ANACHARSIS CLOOTS LE PRUSSIEN FRANCOPHILE

ANACHARSIS CLOOTS LE PRUSSIEN FRANCOPHILE

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" Étranger ", prussien de surcroît, il abhorrait tous les nationalismes et son idée de la Révolution était essentiellement universelle ! Sa haute pensée, comme aimait le dire Jaurès, refusant tout compromis, était pourtant la seule voie véritablement révolutionnaire, son seul tort. Cet empêcheur de révolutionner en rond a encore beaucoup à nous dire en ce XXIe siècle débutant en mal de mondialisation !

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Ajouté le 01 janvier 2000
Nombre de lectures 160
EAN13 9782296402645
Langue Français
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François LABBÉ
Anacharsis Cloots
le Prussien francophile
Un philosophe au service de la
Révolution française et universelle
Préface de Thierry Ferai
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de I'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) — Canada H2Y 1K9
Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui
dirigée par Thierry Feral
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France
et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues.
Le propos de cette nouvelle collection est d'en rendre compte.
Constituée de volumes réduits et facilement abordables pour un large
public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons
très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge.
Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le
lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire
réflexion.
Déjà parus
Thierry FERAL, Justice et nazisme, 1997. Le national-socialisme. Vocabulaire et chronologie,
1998.
Thierry FERAL, Dr Henri BRUNSWICK, Dr Anne HENRY,
Médecine et nazisme, 1998.
C L'harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-8629-0 « Le cercle au milieu duquel s'agitent les hommes s'est insensiblement
élargi : l'âme qui peut en embrasser la synthèse ne sera jamais qu'une
magnifique exception ; car habituellement, en morale comme en
physique, le mouvement perd en intensité ce qu'il gagne en étendue. La
Société ne doit pas se baser sur des exceptions. D'abord, l'homme fut
purement et simplement père, et son coeur battit chaudement, concentré
dans le rayon de sa famille. Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une
petite république : de là les grands dévouements historiques de la Grèce
ou de Rome. Puis il fut l'homme d'une caste ou d'une religion pour les
grandeurs de laquelle il se montra souvent sublime ; mais, là, le champ
de ses intérêts s'augmenta de toutes les régions intellectuelles.
Aujourd'hui, sa vie est attachée à celle d'une immense patrie ; bientôt,
sa famille sera, dit-on, le monde entier. Ce cosmopolitisme moral,
espoir de la Rome chrétienne, ne serait-il pas une sublime erreur ? Il est
si naturel de croire à la réalisation d'une noble chimère, à la fraternité
des hommes. Mais, hélas ! la machine humaine n'a pas de si divines
proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité
réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples
citoyens, ni des pères de famille. Certains physiologistes pensent que,
lorsque le cerveau s'agrandit ainsi, le coeur doit se resserrer. Erreur !
L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation, ou
des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions, et, en
quelque sorte, la maternité des masses ? Pour enfanter des peuples
neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans
leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de Dieu ? »
Le curé de Tours Balzac, Du même auteur : Lamartelière (1761-1830), Un
dramaturge sous la Révolution, l'Empire et la Restauration ou
l'élaboration d'une référence schillérienne en France, Peter Lang,
Berne, 1990.
Remerciements :
Que soient ici particulièrement remerciés M. le Baron de 1.10vell
qui m'a permis l'accès aux archives de sa famille, le Musée de
Clèves pour les documents fournis, les Archives Royales de
Zwolle pour leur accueil, le professeur J.-M. Valentin pour
l'intérêt qu'il a porté à mon travail, ma collègue Marion Voisin
pour sa pertinente relecture du manuscrit.
Merci également à Brigitte, elle aussi - prusso-batave et
profondément gallophile, mais que d' heures sacrifiées à
Anacharsis !
A Yannick, cet autre Anacharsis. Préface
LES ALLEMANDS DANS L'HISTOIRE DE FRANCE :
PLAIDOYER POUR UNE RECONNAISSANCE
mes amis, laissons là ce propos
pour en entonner un tout autre !
Ludwig van Beethoven
« De nombreuses erreurs, dit Monsieur Keuner, proviennent
du fait que l'on n'interrompt pas ou trop peu ceux qui détiennent
la parole. De cette façon se met en place un tout trompeur qui,
en raison de son indubitable homogénéité, donne l'impression
d'être vrai dans ses différentes parties, alors que ce ne sont que
les différentes parties qui s'alignent sur le tout»' .
Ainsi en va-t-il du discours historique officiel tel que le
conçoivent certes nos responsables politiques (par exemple la
légende d'une France globalement résistante forgée par le
Général de Gaulle par souci de réconciliation nationale), mais
aussi les programmes scolaires comme la «littérature » et la
presse de masse au service de l'idéologie dominante.
