque membre de la tribu participait aux activités du
village, quelque soit son âge et tant que la santé de l’individu lui
permettait de travailler. À la saison froide, Luyana ramassait du
petit bois pour se chauffer. Elle en profitait pour cueillir des
herbes médicinales qu’elle distribuait aux membres de la tribu.
Elle rapportait parfois de longues bandes d’écorce de cèdre
rouge qu’elle découpait au couteau directement sur les arbres.
Le cèdre jaune se faisait de plus en plus rare, et le cœur de
l’indienne se mettait à palpiter lorsqu’elle trouvait ce type
d’arbre sur son chemin. Elle se réjouissait d’avance, car elle
savait qu’elle pourrait réaliser des paniers, des tapis et des
vêtements, qu’elle vendrait à des coûts plus élevés, en raison de
la qualité supérieure de l’écorce. De temps en temps, la vieille
femme trouvait des racines d’épinette dans le sol de la plaine.
Elle s’empressait de les déterrer et de les rapporter dans son
tipi, car elle avait appris la façon de les utiliser pour en faire des
chapeaux qui étaient de véritables œuvres d’art. Ce jour-là, des
Mystery Valley 23
sons à peine perceptibles, provenant du rivage, interrompirent
ses recherches. De faibles grognements retentissaient à
intervalles irréguliers. La femme se redressa, s’immobilisa, puis
scruta l’horizon en direction de la rivière qui coulait non loin de
là. Elle s’approcha de la berge en tendant l’oreille. Les
grognements se firent plus intenses. Elle dégagea son couteau
de l’écrin qui pendait à la ceinture de sa tunique, puis continua
d’avancer à pas mesurés. Les gémissements semblaient provenir
d’un amas de broussailles, à proximité de l’eau. Luyana
s’approcha lentement, en foulant du pied les herbes douces qui
ondulaient au souffle de la brise. Dans un bruissement d’ailes,
l’aigle qui planait dans le ciel vint se poser sur la branche d’un
arbre mort. De faibles plaintes, semblables à des pleurs
d’enfant, montaient du rivage. Soudain l’indienne découvrit un
petit animal roulé en boule dans les herbes. Saisie de peur, elle
recula de quelques pas en poussant un cri d’effroi. La petite
boule de fourrure se retourna, laissant deviner la forme d’un
visage, dans lequel brillaient de gros yeux noirs. L’animal roula
sur le flanc, puis s’assit les jambes écartées sur la paille qui
recouvrait le sol. Ses membres longs s’agitaient en direction de
la femme. Luyana se ressaisit. Elle examina la créature qui
semblait lui tendre les bras. Ses gestes ressemblaient à ceux d’un
enfant de quelques jours. Son visage avait des traits communs à
ceux d’un petit gorille. Ses yeux se faisaient suppliants, et ses
cris vinrent briser le silence de la plaine. La vieille femme
détacha les brides de raphia qui retenaient sa hotte, et la laissa
glisser lentement le long de son dos. Elle observa le petit être
avec attention. Elle remarqua qu’une énorme tache de sang
brillait sur la paille. En un éclair, la petite bête se mit à quatre
pattes puis se traîna rapidement vers elle. Encore sous le choc,
Luyana n’eut pas le temps de réagir. Les doigts longs et fins de
l’animal s’agrippèrent à l’une de ses chevilles. Instinctivement,
elle essaya de faire lâcher prise à l’intrus, mais plus elle secouait
la jambe, plus l’animal resserrait son étreinte. Elle ressentit les
griffures infligées par les ongles pointus du petit monstre, et
n’eut d’autre choix que de s’immobiliser. Elle remarqua qu’un