Projet d'une loi portant défense d'apprendre à lire aux femmes (1801)

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Français
187 pages
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La conclusion de cette réédition, qui s'inscrit dans une tradition littéraire machiste toujours vivace, est radicale : pour conserver quelque autorité sur les femmes, il faut les tenir éloignées de la lecture et de l'écriture, c'est-à-dire de la connaissance. Non moins virulentes, les deux réponses publiées ici conjointement éclairent au-delà de la période révolutionnaire les arguments auxquels ont encore recours nombre de nos contemporains.

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Date de parution 01 juin 2007
Nombre de lectures 60
EAN13 9782296173514
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

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Sylvain MARECHAL
PROJET D'UNE LOI PORTANT
DEFENSE D'APPRENDRE A LIRE
AUX FEMMES
Texte présenté par
Bernard Jolibert
Suivi des réponses de
Marie-Armande Gacon-Dufour et
Albertine Clément-Hémery
(1801)
L'HarmattanNote sur la présente édition: Les constructions de phrase,
le vocabulaire, les notes, ainsi que la syntaxe des textes
d'origine, ont été scrupuleusement respectés. Seule
l'orthographe a été revue et adaptée aux exigences actuelles.
Les éditions primitives des trois textes qui suivent
l'introduction sont citées en note dès l'annonce de chaque
titre (bas de page).INTRODUCTION
Lorsqu'on compare le dix-huitième siècle littéraire et
politique au dix-neuvième, le premier apparaît comme ayant
été nettement plus favorable à l'amélioration de la condition
des femmes, voire parfois plus féministel que le second, « le
plus féministe de notre histoire» peut-être, au dire d'un
historien de la littérature2. Condorcet ne conclut-t-il pas son
Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit
humain par une déclaration qui semblait devoir marquer
l'orientation tant politique que scolaire de la Révolution
française? « Parmi les progrès de l'esprit humain les plus
importants pour le bonheur général, nous devons compter
l'entière destruction des préjugés qui ont établi entre les deux
sexes une inégalité de droits funeste à celui même qu'elle
favorise. On chercherait en vain des motifs de la justifier par
les différences de leur organisation physique, par celle qu'on
voudrait trouver dans la force de leur intelligence, dans leur
sensibilité morale. Cette inégalité n'a eu d'autre origine que
1 Sans entrer dans les polémiques contemporaines sur la «reconnaissance des
spécificités féminines» de fait ou de droit, ou celles touchant à la « guerre des
sexes» pour la reconnaissance du droit commun, on appellera féministe ici tout
mouvement qui a pour objectif l'extension du rôle social et des droits des
femmes, c'est-à-dire toute doctrine qui tend en fait ou en droit à la réduction des
inégalités entre les sexes.
2 Jean Lamac, Histoire de la littérature féminine en France, Paris, Kra, 1929,
p. 157.l'abus de la force, et c'est vainement qu'on a essayé depuis
de l'excuser par des sophismes »3.
On pouvait donc espérer que les révolutionnaires de 1789
réaliseraient sinon une entière égalité de droit et de fait, du
moins un progrès dans l'affirmation des droits des femmes à
l'éducation, à la liberté civile et à la participation politique.
Le mouvement des idées durant le dix-septième siècle et
surtout, comme on va le voir, durant tout le dix-huitième
siècle, paraissait en effet annoncer cette libération comme
imminente. Pour Montesquieu, Diderot, Helvétius, pour
Condorcet surtout4, Voltaire même, quoique de manière plus
prudente, il ne fait plus de doute que l'égalité et la liberté
sont des droits légitimes pour l'ensemble des femmes et que
la réalisation de ces droits passe par une meilleure éducation.
La prétendue infériorité de la nature féminine comparée à la
nature masculine est une illusion. La raison, l'intelligence,
l'aptitude à penser, autrement dit le «bon sens» au sens
précis où l'entendait Descartes, ne sont-ils pas les choses du
monde «les mieux partagées» par les hommes et les
femmes? Les capacités intellectuelles et morales sont les
mêmes chez I'homme et chez la femme; le cerveau féminin
n'est-il pas identique de structure au cerveau masculin,
laissant présager d'égales aptitudes dans tous les domaines, y
compris dans le champ de l'imagination inventive dans les
sciences et de la sensibilité dans les lettres et les arts?
