Un week-end en famille
41 pages
Français

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Un week-end en famille

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Description


Humour noir garanti !






Faire la connaissance de ses beaux-parents n'est jamais chose facile. Surtout s'ils habitent en Samouse, région que le jeune marié va apprendre à connaître le temps d'un week-end interminable.
Dès le vendredi soir, il lui est évident que cela se passera mal. Mais jusqu'à quel point ?
Et l'impulsivité dont il fera preuve est-elle due à son état psychologique déjà bien dégradé ou à la rencontre de plein fouet avec cette diabolique région ?
Son objectif de départ – limiter les dégâts – finira par faire place à une exaltation mystique qui culminera le dimanche, jour du Seigneur.






Un roman désopilant, un jeu de massacre permanent où tous les mauvais sentiments sont mis à l'honneur.





Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 août 2012
Nombre de lectures 80
EAN13 9782749124384
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture

François Marchand

UN WEEK-END
EN FAMILLE

Roman

image

Direction éditoriale : Pierre Drachline

Couverture : Lætitia Queste.
Photo de couverture : © Nicholas Eveleigh/Getty Images.

© le cherche midi, 2012
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

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et l’annonce de nos prochaines parutions sur notre site :
www.cherche-midi.com

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-7491-2438-4

du même auteur
au cherche midi

L’Imposteur, 2009.

Plan social, 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, il se demandait quelle zone de transition il était lui-même en train d’aborder, certain que son repli personnel n’était pas le signe d’une schizophrénie latente mais d’une préparation minutieuse à un environnement radicalement nouveau, doté de ses propres paysage et logique internes, où les anciens modes de pensée ne constitueraient qu’un fardeau.

J. G. BALLARD

VENDREDI

Au début, c’était juste un week-end en Samouse. Dans la famille de ma femme. Je ne pouvais pas savoir que ça allait dégénérer à ce point. Nous sommes arrivés à Andouillé le vendredi, tard. J’étais fatigué, Aurélie aussi, mais il a bien fallu honorer la collation préparée à notre intention, d’autant que c’était la première fois que je rencontrais ma belle-famille. Je venais de me marier avec Aurélie à Las Vegas, dans la foulée d’une perte monumentale au poker, en me disant qu’il valait mieux rassembler toutes les conneries possibles sur un seul jour.

Mon beau-père fit tout pour me mettre à l’aise.

– Appelle-moi Maurice.

Je ne parvins pas à décourager sa familiarité :

– Tu peux me tutoyer, mon petit gars.

– Si vous voulez.

L’ironie fut perdue.

– Bien sûr que je veux. Allez, reprends un petit coup de vin. C’est un cépage interdit : le jacquet. C’est le Jeanjean, du clos des Espinasses, qui le fabrique.

Maurice voulut très vite connaître notre itinéraire détaillé depuis la sortie de l’autoroute. Je fis alors connaissance avec le principal sujet de conversation de la vie de Samouse : l’itinéraire routier, avec force propositions d’amélioration.

– Vous avez pris par Ruillé-le-Gravelais ? Et alors, après La Baconnière, lorsque vous êtes tombés sur l’embranchement des trois crassiers, vous avez pris la première à droite ?

– Euh, sans doute… Enfin, l’important est que nous soyons parvenus à destination.

– Oui, mais c’est beaucoup plus long. Je te ferai un schéma pour la prochaine fois. À Mézangers, il faut prendre la D 456 jusqu’au bois des Terres-au-Curé, là, tu ne prends pas la route de Louvigné-du-Désert, tu vois ? Tu bifurques carrément, on a l’impression de s’éloigner, mais tu rejoins la grand-route de Clermont-du-Plessis.

