Nous sommes des histoires

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169 pages
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Description

Cette anthologie est une plongée dans la culture et dans l’imaginaire des Premières Nations, des Métis et des Inuits.
C’est aussi l’esquisse d’une pensée autochtone par les Autochtones. Pour un vivre-ensemble, pour échanger et établir la relation, commençons par découvrir la profondeur de ces histoires et de ces univers.
Cette anthologie est une plongée dans la culture et dans l’imaginaire des Premières Nations, des Métis et des Inuits.
C’est aussi l’esquisse d’une pensée autochtone par les Autochtones. Pour un vivre-ensemble, pour échanger et établir la relation, commençons par découvrir la profondeur de ces histoires et de ces univers.
Anthologie dirigée par Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle St-Amand
Traduction de Jean-Pierre Pelletier
Préface de Louis-Karl Picard-Sioui
Résumé
Cette anthologie rassemble des points de vue d’écrivain.e.s et des textes théoriques. À la fois personnels et engagés, ces écrits montrent la richesse et la fécondité de la
pensée autochtone. En plus de fournir des clefs pour la lecture et l’enseignement des
littératures des Premières Nations, des Métis et des Inuits, ce livre permet de mieux comprendre les enjeux liés à leurs territoires, leurs cultures et leurs imaginaires. Ces voix invitent à penser le monde à partir des histoires qui nous fondent.
Extrait de la préface de Louis-Karl Picard-Sioui
« S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que ce livre est un incontournable pour toute personne – autochtone ou allochtone – voulant se lancer dans l’étude des littératures autochtones... Ces pages sont riches en expériences concrètes, en théories
et réflexions éthiques, critiques et philosophiques, et en précieux conseils pour tout chercheur s’approchant, trop souvent de façon bien naïve, de ce champ miné. À leur façon, ces textes racontent aussi des histoires. Des histoires d’humains qui, au creux de la nuit, tirent à bout portant des mots-flèches contre le grand mensonge colonial. Des histoires nous invitant à désapprendre pour mieux savoir. »
Auteur.e.s
Jeannette Armstrong, Thomas King, Lee Maracle, Gerald Vizenor, Drew Hayden Taylor, Sherman Alexie, Neal McLeod, Daniel Heath Justice, Renate Eigenbrod, Sam McKegney, Tomson Highway, Jo-Ann Episkenew, Emma LaRocque, Keavy Martin et Warren Cariou.
Extrait de la préface de Louis-Karl Picard-Sioui
« S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que ce livre est un incontournable pour toute personne – autochtone ou allochtone – voulant se lancer dans l’étude des littératures autochtones... Ces pages sont riches en expériences concrètes, en théories
et réflexions éthiques, critiques et philosophiques, et en précieux conseils pour tout chercheur s’approchant, trop souvent de façon bien naïve, de ce champ miné. À leur façon, ces textes racontent aussi des histoires. Des histoires d’humains qui, au creux de la nuit, tirent à bout portant des mots-flèches contre le grand mensonge colonial. Des histoires nous invitant à désapprendre pour mieux savoir. »

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Publié par
Date de parution 17 octobre 2018
Nombre de visites sur la page 8
EAN13 9782897124366
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0105 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Sous la pirection pe Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isadelle St-Amanp
NOUSSOMMESDESHISTOIRES
Réflexions sur la littérature autochtone
Trapuction pe l’anglais qar Jean-Pierre Pelletier
MÉMOIREDENCRIER
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada, du Fonds du livre du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Mémoire d’encrier reconnaît également l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition du livre, initiative de la Feuille de route pour les langues officielles du Canada 2013-2018 : éducation, immigration, communautés, pour ses activités de traduction.
Mémoire d’encrier est diffusée et distribuée par : Diffusion Gallimard : Canada DG Diffusion : Europe Communication Plus : Haïti e Dépôt légal : 4 trimestre 2018 © 2018 Éditions Mémoire d’encrier inc. pour l’édition française © Les écrivains suivants détiennent les droits des textes en langue anglaise : Jeannette Armstrong, Thomas King, Lee Maracle, Gerald Vizenor, Drew Hayden Taylor, Daniel Heath Justice, Neal McLeod, Sam McKegney, Tomson Highway, Warren Cariou.
