Un train dans la nuit

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Français
266 pages
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Description

"Et dans ce train menant un vacarme infernal et hurlant sa peur dans la nuit ; dans le long et froid couloir de cette machine d'Enfer, le vieux Coolie, assis à califourchon sur son "Toung-Bang" lui souriant de toutes les ridules étoilant le coin de ses yeux pétillants de malice." (Extrait)

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2012
Nombre de lectures 7
EAN13 9782296502505
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0155€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Un train dans la nuit


















Lettres des Caraïbes
Collection dirigée par Maguy Albet

Déjà parus

Germain SENSBRAS, « Mangé cochon » à Karukera, 2012.
Beaudelaine PIERRE, L’enfant qui voulait devenir président,
2012.
Jacqueline Q. LOUISON, L’ère du serpent, 2012.
Joël ROY, Variations sur un thème détestable, 2011.
Jean-Claude JANVIER-MODESTE, Un fils différent, 2011.
Beaudelaine PIERRE, La Négresse de Saint-Domingue, 2011.
SAST, Le Sang des Volcans, 2011.
Claire Marie GUERRE, Clone d’ange, 2011.
Sabine ANDRIVON-MILTON, Anatole dans la tourmente du
Morne Siphon, 2010.
José ROBELOT, Liberté Feuille Banane, 2010.
Yollen LOSSEN, La peau sauvée, 2010.
Sylviane VAYABOURY, La Crique. Roman, 2009.
Camille MOUTOUSSAMY, Princesse Sit ā. Aux sources des
l’épopée du R ām āyana, 2009.
Gérard CHENET, Transes vaudou d’Haïti pour Amélie chérie,
2009.
Julia LEX, La saison des papillons, 2009.
Marie-Lou NAZAIRE, Chronique naïve d’Haïti, 2009.
Edmond LAPOMPE-PAIRONNE, La Rivière du
Pont-deChaînes, 2009.
Hervé JOSEPH, Un Neg’Mawon en terre originelle. Un périple
africain, 2008.
Josaphat-Robert LARGE, Partir sur un coursier de nuages,
2008.
Max DIOMAR, 1 bis, rue Schoelcher, 2008.
Gabriel CIBRELIS, La Yole volante, 2008.
Nathalie ISSAC, Sous un soleil froid. Chroniques de vies
croisées, 2008.
Raphaël CADDY, Les trois tanbou du vieux coolie, 2007.
Ernest BAVARIN, Les nègres ont la peau dure, 2007.
Jacqueline Q. LOUISON, Le crocodile assassiné, 2006.
Claude Michel PRIVAT, La mort du colibri Madère, 2006. Raphaël Caddy






Un train dans la nuit






LES TROIS TANBOU DU VIEUX COOLIE

TOME 3




















L’HARMATTAN
































© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96433-4
EAN : 9782296964334






Afrique
Ne tremble pas le combat est nouveau,
Le flot vif de ton sang élabore sans faillir
Constante une saison ; la nuit c’est aujourd’hui au fond des mares,
Le formidable dos instable d’un astre mal endormi,
Et poursuis et combats – n’eusses-tu pour conjurer l’espace
Que l’espace de ton nom irrité de sécheresse.
Boutis boutis
Terre trouée de boutis
Sacquée
Tatouée
Grand corps
Massive défigure où le dur groin fouilla

Aimé Césaire CHAPITRE I
Tous les coups frappés sur la peau tendue du « Djouba » heurtaient ses
tempes avec une violence, quasi, insupportable, et les roulements continus,
orageux des « Tanboularavine » couraient sur son cœur au bord de la
rupture.
1Il y avait, dans ce voukoum sauvage, quelque chose de grand ! Quelque
chose qui, de toute évidence, dépassait la Ravine, la noyait et emportait dans
son flot impétueux tout ; donc forcément Stephen !
En proie à une profonde et intense émotion, le jeune homme sut dès
l’instant que seule la fuite, la fuite immédiate sans barguigner lui éviterait la
honte publique des larmes.
Un homme vrai ne pleure pas ! Un homme avec un H majuscule ne pleure
jamais.
Lors, sans réfléchir plus avant, le pouvait-il ? Sans un mot prononcé, sans
même un simple geste des mains, un geste vers ceux, qui rassemblés autour
du vieux manguier centenaire de « lakou Siamen », roulaient, cognaient
Tanbou en son honneur, mettant ses jambes à son cou, il détala tel un
vulgaire toutou auquel on jette des pierres.
Il fuyait Stephen, il fuyait, avec au fond du cœur, le sentiment de la
défaite, l’amer goût de la désespérance.
Et voici qu’au lieu de courir vers la grand-route, il plongeait vers le
« fond », vers la ravine sournoise, lui qui voulait à tout prix se soustraire à
l’adieu du tambour ! Lui qui ne voulait plus entendre les cris, les plaintes qui
lui labouraient le cœur. Voici qu’il s’enfonçait au sein de ce qu’il voulait
fuir, dans une véritable chambre d’échos ; car le mur, rempart du parc à
mazout de la marine nationale, à grand renfort de ces voix mystérieuses
venues de partout, et aussi de nulle part, lançait à sa poursuite par vagues
sans cesse renouvelées, les chants des Répondè et les roulements d’orage du
tambour.
Il fuyait et dans le même temps, il s’interpellait, s’invectivait : « attitude de
lâche » se disait-il. Oui, oui, je ne suis qu’un lâche car la fuite ne résout
aucun problème. Pour corser la situation, les échos déchaînés le
poursuivaient, amplifiant les coups de gueule des tanbou ; à croire que ce
parc, d’habitude hostile, avait de la peine à le voir fuir ainsi, et décidait de
mettre à ses basques, telle une meute, toutes les voix des échos détenues
dans son enceinte : « Interdit au public. Propriété Militaire ». Le panneau
était net et clair. Il fuyait Stephen ! Il fuyait alors justement qu’il ne voulait
pas le faire. Il avait à la bouche comme un arrière-goût d’aliments tièdes, et

1 Vacarme.
7ses narines étaient pleines du remugle de quasi-vomissures qui lui remontait
par saccades.
Il fuyait Stephen, et il lui semblait que, dans cette fuite, il emmenait,
entraînait à sa suite tout l’environnement dans un indescriptible cahot !
Oui, il entraînait tout avec lui, sauf le groupe Tanboularavine qui, figé par
« l’adieu », lentement s’estompait.
Il savait Stephen que ses amis du groupe les Tanbouyè, il savait qu’en ce
moment précis, ils avaient tous les trois bloqué, en quelque sorte, un « talon
sur la peau » pour assourdir les sons jusqu’à l’intime. On ne hurle pas un
« Adieu », on le murmure, on le susurre !
1On dit, d’ailleurs, toujours adieu à ceux qui ka pâti pour Fwans
Pourquoi ne le fait-on pas pour ceux qui s’en vont à Néyok, Venezuel,
2Bwénozè ?
Lorsqu’au bout de sa fuite, Stephen, haletant, se retrouva chez Monsieur
son père, franchissant rapidement corridor et salle de séjour, il grimpa quatre
à quatre les marches de l’étroit escalier menant au premier étage. Se
réfugiant alors dans la salle d’études, il se laissa choir sans ménagement sur
l’une des deux vieilles chaises qui protesta d’un râle horrible contre ce
traitement.
La salle d’études était devenue, depuis peu, sa chambre en quelque sorte ;
pour être plus précis, disons qu’il y couchait.
Le Maître des lieux ayant, simplement, adjoint au mobilier sommaire un lit
à structure métallique sur lequel était, négligemment, jetée une paillasse, qui
de toute évidence, avait sinon dépassé, mais, certes, atteint l’âge de la mise à
la décharge publique.
Ce fut seulement ce jour-là que Stephen se rendit compte de la misère de
cette literie, et aussi de sa vie familiale.
Le fait de savoir, de constater que, mis à part Monsieur, toute la famille
était logée à la même enseigne ne pouvait en aucune façon être un sujet de
consolation.
Il est aveugle cet homme ? Aveugle à tout ce qui se passe, ici, dans sa
propre maison, au sein de cette famille dont il est responsable, après tout !
Il est sourd cet homme ?
Le garçon se creusait les méninges, se demandait si cet être distant,
lointain au regard parfois chargé de mépris, était le même dont lui parlait sa
mère, le même dont elle disait « Tu ne peux t’imaginer comme sous un
aspect fermé, hermétique même, ton papa cache de dévouement, de
générosité et d’amour ! ».