Ce qui taraude tout chercheur par-delà la laborieuse plongée
dans les archives, la minutieuse mise en forme de ses
découvertes, l'inévitable discussion à laquelle conduira
forcément la réception de ses révélations, c'est la lutte qu'il sait
d'emblée devoir mener contre les mythes dont la société est
saturée, et dont il assumera désormais la responsabilité de faire
justice. Brecht l'a alerté par son Galilée : «La vérité ne peut
s'imposer que si on l'impose, la victoire de la raison ne peut être
que la victoire de ceux qui parlent raison » 2 . Condamné par
essence à se situer en hérétique vis-à-vis des dogmes communautaires, ou si l'on préfère, à la façon de l'inoubliable
Oskar Matzerath avec son tambour en fer blanc et sa voix
vitricide, en «trouble-fète », en «requin dans un banc de
3 , le voici « embarqué » sardines », en « culbuteur des tabous »
dans une redoutable aventure : la mise à nu — contre le carcan
consensuel et les aliénations multiples qui oblitèrent tout progrès
spirituel — des mystifications déshumanisantes dans lesquelles le
social engineering — vectorisé par ce nouvel « opium du peuple »
que sont depuis Goebbels et « l'instrumentalisation soviétique »
(L. Marcuse) les formes modernes de médiatisation — a englué le
mouvement historique (cf. G. Orwell). Ergo : la recherche est
passion et — mon très cher collègue, le philosophe Jean Bardy, y
a insisté dans un ouvrage récent — « la pente est rude et escarpée
qui va de la caverne où l'opinion est reine jusqu'au soleil qui est
4 . la lumière »
UNE INJUSTICE FLAGRANTE...
Or s'il existe un domaine où prend tout son sens la célèbre
formule de Marx, «la tradition de toutes les générations mortes
pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants » 5, c'est bien
celui des relations franco-allemandes.
Toujours profondément marquée — quoique l'on puisse en dire
— par la défaite de Leipzig qui sonna en 1813 le glas de l'épopée
napoléonienne et le coup de grâce de Blücher à Waterloo 6, par
«la folle guerre de 1870 » 7, par le conflit de 14-18 et ses images
d'Epinal 8 et évidemment l'occupation des années quarante avec
son cortège d'exactions et de souffrances 9, l'opinion hexagonale
n'a toujours pas réussi à rompre avec les clichés manichéens et
les élaborations fantasmatiques qui lui ont été inculqués et qu'on
lui ressert au moindre éternuement entre Berlin et Paris. Le
« boche » a la vie dure, et tenter de nuancer le propos en
évoquant ces admirateurs et amis de la France que furent — entre
autres — Friedrich Schiller, Ludwig Bôme, Heinrich Heine,
Georg Büchner, Georg Herwegh, Rainer Maria Rilke, Heinrich
Mann, Lion Feuchtwanger, Leonhard Frank, Alfred Düblin,
laisse toujours quelque part perplexes nos contemporains. Quant
à célébrer ceux qui, fuyant délibérément le troisième Reich, se
mobilisèrent pour dénoncer Hitler °, s'engagèrent dans l'armée
10 française tel l'écrivain chrétien Hans Habe ll , furent internés dans
des camps où ils moururent accablés par le désespoir (le
dramaturge expressionniste Walter Hasenclever aux Milles) ou
livrés à la Gestapo par la police de Vichy (le responsable
socialiste Rudolf Breitscheid)' 2, mieux encore rejoignirent les
maquis 13 où ils payèrent un lourd tribut (massacre du 28 mai
1944 à La Parade en Lozère), voilà qui relève du défi, de la
provocation, sinon de la trahison.
Et pourtant comment ne pas être impressionné — et ému — par
le grand nombre d'Allemands dont le nom peut être associé aux
heures les plus sombres — mais aussi les plus glorieuses — de
notre pays ainsi que l'a magnifiquement documenté en 1983
l'exposition parisienne «Emigrés français en Allemagne —
Emigrés allemands en France » organisée par un collectif autour
du professeur Jacques Grandjonc sous l'égide de l'Institut
Goethe et du ministère des Relations extérieures I4 ?
Comment ne pas s'indigner du rejet systématique dont ils sont
victimes lors des grandes commémorations ? Qui à Aurillac
connaît Rudolf Engel qui défila dans les rangs des FFI pour la
libération du 11 août 1944, à Nîmes Martin Kalb qui le 24 entra
dans la ville à la tête du Maquis Lozère, à Toulouse le sous-
officier de la Wehrmacht Walter Kramer qui, comme Dora
Schaul à Lyon sous le pseudonyme de Renée Fabre, organisa un
réseau de propagande antinazie et fournit de précieux
renseignements à la Résistance ? Pas même une rue pour
préserver leur souvenir ! Et que dire de Sanary-sur-mer, cité
refuge de trente-six intellectuels antifascistes en exil — parmi
lesquels Thomas Mann et sa famille, Brecht, Marcuse, Arnold et
Stefan Zweig —, où une plaque certes a fini par être apposée en
septembre 1987 grâce à la pugnacité de l'historien local
Barthélemy Rotger, mais au-dessus du terrain de boules,
quasiment invisible pour l'oeil non averti ?
