Pourvu que ça dure !
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Description

Un testament et des dernières volontés excentriques, un village d’octogénaires corses bardés de valeurs, de traditions et de vendettas.
Et cinq quinquagénaires ultra-connectées.
Lola, Anaïs, Chloé, Zoé et Jenifer, amies depuis toujours, portent des tee-shirts « no comment », présentent leur carte Vitale au contrôle technique, mais, surtout, refusent le cumul de miles.
De la vie citadine à la Corse profonde, le choc des générations va être rude, drôle et émouvant pour nos « quinqu’adolescentes ».
« Pourvu que ça dure ! », le dernier Kathy Dorl, souffle un vent d’espoir, de liberté, d’amour et de tendresse sur nos vies bien remplies de femmes de 20 ans à 90 ans, ou plus…
Un livre sans prétention, drôle, pétillant comme une bulle de champagne et terriblement anti-morosité, pour la joie de lire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2021
Nombre de lectures 11
EAN13 9782370115812
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

POURVU QUE ÇA DURE !

Kathy Dorl



© Éditions Hélène Jacob, 2017. Collection Littérature sentimentale . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-581-2
À Ambroise, Jenny et Jacques-Philippe,
Leurs rires résonnent encore dans mon cœur.
À Corte et Ponte-Leccia,
Cités immortelles.
Amis, qu’est-ce qu’une grande vie,
sinon une pensée de la jeunesse
exécutée par l’âge mûr.
Alfred de Vigny
1.

Vous êtes partis où, cet été ? Moi, à Londres. Ma valise, à Los Angeles. (Lola @Lolaborieusement)

Et c’est reparti pour un tour !
Lola secoue ses longs cheveux bruns et jette ses affaires dans une large valise posée sur son lit. Demain, elle prendra le ferry, direction la Corse, avec ses quatre amies de toujours et Marguerite, une vieille dame sans âge, rencontrée lors de leur dernière croisière entre copines, qui date d’il y a déjà trop longtemps.
C’est la faute de Zoé. Il y a quelques années, celle-ci avait pris la poudre d’escampette. Atteinte d’une grave maladie et ne voulant pas l’imposer à son entourage, et surtout, à sa bien-aimée Jenifer, elle avait préféré fuir au Brésil puis s’était réfugiée sur l’île de la Réunion une fois guérie. Après avoir planté tout le monde, elle n’osait plus revenir en métropole. Il avait fallu qu’une sordide affaire de mères porteuses soit médiatisée pour que sa compagne Jenifer retrouve sa trace. En effet, Zoé avait, un temps, abrité une des victimes de ce terrible réseau démantelé. Quelques mois plus tard, Zoé et Jenifer retournaient à Paris et reprenaient leurs activités, créatrice de bijoux pour l’une, photographe de mode pour l’autre.
Le caractère volcanique de la grande blonde aux cheveux courts avait manqué à la bande pendant toute son absence. Extrêmement attachante, c’est également le genre de nana qui ne mâche pas ses mots et adore jeter de l’huile sur le feu. Ce même feu que sa femme, la brune et pulpeuse Jenifer, essaie d’éteindre en permanence.
Chloé est le cœur d’artichaut écervelé de la bande. Un riche cœur d’artichaut, à la suite d’un gain important au loto qui a eu raison de son couple. Désormais célibataire, elle vit très confortablement dans un duplex de la rive gauche parisienne. Comme elle ne travaille plus, elle s’ennuie un peu. Compter ses intérêts de placements financiers ainsi que ses investissements immobiliers ne l’ont amusée qu’un temps. Toutes ces histoires d’argent finissent par lasser, tout comme une partie de Monopoly interminable, sauf pour celui qui tient la banque et qui a souvent tendance à se servir discrètement dans la caisse.
— Du genre de Zoé ! lâche tout haut Lola, en riant.
Lors d’une partie, les amies l’avaient prise la main dans le sac, enfin plutôt, dans le sachet des petits hôtels rouges. C’est vrai que les filles avaient constaté, sans comprendre, que son patrimoine poussait comme des champignons sur le plateau.
— C’est pour accélérer le jeu ! s’était justifiée Zoé.
— Ben voyons ! avait riposté Chloé hilare. Quelle mauvaise foi !
Cette dernière est la seule qui a été immédiatement emballée par cette nouvelle escapade en Corse. Sa vie sentimentale est au point mort, ses prétendants semblent plus intéressés par sa fortune que son joli minois, au regard toujours étonné, entouré de boucles blondes.
Anaïs, tout comme Lola, vit dans le sud de la France. Prof dans un collège, c’est une nature rebelle, féministe à fond les ovaires, qui ne rêve que de missions humanitaires. Après un long et houleux divorce avec JR, elle s’entend, enfin, à merveille avec lui, pour le grand bien de tous, notamment de leurs fils et petit-fils.
Car, au-delà de l’amitié profonde qui lie Lola et Anaïs, se sont imposées, il y a bientôt six ans, les suites d’une relation quasi maritale, « pour le meilleur et pour le pire », qui s’appelle Noé.
En effet, Lylou, la fille de Lola et Frank, et Tom, le fils d’Anaïs et JR, encore adolescents ont eu la merveilleuse idée de parfaire leurs cours de sciences et vie de la Terre, plus particulièrement, celui de la reproduction, avec un résultat qui leur aurait valu un vingt sur vingt par leur prof, puisque neuf mois plus tard, Noé, surnommé P’tit Loup, pointait le bout de son nez.
Cette période a été assez difficile pour les deux femmes, bien loin d’être prêtes à assumer leur rôle de grands-mères. Après de nombreuses tensions, elles ont fini par s’y faire et P’tit Loup, âgé maintenant de 5 ans, fait le bonheur des deux amies. Par contre, il y a de l’eau dans le gaz entre les jeunes parents, Lylou et Tom, respectivement 23 et 22 ans, qui ne semblent plus filer le parfait amour. Mais c’est un sujet que les deux femmes évitent d’aborder, afin de couper court à certaines frictions.
P’tit Loup demeure chez Lola et Frank. JR a refait sa vie avec Samantha. Il a gardé le mas qu’il tient de ses parents, ce fameux mas où tous se retrouvaient avant, comme un pied-à-terre, un lieu quasi sacré où la bande d’amis venait se ressourcer ; mais, depuis son mariage avec Samantha et leur bébé tout neuf, rien n’est plus pareil. JR prend P’tit Loup un week-end sur deux, tandis que l’autre, c’est son ex, Anaïs, qui s’en charge. Frank, directeur d’une banque monégasque et Lola, responsable marketing dans une grande boîte de cosmétiques, occupent une large maison sur les hauteurs de Nice, ils vivent confortablement, à la différence d’Anaïs, qui rame avec son seul salaire, et JR, débordé entre sa nouvelle famille et son job d’architecte. C’est ainsi qu’en semaine, l’hébergement de P’tit Loup s’est tout naturellement fait chez Lola et Frank.
