Samambaia

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Français
210 pages
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Description

Après avoir vécu quinze ans au Brésil, le journaliste français Edouard Bailby s'est pris de passion pour ce continent, qu'il n'a cessé de parcourir. Moins essai politique et économique, son livre constitue plutôt un ensemble d'anecdotes et d'histoires vécues : un célèbre bandit du Nordeste brésilien qu'il a connu, les rumeurs d'une base soviétique au Pérou... Arrêté au Chili après le coup d'Etat du général Pinochet, jeté dans un cachot en Argentine, enquêtant sur les détenus politiques torturés au Brésil pendant la dictature, E. Bailby a joué avec persévérance son rôle de reporter.

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 196
EAN13 9782296210158
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Samambaia
A ventures latino-américainesGraveurs de mémoire
Dernières parutions
Renée DAVID, Traces indélébiles. Mémoires incertaines, 2008.
Jocelyne 1. STRAUZ, Les Enfants de Lublin, 2008.
Jacques ARRIGNON, Des volcans malgaches aux oueds
algériens,2008.
André BROT, Des étoiles dans les yeux, 2008.
Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant
(1974-1978),2008.
Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008.
Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie,
2008.
Claude CHAMINAS, Une si gentille petite ville de Bagneux
1985-1986 ou le Crépuscule d'un demi-dieu, 2008.
Huguette PEROL, La Maison defamille, 2007.
Y olande MOYNE LARPIN, Dits et non-dits de nos campagnes,
2008.
Raymond Louis MORGE, Michelin, Michel, Marius, Marie et
les autres ... Une famille de salariés et l'Entreprise
Clermontoise,2007.
Michel ISAAC, Si tu savais..., 2007.
Roger FINET, J'avais dix ans en 1939, 2007.
Paul VANNIER, Un si bel été, Petits mémoires de la Drôle de
Guerre,2007.
Djibril Kassomba CAMARA, Mon itinéraire, 2007.
Tassadite ZIDELKHILE, Tatassé. Mes rêves, mes combats. De
Béjala à Ivry-sur-Seine, 2007.
Françoise et Révaz NICOLADZÉ, Des Géorgiens pour la
France,2007.
Bernard NGUYEN, Entre le Capitole et la Roche Tarpeienne,
2007.
Jacqueline BRENOT, La dame du chemin des crêtes, 2007.
Pierre AMIOT, Nomades des fleuves et de la route, 2007.
Fateh EMAM, Au-delà des mers salées..., 2007.
21èmeFrançois ESSIG, En marche vers le siècle, 2007.Édouard BAILBY
Sarnarnbaia
A ventures latina-américaines
L'HarmattanDu même auteur
Berlim entre duas Alemanhas, Leitura, Rio de Janeiro, 1962
Que é 0 imperialismo ?, Civilizaçilo Brasileira, Rio de Janeiro, 1963
A Europa dos trustes, Fulgor, Silo Paulo, 1964
Brésil, pays clef du Tiers-Monde, Calmann-Lévy, Paris, 1964
L'Espagne vers la démocratie, Gallimard, Paris, 1976
Les cleft de la Colombie, Bréa, Paris, 1981
Les cleft de l'Équateur, Bréa, Paris, 1983
Cuba, Delta, Paris 1979, avec une préface du romancier Alejo
Carpentier; Delta-Flammarion, Paris, 1982 et 1985 ; Arthaud, Paris,
1987,1990,1993,1997,2000
Albânia : 0 mosteiro vermelho, Terceira Munda, Rio de Janeiro, 1990
Contes d'Amazonie, Publisud, Paris, 1990
Hongrie, Arthaud, Paris, 1991,2001
Niemeyer par lui-même -l'architecte de Brasilia parle à Édouard
Bailby, Balland, Paris, 1993
Bratislava et les châteaux slovaques, Arthaud, Paris, 1998
Slovaquie, Arthaud, Paris, 2002
Traductions du portugais
Conteurs brésiliens, Revista Branca, Rio de Janeiro, 1958
Politique économique de l'Amérique latine, de Celso Furtado (Brésil),
Sirey, Paris, 1970
Le Portugal bâillonné, de Mario Soares (Portugal), Calmann-Lévy,
Paris, 1972
La Fantaisie organisée, de Celso Furtado (Brésil), Publisud, Paris,
1987
Le testament de Monsieur Napumoceno da Silva Araujo, de Germano
Almeida (Cap-Vert), Sépia, Saint-Maur, 1995
!lJ L'HARMATfAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06721-9
E~:9782296067219À Jorge de Miranda Jordào et Elpidio Reali Jr.Avant-propos
Les peuples amérindiens constituent le rhizome de l'Amérique
latine. Comme la fougère dont j'ai choisi le nom en portugais
pour intituler ce livre, ils sont la tige souterraine vivace sur
laquelle sont venues se greffer des cultures européennes et
africaines, puis arabes et asiatiques. Malgré la persistance de
certaines formes de discrimination, le métissage est devenu la
caractéristique de ce continent aux multiples visages.
