RENEE VIVIEN A REBOURS

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Français
233 pages
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Figure majeure de la Belle Epoque, Renée Vivien, disparue il y a juste cent ans, ne s'est aventurée dans le 20e siècle que pour y déposer une oeuvre en vers et en prose qui rayonne encore. Ce volume commémoratif marque le renouveau des études vivienniennes et consacre la postérité de cette "exilée de Mytilène" tournée vers l'intériorité et le monde hellénique, qui a largement alimenté sa mythologie personnelle.

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Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 202
EAN13 9782296227279
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Daniel Cohenéditeur

www.editionsorizons.com

Homosexualités — approches trans/genres,
une collectiondirigéeparPatrickCardon

La collection «Homosexualités » répond
àunbesoind’accessibilitérapide auxdocumentsetétudes nécessairesàl’élaborationactuelle de
l’histoire culturelle— pluridisciplinaire—diteLGBTQI(lesbienne,gay,
bisexuelle,transgenre,queeret intersexe).
Ceserala continuationdela
bibliothèquetentéeparMichelFoucault.Etdans sonesprit.

Dans lamême collection:
PATRICKCARDON,Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle,2008
TRIBOULET,Théâtre homosexuel,éditionde ThierryMartin,2009
ALBERT, NICOLE(dir.),RenéeVivien,À rebours,édition pour un centenaire,
2009
RAFFALOVICH, MARC-ANDRÉ,Uranisme et unisexualité.Études sur différentes
manifestations de l'instinct sexuel,1895(àparaître)

ISBN978-2-296-08723-1
© Orizons, diffuséparL’Harmattan, Paris,2009

RENÉEVIVIEN
ÀREBOURS
ÉTUDES POUR UNCENTENAIRE

Publications de NicoleAlbert

Pour une liste complète, se reporter àwww.editionsorizons.com
Ouvrage
9Saphisme et Décadence dans Paris fin-de-siècle, Paris : La Martinière, 2005.
Articles (choix)
dans ouvrages collectifs:
9ALesbos »,rticle «Dictionnaire des lieux mythiques: Robert Laffont,, Paris
collectionBouquins, sous presse.
9«DjunaBarnes et Thelma Wood : les amantes de la nuit »,L’Amour fou, 17
passions extraordinaires, Paris : Maren Sell éditeurs, 2006.
9Articles «Androgynie», «MaryseChoisy», «OliveCustance»,
«DécadenceDécadentisme», «LucieDelarue-Mardrus», «Esthétisme», «Huÿsmans»,
«Gluck», «Inversion», «Catulle Mendès», «Liane de Pougy»,
«Travestissement», «Gerda Wegener», «James Whale»,Dictionnaire des cultures gays et
lesbiennes, sous la dir. deDidierÉribon, Paris : Larousse, 2003.
9«Amours décadentes»,Magazine littéraire, dossier «Littérature et
Homosexualité», décembre 2003, n° 426.
9«Couples et doubles : les figures de la duplication dansLe Marchand de sable
de Hoffmann,Frankensteinde Mary Shelley etL'Ève futurede Villiers de
L'isle-Adam»,L'Information littéraire, octobre-décembre 1999, n°4.
Actes de colloques
9»,1900 ou les amazones du nouveau siècle« PenthésiléeActes du
loqueMythe et réalité des amazones(Université de Lille III, juin 2007),
Paris : L’Harmattan, 2008.
9«Du sonnet féminin au sonnet saphique : poétisation de la lesbienne chez
quelques auteurs fin-de-siècle»,Actes du colloqueLe Sonnet au risque du
sonnet(Université deBesançon, décembre 2004), Paris : L’Harmattan, 2006.
9«Saphisme et érotisme dans le roman du XIXe siècle : naissance d'un genre
dissident?»,Actes du colloqueLe Roman libertin et le roman érotique(Centre
des Paralittératures/Université de Liège,Chaudfontaine, novembre 2002),
Liège : éditions duCEFAL, 2005.
9« La lesbienne, objet d’effroi à la fin du XIXe siècle »,Actes du colloque
européen d’études lesbiennesLa grande dissidence et le grand effroi(Toulouse,
avril 2001), Toulouse :BagdamEspace édition, n°2, juin 2001.
9«Lesbos fin-de-siècle : splendeur et décadence d'un mythe»,Actes du
colloqueLe Rivage des mythes. Une géocritique méditérranéenne. 1ère partie : le
lieu et son mythe(Université de Limoges, septembre 2000), Limoges : PUL,
2001.
Travaux encours
9LaCastiglione, un destin photographique, biographie à paraître aux éditions
Perrrin (2010)

Sous la direction de
NicoleAlbert

Renée Vivien
à rebours
édition pour un centenaire

2009

Information sur les reproductions présentes dans ce livre :
Nos informations prises auprès des spécialistes de Lévy-Dhurmer, et notammentCécile
Audouy (galerieElstir), indiquent que le peintre est mort en 1953 sans héritier ni
exécuteur testamentaire et que ses œuvres sont par conséquent libres de droit.

Photographies de Renée Vivien, à l’exception de celles qui appartiennent à
LucieBachioni, auteur du premier article, fig. 8, 9, 10, 11, 12, 13, 17, 21 ainsi que l’illustration
de couverture et le portrait photographique deCharles-B: tous droitsrun (fig. 20)
réservés.