Ma belle-mère, Solange, affairée tour à tour par la préparation et l’éviction des plats, n’avait pas tout entendu. Maurice la héla, pour la prendre à témoin de cette bonne blague : les Parisiens avaient pris par Ruillé-le-Gravelais au lieu de tout simplement emprunter le chemin du bois des Terres-au-Curé, si accueillant pourtant, en cette froide nuit d’hiver. C’était à se tordre ! L’hilarité fit place à la commisération lorsque Maurice aborda l’inévitable sujet de la supériorité de la vie en Samouse par rapport à Paris. Je dus admettre qu’effectivement la « qualité de vie » y était nettement supérieure, tout en me demandant comment les Samousiens parvenaient à échapper à l’idée de suicide le premier dimanche de pluie venu. Face à la crétinerie triomphante, j’ai une stratégie bien rodée, inspirée de la pratique du poker : je renchéris. Lorsque le type m’explique que Paris ne supporte pas la comparaison avec Andouillé, chef-lieu de canton de Samouse, 1 280 habitants perdus au milieu d’une brume permanente et diabolique, je songe à la relance, et ce n’est pas un jeu intellectuel facile que de trouver un avantage plausible à habiter pareil endroit. Maurice mettait ma sagacité à rude épreuve. Finalement, je répondis :

– L’avantage, ce sont les vacances.

– Pourquoi les vacances ?

– Ben, nous, à Paris, on passe notre temps à fuir la ville pour prendre l’air. Vous, à Andouillé, vous n’avez pas besoin. Vous avez le bon air en permanence. C’est pour ça que personne ne part en vacances par ici.

En vérité, ils ne partaient pas à cause de la thune. Mais, pour éviter une mauvaise interprétation de mon raisonnement encore un peu trop abstrait, j’ajoutai, avec un sourire complice :

– Les gens d’ici ne vont quand même pas aller passer le mois d’août à Paris, hein ?

Cet exemple concret rendit sa bonne humeur à Maurice :

– La bonne blague ! Pour sûr ! Qu’est-ce qu’on irait y faire ?

En effet.

– Et puis, vous êtes bien placés : à égale distance de la mer et de la montagne.

Cet argument était, sur le plan géographique, inexact. Si la Samouse jouxtait des contreforts vallonnés justifiant l’érection de viaducs géants destinés à faciliter le transit des urbains vers les stations de ski, elle était en revanche éloignée de la mer. Mais j’avais entendu une fois un Lyonnais se gargariser mensongèrement d’une telle position stratégique. Cette flatterie éhontée fit du reste son effet : Maurice, qui était passé rapidement à la gnôle – le vin, apparemment, en Samouse, ça va bien deux minutes –, nous en resservit une rasade. J’en profitai pour avaler discrètement deux comprimés de Zolpidem : j’en avais trop fait et ressentais le besoin d’une dose de neuroleptiques plus forte que de coutume. Le psychiatre m’avait mis en garde : éviter tout contexte susceptible de favoriser mon terrain dépressif. Je commençais à me demander si la Samouse n’était pas justement l’endroit à éviter.

Je crus obtenir un répit nocturne lorsque Maurice trahit des signes de fatigue, probablement dus à la complexité de nos échanges verbaux. Aurélie, elle, s’était couchée depuis longtemps. Par un accès de politesse totalement déplacé en la circonstance – je ne m’étais décidément pas mis en mode « Samouse » – j’étais resté plus longtemps avec Maurice, afin de marquer la considération que j’éprouvais pour sa conversation routière et sa toxique eau-de-vie à 48 degrés. Je crus que gagner ma chambre serait une affaire simple. Mais c’est le moment que choisit Maurice pour m’entretenir du plus important sujet de conversation de la vie de Samouse après le trajet routier : la maison.

Comme la vie est bien faite, ces deux sujets se complètent à merveille : « Pour venir voir ma belle maison, es-tu passé par Châteaugiron ou par Champeaux ? Ah, tu as eu raison, il y a une brocante à Saint-Brice, la route est barrée, tu aurais mis plus de temps. »

Il y a bien entendu d’autres sujets, mais qui peuvent être considérés comme des avatars des deux principaux : la voiture, par exemple, qui permet d’utiliser un itinéraire routier optimal pour venir voir une belle maison :

– Tu as changé de voiture ?

– Oui, l’ancienne avait deux mois.

– Tu as raison. C’est une Picasso ?

– Non, une Kandinsky, entièrement vitrée, avec radars de recul latéraux et airbag de coffre.

– Pfffiou, mon vieux, et ça… (ici, le geste des doigts qui se frottent les uns aux autres, pour figurer le coût élevé de la machine)… ça coûte bonbon, non ?

– Pas tellement, j’ai négocié, 37 500 euros. Mais j’ai eu un bon crédit à 9,6 % sur 194 mois, plus l’ancien crédit, mais il ne me restait que 72 mensualités.