Parcourant l'Amérique latine depuis l'âge de 19 ans, mon
témoignage couvre pratiquement toute la seconde moitié du
XXe siècle. Reporter dans la presse brésilienne puis française,
j'ai voulu faire part de mon expérience à ceux qui connaissent
mal tous ces pays, en racontant un certain nombre d'aventures,
les miennes et celles des autres. Cet ouvrage s'adresse surtout
aux jeunes qui rêvent d'être journalistes pour connaître les joies
de la découverte, quitte à vivre des heures éprouvantes.
Édouard BailbyLe baron français du marécage
Aux confins du Brésil, là où le rio Paraguay longe la Bolivie, un
paysage unique au monde: le Pantanal. Lorsque la pluie tombe
sans interruption de novembre à avril, formant un épais rideau
liquide entre ciel et terre, le fleuve et ses 175 affluents
débordent sur 200 kilomètres. Seules subsistent de minces
bandes de terre, hautes de trois mètres, les cordilheiras, où
viennent se réfugier les bêtes de la savane et de la jungle. Les
oiseaux, de toute taille et de toute couleur, s'installent dans les
arbres. Caïmans et sucuris, serpents jaunes et noirs d'une
dizaine de mètres, somnolent au fond de l'eau. Quant aux
habitants, chasseurs et pêcheurs pour la plupart, ils n'ont que
leurs pirogues à moteur pour se déplacer. Des Indiens, il n'en
reste pas beaucoup.
Premiers colonisateurs européens à pénétrer dans la région, les
Portugais crurent qu'il s'agissait d'un marécage. D'où le nom
de pantanal. En fait, ce territoire de 250.000 km2, presque la
moitié de la France, est une plaine alluviale, la plus vaste du
monde, dont 80% sont situés à l'intérieur du Brésil, le reste
étant réparti entre la Bolivie et le Paraguay. Lorsque j'y suis
allé, en août 1996, une seule route le traversait sur une distance
de 147 kilomètres, entre Poconé et Porto Jofre. .ElIe était
entrecoupée de ponts en bois délabrés.
Le Pantanal est une région peu fréquentée par les touristes.
Quelques milliers chaque année. Peu de moyens terrestres de
locomotion, de rares bateaux, des bimoteurs de quatre ou six
places. Les pousadas, hôtels de campagne d'une dizaine de
chambres, sont peu nombreuses. Soucieux de sauvegarder ce
joyau de la nature, les écologistes exercent une pression
constante sur les autorités brésiliennes pour éviter la
construction de complexes touristiques et l'arrivée en masse de
visiteurs.
Combat ardu. Contrairement à l'Amazonie, où ils se cachent
dans la jungle et sont difficilement visibles, le Pantanal est un
Ilespace de liberté où les animaux ne craignent pas les êtres
humains. Ils les ignorent. La faune y est exceptionnelIe. Grâce
aux photographies prises par satelIite, on a recensé 32 milIions
de caïmans, 2,5 milIions de capivaras - les plus gros rongeurs
de la terre - 70000 élans, 35 000 cerfs et 9 800 hardes de porcs
sauvages. Par ailIeurs une liste de 260 poissons différents et de
650 espèces d'oiseaux a été établie. Dans les arbres, plus de 15
800 nids de tuiuius, la cigogne emblématique du Pantanal. Tête
noire et gorge rouge, elIes déploient leurs ailes sur deux mètres
de largeur.