INTRODUCTION

N G.A
ICOLE LBERT

À la mémoire de Simone Burgues

ée en1877,RenéeVivien mouraitil ya toutjusteunsiècle,àl’âge de
N
trente deux ans.Letempsquis’estécoulé depuis sadisparition et
lerecul dontnousjouissons aujourd’hui permettentde jeter unregard
neufsurlapersonnalité etl’œuvre d’une femme de lettres atypiqueà
plusd’untitre.
Après une longue éclipse quis’amorce danslesannées trente,Renée
Vivien estpeuàpeu sortie deson purgatoire.Depuis unevingtaine
d’années, des travaux sont venus témoignerdu renouveaudesétudes
vivienniennes.La biographiesavante deJean-PaulGoujon
en1986,aussitôt suivie d’une éditioncomplète despoèmes, ont renduaccessiblesla
figure etl’œuvre et sontàl’origine du regain d’intérêt, encoretimide, que
RenéeViviensuscite dorénavantdansl’université.Elletrouve enfinsa
place dansdes thèsesde doctorat, dontcertainesluisontintégralement
1
consacrées, etareprislechemin deséditeurs.C’estaussiàlapopularité
grandissante desgay and lesbianstudies, maintenantenglobéesparles
gender studies, que l’on doitlarelecture de l’œuvre,
notammentoutreAtlantique oùellea bénéficié, par ricochet, de lanotoriétéattachée
à NatalieBarney,cetteautre icône lesbienne qui, en dépitd’une
production littéraire mineure, l’alongtempséclipsée, peut-être enraison
2
desalongévité .Quoiqu’il ensoit, on estencore loin de laposition

1.LeséditionsErosOnyxont réédité – en deux volumes– quatrerecueilsdeversen2007et2008,
tandisque lanouvelle «La Dameàla Louve » est ressortie enFolio-Gallimard.
2.NatalieBarney,avecquiRenéeVivien eut unerelation passionnée etorageuse entre1900et
1905, mourutàquatre-vingt seizeans, en1972.

8

NICOLEG.ALBERT

défendue par SalomonReinach, jaloux collectionneurqui «conserv[a]
3
pieusementlamémoire deRenéeVivien »,affirmant, dans une lettreà
Missyauprèsde laquelle ilcherchaitàobtenirdesinformations surla
moderneaède, qu’il la considérait«commeune fille de génie etle plus
e 4
grand poète françaisduXXsiècle »…commençantàpeine .
Àquis’intéresseàlalittérature dite
décadente,RenéeViviens’imposecommeune plume incontournable, en particulier si l’on isole la
littérature féminine, largementétudiée, jaugée etjugée parleshommes
deson époque.En effet,son nom – et ses vers–apparaissentdansles
nombreuxouvrages surlesfemmesécrivains,attestantlaplace qu’elle
5
occupajadisdansleslettresfrançaises.Une élégante publication
dirigée parAlphonseSéchéauxéditionsLouis-Michaudàpartirde
1907, et sélectionnantLes plus jolis Vers de l’année,retient régulièrement
les siens.Pourtant, lorsque le mêmeAlphonseSéché luiconsacreun
chapitre desonanthologie desfemmespoètes, intituléeLes Muses
françaises(fig. 1), ilserévèle plusmodéré etpluscritique.Aprèsavoirloué
«cette jeune femme, oubliant salangue et sapatrie,chantantenvers
françaisetportanten elle l’idéal grecde la beauté plastique etde l’amour
6
lesbien »,ilconfesse «son peud’admiration pourl’œuvre ».Touten
reconnaissant« la beauté decertainspoèmes», ilse ditagacé par«ces
éternelsfrôlementsdechairsféminines», ennuyé par« lasuavité
incolore deses versde formetrèspure », déçuparl’absence d’une «véritable
pamoison », en lieuetplace de «cesamourslanguidesetévanouies»,
fatigué enfin par«cette perpétuelle extase,cette prière d’amant-femelle
agenouillée devantla beauté d’une femme qui “tientlapose” deslys
7
danslesmains» pourconclure que «le pluscurieuxdesontalent»
8
réside peut-être dans« lecaractèrespécial desesamours».Jugement
sévère,auxquelscertains sesontparesseusement ralliés, maisdontil
faut surtout retenirqu’ils’appuiesurlatonalitésaphique derecueils

3.Envoià SalomonReinach, portésurlapage de faux-titre deRenéeVivien(GeorgesCrès,1917)
parl’auteur,AndréGermain, qui lui offrait«cespagesprématurées»,coll. part.
4.Lettreà Missy, dossierRenéeVivienconstitué
parSalomonReinach,Départementdesmanuscrits,BNF,coteNAF26583, n.p.Ce fondsn’estouvertàla consultation que depuisl’an2000,
conformémentau vœuducollectionneur.
5.Elleyfigurerégulièrementauxcôtésd’AnnadeNoailles, deLucieDelarue-Mardrusetde
Gérard d’Houville,autresfiguresmajeuresde lalittérature féminine de l’époque.
e
6.AlphonseSéché,LesMusesfrançaises,tome2(XXsiècle),Louis-Michaud,s.d.[1909], p.337.
Notons, qu’un peuplusloin,unchapitre estconsacréà Hélène deZuylen,avecquiVivien
vécutetécrivit.
7.Ibid., pp.337-338.
8.Ibid., p.339.

INTRODUCTION

9

dont la forme d’une perfection
toute parnassienne
s’accommoderaitmal du credosexuelrevendiqué
par Vivien etquiservitdurablement
derepoussoiroude justification
aux réservesémises surl’œuvre en
général.C’est unreproche que l’on
trouve dansles comptes rendusde
maints
commentateursetjournalistes, d’abordséduitspar«cette
grâce mélancolique,ce je nesais
quoi de mystique etdebrumeux»
qui faisaitlecharme deBrumes de
9
Fjords(1902en) ,suite déroutés
par une écriture oùle désiretla
volupté nereposaientguèresurla
traditionnelle différence des sexes.
AinsiFernandVialle enappelleàla
fig. 1.
Couverture deLesMusesfrançaises
morale pourdéplorerouvertement
d’AlphonseSéché (1909)
l’« orientation[deVivien]vers un
genre dépravé » perceptible dansLa Vénus desAveuglesetUneFemme
10
m’apparut…et ydébusquerl’indice « d’une psychologie maladive ».
Souslaplume deJean deGourmont, quiconsidère lapoésie deRenée
11
Vivien « plusmystique quesensuelle »,letermeperversitéapparaîtcertes
àplusieurs reprisesmaisnes’accompagne pasd’unecondamnation de
l’homosexualité,car«touteslesamours sontnormalesquiassurentàdeux
êtresl’étatde joie physique nécessaireaubon fonctionnementde leur
12
organisme »!Se gardantde proférerde pareillesdéclarationsetlaissant
decôtétouteconsidération hygiéniste malvenue,PaulFlat, plusmodéré en
apparence,affirme, pour sapart, qu’il faut« oubliernoshabituellesfaçons
desentiretde penser,si nous voulonsatteindreàreconstituercette
excep13
tionnelle personnalité de notre littératur» qe féminineuis’estdétournée
dumondecontemporainauprofitd’untemps révolu« que lerêveseul

9.HenrySurchamp, «Bibliographie »,La Brise, février1903, p.43.
10.FernandVialle,critique deUneFemme m’apparut…,La Brise, janvier1904, p.118.
11.Jean deGoumont,Musesd’aujourd’hui,Essai de psychologie poétique,Mercure deFrance,
1910, p.120.
12.Ibid., pp.131-132.
13.PaulFlat,NosFemmesde lettres,Perrin,1909, p.179.

