Portraits des dames d
70 pages
Français

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Portraits des dames d'Egypte

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Description

Mieux qu'un recueil de nouvelles, un collier de portraits de femmes.





1798. Camille Puteaux est un jeune peintre parisien qui a acquis la notoriété en peignant les exploits des armées de la Révolution. Las de glorifier les horreurs de la guerre, quand il embarque à Marseille pour accompagner Bonaparte dans la campagne d'Égypte, il décide qu'il ne peindra que des femmes.Secrètes, désirables, lointaines, insaisissables, sensuelles, les femmes d'Égypte dissimulent derrière leurs voiles des passions, des intrigues, des destins étonnants. Étonnante, cette jeune beauté qui s'offre à tous les militaires français parce qu'elle espère leur transmettre la peste qui la ronge. Étrange, cette femme qui n'a jamais ôté la voilette que son mari lui a offerte le jour de leur mariage parce qu'elle ne veut pas qu'il ait en mémoire un autre visage que celui de la jeune fille qu'elle fut. Surprenante, l'enfant bédouine qui entraîne les étrangers dans le palais somptueux du pharaon du désert et qui les déleste de leur rêves.Quinze femmes. Quinze tableaux. Quinze histoires baroques et surprenantes que Jean-Christophe Duchon-Doris nous raconte avec la verve et la puissance des grands conteurs orientaux.





