Samory farouche combattant

Samory farouche combattant

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121 pages
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Description

Samory a l’avantage du terrain, le colonisateur celui des armes. Fidèle en amitié, intraitable envers les traîtres, sensible à la douceur des femmes, Samory sera vaincu mais il incarne pour tout un peuple l’image de la fierté et de la résistance.
Pinguilly brosse un portrait nuancé de Samory, héros de la résistance africaine. Il fait ressortir les hauts faits qui marquent son destin : promis pas son père au négoce, Samory apprend le métier des armes pour racheter la liberté de sa mère ; il se taille un empire dans le Wassoulou, résiste aux tentatives de corruption, tient tête aux Français et meurt en exil. Documenté et vivant , ce roman fait la part de la légende, de l’histoire et de l’imaginaire.

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Date de parution 19 juin 2018
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EAN13 978-2-35045-0
Langue Français

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Yves PINGUILLY
SAMORY farouche combattant
À la mémoire d’Ousmane Sembène qui fit entrer l’Afrique noire dans l’histoire du cinéma mondial, après avoir été un grand romancier. Il mourut en 2007, à l’âge de 84 ans alors qu’il était « l’aîné des doyens », sans avoir eu le temps de réaliser son film SAMORY, qui aurait été le film de sa vie…
 ©Éditions Ganndal  ISBN : 978-2-35045-085-8  B.P : 542, Conakry - GUINÉE  Tél. : (224) 622 54 48 26 / 622 39 65 88  Courriel : ganndal.editions@gmail.com  Blog : http ://editionsganndal.blogspot.com  Dépôt légal : Octobre 2017
 Tous droits réservés.
1 — Bissimilaï… bissimilaï… bissimilaï… Samory murmurait sans presque ouvrir la bouche. Ses dents pointues, taillées comme des épines, bien aiguisées, laissaient tout juste passer ses paroles. Il était un peu énervé, un peu impatient. Il se tenait au pied d’un fromager, dans un des creux du tronc et il avait écouté un à un tous ses chefs de guerre. Tous avaient eu les mêmes paroles. C’est son fils Sarankégni Mory qui avait commencé. — Combes est arrêté, tous les soldats sont en carrés, en double-carrés même. Ils attendent. — Ils attendent qui et quoi ? Là où ils sont c’est un marigot asséché non ? — C’est ça même mais ils ne bougent pas. Le soleil les chicotte mais ils sont immobiles comme une termitière. Les autres répétèrent, avec d’autres mots. Kèmè Birama ajouta que les soldats blancs et
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les soldats noirs étaient rouges de poussière ; Malinké Mory cracha sur le sol avant de parler et précisa que chaque carré ressemblait à un nuage tombé du ciel. — Des carrés, de combien d’hommes ? — Peut-être trente, ou plus… Sotigui parla avec les mêmes mots ou presque, Niataga Mory, Fabou et Wata Kondé aussi. Samory regarda ses sept chefs et toucha le tronc du fromager. — Nous avons dans nos bras et dans nos cœurs la force de ce grand arbre. C’est un arbre qui ne bouge pas… sauf la nuit. — Oui, la nuit les arbres marchent, ils courent même. Et cette nuit nous bougerons aussi. — Samory, on ne peut pas rester sur place plus longtemps ! — Pourquoi on ne peut pas ? — Si d’autres soldats arrivent… — A nous de les deviner. En attendant, que chacun boive sa part de dolo. On attaquera en milieu d’après-midi. Après, la nuit enveloppera le monde et nous enveloppera. On est nombreux, plus nombreux même que les mangues qui pendent aux branches au début de la saison des pluies. Qu’on amène devant moi un jeteur de cauris…
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Combes prenait son temps. Ses épaulettes de colonel sur son dolman en piqué blanc et à boutons dorés le désignaient comme le grand chef. Il fit installer là sa table de campagne et son pliant sur lequel il s’assit. Un tirailleur noir le protégeait en tenant au-dessus de sa tête une sorte de grand parapluie à tout faire qui ce jour là le protégeait du soleil. Il avait tout son temps. La saison sèche durerait encore un peu et sa petite guerre pouvait se prolonger. Il s’assit et ferma les yeux. Il n’était pas du genre à se laisser aller à la mélancolie, mais il n’était pas rare que juste avant l’affrontement il se souvienne un peu de son enfance et de la neige qui caressait sa bonne ville de Foix et toute l’Ariège. La neige… il en était bien loin, mais peut-être est-ce elle et son velouté glacé qui lui donnèrent une envie d’absinthe. Il appela un sous officier indigène et se fit servir. Très vite il eut devant lui le grand verre de 1870 qui lui avait tenu compagnie en Cochinchine, et la cuillère à petits trous. Le caporal des spahis presque aussi distingué qu’un loufiat du Palais Royal, avait l’habitude et après avoir versé une dose d’absinthe dans le verre il fit couler, goutte à goutte, un peu d’eau du canari. De l’eau… presque fraîche, pas mal faute d’eau glacée, d’eau de neige. Il en était à peu près à
