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Suzie la rebelle - Dans la grande guerre

De
613 pages
"Jeune fille de bonne famille promise à un beau mariage, Suzie a 16 ans lorsque éclate la Première Guerre mondiale. Son destin bascule. Livrée à elle-même et brûlant de se rendre utile, elle participe aux travaux agricoles, soigne un blessé et tombe amoureuse d’un jeune homme inconnu de ses parents. Elle découvre l’horreur des tranchées, mais aussi la difficulté d’être libre quand on est une femme.
En 1916, pour supporter l’attente de celui qu’elle aime, elle intègre l’équipe de manipulatrices radio formée par Marie Curie et part en mission sur le front. Mais la chercheuse qu’elle admire est soupçonnée de trahison par les services du contre-espionnage français. Tour à tour révoltée et troublée, Suzie part en quête de la vérité, aidée par des femmes d’exception, pacifistes et féministes.
Au lendemain de l’armistice, malgré leur travail acharné à l’arrière, les femmes sont renvoyées dans leurs foyers. Toujours rebelle, Suzie s’engage dans la recherche autour de la radioactivité. Alors qu’elle travaille à l’Institut du radium auprès d’Irène Curie, elle est approchée par un espion russe qui menace son fiancé, vulnérable et marqué par les combats."
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Édition : Sabine Sportouch

Corrections : Catherine Garnier
Maquette : Farida Jeannet

© Nouveau Monde éditions, 2014

21, square Saint-Charles – 75012 Paris

ISBN : 978-2-36942-021-7

Dépôt légal : mars 2014

Imprimé en Bulgarie par Pulsio

SUZIE


LA REBELLE


Sophie Marvaud


SUZIE


LA REBELLE


Dans la grande guerre






nouveau mondeéditions


arbre.tif

À mes grands-mères, Andrée-Blanche et Yvette,

meurtries par deux guerres.

Leur courage et leur générosité ont inspiré

le personnage de Suzie.

Première partie

Les années de guerre

1
Une folle journée

Tournée vers la fenêtre, je veillais à garder un visage impassible. Il ne fallait surtout pas que ma mère devine mes sentiments !

Lèvres pincées, yeux fixes, je goûtais pourtant le paysage avec intensité : les coquelicots au milieu des blés mûrs, les robes écarlates des paysannes, le teint brique des paysans qui relevaient la tête au passage du train. La campagne charentaise m’invitait aux plus beaux bonheurs que je connaissais, d’autant plus chers que j’allais les vivre pour la dernière fois : la pêche avec Louison dans les bras endormis de la Charente, la conduite des vaches au pré, les retours des champs au sommet d’une montagne de foin, dans une charrette tirée par un cheval.

J’allais bientôt avoir seize ans. Aux yeux de Maman, ces distractions d’enfant n’étaient pas tolérables pour une jeune fille promise à un beau mariage.

Fils aîné de fermiers et, à ce titre, destiné à la vie agricole, mon père, Alfred Valour, avait été repéré par son instituteur et poussé à entreprendre des études ; il était devenu pharmacien dans un quartier populaire de Paris ! Ma mère, Lucie Vindelle, aujourd’hui épouse de pharmacien, était la fille de commerçants modestes d’Angoulême, eux-mêmes enfants de paysans. Elle avait décidé que ma sœur et moi poursuivrions l’ascension sociale des deux branches familiales. Nous devions épouser un médecin, un industriel ou un préfet, ou bien, au pire, un pharmacien installé en face de l’Élysée !

Avec ma bouche d’un rouge carmin, mes cheveux noirs brillants­ et souples, ma peau blanche, et ma silhouette élancée, il paraît que j’étais assez jolie pour prétendre au meilleur.

Sauf si une mauvaise éducation ruinait toutes mes chances !

De justesse, Maman avait accepté que, cette année encore, je passe le mois d’août chez nos grands-parents paternels, dans le petit village de Nouérac. Le sort de mes vacances avait donné lieu à un débat passionné entre mes parents. Papa croyait dur comme fer aux vertus fortifiantes du « bon air de la campagne ». Elles étaient aussi nécessaires, une fois par an, à la santé de ses filles parisiennes que l’infecte cuillerée d’huile de foie de morue que nous avalions avec peine chaque matin. Maman avait fini par s’incliner devant les connaissances incontestables de ce professionnel de la santé.