Les parents, Lylou et Tom, suivent maintenant des études différentes et, géographiquement, diamétralement opposées, l’une à Paris, l’autre à Bordeaux, ce qui pourrait expliquer, en partie, leur éloignement sentimental.
Quant à Frank, le mari de Lola, il en veut terriblement à JR de ne pas les aider financièrement pour l’éducation de P’tit Loup.
— Il a les moyens, lui aussi ! s’est-il exclamé un soir après le dîner.
Médusée, Lola n’a pas pipé mot. Elle n’a pas compris cette soudaine animosité de son mari envers son ami d’enfance.
— Tu pourrais lui en parler, tout simplement, lui a-t-elle prudemment suggéré.
Il a chassé cette idée d’un geste brutal :
— Il va m’envoyer bouler. Depuis son mariage avec Samantha, il n’y a plus qu’elle qui compte, et leur rejeton ! Ils ne nous invitent même plus ! Qu’il aille se faire voir avec son mas !
Lola s’est tue, choquée de la soudaine virulence de son époux, d’autant plus injustifiée que JR a toujours été attentif aux besoins de Noé.
Elle a remarqué que le comportement de son mari a aussi changé vis-à-vis d’elle. Avant, lorsque Lola partait en virée avec ses copines, il se montrait enthousiaste. Mais, il y a quelques jours, quand elle lui a annoncé son nouveau départ, il a râlé. Du genre bien macho.
Un seul être vous manque et les assiettes sales s’accumulent dans l’évier, soupire Lola. Voilà ce qu’il a dû conclure. En plus, il peste en permanence : depuis que la nounou a été licenciée, les heures de la baby-sitter de P’tit Loup sont doublées et c’est loin d’être économique. C’est étrange, lui qui, jusqu’à il y a quelque temps, était si généreux, tendre et compréhensif. Peut-être n’est-il plus heureux avec moi ?
La sonnerie de son portable la sort de ses idées noires, c’est Anaïs qui démarre, à la puissance d’un réacteur d’Airbus A380 au décollage :
— Je te préviens, je suis claquée, je pars en Corse avec une tonne de copies d’élèves à corriger. Le seul point positif est que ce voyage tombe pendant les vacances de Pâques. Mais, avec cette année scolaire qui tire en longueur, je suis tendue comme un élastique, alors je t’avertis : personne ne me gâchera ces jours de congé.
— Mais qui pourrait nuire à ton séjour ?
— Toi, la donneuse de leçons, Zoé, l’hystérique, Jen, la pacifiste, et la chouineuse de Chloé. Y’a déjà des risques de tremblements de terre !
— Merci pour ta franchise ! Il y aura aussi Marguerite, lui précise Lola en souriant.
— Misère ! geint Anaïs, j’avais oublié qu’on va se coltiner le troisième âge. Mais, sais-tu exactement où nous nous rendons ? Zoé t’a dit quelque chose ? C’est un hôtel en bord de mer ? Y’a une piscine ? Un spa ?
— Je n’en sais fichtrement rien ! Zoé ne m’a rien révélé de plus que ce qu’elle nous a expliqué lors de notre réunion Skype.
— Je n’aime pas trop les surprises, surtout quand elles viennent de Zoé !
— Moi non plus, lui avoue Lola.
— Mais je répète : personne ne me gâchera mes vacances. Pas même la serveuse inaccessible, tu vois le genre ? Quand on est tranquilles sur la terrasse du bar de la plage et qu’on a beau l’appeler ou lui faire des grands signes, rien n’y fait, cette barmaid ne nous remarque jamais. Je ne sais pas, on doit être trop bronzées, genre ton sur ton avec le sable, peut-être, donc invisibles, en mode camouflage !
— Du coup, quand elle déboule enfin, t’as juste envie de lui planter tes lunettes de soleil dans les yeux, jusqu’au cervelet ?
— Exactement, Lola !
— Tu te souviens quand je m’étais approchée de ce bar pour demander la clé des toilettes, celle au bout du gros flotteur en forme d’étoile de mer…
— Des fois qu’on la laisserait tomber dans la cuvette des w.-c. ! pouffe Anaïs.
— Derrière son plateau, cette serveuse aussi m’avait ignorée, elle se cachait alors que je faisais le moulin à vent, mieux, le pisteur qui brandit des palettes de couleur pour guider les avions, ameutant toute la terrasse.
— Tu te dandinais d’une jambe sur l’autre et tu l’as même menacée…
— Si, dans deux secondes, tu ne me files pas ta clé, c’est du sable que tu devras balancer pour éponger ton plancher !
— Et tu te souviens de la proprio qui nous avait loué sa bicoque sur la plage et qui nous réveillait tous les matins à 7 heures ! Sous prétexte de nous apporter du pain frais, elle venait jeter un regard suspect sur l’état de ses plaques chauffantes et de ses poupées en porcelaine qu’elle nous avait imprudemment confiées…
Les deux femmes se marrent.
— Tu te rends compte, on a passé le cap de la cinquantaine et on se bidonne comme des gamines ! remarque Anaïs.
Pourvu que ça dure, songe Lola en méditant sur leur séjour-surprise organisé par Zoé.
— En parlant de la cinquantaine bien tassée, t’as pensé au lifting ? lui demande-t-elle soudainement.
— Non ! Non et non ! s’enflamme Anaïs. Avoir la peau tellement tirée qu’elle brille comme le crâne d’un chauve, non merci. Ce n’est pas pour moi ! Je n’ai pas envie d’être lisse comme un col de chemise amidonné, pourtant c’est chouette une chemise nette, sans plis, mais dans le placard ! Pourquoi ? Tu y penses ?
— J’y réfléchis, lui confie Lola.
— Il faut assumer ses rides ! Abandonne l’idée de ressembler à une petite jeune ! Et tu es canon comme tu es.
— Mouais, lui marmonne Lola, peu convaincue.
— Bon ! Je dois te laisser, répond Anaïs, je n’ai même pas commencé ma valise. On s’organise comment pour le départ ?
— Zoé, Jen et Marguerite arrivent ce soir, elles passeront la nuit chez moi, gare ta voiture devant la maison demain matin. Frank nous accompagnera au port.
— Ça roule, ma poule, je file, bisous !
Lola n’a pas l’occasion d’ajouter un mot qu’Anaïs a déjà raccroché. Elle s’assied sur le bord de son lit.
Avec le temps, j’ai l’impression qu’Anaïs ressemble de plus en plus à Zoé.