1

0

NICOLEG. ALBERT

14
est habile à revivre». «L’horreurduprésent» est« faite en elle detous
15
les regretsdupassé »,du culte deLesbosoù chantait Sappho dontelle
traduisitl’œuvre morceléeavecdes accentsdevérité inimitables,comme
si elles’étaitendormie pendant vingt sièclesetqu’à«sonréveil, elle n’eût
pu restituer,avecplusde fidélité, lesétats antérieursquiconstituèrent sa
16
premièreconscience ».Créature esthète et solitaire, perpétuelle « exilée
17
deMytilène » pour reprendre les termesd’Héra Mirtlel ,a RenéeVivien
18
dePaulFlat, «captive du songe etdesharmoniesdisparues», ne manque
pasde mystère et vaut, d’une part, pourlasincéritéblessée deses vers, leur
19
« musicalitésanségale »,d’autre part, pour sa conceptionsingulière de
l’amouroùle mâle, habituelvainqueurdesféminines
réticencesetabondammentdépeintpar sesconsœurs,s’effaceàlafoisdevantl’amazonevierge
etlafigure de l’Androgyne, dontlagrâce indécise permetde dépasser« la
20
dualité des sexes» etderéconcilier, dansl’interstice de l’improbable, les
désirs terrestresetlapoursuite de l’Idéal.
Onadéjà beaucoup écrit surl’existence deRenéeVivien
etplusparticulièrement sur sesamourslesbiennesmalheureuses,son enfermement,sa
neurasthénie,samort tragique.Tel n’estpasnotre propos.Biensûr, outre
les témoignagesinédits rassemblésparJean-PaulGoujonàlafin duprésent
volume, on liratoujoursavecintérêtles renseignementslivrésici etlàpar
ses– plusoumoins– proches: Colette,MarcelleTinayrecouchant
sesimpres21
sions surle papierau sortird’unesoiréechezlapoétesse ,NatalieBarney
enfin, qu’elle «aim[a] commeautrefoisPsappha aimaitAtthis, lafuyante
22
etl’incertaine ».Avantde luiréserver unchapitre entierdesesSouvenirs
indiscrets(1960),Barneyconsacra, dansLa Grande Revueen1910, despages
émouvantesàsonamie défunte qu’ellerevoit« frêle, penchée et vêtuetoujours
de noir[…];longue, mince etbelle d’unebeautétouten mineur, ellesemblait
23
atteinte d’innombrables tristesses».L’articles’orne entête d’une illustration
octogonale de factureclassique et raffinée maisnon moinséloquente.Ony

14.Ibid., p.180.
15.Id., ibid.
16.Ibid., p.191.
17.Héra Mirtel «RenéeVivien »,La Vie moderne, n°31,31juillet1910, n.p.L’article futécrità
l’occasion de laparution posthume deDans uncoin deViolettes,HaillonsetLeVentdes
Vaisseaux.
18.RenéeVivien, «Psappha charme les sirènes»,La Dameàla Louve,Lemerre,1904, p.169.
19.PaulFlat,op.cit., p.186.
20.Ibid., p.199.
21.VoirMarcelleTinayre,Unesoiréechez RenéeVivien,Gouy: Messidor,1981.
22. «Bona Dea»,La Dameàla Louve,op.cit., pp.214-215.
23.NatalieBarney, «RenéeVivien »,La GrandeRevue,25mars1910, p.264.

INTRODUCTION11

distingue deux amiesjumelles,
élégamment coifféesethabillées àl’identique,
assisesl’unecontre l’autresur unsofa
etpenchées sur un même livre.Cette
imagerattache lalittérature – ici figurée
parlalecture –au saphisme,aspect
majeurde l’œuvre deVivien, qui
procède decetteadéquationsous-jacente,
ce que letexte de Barneyne ditpas
explicitementpour se cantonneràune
évocation convenue de la poétesse,
autourde «savie,son œuvre et ses
déboires».Ceslignesprudentes, qui
satisfirent sansdoute imparfaitement
leslecteursdeVivien,répondaient
néanmoins àl’intérêtposthume qu’elle
fig.2.
netardapas à susciter.
RenéeViviend’AndréGermain (1917)
Aulendemain desamort,celle
quiavaitpris sesdistancesavecle monde littéraire
etéditorialcommenceàfaire l’objetd’unculte quise manifeste parlapublication
d’ouvragesportant sur son œuvre, etde diversesplaquettes,recueilset
autres«rêverie[s]discrète[s] autourdesonsouvenir», pour reprendre
l’expression d’AndréGermain,auteurd’unRenéeVivien, première
24
tentative –réussie – debiographie, publié en 1917(fig.2) .
Hommageset textescommémoratifs,articles, élégiesetpièces rimées
d’inspirationsaphiquese multiplient, quiviennentalimenterle mythe et
témoignerde lavénération danslaquelle était tenue lapoétessese prêtantà
un lyrisme évanescent souslaplume desesadmirateurs.CamilleLemercier
d’ErmcomposaLaMuse aux violettes(paruen 1910chezSansot, le dernier
éditeurdeRenéeVivien);CharlesMoulié publialamêmeannéeunrecueil
de poèmesintituléLe TombeaudeRenéeVivien;VivianGretorfitparaître
Un jour... etd’autres(1921);GeorgesBonneauécrivitTroischansonspour
RenéeVivien(LéonVanier, 1926), élégante plaquette enrichie encouverture
d’une gravure deFernandSimeon (fig.3).
Ontrouve même pourlapremière fois, dans uneAnthologie des
Écrivainsbelges, publiée en 1917,un «Thrène pourRenéeVivien »
signéGeorgesMarlow, le poète médecin:

24.AndréGermain, lettreà Missy, dossierRenéeVivien,FondsSalomonReinach,op.cit.