Du coup, elle m’avait assommée de recommandations : « Ne sors jamais sans ton chapeau ! », « Dehors, reste bien à l’ombre ! », « Ne va pas abîmer tes mains à éplucher les légumes ! Cela noircirait tes paumes et déformerait tes jolis doigts. » Dans un petit nécessaire à couture, elle avait rassemblé pour moi assez de broderies pour m’occuper du matin au soir. Quelle horreur ! J’avais bien l’intention de n’en réaliser aucune, bien que je les eusse examinées avec un intérêt feint. Si elle avait eu le moindre soupçon que j’étais décidée à n’en faire qu’à ma tête, elle m’aurait ramenée illico avec elle à Paris.

Bien sûr, à mon retour, devant les broderies intouchées, elle découvrirait la vérité. Il me serait impossible de renouveler cet exploit l’été suivant ! Mais de toute façon, l’été de mes dix-sept ans me semblait d’avance bien compromis. Alors, autant vivre à ma guise un mois de bonheurs tous azimuts, malgré le chagrin de savoir qu’il serait le dernier.

Dans le compartiment, Marguerite ne tenait pas en place, en dépit de son âge de raison et des réprimandes de Maman, agacée d’être sans cesse interrompue dans son tricot. Notre grand-mère maternelle, Emma, bavardait gaiement.

– Une journée à la campagne ! Ah… Voilà qui va me sortir un peu de la compagnie de saint Crépin !

Armé d’une aiguille et d’une chaussure, ce grand gaillard en fer forgé avait pris ma grand-mère sous son aile, en tant que patron des travailleurs du cuir. L’enseigne qui le représentait surplombait avec fierté le commerce qu’Emma dirigeait seule depuis la mort de son mari : « Aux bons soins de saint Crépin. » Les peaux de vaches ou de chèvres arrivaient dans la boutique déjà transformées en cuir à la suite de plusieurs bains, tannage, équarrissage. Emma et son assistant les découpaient, les piquaient, les ornaient d’œillets. Puis elles ressortaient sous la forme de semelles et de tiges, prêtes à être montées en chaussures par des cordonniers.

– Espérons que ton employé ne fera pas de bêtise, soupira ma mère.

– Tu sais bien que M. Tourtin n’en fait jamais !

– Oui, je sais… La perfection faite homme !

– Lucie ! fit Emma en riant. Cesse donc de m’asticoter !

Aux remarques de l’une comme de l’autre, la Minotte, notre bonne, hochait la tête. Et puis, bercée par les cahots du wagon, elle s’assoupissait pour quelques instants. Ses paupières se refermaient sur ses petits yeux noirs ; sa coiffe blanche dodelinait ; son sourire s’effaçait, sans pourtant faire disparaître l’amusante fossette de sa joue gauche.

Une heure et demie plus tard, nous avions enfin parcouru les trente kilomètres qui nous séparaient du bourg de Saint-Amand, le plus proche de Nouérac. Comme il était difficile de garder si longtemps un visage de marbre, tout en bouillant à l’intérieur de soi !

Bizarrement, ce n’était pas Louison, mon cher et formidable cousin, qui tenait les rênes de Pommelé, le cheval, mais mon grand-père Joseph, un petit homme autoritaire au corps sec, qui nous héla, puis nous brûla les joues de sa moustache broussailleuse.

Dans le bourg régnait une ambiance étrange. Les hommes s’emportaient, bombaient le torse, ou enfouissaient leur bouche dans la fumée d’une cigarette, comme si leurs émotions étaient affichées sur leurs visages et qu’il fallait soit en être fier, soit en avoir honte.

Dès que nous fûmes assis dans la carriole, les adultes sur la banquette, la bonne et les enfants à l’arrière, grand-mère Emma (la mère de ma mère) interrogea grand-père Joseph (le père de mon père).

– Pourquoi les gens font-ils donc cette tête, Joseph ? Mme Caillaux a-t-elle été condamnée ?

Maman m’interdisait de lire le journal. Ma vision du monde se devait de ressembler à mes broderies : des points nets et propres sur une trame de coton blanc, d’une organisation parfaite, et sans aucune place pour l’improvisation. Hélas pour elle, Maman ignorait – ou avait oublié ? – qu’à Paris comme à Angoulême, les planchers trop minces laissaient filtrer les conversations des adultes, lorsque, me croyant endormie, ils en profitaient pour commenter l’actualité d’une voix passionnée. Assise dans mon lit, je les écoutais avec avidité. Et depuis quelques jours, ce nom de Caillaux, notre président du Conseil, revenait souvent. Pour faire cesser les critiques d’un journal hostile à son mari, sa femme n’avait pas trouvé mieux que d’en assassiner le directeur avec une arme à feu !