Lola se remémore les vacances qu’elles ont partagées dans le passé. Chloé ne supportait pas la bombasse de la plage, celle qui était déjà bronzée en début de saison, celle qui portait le maillot que son amie n’avait pas eu l’audace d’essayer, celle dont l’air iodé n’avait pas entamé un cran de la chevelure sauvage, celle qui avait un corps pour lequel Chloé, afin d’avoir le même, avait payé un abonnement au club de fitness qui ne l’avait jamais vue. Celle qui riait trop fort au milieu de ses dents blanches et qui était venue coller sa serviette entre celles de Bruno, l’ex de Chloé, et de Zoé. Chloé la trouvait vulgaire et, manifestement, Bruno et Zoé n’étaient pas du tout du même avis. Chloé et Jenifer s’étaient pincé les lèvres, avec une moue de désapprobation, en attendant que la belle ait fini son cirque devant un Bruno et une Zoé transformés en loup de Tex Avery, pour leur faire la gueule une grosse partie de la soirée qui s’était ensuivie.
— Je te préviens, Zoé, avait râlé Jen. Si t’envisages de la croiser à nouveau, même par hasard. Je me ferais un malin plaisir de métamorphoser ton charmant séjour en un horrible cauchemar !
— Pas ma faute ! avait répliqué Zoé en levant le menton. Ce club de vacances est petit…
— Hors de question d’être la victime du fameux « le monde est petit », surtout quand ça fait suer ! avait contesté Jen, les mains sur les hanches. Méfie-toi, Zoé ! Ou je risque de devenir ton œdème de Quincke !
Lola sourit en pensant à ce couple lesbien haut en couleur.
Adorables, mais terriblement feignasses, songe-t-elle encore. En vacances, Zoé et Jen, c’est l’horreur. Alors qu’en moins d’une heure, le reste de la bande s’occupe de débarrasser la table, laver la vaisselle, passer un coup de balai et déplier le canapé-lit pour qu’elles s’installent, ces deux-là ont eu le temps de checker leur compte Instagram, se snapchatter avec des oreilles de lapin et tweeter leurs douze dernières pensées profondes.
Lola se souvient aussi de la tentative de meurtre ratée de Zoé sur une animatrice un peu trop enjouée. Son amie avait déniché le bon transat, le mojito avec sa paille et son ombrelle, et le bon bouquin qui va avec. Le doux clapotis des vaguelettes de la piscine berçait ce qui s’annonçait comme la sieste du siècle, quand, soudain : branle-bas de combat. L’animatrice, dans un éclat de joie, invitait les gentils membres à plonger dans le bassin pour rattraper une balle en mousse, à la troisième c’était cocktail gratuit ! S’en était suivi un plouf collectif d’une bande d’otaries, avec tsunami garanti sur le transat de Zoé. Les filles avaient eu du mal à séparer Zoé de sa cible, la monitrice, à qui elle tentait de faire avaler tout rond son stock de boules en mousse.
Lola a eu également sa dose côté vacances. Excellente nageuse, elle avait eu affaire à une sauveteuse un chouïa psychorigide.
Je ne pouvais pas faire une brasse dans la mer sans qu’elle me siffle comme un arbitre dopé aux stimulants. Je nageais à droite de la bouée : TRIIIIIIT. Je dépassais la bouée, TRRRRRRRIT. Elle sifflait toutes les trois minutes, j’avais l’impression de barboter au milieu du Carnaval de Rio…
— Lolinette ! Lolinette ! Passe-moi ton téléphone, ze veux zouer, il y a un Pikachu dans la maison ! Z’en suis sûr !
La voix zozozante est celle de P’tit Loup qui vient de débouler dans la chambre. Lolinette, c’est le surnom qu’il a donné à sa grand-mère maternelle dès qu’il a su parler. Anaïs se coltine un « Manani » qui lui plaît moins, il ressemble un peu trop à « Mamie ». Et le Pikachu, c’est un jeu que Lylou, la mère du chérubin, a eu la bonne idée de télécharger sur le téléphone portable de Lola, avant son départ pour Paris. Du coup, quand Lola cherche son téléphone, elle doit d’abord trouver son petit-fils.
Elle le lui tend en le mettant en garde :
— Fais attention ! Ne l’oublie pas n’importe où…
— Promis, Lolinette !
— Humm, soupire Lola, qui ne parierait rien sur les promesses de son petit-fils, lequel file déjà à la recherche de ses animaux virtuels.
Lola le suit, elle doit maintenant s’activer.
Il faudrait que je lance une machine, histoire que mon homme et P’tit Loup ne manquent pas de vêtements propres pendant mon absence, se dit-elle en ouvrant la porte de la buanderie. Ébahie, elle découvre la montagne de linge sale qui déborde du panier.
— C’n’est pas possible ! Vu le tas de linge, il y a des gens qui habitent chez moi et que je n’ai pas encore rencontrés !
2.

L’être humain utiliserait seulement 10 % de ses capacités cérébrales. Certains ont nettement moins de chance… (Zoé @Zoétonnée)

Quelques semaines plus tôt…
Les amies sont en pleine réunion Skype. Il y a quelques jours, elles se sont retrouvées sur Paris pour les obsèques d’Éléonore, une vieille dame très attachante malgré son caractère austère et distant. Elles l’avaient rencontrée lors d’une croisière. Éléonore, flanquée de Marguerite, s’était très vite liée d’amitié avec la bande et toutes deux s’amusaient des broutilles des filles qui leur rappelaient leurs belles années. Les deux inséparables veuves en goguette adoraient ces femmes modernes et enthousiastes. Éléonore, drapée dans sa dignité, ses vêtements haute couture, extrêmement raffinés, s’était prise d’affection pour Zoé dont elle appréciait le caractère tranché. Son franc-parler devait titiller son mariage aristocratique où chaque mot était pesé. Plus tard, c’est elle qui l’avait soutenue et aidée à préparer son départ, loin de tous, quand Zoé avait découvert sa grave maladie. Sans descendance directe ou indirecte, Éléonore s’était profondément attachée à Zoé.
Depuis le décès d’Éléonore, sa vieille camarade Marguerite est inconsolable. Encore plus voûtée que jamais, elle était vêtue sobrement lors des obsèques de son amie. Son sourire discret a disparu et ses petits yeux ronds vifs et malicieux ont perdu de leur éclat. De condition modeste, douce et gentille, bien que curieuse et espiègle, on aurait pu supposer qu’elle était la dame de compagnie attitrée d’Éléonore. Ce qui n’était pas totalement faux, puisque Éléonore se trimballait un caractère aussi rigide que son camée, épinglé sur son corsage, et Marguerite était la seule personne au monde à la supporter.