1er août 1798, baie d'Aboukir.La frégate glisse sur son aire. Le soleil va bientôt se coucher. Il colore la baie de traînées cendrées qui viennent mourir sur la figure de proue, cette "Dame aux lunes" dont l'arrogante poitrine s'offre nue au vent lourd, étouffant, qui s'est peu à peu levé, agace les nerfs, commence à fouetter la brume de mer.? N'empêche, dit Gerbier, Fradin a raison: cela porte malheur.? Allons, nous avons traversé la Méditerranée, échappé aux canons anglais et elle était bien à bord, non?? Oui, mais déguisée. Cela change tout.Le vieux gabier arrête de frotter le pont pour s'essuyer le front. Il se rappelle avoir croisé au départ de Marseille le regard de feu de ce jeune officier, sanglé dans son bel uniforme et dont le tricorne cachait mal les boucles brunes. Ses yeux s'étaient dérobés et Gerbier s'était dit que les marins de la République étaient de plus en plus jeunes et d'une transparence à faire peur.Plus tard, en mer, il l'avait aperçue quelquefois auprès du capitaine. Toujours ce mélange de fermeté virile et de délicatesse féminine. Il portait la redingote d'enseigne de vaisseau, boutonnée par deux rangs de boutons qui lui serraient au corps en lui dessinant les hanches, avec des poches sur les côtés dans lesquelles il glissait volontiers les mains qu'il avait longues et très blanches. Il était toujours coiffé, malgré le vent, et se tenait la plupart du temps appuyé au balcon de la dunette, à regarder la mer, la tête enivrée par l'air du large. "Le mignon du capitaine", avaient ricané les hommes.Fradin, le fourrier, est reparti dans ses histoires de filles cachées à bord qui amènent la poisse. Peau-de-biche, treize ans, le plus jeune embarqué, l'écoute un instant puis reprend son travail. Les gabiers lui ont laissé la meilleure part: astiquer la figure de proue, la "Dame aux lunes", dont les formes feraient bander tous les saints du Paradis.? Et elle, demande l'enfant, elle amène aussi la guigne?? Elle, c'est pas pareil, dit Gerbier. C'est même le contraire: elle nous protège.? Touche ses seins, moussaillon. Ça porte bonheur!La baie a des pâleurs qui endorment. Le vent chaud fait trembler les gréements. Des cris parfois fusent des vaisseaux de ligne qui croisent plus au large. Après le débarquement à Alexandrie, la flotte toute entière est venue ancrer à Aboukir. L'amiral Brueys qui commande l'escadre, a adopté un dispositif en arc de cercle, appuyé au littoral par ses deux extrémités et bénéficiant du soutien des batteries de côte.? En tout cas, dit Cabalais, maintenant le doute n'est plus permis: le capitaine préfère les garces.Les autres s'esclaffent d'un rire qui sent la pipe et l'eau-de-vie. Seul Fradin fait la grimace.? Une femme à bord, je le répète, c'est signe de malheur. Tous les vrais marins vous le diront.Mais Cabalais revient à la charge.? Rince-toi l'œil, Peau-de-biche, t'en verras pas souvent des femelles comme celle-là!Tous les regards se portent sur la dunette. La signora Maria Cavaletto ne se cache plus depuis qu'ils ont touché la terre d'Égypte. Elle a troqué l'uniforme contre une robe de soie violette qui lui moule la taille. Sa gorge est belle et ses épaules rondes s'exaltent dans la lumière blanche des dentelles. Elle porte les cheveux ébouriffés en nuage au-dessus du front, tombant sur la nuque et retroussés sur le devant par un peigne d'or.Elle est toscane, dit-on, florentine, d'une grande famille d'avocats et de jurisconsultes, prise de guerre de la campagne d'Italie. Une jeunesse gourmande de fêtes et de succès, de conquêtes et d'orages, une nature trop emportée, trop indulgente au charme des sabres et des épaulettes. On l'avait vue au château de Mombello, invitée aux soupers de Bonaparte. Elle s'y était éprise d'un hussard à la face marmoréenne et sabrée au pont d'Arcole, qui l'avait aimée, laissée, reprise, abandonnée. Et le mal étant fait, la tête étourdie par ces jeunes Français de vingt ans qui jurent comme des paysans et dorment dans le lit des rois,elle a tourné de bras en bras, d'uniforme en uniforme, jusqu'au lit de ce capitaine qu'elle suit en Égypte moins pour la prestance de l'homme que parce qu'elle a toujours voulu vivre des songes vastes comme le monde et toucher des gloires hautes et pures comme le ciel.Les plus hardis des marins s'approchent pour mieux la voir: des cheveux bruns floconnants, abondants et légers, le menton ponctué d'une fossette, une bouche suspendue, hésitante entre la moue et le sourire, un air enfin à vouloir gifler la terre entière. Ainsi debout, cambrée, face au soleil, les cheveux tordus sur la tête, la lumière du couchant caressant le contour satiné de ses épaules, on dirait une reine.Pourtant chacun de ses gestes a des langueurs de fille. La signora Maria Cavaletto se penche sur la mer, interroge les flots et compte ses fêlures. Devant elle, sur l'eau moirée, son ombre palpite, se plisse de rides minuscules. Tout est allé si vite, pense-t-elle. Il y a encore deux ans, j'étais cette enfant insouciante qui dansait dans les salons de Florence, jouant de l'éventail, fendant la foule de mes adorateurs en des mouvements dédaigneux d'épaules. Et maintenant... N'aurais-je été qu'une nébuleuse de soldats, évanouie sans qu'il ne soit resté de moi plus qu'une trace de parfum?La brume de mer et le soir répandent sur la nudité de la coque des harmonies nouvelles qui transfigurent l'uniformité mate et rougeâtre du bois. Ils mêlent à sa pâleur monochrome un peu de perle et d'argent. Mais en ce premier août, la moiteur étouffante survit au jour et épuise les hommes. Seul Peau-de-biche a repris son travail. Son chiffon glisse entre les seins de bois, durs sous la paume, de la "Dame aux lunes". Il en caresse les tétons, en flatte les mamelons et, si sa main s'égare parfois plus bas, jusqu'au ventre potelé de la belle, elle remonte vite, comme en état de manque, vers la gorge généreuse de la figure de proue.Maria Cavaletto cherche des yeux le capitaine et s'aperçoit de tous ces hommes qui l'observent. Elle se sent seule soudain, petite fille perdue à