On ne pénètre pas seul dans le Pantanal. C'est une région
sauvage. Pour m'accompagner j'ai reçu l'aide d'un guide,
Abelardo, parfait connaisseur de la flore et de la faune. Tôt le
matin nous avons quitté en 4x4 Cuiabâ, une ville moderne de
400 000 habitants, capitale de l'État du Mato Grosso. Trois
heures de route pour parcourir une quarantaine de kilomètres
avant de parvenir aux portes de la savane. Notre longue marche
en pleine nature a alors commencé. Attentif au moindre
bruissement, jetant des regards à droite et à gauche pour déceler
un serpent éventuellement caché dans les branchages, Abelardo
avançait à pas lents. Sur ses conseils je le suivais avec
prudence. Parfois il s'arrêtait pour me donner des explications
sur une plante, une fleur, un animal qui passait devant nous. En
arrivant sur la rive du rio Mutum, nous nous sommes frayés
avec difficulté un chemin entre les lianes aériennes des arbustes.
Au bord de l'eau, allongés les uns à côté des autres, des dizaines
de sauriens dormaient la gueule ouverte. Des bûches noires. De
petits oiseaux, les massanàs, que les habitants appellent les
dentistes du caïman, nettoyaient sans hâte la mâchoire des
reptiles. Pas un tressailIement.
Parfois, lorsque passait une pirogue à moteur, ces derniers
glissaient rapidement dans j'eau puis revenaient à la surface.
Étrange ballet à l'odeur pestilentielIe.
Partout des oiseaux, des milliers et des milliers d'oiseaux.
Perchés dans les arbres, ils criaient, ils sifflaient, ils hurlaient,
ils babillaient, surtout les plus petits. lis étaient de toutes les
couleurs, certains pas plus gros que le pouce. Quelle joie de
vivre! L'arancuèi est le plus populaire. Selon la légende, il
12chante des heures entières « je veux me marier à Noël ». Le
japuira est un oiseau noir à la queue jaune dont le cri ressemble
à l'aboiement du chien. L'espanta boiada attaque le bétail par
pure méchanceté avec ses deux pointes acérées situées au bout
des ailes. Il ne supporte pas la présence de ces intrus introduits
par l'homme. Le toucan magnifique au large bec s'installe sur
les branches pour gober au passage les œufs qui tomberont des
nids, surtout ceux des tuiuius. Le pica pau donne un coup sec
sur les branches pour les fendre, puis il donne une succession de
petits coups avec sa langue pour avaler les fourmis qui sont à
l'intérieur. Mais l'oiseau le plus extraordinaire est sans conteste
l'anhuma, de couleur noire. Installé jour et nuit au faîte des
arbres les plus hauts, il pousse des cris stridents pour avertir les
bêtes sauvages d'un danger. C'est la sentinelle du Pantanal. Il
veille sur la nature. En fin de journée, lorsque le ciel devient
rose et mauve, des milliers de garças, aigrettes au plumage
blanc, se posent sur les arbres qui bordent le fleuve pour dormir
jusqu'à l'aube. Elles forment un long voile de mariée. Au
passage d'une pirogue à moteur, elles s'envolent ensemble sur
des centaines de mètres puis reprennent leur place une minute
plus tard. Féerique.
Nous roulons maintenant sur une piste en terre battue. Palmiers
géants. Cactus. De chaque côté, d'énormes flaques d'eau
cachées par des nénuphars. Le ciel est bleu, limpide, sans la
moindre fumée d'une usine à l'horizon. Tout en roulant nous
entendons des clapotements, des bruits étranges. Des poissons
bondissent hors de l'eau. Leurs écailles brillent à la lumière du
soleil. Il y en a des dizaines, des centaines. Nous nous arrêtons
pour mieux profiter du spectacle. Il est inouï car rien ne laisse
supposer que sous la végétation il y a autant d'eau pendant la
saison sèche. Parfois, des vaqueiros à cheval, coiffés d'un
chapeau de cuir, attrapent au lasso des poissons de 80 kg. En
principe, la pêche nécessite un permis officiel. Il est délivré
avec parcimonie, comme pour la chasse. Mesure dérisoire. Dans
ce vaste espace en grande partie dépeuplé, les quelques gardes
forestiers n'ont pas les moyens de faire respecter la loi. Au bord
d'une rivière, j'aperçois des dizaines de pêcheurs. Autour
d'eux, des détritus, du papier gras, des bouteilles en plastic. La
13nature est tellement généreuse que les Brésiliens n'ont pas
appris à la respecter.