Mais ce qui préoccupe le plus les filles, dans l’immédiat, c’est le compte-rendu de Zoé. Il y a quelques jours, elle a reçu une convocation d’un officier public, prévu pour ce jour. Renseignements pris, il s’agit du notaire d’Éléonore. Aussi, une réunion au sommet, via Skype, s’est imposée. D’un côté Zoé et Jen, de leur appartement parisien, d’un autre côté, Chloé, de son duplex de la rive gauche. Enfin, Anaïs, en panne d’Internet, a rejoint Lola chez elle. Toutes les copines sont connectées et pendues aux lèvres de leur amie, en réalité, plutôt le nez collé à leur écran d’ordinateur, pour découvrir ce qu’a bien pu révéler l’homme de loi.
— Alors, raconte ! s’impatiente Anaïs.
— Ben, c’est simple, j’hérite d’Éléonore, annonce laconiquement Zoé, d’un air faussement dégagé.
Les filles sont stupéfaites.
— Mais, de combien ? se permet d’interroger Lola.
— Je ne sais pas vraiment, ce ne sont pas des liquidités, l’estimation n’est pas encore faite.
— Comment ça, tu ne sais pas « vraiment » ? s’offusque Chloé. Moi, je connais la somme dont je dispose !
Toutes entendent Zoé pousser un profond soupir avant de dégainer :
— Je rêve ou Madame la gagnante du Loto me fait la morale ?
— Mais non ! la tempère Lola. Chloé, tais-toi et laisse parler Zoé.
Chloé est vexée :
— Si, c’est comme ça, je peux me déconnecter !
— Fais-le et tu risques de rater un superbe voyage ! intervient Jen.
— Ah, bon ?
Chloé est, d’un coup, très intéressée : un déplacement avec ses amies pourrait égayer son quotidien ennuyeux. Avoir de l’argent à foison n’empêche pas la morosité, surtout pour cette femme un peu sauvage, qui n’aime pas les activités en solitaire ni faire de nouvelles connaissances.
— Vous savez, je pourrais faire le tour du monde, mais, toute seule, c’n’est pas drôle, vous êtes toutes tellement occupées…
Anaïs commence à se mettre en rogne :
— Peut-on caresser l’espoir que le numéro gagnant finisse un jour par arrêter de se plaindre ?
— Dites-le tout de suite, si je vous emmerde ! intervient Zoé, agacée. Je ne peux pas en placer une !
— Pardon, raconte-nous tout, Zoé, s’excuse Chloé qui s’est aussitôt radoucie, enthousiasmée par l’idée d’un superbe voyage entre copines. Alors, tu as eu un périple en héritage ? C’est quoi ? Croisière en catamaran ? Jet privé ? Bahamas ? Seyche…
— TAIS-TOI ! crie Zoé, puis, reprenant ses esprits, je peux continuer ?
— Oui ! répondent les filles, sauf Chloé qui se ratatine, de nouveau froissée.
— Donc, je suis allée chez ce notaire : Éléonore me lègue une bergerie en Corse.
Anaïs en rajoute une couche :
— Une bergerie ? Avec les moutons ? La tonte ? Le berger est inclus dans le package, il est sexy ?
— Tu m’énerves, Anaïs…, lui souffle Zoé, désespérée.
Sa compagne, Jen, prend le relais :
— C’est une ancienne bergerie qu’Éléonore avait aménagée en résidence secondaire, j’ai vu des photos, c’est magnifique.
— Je suis heureuse pour vous ! leur lance Lola, sincère.
— Oui, mais, il y a une condition, reprend Jen. Pour que Zoé hérite, non seulement il va falloir payer des frais de legs, énormes, qu’on ne peut pas financer…
— Pas de problème, Madame la gagnante du Loto peut faire face à ces dépenses, propose Chloé, franchement pas rancunière, après les réprimandes de son amie.
— On s’en cogne de ton pognon, Chloé ! Arrête de nous coller tes biftons sous le nez toutes les cinq minutes !
Jen balance un coup de coude à sa Zoé pour la faire taire :
— Merci, souffle-t-elle. On ne connaît pas le montant des frais de succession, mais, comme Zoé n’est pas une héritière directe, le notaire l’a prévenue que les taxes seront très lourdes.
— Comme quoi, me faire fermer ma gueule n’est pas forcément une bonne solution, continue de ruminer Chloé.
— Ce n’est pas une raison, non plus, pour l’ouvrir toutes les dix secondes sur ta fortune ! peste Zoé.
— C’n’est pas faux, reconnaît Lola.
Anaïs est pressée d’en finir :
— Eh bien, voilà, affaire réglée ! On se recontacte plus tard, je dois rentrer chez moi, j’ai une montagne de trucs à faire et j’ai la dalle.
— Ce n’est pas fini. Il y a une autre condition…
— Laquelle ?
— Dans son testament, Éléonore exige que nous passions quinze jours sur place, toutes les cinq.
— En Corse ? Quinze jours ? Toutes les cinq ? répète Lola.
— Avec Marguerite, ajoute Jen.
— Avec Marguerite ? s’étonne Anaïs.
— J’ai de l’écho sur mon Skype ou ça vous amuse de répéter tout ce qu’on dit ? s’excite Zoé.
Chloé se jette sur son calendrier :
— Bougez pas, je regarde mon agenda, voilà, c’est fait, il est vide, je suis libre, donc partante ! Vive la luxueuse bergerie d’Éléonore !
— Le bâtiment est un peu poussiéreux, quelques toiles d’araignée, aussi nous ne logerons pas sur place, les prévient Jen, et Marguerite est d’accord pour nous accompagner, ça lui changera les idées.
— On ne s’emballe pas, les filles ! nuance Lola. Ça ne va pas être possible pour moi. On a eu des soucis avec la nounou de P’tit Loup. Frank l’a surprise en train de lui donner une claque sur les fesses, exactement le contraire de nos méthodes d’éducation. Il était furieux et l’a congédiée sur-le-champ. Et, en attendant de trouver la perle rare, je suis bloquée avec Noé et je jongle avec une baby-sitter.
— Cette gonzesse a frappé mon petit enfant ? Elle n’a pas compris qu’elle joue avec sa vie !
La colère est en train d’étouffer Anaïs.
— Je n’ai pas osé t’en parler. J’ai aussi appris qu’elle le laissait seul dans la voiture, pendant qu’elle faisait des courses.
— Donne-moi son adresse ! Je vais lui refaire le portrait !
Zoé se contient, mais elle est excédée :
— Tu peux attendre deux minutes avant d’aller lui arracher les yeux ? On a déjà un sujet chaud bouillant sur le feu.