Le monde réel ne ressemblait en rien à mes broderies. Il était violent, complexe, assez angoissant… mais beaucoup moins ennuyeux !

– Vous avez vu ça ?

Du menton, grand-père Joseph désigna un mur devant lequel un groupe s’était formé. Une affiche y avait été collée, plus grande que les textes habituels. C’était un document officiel, comme le montraient, imprimés dessus, les drapeaux bleu, blanc, rouge. Ma grand-mère poussa un cri d’effroi. Je ne voyais pas le visage de ma mère, juste sa main accrochée à la rambarde. Ses ongles dont elle prenait grand soin mordirent soudain le bois avec férocité.

Je me hâtai de me lever, m’accrochant aux rebords de la charrette qui s’ébranlait. Je fus aussitôt imitée par la Minotte. À distance, nous ne pouvions lire que les gros caractères.

« ARMÉE DE TERRE ET ARMÉE DE MER

ORDRE DE MOBILISATION GÉNÉRALE »

Abasourdie, je me rassis, croisant le regard stupéfait de notre petite bonne. La mobilisation générale, cela ne signifiait-il pas que l’on était en guerre ?… Mes connaissances en la matière se limitaient jusque-là à la Guerre des Gaules racontée par Jules César, à La Charge de la brigade légère de Tennyson, et aux aventures de d’Artagnan face à Milady. Et encore ! Même Les Trois Mousquetaires était une lecture trop osée aux yeux de ma mère. Car d’Artagnan était fou de Milady, qui n’était même pas mariée avec lui ! Heureusement que mon cousin Louison, Prix d’excellence, avait reçu en récompense le roman d’Alexandre Dumas. Lors de nos longues journées passées à garder les vaches, nous l’avions lu ensemble en cachette, allongés dans l’herbe haute… Joseph se tourna vers les deux femmes à côté de lui.

– Eh ! Vous n’avez donc pas entendu le tocsin ?

À vous glacer le sang ! Les cloches se répondaient d’un bourg à l’autre, comme un jour de Pâques à l’envers.

– Non… Le bruit du train, sans doute… bafouilla Maman d’une voix blanche.

– Sacrebleu ! Et mon fils Léon est mobilisé ! Ainsi que nos deux ouvriers agricoles. Ils nous ont quittés pour dire au revoir à leurs familles. Alors, on se dépêche de finir les moissons. Avec la guerre, on sait quand on part, on ne sait pas quand on revient…

La guerre. Le mot était lâché.

– Maman, demanda Marguerite, est-ce que Papa va se battre ? C’est qui, les méchants ?

Absorbée par l’énormité de la nouvelle, ma mère ne répondit pas. Sans se retourner, Joseph cria à notre intention :

– Ces salopards d’Allemands ! L’Alsace et la Lorraine ne leur suffisent pas. Ils nous prennent nos hommes dans la force de l’âge. Mais on les aura ! Et ils ne nous empêcheront pas de moissonner !

– Nous allons vous aider ! dit aussitôt grand-mère Emma avec détermination.

Maniant chaque jour le tranchet et la piqueuse, elle avait encore les doigts noueux, écorchés, gonflés, d’une vraie travailleuse. Et contrairement à ma mère qui aurait volontiers renié ses ancêtres, elle n’avait pas oublié son enfance de paysanne modeste, dans un autre village charentais.

Allions-nous vraiment aider ceux de Nouérac à faire les moissons ?… Ma mère et moi y compris ? J’attendais une protestation maternelle. Elle ne vint pas.

Dès la première heure, la guerre avait donc commencé à modifier nos vies ! Même si, sur l’instant, je ne me doutais en rien du gigantesque impact qu’elle aurait sur chacun de nous – et sur moi en particulier.

Suivant un trajet connu par cœur, le cheval quitta Saint-Amand, longea un vallon ombragé, puis entama la montée vers Nouérac. Il traversa tranquillement tout le village jusqu’à la dernière ferme, la plus haute sur la colline, celle de ma famille. Le grand portail gris-bleu était ouvert mais la cour était d’un silence inhabituel. J’eus un coup au cœur, comme la confirmation que c’était bien la guerre. Seule Mariette était là pour nous accueillir. Sans perdre mon visage impassible et la dignité de mon maintien, je relevai les bords de ma longue jupe, sautai de la charrette, saluai ma grand-mère paternelle et, avant que ma mère ne me retienne, je marchai à grands pas à travers les champs.