Maurice se contentait pour le moment de parler de sa maison, m’exposant avec un grand luxe de détails les récentes difficultés de construction d’un étage supplémentaire. J’eus le malheur de poser, à nouveau par politesse, une question. La réponse exigeait des précisions supplémentaires, qui ne pouvaient être divulguées qu’au-dehors. Cela se rapportait à une histoire de crépi, qui avait été difficile à placer ou à enlever, je ne sais plus. Je n’y connais rien, en maison. Il fut aussi question d’un grand trou à combler avec des tonnes de terre et de gravats. Et enfin, Maurice, un peu éméché, lâcha le morceau : le grand souci de sa vie, c’était la fosse septique. Elle avait été mal placée à l’origine, juste devant la cuisine, et était insuffisamment profonde, si bien qu’elle se bouchait et que ses remugles incommodaient madame lorsqu’elle préparait le rôti du dimanche.

Je commençais à avoir sérieusement froid, dans le jardin, à écouter Maurice parler pigeonnier ou poteau électrique (qu’EDF, me confia-t-il avec un mélange d’excitation et de crainte, allait supprimer et remplacer par des fils enterrés). À l’intérieur, il faisait à peu près 25 °C, si bien que j’étais en chemise. Je n’avais pas eu le réflexe d’enfiler un « chandail » pour suivre Maurice. Dehors, il devait faire 3 ou 4 °C. Maurice produisait en parlant de grandes volutes de fumée. Évoquait des perspectives grandioses, un bassin avec des canards « pour les enfants » ; je n’eus pas la force de demander ce que les enfants venaient faire là-dedans. Voulait-il les noyer, ou devaient-ils distraire les canards ? Et, de toute façon, sa fille avait 25 ans. Je l’imaginais mal s’amuser à regarder des volatiles toute la journée. Sur la route départementale qui longeait la maison, une voiture défila, rompant le silence qui s’était installé momentanément. Maurice, en effet, rêvait. Il ne regardait pas sa maison, d’ailleurs très laide, il la contemplait, avec un regard énamouré qu’il n’avait probablement jamais eu pour Solange, même lorsqu’il la courtisa la première fois, en cette belle soirée de juillet 1967, au bal champêtre de Mouilleron-les-Deux-Vallées. On en était loin, de cette chaude journée de juillet 1967. À présent, il faisait froid, mais Maurice semblait se jouer du petit courant d’air glacial fort désagréable qui me transperçait les côtes. Il fallait trouver une solution avant de mourir congelé. J’abattis mon atout :

– Et une piscine, vous n’avez pas songé à une piscine ?

Le fusil de Maurice, chasseur émérite, était sagement entreposé dans la remise, fermée à clef, située de l’autre côté de la maison. Heureusement. Sinon, j’y passais. Le regard de Maurice se fit soudain beaucoup plus glacial que le vent du nord. J’avais touché la principale déception de sa vie : la piscine était encore en dehors de ses pauvres moyens. Sinon, il y a belle lurette qu’elle aurait orné le jardin de sa délicieuse couleur turquoise. J’ajoutai, ayant cru comprendre qu’il était de bon ton de se prévaloir de sa descendance à tout moment :

– C’est bien, pour les enfants.

Faillis préciser : « surtout dans un pays où il fait beau un été sur cinq. Vachement adapté. » Seulement, voilà, les voisins l’avaient, eux, la piscine, et ils se forçaient à se baigner, par 12 °C, pour jouir de la frustration de Maurice. Poussaient la malice jusqu’à l’inviter, pour qu’il se représente la différence entre une vraie maison – c’est-à-dire avec piscine – et une merde, même sommairement agrandie.

Maurice, au bord du meurtre, se maîtrisa. Sans plus dire un mot, fuyant tout à coup mon regard, il rentra comme un automate, me laissant finalement trouver moi-même le chemin de ma chambre dans l’aile mansardée et moderne de la maison. De la maison sans piscine.

Notre lit était étrange. Il semblait convexe, si bien qu’Aurélie et moi étions amenés naturellement à chuter, chacun de notre côté. Il faut toujours suivre son intuition. J’aurais dû fuir à cette minute. Lorsqu’on trahit son instinct secret, pour de bas motifs d’obligation sociale, on est, à juste titre, puni.