— Pour moi, l’affaire est pliée, Zoé, répond Anaïs. J’ai vérifié mon compte en banque ce matin : pour l’instant, j’ai les moyens de partir dans la Meuse en car, avec un groupe du troisième âge, et filer en dépression. Depuis mon retour de mission humanitaire, je fais des remplacements. La précarité de l’emploi, ça me connaît et je suis sûre qu’en 2060, un CDI sera exposé au Centre Pompidou.
— Je peux t’aider aussi, intervient une nouvelle fois la généreuse Chloé.
— C’est gentil, mais j’ai plein de boulot, des réunions parents-professeurs et des brevets blancs à corriger, je ne peux pas partir, c’est impossible, même pour les vacances de Pâques.
— Ben, Lola, tu te colles à trouver une nounou d’enfer, rapidos, et toi, Anaïs, tu prends un congé sans solde que Chloé compensera !
— Vous n’avez plus qu’à me surnommer « la tirelire » ! rouspète Chloé.
— C’est bien toi qui la proposes à tout bout de champ ! Faut savoir ce que tu veux ! s’offusque Zoé.
Anaïs ronchonne de son côté :
— Zoé, tu ne comprends pas que si je veux des sensations fortes, il me suffit de consulter mon compte après le 15 du mois ?
— Ben voyons, Zoé, « c’est plus facile à dire qu’à faire » ! ajoute Lola.
— C’est toi qui utilises cette expression ? riposte Zoé. Ah, c’est sûr, « c’est plus facile à dire qu’à faire » quand tu expliques comment faire un créneau à ta fille. (Puis, imitant Lola en prenant une voix précieuse) Il faut braquer à droite, puis, très vite, à gauche.
— T’es pas mieux, Zoé, s’exclame Anaïs. C’est « plus facile à dire qu’à faire » quand tu déclares que tu n’as pas besoin d’aide pour monter ton armoire Ikea. Au fait, comment va ton meuble ? Toujours tordu ? Bancal ? Prêt à s’écrouler ? Tu prépares une expo avant-gardiste ? Et chaque fois que tu décrètes : OK, pour les soldes, mais on se limite à un truc, et que tu ressors les bras chargés de sacs. C’est vrai, c’est plus facile à dire qu’à faire !
Zoé voit rouge :
— Et moi, quand j’ai enfin commencé Game of Thrones et que tu m’avais promis de ne rien spoiler ! Franchement, vos prétextes à deux balles pour ne pas venir en Corse me cassent les burnes !
— On dit « ça m’agace », corrige Chloé.
— ÇA M’AGACE LES BURNES !
— T’as beau brailler, mais on est désolées, Lola et moi ne pourrons pas venir, répond calmement Anaïs.
— VOUS ÊTES TÊTUES COMME UN TIROIR COINCÉ ! s’égosille Zoé.
— Mais pourquoi elle se met dans cet état ? demande Lola.
— Si on n’est pas toutes les cinq, enfin, six avec Marguerite, en Corse, y’a pas d’héritage, explique posément Jen. C’est une condition suspensive.
— Ah ! Quand même !
Lola commence à culpabiliser.
— Allons, calmez-vous, les tempère Chloé. C’est super, les vacances entre amies !
— Géniales, les colocations ! lâche Anaïs. Pour le partage des chambres, c’est toujours Zoé et Jen qui prennent la plus belle et ne parlons pas de la queue pour la salle de bains, le planning des horaires qui me rappelle le boulot, l’addition des courses que Jen ne veut pas diviser pour faire plus simple, car Mâdâme est végétarienne et refuse de payer la viande.
— Ouais, renchérit Lola, et on ne tombe jamais d’accord sur les activités. Paddle ? Plage ? Rando ? Escalade ? Bronzette ? Sieste ? Papotages ?
— Peut-être, mais il y a surtout « Nous » et c’est ce qui compte, tranche doucement Chloé. Et puis, on peut bien faire ça pour Zoé.
Un ange passe, mais alors, vite fait, le trouillomètre à zéro. Avec ces femmes, il faut rester prudent et ne pas traînasser.
Derrière l’ordinateur, qu’elles partagent pour l’occasion, Anaïs tripote une de ses mèches auburn, elle interroge Lola du regard.
— Bon, on va réfléchir ! cède Anaïs.
Zoé fait le signe de la victoire.
— Super ! Génial ! Merci, les filles. Tchao ! Je vous tiens au jus ! Et ne vous inquiétez de rien, je m’occupe de tout !
— C’est bien ce qui nous affole ! répliquent en chœur Lola et Anaïs. Au fait, c’est où en Corse ? Ajaccio ? Ile-Rousse ? Porto-Vecchio ? Calvi ?
Trop tard, Zoé a coupé court à la session Skype, de peur d’un revirement de situation. C’est si vite arrivé entre elles.
* * *
Lola éteint son ordinateur.
— Tu restes dîner ?
Anaïs hésite un instant, puis avoue en riant :
— Mouais, tout compte fait, il est tard, et j’ai une faim de loup.
— Frank a invité quelques collègues de bureau, aide-moi à finir les salades pour les grillades. On va ouvrir une bonne bouteille pour nous encourager.
Les deux femmes s’activent en cuisine pendant que les hommes sont déjà rassemblés autour du barbecue.
— Mais qu’est-ce qu’ils ont, tous ces mecs, avec leur fichu barbecue ? Ils sont devant un mausolée ou quoi ?
Lola hausse les épaules :
— Que veux-tu, au fil des siècles, le mec est passé de primate décérébré à un être à peu près civilisé, capable de réaliser de grands miracles, comme relever la lunette des toilettes ou vider le lave-vaisselle. Bref, il évolue dans un tas de domaines, sauf un…
— Le barbecue ?
— Tout à fait, un résidu persistant de son vécu de Cro-Magnon, une anomalie génétique. T’as jamais remarqué que l’organisation d’un barbecue tourne autour de deux groupes ? Le premier : les nanas, affectées d’office, et à qui revient l’immense privilège de préparer une douzaine de salades, d’éplucher les légumes, de faire des frites, un bon gaspacho et un dessert formidable. Ce même groupe est également préposé à l’atelier dressage de table et naturellement désigné pour l’activité « nettoyage de tout ce bazar » qui clôturera ce charmant dîner.
Anaïs opine du chef :
— J’ai connu ça quand j’étais avec JR. Le second groupe, à haute teneur en testostérone, s’agite autour de la « barbaque ». Les manœuvres délicates de retournement de la viande sont généralement accompagnées par le son des canettes de Corona qui s’entrechoquent et quelques grognements réjouis des membres de la confrérie.
Les deux femmes s’esclaffent en apportant à table les salades et leur bouteille de rosé bien entamée. La soirée est douce pour un début de printemps.