© Hanging Loose Press pour le texte de Sherman Alexie.
© University of Manitoba Press pour les textes de Renate Eigenbrod, Jo-Ann Episkenew, Emma Larocque et Keavy Martin. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-435-9 (Papier) ISBN 978-2-89712-437-3 (PDF) ISBN 978-2-89712-436-6 (ePub) PS8089.5.I6N68 2018 C840.9'897 C2018-941646-7 PS9089.5.I6N68 2018
Coordination : Jonathan Lamy Révision : Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle St-Amand Correction : Claude Rioux et Monique Moisan Mise en page : Guylaine Michel Couverture : Étienne Bienvenu
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.comwww.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
PRÉFACE
Louis-Karl Picard-Sioui
Depuis quarante ans, la littérature autochtone d’ex pression française enchante, surprend, déboussole. Elle fait violence à l’hégémo nie coloniale et à son métarécit d’épopée glorieuse, ne serait-ce qu’en pointant le monstre du doigt. Elle s’attaque à la conception même de l’américanité pour en renouveler l’essence et révéler la diversité des expériences. La littérature autochtone rend cha ir et âme à l’Indien orientalisé, fantasmé, construit pour revente rapide dans les bo utiques de souvenirs ou dans les grandes messes du complexe militaro-industriel. Ell e donne cours à la revitalisation perpétuelle des mythes et symboles nécessaires à la pérennité de toute culture vivante. Elle met en scène la richesse culturelle p ropre au continent, non pas celle d’une pop-americana occidentale transplantée de for ce dans uneTerra nullius en quête de sens, mais celle de l’Amérique immémoriale , authentique et humaine qui, à l’instar des autres éléments constellant son île, a été forgée par les forces telluriques au fil des millénaires. Celle d’une Amérique surviv ante, résistante, bien qu’étouffée par l’arrivée en masse de cultures invasives sur ses be rges. La littérature autochtone expose notre imaginaire. Notre imaginaire bordé de toundra, de champs de maïs et d’esprits moqueurs. D e tipis de bétons et de Kabir Kouba fracassant les rochers. Elle rend hommage aux Anciens, aux guerriers de nations disparues sous les flots de spéculateurs di sloquant les terres neuves. Aux femmes debout, généreuses, fertiles, protectrices, effacées, disparues, cosmogoniques ou enchaînées. Elle propose des témoi gnages d’amour, de solidarité, de parentalité, de sagesse ancienne, d’espoir nouve au, d’abus, de déchéance, de violences policières et de chairs ténues. De nomade s modernes, errant du Québec à Haïti, de l’Irak au Sri Lanka. Des récits de pensio nnats déchirant la nuit en pleurs. Des histoires d’animaux et de Windigo, de sédentarisati on, de célébration et de masturbation. Une poésie contemporaine hantée par l ’avenir ou appâtant les Maîtres des Animaux. Une plume érotique qui chatouille le b as-ventre de notre humanité charnelle. Des histoires d’esprits extra-terrestres et de mythes originels. De danses de clochettes et de guerres de clochers. De plus en pl us décomplexée, la littérature autochtone nous attend, sans cesse, ailleurs. Pourtant, le public québécois ne semble conscient d e l’émergence – voire de l’existence – de cette littérature que depuis peu. Malgré la richesse et la diversité des œuvres publiées au cours des quarante dernières ann ées, avec une accélération e notable de la production au XXI siècle, la littérature autochtone a toujours bien peu de place dans les cours de français au Québec, quel qu e soit le niveau d’enseignement. Les recherches universitaires sur le sujet demeuren t timides, bien que,a contrario, on puisse s’étonner du nombre d’étudiants qui choisiss ent malgré tout, sous la recommandation de pionniers ou par esprit d’aventur e devant un territoire résistant à l’arpentage, de s’y intéresser dans le cadre de leu rs recherches. La tâche est loin d’être simple. Vrai, les études se multiplient dans les départements de français des universités canadiennes, mais les chercheurs qui s’ intéressent aux littératures autochtones, qui tentent d’en cerner les limites et dynamiques, de percer l’essence cachée des choses, ont toujours bien peu d’outils théoriques pour les guider. Or, et il semble que ce soit ici le postulat de ce livre, une partie de la réponse se trouve peut-être de l’autre côté du mur linguistiqu e, chez les chercheurs s’intéressant aux littératures autochtones publiées dans la secon de langue coloniale du pays. Et faut-il le préciser, dans le cas de l’anglais, ces chercheurs et théoriciens sont souvent eux-mêmes des Autochtones, bien souvent des auteurs .