l'autre bout du monde, une fleur posée face à l'immensité des flots et qui se fane irrésistiblement. La chaleur l'oppresse. Elle est désireuse maintenant des caresses du vent. Elle ôte son peigne, s'ébroue de ses cheveux, déboutonne le haut de son corsage. Avec ses bras nus, sa coiffure à l'abandon, elle a perdu de sa superbe. Il reste ses regards brûlants, claquant dans l'air, qui cinglent les hommes et les tiennent à distance mieux que des coups de fouet.Gerbier veut parler mais un cri lâché des haubans couvre ses premiers mots. Là-bas! C'est la vigie du navire amiral qui la première a donné l'alerte : sur l'horizon, tel un essaim de guêpes, vient d'apparaître la flotte anglaise.Fradin jette un regard affolé vers la côte. Il sait, par expérience, que le dispositif de l'amiral Brueys est trop distendu, trop éloigné des hauts fonds du rivage et hors de portée d'un appui efficace des batteries. Les équipages sont incomplets. Au lendemain du débarquement, Bonaparte n'a laissé à bord que cent canonniers par vaisseau de ligne et cinquante par frégate, mettant ainsi les bâtiments dans l'incapacité de se servir de leur artillerie des deux bords.Il s'en confie au premier lieutenant. Il est si convaincant que celui-ci accepte d'en référer au capitaine. Les gabiers se sont approchés pour entendre la réponse. Au loin, les navires anglais ont déjà doublé de volume. Le premier lieutenant revient et glisse quelques mots. Fradin paraît furieux. Il hausse la voix. Le capitaine paraît enfin. Il a de la prestance et de l'aplomb, cette façon de toiser l'interlocuteur qui d'habitude plaît aux soldats.? Alors Fradin, voilà que tu te prends pour l'amiral?Il y a quelques rires. Fradin a gardé son chapeau et il serre les poings. S'il n'y avait pas cette maudite chaleur, tout pourrait s'arranger.? Sauf votre respect, capitaine, ce que j'en disais, c'était pour le bien de tous.? À chacun son rôle, fourrier, et le bien de tous se portera le mieux du monde. À toi de compter les barriques et à moi de donner des ordres.D'autres rires. Des hommes approuvent ouvertement. Il faut de la discipline. De quoi se mêle le fourrier? Des "Ta gueule, Fradin!" fusent derrière lui. Seul Gerbier l'approuve.Alors, il a un geste d'humilié, un geste de lâche.? Et elle? hurle-t-il en désignant Maria Cavaletto. Une femme à bord, cela porte malheur! Elle doit partir!? Foutaise, dit le capitaine. Ce sont des histoires pour faire peur aux gosses.Pas de rires, cette fois. On ne plaisante pas avec ces choses-là. Les filles embarquées portent la poisse, c'est connu. D'ailleurs, ne sont-elles pas interdites par les règlements?? À terre, la signora! crie Gerbier en cherchant l'appui des autres gabiers. Il faut la ramener à terre, sinon nous autres nous refusons de nous battre! La protection de la "Dame aux lunes" sera paralysée si cette femme reste ici.Maria Cavaletto s'est rapprochée du capitaine. Elle quitte l'aile gauche de la dunette et vient, un sourire dédaigneux aux lèvres, se placer à la droite de son amant. L'étoffe légère de sa robe épouse ses formes, gante sa gorge et ses épaules. Elle est si belle ainsi, les mains sur les hanches, glissant sur le pont avec la majestueuse assurance des lourds vaisseaux anglais qui bouchent maintenant l'horizon et prennent position face aux voiles françaises. Elle s'appuie sur le bras du capitaine en un mouvement d'une grâce parfaite où se mêlent l'abandon et la fierté, l'arrogance des reines et la désinvolture des catins.Le premier lieutenant a senti le danger. Entre la présence à bord de cette femme et un risque de désobéissance de l'équipage, lui, il n'hésite pas.? Peut-être Capitaine, pour la sécurité de madame, serait-il plus raisonnable en effet de l'amener à terre.L'officier a compris lui aussi qu'il devra bien céder, mais il ne peut perdre la face tout à fait.? Pour sa sécurité, je ne dis pas. Mais nous avons le temps. La nuit tombe et jamais les Anglais n'attaqueront avant demain matin. À l'aube, j'aviserai.Un bruit sourd ponctue ses derniers mots. Avec une rare audace, excédé d'avoir coursé en vain les Français à travers toute la Méditerranée, Nelson a décidé de prendre Brueys de court et de ne pas reculer devant les aléas d'un combat de nuit.Sur les vaisseaux de la République, l'affolement est général. Il n'est plus temps de resserrer la ligne, de rapprocher les bâtiments de la côte pour y chercher le secours des batteries, plus temps de rappeler les hommes occupés à terre à décharger le matériel; plus temps, pense Pascal, de chercher une mauvaise querelle au capitaine et à la signora.La défection d'une partie de l'équipage oblige les gabiers à seconder les artilleurs.? Fais comme moi, crie Gerbier à Peau-de-biche dont c'est le premier combat.Il s'entoure la tête de linges à la manière d'un grand turban et amasse le long du bordage son hamac, son sac, tous ses effets. Mais le moussaillon n'est pas assez vif. Un boulet anglais frappe de plein bois au-dessus de leurs têtes, dans un bruit épouvantable et une gerbe d'échardes, coupantes comme des carreaux d'arbalète, pleut sur les hommes. Peau-de-biche s'effondre dans un cri, un morceau de la coursive planté entre les deux yeux.Profitant de la surprise générale, Nelson donne l'ordre de prendre en tenaille le centre de l'escadre de Brueys, sans se laisser arrêter par la présence des hauts fonds. Le "Culloden" s'élance le premier et de son torse de centaure brise l'ordonnancement des Français. Les canonniers anglais lâchent d'imposantes bordées à bout portant, au moment même du franchissement de la ligne, obtenant des effets dévastateurs. Le tableau arrière du "Tonnant", si vulnérable avec ses baies vitrées, vole en éclats. Mais les Français ne sont pas de reste. Leurs boulets aveuglent suffisamment le monstre anglais pour qu'il titube vers la gauche et s'empale sur les brisants de la pointe d'Aboukir. Nelson ne renonce pas : l'épave du "Culloden" servira de balise lors des assauts suivants.Cinq autres navires anglais s'engouffrent dans la brèche, sous le feu nourri des