En m’apercevant, mon cousin Louison se précipita vers moi. Et puis, à quelques mètres, il s’arrêta. Ce fut moi qui me baissai pour l’embrasser.

– Mon cher cousin, quel bonheur de te voir !

– Tu as grandi, dit-il simplement.

Je compris alors son malaise : je le dépassais d’une bonne tête !

– Tu sais bien que les filles grandissent les premières. Mais bientôt, tu vas me dépasser !

Il sourit et me rendit mon baiser. Ouf ! Son affection n’était pas perdue. Débrouillard et généreux, Louison m’offrait l’unique amitié masculine qui me soit autorisée. Et bien sûr, sans sa compagnie, adieu vaches, prés, pêche dans la Charente et montagnes de foin ! Mon soulagement fut presque aussi grand que si l’on m’avait annoncé, qu’en fait, la guerre n’avait pas lieu.

Tout le reste de la journée, armés de faucilles, nous fauchâmes le blé. Ma tante Fernande, la mère de Louison, avait délaissé ses fourneaux pour nous aider. La benjamine des frères et sœurs de Papa, Jeanne, était là elle aussi. Mes jeunes cousins, Pierre et Jules, rejoints par Marguerite, grand-mère Emma et la Minotte, liaient les gerbes et les déposaient dans la charrette tirée par Pommelé. Ma mère dirigeait les allées et venues du cheval dans les champs.

À l’heure du déjeuner, contrairement aux autres années, nous ne retournâmes pas à la ferme pour un repas chaud. Dommage… Dans mes souvenirs, c’étaient des festins fabuleux. Cette fois, pressés par l’urgence, et malgré la chaleur écrasante, nous fûmes nourris assis à l’ombre d’une haie, de pains, de jambons, de melons et de pêches apportés par grand-mère Mariette, l’épouse de Joseph. Tout était quand même délicieux. Il y avait aussi du vin rouge.

À un moment où Maman regardait ailleurs, je trempai rapidement mes lèvres dans le verre de Louison. Je fus prise d’une quinte de toux.

– Ma petite chérie, tu as déjà bien aidé. Tu ne veux pas rentrer te mettre à l’ombre ? dit Maman.

– Ce n’est rien. J’ai juste avalé de travers.

Elle n’osa pas insister.

Cette journée de moisson ne ressemblait pas à celles que j’avais connues les années précédentes. Et ce qui perturbait ainsi la vie de cette exploitation modeste de Charente, comme des millions d’autres lieux, c’était un événement quasiment incompréhensible, qui s’était produit à l’autre bout de l’Europe.

Je n’eus pas le droit de consulter le journal que Joseph avait acheté au bourg et que les adultes se passaient de main en main pendant le déjeuner. Louison qui, en sa qualité de garçon, avait pu le lire, m’informa pendant la pause trop courte de l’après-midi.

– Un étudiant qui s’appelle Princip…

– Quel nom bizarre !

– … vient d’assassiner l’héritier de l’empire d’Autriche, en voyage officiel dans un petit pays voisin, la Serbie. La police autrichienne voulait mener son enquête elle-même en Serbie. Qui a refusé. Donc l’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Et comme tous les pays d’Europe, ou presque, ont passé des alliances avec l’un ou l’autre, depuis, c’est une cascade d’autres déclarations de guerre, dont celle de l’Allemagne à la France !

– Ah bon ? Alors, à cause d’un seul mort, on va en tuer des milliers d’autres ?

Louison haussa les épaules.

– Possible. En plus, le meilleur défenseur français de la paix, Jean Jaurès, vient d’être assassiné !

Nous avions atteint le comble du drame, comme si, d’un coup, Dieu avait disparu de notre pays pour laisser le champ libre à la guerre. Mon père m’avait appris que les éclipses solaires étaient toujours brèves, mais était-ce valable pour les éclipses divines ?

De toute façon, même si celle-ci ne durait que quelques jours ou quelques semaines, cela signifiait qu’il y aurait des morts. Cela voulait dire que, parmi tous ceux qui partiraient le lendemain, dont mon oncle Léon, mon oncle Eugène, et peut-être mon propre père, quelques-uns ne reviendraient pas… Avec horreur, je chassai cette pensée – qui ne cessa de me revenir, aussi têtue qu’une mouche.

Le soir, la table était dressée dans la cour, sous les arbres. Tout le monde se taisait. L’épuisement, ou l’ébahissement, ou les deux mêlés. Nous commençâmes à manger. Cette fois, les gestes lents des paysans reprirent le dessus sur les événements.