J’aimerais dire que ce livre est une clé, mais j’ig nore totalement quelle porte il ouvrira – et ce qui se cache derrière. Je dirai plu tôt qu’il s’agit d’un feu autour duquel on peut se rassembler dans la nuit, pour éviter de s’égarer sur le sentier. Ou alors, pour plaire à un public en quête d’exotisme, je pourrais en parler comme d’une tente tremblante offrant une myriade de visions du possib le. Au bout du compte, ce livre nous permettra certainement de mieux comprendre cet te bête qu’est la littérature autochtone d’expression française, autrement et en dehors des catégorisations eurocentriques habituelles. Je dis « cette bête », car à l’instar de tout élément culturel, la littérature autochtone s’anime et se déploie, tr ace son chemin dans le territoire de l’imaginaire, se nourrit tant de racines que de bai es, et même de carnassiers. Elle fait son nid en poésie, se fait iconoclaste, refuse le c onvenu. Elle s’alimente certainement des récits du passé, de l’expérience individuelle e t collective de notre quotidien postapocalyptique, mais aussi des autres éléments d e notre environnement postmoderne, de la pop-culture waltdysnéenne et des grands bouleversements sociaux. Cette bête peut subvertir les codes et glo rifier, pince-sans-rire, la persévérance du porc-épic drogué à la colle de plyw ood. Cette bête raconte notre humanité. Au-delà de toutes les classifications que l’on peut en faire, il s’agit avant tout d’histoires humaines. Et donc, au potentiel univers el. S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que ce livre est un incontournable pour toute personne – autochtone ou allochtone – voulant se lancer dans l’étude des littératures autochtones. (Oui, soudainement et san s prévenir, j’imbrique le pluriel. C’est la nature de la bête : elle fait des petits.) Ces pages sont riches en expériences concrètes, en théories et réflexions éthiques, crit iques et philosophiques, et en précieux conseils pour tout chercheur s’approchant, trop souvent de façon bien naïve, de ce champ miné. À leur façon, ces textes raconten t aussi des histoires. Des histoires d’humains qui, au creux de la nuit, tirent à bout p ortant des mots-flèches contre le grand mensonge colonial. Des histoires nous invitan t à désapprendre pour mieux savoir. À cri-er fort dans la nuit et, face au Gran d Vide cosmique, à célébrer notre résonance rythmique propre. Ce sont, pour paraphras er mon ami Guy Sioui Durand, des histoires de guerriers / chamanes de l’imaginai re. Et, au bout de la lecture, un constat. Nous écrivon s carnous sommes des histoires. C’est ainsi que nous sommes programmés, en tant qu’ Onweh. En tant qu’humain. C’est notre mode naturel, originel. Seul le temps nous di ra à quel point les observations et théories développées et promulguées en anglais répo ndent aux exigences des littératures autochtones d’expression française. Mo n instinct me dit que nos réalités ne sont pas si étrangères. Qui sait, vraiment, où ce p ortage nous mènera?