canons. Lorsqu'ils ne sont plus qu'à une demi-portée de pistolet, les caronades, ces pièces courtes installées sur les gaillards, entrent en batterie et tirent à mitraille sur les Français, infligeant des pertes sanglantes sur les ponts.Sur la "Dame aux lunes", les blessés se comptent à pleines mains. On les évacue aussitôt vers une infirmerie de fortune, une chambre basse où il faut marcher courbé, dressée loin du pont pour que les cris ne sapent pas le moral de ceux qui se battent encore.Les canons sont trop longs à recharger pour des hommes qui connaissent mal les manœuvres. Les gabiers ont renoncé à aider les artilleurs. Juchés dans la mâture, ils préfèrent tirer à vue sur l'Anglais.? À terre la femme!, crie quelqu'un que Fradin ne parvient à identifier.Le capitaine est resté courageusement sur la dunette. Il hausse les épaules. D'un geste las, il montre la côte. Il est trop tard. Cinq vaisseaux anglais ont réussi à glisser entre le rivage et la ligne française, coupant toute retraite, harcelant sur un flanc les navires de la République, tandis que cinq autres les attaquent depuis le large.La nuit est belle, pleine d'étoiles, de poudre et de bruits. Lorsque la fumée se dissipe, "L'Orient", le vaisseau-amiral de Brueys apparaît, attaqué de toutes parts, sous le feu conjugué du "Defence", du "Majestic", de l'"Alexander", du "Leander" et du "Bellerophon". Côté français, le "Franklin" et le "Tonnant" peinent à manœuvrer pour lui porter secours.Bientôt l'incendie prend à son gréement. Les flammes courent dans les voilures, embrasent la mâture. Des hommes, fumant comme des mèches, se jettent de vingt mètres de haut. Le vaisseau fuit, les ailes en feu, dans le rougeoiement du crépuscule, harcelé par la flotte anglaise qui se joue de lui, l'accule, le repousse, s'amuse à le persécuter. Un dernier hoquet, une terrible explosion: il sombre soudain comme unepierre, entraînant la majorité de son équipage dans la mort.Sur la "Dame aux lunes", le capitaine lâche des ordres brefs mais il peine à se faire obéir. La confusion est totale. Pendant de longues minutes, la frégate, affolée, tourne en rond, cherche la protection des vaisseaux de ligne encore en état, dont la puissance de feu est seule en mesure de la couvrir. Mais le "Conquérant", l' "Aquilon", le "Guerrier", le "Spartiate" peut-être, tour à tour amènent pavillon. Le désastre se profile? À vos postes!, crie le capitaine. La "Dame aux lunes" vous protège, vous le savez! À vos postes, nom d'un chien!? La femme d'abord!, reprend quelqu'un.Est-ce Gerbier? se demande Fradin. Mais il y a tant de poudre qu'il parvient à peine à distinguer les formes. Le cri est repris par d'autres.? La femme! Sans elle, la "Dame aux lunes" nous aurait déjà sauvés!? Le premier qui avance, je l'abats, dit le capitaine en armant son pistolet.Mais il perd l'équilibre. La "Dame aux lunes" s'approche dangereusement du feu anglais. Une volée de boulets pleut sur le pont. Quand la fumée se dissipe, il n'y a plus de capitaine.Le premier-lieutenant a ramassé le pistolet.? La femme!, reprennent les gabiers. La femme! La femme à la mer!? Allons, dit le premier lieutenant. Êtes-vous donc des lâches?? Et elle, pourquoi se cache-t-elle?Cette fois, c'est Gerbier. Fradin en est sûr.Alors, elle paraît, presque aussi belle que tout à l'heure. Elle s'approche avec toujours le même port de tête, la même assurance, la même démarche hautaine. La lumière des incendies souligne son galbe délicat, donne à ses cheveux des reflets d'or cendré. Elle retrousse les lèvres, découvre des dents prêtes à mordre. Et par défi, pour qu'ils comprennent bien qu'il a des formes de mépris que rien ne peut arrêter, elle s'appuie sur l'épaule du premier lieutenant, s'abandonne contre lui et leur sourit.? Ah, lieutenant! dit Gerbier qui, livide, s'est dressé. Regardez donc autour de vous. Nous allons tous y passer. Seule la "Dame aux lunes" peut nous sauver.Marie Cavaletto rit à gorge déployée, offre son cou délié aux regards des gabiers.Alors Gerbier, les poings serrés, fait un pas en avant. Sans hésiter, le premier-lieutenant l'abat d'une balle entre les deux yeux.Le feu anglais redouble. À leur gauche, le "Franklin", à demi démâté, amène lui aussi son pavillon. La fin est proche. Un boulet tombe à quelques mètres d'eux, un autre balaie le pont arrière. Le troisième semble ricocher sur la proue, fouette la frégate qui tremble sur sa base.? Nom de Dieu, dit Fradin, la "Dame aux lunes"!Tous se tournent vers l'avant du bateau. Là où la figure de proue trônait un instant auparavant, ce n'est qu'un amas de bois déchiré. Un joli coup, aussi précis qu'un tir de pistolet.? Et maintenant, pauvres fous, dit Maria Cavalleto en faisant jouer sa chevelure sur ses épaules. Sans votre "Dame aux lunes", votre belle protectrice, comment allez-vous échapper aux flammes de l'enfer?Vers minuit, dit-on, le combat cessa. Des deux côtés, épuisés, les canonniers s'endormirent à leurs pièces. Dans les deux camps, on compta ses pertes. Toute la nuit, les gémissements couvrirent la baie d'Aboukir. La bataille reprit à l'aube, parachevant le désastre français. De la flotte du général Bonaparte, seuls les deux derniers vaisseaux de l'arrière-garde, sous les ordres du contre-amiral Villeneuve, parvinrent à se dégager et à gagner le large, en liaison avec deux frégates, perçant la défense anglaise.Deux canonniers anglais rapportèrent qu'ils avaient vu, phosphorescente dans la fumée des canons, une femme à la proue de l'une des frégates. Elle était nue, ficelée au mât de mitaine, le regard halluciné. Sa poitrine battait les vagues. L'eau ruisselait sur son visage, sur ses fesses plaquées sur le bois rêche et mouillé, sur ses jambes interminables. Ils n'avaient jamais vu de femme aussi belle et jamais ils n'oublieront la vision hallucinée de ses seins pointés vers le large, de ses hanches prisonnières des cordes, de sa toison luisante et argentée offerte aux grands coups de langue de la mer.? Elle avait les yeux ouverts, dit l'un.? Je crois bien qu'elle riait, dit l'autre.