Comment dès lors justifier l'assujettissement de la moitié
du genre humain à l'autre moitié? Pour la plus grande partie
des philosophes des Lumières, l'origine essentielle de la
dépendance dont souffrent les femmes est aisément
repérable: leur assujettissement vient d'une mauvaise
3 Condorcet, Tableau historique des progrès de l'esprit humain, Paris,
GarnierFlammarion, 1988, p. 286-287.
4 Elisabeth et Robert Badinter, Condorcet, un intellectuel en politique, Paris,
Fayard, 1988.
8éducation et d'une instruction négligée, lesquelles produisent
elles-mêmes en retour un assujettissement dont de
nombreuses femmes sont les premières complices, fabriquant
ainsi à l'infini une éducation proprement imbécile. Le cercle
est bouclé: les femmes sont sottes parce qu'elle sont mal
éduquées et cette même sottise sert d'alibi au fait de ne pas
les instruire. Comme le dit Annette Rosa, on obtient ainsi,
avec la complicité bienveillante de la coutume, de l'Église et
du Droit une sorte d'école de « sottes, génératrice de femmes
dépendantes, pressées de compenser leur soumission dans la
frivolité mondaine »5.
L'alphabétisation des filles et leur initiation aux
disciplines intellectuelles semblent alors les deux conditions
essentielles de leur libération par rapport à une sujétion
sociale pesante et injuste. Quand bien même, dans les faits,
l'intention ne viserait que certaines jeunes filles de la
noblesse et de la bourgeoisie éclairée, et quand bien même
l'alphabétisation apparaît déjà à beaucoup comme une
condition importante certes, mais insuffisante, il demeure que
les philosophes des Lumières, dans leur majorité, posent
l'éducation des femmes comme une condition indispensable
à leur sortie de l'état de dépendance et d'infantilisme où les
mœurs les ont confinées jusque-là.
La théorie, à dire vrai, n'est pas nouvelle. Elle est apparue
bien plus tôt. Son éclosion chez les Philosophes peut être
comprise comme le résultat attendu d'un long cheminement
des idées et des mœurs qui a suivi son cours à travers la
Renaissance6 et qui pointait déjà son nez à la fin du Moyen
Âge avec des femmes exceptionnelles comme la Vénitienne
5 Annette Rosa, Citoyennes: Les femmes et la Révolution française, Paris,
Messidor, 1988, p. 49.
6 Rodocanachi, La femme italienne à l'époque de la Renaissance, Paris, Hachette,
1907. Voir aussi Jacob Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la
Renaissance, Paris, Plon, 2 vol., 1885.
9Pozzo Modesta qui pensait préférable, avec sa dot, d'acheter
un porc qu'un époux de mari, Marie de Romieu qui composa
en 1581 un Discours sur l'excellence des femmes ou la
7célèbre Christine de Pisan «premier homme de lettres du
Moyen Âge» qui disserte sur l'art du gouvernement et les
vertus du Prince dans son Livre du chemin de long étude8 ou
son Livre du corps de police (1404).
Pourtant, il faut attendre le siècle de Louis XIV pour voir
défendue par des hommes, dont bon nombre sont hommes
d'Église, l'idée que l'éducation des jeunes filles ne doit pas
se cantonner à la formation de bonnes ménagères, chrétiennes
certes, sensibles et dévouées, mais qu'il est urgent de les
initier aux mêmes disciplines intellectuelles que les garçons.
Pour s'en tenir à la France, Claude Fleury consacre un
chapitre entier (seconde partie, chap. XXIII) de son Traité du
choix et de la méthode des études (1675) à l'éducation des
filles, rappelant que si on veut leur éviter la superstition et la
pédanterie, ces deux fléaux liés à la mauvaise instruction des
filles, il faut « les exercer de bonne heure à penser de suite et
à raisonner solidement ». La bonne instruction est d'autant
plus nécessaire qu'en France les femmes « ne sont point en
tutelle et peuvent avoir de grands biens dont elles peuvent
devenir maîtresses absolues »9. Lire, composer et rédiger des
lettres, maîtriser la langue, posséder des notions de
7 Célébrant les premiers succès de Jeanne d'Arc, Christine de Pisan, alors retirée
au couvent (1429), écrit:
« Hé, quel honneur au féminin
Sexe que (Dieu) l'aime, il appert
Quand tout ce grand peuple chenin
Par qui tout le règne est désert,
Par femme est sours et recouvert. »
8Edit. Püschel, Genève, Slatkine Reprints, 1974.