1

2

NICOLEG. ALBERT

Ce tertre solitaire abrite une humble enfant
Qui vécutdans unrêve etqu’unrêve défend.
Elleasouri:leslysontgardésonsourire.
Ellea chanté:mais rien, hélas! ne peut redire,
Ni l’oiseauqui parfois visitesontombeau,
Ni l’onde où se mirasonvisagesibeau,
Ladivine douceurdesa chansonailée
Quiretentit un jouraufond de lavallée.
Elleaimad’unamourineffable et tremblant
L’aurore quivenaitbaiser sonvoileblanc,
Lesprintempsembaumésde lilasetderoses,
Le murmure deseaux, l’émoi desfleursécloses,
Toutce qui luisemblait,comme elle,tendre etpur…
Mais unsoir sesgrands yeuxde lumière etd’azur,
S’étantclos sur unsongeàlafois triste etcalme,
Verselle descendit unange dontlapalme
S’effeuillalentementautourdesa beauté…
25
Hélas! depuisce jour, elle n’apluschanté .

SapphoayantprofondémentinfluencéRenéeVivien,celle-ci futpromue
26
«Sapho1900,Saphocentpourcent»,aprèsavoirété étiquetée «Fille
27
d’Ève etdeSapho » parLouisMa«ndin .EnRenéeVivien, onsaluaune
nouvelleSappho », écritJeanHéritieren1923, dans sesEssais de critique
28
contemporaine.Quelquesannéesaprès,HenrietteWillette, éditrice d’un
florilègeconsacréàlajeune poétesse,confirme que «RenéeVivien,comme
29
Psappha, étaitdeMytilène, l’île délicieuse oùles vierges s’aimaient».
OrRenéeVivien estdevenueunesource d’inspiration pour
sescontemporaines,admiratricesle plus souventlesbiennes se peignanten fidèles
disciples, héritièresdeSappho etdeVivien, jumeléesdanslapostérité.Dès
1910,NatalieBarneycompose quatre poèmesde facture néo-hellénique
àlamémoire deRenéeVivien dansActesetentr’actesetconvoqueàses
30
côtésKeatsetChatterton .En1923,Marie-Antoinette deHelle (1894-1976)

25.Anthologie desÉcrivainsbelges, poètesetprosateurs,recueillie etpubliée
parL.DumontWilden,tomeII,GeorgesCrès,1917, p.137.
26.L’expression figure dansL’Époque1900(1885-1905) d’AndréBilly(Tallandier,1951, p.227).
Elleserapartiellement reprise parPaul LorenzpourSappho1900: RenéeVivien(1977).
er
27.LouisMandin, «RenéeVivien »,LeFeu,1octobre1910, p.49.
28.JeanHéritier,Essaisdecritiquecontemporaine (1923),cité dansHenrietteWillette:LeLivre
d’ordeRenéeVivien,LeLivre d’or,1927, p.35.
29.HenrietteWillette, «RenéeVivien »,ibid., p.12.
30.NatalieBarney, «Sonnet»,Actesetentr’actes,Sansot,1910, p.237.Les troisautrespoèmes
dédiésà Viviensont«La Mortdupoète », «Nousirons verslespoètes» et«Lamentation des
sirènes».

INTRODUCTION

1

3

publia anonymementChansons pour
31
elles; elle fut suivie, en1926, par
une certaineGellô qui fit paraître
Harmoniesetpoèmes.Ritadel
Noiramcultiva cette veine saphique
etantique, dansDesAccords sur
le luth(1920) où,s’adressant«À
celle qui n’estplus», elleconfesse
que «[S]onsouvenirembaumeà
jamais[s]apensée /Comme une
32
violette odorante etlassée ».Onze
ansplus tard, ellerécidiva,sousle
pseudonyme deMilhyris,avecLa
Douceur ancienne, oùdeuxpoèmes
33
sontdédiésà Vivien .Enfin, en
1937,LuceLaurandconsacrait un
desespoèmes«À RenéeVivien »
Fig.3.
GeorgesBonneau,dansL’Herbeau vent, publiéchez
TroisChansonspourRenéeVivien(1926)
Lemerre, oùabondentles violettes
etleslysdiaphaneschersàl’aède
fin-de-siècle.Lassé parlarésonance monocorde de
«toutesleslyreslesbiennes»,JeanDesthieuxfiniraparépinglercetengouementimitatif en
prenantpourcible lerecueil d’AndréeSaint-Ys, paruchezSansoten1919:

Chacun despoèmesd’Aubord deseauxdormantesestlecommentaire d’un
versde l’Autre[RenéeVivien], exactementcommecelle-ciavait remplisavie
34
et sonartdu songe inventé deSappho .

Il est vrai queViviense prêtaità cesidentifications,superpositions,
appropriationsentousgenres,auxquelleselle-mêmerecourutabondam-
ment.Son œuvre pourrait se feuilletercommeunvaste jeude miroirsetde
35
masques riche enréférences.Elle déplace les repèresentre
lejeautobiographique etlejelyrique, parfoisdifficilesàdépartager, jusque dansla
corres

31.Elle écrivitégalement sousle pseudonyme deRogerdeNereÿs.
32.DesAccords surle luth,Saint-Raphaël:éditionsdesTablettes,1920, n.p.Dansle mêmerecueil,
unautre poème intitulé «Évocation » estexplicitementdédié «Aucher souvenirdeRenée
Vivien ».
33.Voir«Verscelle quirepose »,repriseavecvariantesde «À celle qui n’estplus», et«J’avais
toujours rêvé ».
34.JeanDesthieux,«Femmesdamnées»,Figuresméditerranéennes,Ophrys,1937, p.117.
35.VoirRenéeVivien et sesmasques,Àl’Écart, n°2, 1980.