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deux volumes d’eau sur les trois nécessaires quand les premiers coups de feu claquèrent. L’absinthe fut vite troublée à point. Le colonel qui avait depuis longtemps donné ses ordres garda son calme. Au spahi qui n’en menait pas large, il lança en souriant : — Ces noms de Dieu de sofas ne sont même pas foutus de briser mon verre ! Il lampa un peu d’absinthe. Yeux fermés et sourire aux lèvres. Il écoutait sans bouger. Ses ordres étaient bien suivis. Les fusils à répétition rythmaient le début de bataille. Toujours assis, toujours yeux fermés, il vida son verre qu’il tint ensuite contre sa joue. Il avait décidé de ne pas bouger jusqu’au grand boum badaboum. Il se passa moins d’une minute avant que les deux pièces d’artillerie ne crèvent l’espace comme un tonnerre. Il se leva et murmura : — Samory, c’est le début, j’ai encore une surprise pour toi. La supériorité du nombre de combattants et probablement le courage était du côté de Samory, mais pas celle des armes. Les fusils à répétitions d'un côté, les vieux fusils de traite
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de l’autre plus quelques armes pas trop anciennes, mais pas les nouveautés d’Europe. Les flèches et les machettes zébraient l’air, mais les balles qui faisaient la course dans la lumière du soleil étaient rarement perdues.
Le badaboum de l’artillerie était inefficace, passée la première surprise. Les sofas attaquaient en ordre dispersé ou par petits groupes rapides comme les cavaliers sur des chevaux arabes qui semblaient raser la terre.
Combes donnait de la voix. Il fallait tenir encore un peu… ses petites unités compactes, avec les hommes serrés l’un contre l’autre à présent n’avaient pas encore à charger baïon-nette au canon, mais seulement à tirer sur ordre en économisant les munitions et ne pas céder à la panique.
Prudent Samory avait disposé ses sept chefs de guerre et leurs hommes, en cercle au large du marigot asséché, exactement comme s’il envi-sageait un siège.
Samory n’était pas homme à seulement commander, à simplement imposer la stratégie. Il était toujours le premier pour tirer ou pour le corps à corps. La bataille n'avait pas encore duré. Moins d'une centaine de ses cavaliers
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avaient attaqué sous les ordres de Sarankégni Mory. Samory enfourcha son cheval robuste à pieds noirs, une bête de race capable de galoper sous n’importe quel soleil. Il ne craignait rien ni personne. Il portait sur lui tous ses gris gris de guerre. Juste avant de foncer en avant devant, il cria à la douzaine de cavaliers qui l’entouraient et qui allaient charger avec lui : — Au galop avec moi et dès que l’on est face aux fusils on se disperse pour mieux déchirer les groupes de non circoncis aux oreilles rouges. N’oubliez pas, la mort vaut mieux que la honte. Il n’attendit pas le moindre commentaire. Il perça la lumière encore chaude du soleil. Au galop. Les autres suivirent. Quand il arriva, allongé sur l’encolure de son cheval, machette au poing, il y eut un mouvement de recul chez les tirailleurs qui avaient reconnu tout de suite le faama protégé de tous les dieux du fleuve Niger. Combes veillait au grain et sa voix couvrit le galop des chevaux, mais elle n’évita pas la confusion. Un clignement d’yeux en trop, une respiration bloquée, n’na prononcé à voix basse, c’était perdre sa concentration et assez pour être cadavéré par Samory et ses cavaliers. Trois fois
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Samory et ses hommes pénétrèrent dans les carrés comme une aiguille pénètre le coton. Le premier, Samory déchira le bloc des non circoncis, comme une pirogue fend le courant de la rivière. Il aurait continué sans doute si l’autre surprise du colonel Combes n’était pas arrivée. L’autre surprise, c’était une cinquantaine d’hommes à cheval, toutes mains armées qui prenaient le faama à revers. Les fusils à répétition des hommes de Combes, crachaient leurs balles.
Samory avec les siens s’enfuit. Certains disent qu’il riait. Ils firent un détour pour regagner le couvert des arbres. La deuxième surprise de Combes ne fut qu’une aimable diversion. Les sept chefs et leur troupe avaient trop d’espace entre eux pour que les spahis arrivés sur leurs arrières soient une véritable menace. Samory de son côté avait tout de suite compris la situation. Au grand étonnement de tous lui et ses hommes étaient sortis sans dommage du feu, comme un rat sort de la gueule d’un serpent. Incroyable.
Morifing Dian Diabaté n’avait pas pris part au combat cette fois. Samory avait voulu qu’il reste un peu en arrière et qu’il observe. Tous deux avaient été piqué le même jour par les moustiques, dans le même village. Depuis ce temps de leur enfance ils étaient amis. Morifing
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était pour tout le meilleur conseiller. Il observa, alors que Samory venait de faire son cheval se cabrer et tomber comme une branche : — Samory, ils ont de l’artillerie, ils sont les plus forts aujourd’hui… — Hum… Samory sourit à son conseiller avant de lui répondre : — Ils ont de l’artillerie et alors… l’éléphant n’est jamais aussi fort que la brousse, non ? — Qui a dit ça ? — Moi j’ai dit ça. Mes sofas et toi et moi nous sommes la brousse. Nous sommes nés dans cette brousse sans père ni mère. Faisons semblant de fuir encore et dès qu’ils bougent attaquons comme des abeilles qui veulent défendre leur miel. Les ordres furent donnés et les sept chefs, prenant soin de laisser un grand espace entre leurs troupes partirent tour à tour vers l’est. Et puis la grande paupière de la nuit se referma d’un coup sur le monde, faisant se ressembler les arbres et les hommes. Deux heures plus tard, en tête, Samory qui guidait ses sofas mit pied à terre. Il avait deviné la présence des femmes dans la nuit. Elles attendaient, sans
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