9 Claude Fleury, Traité du choix et de la méthode des études, Paris, L'Harmattan,
1998, p. 143.
10jurisprudence, de gestion et de culture générale, précisément
tout ce que Sylvain Maréchal va leur refuser avec énergie, est
déjà posé comme un bagage intellectuel jugé indispensable
aux femmes au milieu du Grand Siècle. Certes, tout aussi
timidement que son ami Fénelon dans son Traité de
l'éducation des filles (1687), Claude Fleury craint les
«femmes savantes» et cantonne le sexe féminin à un rôle
domestique et privé, 1'homme se réservant le rôle social et
public. Pourtant l'éducation qu'il leur destine n'a rien d'une
éducation au rabais. Il est urgent de ne plus les condamner
« au catéchisme, à la couture» et à « divers petits ouvrages»
sans consistance; le projet de rendre les femmes moins
superficielles ne peut passer que par l'étude instruite des
sciences et des arts.
De son côté, à la même époque, Fénelon pense que c'est
une erreur dangereuse de donner «au sexe» trop peu
d'instruction. Au contraire de ce que l'on croit trop souvent,
plus les femmes sont considérées comme faibles, plus il « est
important de les fortifier »10.Certes, leur destination restera
de remplir le mieux possible leurs devoirs familiaux; mais
cela ne saurait se faire avec des personnes « mal instruites »,
dont l'esprit n'a pas été habitué à s'appliquer « à des objets
solides ». L'ignorance fait la sottise des épouses, sottise qui
ne manquera pas de se retourner contre les maris eux-mêmes.
Le meilleur moyen de former des filles stupides,
superficielles, pédantes, superstitieuses, frivoles, paresseuses
et indiscrètes est de les laisser ignorantes et incultes. Sans
doute l'abus des romans peut-il « rendre l'esprit visionnaire»
et « nourrir la vanité ».À choisir cependant, il est préférable
de faire le pari de la culture féminine, au risque de la
préciosité, plutôt que celui de l'ignorance imbécile qui
conduira immanquablement à des catastrophes pour les
10 Fénelon, Traité de l'éducation des filles, Paris, Klincksieck, 1994, p. 37.
Ilfemmes elles-mêmes, pour leur famille comme pour la
société à laquelle elles appartiennent. À la même époque, à la
Satire contre les femmes d'un Boileau, répond
immédiatement une Apologie desfemmes de Perrault.
L'ensemble du XVlllème siècle verra le développement
intense de cette exigence d'instruire les femmes. L'accès des
plus favorisées d'entre elles au savoir et au pouvoir devient
tel que Jean Larnac a pu qualifier cette époque de celle du
1« règne des femmes» . Encore ne faut-il pas perdre de vue
qu'entre les intentions libératrices de certains philosophes
éclairés et l'opinion générale, il y a un gouffre que les
résistances et les habitudes conservatrices maintiennent
ouvert. Pour l'immense majorité des femmes, la soumission
absolue reste le lot quotidien. Jean Meyer a bien montré le
rôle politique, important certes mais malgré tout relatif,
qu'ont joué les épouses et les maîtresses royales. Prendre une
maîtresse, pour un souverain, ne relève pas seulement de la
puissance virile magnifiée mais aussi d'une stratégie de
pouvoir visant la politique tant intérieure qu'extérieure. Les
intrigues de clientélisme (Madame de Maintenon) ou de clan
(Madame de Pompadour) jouent certes un rôle; il ne faut
pourtant pas en exagérer l'importance. Dans les faits, ces
intrigues ne touchent que quelques Grands du royaume et
leur impact reste souvent limité.12 Instruites ou non, leur
destin social reste l'obéissance morale au sexe masculin et la
dépendance de droit.
Il
C'est le titre du chapitre VI de son livre: Histoire de la littérature féminine en
èmeFrance (Paris, Kra, 1929), entièrement consacré au XVIII siècle, p. 129.
12J. Meyer, La Chalotais. Affaires de femmes et affaires d'État sous l'Ancien
Régime, Paris, Perrin, 1995 (particulièrement le chapitre III intitulé: « Louis XV,
la politique et les femmes»).