Je contemplais mon oncle Léon comme si je le voyais pour la première fois – ou la dernière… Petit, trapu, avec le visage buriné et des yeux clairs comme une trouée sur le ciel au fond d’un bois très sombre. Louison lui ressemblait, avec des traits plus doux. Mais je craignais un peu mon oncle, peu aimable, tandis que son fils restait d’humeur constante, paisible et généreuse.

J’avais hâte d’avoir des nouvelles de mon père, resté à Paris à cause de la pharmacie. Allait-il être mobilisé lui aussi ? Il était de dix ans plus âgé que son frère Léon. Travaillant avec son propre père à la ferme, ce dernier s’était marié à la sortie de l’adolescence, tandis que mon père avait attendu de terminer ses études. Ainsi, mon cousin Louison était-il né un an avant moi.

Le portail était resté ouvert. Un bruit de galop nous fit dresser la tête. Je sautai de mon banc. J’étais sûre que c’était mon père, qui se hâtait pour nous rassurer, ou bien au contraire nous annoncer le pire.

Eh bien, je me trompais. C’était Eugène !

Dès que son seul fils eut mis pied à terre, ma grand-mère Emma se précipita pour le serrer longuement contre son cœur.

Beau garçon, au profil de médaille identique à celui de Maman (et de Grand-Mère dans sa jeunesse, m’avait-on dit), il était, de surcroît, le seul homme grand et élancé de la famille. Dès que sa mère l’eut laissé respirer, il s’avança vers Joseph, le maître des lieux.

– Cher monsieur, j’arrive trop tard pour la moisson ! Hélas… Me permettez-vous cependant de partager ce dernier repas civilisé ? Demain matin, je pars rejoindre mon régiment.

Dans les yeux de Joseph et de Léon, je vis une lueur d’agacement. Eugène et Maman avaient en commun une élégance urbaine qui choquait un peu la branche paternelle de ma famille – excepté mon père, plein d’admiration. Mais ils l’invitèrent à se joindre à nous, évidemment.

Il s’assit entre Jeanne et moi.

– Suzie, quelle belle jeune fille tu es devenue ! Tu vas en briser des cœurs !

– Tu crois ?

– Et ma chère Jeanne ! Comme l’été te va bien ! Ta bonne mine fait resplendir tes beaux yeux…

Tout en maniant fourchette et couteau avec des gestes délicats, il raconta qu’après une dernière année d’études il aurait enfin son diplôme. Ensuite, il comptait bien s’installer comme notaire à Bordeaux. Il parlait avec l’assurance tranquille de celui à qui tout réussit toujours. Emma et Jeanne le buvaient des yeux, mais Léon s’était renfrogné.

Moi, je regardais son canotier blond, sa redingote, son pantalon aux rayures fines, qui tranchaient avec les pantalons informes et les blouses usées des paysans qui nous entouraient. Je me demandais comment Eugène se sentirait en uniforme, vêtu comme des milliers d’autres soldats.

Alors que je me levai pour aider au service, je heurtai le haut de sa cuisse. Quelque chose tinta. En m’éloignant vers la cuisine, je me retournai. Je remarquai les poches de sa redingote, gonflées à en éclater. Le tissu tendu soulignait les angles de plusieurs objets allongés de forme rectangulaire.

Étrange bagage ! Mais ce que mon oncle transportait avec lui ne me regardait pas.

Lentement, le soleil déclinait derrière les granges. Une brise légère rafraîchissait nos visages rougis. Le vin circulait – et même mes cousins se servirent plusieurs fois. Peu à peu, nous nous sentions réconfortés par le potage parfumé, les lapins en sauce, les poulets rôtis, et – délice des délices ! – les tartes aux prunes de grand-mère Mariette.

Marguerite et Jules s’endormirent sur la table. Les femmes se mirent à débarrasser, sauf Jeanne qui avait disparu. Je me levai pour les aider. Mes jambes étaient en coton et mes épaules me paraissaient brisées. Mais je ne voulais surtout pas paraître moins résistante que Louison ! Maman partit faire nos lits à tous dans la vaste chambre des enfants. Sitôt la tête sur l’oreiller, et bien que Marguerite se soit collée à moi dans un lit trop petit, je m’endormis.