Après avoir longé le lac de Saquarerô, aussi vaste que la baie de
Rio de Janeiro, nous sommes remontés dans notre 4x4. Parfois
des capivaras traversaient la petite route en terre battue. Ils se
nourrissent d'agua pé, nénuphars à la fleur mauve. Autour de
nous, des singes, des perruches, des couples d'aras, des caïmans
aux abords des flaques d'eau. Faune impressionnante dans une
végétation luxuriante. Des aricas, arbres magnifiques aux fleurs
de couleur violette, des arueras dont le bois est tellement dur
qu'on en fait des charpentes, des ipés jaunes contre l'anémie et
des cambaras contre la toux. Toutes les plantes médicinales de
l'univers sont rassemblées dans cette région perdue.
Soudain, en longeant le rio Cuiaba, affluent du rio Paraguay,
j'aperçois des maisons couleur pastel. Rose bonbon, bleues, vert
pistache, jaunes. Image typique de l'Amérique latine. Deux rues
parallèles, quelques transversales, des nuées d'enfants, des
poules, deux troquets. Ce jour-là un orchestre de fortune joue
des sambas et des airs folkloriques de la région. Au Brésil on
sait toujours s'amuser. Un habitant s'approche en dansant avec
une canette de bière à la main. Francés, franGés, que beleza !,
s'exclame-t-il- Français, Français, quelle merveille!
l'apprends que nous sommes à Barao de Melgaço, un nom qui
n'avait aucune signification pour moi alors que j'avais vécu
quinze ans au Brésil, un pays tellement vaste qu'il est
impossible de le parcourir dans sa totalité. Au bout de la rue
étroite qui longe le fleuve, une église bleue et blanche. Elle
semble sortie d'un conte de fées. Je m'approche pour prendre
des photos. À quelques mètres, un buste en bronze en retrait du
trottoir. Il a été érigé à la mémoire d'Augusto Joao Manuel
Leverger, né à Saint-Malo le 20 janvier 1802, mort à Cuiaba le
14janvier 1880. Ses prénoms ont été écrits en portugais. Gravée
sur une plaque, apposée en 1996, cette phrase: « Il s'engagea
dans la Marine impériale du Brésil avec le grade de deuxième
lieutenant et combattit contre les républiques du Bassin de la
Plata. En 1865 l'Empereur lui décerna le titre de baron de
Melgaço. En 1870 il fut nommé pour la dernière fois président
de la province, charge qu'il avait occupée à cinq reprises.
14Militaire courageux, habile diplomate, grand chercheur et
écrivain, il est l'auteur de trente-six écrits sur l'histoire et la
géographie du Mato Grosso ». Un héros de Saint-Malo dans ces
parages? La rue principale porte son nom. Quarante kilomètres
plus au nord, avant de retourner à Cuiaba, je traverserai une
bourgade plus importante, Santo Antônio de Leverger, oÙ les
pêcheurs étalent leurs poissons à même le trottoir. Pourquoi
Saint Antoine alors que Leverger portait le prénom d'Auguste?
Même à Cuiaba, capitale de l'État du Mato Grosso, une artère
de la ville affiche son nom.
Intrigué, j'ai commencé à entreprendre des recherches. Pas
faciles. À Rio de Janeiro, la Bibliothèque Nationale a perdu le
seul livre le concernant, écrit par un historien brésilien
d'ascendance française. Personne ne sait oÙ il se trouve. À
Saint-Malo, il existe bien une rue d'une centaine de mètres, la
rue Amiral Leverger, à J'extérieur des remparts, mais à la
Bibliothèque municipale iJ n'y a presque rien, juste un ou deux
discours. À Paris, aucun ouvrage de référence à la Bibliothèque
François Mitterrand. Rien non plus dans le Petit Larousse.
Tombé dans les trappes de I'histoire, Leverger appartient à cette
race des héros oubliés. Pourtant, ses écrits sont précieusement
conservés dans des archives à Brasilia. Ils ont permis à la
Marine brésilienne d'établir un relevé topographique précis du
Pantanal.