1 Qui partent pour la France – qui part en exil.
2 New-York – Venezuela – Buenos Aires.
8Grand Dieu ! pensait Stephen, alors c’est le grand champion de la
dissimulation, ou alors, il s’est passé un événement qui a, totalement,
chamboulé l’homme. Il s’est passé quelque chose de terrible…
Quand ? Et quoi ? Il faut absolument que je parvienne à démêler cet
écheveau, foi de Stephen !
Je crois, plutôt, que ma mère était aveuglée par sa passion ? Sans aucun
doute, conclut-il en son for intérieur.
Que puis-je faire pour porter remède ? Ite, missa est, il est trop tard !
Pauvre chère maman ! Il en était là de ses regrets et souvenirs lorsque la
voisine, « La Cochon » (surnom qui lui avait été donné à cause de ses
perpétuels grognements) commença sa litanie journalière, reproches
déguisés, allusions méchantes et réflexions malveillantes, tout autant de
vilenies dont elle abreuvait la famille de Stephen. Comme voisinage, il y
avait, certes, mieux, beaucoup mieux. Pour une fois, elle tombait mal, car le
garçon était décidé, ce jour-là, à la faire enrager. Lors, ayant fait place nette
sur la table de bois blanc, et ce, d’un revers de bras balayant tous les objets,
d’où un véritable tintamarre ; et tout aussitôt, le garçon déclenchait son
« tam-tam de guerre », tapant comme un sourd sur la table, gueulant tel un
possédé, il l’était dans l’instant.
Oui, il était positivement possédé, dans l’instant, par une colère tous
azimuts.
Sur un vieil air d’antan, il improvisa un texte menaçant à l’égard de la
1voisine où en refrain, il disait : cochon, nwèlou sonnen jôdya !
La litanie de « La Cochon » se transforma alors en vociférations, puis en
hurlements hystériques et malédictions, vouant Stephen et toute sa
descendance aux feux éternels des enfers.
Quand le garçon jugea que la punition infligée avait atteint plus que
largement le but visé ; aussi et surtout, quand ses mains furent en feu, il
stoppa net.
Oh ! Ciel, quel soulagement !
Après un tel traitement, se disait le garçon : « La Cochon » va grogner
comme une bête enragée jusqu’à la fin des temps ! Mais non, silence total,
on entendait voler les mouches.
Ça y est, elle s’est étranglée de colère, ma chère voisine, eh bien ! Tant
mieux et que le diable l’emporte !
Ses pensées reprirent leurs cours, nonobstant cet intermède hargneux.
Ainsi donc, Monsieur Papa n’a pas plus de considération pour moi qu’il
n’en a pour un vulgaire colis postal… me voilà expédié de l’autre côté de
l’Atlantique, sans jamais avoir été consulté, ne serait-ce que pour
information.

1 Cochon, ton Noël a sonné aujourd’hui.
9Comment un père peut-il faire une chose pareille ; inconscience ou
suprême dédain ?
Voici, le jour est arrivé, je ne chanterai pas la Marseillaise pour sûr. Car
j’ai le cœur trop lourd à la pensée de devoir quitter, si brutalement, ceux et
celles qui ont, toujours, tout partagé avec moi ; rares joies, peines, misère,
humiliation et larmes.
Désormais, nous ne pourrons plus rire ensemble de nous-mêmes ou des
autres ; pleurer ensemble sur nos rêves en lambeaux et nos attentes déçues ;
hurler en chœur sur nos victoires à l’arraché.
Désormais, me voilà seul comme un chien dans une yole abandonnée en
plein océan.
Lors, il se mit à tout regretter, à tout regretter en bloc. Tout, tout ! Même
« La Cochon », la voisine dont il venait à peine de fêter la mort…
Oui, même « La Cochon » fit partie du long cortège des êtres, et des
choses qui défilaient à l’horizon de ses regrets.
Stephen était, positivement, déboussolé par toutes les idées qui lui
passaient par la tête ; anéanti par la peine profonde qui lui fouillait le cœur,
révolté par l’impossibilité de prendre le destin à la gueule, de se colleter
avec, de le faire plier, de lui faire mordre la poussière.
Il aimait se battre quel que soit l’adversaire. Oui, il aimait se battre, en
combat loyal, sans chausse-trappe.
Mais, dans le cas d’espèce, il ne pouvait y avoir combat. L’adversaire était
imprévisible, et de plus, il était au plan légal, inattaquable.
Un père a tous les droits, et il n’a de compte à rendre qu’à lui-même,
alors ?
On ne porte pas plainte contre son géniteur pour indifférence, non ? Pour
inhumanité, alors ? Nenni ! Pour agissements inamicaux ? Non plus !
Oh ! Et puis… Basta !
Accoudé à la vieille table, que pompeusement, il avait baptisée « bureau »,
Stephen, la tête entre les mains, se perdit dans les allées inextricables des
souvenirs.
Six ans s’étaient écoulés depuis la mort brutale de Camille, sa mère, suivie
de très près par celle de Laurence. La vieille fille si sophistiquée, sa tante, la
vieille aux beaux yeux. Pêle-mêle tous les souvenirs se bousculaient au seuil
de sa mémoire, le harcelant.
C’était vraiment insupportable, et le pauvre Stephen essayait, vraiment, de
faire le vide en lui, de prendre du recul, mais hélas, tous ses efforts
demeuraient vains !
Pourquoi mon père ne me laisse point achever mon cycle secondaire, ici,
en Martinique ? Les aînés ont bien bénéficié, eux, de cette chance ; pourquoi
pas moi ? Deux années seulement dans le meilleur des cas.
10Du plus loin que je me souvienne, il me semble que mon père s’est, en fait,
ingénié à contrecarrer tous les projets que j’ai mis en chantier ; à faire échec
à toutes mes initiatives, à les faire avorter. Pourquoi ? Pourquoi ?
Il faudra, un jour, que je trouve le courage de lui demander raison.