J’avais complètement oublié de m’occuper de mes besoins naturels. Après quelques cauchemars, ils réussirent à me tirer d’un sommeil de plomb. En longue chemise de nuit, je descendis l’escalier. Comme ces marches en bois usées étaient douces sous mes pieds nus et meurtris ! Je passai devant la cuisine, où les adultes se disputaient maintenant avec force éclats de voix.

– À peine mariée, criait Joseph, tu risques d’être veuve, ma pauvre fille !

– Je préfère être une vraie veuve qu’une… veuve blanche !

C’était la voix de Jeanne. Ne voulant pas briser la torpeur qui m’habitait, promesse d’un rendormissement rapide, je ne cherchai pas à comprendre. Je me hâtai vers le fond de la cour où se trouvait la cabane des toilettes.

Une fois soulagée, je revins vers la maison. Brusquement, la porte qui donnait sur la cuisine s’ouvrit. Dans la lumière d’un feu de cheminée et d’une lampe à pétrole, je reconnus Eugène et Jeanne, debout, serrés l’un contre l’autre. Sans me voir, ils s’avancèrent d’un pas déterminé dans la nuit. Derrière eux, la silhouette maigre et voûtée de grand-père Joseph apparut sur le seuil. Il tremblait de colère. Et c’était Léon qui le retenait par les épaules.

– Allez Papa ! Rentre ! Tu n’y peux plus rien maintenant.

– Ma fille ! Il a séduit ma fille !

– Il ne l’a pas séduite. Il l’a épousée.

– Le vaurien ! Il s’est bien gardé de m’en parler avant ! Et notre curé qui est complice !

Une dernière fois, avant de claquer la porte, mon grand-père cria en direction de la cour :

– Bonne nuit de noces chez les vaches !

Ces paroles s’inscrivirent en moi comme des empreintes de pas dans la glaise.

Je tournai la tête. Eugène et Jeanne entraient dans l’étable. Je devinai qu’ils allaient monter à l’étage, dans le grenier à foin. C’était sans doute l’endroit le plus intime possible, cette nuit-là, dans la maison surpeuplée. Dans la famille de mon père, Eugène avait mauvaise réputation : un beau parleur, un coureur de jupons, un paresseux. À cet instant, une pensée me traversa l’esprit : au moins, mon oncle était vraiment amoureux, sinon il n’aurait pas préféré un tas de foin à un matelas et des draps.

***

Le lendemain matin, en me réveillant, une autre hypothèse me fit frissonner si fort que le duvet de mes bras se redressa tout seul : Eugène avait peur de mourir à la guerre. Jeanne était peut-être la seule fille qu’il connaissait qui était prête à l’épouser en catimini chez le curé du village, une heure après sa demande en mariage.

Côté rue, j’entendais des claquements de sabots. Je poussai en hâte les volets. Dressé sur son cheval, le jeune marié agitait son canotier en direction des femmes de la maison. Tante Fernande serrait les épaules de Jeanne. Eugène m’aperçut à la fenêtre et me salua :

– À bientôt Suzie ! On se revoit après la guerre !

– Au revoir, mon oncle ! criai-je avec moins d’assurance que lui.

Il tira sur la bride et engagea son cheval en direction de Saint-Amand. J’avais vaguement remarqué que les poches de sa redingote étaient maintenant plates. Mais j’avais en tête des pensées plus graves ! Triste et perplexe, je n’osai aborder ni Emma ni Jeanne, que leur inquiétude commune semblait rapprocher, et encore moins ma mère, toujours prompte à faire mon introspection. Par bonheur, des bruits de marteau me guidèrent jusqu’au chai à bois, où je trouvai Louison seul, occupé à redresser la lame d’une faucille.

– Bonjour.

Sans lever la tête, mon cousin me salua.

– Je peux te poser une question, Louison ? Coups de marteau sur la faucille : un, deux, trois.

– Vas-y.

– Tu sais ce que c’est, une « veuve blanche » ?

– Bien sûr. J’en connais une à Saint-Amand. Son fiancé a été tué pendant la guerre de 1870. Les gens ont respecté son deuil comme celui d’une veuve. Pourtant, elle n’a jamais été mariée. Et d’ailleurs, même si elle avait fini par oublier son fiancé, aucun prétendant ne se serait jamais présenté. Pour toujours, elle était devenue la « veuve blanche » d’Untel. Tu comprends ?

Je frissonnais. Quelle triste vie !

– Sans avoir connu les joies du mariage, insista Louison en plantant son regard dans le mien.