14 NICOLEG.ALBERT

pondance avec Charles-Brun, qui lèveun pan de cette auto-mythologisation
etouvreunebrèchesur untroisièmesexe imaginaire (GayleLevy).Orce
perpétuelbalancement, pourne pasdirecettetensioncruelle etdynamique,
entre lavie etlapoésies’inscriten elle dèsl’adolescencecomme le montre
LucieBacchioni qui exhume iciun journal de jeunesse d’une incroyable
maturité.Très tôt, en effet,Vivien estavide deconnaissances,curieuse de
touteslesproductionsintellectuelles,animée d’un espritlucide:lectrice
et traductrice deDante (FrancescoArru),versée dansle mysticisme et
l’ésotérisme, largementdominésàl’époque parlafigurecontroversée duSâr
Péladan (NicolasBerger), maniantlesmythesfémininspourlesfaire entrer
dans son panthéon personnel (Marie-AngeBessou) et s’appropriant, en la
féminisant, lafigure marginale du vampire (Elena Thuault), ellerevendique
des sourcesd’inspirationsingulièresetdéveloppe des thèmesaudacieuxqui
ladistinguent radicalementdesescontemporaines(Patricia Izquizerdo).
36
Ce « jeu théâtraenl »treapparition etdisparition, exposition etfonduau
noir, elle le poursuitdans sonrapportcomplexeàlaphotographie (Paul
Edwards),comme dans sarelation épistolaire entrompe-l’oeilavec Kérimé
(GeorgesDupouy) et seslettresauxéditionsLemerre (Jean-PaulGoujon),
quirévèlentlesouci perfectionniste decelle qui disait« ha[ïr] [s]es vers»,
37
«cesmisérablesbouts rimés», maisquisanscesseremettait surle métier
une œuvre quisemblaitlui échapper.Le dédoublementdontellese nourrit
intimementdébouche nonseulement surla« dé-corporalisation » (Juliette
Dade) maisaussisurl’« hybridation générique » (Patricia LoVerde) dans
Une Femme m’apparut…,sorte deroman expérimental qui défietoute
lectureunivoque.Il envade même pourlesparfumsque l’on pourrait
considérerde primeabordcomme le fil olfactif deson œuvre poétique, mais
dontlaprégnancese dissiperapidementpourlaisserplaceàlanostalgie
(NicoleG.Albert).Cette dernière guide depuisdesdécennieslespasdes
admirateurs,célèbresouanonymes, quiserendentaucimetière dePassy,
unbouquetdeviolettesàlamain etdesbribesde poèmes surleslèvres,
pour serecueillirdevantla chapelle funéraire decelle qui « pourl’amour
38
de la Mort, /[a] Pardonnécecrime:la Vie »etluirendreunculteàla
fois secretetfervent(MelanieHawthorne).

36.SimoneBurgues, «RenéeVivien etCharles-Brun oulesLettresà Suzanne »,Bulletin
duBibliophile, 1977, p.125.
37.Lettreà NatalieBarney, 17octobre 1901, dossierRenéeVivien,op. cit., f.38.
38.RenéeVivien, «Épitaphesur une pierretombale »,Haillons(1910), inPoésiescomplètes,tome
2(1904-1909),Lemerre,1934, p.256.

INTRODUCTION15

Si cet ouvrage porte alternativement à la lumière les diverses identités
queRenéeVivien endossaitetprouve laductilité desontalent, la richesse
deson inspiration, l’étendue desa culture livresque, il montre également
que la variété desmasques tendus versle monde extérieur– etintérieur– ne
répondaitpas seulement àlanécessité dese dissimulermais bienàla volonté
d’être multiple etdetranscender, notammentgrâceàl’amour unisexuel, les
frontièresdugenre:onsaitquePaulineTarnrecourut àdeuxpseudonymes
littéraires–RenéeVivien, le plus célèbre etle plus usité,PauleRiversdale,
plus rare, plus tardif etplus circonscritdansletemps.On ignoresouvent
que dans sa correspondance privée, ellecultiva cette mêmeambiguïté, de
manière moinsludique qu’il n’yparaît,signantparexemple «Paul »au
39
basde plusieursmissivesà NatalieBarneyet s’offrant, dansl’écriture, la
possibilité de nouvellesincarnationscomme lesuggèreGayleLevy.
RenéeVivien poursuit surtout une quête existentielle etlittéraire
menée parfois surle modesolipsiste.Ainsi, dans une lettreà Kérimé, elle
confie que «Bona Dea[…] aété écritpour[elle], etpour touteslesâmes
fémininesquicherchentamoureusement, dans uneautreâme, lerefletde
40
leurchèrebeauté ».Ailleursdans sa correspondance, ellerevendique
avec Sapphoune filiationtantpoétique quesexuelle, ladixième muse lui
servantdesésameauprèsdesesdestinataires:«Jevousapprendrai de quelle
véhémente et suave façonPsappha caressaitAtthisetEranna.Carcertaines
d’entre nousontconservé les ritesdeMytilène.Etnotreamourestplusfort
quetouteslesamoursparce qu’il estéternel.Etlorsque nousaimons, nous
41
donnonsetnousprenons toutensemble ».C’estdanscerefusdesidentités
42
figéesquisecombineavecun «véhément refusdumâle pouvoir», dans
l’utopie decette égalité intime,sansdoute laplusfarouchement recherchée,
qu’elle puise laforce etle désird’écrire, de moduler sonchantafin,comme
Psappha, de «charme[r]les sirènes» …,avantdereconnaître, danslesillage
deson illustre modèle:

Moi quivoudraischanter, je demeure muette.
43
Je désire etjecherche et surtoutjeregrette...

Si lesilenceauquel ellesemblait secondamnerelle-même pouvait
réjouir sesdétracteurs, il estgrandtempsde faireànouveau, dansl’exégèse,
entendresavoixetconsacrer samodernité…àrebours.
39.VoirdossierRenéeVivien,op.cit., f.24.
40.Lettreà Kérimé,ibid., ff.79-80.
41.Ibid., f.109.
42.Héra Mirtel, «RenéeVivien »,op.cit., n.p.
43. «PetitPoème érotique »,Sillages(1908), inPoésies complètes,op.cit., p.160.