12Les Lumières
Pourtant, désireuses de s'instruire, de plus en plus
nombreuses sont les femmes qui suivent des cours dans tous
les domaines disciplinaires, lettres, arts et sciences
confondus, s'imprégnant des livres nouveaux et surtout des
idées nouvelles. Elles lisent et ne s'intéressent pas seulement
à la littérature, domaine où ont excellé la marquise de
Sévigné, Madame de La Fayette, Mademoiselle de Scudéry
ou Madame Deshoulières, elles visent les sciences les plus
abstraites, celles qui sont réputées les plus difficiles car les
plus éloignées de leurs prétendues carences dans le domaine
purement rationnel de l'intelligence formelle.
ème
Dès la fin du XVII siècle, le mathématicien Carré avait
orienté ses admiratrices vers sa discipline, pourtant réputée
austère. Certaines se risquent dans le laboratoire du chimiste
Lémery, une cave, « presque un antre éclairé de la seule lueur
des fourneaux »13.Une telle curiosité d'esprit exige, pour se
voir satisfaite, une réelle instruction. Aussi un homme
comme l'abbé Morvan de Bellegarde, reprenant les
arguments de Poullain de la Barre, réclame-t-il pour les
femmes le droit à l'instruction totale, y compris dans les
domaines dont elles sont trop souvent et depuis si longtemps
absentes14. Certes, il ne s'agit pas encore d'égalité de droit ou
de liberté politique mais seulement d'exigence de plus de
13 Jean Lamac, ibid. Voir aussiFrédéric Pagès, Philosopherou l'art de clouer le
bec auxfemmes, Paris, Mille et une nuits, 2006.
14Dans De l'égalité des deux sexes (1673), Poullain de la Barre s'attaque de
manière démonstrative au préjugé de l'inégalité. Les défauts des femmes que l'on
se plait à souligner avec insistance dans certains Salons viennent uniquement de
l'éducation, non de la nature. Elles sont aptes aux sciences, de même que les
« barbares» ou les « sauvages ». Le livre passe pour un plaisant paradoxe. Aussi
récidive-t-il avec De l'excellence des hommes contre l'égalité des sexes (1675)
qui comme son nom ne l'indique en rien sinon ironiquement, reprend les
arguments de la tradition antiféministe pour en montrer la vanité.justice dans l'éducation et l'instruction. Pourtant, bien vite,
cette aspiration des femmes à l'égalité va se montrer dans les
faits et la liberté se revendiquer avec plus de force.
Avec la mort de Louis XIV et les premiers temps de la
Régence, les femmes, jusqu'alors soumises et respectueuses
d'un régime politique méfiant et distant à leur égard,
montrent leur importance et leur force. Elles mènent les
intrigues, décident des orientations de la politique, dirigent la
vie sentimentale des Grands et du roi au point que l'on a pu
parler, non sans une certaine exagération, de
« gouvernements des maîtresses» : les sœurs Nesle dès 1736,
la Pompadour depuis 1745, la du Barry en1769.
Plus efficacement, la duchesse de Bourbon fonde la loge
maçonnique féminine dont elle devient la Grande Maîtresse.
La princesse de Lamballe, les duchesses de Chartres, de
Luynes et de Brancas, les marquises de Rochambeau et de
Bouillé, les comtesses de Polignac, de Bienne, de Choiseul,
de Gouffier deviennent « oratrices », inspectrices, secrétaires
ou gouvernantes, comme madame de Genlis, responsable des
enfants d'Orléans. Comment concevoir que de telles activités
puissent se mener sans une discipline morale rigoureuse et
une instruction poussée tant dans le domaine littéraire que
dans celui des sciences, de l'économie ou de la politique?