INTRODUCTION
Marie-Hélène Jeannotte, Jonathan Lamy et Isabelle St-Amand
Wendake, 2012. Le Salon du livre des Premières Nati ons, Kwahiatonhk!, réunit pour la deuxième fois des chercheurs, des étudiants, des au teurs, des lecteurs et des éditeurs autour d’un champ d’intérêt commun : la littérature autochtone du Québec. Les tables rondes d’auteurs alternent avec les présentations d es chercheurs universitaires, les lectures et les séances de signature. De ce foisonn ement de rencontres et d’échanges, des questions surgissent. Certaines occupent nos es prits depuis le début de nos recherches : quels textes critiques peuvent appuyer nos travaux? Comment créer un dialogue entre les auteurs autochtones francophones et ceux qui écrivent en anglais? D’autres préoccupations sont plus récentes, mais au ssi plus concrètes : quels auteurs citer dans nos cours en français sur la littérature autochtone? Quels textes critiques et théoriques donner à lire à nos étudiants francophon es? Cette anthologie est née du désir de réunir des tex tes critiques autochtones et de les traduire en français. Nous l’avons donc créée d e toutes pièces, ce qui fut une véritable aventure au cours de laquelle nous avons bénéficié du soutien de Rodney Saint-Éloi, éditeur chez Mémoire d’encrier. Nous av ons choisi les textes traitant de littérature autochtone qui nous semblaient les plus pertinents dans le contexte québécois. Les réflexions des auteurs et des cherch eurs – principalement membres des Premières Nations et de la nation Métis du Cana da anglais – recueillies ici montrent la fécondité de la pensée autochtone à pro pos de leurs cultures et de la littérature en général. Nous avons regroupé des poi nts de vue d’écrivains (où l’humour trouve bien souvent sa place et qui parfois s’appar entent au manifeste) ainsi que des textes plus théoriques (qui, pour leur part, ont ég alement une dimension personnelle et engagée). Ces deux types de réflexion, à notre avis , se complètent, et plusieurs des écrits traduits en français dans ces pages brouille nt les catégories entre essai créatif et article académique. Les textes de cette anthologie, en plus de fournir des outils particulièrement utiles dans l’étude et l’enseignement des littératures des Premières Nations et des Inuits, amènent le lecteur à mieux comprendre les cultures autochtones, mais aussi à repenser la critique littéraire et la littérature. À une époque où plusieurs tentent de mettre en œuvre la réconciliation entre les Autocht ones et les Canadiens, ce livre fournit une porte d’entrée pour mieux comprendre le s enjeux esthétiques, éthiques et politiques des sociétés autochtones contemporaines. Les textes ici réunis abordent notamment les thématiques de la dépossession, du co lonialisme, de l’oralité, du territoire, de l’enseignement, de la langue et des traditions. Loin du « livre de sagesse », auquel on réduit bien souvent la riche p ensée autochtone, cette anthologie offre des réflexions qui permettent de repenser le monde. C’est le pouvoir de la littérature autochtone. La littérature écrite par les auteurs des premiers peuples nous dit que nous sommes constitués d’histoires, et que ce que nous p ensons, écrivons, enseignons et cherchons est tributaire des histoires que nous som mes. Au contraire de la supposée objectivité de la recherche, du mythe de la Muse ou bien du préjugé généralement défavorable envers l’écriture autobiographique, plu sieurs textes de cette anthologie, dont la préface de Louis-Karl Picard-Sioui, converg ent vers cette affirmation :nous sommes des histoires. Avec ce clin d’œil à Thomas King, Picard-Sioui no us a permis de voir plus clairement ce que nous voulions faire avec ce livre. En tant que chercheurs non autochtones, notre volonté est de participer au débat et à la réflexion sur les littératures et les cultures autochtones avec respe ct et humilité. Nous croyons que les
Premières Nations, les Métis et les Inuits, encore aujourd’hui et même de plus en plus, ont quelque chose à nous apprendre. Nous voulons éc outer leurs histoires et contribuer à les faire connaître.