Quelle est la véritable histoire de Leverger ? Né dans le quartier
de Rocabey, à Saint-Malo, il embarqua à l'âge de 17 ans avec
son père, officier de la marine marchande, pour apprendre le
métier de la mer. Destination: l'Argentine. Après une longue
traversée de l'Atlantique, le vapeur fut pris dans une tempête, le
27 août 1819, au large de l'Uruguay, et fit naufrage. Mathurin
Leverger et son fils Auguste eurent la vie sauve in extremis et
réussirent à rejoindre la terre ferme. Ils avaient tout perdu. Le
père décida de rejoindre Buenos Aires oÙ il avait des amis
tandis que le jeune mousse voulut tenter sa chance sur le Rio de
la Plata. Il offrit ses services à plusieurs goélettes françaises qui
assuraient des lignes de cabotage sur les rives du fleuve. En
octobre 1821, apprenant le décès de sa mère, survenu cinq mois
auparavant, il décida de retourner à Saint Malo. Un an plus tard,
15c'était son père, complètement ruiné, qui mourait à Buenos
Aires.
Marin dans l'âme, Leverger reprit du service à bord des bateaux
qui naviguaient sur le Rio de la Plata. Mais sa vie prit un
nouveau tournant lorsque le Brésil proclama son indépendance
]en septembre 1822. Féru d'aventures, il sollicita en 824 son
admission dans la Marine de guerre de ce pays. Accepté comme
second lieutenant en commission, c'est-à-dire à titre temporaire,
il embarqua sur la frégate Nitheroy. Lorsque le Brésil entra en
guerre avec l'Argentine, résolue à s'emparer de l'Uruguay,
partie intégrante de l'ancienne coIonie portugaise, Leverger
donna la preuve de ses qualités de combattant. Participant à de
] ] 828, il fut promunombreuses batailles navales de 826 à
second lieutenant, puis premier lieutenant. Le conflit terminé, il
s'installa à Rio de Janeiro.
Il n'y restera pas longtemps. En octobre 1829, la Marine
brésilienne l'envoya dans la lointaine province du Mato Grosso
pour y créer une escadre de canonnières sur le rio Paraguay.
Son importance était stratégique. Ce fleuve gigantesque, qui
prend sa source sur les hauts plateaux de l'intérieur, traverse le
Pantanal sur 1 278 km, longeant la Bolivie avant de traverser le
Paraguay, pour rejoindre le rio Parana en Argentine. Ensemble
les deux fleuves terminent leur course dans l'estuaire du Rio de
la Plata. À l'époque il n'y avait ni routes ni voies ferrées.
Leverger mit plusieurs mois à pied, à cheval et en pirogue avant
d'arriver à Cuiaba en novembre 1830. Sans moyens financiers
pour organiser une flottille de guerre en mesure d'assurer la
défense de la frontière sud du Brésil, il en profita pour parcourir
le Pantanal en long et en large. Même sous les trombes d'eau
qui s'abattaient durant des mois, il essaya d'établir une carte
hydrographique aussi précise que possible de la région. Rappelé
à Rio de Janeiro quelques années plus tard, il emporta avec lui
une documentation abondante.
En 1837 nouvelle mission: créer une escadre fluviale sur le rio
Paraguay. Mêmes difficultés financières que la première fois.
Sans se décourager, ne baissant jamais les bras, Leverger réussit
à fonder un arsenal de la Marine sur les rives du fleuve et à
16construire des quais qui cent ans plus tard seront encore en
service.
De nouveaux nuages commençaient à s'amonceler à l'horizon.
Empereur du Brésil depuis 1831, Pedro II dut affronter les
visées expansionnistes du Paraguay. En décembre 1864 le
président Francisco Solano Lopez donna l'ordre à son armée
d'envahir le Mato Grosso. Les combats firent rage malgré le
déluge, les terres inondées, la myriade de moustiques qui
dévoraient les soldats.
Les Guaranis s'emparèrent sans difficulté de Corumbâ. Panique
générale chez les Brésiliens. À Cuiabâ, la population civile fuit
en désordre. Affolées, les autorités décidèrent d'organiser la
défense du petit port fluvial de Melgaço, sur les rives du rio
Cuiabâ, pour stopper l'invasion ennemie. Mais le 18 janvier
1865 il n'y avait plus un seul soldat prêt à combattre. C'est
alors que Leverger, qui avait pris sa retraite en 1859 avec le
grade de vice-amiral, décida d'intervenir auprès du gouverneur
de la province. Mettant fin à des discussions interminables entre
civils et militaires sur la stratégie à suivre, il s'imposa aisément
grâce à son prestige personnel.