ème
Le théâtre du début du XVIII siècle reflète ces mœurs
nouvelles. Dès 1718, les Italiens jouent coup sur coup trois
pièces en l'honneur du «beau sexe ». La même année,
paraissent les Amazones modernes de Legrand et L'île des
Amazones de Lesage et d'Orneval. L'un des personnages de
Legrand expose les revendication féminines de manière claire
et incisive: « Primo, point de subordination entre le mari et
la femme... Secundo, les femmes pourront étudier, avoir
leurs collèges et leurs universités, parler grec et latin. ..Tertio,
elles pourront commander les armées et aspirer aux charges
les plus importantes de la justice et de la finance... Ultimo,
14nous voulons qu'il soit aussi honteux pour les hommes de
trahir la foi conjugale qu'il l'a été jusqu'ici pour les femmes
et que ces messieurs ne se fassent pas une gloire d'une action
dont ils nous font un crime ». Marivaux, en 1720, met en
scène les revendications féminines dans La colonie. Quelques
années plus tard, un professeur de l'université de Padoue
soumet à l'Académie des Ricovrati dont il est président une
question importante: «Les femmes devraient-elles être
admises à l'étude des sciences et des autres arts nobles? » La
réponse est positive. L'année suivante, madame de Lambert
insiste dans ses Réflexions nouvelles sur les femmes par une
dame de la cour sur le fait que son sexe a autant de
disposition pour l'étude des sciences et des lettres que celui
des hommes: « J'ai été blessée que les hommes connussent
si peu leur intérêt que de condamner les femmes qui savent
occuper leur esprit; les inconvénients d'une vie frivole et
dissipée, les dangers d'un cœur qui n'est soutenu d'aucun
principe m'ont aussi toujours frappée. J'ai examiné si on ne
pouvait pas tirer un meilleur parti des femmes, j'ai trouvé des
auteurs respectables qui ont cru qu'elles avaient en elles des
qualités qui les pouvaient conduire à de grandes choses,
comme l'imagination, la sensibilité, le goût. J'ai fait des
»15réflexions sur chacune de ces qualités.
Dès 1728, dans les Avis d'une mère à safi/le, madame de
Lambert met ses idées éducatives en forme. Elle trace un
ambitieux programme d'éducation et d'instruction pour les
femmes comprenant l'étude des sciences, celle de I'histoire
grecque et romaine, de I'histoire de France, de la poésie, de la
philosophie et de la morale. À condition de prendre quelques
précautions dans les choix, elle propose même la lecture de
romans et la fréquentation du théâtre. Bernardin de
Saint15 Cité par Jean Larnac, Histoire de la littérature féminine en France, Paris, Kra,
1929, p. 152. Voir aussi Frédéric Pagès, Philosopher ou l'art de clouer le bec aux
femmes, Paris, Mille et une nuits, 2006.
15Pierre annonce en 1730 un Projet pour perfectionner
l'éducation des filles, projet que vient compléter un autre
projet qui lui tient à cœur, celui qui vise à multiplier les
collèges de filles sur toute l'étendue du royaume.
De telles intentions et de tels conseils ne paraissent pas
inutiles. La prétention des femmes à l'instruction touche en
effet peu de monde. La plus grande partie d'entre elles n'en
ressent ni la nécessité ni le besoin. À l'exception d'une élite
très étroite, les femmes de l'époque restent d'une grande
ignorance. Elles sont confinées dans la sottise, la frivolité ou
la superstition la plus obscurantiste. Durant la Régence, 77%
à 94% des femmes, selon les régions, se montrent incapables
de signer leur nom. Cinquante ans plus tard, il n'y a pas
moins de 70% d'illettrées. En 1730, un instituteur de
Landaville, dans les Vosges, observe que sur 36 mariages
célébrés entre 1715 et 1730, 23 maris se montrent capables
de signer le registre, alors que 32 femmes sur 36 sont inaptes
à dessiner même une simple croix. Madame Rolland raconte
dans ses Mémoires, que chez les Dames de la Congrégation,
la « savante» du couvent, jalousée par les autres, savait tout
juste tricoter, quelques rudiments de l'orthographe et un peu
d'histoire. En 1737, madame Galien rassemble le maximum
d'exemples littéraires, historiques et légendaires, propres à
montrer que la femme est l'égale de l'homme, en dépit de
Destouches qui persiste à railler les prétentions des femmes à
l'instruction dans Les philosophes amoureux.