UNEHISTOIREMILLÉNAIRE La littérature des peuples autochtones est millénai re. Toutefois, ce n’est que depuis le début des années 1970 que des voix des Premières Na tions et des Inuits se font entendre dans le milieu littéraire québécois. Victi mes d’une marginalisation certaine au moins jusqu’à la fin des années 1990, les auteurs a utochtones du Québec ont dès lors insufflé une vitalité sans précédent à leur littéra ture, à un point tel que son essor est e particulièrement prononcé depuis le tournant du 21 siècle. Aujourd’hui, des noms tels ceux de Joséphine Bacon, Jean Sioui, Rita Mestokosh o, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Louis-Karl Picard-Sioui, Naomi Fontaine, Natasha Kanapé Fontaine et Marie-Andrée Gill évoquent aussitôt, et dans l’espr it d’un nombre croissant de personnes, l’univers littéraire autochtone qui se d éploie actuellement au Québec. Suivant cette effervescence créatrice, la recherche et l’enseignement en études littéraires autochtones se sont développés dans les collèges et les universités québécoises. Rapidement, les étudiants, les cherche urs et les enseignants – pour la plupart formés dans la tradition des études littéra ires occidentales – se sont butés à l’absence d’un corpus critique conséquent en langue française. Comment circonscrire la littérature des Premières Nations, des Métis et des Inuits? Comment lire, interpréter et analyser les textes des auteurs autochtones? Que ls enjeux soulève l’institutionnalisation de ce corpus en contexte qu ébécois? Des réponses à ces questions ont été esquissées dans trois essais publ iés à trois décennies d’intervalle par des chercheurs allochtones, soit ceux de Diane Boudreau, de Maurizio Gatti et de Jean-François Létourneau, marquant des jalons impor tants dans ce domaine d’étude 1 et de recherche émergent dans l’espace francophone en Amérique du Nord . En plus d’articles publiés à titre individuel, des question nements par rapport aux textes et aux enjeux de cette littérature ont été menés dans des ouvrages collectifs et des dossiers 2 de revue , ce qui a contribué à l’émergence d’une discussion érudite sur le sujet. Les auteurs de ces publications étant en majorité d’ori gine allochtone, toutefois, il subsistait, et subsiste toujours, un manque à combl er en termes de critique autochtone. Dans les dernières décennies, des artistes et des i ntellectuels autochtones au Québec comme Bernard Assiniwi, Yves Sioui Durand et Guy Sioui Durand ont fait paraître des textes théoriques ou critiques dans de s ouvrages collectifs, des revues 3 scientifiques, des journaux , offrant des pistes fort utiles à la compréhension , à la contextualisation et à l’analyse des œuvres et de la littérature des premiers peuples. Des auteurs ont réfléchi à leur pratique e t à leur rôle dans la société par des 4 entrevues et des témoignages . D’autres, comme Joséphine Bacon et Virginia Pésémapéo Bordeleau, ont publié des textes d’accomp agnement (préfaces, postfaces) rendant compte de leurs choix d’écriture, qu’il s’a gisse par exemple du rapport au lecteur, de l’articulation entre oralité et écritur e, de la singularité de l’auteur ou de la 5 responsabilité à l’égard des communautés autochtone s . Il reste qu’au Québec – à l’instar d’une poésie aut ochtone qui est de plus en plus 6 déclamée sur la place publique –, la plupart des réflexions théoriques autochtone s sont livrées sous forme orale. Des penseurs, des dr amaturges, des poètes et des écrivains autochtones proposent régulièrement leur vision de la littérature lors d’évènements artistiques, culturels et universitair es, de colloques et de prises de parole publiques diversifiées. En 2008, le Carrefou r international des littératures autochtones de la francophonie (CILAF) a ainsi marq ué un point tournant dans l’émergence de ce domaine de recherche et dans la c réation d’un réseau international d’écrivains autochtones d’expression française. Ce grand rassemblement, en plus de
7 se prolonger avec l’anthologieMots de neige, de sable et d’océan , a mené à la mise sur pied de Kwahiatonhk!, le Salon du livre des Pre mières Nations, ce « hors-piste 8 littéraire » qui, depuis sa création en 2011, joue un rôle de catalyseur dans le développement des études littéraires autochtones d’ expression française et le 9 rayonnement de la littérature autochtone au Québec . Au Canada anglais et aux États-Unis, où la littérat ure et les études littéraires autochtones sont bien établies, il existe un bassin critique et théorique foisonnant sur 10 la littérature des Premières Nations, des Métis et des Inuits d’expression anglaise . Pour soutenir leur travail de réflexion, d’analyse, de recherche, de diffusion et de vulgarisation, les chercheurs d’ici puisent dans le s notions et les concepts forgés par des penseurs et des auteurs autochtones du milieu a nglophone. Comme nous le constations dans un dossier examinant l’expression littéraire autochtone au-delà des barrières linguistiques au Canada, « ces travaux pe uvent enrichir les réflexions qui prennent forme autour de la littérature autochtone au Québec et soutenir la légitimation 11 de cette dernière dans les universités francophones ». En d’autres termes, ces outils critiques ont le potentiel de faciliter, y compris à l’intérieur des institutions québécoises de recherche et d’enseignement, la prise en compte de la littérature des premiers peuples telle qu’elle se conçoit elle-même, et à pa rtir des approches théoriques qu’elle appelle. La barrière de la langue limite cependant les transferts, et c’est à partir de ce constat qu’a pris naissance cette anthologie.