1Partir pour France tout seul à seize ans, cela lui semblait une vraie
punition.
Ainsi donc, dès demain, je dois faire mes adieux à mon île… Un steamer
baptisé bateau de croisière, pour l’occasion, devait faire son plein de
passagers à Fort-de-France, et ensuite les essaimer dans les îles de la mer
Caraïbe, puis dans d’autres en Atlantique, et les derniers sur les rives
méditerranéennes, ou mieux, dans l’un des ports français. Pour Stephen, le
port prévu étant Marseille.
La France ! Ce pays dont rêvaient tous les Martiniquais de bas en haut de
l’échelle sociale… de haut en bas de la pyramide des âges.
Ceux qui avaient eu le privilège de connaître la France, ne serait-ce que du
fond boueux et sanglant des tranchées de 14-18 ; ceux-là étaient parés d’une
auréole, dont l’éclat faisait pâlir celle de tous les saints des vitraux des
églises de l’île.
Ceux-là étaient environnés d’une « aura » qui leur conférait :
l’Intelligence, le Savoir, la Sagesse, la Supériorité définitive en somme.
Ah ! Voir la France ! Partir pour France ! Et après ? Après, eh bien, on
pouvait mourir ; on avait atteint, sans aucun doute, l’état de grâce. Tout cela
était vrai, rigoureusement vrai. Les rescapés de 14-18 étaient là pour en
témoigner au besoin. Quant à ceux de 39, ils semblaient s’être figés là-bas
dans la contemplation béate et définitive de la « Ligne bleue des Vosges »
puisqu’à ce jour, aucun n’était revenu au bercail, semble--t-il, de plein gré.
Tout cela était vrai, rigoureusement vrai, pourtant Stephen ne parvenait
point à se convaincre de l’utilité de « partir pour France ». Il ne parvenait
point à se convaincre de la nécessité de vivre en France. A dire vrai, il
nourrissait au fond du cœur à l’égard de ce Nirvana, ce pays tant vanté, tant
loué, tant chanté, tant désiré, tant encensé, un sentiment bizarre, étrange,
indéfinissable.
Un sentiment obscur où cohabitaient l’amour, la méfiance et la rancœur.
Oui ! Oui ! C’est ça ! La rancœur. L’école lui avait enseigné, inculqué : « au
commencement était la France ». Or le catéchisme avait, dans son
enseignement, affirmé en le clouant dans son conscient : « au
commencement est Dieu ».

1 On disait à l’époque : Mwen ka alé Venezuel ! Mwen ka alé Néyok : Je vais au Venezuela,
je vais à New-York ; mais : je pars pour France (je pars pour la Guerre) – Je pars pour l’exil…
Peut-être, s’agissait-il de conjurer le sort… Car en fait, les grands départs vers ce grand pays
de France eurent lieu pour les guerres : 1914/18 et 1939/44.
11Lors, un jour au cours d’une conversation avec sa mère où il était question
de guerres, de conquêtes, de colonisation. Il avait appris, suffoqué, de la
bouche de celle qui pour lui était la vraie référence ; il avait appris de la
bouche de sa mère que la France, ce grand pays civilisé, ce pays du
commencement avait, à l’instar de l’Angleterre, de l’Espagne, du Portugal,
de la Belgique, etc., etc. ; avait aussi pris part à la curée coloniale ; aux
massacres, pillages et sacs des Etats du continent africain. Il avait appris par
sa mère que la France, ce magnifique et grand pays à la civilisation
millénaire, était en quelque part responsable, sans aucune circonstance
atténuante, de la honteuse et infamante traite des nègres et du système
esclavagiste. En lui parlant de la sorte, Camille, sa mère s’inscrivait en faux,
face à tout ce que disaient les nombreux livres scolaires dont il faisait usage
au quotidien.
Ne pouvant accepter l’idée, même, fugitive d’une contre-vérité, voire d’un
mensonge maternel, Stephen, dès lors en déduisit que les livres scolaires
maquillaient, grimaient la vérité.
Pourquoi le populaire dit : partir pour France, alors qu’il dit : aller en
Amérique ? Aller au Venezuela ? Pourquoi le populaire dit : partir pour
l’exil, partir pour la guerre ?
Il a un bon sens infaillible, le populaire, et les termes qu’il emploie ne sont
pas innocents. Partir pour France, n’y aurait-il pas dans ces termes une réelle
peur à conjurer ? Mais comment ? Comment ?
Pourquoi mon père n’est-il point un ami ? S’il avait été un ami, il
connaîtrait forcément mes aspirations, mon sentiment profond. Il solliciterait
mes confidences. Il se serait inquiété de mes desiderata.
Nous aurions pris langue pour en discuter, en débattre, n’est-ce pas ?
Peutêtre qu’à l’issue de ces discussions amicales, serions-nous parvenus à trouver
un terrain d’entente satisfaisant pour tous les deux. Peut-être aussi, me
serais-je rangé à ses vues ? Peut-être aussi, aurait-il été amené à faire des
concessions quant à la rigidité désolante de sa position actuelle, qui me cause
tant de chagrins.
La tête entre les mains, Stephen n’affichait pas, pour autant, la sérénité du
penseur.
L’imminence de ce départ le rendait profondément chagrin, et la méfiance,
qu’il nourrissait à l’égard de son géniteur, s’était, hélas, transformée en un
intense sentiment d’autant plus vif qu’il savait, le brave Stephen, n’avoir
aucun moyen valable, à mettre en œuvre, pour saboter voire simplement
retarder les réalisations des projets paternels ; à moins de marronner
immédiatement et sans délai.
Au fait, songeait-il pourquoi les aînées, trois filles installées en France
(Lyon) à poursuivre des études supérieures depuis les années trente-sept (37)
trente-huit (38), n’ont jamais, dans aucune de leurs missives, laissé entendre
voire deviner leur bonheur, leur satisfaction, d’être en France ?
12Oui, au fait, pourquoi dans leurs lettres, aucune allusion, même voilée, ne
vient confirmer ce que tout un chacun chante et ressasse, ici, dans la
colonie ? « La France est bèèèelle, ses destins sont béniiis », etc., etc.
Peutêtre, sont-elles trop préoccupées par les soucis pour trouver le temps d’en
parler ? C’est, tout de même, étrange, inquiétant.
Peut-être que les réalités trouvées sont trop loin des rêves nourris, et trop
longtemps entretenus, espérés, d’où les silences de la déception !
Ne vaut-il pas mieux, dès lors, rêver et chanter, ici, une France de rêve
avant d’aller en exil, pleurer sur la terre de la France des réalités
quotidiennes.
En fouillant dans la vieille boîte à chaussures dans laquelle il rangeait ses
divers papiers, lettres y compris, il en extirpa une au hasard « et c’est avec
un plaisir et une nostalgie profonde que j’ai dégusté les derniers petits
kouliwou frits que tu m’as expédiés, un vrai régal ! Pimentés à souhait !
1Néanmoins, je leur ai trouvé un net goût de paasé » .
Cette lettre était adressée à Camille par une des aînées du Monsieur Papa
de Stephen.
2Dieu du Ciel ! Il n’y a donc pas de kouliwou en France ?
Pas de kouliwou dans ce grand pays si vanté, si loué, si chanté ? Mais
alors, il faut le dire ! Il faut le dire haut et fort. Il faut rendre publique cette
3nouvelle ! La faire bat o sonnkès .
Ainsi donc, tandis que dans la colonie, tout le monde chante la France, de
gré ou de force !
Tandis que de la maternelle à la troisième, des écoliers et collégiens
chantent sur tous les tons, des gammes chromatiques « En passant par la
Lorraine avec mes sabots, « Ma Normandie », « France aimée », etc., etc., et
que les lycéens déclament, main sur le cœur et larmes aux yeux : « France
mère des Arts, des Armes et des Lois » etc., etc. !
Tandis que, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest de la colonie, toutes les
tranches d’âge, chacune à sa manière chante la France. Elles ignorent un fait
capital, un fait essentiel ! Un fait vital : il n’y a pas de Tikouliwou en
France !
Dès ce constat, pris par une fringale de « savoir », Stephen vida sa boîte à
chaussures-secrétaire, et revisita toutes les lettres qui s’y trouvaient. Il
émergea de cette « plongée dans le temps » en exhalant un bruyant « Ouf »,
de soulagement !
Il était, alors, heureux, heureux et tranquillisé somme toute, car il venait de
faire une découverte : il manquait bien des choses en France. Dès l’instant,
cette dernière devenait un pays comme tout autre, un pays et non point
l’Eden, et ça, c’était bon, très bon à savoir. On pouvait donc, à partir de cette