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Informations

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Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 68
EAN13 9782260019497
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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couverture
 

DU MÊME AUTEUR

Les Ours polaires, nouvelles, Seghers, 1991.

Les Lettres du baron, nouvelles, Julliard, 1994

(Bourse Goncourt de la nouvelle, 1994).

L’Autre Singe, roman, Flammarion, 1997.

Les Nuits blanches du Chat botté,

roman, Julliard, 2000

(Bourse Thyde-Monnier de la SGDL).

L’Ordure et le Soleil, roman, Laffont, 2001

(prix du Forum international de l’Écriture et du Cinéma)

JEAN-CHRISTOPHE DUCHON-DORIS

PORTRAITS
 DES DAMES D’ÉGYPTE

nouvelles

images

À Nathalie, encore et toujours,
ma dame d’Égypte et d’ailleurs.

Prologue

Portrait de l’artiste

Camille, le cheveu en bataille, la pupille brillante, lorsqu’il eut déposé ses bagages, ses toiles, ses pinceaux dans la cabine de la frégate la Dame aux lunes, s’empressa de monter sur le pont pour ne rien perdre de ces instants. Les quais de Marseille, en ce mois de mai 1798, étaient le cœur du monde, une scène de théâtre, parcourue de frissons, avec de grandes traînées de soleil, une fébrilité dorée et chantante. Jusqu’au bout des pontons, des femmes embrassaient des hommes et des mères serraient leurs fils dans les bras. Camille souriait à la foule des portefaix, aux tonneaux roulés, aux sacs chargés sur les bateaux, à l’uniforme bleu des soldats. Il souriait au ciel, à la surface de l’eau, aux canons et aux mortiers que l’on montait à bord, aux mouettes tournant au-dessus des mâts.

Jusque-là, « peintre de la patrie en danger », il avait desséché son âme à suivre les armées révolutionnaires, à survivre au fracas de la mitraille, aux cris insupportables des blessés et à la pestilence des charniers. Il allait, sa toile et son chevalet sous le bras, trottinant sur les champs de bataille. Des officiers de liaison l’insultaient au passage, l’évitaient dans de grands jaillissements de boue. Lui, imperturbable, choisissait le meilleur angle de vue et là, se laissait griser par son art. Il peignait l’acier bleu des sabres, le drap multicolore et le velours des uniformes, la lueur des coups de feu, les coins de ciel aperçus entre les crinières des chevaux. La terre tremblait autour de lui, le ciel grondait comme avant l’orage, les boulets jetaient sur le paysage de grands geysers de terre rougie de sang et maculée de fer, mais lui organisait ses drames colorés où la guerre exaltait la vie et semblait n’avoir été créée que pour prouver aux hommes, dans de grands mouvements lyriques, que la beauté se déploie dans l’horreur. Et puis un jour, alors qu’il prenait du recul pour admirer son œuvre, un cheval était venu mourir devant son chevalet. Une giclée de sang avait taché sa toile. Depuis, il avait senti monter en lui, avec le dégoût des mourants, des chairs éclatées, de la fumée de la poudre et du feu des batteries, celui plus grave des couleurs de sa palette. Il avait cru qu’il ne pourrait plus jamais peindre.

Mais le miracle s’était produit. Conté, avec qui il avait travaillé dans l’atelier de Greuze, l’avait convaincu de suivre la foulée de Bonaparte.

Plus de quarante mille hommes, la plus importante force jamais déployée outre-mer par la France, des fantassins, des cavaliers, des artilleurs, l’armée d’Angleterre et l’armée d’Italie, plus de deux cents scientifiques : des architectes, des artistes, des astronomes, des botanistes, des chimistes et des physiciens, des chirurgiens et des géomètres, des imprimeurs et des mécaniciens, des économistes et des zoologistes... On parlait d’un grand voyage : la Perse, l’Égypte, l’Inde peut-être. Certains même avançaient qu’ils s’en iraient vers les Amériques septentrionales, que Bonaparte rêvait d’être un nouveau Cortés et que le départ de Toulon ou de Marseille n’était destiné qu’à tromper l’Anglais.