Dans un ouvrage qui ne sera jamais achevé, commencé en
1742, madame Dupin entreprend avec Rousseau la rédaction
d'un ouvrage sur les femmes et la nécessité de leur
instruction. Dans un livre dédié à madame du Châtelet, Le
triomphe du sexe, l'abbé Dinouart reprend tout ce que les
gazettes, mercures et plaquettes ont publié pendant quarante
ans à la gloire des femmes, composant une véritable
encyclopédie. A la même époque, le père Caffiaux, un
16bénédictin, publie un ouvrage apologétique en quatre
volumes. Au milieu du siècle, la Declamatio de nobilitate et
praecellentia feminei sexus, vieil ouvrage de Cornélius
Agrippa (Henri Corneille), est traduit en français par
Gueudeville et obtient aussitôt un succès d'édition
considérable. Ce travail déjà très ancien puisqu'il date de
1529 mérite une attention toute particulière dans la mesure
où il développe une défense des femmes qui, tout en faisant
reposer l'essentiel de son argumentation sur nombre de
références théologiques, va bien au-delà de la défense stricte
de l'égalité des sexes. Il accorde en effet la prééminence aux
femmes sur les hommes et se fait l'avocat de leur
émancipation non seulement éducative mais aussi
professionnelle. Le livre de Cornélius Agrippa est un
hommage moral, intellectuel et physique qui retourne les
arguments misogynes classiques contre les hommes
euxmêmes. Son domaine est celui de la religion.
Par exemple, à ceux qui prétendent sérieusement que la
femme ne vient qu'en second dans la création et que par
suite, est secondaire, il répond que l'homme n'a été conçu
que dans le but de créer une Ève plus parfaite et que si Dieu
s'est reposé ensuite, c'est parce que rien de supérieur à elle
ne pouvait être créé. De plus, le monde est racheté de la faute
par une femme, Marie, alors que « la colère et le courroux»
divin viennent par la faute d'un homme trop faible pour
résister à la tentation. L'homme, en la personne d'Adam,
pèche en effet en connaissance de cause, la femme, en la
personne d'Ève, seulement par ignorance. De plus, c'est elle
qui écrase la tête du serpent, montrant ainsi sa force et sa
détermination. C'est parce qu'Adam fut un pécheur plus
endurci que sa compagne que le Christ a choisi la forme d'un
homme pour racheter l'humanité tout entière. L'homme n'est
fait que de vile argile inerte; la femme est en revanche tirée
d'un matériau autrement noble puisque le corps d'Adam est
17déjà doté de vie et de sentiment. C'est « aux hommes» que
Dieu a interdit de manger le fruit de la connaissance, non aux
femmes. Ève ne fut que tentatrice, Adam seul a transgressé la
Loi. Ce dernier est d'autant plus fautif qu'il avait été doté par
son créateur de la force et la volonté de résister. Le premier
adultère fut masculin, ainsi que le premier inceste. C'est bien
à une femme, en revanche, qu'apparut le Christ lors de sa
résurrection.
Ainsi, au fil de pages riches de références bibliques,
l'auteur renverse les arguments traditionnels religieux contre
l'usage habituel que les anti-féministes en font. Comme la
plupart des critiques misogynes de la veille de la Révolution
conservaient un arrière-fond religieux, on comprend que les
défenseurs de la dignité des femmes aient pu trouver dans le
texte de Cornélius Agrippa une mine d'informations pour
nourrir la rhétorique de leurs plaidoyers16.
La production, entre 1725 et 1760, d'ouvrages sur les
femmes, leur condition, leur rôle dans la société, la
nécessaire instruction qu'elles sont en droit d'attendre, est
telle qu'on est en droit de parler du siècle des Lumières,
sinon comme celui des femmes comme l'écrit peut-être un
peu hâtivement Jean Larnac, du moins comme une période de
véritable «conversion au féminisme ». D'ailleurs, durant
cette période, les auteurs qui refusent l'intelligence aux
femmes ou qui prétendent leur interdire toute culture, en sont
réduits à émailler leurs écrits des grossières et traditionnelles
plaisanteries « gauloises» ; de plus, ils ne font plus recette.
Diderot prend pour collaboratrices de l'Encyclopédie aussi
bien des ouvrières que des grandes dames. Surtout, il naît des
journaux exclusivement féminins, comme «La bibliothèque
des femmes» ou «Le journal des dames» qui paraît une
16Voir l'édition américaine: Cornelius Agrippa, Declamation on the Nobility
and Pre-eminence of the Female Sex, traduction et introduction d'Albert Rabil,
University of Chicago Press, 1996.
18vingtaine d'années et permet de voir imprimer de nombreux
écrits féminins17. Nous y reviendrons.