QUELSTEXTES? La tâche qui nous attendait était imposante. En eff et, devant l’immensité du corpus critique sur la littérature autochtone en Amérique du Nord anglophone, des questions fondamentales se posaient : Quels textes choisir? S elon quels critères? Pour répondre à quels besoins? Rapidement, nous avons dû renoncer à notre prétention de couvrir tous les courants d’idées et de méthodes dans cette énorme masse critique. La sélection de textes que nous proposons ici ne se ve ut donc ni exhaustive, ni normative, ni même parfaitement représentative : elle vise plu tôt à rendre accessibles en français quelques-unes des principales réflexions théoriques développées dans le domaine des études littéraires autochtones au Canada et aux Éta ts-Unis. Grâce à ce survol de textes publiés en anglais sur le sujet au cours des dernières décennies en Amérique du Nord, les lecteurs pourront se familiariser avec des auteurs centraux et de grandes idées liées à la littérature des premiers peuples. Chemin faisant, ils auront l’occasion de croiser d’autres écrivains et intellectuels auto chtones qui ont marqué ce domaine de création et de recherche tels N. Scott Momaday, Pau la Gun Allen, Craig S. Womack, Jace Weaver, Robert Warrior, Gloria Bird, Joy Harjo , Basil H. Johnston et Armand Garnet Ruffo. Sans chercher à représenter l’histoir e des idées dans le domaine, nous avons choisi de retracer la conversation tissée au fil des années en présentant les textes selon leur date de publication. Dans l’ensemble, les textes réunis ont été choisis pour leur qualité et pour leur importance dans le champ des études littéraires aut ochtones, mais aussi pour leur pertinence dans l’espace francophone. Plutôt qu’une transposition d’une sélection faite 12 ailleurs , il faut donc voir notre anthologie comme un regro upement de textes choisis minutieusement en fonction du contexte québécois. N ous proposons un choix de textes aptes, par les concepts et les notions théoriques qu’ils présentent, à éclairer des enjeux littéraires soulevés par des auteurs autocht ones du Québec et rencontrés par les enseignants et les chercheurs québécois. Nous v oulions que cette anthologie puisse alimenter la conversation en cours dans le m ilieu littéraire autochtone francophone. À cet égard, la critique des théories postcoloniale s opérée par Thomas King et la mise à profit d’éléments de la théorie française pa r Gerald Vizenor nous ont semblé propices à provoquer des interrogations sur le cara ctère impérialiste et colonialiste de
certaines postures et hypothèses, mais également à ouvrir d’autres chemins de pensée. D’autres textes, par l’effort de théorisati on qu’ils proposent – et sur lequel insiste Emma LaRocque dans son texte –, nous ont se mblé aptes à clarifier certains domaines de la littérature autochtone au Québec. Ai nsi la proposition de Keavy Martin, qui consiste à théoriser la littérature inuite à pa rtir des cadres de pensée des Inuits, sera selon nous à même de susciter des interrogatio ns importantes sur ce qu’est une théorie littéraire et ce qui la constitue. La réfle xion de cette chercheuse allochtone pourra de plus enrichir et affiner les interprétati ons de récits de vie publiés par des 13 auteurs du Nunavik et des régions environnantes tel s le penseur Taamusi Qumaq et 14 le vétéran Eddy Weetaltuk , mais aussi l’auteure du romanSanaaq, Mitiarjuk 15 Nappaaluk . Nous espérons que le texte de Martin entrera en d ialogue avec les travaux existants en littérature et études inuit au Québec, contribuant à faire une 16 meilleure place à ce corpus dans l’espace francopho ne . De façon similaire, les textes de Renate Eigenbrod et Sam McKegney, qui s’interrogent sur leur positionnement et leur rôle