1 Insuffisant.
2 Poisson s’apparentant à la sardine.
3 Proclamer publiquement « Battre au son de caisse » (roulement de tambour).
13découverte, aimer ou non cette France-là, l’encenser ou non, la décrier ou
non, la louer ou non.
Pas de tikouliwou en France ? Bravo ! Pas de titiri ? Bravo ! Pas de farine
1 2de manioc ? Bravo ! Pas de siwobatri ? Bravo ! Pas de lambi , de onze
heures ou autres ? Bravo ! Encore Bravo ! Toujours Bravo !
Dès lors, la France, à ses yeux, se revêtait d’humilité et atteignait enfin aux
dimensions humaines ; on pouvait donc y vivre comme partout, ailleurs ;
comme en Martinique où il manque tant de choses, pas de raisins, pas de blé,
pas de pommes de terre, pas d’hiver, pas de tour Eiffel et pourtant, comme
on y est bien !
Toutes ces pensées et ces relectures l’apaisaient, certes, mais restaient au
fond de lui-même, un peu de méfiance irréductible. Car, en fait se disait-il,
on chante les vertus de la France, de haut en bas de l’échelle sociale, on la
vante, on l’encense même. Oui, oui, c’est absolument vrai.
Mais, apparemment, dès lors qu’on s’y trouve : plus de chant, plus de
louange, plus de bénédiction.
On se met, on se prend à regretter tout ce qu’on a quitté, pêle-mêle
jusqu’aux petits riens insignifiants. Des petits riens, qui brusquement, se
révèlent être Patrimoine.
Oui ! Oui ! Habitudes alimentaires, cuisine, conceptions culinaires,
tendances et perceptions artistiques, rythme, imaginaire, itinéraire historique,
etc., etc.
Ici, à la colonie on chante la France à tue tête : « La France est
bèèèelleee » ! « O Noble Franhancee », etc., etc. Mais, une fois qu’on y est,
sur cette terre de France ! Stop ! Que se passe-t-il ? Plus de laudes ?
Pourquoi grands Dieux ? Bof ! Ne nous creusons pas plus avant les
méninges ; nous serons, bientôt, en état de connaître le pourquoi du
comment, puisque à pied d’œuvre en somme.
La tête entre les mains, tout doucement Stephen se laissa glisser en
vagabondage de souvenirs.
Les faits, dont il se remémorait tout doucement, n’étaient ni spécialement
empreints de joie et de gaîté, ni spécialement marqués du sceau d’une
quelconque tristesse, voire de nostalgie.
Des images défilaient, et parfois, rien de rationnel ne faisait lien ; elles
étaient enveloppées, nimbées d’un flou quasi romantique.
C’était l’année dernière en février exactement. Le carnaval avait, comme à
l’accoutumée, rassemblé dans Foyal tous les fêtards de l’île.
Stephen avait été « réquisitionné » par une amie pour la soirée du mercredi
des cendres. L’école que fréquentait cette amie « Arts appliqués » organisait

1 Sous produit du veau.
2 Conque marine (fruit de mer comestible).
141 2un bal de ladjabless . Les élèves et leurs invités avaient tous kouwi vidé
3tout l’après midi et jusqu’au kouché soley .
Cette école des Arts appliqués était logée, à l’époque, dans une annexe du
lycée Schœlcher, plus exactement, dans l’ancien gymnase.
C’est, donc, là qu’on avait dansé, qu’on s’était défoulé un max.
Evidemment, on avait flirté, on s’était plus ou moins bécoté en douce.
On avait profité des tangos et des slows langoureux pour s’étreindre et se
frotter, amoureusement, les uns contre les unes.
Inutile de préciser que dès que les lumières s’éteignaient, les baisers se
faisaient plus précis et plus audacieux, mais rien de bien méchant. L’amie
qui avait invité Stéphen répondait au prénom d’Yvonne, elle était douce,
d’une grande beauté et avait le type coolie très prononcé, dorée telle la chair
d’une sapotille, fruit-soleil par excellence !
Stephen était amoureux fou de la sœur cadette de cette amie. A la vérité, il
l’était aussi d’Yvonne, mais il n’en laissait rien deviner, surtout pas à l’étoile
4de ses nuits . Oui, on s’était frotté sans trop y penser au rythme lascif des
rumbas, et on avait peut-être, hélas, trop bu.
A minuit trente, comme prévu, après avoir, une dernière fois, dansé, cette
5fois avec l’élue, au rythme de la biguine douvan jou « woy, Madiana joua
ka ouvè ladyé mwen, joua ka ouvè ladyé mwen pou mwen alé kay manman
6mwe » ; on avait, bien à regret, vidé les lieux.
Stephen était tenu, par l’usage, d’une part, et surtout par l’immense plaisir
procuré, d’autre part, de raccompagner ses deux cavalières jusqu’au seuil
même de leur domicile.
Lors, fièrement, s’approchant des deux sœurs qui rassemblaient leurs sacs
et autres effets :
— Mesdemoiselles, nous rentrons, je vous ramène chez vous si vous le
permettez, et si vous le souhaitez, s’entend.
— Mais voyons Stephen, tu sais très bien que cela nous fait plaisir.
— Oh Stephen, tu es chou, tout plein et …
Dans la nuit complice, il reçut un furtif, frais et doux baiser sur une joue.
Ce fut plus doux qu’une caresse ; ce fut rapide, discret et Dieu ! Silencieux,
un peu comme s’il fallait que cela reste, à jamais, secret.
En descendant le grand escalier menant à la corniche, à la suite des deux
sœurs, Stephen ne put s’empêcher de penser : pourquoi tant de discrétion
alors que nous sommes les derniers à quitter les lieux ; Yvonne connaît notre