La parution de pamphlets divers18 correspondant à une
mentalité masculine se conformant à l'idéologie misogyne
traditionnelle19 devient plus rare. Elle n'enraye en rien cette
féminisation encore modeste, certes, mais néanmoins
générale. Et devant les ultimes résistances antiféministes,
madame Doyen s'insurge, dénonçant la condition des
femmes: «Sont-elles galantes? On les méprise. Sont-elles
intrigantes? On les redoute. Affichent-elles la science ou le
bel esprit? Si leurs ouvrages sont mauvais, on les siffle; s'ils
sont bons, on les leur ôte; il ne leur reste que le ridicule de
s'en être dites les auteurs »20.
L'ouvrage le plus clair et le plus complet dans sa défense
des femmes reste, semble-t-il, celui qui paraît en 1769 sous la
direction de l'abbé de la Porte: Histoire littéraire des femmes
françaises contenant un précis de la vie et l'analyse
raisonnée des ouvrages des femmes qui se sont distinguées
dans la littérature française. L'ouvrage, coécrit par un
groupe d'hommes de lettres, visait explicitement à «faire
voir ce que peut une femme dans la carrière des sciences
17Quand bien même certains articles seraient écrits pas des hommes se cachant
sous des pseudonymes féminins.
18Tel celui de l'abbé Goyer qui appréhende de voir bientôt «une bourgeoise
plaider au Châtelet, son mari monter une garniture », une dame de la noblesse
« prononcer des arrêts» pendant que son Président d'époux apprend à « faire des
nœuds », « une duchesse au conclave et un cardinal demander le tabouret» ; ou
celui qui paraît en 1766: Paradoxe sur les femmes, où l'on tâche de prouver
qu'elles ne sont pas de l'espèce humaine.
19On peut résumer cette idéologie en quatre archétypes idéaux qui correspondent
aux quatre rôles essentiels dévolus aux femmes sur le théâtre de la ville et du
monde: la mère, dévouée jusqu'au sacrifice; la sœur, admirative, douce et
consolante; l'épouse (ou la fille), soumise et fidèle; enfin, la maîtresse, sensuelle
et dépravée. Hormis ces rôles stéréotypés, point de salut!
20Jean Lamac, op. cil., p. 134.
19lorsqu'elle sait se mettre au-dessus du préjugé qui la défend
d'orner son esprit et de perfectionner sa raison».
L'abbé de la Porte y insiste: « On ne saurait trop s'élever
contre l'injustice de ceux qui exigent que les femmes ne
fassent aucun usage de leur esprit. Il peut être pour nous une
source d'instruction et de plaisir, en même temps qu'il leur
ménage à elles-mêmes un avenir agréable et des ressources
pour l'âge où il ne leur est plus permis de plaire. » Le livre
est d'autant plus intéressant qu'il se tient éloigné des
multiples poncifs ou partis pris courants de l' antiféminisme.
Ses auteurs reconnaissent que les femmes peuvent exceller
aussi bien dans les sciences abstraites que dans les grands
genres littéraires ou artistiques.« Les œuvres de madame
Dacier sont une preuve que le sexe le plus faible n'est pas
toujours le moins éclairé; et ses écrits peuvent entrer en
parallèle avec ceux des plus grands hommes ».
C'est en ce milieu du siècle que Jean-François de la Croix
publie en deux volumes un Dictionnaire historique portatif
des femmes célèbres, contenant l'histoire des femmes
savantes, actrices, et généralement des dames qui se sont
rendues fameuses dans tous les siècles par leurs aventures,
les talents, l'esprit et le courage, constatant le fait que les
femmes occupent désormais des places de premier plan dans
de nombreux domaines touchant les lettres, les sciences et les
arts.
En 1782, l'Académie française devant décerner pour la
première fois le prix Montyon destiné à un ouvrage utile à
l'amélioration des mœurs, deux femmes, madame de Genlis
et madame d'Epinay se disputent l'honneur d'obtenir la
palme. Grâce aux très pédagogiques Conversations d'Émilie,
madame d'Epinay l'emporte. Tout comme mademoiselle de
Scudéry avait été la première lauréate du prix d'éloquence un
siècle plus tôt, une femme devient donc la première lauréate
du prix de l'Académie française.