Que lui importait ? Là, sur ce quai, sous ce ciel d’un bleu limpide, devant le spectacle de cette jeunesse qui embarquait, Camille Puteaux se répétait la promesse qu’il s’était faite. Il était las de croquer des soldats ? Eh bien il fallait changer : il serait le peintre des femmes.

 

L’essentiel de la flotte était parti de Marseille et de Toulon, vite rejoint par le double convoi de Gênes et de Corse, puis par le renfort de Civita-vecchia.

Ce serait donc l’Égypte.

Camille passait ses journées sur le pont, avec son carnet à dessins, à imaginer les femmes que bientôt il peindrait. Il tentait à grands coups de fusain de dessiner leurs visages et leurs corps. Mais ses efforts ne servaient à rien. Il se laissait distraire par le cri des mouettes, les voiles gonflées sous le vent, les bancs de marsouins glissant le long de la coque de la Dame aux lunes. Le vaisseau descendait et remontait sans cesse la vague tandis que la poussière d’écume pleuvait en sifflant sur le pont et venait tacher les pages blanches de ses carnets.

À Malte, ce ne fut guère mieux. L’île s’était donnée presque sans coup férir. Il n’avait vu le combat que de loin. À terre, il s’était mêlé aux soldats, avait, comme eux, vainement tenté de débusquer des femmes. Ses carnets s’étaient couverts d’ombres fuyantes, de silhouettes à peine esquissées. À La Valette, il ne captura dans ses filets qu’un seul portrait de femme, et encore sans visage et sans âge, qu’il intitula : La Dame au voile de La Valette.

 

Ils débarquèrent dans la nuit du 1er au 2 juillet 1798, par une mer houleuse, sous un ciel bas où les nuages cachaient la lune. Ils étaient sept mille, avec à leur tête Kléber, Bon, Menou et Reynier, la baïonnette au fusil, la peur de la cavalerie mamelouke au ventre, à fouler le sable noir des plages d’Alexandrie.

Les Français s’engouffrèrent dans les multiples brèches des vieilles murailles. La ville n’était qu’un amas de ruines, un ensemble de maisons de pêcheurs, de paysans du delta. Ils prirent d’assaut des palais où les peintures s’étaient écaillées, où les colonnes étaient déjà branlantes. Ils durent déloger, çà et là, des milices armées, essuyer le feu de quelques embuscades. Kléber fut blessé. On fusilla du Turc et du fellah et la résistance cessa. On s’endormit sur la terre des Pharaons, encore bottés, la main sur la crosse du fusil, les chaloupes affrétées et prêtes, si besoin, à rembarquer les hommes.

Dès le premier jour, Camille installa son chevalet face à la plaine grise, boueuse d’alluvions. Il imagina L’Alexandrine aux baisers. Au loin se mêlaient, en des traînées sales et sinueuses, l’eau et le sable, la mer nue qui se brisait sur des côtes basses sans relief. Seuls venaient s’y distraire les vaisseaux battus par le vent et, plus à l’ouest, s’enfonçant à l’horizon dans des jaunes pâles dégradés, le désert de Libye.

Comment peindre des femmes dans cette nudité ? Et quelles femmes, puisque toutes fuyaient, n’étaient pour eux qu’une tache lointaine, comme La Fellah bleue de la Conciergerie ?

Alors, lorsque la flotte alla s’ancrer en baie d’Aboukir, dans l’attente de jours meilleurs, et pour préparer sa main aux audaces à venir, il se consola en couvrant ses carnets des dessins des figures de proue. Au cœur même de la bataille, il peignit La Dame aux lunes d’Aboukir.

 

Le vingt-cinq du mois de juillet, l’armée entra dans Le Caire. Les régiments défilèrent en pleine nuit, sous les tambours battant la charge, à la lumière des flambeaux qui déformaient sur les murs leurs ombres gigantesques. C’était l’armée de la République, l’armée qui venait d’au-delà de la mer, l’armée qui avait vaincu les Mamelouks, l’armée dont le général n’avait pas trente ans.

Camille Puteaux fut aussitôt sous le charme.

Le Caire sentait l’eucalyptus, la friture, l’encens, l’huile et les fleurs. C’était l’Orient, enfin, des mosquées et des minarets, des palais et des caravansérails. Ils s’installèrent dans la Vieille Ville, derrière les murailles de la Citadelle que les Romains y avaient fait construire en 33 de l’ère chrétienne, face à l’enceinte des Janissaires, dominant la ville des fellahs, onduleuse, envoûtante, que sabrait de temps en temps l’appel à la prière lancé par les muezzins. Et le Nil, immense, charriait ses tonnes de boue.

Camille serait enfin le peintre des femmes.