1 Diablesses.
2 Courir en bande organisée.
3 Soleil couchant.
4 C’est le prénom dont il avait baptisé Yvonne en son cœur.
5la dernière biguine jouée juste avant le lever du jour.
6 Ah, ma chérie (ou mon chéri) le jour se lève, libère moi, pour que je puisse aller chez ma
maman !
15flirt depuis belle lurette. Alors, pourquoi Monette fait-elle tant d’histoires, et
de qui se cache-t-elle ? Elle a, certes, ses raisons, mais… ».
Quand ils furent au pied de l’escalier, juste, avant de s’engager à traverser
la chaussée :
— Merci ma chérie, dit Stephen, s’adressant à Monette. Merci !
— Merci, pourquoi donc ? rétorqua cette dernière. Oh, comme cela, pour
la magnifique soirée passée en ta compagnie.
Alors, elle avait souri, et la voix moqueuse, avait dit :
— Cela aurait été certainement bien plus magnifique encore si tu savais
danser ; tu ne fais que tourner, tourner comme une toupie folle ; les deux
sœurs avaient éclaté d’un rire clair, heureux et moqueur, laissant Stephen
dans une grande perplexité.
Nullement vexé, mais vraiment marri, il rétorqua :
— Et où aurais-je appris à danser ? C’est mon premier bal,
mesdemoiselles. Si vous m’invitiez plus souvent, vous qui n’en ratez pas un,
vous n’auriez pas à vous plaindre de mon manque de talent. Vous savez,
c’est en forgeant qu’on devient forgeron.
— Ne te fais pas de bile, Phen ; désormais, je te promets que je t’inviterai
chaque fois que l’occasion me sera donnée ; ça te va comme ça ?
— Enchanté, et merci d’avance. Et toi Monette, que me dis-tu ?
— Moi ? Oh ! Tu sais très bien qu’Yvonne et moi sortons toujours
ensemble, alors nous nous retrouverons.
— Merci pour le peu d’emballement quant à ma future initiation aux
subtilités du tango et aux pirouettes de la valse et autres mazurkas… Merci !
— Allez, on démarre ?
— Mets-toi entre nous Stephen, nous te prendrons, chacune, un bras ;
donne ta guitare, je la porterai. Sans attendre de réponse, Yvonne avait pris
l’instrument des mains du garçon, et lui enlaçait, étroitement, le bras gauche
et :
« En route ! » avait-elle lancé joyeusement.
Stephen était un peu déçu quant à l’attitude de Monette. Elle semblait
absente des préoccupations du groupe. Il tenta, alors, d’engager la
conversation pour la ramener sur terre.
— Tu rêves Monette ? Ton danseur préféré n’a pas été à la hauteur de tes
aspirations ? Il ne t’a pas fait planer ?
Sourire aux lèvres, Monette murmura :
— Je suis, tout simplement, fourbue, Stephen.
Bras dessus, bras dessous, ils étaient partis dans la nuit en direction de la
ville, qu’ils devaient traverser avant de rejoindre Sainte-Thérèse, le quartier
où habitaient les belles cavalières, en passant par le pont Démosthène !
Yvonne avait, au cours du trajet, juste à la hauteur du pont Démosthène,
entrelacé de ses doigts ceux de Stephen, et cela lui avait semblé naturel. Ils
étaient contents de leur sortie, chacun remerciait l’autre. Il souhaitait en son
16cœur que Monette en fasse autant, mais rien de tel ne se produisit. C’est
dommage ! se dit le garçon en lui-même.
Lorsqu’il les laissa à la porte de chez elles, il était déjà plus de trois heures
du matin.
En lui rendant sa guitare, Yvonne laissa échapper un petit « ouy » léger de
douloureuse surprise :
— Ouy ! J’ai le bras endolori d’avoir tant serré cet instrument.
Stephen s’excusa. Il avait totalement oublié que la douce jeune fille avait,
sans mot dire, trimballé cet engin sous un bras, du lycée Schœlcher à la
croisée Manioc, une sacrée trotte !
— Ce n’est pas grave Stephen, sourit-elle.
Sur le chemin du retour, Stephen ne pensa qu’à Yvonne et à elle seule. Il
se remémorait tout cela avec nostalgie, surtout en pensant qu’il s’en allait, et
qu’il ne les verrait pas pour leur faire ses adieux. Elles étaient en vacances à
Sainte-Anne.
Nom de nom ! Il faut que je retourne vers la route des Religieuses. J’ai
1failli oublier mon ami Turenne, le cordonnier de la rue cimentée .
Il est encore très tôt ; je pourrai donc passer plusieurs heures en sa
compagnie… Il est extraordinaire, ce cordonnier ! Extraordinaire !
A l’approche de l’atelier de ce dernier, Stephen s’était arrêté, mains dans
les poches, et, regard lointain, comme quelqu’un qu’une vision inattendue
avait brusquement figé ou alors comme un individu frappé d’amnésie, ne
sachant où il va, où il est et ce qu’il fait là.
En réalité, Stephen écoutait, s’imprégnait de la musique du petit marteau à
tête ronde, tapant sur les semelles pour enfoncer les pointes, le petit marteau
à tête ronde et lisse que Turenne maniait avec tant de dextérité.
Ah oui, c’était un artiste Turenne, un véritable artiste ! Et pourtant, jamais
personne n’applaudira en hommage à ses œuvres. Stephen écoutait cette
musique et son cœur se serrait.
Elle n’avait nul besoin de tibwa, elle n’avait nul besoin de tanbou, car elle
était Tibwa, et elle était Tanbou ! Elle était « Son » ! Elle était « Rythme »,
la musique du petit marteau de Turenne.
Elle parlait au cœur ! Elle parlait aux sens ! Elle parlait à l’esprit ! Elle
parlait au corps !
Elle invitait à la méditation tout en même temps qu’elle conviait à la
danse. Elle était belle ! Belle ! Simple et triste ! Oh ! Oui, elle était triste,
triste et gaie comme la vie ! Triste, gaie, belle comme chaque jour qui se
lève, comme chaque jour qui meurt.
Figé à quelques vingtaines de mètres de l’atelier de Turenne, le cordonnier
de « Larisimanté », Stephen subjugué écoutait, les yeux mi-clos, l’histoire,

1 Rue cimentée : il n’y avait que deux rues (deux chemins en réalité) dans ce quartier à cheval
sur Sainte Thérèse et Morne Pichevin, à savoir : rue cimentée et rue Tuf. Nous disions à
l’époque : larisimanté – larifif.
17que contait le petit marteau à tête ronde et lisse, qui allègrement, enfonçait
les pointes et autres semences dans les semelles épaisses, les aplatissant
contre la bigorne d’acier.
C’est la vie qu’elle contait, la musique du petit marteau à tête ronde et
lisse. Oui, c’est la vie qu’elle contait sans fioriture ; voilà pourquoi elle était
si belle, si triste, si gaie, si passionnante. C’est la vie qu’elle chantait, la vie
qu’elle magnifiait, la musique du petit marteau.
C’est pour cela qu’elle pouvait, tout en même temps et durant de longues
minutes, sembler être monotone, s’étirant telle une litanie et si pleine
1d’imprévus telle une balade an chimen chyen.
Oui, elle s’étirait, lente comme une litanie et d’un seul coup, sans
prévenir : stop ! Silence oppressant qu’on écoute forcément. Le silence est
tel qu’à cette distance, on entend respirer le vieil homme.
Mais le petit marteau estimant s’être assez recueilli pour faciliter le
rassemblement des souvenirs, à peine une minute, repart de plus belle à
chanter l’histoire de la vie, son histoire.
2Ting ! Piting ! Ping ! Hésitant d’abord puis, lentement, s’affirmant,
s’affermissant, emplissant l’environnement, s’imposant, et dès lors, régnant
sans partage ; l’histoire du petit marteau à tête ronde et lisse répandait ses
états d’âme aux alentours : gaieté, joie simple passant rapidement sur les
peines journalières, mais insistant sur les graves et sempiternelles.
Pourquoi ? Pourquoi ?
Oui, c’est la vie qu’il contait en chantant le petit marteau à tête ronde et
lisse que Turenne maniait du matin au soir, et qu’il ne posait que pour
prendre son Alène à coudre les cuirs souples ou se saisir de son tranchet à
évacuer les éventuels débordements ou bavures des diverses peaux utilisées,
hors formes ; autant dire à de très rares occasions.
— B’jour Monsieur Turenne.
3— Tiens. Tiens. B’jour Fèfèn . Woy ! Woy ! Papa ! Sa ka fè tibwin soley
4nou pa wè hein ?
— La santé, ça va ?
Le vieil homme tendait la main au garçon, qui l’espace de quelques
secondes, sembla hésiter.
Surpris, Turenne le dévisagea, un rien inquiet, mais le garçon lui prenant la
main, la serra avec tant d’amitié chaleureuse que toute inquiétude se dissipa.
Comme à l’habitude, Turenne imperturbable continuait à taper avec son
petit marteau sur les semelles, la bigorne serrée entre ses maigres cuisses que
couvrait un vieux tablier de rude étoffe, le dos voûté, bossu définitivement
par le labeur quotidien.