Sans doute voulait-il déceler l’étendue de mes connaissances sur « les joies du mariage ». Depuis toujours une atmosphère de mystère était entretenue par les adultes à ce sujet. Malgré mes presque seize ans, et aussi difficile qu’on puisse le croire aujourd’hui, mon ignorance était alors absolue.

Mais j’eus peur de perdre l’estime de mon cousin. L’air faussement entendu, j’acquiesçai.

2
Ma guerre à moi

Ma mère refusa de nous laisser à Nouérac ; grâce à la guerre, elle considéra que les instructions de mon père étaient périmées.

– Suzie ! Marguerite ! Rassemblez vos affaires. Nous retournons à Angoulême.

– Mais Maman…

– Il n’y a pas de « mais », Suzie. Allez, dépêche-toi !

– Tu sais, Maman, dit Marguerite, si tu me laisses à Nouérac, je pourrai aider Mariette. Tous les jours, j’apporterai l’herbe des lapins.

– Qu’est-ce que j’ai dit, Marguerite ? Qu’on repartait à Angoulême !

Je n’en revenais pas ! Après le départ des soldats, il n’allait rester à la ferme que des femmes, des enfants et des vieillards : tante Fernande, tante Jeanne, Louison, Pierre, le petit Jules, grand-père Joseph et la vieille Mariette aux mains tremblantes.

À eux de faire fonctionner la batteuse à vapeur qui séparait les grains de la paille. Cette tâche était urgente, car, si le temps tournait à la pluie, le blé allait pourrir sur place. Et ensuite, sans les hommes dans la force de l’âge, qui allait porter les sacs de blé de cinquante kilos jusqu’au grenier, sur une échelle étroite et raide ? Forcément mes cousins Louison et Pierre, malgré leur carrure enfantine. Moins dure à la tâche qu’eux, j’aurais quand même pu leur donner un coup de main !

Au lieu de quoi, pendant que la ferme allait rassembler ses moindres forces, moi, à Angoulême, j’allais tourner en rond. Quelle bêtise ! Tout ça parce que les hommes élégants et fortunés n’épousaient pas les jeunes filles aux mains calleuses et au teint hâlé. Les travaux agricoles auraient risqué de me transformer en paysanne.

Hélas ! Ce qu’on apprenait alors aux enfants, dès le berceau, c’était à obéir sans discuter. Tremblant de révolte contenue, je fis mes bagages et embrassai mes cousins.

Ma mère refusa de rester pour le déjeuner qu’on nous offrait, exigea de Joseph qu’il installe aussitôt Pommelé entre les bras de la charrette, et pressa même grand-mère Emma. On aurait dit que ceux de Nouérac avaient la peste et qu’au lieu de les secourir nous nous empressions de fuir ! La honte et la tristesse me broyaient le cœur.

Dès notre retour à Angoulême, nous fûmes invitées chez une amie d’Emma, dont l’appartement dominait la grand-place, appelée « Champ-de-Mars ». Les dames s’assirent dans des fauteuils, devant une fenêtre ouverte. Afin de ne pas perdre une miette du spectacle, Marguerite, la Minotte et moi restâmes debout à l’autre fenêtre, serrées contre le fer forgé de la balustrade.

À nos pieds, un champ de soldats debout comme des blés mûrs, d’une allure magnifique. Sous l’azur sans nuages, et devant les façades grises des maisons, les fantassins en vestes bleues et pantalons rouges attendaient, rangés en carrés impeccables. Au centre, bien campé sur son cheval, le colonel.

– C’est notre 107e régiment d’infanterie, dit l’amie d’Emma, d’une voix mouillée. Ce sont tous des Charentais.

Je scrutai les premiers rangs, à la recherche de Léon, d’Eugène et des deux ouvriers agricoles de vingt ans. Mais ils devaient être plus loin, noyés dans la foule de soldats. Un orchestre de cuivres jouait de la musique militaire. En écho, les visages montraient de la détermination et du courage. Une petite fille s’avança, un bouquet bleu, blanc, rouge dans les bras. Le colonel se pencha de son cheval pour attraper les fleurs. Puis il lança un ordre, relayé par les officiers. Le régiment s’ébranla, accompagné par la musique.

L’amie d’Emma se moucha un grand coup, avant d’ajouter :

– Ils vont à la gare. Des trains les conduiront au front. D’un coup, Angoulême s’était vidée de ses hommes. Pour nous qui restions, il était difficile de les accompagner par l’imagination. La guerre se déroulait très loin, au nord, dans des contrées dont la plupart des gens ne connaissaient que les noms, posés de biais sur les cartes murales de l’école primaire : Artois, Champagne, Moselle, Argonne…

Chaque matin, dès mon petit déjeuner avalé, grand-mère Emma m’envoyait acheter son journal, Le Matin charentais. Bien sûr, je le lisais en chemin.