Dès que la ville fut déclarée à peu près sûre, son attirail sur le dos, il n’hésita pas à se perdre dans le dédale des ruelles. Des heures entières, il guettait. Au début, il dut se contenter de peu : parfois une voix sans grâce, derrière un mur, qui, tel un filet d’eau, coulait jusqu’à lui, un visage disparaissant brusquement derrière les barreaux d’une lucarne, parfois encore, loin devant lui, un pied tatoué de henné, sous une babouche, montant des marches. Que dessiner sinon La Dame derrière le moucharabieh ? Il comprit vite que s’il voulait débusquer les belles Égyptiennes, il lui faudrait s’imprégner davantage de ce pays magique, se fondre dans le paysage et mettre jusque dans ses portraits ses mystères et ses envoûtements.

Il eut alors l’idée, en déambulant dans les marchés du Caire, de mêler à sa peinture des épices et des gommes colorantes afin d’en adoucir les teintes. Dans son blanc, il écrasa des feuilles de myrte. Son jaune devint safran, son orange s’enrichit de henné et de curcuma. Il mélangea son noir avec du khôl et du charbon de bois, mit de la cannelle dans ses bruns clairs, de l’indigo dans ses cieux violacés. Le premier tableau dont il fut fier fut celui du palais rose au bout du jardin de Rôda, celui de La Dame du Mamelouk à l’oreille coupée.

Et fort de ce premier succès, il plongea vers Le Caire, croquant là des matrones revenant du lavoir, la tête droite, les reins cambrés sous leur chargement de lessive, s’éparpillant l’une après l’autre sous les palmes, là des silhouettes, flottant au milieu d’une place, vacillant sous la chaleur, trois petites flammes bleues réchauffant la solitude d’une esplanade, d’autres encore, voilées, la mousseline remontée aux yeux, l’affrontant en haut d’un escalier et puis s’escamotant à leur tour dans l’éblouissement du soleil. Ses crayons s’animaient. Sa palette sentait la noix de muscade et le clou de girofle, le jasmin et le santal. Il dessina tout ce qu’elles voulaient bien lui montrer. Des mains, surtout, par centaines, comme La Main de la mahométane, dont il couvrait toutes les pages de ses carnets.

Et puis il découvrit le quartier des almées. Il vit, sous le badigeon bleu, ces tanières où les prostituées, par six, huit, assises sur les marches ou debout dans une embrasure, hautaines, mornes, indifférentes, attendaient derrière les fenêtres et les portes comme derrière les barreaux d’une cage. Certaines étaient jolies, d’une beauté sauvage, l’étoile tatouée au front, les paumes cuivrées de henné, venues des côtes arabiques, des brousses africaines, des montagnes des Balkans. Et, à les peindre, à se laisser séduire par La Dankali au profil de buse, à violer Le Serment de l’Abyssinienne, il revivait.

 

Camille n’eut alors de cesse de mélanger à ses couleurs toutes les épices, toutes les denrées des souks. Les dames du Caire, au fur et à mesure que son trait devenait plus sûr, que sa palette s’enrichissait, semblaient plus indulgentes aux chevauchées de sa fantaisie. À peine faisait-il un pas qu’elles sortaient frémissantes sur le pas des portes, prenaient la pose à l’abri des moucharabiehs, s’offraient, comme La Dame aux grains de beauté, sans aucune ruade aux caresses douces de ses pinceaux. Il finit par se lasser de tant d’abandon.

Très vite, il connut la légende d’Isis, la femme des femmes, la dame du bout du Nil, la Zebnet-el-Bahreym, la fiancée du fleuve. Les vieilles lui montraient un point toujours plus loin vers l’horizon et lui disaient : « Elle est là-bas ! », Isis la merveilleuse. Alors, persuadé que l’essentiel était ailleurs, que la femme qu’il voulait peindre était cette dame fuyante, vaporeuse, qu’il traquait dans les autres femmes, il partit à sa recherche en remontant le fleuve, tout au long de la Haute-Égypte, se mêlant à l’armée de Desaix lancée à la poursuite de Mourad Bey.

Avec les soldats de Bonaparte, il s’enfonça dans l’espace et l’Histoire, s’enivra du désert et du fleuve, s’émerveilla des ruines sous le sable et du long chapelet des temples pharaoniques. Même les combats étaient sublimes, entre le ciel et l’eau. Il mêla à ses couleurs le limon du Nil et la terre glaise de ses rives, la poudre des sentiers de latérite, la cendre des dunes, le suc du papyrus et les pétales des fleurs de lotus. Il peignit les vieilles des villages, les filles se baignant nues le voile sur le visage, les petite mendiantes, les Bédouines et les esclaves, La Dame des sables et La Dame sur le bas-relief.

Quand ils campèrent à Assouan, qu’ils dépassèrent les cataractes, qu’ils s’endormirent dans l’île de Philae, ils avaient parcouru cinq mille kilomètres en neuf mois, s’étaient battus plus de cent fois et leur histoire était devenue épopée. Mais Camille cherchait toujours au bout de son pinceau à dessiner la Dame des dames.