Une fois attablées côte à côte, Lola glisse à son amie :
— Quand un homme prononce la phrase magique : « le barbecue, c’est moi qui m’en occupe », des millions d’années défilent dans ses yeux. Regarde-le, ce n’est pas mon Frankounet qui fait cuire un steak, c’est un Viking ou un Apache qui va nourrir les femmes et assurer la survie de l’espèce. D’une main, il se saisit d’un couteau énorme, de l’autre, il brandit le cadavre qu’il va certainement carboniser. Observe-le, dans deux secondes, il va lancer l’alerte !
Ça ne rate pas, puisque, quelques secondes plus tard, et d’une voix ferme, Frank met en garde les femelles :
— N’approchez surtout pas ! Et éloignez les enfants !
Anaïs pouffe.
— Y’a pas de gamins ! réplique Lola. P’tit Loup est déjà couché. (Puis, reprenant sa conversation à voix basse avec Anaïs) Non, mais, regarde-le, notre fier guerrier, seul face à ses merguez, il mène un combat sans merci ! Tu veux encore un peu de rosé ?
Anaïs n’arrive pas à réprimer un fou rire. Pour toute réponse, elle tend son verre à Lola.
— Notre cher Frankounet brave tous les obstacles et, avec ses frères d’armes, c’est-à-dire ses collègues de boulot, il parvient même à parler football entre deux retournés de chipolatas. C’est incroyable ! Attention ça va être bientôt le final ! chuchote Lola en servant son amie.
En effet, deux minutes plus tard, Frank, tel un gladiateur invaincu, hurle sa victoire d’un « c’est prêt » qui résonne jusqu’en Patagonie. L’escadron des hommes déboule alors à table en exposant fièrement son tableau de chasse, merguez dressées.
— Ça a l’air bon !
Anaïs se retient d’éclater de rire.
— Bien vu ! approuve Lola, c’est le moment où l’on doit s’extasier devant leur virilité aux herbes de Provence.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive Lola ? questionne Anaïs qui s’est ressaisie et reprend un peu de rosé, je ne t’ai jamais vue comme ça. Frank t’a fait quelque chose ? J’ai l’impression que tu lui en veux.
Lola secoue la tête :
— Nan, ça doit être le vin. T’as jamais remarqué que, quand le mâle est devant son feu, il n’est pas ailleurs ? Certes, il est au milieu de nous tous, mais en s’attribuant la périlleuse mission de cuire cette entrecôte, l’homme, devant son barbeuk, n’a soudain plus de femme, plus d’enfant. Arrimé à son travers de porc, plus rien d’autre n’a d’importance.
— Donc, ce n’est pas le moment de profiter de sa vulnérabilité temporaire pour faire passer, à la manière d’un 49-3, quelques nouvelles règles conjugales.
— Exactement, il va acquiescer, mais rien ne sera officiellement validé !
— Moi, j’pense que ce phénomène barbeuk, qui dépasse les cultures, les frontières, les religions et les siècles, est un mal nécessaire à l’évolution du mâle.
— J’ai une autre théorie, c’est que le barbecue est aux hommes ce que le concours de zizis est aux petits garçons, sourit Lola.
Sous une chevelure flamboyante, les yeux verts d’Anaïs observent attentivement son amie :
— Dis-moi, t’es sûre que tout va bien avec Frank ?
Lola pose son verre, un peu brutalement, et soutient le regard d’Anaïs :
— Tu sais, quand tu es en couple depuis longtemps, ton conjoint fait des trucs anodins qui, à la fin, deviennent super énervants.
— Du genre ?
— Du genre respirer, et là, tu vois, en cet instant, il me tape sur les nerfs !
— Bon, on va peut-être éviter les coups de blues ?
— Tu as raison, on les garde pour plus tard.
3.

Qui est l’abruti qui se prétend l’inventeur des « ouvertures faciles » ? (Anaïs @Anaïstérique)

— C’est quoi, ça ?
— « Ça » c’est Noé, P’tit Loup, si tu préfères, le fils de ta filleule, Lylou, tu t’en souviens, Zoé ? proteste Anaïs, un peu contrariée.
— Je ne parle pas de lui ! Quoiqu’il n’était pas prévu au programme ! À sept en bagnole, va falloir louer un bus, une fois arrivés à Bastia ! Je m’interrogeais juste sur ce jeu qui le fait courir dans tous les sens avec le téléphone de Lola.
— C’est Pokémon Go, lui répond Lola.
— Et c’est quoi, ce truc ?
— Ben, tu te balades, tu rencontres des gens et tu ramènes des bestioles.
— Ah ? C’est comme les MST ? la questionne Chloé.
Lola secoue la tête d’impuissance :
— Je suis désolée, les filles, Frank n’a pas le temps de s’occuper de Noé et la baby-sitter ne pouvait pas assurer les longs horaires.
— Tom et Lylou n’ont pas voulu venir pendant les vacances de Pâques, JR est débordé de boulot, du coup on n’a pas eu d’autre option que d’emmener le petit, poursuit Anaïs.
— J’ai appris que vos enfants se sont séparés ? leur demande timidement Marguerite.
Anaïs et Lola opinent du chef.
— Ils sont bien jeunes, et avoir un enfant est une lourde responsabilité, lui explique Marguerite.
— Mouais, grince Zoé, le sexe sans préservatif, c’est magique. Le bébé apparaît, le papa disparaît !
— Pourquoi le « papa » ? s’offusque Anaïs. Mon fils n’a pas tous les torts !
— Bof, Tom est aussi fiable qu’une roulette russe.
Anaïs s’empourpre :
— Mais, de quoi elle se mêle, la vipère !
Zoé est prête à riposter, mais Jen lui pince la cuisse. En cette fin d’après-midi, le ferry vient de lever l’ancre, direction la Corse. Elles ont quelques heures à passer ensemble dans l’un des salons du bateau, sans autre issue possible que la brasse ou le crawl. Il vaut mieux calmer le jeu avant que ces deux-là ne sabordent le navire , se dit la compagne de Zoé.
— Comment allez-vous, Marguerite ? lui demande Lola, confortablement installée auprès de la vieille dame.
— Je me patine avec le temps, ma petite Lola, je fatigue, mais je suis très heureuse d’être avec vous toutes, cela me rappelle tant de souvenirs.
Lola lui prend la main et lui sourit. Le voyage risque d’être éprouvant pour Marguerite, surtout avec les filles qui frisent l’hystérie et se bouffent le nez en permanence.
— On arrive à quelle heure ?
— T’es pire que les gosses, Chloé ! On vient à peine de partir que tu demandes déjà si on est arrivé !
— Je pose juste une question ! Mais qu’est-ce qui te prend, Zoé ? J’espère que tu n’as pas décidé de faire suer ton monde ! Sinon, arrivée à Bastia, je grimpe dans le premier avion : retour à la case départ !