MA VIE ET MES IDÉES
L’ENFANCE D’UNE POÉTESSE

LB
UCIEACCHIONI

«J’ai une œuvreàfaire etje laferai.»

epuisquelquetempsj’ai prislarésolution
d’écriretouslesévène«
D
mentset touteslespenséesde mavie, pensantquecelaservirait
peut-êtreàquelquechose. »Été1893.PaulineMaryTarnvientd’avoir
seizeans.Ellevaenfin pouvoirquitterLondrespour unevillégiature de
1
plusieursmoisencompagnie desesmeilleuresamies.Elle
iraenAllemagne, puisenBelgique,avantderegagnerLondresen décembre,via
Paris.Chaqueannée depuis troisans, les vacancesd’été lui ontpermis
de découvrirdifférentspaysages:lesPyrénées, lesVosges, la Suisse, les
fjordsdeNorvège, ladouceurméridionale
deCannesetdeNice.Àquatorzeans, elleaparcourul’Italie duNord, deMilanà Venise durant six
semainesd’émerveillement,aucoursdesquelles sasensibilité poétique
s’épanouitàlavue deschefs-d’œuvre etdesbeautésartistiques.
Loin de l’austérité londonienne,à ce moment-clé deson existence, elle
accomplit unretour surelle-même.D’unton libre et résolu, dans unstyle
prometteur,tantôtavecforce etgravité,tantôtaveclégèreté ethumour,
comme faceàun double miroir,rétrospectif etprospectif, elle pose les
jalonsdesavie.Mavie etmesidéesestletitre decetautographe,commencé
2 34
à Kreuznach ,continuéà Spa,achevéà Londresàlafin decette même
année1893.Centquarante-sixpagesautobiographiquesentroiscarnets

1.
2.
3.
4.

me lle
M Shillito,Violette etMarieShillito etleurinstitutriceM: Méjean.
PaulineTarn,Mavie etmesidées,Kreuznach, juillet1893,BNF,FondsSalomonReinach.
P.Tarn,Mavie etmesidées,Spa,septembre1893,BNF,FondsSalomonReinach.
P.Tarn,Mavie etmesidées,Londres, décembre1893,collection particulière.

18 LUCIEBACCHIONI

Fig. 4.DeuxpagesdeMa Vie etmesidées,coll. part.

inédits(fig.4).D’un intérêtcapital pourla connaissance de lavie de lajeune
Pauline, ilspermettentégalementd’appréhenderle processusde maturation
rapide desapersonnalité, etle parcoursdePaulineTarnà RenéeVivien,
laissantentrevoirl’avenir.
Paulineapprécie lesouvenirdubébé qu’elle fut(fig.5).Elles’amuse
deson – mauvais–caractère d’alorset se plaîtàévoquer uneanecdote
qui en donne lamesure: alorsqu’uneamie desamères’apprêtaità
«[l]’embrasser,[elle]luiallong[ea]unebonneclaque en pleinvisage. »
Etl’auteure deconclure que «celasuffitàmontrer[son] amabilité
envers toutle monde qui osait[l]’approcher. »
Àquatreans, lanaissance desasœurAntoinette,ressentiecomme
une frustration,révèle déjàuntempéramentexclusif etavide
d’affection. «Jusque-là,[elle] avai[t]été l’enfant unique, l’enfantgâtée,
etmaintenantil fallait toutpartageravec cette petite nouvellevenue.
[Elle] avai[t]des révoltesetdescolèresfurieusesd’enfants, etétai[t]
follementjalouse decette petitesœur. »
Elle en estculpabilisée etcraintd’êtreseuleresponsable de
l’indifférence desautresàson égard:

[Toinette]était si gentilleavecson petitcorpsgraset rond, et sapetite figure

MA VIE ET MES IDÉES19

si joufflue et sirebondie, et sonaird’enfantmignon.Ellesouriait toujours
auxpassantsdansl’avenue,àtoutle monde, etce n’est vraimentpasétonnant
qu’on l’aitaimée plusque moi, quiavais toujoursétéunevraie petitesauvage.

Cependant très résiliente, lapetitePaulinetrouveunecompensation
danslarédaction decontes.Il n’estpas surprenantd’ydécouvrirque la
fascination durable deRenéeVivien pourles reinesdéchuesplongeses
racinesdanslesblessuresdesaprime enfance,telle « l’histoiretragique
desixbellesjeunesfilles[...]qui ont toutesété décapitées, on n’ajamais
supourquoi. »
Avantmême desavoirécrire,Pauline inventaitde longues«
histoiresfabuleuses», des«romans[…]miraculeux» qui faisaient«son
plusgrandbonheur»,ayantpour seul etpremierpublicune petitesœur
admirative.Ellese donneaussi la comédie,assignant unrôleà chacun
desesdoigtsdansdespsychodramesfamiliaux:

Toute petite, je parlaisàmesdoigts.[...] J’inventaisdesépisodesdramatiques
dontilsétaientleshérosetleshéroïnes.Le petitdoigtétaitdu sexe féminin,
c’étaitmafavorite.Elle étaitfiancéeaupouce, qui était unvrai gamin, mais très
gentiltoutde même.Letroisième doigt, le plusgrand etle plus respectable,
c’étaitlamaman.L’indexque je n’aimaispas, étaitlagrandesœur trèsjalouse du
petitdoigt.Etle quatrième étaitle grand frère,trèsgentilcelui-là, quisurveillait
le petitdoigtetlui donnaitdebonsconseils.Toutcela c’étaitl’histoire de la
main droite.Lamain gauchec’était uneautre famille[...] Lesdeuxfamilles
serencontraientquelquefois, etlesenfantsjouaientensemble, etlespouces
finissaient toujourspar sebattre.

Sansdécryptericitoute lasignification
decette psycho-dramaturgie enfantine, on
secontenterade noterlatransposition des
affectsetdes rôles,
etleurcaractèreconflictuel:l’absence dupère, laplacecentrale
de lamère,celle plus subalterne, mais
bienveillante, dévolueau rôle masculin,
lapréférence déclarée pourle féminin,
non exempte,toutefois, d’unecertaine
défiance.Elle inventeaussi desaventures,
avecsatoute premièreamie d’enfance,
unecertaine petiteWilmadeKessler, où
elles’investitdanslerôleactif masculin,
incarnant un père-brigand,Wilmaétant
lamère etToinette, lebébé.

Fig. 5.
PaulineTarnbébé,coll. part.