- Confiez -moi la défense de Melgaço, dit-il, même si
nous ne pouvons pas stopper l'avance de l'ennemi,
montronslui au moins que nous savons nous battre. Que ceux qui le
veulent me suivent.
Leverger rassembla autour de la bourgade une petite armée dont
il prit la tête. Face à cette résistance imprévue, les Paraguayens
battirent en retraite. En récompense de sa courageuse
intervention, l'empereur Pedro II décernera au héros malouin le
titre de baron de Melgaço. Ce dernier fera graver sur ses
armoiries la devise «Toujours prêt» en portugais. À six
reprises, « Président» de la province du Mato Grosso, Auguste
Leverger mourra à Cuiabâ le 14janvier 1880 laissant une veuve
brésilienne et deux filles. Il parlait quatre langues: breton,
français, espagnol et portugais.
Le cas de ce modeste marin originaire de Saint Malo, devenu
amiral de la Marine de guerre du Brésil, est un exemple de
l'extraordinaire pouvoir d'intégration de la nation brésilienne.
17Envoûté par la nature exubérante du Pantanal, conquis par la
chaleur humaine de la population, Auguste Leverger se donna
corps et âme à sa nouvelle patrie. J'en ai fait l'expérience.
18Mes prem ières années à Rio
À la fin des années quarante, alors que je fréquentais le lycée
Louis-le-Grand, à Paris, je rêvais d'évasion. La guerre, quatre
années d'occupation allemande, l'horreur des camps de
concentration m'avaient profondément marqué. Je ressentais le
besoin d'être ailleurs, de partir à la conquête de grands espaces.
Faute de mieux, je passais une partie de mon temps à répondre
aux lettres de mes 104 correspondantes éparpillées de par le
monde. Certains jours j'en recevais plus de quatre-vingt. Elles
me faisaient rêver. Pour chacune, un fichier: couleur des yeux,
mensurations, hobbies, compositeurs, écrivains et peintres
préférés. Toutes m'envoyaient leurs photos. Comme elles
écrivaient mal en français pour la plupart, je me mis à étudier le
chinois, le gaélique, le danois, l'italien, le norvégien,
l'allemand. Et même un peu le portugais. J'achetais des
grammaires et des dictionnaires chez Gibert, boulevard
SaintMichel. Je les potassais à longueur de journées, au détriment de
mes études classiques. Mais au lycée j'étais excellent en
langues (anglais, espagnol) et en histoire.
Un jour je reçus la photo de Teresa, une métisse uruguayenne,
superbe fille aux yeux noirs et aux formes sculpturales. Je
passais des heures à la regarder. Elle avait le soleil dans la peau.
Au bout de quelque temps, elle me proposa d'organiser
l'échange d'une douzaine d'étudiants français et uruguayens
pendant les vacances scolaires. Ils seraient hébergés dans des
familles. Aucun problème. Encore fallait-i I trouver l'argent
pour payer la traversée en bateau. À l'époque les voyages en
avion étaient rares et extrêmement coûteux. Après maintes
démarches, nous dùmes y renoncer. Déçus tous les deux.
«Pourquoi ne viendrais-tu pas chez moi en aoùt ? Mes parents
sont d'accord », me dit-elle. Comme je n'avais pas d'argent
pour payer le voyage, elle glissa un billet de cinquante dollars
entre les pages d'un roman de la littérature uruguayenne qu'elle
m'envoya par la poste.
19Cédant à mes prières incessantes, mon père, médecin de
campagne à Ozoir-la-Ferrière, alors un village de 500 habitants
en Seine et Marne, finit par céder.
- Puisque tu veux partir, je te paie l'aller. À toi de te
débrouiller. Je ne paierai ton retour que dans deux ans.
Impossible d'avoir un visa pour l'Uruguay sans le billet aller et
retour. Je sus alors qu'un visa de transit pour le Brésil, oÙ je
comptais passer un mois avant d'aller à Montevideo, ne serait
pas difficile à obtenir. Je ne connus jamais Teresa car ma vie
prit un tour inattendu dès mon arrivée à Rio de Janeiro. Sans
ressources, je n'avais aucun moyen de me déplacer à 1 800
kilomètres plus au Sud.