— 22 h 15, lui précise Jen. (Puis, s’adressant discrètement à Zoé) Tu vas finir par la fermer ?
— Je ne sais pas comment elles vont réagir, alors je stresse ! se justifie Zoé à voix basse.
— Ouais, ben, calme-toi ! chuchote Jen.
— Oh là là, on n’est pas couchées ! gémit Chloé. Le temps de débarquer, de louer un véhicule. Au fait, dans quel hôtel on…
Jen s’empresse de changer de conversation :
— Lylou et Tom s’entendent bien, malgré leur séparation ?
Lola hésite :
— Aux dernières nouvelles, oui. Mais je voudrais les voir s’impliquer un peu plus dans l’éducation de Noé.
— Il faut savoir réussir sa rupture, déclare Anaïs, le nez en l’air, très sérieuse. On peut se quitter sans trop souffrir, même si notre cœur tombe en morceaux. Ça s’appelle le processus de divorce bienveillant ! On peut, en outre, organiser un dîner de séparation pendant lequel chacun témoigne de tout ce que la relation lui a apporté.
Zoé éclate de rire :
— Et tu l’as fait quand, toi, ton dîner de rupture avec JR ? La semaine dernière ? Car, si ma mémoire est bonne, t’avais oublié l’aspect « bienveillant », lors de ton divorce.
Anaïs ne daigne même pas lui répondre et raconte :
— Avec JR, on s’est connus jeunes, on a grandi collés ensemble, et puis on s’est rendu compte qu’on avait besoin de vivre chacun de notre côté. Une rupture réussie ne signifie pas que c’est le panard absolu tout de suite…
Zoé se marre :
— Les joies du mariage : « jusqu’à ce que la mort vous sépare ». C’est bizarre, mais la mort ressemble souvent à une jeune et charmante assistante de direction.
— Ben, moi, mon divorce me reste sur le cœur, je n’ai pas encore digéré la cupidité de Bruno, gémit Chloé. Je n’ai même plus de relation avec lui.
— Normal, vous n’aviez pas d’enfants ensemble, c’est plus simple à gérer, argumente Lola.
— Certes, plus simple, mais je me sens si seule au quotidien, couine Chloé.
— Bah ! T’es pas toute seule, t’as ton compte en banque bien garni ! rigole Anaïs.
Zoé en rajoute une couche :
— Et puis, quand tu te sens solitaire, pense que, dans ton corps, il y a des millions de bactéries pour qui tu es la personne la plus importante au monde !
Le petit Noé se jette dans les jambes de Lola :
— Lolinette ! Ze peux plus zouer ! Y’a plus de Pokémons !
— Normal, mon chéri. On est en pleine mer.
— Cette application semble mignonne pour les gosses, relève Jen.
— Détrompe-toi, la corrige Lola, même des adultes sont accros.
— Misère ! On a franchement intérêt à en profiter, car la génération qui paiera notre maison de retraite est, en ce moment, en train de chasser des monstres virtuels !
— Il faut savoir vivre avec son temps, Zoé.
— Certes, Lola, mais courir dans la rue avec mon smartphone pour capturer des machins virtuels, ce n’est pas trop mon truc.
— Dans tous les cas, hors de question que je rentre bredouille de mes vacances en Corse !
— Tu cherches des Pokémons ?
— Mais non ! réplique Anaïs. Je veux attraper un beau poisson au bout de mon hameçon ! Et un pour Chloé, aussi ! Où trouve-t-on des hommes célibataires, en Corse ? Où sont les meilleurs spots de pêche ?
— Cartier ou Conforama ? propose Chloé.
Anaïs lève les yeux au ciel :
— Même s’il existe une toute petite chance qu’un prince fortuné m’épouse, je n’ai pas envie de finir dans le harem d’un émir du pétrole. Et dans le magasin de meubles, il y a bien des hommes, mais, très souvent, accompagnés de Madame.
— Le top du top, c’est le magasin de sport ! affirme Zoé. Le célibataire a le temps de faire de la gymnastique, il prend soin de son corps. Moi, j’dis, le magasin de sport, c’est l’Eldorado de la drague !
— Ce que je suggère n’est pas nouveau, intervient Marguerite, mais le mariage d’amis est l’endroit idéal. C’est d’ailleurs dans un mariage que j’ai rencontré feu mon mari.
— Pas faux, répond Anaïs. C’est un peu comme si l’amour était contagieux et…
— Ça, c’est la version romantique ! la coupe Zoé. En vérité, c’est que le cubi de vin coule à flots et, quand le DJ balance un vieux Jean Luc Lahaye, tout devient magique, et paf !
— Le chien ?
— Non, tu tombes amoureuse…
— Point mode ! tonne Jen.
Toutes la regardent, surprises, sauf Marguerite qui commence à piquer du nez et P’tit Loup qui dort profondément dans les bras de Lola.
Jen désigne du menton une femme, pas loin, qui se dandine dans un micro short.
— À force de se tortiller, elle va emmêler le fil de son string.
Une voix dans les haut-parleurs du salon informe les passagers que le bateau arrive au port de Bastia et les invite à se préparer au débarquement.
— Qui parle corse ? demande Chloé.
— Pas besoin ! Moi, on me comprend toujours, je m’exprime beaucoup avec les mains ! lance Anaïs, coquine.
— Et puis, on ne va pas dans le maquis, affirme Lola. (Puis, se tournant vers Zoé) Alors, quel est le programme ?
Zoé feint de ne pas l’entendre, elle réunit ses affaires et celles de Jen :
— Mais, t’as mis quoi dans ta valise, Jen ? Elle pèse trois tonnes !
— Environ 65 % de « on ne sait jamais », pouffe Anaïs.
Lola insiste :
— Zoé, on récupère un véhicule, et ensuite, où allons-nous ?
— Oui, quel hôtel ? ajoute Chloé.
Zoé est embarrassée :
— Ben, on prend la route…
— La route ? lui demande Anaïs.
— À 11 heures du soir ? s’étonne Chloé.
— Avec une personne âgée et un enfant à moitié endormis ? persiste Lola.
Trois paires d’yeux stupéfaits regardent, tour à tour, Zoé et Jen, qui lâche :
— Nous sommes attendues, ne paniquez pas les filles.
— Ben, excuse-moi, mais je commence, au contraire, à m’inquiéter ! lui balance Anaïs.
— Je me doutais que ce n’était pas un bon plan ! lui avoue Lola.
— J’en ai marre, mais j’en ai marre ! grogne Chloé.
Zoé soupire.
Ferme les yeux. Imagine un monde peuplé d’amies responsables et compréhensives. Magie ! Ouvre les yeux. Ah bah non, les râleuses de service sont toujours là !