Alors, il poursuivit sa quête. Il traversa les déserts, connut les oasis, les longues caravanes de dromadaires et les campements de bédouins. Il poussa jusqu’à la mer Rouge, jusqu’à La Galla aux nuages. Il fut de l’expédition de Palestine et de celle de Syrie. Il peignit La Fiancée de Jaffa et il installa son chevalet jusque devant Saint-Jean-d’Acre. Et pour attraper dans ses toiles la femme, la femme telle qu’elle naît et se déploie dans l’imagination des hommes, il s’essaya sans cesse à de nouveaux mélanges, poussant toujours plus loin l’audace, versant sur sa palette les gouttes de sueur au sortir des rêves et des cauchemars, les larmes de jouissance, les sécrétions qu’elles laissent autour des plaies qu’elles font au cœur de ceux qui les aiment et les désirent trop fort.

Quand les huit mille soldats rescapés de la campagne de Syrie s’avancèrent vers Le Caire en belle tenue de coton bleu, une feuille de palmier à leurs chapeaux, brandissant les cinquante-deux drapeaux pris à l’ennemi, avec pour mission de donner l’illusion de la victoire à la population du Caire, aux députations des marchands et des corps de métier, aux cheiks de Gâma al-Azha venus à leur rencontre, Camille Puteaux savait que le désastre était total. Les pertes s’élevaient à plus de cinq mille hommes. La faim, la souffrance, le désert et la peste, la résistance acharnée des assiégés de Saint-Jean-d’Acre avaient eu raison des rêves d’Orient de Bonaparte.

Camille n’en avait que faire. Il traquait toujours la Femme des femmes. Il savait maintenant qu’il ne la débusquerait que par hasard, au détour d’un mouvement de poignet, en brassant des substances toujours nouvelles dans ces couleurs. Il s’en remettait à sa bonne fortune.

Il avait adopté désormais la tenue arabe, grand pantalon et veste courte, ne se privait pas, à l’occasion, de porter le turban et, sur des babouches jaunes brodées, marchait mou, presque en sautillant, son éternel sourire aux lèvres. Il peignait sans se soucier du temps et des soubresauts de l’Histoire. Autour de lui pourtant tout se disloquait. Plus de fer coulé, plus de plomb, de poudre, des armes usées et des uniformes en lambeaux. Les hommes allaient presque nus, ravagés par l’ophtalmie et la dysenterie, sous la menace persistante de la peste.

Il accueillit d’un simple mouvement d’épaule, comme si tout cela ne le concernait plus, les nouvelles des dernières batailles, celle de l’éclatante victoire de la seconde bataille des Pyramides, celle du départ de Bonaparte, celle de l’assassinat de Kléber, celle de la capitulation de Menou. Il n’était plus des leurs, fondu dans le paysage, adopté par toutes ces femmes qu’il n’avait eu de cesse de peindre. Et, si on le vit sur le port d’Alexandrie, au jour des derniers départs, c’était qu’il y était venu pour peindre toutes ces dames sur les quais pleurant l’évanouissement de leurs amants français, ces belles Alexandrines qui soufflaient leurs baisers jusqu’aux voiles tendues des vaisseaux de la République.

Et puis, il s’en retourna dans sa ville du Caire.

Et c’était un spectacle que de voir ce grand pierrot déguisé sous son turban, assis au milieu de la place de Roumeyleh, en bas de la Citadelle, près de la mosquée de Hassan, à quelques pas des jongleurs, des vendeurs de sirops et de sorbets, des montreurs de singes et de serpents, avec son chevalet, ses petits pots, ses pinceaux et ses cartons à dessins, s’installer malgré les moqueries, verser des épices, du sable, du limon du fleuve dans ses couleurs et croquer, à grands coups de poignet, sur sa toile blanche, les belles Cairotes qu’il voyait passer.

Ils étaient nombreux les badauds qui venaient regarder par-dessus l’épaule du « roumi », qui se poussaient du coude en commentant ses audaces graphiques et ses choix colorés. Camille Puteaux était devenu une attraction aussi célèbre que les montreurs de figurines de Caragueuz ou que les derviches de l’Esbekieh, et aux paysans qui, venus du delta, se rendaient à la capitale, on disait volontiers : « N’oubliez pas d’aller voir le Français qui peint », comme on leur aurait dit : « N’oubliez pas de voir la Citadelle ou les pyramides de Gizeh. »

Lui espérait le miracle, ce jour béni où se mélangerait dans ses couleurs la pierre philosophale, la substance alchimique qui ferait vraiment de lui le peintre des femmes, qui lui permettrait de rendre sur la toile cette émotion et ce vertige qu’elles ouvrent dans le cœur des hommes.

Alors, dans l’attente de cet instant, pour que le temps s’écoule plus vite, le soir, souvent, sur sa terrasse, il prenait une à une ses toiles et se remémorait chacune des histoires dont elles étaient comme le miroir magique.