20Pour terminer avec les exemples, en 1785, l'abbé Riballier
propose dans son Éducation physique et morale des enfants
des deux sexes de faire travailler côte à côte les filles et les
garçons, idée révolutionnaire pour l'époque, qui garde un
fond de méfiance vis-à-vis de la promiscuité sexuelle et de la
contagion des modèles sociaux. Il ne fut pas suivi dans les
petites écoles et les collèges; les femmes n'obtinrent le droit
d'assister qu'aux cours du Collège de France.
Au sein des « cafés », des clubs21, de la presse naissante,
de manière directe ou au travers du rayonnement des Salons,
tant à Paris qu'en province22, les femmes se placent
d'ellesmêmes au centre de nombreuses activités à la fois politiques
et littéraires. Arrachant dans les faits une nouvelle liberté des
mœurs et la possibilité de se consacrer aux sciences, aux
lettres et aux arts, elles prennent une importance sociale
palpable.
Pourtant, du fait au droit la distance n'est pas toujours si
aisée à combler. Il leur restait en effet à régulariser cette
libération effective dans les lois. Seule en effet sa
21 «Présentes dans les clubs qui acceptent la mixité (Société fraternelle de
patriotes des deux sexes, 1790) mais nettement minoritaires, exclues des grands
clubs, ceux des Cordeliers et des Jacobins, les femmes créent leurs propres lieux
de sociabilité révolutionnaire. Entre 1789 et 1793, on compte à Paris et en
province 56 clubs féminins », Yannick Ripa, Les femmes actrices de I 'histoire,
Paris, Sedes, 1999, p. 25.
22Au temps de Louis XIV, le seul « Salon» véritablement influent restait la cour
du roi à Versailles. Les Salons privés qui existaient tant en province qu'à Paris
n'avaient qu'un rôle restreint et ne touchaient qu'un petit nombre de personnes
choisies, sans grande portée politique. À la suite de la Régence, l'influence de
Versailles décroît. Chacun, chacune se fabrique une véritable petite cour, foyer
d'intrigues politiques, de réflexions littéraires, de plans pédagogiques. On connaît
les plus célèbres qui prirent une importance considérable à la veille de la
Révolution, ceux de madame Du Deffand qui protège d'Alembert et reçoit les
philosophes, de madame Geoffrin qui soutient avec énergie les encyclopédistes
comme Diderot et celui de Julie de Lespinasse. Il en existait des centaines
d'autres, plus discrets mais non moins actifs, qui jouaient le rôle de véritables
ferments intellectuels révolutionnaires ou contre-révolutionnaires.
21consécration juridique pouvait leur offrir une garantie
explicite de liberté, à la fois durable et sûre. C'est pourquoi
en ces débuts d'agitation populaire, elles espèrent beaucoup
en l'action de la Révolution naissante. Leur attente est
d'autant plus forte que les temps semblent mûrs pour
l'obtention d'une libération politique, y compris chez les
femmes du Tiers état. Ce sont d'ailleurs ces dernières qui, le
premier janvier 1789, adresseront au roi une pétition
demandant qu'une véritable instruction leur soit enfin
destinée: «Nous vous supplions, Sire, d'établir des écoles
gratuites où nous puissions apprendre notre langue. Nous
demandons que les femmes soient préparées et admises à
posséder des emplois, non pour usurper l'autorité des
hommes, mais pour en être estimées. »
La Révolution
Un temps, certains ont pu espérer que la Révolution
régulariserait rapidement une situation de fait. Dès 1789, lors
de la plus large consultation que la France ait connue, les 60
000 Cahiers de doléances des diverses assemblées
électorales, quoique rédigées en quasi-totalité par des
hommes, n'oublient pas pour autant les revendications
féminines. Il est certain que de nombreuses femmes des
divers ordres ont participé à leur conception et même à leur
rédaction. Quelques pionnières, rares il est vrai, réclament
des droits politiques égaux pour un sexe écarté injustement
du pouvoir. Plus nombreux sont les Cahiers qui dénoncent
prioritairement l'ignorance où sont maintenues les femmes,
la misère tant physique que morale qui les frappe, la
dépendance économique qui les réduit à l'état d'esclaves.
On proclame de manière unanime l'urgence d'un
enseignement élémentaire destiné aux femmes, laïque ou
religieux, certes suivant les régions, mais assuré par un
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