* * *
— Mais qu’est-ce que je suis venue foutre dans cette galère ?
Anaïs, Lola et Chloé sont désespérées. Après avoir loué un monospace pour caser tout ce petit monde, Zoé s’est glissée derrière le volant, Jen, installée à côté, fait office de copilote avec, ouverte sur ses jambes, une carte routière qu’elle n’arrive pas à décrypter dans le noir, malgré la lumière diffusée par le plafonnier du véhicule.
— Y’a pas de GPS ? s’est étonnée Chloé avant le départ.
— Je ne crois pas que notre destination y soit enregistrée…
Lola conclut :
— Ça nous promet de grands moments ! Je le sens mal, ce voyage.
Et le temps qui passe ne lui donne pas tort. Dans la nuit, les filles s’aperçoivent qu’elles s’éloignent de la côte et que le véhicule grimpe dans les montagnes. Kilomètre après kilomètre, la route se rétrécit et les virages se transforment en lacets.
Lola jette un œil à P’tit Loup et Marguerite, qui dorment profondément, quand un cri la fait sursauter :
— Y’a plus de réseau ! Je ne capte plus rien !
Anaïs tend son téléphone aux quatre coins de l’habitacle, mais rien ne se passe, elle vient de perdre la dernière barrette de connexion. En plus, son cellulaire est en plein bug.
— Je te préviens ! crie Anaïs à son portable, tu te mets en erreur encore une fois, et je te finis sous mes semelles !
— Laisse tomber, moi aussi, je ne capte plus rien.
— Tu souhaitais appeler qui, Chloé ? se moque Zoé. Toute ta liste de contacts se trouve dans cette voiture.
Chloé fait la grimace, pendant que Lola se lamente :
— À Bastia, j’ai tenté de joindre Frank, mais il n’a pas décroché.
— Ne t’inquiète pas, Lola, il devait être en train de lire dans les toilettes, la rassure Anaïs.
— T’as l’air de bien connaître les habitudes de Frank ! relève Zoé.
— Ou alors, il est en train de peloter des seins qui ne m’appartiennent pas, maugrée Lola.
— Quelle idée ! lui lance Jen. Frank, te tromper ? Ça ne va pas la tête ? Y’a pas plus fidèle comme mec, et il t’adore comme au premier jour.
— Ne l’idéalise pas trop ! lui répond Lola, ajoutant avec nostalgie : je me souviens de nos premières vacances en amoureux, c’était en Espagne ; je savais qu’il était humain parce que réceptif, patient et capable de beaucoup d’empathie. J’avais occulté qu’il était aussi humain parce que ses intestins étaient fragiles et sensibles aux piments, présents dans toutes les tapas que nous avons ingurgitées. Finalement, cinq jours et quatre nuits, c’est bien assez long pour vous faire réaliser que vous ne vivez pas dans une publicité, mais dans la vraie vie.
— Bah ! Tes intestins ont subi le même régime, non ? l’interroge Chloé.
— Moi, j’avais pris mes dispositions avant de partir et organisé les choses de façon à ne pas avoir à fréquenter les toilettes.
— Comment ?
— J’avais avalé un kilo de riz la veille.
Chloé la regarde, les yeux ronds, pendant qu’Anaïs s’apprête à passer ses menaces à exécution en plaçant son téléphone sous le talon de sa chaussure.
— T’as pas été malade ?
— J’avais le ventre d’une femme enceinte, mais, au moins, je ne suis pas allée aux w.-c. une seule fois, sourit Lola ; qui, retournant à son souci premier, ajoute : si jamais Frank me quitte, vous serez là pour moi, les filles ? Hein ?
— J’ai mal au cœur ! se plaint Chloé, qui a de plus en plus de difficulté à supporter le tangage dû aux nombreux virages.
Anaïs est revenue sur sa décision, son portable a la vie sauve. Elle se préoccupe de Lola :
— Mais bien sûr qu’on sera là pour toi ! Comme d’habitude, on décrétera l’état d’urgence : rendez-vous chez le psychologue, le médium qui te promettra un avenir meilleur et inscription sur Tinder. Ah oui ! Il faudra également penser à…
Elle n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un choc violent, sur la calandre du monospace, les propulse en avant. Heureusement, elles sont protégées par leur ceinture de sécurité. Zoé pile aussi sec.
— C’est quoi, ce bazar ! aboie Anaïs.
Zoé descend du véhicule :
— Attendez ! Je vais voir.
— Où suis-je ? demande mollement Marguerite, alors que P’tit Loup, réveillé en sursaut, se met à pleurer :
— Ze veux maman.
Anaïs a le feu aux joues :
— Ouais, ben, ta maman et ton papa auraient dû prendre leurs responsabilités ! Et, en ce moment, tu serais à dormir tranquillement dans ton lit, au lieu de subir les inconséquences de Zoé !
Cette dernière remonte dans le véhicule, elle tourne la clé de contact, le monospace repart.
— C’était quoi ? lui demande Jen.
— Certainement un cochon, il a dû s’en sortir et filer dans les fourrés.
— Un cochon ? s’étonne Chloé.
— Un vrai cochon ? s’écrie Anaïs.
— Y’a des cochons, ici ? questionne Lola.
— Des cochons, sur la route ? Soit ! ajoute Marguerite.
— Cooooosssson ! bafouille P’tit Loup.
Zoé a les nerfs à fleur de peau, elle se mord les lèvres pour ne pas répondre, elle en a ras le bol de cette bande de perroquets.
— Ce sont des cochons sauvages, il y en a beaucoup en Corse, commente Jen, toujours attentive à sa carte.
— Vous pensez qu’on arrivera un jour à destination ? ironise Anaïs, ou, sommes-nous condamnées à tourner dans ces virages ad vitam aeternam ? Dois-je donc faire une croix sur un possible amour de vacances, qui deviendrait l’amour de ma vie ?
— Plus que quelques kilomètres, la rassure Jen.
— Tu sais, les amours de vacances doivent le rester.
Anaïs observe Lola, attentive :
— Et pourquoi donc ?
— Quand l’hiver arrive, un surfeur devient tout blanc et sa peau n’a plus le goût du sel !
— Ouais, ben, vu l’altitude qu’on prend avec cette bagnole, ce n’est pas sur des amourettes de plage qu’il faut que je mise, mais plutôt les sports de montagne.
— Et bien, c’est pareil, un moniteur de ski, sans le décor et la godille, ça le fait moins.
— Nous y voilà ! claironne joyeusement Zoé.
Toutes les filles scrutent la nuit. À part quelques maisons éparses, il n’y a rien. Le véhicule se gare devant une ancienne ferme en pierre.
— C’est le plus important village de la région !