20 LUCIEBACCHIONI

Pauline est collectionneuse.Aucours de ses promenadesaux
ChampsÉlyséesouauParc Monceau, elle éprouve «une joie folle »à
ramasserdescaillouxdecouleurs, « objetsprécieux» qu’elle disputeà
Wilmaet thésaurise ensecretdanslapendule du salon.
Septansde joiesenfantines s’écoulentainsi, d’abordà
Saint-Germainen-Laye, puisàune premièreadresse parisienne,au98bisboulevard
Haussmann, où«s’estpassée[sa]vraie enfance, l’enfance qu’[elle] aimeà
[se]rappeler».Aller touslesjoursàlapetite pensioncatholique de l’avenue
d’Eylau, puisà celle de l’avenue d’Antin,apprendre l’orthographe,
lagrammaire, l’arithmétique, l’histoire deFrance, lagéographie, larécitation, le
piano, lesfablesdeLa Fontaine,sont sesplusgrandesjoies.Etpourparfaire
cette éducation privilégiée, ellesuitdescoursde danse.
Paulineahuitansquandsesparents s’installentaucinquième étage
du23avenue duBoisdeBoulogne.C’estlàqu’elle faitla connaissance
de deuxjeunes voisines,Violette etMaryShillito.Violette, l’aînée,ale
mêmeâge qu’elle.Leuramitié iragrandissantet son importance dans
lavie deRenéeVivien estdéjàpressentie:«Cetteconnaissance devint
bientôt une intimité quiaduré maintenanthuitansetqui dureratoute
5
notrevie . »
Hélas! lamort subite deson père,JohnTarn,
en1886,vientbouleversercette heureuse existence.S’ouvrealors, pourl’enfantde neufans,
unesérie d’épreuvesqui lalaissentdésemparée etprivée d’un nécessaire
lienaffectifadulte et solide.Sapersonnalitéseconstruitdansl’adversité
etlesentimentd’abandon:

Je merappelletrèsbien lapremière foisqueToinette etmoisommesallées
essayernos robesde deuil[...] C’était si lugubre ![...] Je merappelleaussitrès
bien madésolation le jourdesfunérailles.Cecercueiltout tendude noirdevant
l’autel, lesfleursfunèbres[...] Surlesgrands vitraux,unChristcouronné,vêtu
d’écarlate etde lumièreblanche, lamain levée,regardaitdumêmeregard de
juge[...], de dieuéloigné desdouleurshumaines[...].On m’avaitbien ditde
ne paspleurer, on me l’avait répété plusieursfoisetavecunstoïcisme d’enfant
6
obéissant, j’airetenumeslarmesjusqu’aumomentoùjesuis sortie de l’église .

Le momentest venud’interrogerPaulinesur ses relationsfamiliales.
me
M Tarnvoyagesouventpour sonagrément.C’estce qu’elle fait
aulendemain desfunérailles,aprèsavoirconfiésesdeuxfillesàune
amie.Pauline découvreainsichez uneautreunvéritable dévouement
5.VioletteShillito estdécédée huitansplus tard, le8avril1901,à Cannes.
6.Égliseaméricaine,avenue de l’Alma,Paris.

MA VIE ET MES IDÉES

2

1

maternel.Alors qu’elle visite ensuite lesfjordsdeNorvègeavecsamère,
me
ellesesent« isolée »,trop loin deParis.M Tarn est un être distant
qu’elleadmire etqu’ellecraintetdontelleaccepte les réprimandes
comme « la correction divine,unchâtiment[…]mérité ».
Enrevanche, le pèreabsentestpositivementinvesti.Bienveillant
etcomplice,bienfaiteurdontlaprésencesécurisante etlarassurante
affection lui manquent.On mesure, quand elle évoquesonsouvenir,
l’ampleurdu videaffectif qu’ilalaissé:

Ladouleurde perdre mon père nes’estpas vite passéecomme laplupartdes
chagrinsd’enfants.Longtempsaprès, jesouffraisencore du vide qu’ilavait
laissé dansmoncœurd’enfant.Une fois,comme j’étaisàlapension, jevis une
de mespetitescompagnesquis’enallaitgaîmentàlamaisonavecson père.Et
je merappelle encore lesentimentde perte irréparable qui envahissait toute
monâme.Mon pauvre père !Je l’aimais tant!C’était touteuneadoration.
J’ai encoreun lointainsouvenirdes soirsoùil metenait sur sesgenoux, où
il me lisaitàhautevoixdescontesde féesd’Andersen.Ilyenavait un:«La
petitevendeuse d’allumettes» qui me faisaitpleurer.Etcentpetits souvenirs
mereviennentàlafois, desdétailsinfinis,trop insignifiantspourinscrire ici,
maisque je garde précieusementdansmoncœurparce qu’ils sontembellis,
agrandisetglorifiésparcetteaffection paternelle que j’ai perdue.Il me menait
souventaveclui enville, etc’étaitle plusgrand plaisirde mapetitevie.Il
finissait toujoursparm’acheter une poupée ouquelque joujou,aveclequel je
rentrais touterayonnante.Etc’étaitquelquefoisdes surprises, de petitscadeaux
inattendus, que lebon papa avaitimaginéspourfaire plaisiràsesenfants.À
dixansj’étais sanspère,alorscommencèrent tousmesennuis.

Lui infligerdescontraintes s’avèretoujourscontreproductif.Ainsi,
ladécision inopportune deson oncle paternel, devenu tuteurlégal, de
lui imposer une institutriceanglaise, en lieuetplace dugrandbonheur
d’allerétudieràlapension, l’obligeàfaireunautre deuilaussiradical et
plusnarcissique: celui desagrande fierté d’être «toujourslapremière
dans[sa] classe ».Saréaction estd’autantplus violente etfarouche:

On m’arrachadoncdecettechère pension, malgré mes révolteseton me donna
une institutriceanglaise malgré mon oppositionvéhémente.Je ladétestais[…].
Je fis toutmon possible pourladéterminerà abandonner sa charge.Je misdu
sel dans sonthé[…] Quand on m’envoyafaireune promenadeavecelle, je
mesauvai etlalaissaiabandonnéeaubeaumilieud’un endroitinconnu[…].