1 Chemins vagabonds, routes buissonnières.
2 Onomatopée, bruits et sons des petits marteaux du cordonnier.
3 Autre diminutif de Stephen.
4 Oh la la la la ! Cela fait un bail qu’on ne s’est vu ?
18Il tapait, tapait, attendant la mine curieuse que Stephen lui passe les
nouvelles de la ville, de ses vacacnces, de son père, des bruits et autres
potins qui couraient ici et là.
Mais le garçon, les yeux baissés obstinément, semblait en proie à une
sérieuse préoccupation intérieure.
Le vieil homme patienta, encore, quelques minutes sans mot dire, puis il
ouvrit le feu.
1— Allô Fèfèn, saw poté ba wen, kon nouvel jodiya ?
— Bof ! Heu. Heu ! Long silence du garçon.
2— Sé tout ? Hébé zôt mézanmi, peyi ya mô !
Alors, comme un individu qui se jette à l’eau pour apprendre à nager.
— Voilà, je suis venu vous dire heuuu… vous dire au revoir. Je prends le
3bateau demain après-midi. Je pars pour France . C’est seulement hier dans la
soirée que mon papa m’a communiqué la nouvelle.
A dire vrai, je le soupçonnais depuis quelque temps déjà. Je savais qu’il
préparait un truc en catimini, mais jamais, l’idée d’une telle vacherie ne m’a
effleuré. Je lui en veux pour cela, et je crois que ce n’est pas demain la veille
qu’il obtienne mon pardon.
4— Mais, voyons, Estéphen , c’est pas une vacherie. Au contraire, c’est la
plus belle occasion qu’il t’offre de prouver que tu es, déjà, un homme.
— Comment ça ? Partir pour France ! Ah ! Partir pour France !
— Il estime que tu es apte à te conduire en majeur et faire preuve de
maturité. Il t’appartient, dès lors, de relever le défi, car c’est de ça qu’il
s’agit ni plus, ni moins. Un défi à relever, c’est magnifique, ça non ? Alors,
Estéphen, que dis-tu ?
L’interpellé ne répondit pas, car tout compte fait, il ne voyait pas du tout
l’affaire sous cet angle-là.
Le cordonnier venait de lui mettre une trotteuse dans la tête. Et s’il avait
raison Turenne ? Et si Stephen, obnubilé par son animosité à l’égard de
Monsieur son père, prenait tout de travers, par le mauvais bout ?
Non, non, c’est impossible, c’est Turenne qui se trompe, et lourdement.
On voit bien qu’il ne connaît pas cet homme qui est mon père. Me rendre
hommage ! Mon Père ?
Le garçon éclata de rire et répliqua :
— A tout prendre, il vaut mieux entendre cela qu’être sourd, mais c’est
5trop fort ; dlo ka dépassé farin .

1 Alors, Stephen, que, me portes-tu comme nouvelles aujourd’hui ?
2 C’est tout ? Hé bien, mes amis, le pays est mort !
3 C’est ainsi qu’on parlait à l’époque. On disait : « je pars pour France » et non point : je vais
en Métropole.
4 On prononçait distinctement à l’époque le S des noms, de mots commençants par cette
consomme. Ainsi, on disait : an estatue (pour une statue) an estylo (pour un stylo).
5 La coupe déborde.
19— Si la vérité était, un tant soit peu, approchante de ce que vous dites,
Monsieur Turenne, eh bien, bonté divine, j’eusse été sacrément fier. Mais
croyez-moi, hélas ! Il n’en est rien, loin s’en faut.
Parlons d’autre chose, voulez-vous, Monsieur Turenne ?
— Comme tu voudras Estéphen, comme tu voudras.
Quelques secondes de silence, et le cordonnier lança d’un ton qu’il voulut
jovial.
— Dans quelle ville de France vas-tu être installé ?
— A Paris, je suis inscrit comme pensionnaire ou demi-pensionnaire dans
eune école du XIV arrondissement ; une Ecole qui forme des Ingénieurs ou,
me semble-t-il, qui prépare aux concours permettant l’accès à ces Ecoles.
— Ah, tu vois ? Tu vois Estéphen, ton papa vise haut pour toi. Ingénieur,
c’est pas à la portée de n’importe qui, c’est une affaire pour homme
1intelligent ! C’est un métier, un débouché pour gwo tchap du cerveau . Il te
tient en estime ton papa, ça, il n’y a pas à s’y tromper !
— On ne va pas remettre la sauce sur ce makadam ?
« Moi, de toute façon, j’aurais préféré, et de loin, rester encore ici deux ans
afin de profiter de ma réussite au concours d’entrée à l’école des Arts
appliqués ; deux ans, durant lesquels je me serais complètement perfectionné
aux diverses techniques du dessin, de la peinture, m’initier à la sculpture, à
tout un ensemble relevant de la maîtrise des Arts appliqués. Il n’y a
d’ailleurs que dans ce domaine que je me sens vivre, que je m’exprime
entièrement. Hélas ! Mon père ne veut absolument pas en entendre parler. Il
m’a, d’ailleurs, fait une réflexion sèche et sans appel, hier, quand j’ai
manifesté mon déplaisir à rallier cette école dans Paris, et que j’ai annoncé :
j’envisage une carrière de peintre sculpteur ».
— Que t'a-t-il dit ?
— « Cessez de dire des âneries et de parler de métiers de vagabonds »,
puis il m’a tourné le dos sans plus.
« C’est la dernière fois dans ma vie que quelqu’un décide pour moi ; c’est
la dernière fois, murmura le garçon, les dents serrées.
— Il ne faut pas parler de la sorte mon cher Estéphen ; ton papa n’est pas
un quelconque quelqu’un ; c’est ton père, il est responsable de toi, et ce,
jusqu’à ce que tu sois un adulte légal. Autrement dit, jusqu’à ce que tu aies
vingt et un ans bien sonnés. Tu as donc quelques longues années durant
lesquelles il faudra obéir, toujours obéir.
« Tu me permets de te faire quelques petites confidences, d’homme à
homme évidemment.
— Oui, je veux bien.
— D’abord, il faut que tu saches que c’est une chance inouïe d’avoir un
papa qui s’occupe de toi, car de nos jours, il ne s’en trouve pas des légions

1 Les gens intelligents, super doués.
20qui assument leurs responsabilités. Moi, qui te parle, hé bé, je n’ai jamais
connu de papa, jamais !
« Il paraît, c’est ma pauvre maman qui me l’a dit un jour, que c’était un
monsieur très bien. Il habitait le bourg de la commune où j’ai vu le jour. Il
paraît aussi qu’il ne manquait de rien, sauf du sens de ses responsabilités
morales.
« Ainsi, je n’ai jamais eu la chance de posséder un vrai papa, j’ai
malheureusement eu un beau-père, qui, quand il était saoul, me tannait la
1peau, jusqu’au sang, à coups de plakoutla . Mais passons, ça, c’est une autre
histoire.
« Revenons au monsieur très bien, l’illustre, mon papa. Quand ma mère, se
trouvant enceinte de ses œuvres, le lui annonça, ce brillant sujet, avant de lui
signifier son congé définitif, lui dit « Je ne peux te garder Clémence, cela
risque de nuire à ma réputation, je te paie tes gages, c’est très bien déjà quant
à l’enfant à naître ; pour son avenir, Dieu est grand, il y pourvoira ».
« Si cet homme avait simplement, de temps en temps, apporté une aide
même infime à ma pauvre mère, les choses eussent été autres. S’il avait été à
mes côtés, peut-être, aurais-je fréquenté plus longuement et plus
régulièrement l’école ?
« Peut-être même, qui sait ? Aurais-je comme quelques autres, obtenu mon
certificat d’études, hein ? C’est quelque chose le Certificat d’Etudes ! Ah,
c’est quelque chose ! Malheureusement pour moi, il n’en a rien été. Toi,
Estéphen, tu as un papa qui s’occupe de toi, qui te force à puiser dans ce
qu’il y a de plus noble chez l’homme, ce qu’il y a de plus motivant ; l’esprit
de lutte, la fierté, le goût du défi, le sens de la responsabilité.
« Il te met en demeure de faire face à ton plus grand ennemi ; toi-même. Il
te force à remettre en question des options qui lui semblent irréfléchies parce
que faisant appel à des dons et penchants naturels ; et tu lui en fais
reproche ? N’oublie pas une chose, il aurait pu faire comme beaucoup
d’autres, et laisser tout à la grâce de Dieu, c’était facile, très facile ; mais il a
préféré assumer ses responsabilités. Il mérite, dès lors, ton respect et un
grand coup de chapeau, car c’est un homme, un vrai. Je souhaite que tu
comprennes cela très vite.
Ayant ainsi parlé, Turenne mit une poignée de semences à sa bouche, et le
petit marteau à tête ronde et lisse reprit sa musique.
Pour la première fois de sa vie, Stephen quitta son vieil ami, le cordonnier
de la rue cimentée, le cœur plein d’amertume et de dépit. Ainsi donc, il était
dit que son départ ne lui laisserait que des regrets.
Le retour à la maison familiale fut triste ; il avait rallié sa chambre et
songeait, ainsi donc, Monsieur Turenne estime, lui aussi, que j’ai de la