en tant que chercheurs non autochtones, engagés auprès des milieux littéraires autochtones tout en bénéficiant du privilège d’être « blancs », nous semblent fort uti les dans le contexte québécois. À l’heure actuelle, les professeurs d’université et l es chercheurs spécialisés en littérature autochtone francophone demeurent exclusivement d’or igine allochtone. Les réflexions de Eigenbrod et de McKegney pourront justement guid er nos questionnements sur les contributions que nous pouvons faire ou non en fonc tion de la place que nous 17 occupons sur l’échiquier colonial . À cet égard, l’incitation de l’écrivain et cherch eur cherokee Daniel Heath Justice à recentrer les étude s littéraires autochtones sur les vies et les réalités des Premières Nations nous interpelle directement à présent que les études littéraires autochtones et leur enseignement prennent leur envol dans les collèges et les universités du Québec. Quelle place , en effet, la littérature autochtone, 18 ses auteurs et leurs communautés prendront-ils dans les milieux littéraires et les institutions de recherche et d’enseignement au Québ ec?
DESPARENTÉSLITTÉRAIRESAUTOCHTONES En cherchant à répondre au besoin d’une anthologie pensée et concoctée à l’échelle locale, notre démarche relève de l’importation cult urelle conceptualisée par Antoine 19 Berman . Nous l’observions au sujet de ce recours à la cri tique autochtone anglophone : « il ne s’agit pas d’imposer aux étude s littéraires autochtones francophones l’ensemble des réflexions élaborées da ns l’espace anglophone, mais bien de cibler les éléments pertinents à la compréh ension des œuvres littéraires 20 autochtones dans l’espace francophone du Québec . » De fait, le contexte québécois implique d’autres lecteurs, d’autres objectifs, d’a utres contextes en plus d’une autre langue. Par exemple, nous ne nous attendons pas à c e que les lecteurs aient lu tous les ouvrages anglophones cités ou mentionnés dans c ette anthologie. En contrepartie, il est possible qu’ils aient dans l’ensemble une me illeure connaissance de la littérature autochtone francophone, de son rapport à l’institut ion littéraire québécoise ainsi que de la vie littéraire des premiers peuples au Québec. I l y a des chances que les lecteurs puissent déceler les thèmes les plus communs que l’ on retrouve dans les œuvres littéraires autochtones, soit « [l]’identité; l’hyb ridité; la colonisation; la coexistence avec les Québécois; la nature et l’environnement; les re lations entre les jeunes et les aînés; la vie dans le bois, sur la réserve et dans la vill e; les pensionnats; les problèmes 21 sociaux; l’amitié et l’entraide ». Dans cette perspective, nous avons cerné des réflexions capables de jeter un éclairage sur le th éâtre, la poésie, le roman, l’autobiographie, les légendes et les récits autoch tones qui circulent dans les réseaux de l’édition francophone. En faisant dialoguer des auteurs bien connus du mon de anglophone avec le milieu francophone, cette traduction française veut mettre de nouvelles ressources entre les
mains des chercheurs, des enseignants, des étudiant s et des autres lecteurs. Nous avons décidé de limiter l’appareil critique afin de laisser plus de place aux idées telles que formulées par les auteurs et à leurs mots. Nous espérons que cette anthologie fera ressortir des liens de parenté littéraire entre écr ivains, poètes, dramaturges, romanciers des premiers peuples sur l’Île de la Tor tue et alimentera ainsi une réflexion au-delà des barrières linguistiques issues d’une do uble colonisation, française et anglaise. À ce sujet, notons par exemple que l’auto biographieJe suis une maudite sauvagesse, d’An Antane Kapesh, plutôt mal reçue lors de sa pu blication