Durantles troisannéesque dura cetête-à-tête,Paulinesubit un
dressage intense et stupideàlaviechrétienne, dontellese détourne
violemment:

2

2

LUCIEBACCHIONI

Je vois dans lejournal oùj’enregistrais alorslesévènementsde ma vie[…]
:mercredi1888, j’ai prisla résolution de devenir une petite fillesage et chrétienne.Et
le jour suivant[…] :j’ai prislarésolution de ne pasdevenir sage nichrétienne,
c’est trop difficile.[...] MaislapeurdeSatan etde l’enferme faisait retourner
danslavoie du repentir[...].J’avais une peuraffreuse de profanerlesjoursde
repos.Il m’étaitdéfendude jouer[...]de lireun livre qui n’étaitpasévangélique.
Je ne devaispasnon plusjouerdupiano.[...] Sanscesse grondée,sanscesse
punie,sanscesseridiculisée[...].Je nevoyaisque l’Église dontlavoûte me
cachaitDieu.Mon idée de lapiété,c’étaitl’observancesévère de mille petites
formules religieuses.Mon idée de lareligion,c’étaitl’enferetle paradis.[...] Il
n’estpasétonnantqu’à cette heure, l’ÉgliseAnglicane m’inspireuneaversion
et une horreurinvincible.Unereligion donton fait uncauchemarpourles
enfants,une entraveaudéveloppementde l’espritàtoutâge,unereligion qui
vouspousseà coupsde poingsdanslesentierdece qu’elleappelle lebien, par
laterreurde l’enferetl’espérance d’unebonnerécompenseauparadis[…].
Non,celame dégoûte, jamaisje neveuxêtre decettereligion.

Les tuteurs sévissent une nouvelle foisen obligeantlaveuve et sesfillesà
s’installerà Londres,souspeine de devoir restreindre les revenusdufoyer.
«Àquatorzeans[Paulinesubit]le plusgrandchocde[sa]vie »:quitter
définitivementParis«sapatrie d’enfance » etconnaîtreudén «chirement
affreux» qui luiarrache deslarmesauxquelleselle nes’abandonne
généralementpasfacilement.Son désarroi estcompletetle premierhiverà Londres
solitaire etlugubre:lafamille estlogéeàl’hôtel, privée d’amis,sans visites.
Samèretombe malade.Son oncle meurt.Lechagrin desatante etdeses
cousinsachève de «rendre[leur]vie plusnoire etplus sombre ».
Saprofonderépulsion enversLondresetlesAnglais s’enracine dans
levécudecesmomentsdouloureux:

Unbrouillardtouslesjours, épais,suffocant, noir.Unbrouillard qui nousfaisait
malàlagorge, malaux yeux.Unbrouillardsi noirqu’il emplissaitles ruesd’une
fumée impénétrable[...].On n’apercevaitqu’un épais rideaufunéraire étendu
sur tout[...].Une nuit[...]oùje grelottaisdansl’obscurité[...]j’entendais
des voixdehorsquisemblaient sépulcrales[…]quicriaient:« mourant!,
mourant! mourant! ».C’étaitles vendeursde journauxquiannonçaient[...]
l’agonie[...]duducdeClarence, le filsaîné duprince deGalles.[…] Etc’était
aussiaumomentoùmaman étaitle plusmalade, etoùj’étaisle plus tourmentée
à cause d’elle.Etce motlugubre « mourant», mesemblait un présagesinistre.
Etje m’enfonçaisentremblantdetousmesmembresdansmon lit si froid et
je mebouchaislesoreillespourne pasentendre.

QuantaupremierNoël londonien, il est sinistrementancré dans sa
mémoire:

MA VIE ET MES IDÉES23

Oh ! lamisère, laprofonde misère dece jourde noël ![...] Alorsje pensaisaux
bonsjoursclairsdeNoëlà Paris,auxjoyeux réveils,aux visitesmatinales,àla
bonne gaîté d’amies réunies.Alorsje n’avaispluslaforce même de pleurer.
Je mesuisassise dansma chambre, latête danslesmains[...]etjerépétais
machinalement: Paris!Paris!Paris![...]etjecrus un momentque j’allais
devenirfolle.

Heureusement, lespériodesde grandes vacances,agrémentéesde
voyagesàtraversl’Europe, encompagnie despetitesShillito etde leur
lle
institutriceM Méjean, fontpassagèrementoubliercettecatastrophe.
Cesintervalles salutairesont«une meilleure influencesur[sa]vie et
[son] caractèrqe »ue l’enseignementindigentinfligé durant« neuf
moisàlapensionà Londres».
Ainsi, « lesentimentpoétique qui n’ajamaiscessé desubsisteren
[elle], quoiquesouventmuetet réprimé,s’éveillaetouvritlesailes sous
lesoleil enchanteurde l’Italie. »
Maisce n’estqu’aprèsavoir revuParis, etàlasuite d’une promenade
danslamythique forêtdeFontainebleau, qu’elle écrit«sapremièrevraie
poésie ».Insatisfaite decetessai initial, elle ne l’auraitpasachevésansles
encouragementsdeVioletteShillito.Trèsexigeante, elle faitdecetessai
unesévère etdéjàsavanteautocritique, émuecependantparl’heureux
présage de partageravec VictorHugo,son idole dumoment, le même lieu
derêverie etd’inspiration:

Lesdouzesyllabesmanquaient très souvent.L’hémistichebrille par sonabsence
etl’hiatusabonde[...].Dèsce jourmavie devint unecontinuelleversification.
[C’estdanslaforêtdeFontainebleau]que moi, pygmée inconnue, j’airêvé
comme[VictorHugo]le grand maître.Seulement[sespoésies]étaient un
7
grandcrivictorieux, etlesmiennes un petitcri grêleàpeinearticulé !

Lapoésies’estemparée d’elle.Elle nesesentplus seule.Uneaube
se lève, maisil lui faudrapatienterense fortifiantde l’idée deretourner
vivre pour toujoursà Paris, « quand lescinqansavant samajoritéseront
écoulés. »Enattendant,ellesecultive enallantau théâtre etauBritish
Museum, oùelle estémue parla beauté des sculpturesgrecquesde
Phidias,s’étonnantqudee «s troncs sans tête,sansbras,sansjambes
aientencoreunebeautésurhumaine ».
Les séjoursdevacances, outre leurcaractère initiatique etlibérateur,
lle
sontl’occasion de nouerdesliensaffectifsfortset sécurisantsavec M
7.Carnetmanuscritde quatorze poèmesinéditsdatésde1893,BNF,FondsSalomonReinach,
26579.