1 Avec le plat d’un coutelas (la partie dite plat de la lame du coutelas). Ce terme est surtout
usité en Martinique.
21chance d’avoir un papa qui se met en travers de toutes mes initiatives, un
papa, qui rejette mes aspirations et qui choisit pour moi, décide pour moi, et
qui, du jour au lendemain, me fait savoir de manière, on ne peut plus
abrupte, d’avoir à faire mes valises, car je pars pour France.
A califourchon sur une chaise, la mine renforcée, le garçon pensait : moi
qui avais tenu à lui rendre visite pour emporter de lui la belle image de
l’homme droit qui toujours prenait fait et cause pour moi ; moi qui étais
persuadé qu’il se serait penché sur le sort injuste qui me frappe ; pour une
bourde, c’en est une énorme.
Si je m’étais douté que ma visite eut été aussi pénible, aussi décevante, je
me serais abstenu, ça oui, alors. Il se leva brusquement, quelle mouche donc
le piquait ? En un clin d’œil, il dévala l’escalier ; la porte du corridor fut
repoussée avec une telle promptitude que les persiennes s’ouvrirent avec
fracas.
Madame Félicia ! Madame Félicia ! La jeune et belle Vénézuélienne qui
habitait à la Ravine. Il ne pouvait pas quitter le pays sans lui faire ses adieux,
ça non. Suzanne, sa fille, n’est certainement pas encore sortie de l’école, il
est à peine quinze heures. En approchant de la maison de Madame Felicia,
Stephen avait le cœur étreint d’émotion ; à la vérité, il était impressionné par
cette brune, il rêvait d’elle, souvent, trop souvent. Alors qu’il posait le pied
sur la large dalle de pierre donnant accès à la véranda, Félicia s’encadrait
dans la porte d’entrée de la maisonnette, belle, belle et triste, les yeux encore
humides de larmes qu’elle s’empressa d’essuyer du revers de la main, et
surprise, s’exclama :
— Oh Stephen !
Ce dernier, comme envoûté par l’apparition brusque de la jeune femme,
s’approcha d’elle jusqu’à la frôler, et prenant ses mains dans les siennes, les
baisa deux fois, et tremblant, murmura :
— Félicia ! Félicia…
Cette nuit, la dernière qu’il passait au pays, Stephen eut un mal fou à
trouver le sommeil.
Dès cinq heures, il était déjà sur le pied de guerre, dévoré par une fringale
de visites d’adieu à effectuer d’urgence. Ce matin-là, il en fit plus d’une
dizaine. La plus éprouvante fut celle qu’il avait réservée pour la dernière
heure ; la dernière heure de libre disposition de ses actes, c’est ainsi qu’il la
qualifiait lui-même.
Eprouvante, car il l’avait réservée, cette « ultima hora » à Félicia. Félicia,
la belle Vénézuélienne, qui d’un coup, avait annexé son univers, balayant
tout le reste, s’appropriant son Ego, s’imposant alors comme l’Alpha et
l’Omega du garçon.
Mais, il ne trouva point la jeune femme chez elle. Il y avait Suzanne, cette
gamine très belle qui s’extasiait d’admiration pour Stephen, et lui faisait fête,
chaque fois, qu’il rendait visite à la famille.
22Il est vrai de dire que, chaque fois, dès le bonjour rituel, Stephen
s’enquerrait : comment va Suzanne ? Ma Suzie !
Ce jour-là, il n’eut pas à le dire, car la première personne qui se présenta à
sa vue, dès l’instant, qu’il fut sous la véranda, ce fut Suzanne.
Déçu et très chagriné de l’absence de Félicia, le garçon en oublia
d’embrasser la gamine comme à l’accoutumée. Cette dernière ne parut même
pas s’en apercevoir, elle avait l’air grave, triste, même.
Son silence alerta Stephen : qu’est-ce qu’elle va me sortir encore ? Je la
trouve trop cérémonieuse, on dirait, même, qu’elle est coincée.
— Maman est absente, il y a déjà près d’une heure qu’elle est descendue
au pont Démosthène faire les courses. Mais, comment se fait-il que tu sois,
ici, à pareille heure ?
— Eh bien, je suis venu faire mes adieux, je pars pour France dans
quelques heures.
Alors Suzanne avait hurlé :
— Non, non, ce n’est pas vrai ! Tu n’as pas le droit Stephen !
Lors, elle s’était enfuie comme une voleuse, laissant le garçon
profondément étonné, voire ahuri, perplexe.
Puis Suzanne était revenue, quelques minutes, plus tard, retrouvant
Stephen à la même place, l’air totalement absent.
Elle s’était suspendue au cou du jeune homme, comme elle le faisait à
l’habitude, et sur ses lèvres, avait posé les siennes longuement, puis. Mais à
quoi bon en parler ; c’est une tout autre histoire.
Quand on part pour France, on ne revient jamais, sauf très rares
exceptions. Félicia l’avait murmuré à ses oreilles, tous les aînés le répétaient,
surtout ceux qui avaient subi les deux guerres ou seulement la deuxième.
Il se souvint que Camille, sa mère disait, le regard lointain : Oh vous
savez, partir c’est mourir un peu.
Stephen appréhendait l’heure du départ, il l’assimilait à un Adieu sans
1retour : « Ô temps, suspends ton vol ».
Mais le temps n’attend jamais. Il passe, il ne fait que cela. Il passe, il
passe, ne s’arrêtant jamais, et le moment craint vient toujours.
Stephen avait, depuis, déjà plus de deux longues heures, regagné le
domicile paternel, et il s’était réfugié dans la salle d’études où installé sur
l’une des deux chaises bancales, il regardait sans voir, écoutait sans
entendre.
Puis, d’un coup, les choses se mirent en route toutes ensemble. Les bruits
du dehors lui parvinrent, les grognements porcins de la voisine. Dans
l’instant, il entendit les lourds pas de Monsieur qui rentrait de son bureau,
alors il sut que l’heure était venue pour lui de se préparer.