Attention aux femmes fatales et aux médicaments! Ce fut la
dernière recommandation de mon père lorsque je montai dans le
train qui m'emmena à Bordeaux oÙ je devais embarquer sur
« Le Désirade », un vieux paquebot des Chargeurs Réunis qui
faisait escale à Casablanca et Dakar, avant de rejoindre
l'Amérique du Sud. C'était en octobre 1948. À l'aller, trois
cents ou quatre cents émigrés européens et arabes entassés en
fond de cale. J'étais parmi eux. Au retour, des pièces de bœuf et
du blé en provenance d'Argentine.. Dans ma poche je n'avais
que les cinquante dollars de Teresa, mais une quantité
phénoménale de rêves. J'avais dix-neuf ans.
Dix-huit jours de traversée. L'étoile polaire, la ligne de
l'équateur, les poissons volants, la croix du sud, les dauphins.
La mer bleue, intensément bleue. Nous passâmes au large du
rocher de Sào Pedro, en plein Atlantique, première terre
brésilienne. Je sentais le souffle de l'aventure, j'avais
l'impression de revivre à ma manière l'histoire des navigateurs
et des aventuriers des siècles passés. Je la revivais
progressivement, par étapes, me détachant de l'Europe pour me
rapprocher du Nouveau Monde. Expérience fascinante.
Aujourd'hui onze heures de vol suffisent à relier Paris à Rio de
Janeiro. C'est brutal. L'aventure est comme l'amour, il faut la
vivre petit à petit pour qu'elle pénètre dans les entrailles.
Le 16 novembre 1948, au lever du jour, nous naviguons à
proximité de la côte. Tous les passagers sont sur le pont.
Émotion intense à bord. La brume se lève peu à peu, le soleil
20apparaît. Déjà, des îles rocheuses, couvertes de végétation
tropicale, surgissent devant nous. Puis, sur notre gauche, le Pain
de Sucre, à l'entrée de la baie de Guanabara. Le spectacle est
éblouissant. Au fur et à mesure que le « Désirade» se rapproche
du port, les bruits de la ville, alors capitale du Brésil, montent
vers nous. Des bimoteurs décollent de l'aéroport Santos
Dumont, situé au bord de l'eau. Des cargos, des bateaux de
pêche, des yachts nous croisent. Soudain des navires de guerre à
l'exercice tirent des coups de canon. Éclat de rire général.
- Ici ils s'amusent, ils n'ont pas besoin de faire la guerre,
s'exclament les passagers qui ont quitté l'Europe, convaincus
que la guerre froide va déboucher sur un troisième conflit
mondial.
La chaleur torride, le ciel bleu, l'amarrage sur le quai de la
place Maua, au cœur de Rio, tout semble irréel.
À peine débarqué, je suis étourdi par le bruit, la pagaille
indescriptible dans la rue, les coups de klaxon, les passants qui
se donnent de grandes tapes dans le dos, les magasins de
disques d'où s'échappent des airs de sambas et de choros.
Quelle folie! Pour la première fois de ma vie je découvre les
gratte-ciels d'où tombent les gouttes d'eau des appareils à air
conditionné. Mais, c'est le mélange des couleurs qui me frappe
le plus: des Blancs, des Noirs, des Mulâtres plus ou moins
foncés, quelques Jaunes. Hommes, femmes et enfants traduisent
sur leurs visages une incroyable diversité ethnique. Où sont les
Indiens? Fondus dans la masse peut-être! Jusqu'alors je
n'avais connu que la couleur blanche de l'Europe.
À Paris, un Brésilien rencontré par hasard à Montparnasse
m'avait dit:
-Je suis venu passer deux mois de vacances en Europe
avec ma famille. Dès ton arrivée, vas voir ma secrétaire et
demande-lui la clef de mon appartement à Copacabana. Tu
pourras y loger jusqu'au 30 novembre.
Une aubaine car j'étais assuré d'avoir un lit à la Casa do
Estudante do Brasil, dans le centre ville, pendant tout le mois de
décembre. Avant de partir j'avais écrit à Paschoal Carlos
Magna, son directeur, très connu dans le milieu du théâtre. Il
21