en édition bilingue innu-français en 1976 au Québec, entre auj ourd’hui en forte résonance avec les textes que nous présentons ici de Jeannette Arm strong et de Emma LaRocque, respectivement de la Première Nation Syilx Okanagan , en Colombie-Britannique, et de la nation Métis, au Manitoba. S’affirmant en tant q u’écrivaines, intellectuelles, femmes et autochtones, Armstrong et LaRocque, tout comme K apesh, mobilisent le pouvoir des mots, le conceptualisent et s’en servent pour opére r une vive critique du colonialisme, dévoilant ses origines et ses effets délétères à to us les niveaux de l’existence. Dans une perspective similaire, la dénonciation fai te par Jo-Ann Episkenew, auteure de la nation Métis, des mythes déshumanisan ts structurant les politiques coloniales, mais aussi sa foi en la capacité de gué rison que recèlent les histoires, y compris au théâtre, rejoint plusieurs initiatives c onduites ici en ce sens. En 2018, par exemple, une journée sur la guérison par l’art atik amekw a été organisée par le Cercle des Premières Nations à l’Université du Québec à Mo ntréal. Cette journée faisait place à Véronique Hébert, femme de théâtre émergente, ori ginaire de Wemotaci, qui a travaillé au théâtre l’héritage des pensionnats ind iens, de même qu’à Yves Sioui Durand et Catherine Joncas, cofondateurs d’Ondinnok , lesquels ont discuté de l’expérience du théâtre de guérison qu’ils ont réal isé dans la communauté de Manawan après le dur ressac colonial ayant suivi la crise d ’Oka, ou la résistance à 22 Kanehsatà :ke, de l’été 1990 . De façon élargie, le travail que poursuit depuis plus de trois décennies la compagnie de théâtre Ondinnok, « mot huron désignant un rituel 23 théâtral de guérison qui dévoile le désir secret de l’âme », peut être entendu comme le versant francophone de l’effervescence que décri t l’auteur ojibwé Drew Hayden Taylor dans son texte sur le théâtre autochtone au Canada. Si les arts narratifs autochtones se sont longtemps démarqués par une propension à exposer les maux coloniaux pour mieux les purger, explique Drew Hayden Taylor à la suite de l’écrivain et dramaturge cri Tomson Highwa y, les nouvelles productions semblent pointer vers un horizon où les violences c oloniales se résorberont. C’est ce que suggèrent au théâtre les jeunes Productions Men uentakuan, mot innu signifiant « prendre le thé ensemble, se dire les vraies chose s dans le plaisir et la bonne 24 humeur », et c’est ce que l’on pourrait déceler également dans une perspective critique. À cet égard il sera éclairant de lire un roman commeL’amant du lac de Virginia Pésémapéo Bordeleau en parallèle avec la r éflexion que propose dans cette anthologie Tomson Highway sur le caractère sexy de la langue crie. De la même manière, la théorisation faite par l’auteur cri Nea l McLeod de l’aliénation spatiale et idéologique qui affecte au quotidien les écrivains et les communautés des premiers peuples recèle des outils précieux pour contextuali ser la littérature autochtone au Québec. Ce mouvement de reterritorialisation, ou re tour à soi par les histoires, est explicitement à l’œuvre dans la démarche, l’écritur e et le discours critique des poètes innues Joséphine Bacon et Natasha Kanapé Fontaine, ainsi que d’une bonne partie des auteurs autochtones au Québec. Pour sa part, le travail des écrivaines Marie-André e Gill et Naomi Fontaine s’illumine à l’aune du texte de Warren Cariou, cher cheur, auteur et artiste de la nation Métis, qui propose une réflexion sur la poésie auto chtone comme résurgence du lieu. Sans nécessairement être explicitement politisée, e n effet, la poétique autochtone a le pouvoir d’ébranler les mentalités coloniales, de so rte qu’une réflexion sensible sur le