1 Le Lac (A. de Lamartine).
231A peine, achevait-il que Roger, le djobè attitré de la maison, faisait une
entrée discrète.
Il était là, ce jour, car c’est lui qui devait porter valises et malles de
Stephen jusqu’au quai d’embarquement.
Après, quelques soupirs et larmes essuyées, le garçon avisa son père :
— Je crois que nous pouvons partir, quant à moi, je suis prêt.
L’homme installé dans son rocking-chair semblait somnoler ; ouvrant les
yeux, il dit :
— C’est très bien, alors en route ; il se leva, prenant une brosse sur sa
commode, il fit mine de remettre de l’ordre dans sa coiffure qui n’en avait
nul besoin, épousseta sa veste avant de l’enfiler, et enfonçant son feutre noir,
il quitta la chambre dont il ferma la porte. Stephen le précéda dans l’escalier.
« Roger, vous prenez la malle et la petite valise, et vous me suivez.
Le djobè s’exécuta sans mot dire.
Dehors, sur les trottoirs exigus à l’extrême, la file indienne s’imposait.
Monsieur Père ouvrait la marche ; de ce fait, la troupe ne progressait que fort
lentement, car le chef de file avait l’allure sénatoriale.
On était le sept juillet de l’année 1946. Il faisait un temps splendide, le ciel
ruisselait de lumière, et la mer miroitait jusqu’à l’horizon.
Lorsque Stephen, après la traversée de la savane découvrit le steamer sur
lequel il devait embarquer, il ne put réprimer un geste de surprise et
d’incrédulité.
Dieu ! Comme il est ridiculement et dangereusement petit. Ça, un
transatlantique ?
Même le nom de ce curieux petit bateau le laissa perplexe. Le Cairo,
qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Comble de bizarrerie, cette coque
2de noix n’était pas amarrée au quai d’accostage de la C.G.T. , comme c’était
le cas, à l’époque, pour tous les autres paquebots de la ligne même des
bananiers.
Il avait mouillé dans la baie de Foyal, à quelques encablures de la vieille
jetée de bois ; disons à trois encablures. Cette jetée, en principe, était
réservée à l’amarrage des petits caboteurs ; ils étaient deux à l’époque :
Pionneer et gouverneur Moutet. Beaucoup de monde sur le boulevard
Alfassa. Les chalands habituels, et, évidemment les parents et amis de ceux,
qui comme Stephen, allaient vaillamment entreprendre la traversée de la
capricieuse Atlantique sur cet esquif, Le Cairo.
Il y avait aussi au point d’attache des transbordeurs, bon nombre de djobè
à l’affût d’un job, une course du dernier moment, un service à rendre
3d’urgence moyennant an ti lanmen poussé .

1 Portefaix.
2 Compagnie Générale Transatlantique.
3 Une occasion de manger quelque chose, une aide.
24Inutile de dire l’encombrement qui régnait sur les lieux, et plus
particulièrement, aux abords de la vieille jetée. Les voyageurs, leurs parents
et amis, les valises et les malles, autres paquets, et puis les incontournables
1personnages de la cité .
Pour l’embarquement des passagers, l’insolite le disputait à l’inconscience
ou mieux, « au je-m’en-fichisme ».
De toute manière, il y avait, là, une grande part d’improvisation de
dernière heure. Deux étapes étaient nécessaires, mais pas forcément
suffisantes à réaliser cet embarquement.
2Dans une pétrolette poussive et toussotante, conçue pour une trentaine de
passagers et bagages moyens, on y faisait monter bien plus d’une
cinquantaine nantie de leurs pesants et encombrants attirails : valises, sacs,
paquets-souvenirs, caisses de rhums et autres. La pauvre pétrolette se
souvenant sans doute d’un glorieux passé récent où elle avait
avantageusement pallié la défection des autobus et autres taxis (manque de
pneus – les bienfaits de la guerre) ; la pauvre pétrolette se souvenant sans
doute de ce passé héroïque pointait, fièrement, sa proue vers le couchant,
progressant, laborieusement, vers le Cairo, ce Transatlantique modèle réduit
où elle espérait pouvoir déverser, sans encombre, sa précieuse cargaison.
La deuxième étape relevait des prouesses techniques du pilote de la
pétrolette et de chacun des passagers.
La pétrolette, à la vérité, tentait avec plus ou moins de bonheur de se
stabiliser, face au premier palier de l’échelle de coupée du bateau. En sorte
que son plat-bord soit au niveau du palier sus-cité. Quant aux passagers,
compte tenu des clapotis et des mouvements bateau-pétrolette, pétrolette-
bateau, ils tentaient, après un saut qu’on pouvait qualifier de périlleux,
d’attraper cette échelle de coupée, et de se hisser ainsi jusqu’au premier pont
du bateau. C’est dans un salon de ce premier pont que s’effectuaient les
formalités de police et de douane.
Quant aux bagages les plus lourds, destinés aux cales du navire, ils étaient
empilés dans un gros filet, et ce dernier était treuillé. Après, c’était l’affaire
de l’équipage, notamment, du personnel des cabines.
Pour mieux situer le climat dans lequel s’effectuait cet embarquement et sa
singularité, il faut absolument savoir qu’à l’époque de référence, les départs
pour la France s’effectuaient par le truchement de la C.G.T.
L’embarquement s’effectuait, donc, à partir des quais de ladite compagnie.
Le pont d’embarquement des paquebots était, très facilement, accessible
puisqu’installé au niveau des larges quais des docks.
Le public, alors, pouvait monter à bord, voire y boire et manger. Il y avait
presqu’une ambiance de fête dans ces départs. Les choses se gâtaient, dès

1 Oisifs renommés.
2 Petit bateau de bois avec moteur à pétrole.
25l’instant, où les haut-parleurs et les cloches du bord invitaient les visiteurs à
descendre.
Ces derniers, parents, amis des voyageurs, visiteurs ou simplement
curieux, s’amassaient alors sur le quai, et dès que le paquebot décollait de ce
dernier, les chants s’élevaient dans la nuit qui s’installait peu à peu ; on
chantait « Adieu Foulards ».
Il y avait, malgré la profonde tristesse qui étreignait les cœurs ; il y avait
une telle convivialité dans ces départs que cela laissait à tous l’espoir d’un au
1revoir. Pourtant, le chant disait : hélas, hélas, sé pou toujou !
Mais, revenons au départ de ce jour, à l’embarquement de Stephen. Hélas !
Pour bien le situer, il faut dire qu’il n’avait rien de commun, rien
d’approchant des départs habituels, disons rituels.
Avec sa cinquantaine de passagers bien empilés, la vaillante pétrolette
bondée plus qu’à ras bord buvait au gré des vaguelettes, de gros paquets
d’eau, une fois bâbord, une fois tribord. L’inquiétude se lisait sur presque
tous les visages.
Certains passagers, les femmes notamment, poussaient des cris d’oiseaux
effarouchés.
Cet embarquement, qui avait débuté à 16 heures, était encore en cours,
alors que la nuit, depuis belle lurette, était tombée.
Stephen avait manœuvré pour être du dernier convoi, et il estimait ne
s’être pas trop mal débrouillé jusque-là, lorsque Monsieur Papa, qui était
resté en sa compagnie pour l’occasion, lui dit :
— Allons, Stephen, il est temps d’embarquer ; le ton n’admettait ni
réplique, ni commentaire.
Le garçon embrassa son père, sans mot dire. Ce dernier, d’un air
cérémonieux, il en avait toujours été ainsi, lui fit quelques recommandations,
et sans attendre que son fils soit installé dans la pétrolette, tourna les talons.
Alors, d’un coup, sans crier gare, les larmes montèrent aux yeux du
garçon !
Juste à cet instant, un quidam lança à la cantonade : les passagers pour un
naufrage, embarquez-vous !
Sur la jetée, badauds et autres accompagnateurs éclatèrent de rire.
Malgré son moral délabré du moment, Stephen ne put s’empêcher de
sourire largement. Dès lors, les larmes battirent en retraite.
Une fois, au pied de l’échelle de coupée, s’étant retourné pour tenter
d’embrasser du regard, une dernière fois, avant que la nuit n’efface
quasiment tout ; pour tenter d’embrasser toute cette partie du front de mer,
de la ville, du boulevard – sa promenade favorite – il laissa échapper une
exclamation : non ! Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas possible.

1 Hélas ! Hélas ! C’est pour toujours !
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