Deux ou trois jours après le début des combats, je franchis le seuil du magasin, en claironnant :

– Mulhouse est prise !

Quel effet ! Les trois clients présents, ma mère, Emma, la Minotte, s’exclamèrent, éclatèrent de rire, tombèrent dans les bras les uns des autres, et jurèrent qu’avant la fin de la semaine l’Alsace-Lorraine entière serait de nouveau française !

Sans parvenir à se faire entendre, Marguerite criait :

– Papa va revenir ? Papa va revenir ?

Moi, malgré l’inquiétude que m’inspirait la guerre, j’étais fière de mon père, de Léon, d’Eugène, du 107erégiment d’infanterie et des centaines de milliers d’autres soldats qui se battaient avec courage contre les envahisseurs de la Belgique et de la France.

Seul M. Tourtin, l’employé de ma grand-mère, trop âgé pour combattre, garda sa réserve habituelle. Traversant la boutique avec sa brouette chargée de balles de cuir, il fut apostrophé par ma mère :

– Laissez votre travail deux minutes, M. Tourtin !

Le petit homme posa la brouette et, l’œil interrogateur, roula l’extrémité de sa moustache fine, artistiquement taillée.

– Venez vous réjouir avec nous, poursuivit-elle. Votre patronne ne vous en voudra pas !

Il haussa les épaules et reprit sa route vers l’arrière-boutique, grommelant qu’il détestait les guerres. Emma se tourna vers sa fille, l’air blagueur.

– Qu’en sais-tu, toi, si sa patronne ne lui en voudra pas ?

Après cette nouvelle spectaculaire, je me risquai à lire Le Matin charentais sous les yeux de Maman.

À ma grande surprise, elle ne me fit aucune remarque. Mais quelques jours plus tard, Mulhouse fut reprise par les Allemands. Tout le monde en fut abasourdi. La veille encore, l’éditorial disait que les balles ennemies ne blessaient pas vraiment, que leurs obus ne faisaient que des bleus, et que, de toute façon, les Allemands tiraient bas et mal, tandis que les nôtres faisaient mouche à tous les coups.

Je me souvins alors de la réaction d’Emma à cette lecture étonnante. Elle avait fait une belle grimace !

Plus fiable que le journal, sur la guerre et ses conséquences, il y avait heureusement les discussions entre adultes. Chaque soir, dans mon lit, j’écoutais ma mère et ma grand-mère à travers le plancher. Un soir, j’entendis ma mère s’exclamer :

– Je me demande où Eugène a caché ses économies avant de partir sur le front !

– Tu veux dire sa part d’héritage qui lui vient de son père ?

– Exactement. La somme est énorme !

– Il l’a sans doute mise de côté en prévision de son installation comme notaire.

– Il ne l’a pas laissée ici ?

– Pas à ma connaissance. Quand il a reçu son ordre de mobilisation, il était à Bordeaux. Il est venu directement à Nouérac.

– Alors, dans sa chambre d’étudiant ?

– Ce n’était qu’une location, tu sais.

Un silence, puis ma mère ajouta :

– Mon frère a déjà eu l’idée bizarre d’épouser une paysanne ! J’espère qu’en plus il n’a pas confié ses lingots d’or à sa belle-famille !

Les blocs allongés, dont j’avais perçu la présence dans les poches d’Eugène, c’était donc des lingots d’or !… Eh bien, si ! Il avait eu aussi cette idée-là. Le soir de son arrivée à Nouérac, ses poches étaient pleines ; elles étaient plates le lendemain matin. Mauvaise idée ou pas, je n’avais pas d’opinion là-dessus. Mais puisque je n’étais pas censée écouter les conversations des adultes, je n’aurais jamais l’occasion de leur transmettre cette information.

La veille du 15 août, je tendis de nouveau l’oreille lorsque ma mère affirma, d’une voix forte :

– La guerre dure depuis trop longtemps. Déjà douze jours ! On ne peut, éternellement, laisser nos employés sans surveillance.

– Ce n’est pas une situation confortable, convint Emma.

– C’est décidé : je rentre à Paris ! Quand je pense que mon Alfred aurait pu rester tranquillement à la pharmacie ! Il avait la chance d’avoir passé l’âge de la mobilisation, et il a choisi de s’engager !