UN MUTISME MALSAIN...
De même, que le 28 novembre 1940 l'idéologue nazi Alfred
Rosenberg, sinistre auteur du Mythe du XXe siècle et de Sang et
ait affirmé à la Chambre des députés devant le tout-honneur,
Paris de la collaboration que « 1789 [était] une date à rayer de
11 l'Histoire » et ait déclaré la guerre aux Lumières et à
l'Encyclopédie, ne justifie pas que l'on nie l'indiscutable
contribution de nombreux Allemands à la Révolution française.
Or une petite enquête laisse pantois ! Car s'il ne vient jamais à
l'esprit de nos concitoyens d'associer spontanément des
patronymes germaniques à Danton, Marat et Robespierre, on
n'est guère mieux servi lorsque l'on s'adresse à des étudiants ou
à des enseignants traitant de la question ! Il y avait pourtant bien
là Georg Forster, savant célèbre qui avait fait le tour du monde
avec Cook ; Gustav von Schlabrendorff, fils d'un ministre de
Frédéric Il de Prusse ; Nicolas Luckner, commandant de l'armée
du Rhin auquel Rouget de Lille dédicaça sa Marseillaise dont la
musique fut composée par l'Autrichien Ignaz Pleyel ; Johann
Gottfried Saiffert, chef de la légion révolutionnaire germanique
forte de 1500 hommes ; le publiciste Konrad Engelbert Oelsner,
détracteur de l'esprit prussien et de tous ceux qui s'opposaient de
l'étranger à la Déclaration des Droits de l'Homme ; le médecin
Johann Georg Kemer qui, tel Hegel, voyait dans la France
nouvelle un «magnifique lever de soleil » ; Adam Lux qui
prônait le rattachement de la Rhénanie à la République ; sans
oublier le facteur de clavecins Johann Tobias Schmidt, reconverti
dans la construction de guillotines dont il avait fait enregistrer le
brevet en avril 1792 suite à l'adoption en septembre 1791 par le
nouveau code pénal du principe de décollation !
Néanmoins, de tous ces Allemands abandonnés de leurs
proches, mis au ban de l'Empire germanique, sans cesse
discrédités par la réaction, nul ne s'est plus senti investi d'une
mission philanthropique universelle que Johann Baptist Cloots
qui rêvait d'une Internationale républicaine, ouvrant en cela la
voie aux grands théoriciens socialistes de la génération suivante,
le tailleur Wilhelm Weitling, l'instituteur Friedrich MAurer, et
bien évidemment Karl Marx qui, eux aussi, connurent l'exil à
Paris.
Pourtant, là encore, les notices biographiques que l'on trouve
dans les évocations de la Révolution ne sont guère prolixes :
établi dans la Capitale depuis 1775, disciple de Voltaire,
naturalisé par la Législative en août 1992, élu à la Convention
comme député de 1 'Oise où il vota la mort de Louis XVI,
guillotiné à 39 ans avec les Hébertistes en raison de son
12 jusqu'au-boutisme antireligieux qui lui valut l'hostilité de
Robespierre... Si le Petit Larousse daigne le mentionner, La
Grande Encyclopédie en vingt et un volumes l'ignore
superbement, tout de même que François Furet (La Révolution,
Hachette, Paris, 1988) ou encore les deux copieux tomes de
l'Histoire littéraire de la France des Editions sociales consacrés
aux années 1715-1794. Pourquoi ? L'anathème de Marat qui dès
1792 dénonçait ce sans-culotte intransigeant et sans compromis
en tant que «mouchard berlinois », la justification par
Robespierre et Fouquier-Tinville de son exclusion des Jacobins
et de son exécution comme «agent de l'étranger » auraient - ils
flétri collectivement sa mémoire sur un mode si indélébile que
notre inconscient nous refuse — par un processus immédiat de
refoulement induit originellement par internalisation d'une
simple rumeur — toute approche différente ?
Comme l'a fort bien montré la psychanalyste Margarete
Mitscherlich-Nielsen, il est des processus de scotomisation
confortables qui, en éludant la perlaboration, délestent les
sociétés de tout regard sur elles-mêmes 15. Le «boche » étant a
priori le diable, l'ennemi du Bien, ce qui est hautement rassurant
quant à notre propre excellence nationale, il est des circonstances
— la Révolution, la Résistance — où il ne peut exister, à moins
d'admettre que l'oeuvre de laquelle il a participé serait
diabolique, ce qui est inconcevable du point de vue narcissique,
ou alors d'avoir conclu un pacte avec lui — syndrome de la
cinquième colonne, des «collabos », des agents provocateure —
pour quelque sordide entreprise de sape de notre communauté
identitaire et qui — paradoxalement — fait quasiment l'unanimité
en dépit de sa grotesque polysémie (communisme pour la droite,
fascisme pour la gauche, sans parler du complot judéo-
maçonnique toujours chéri de l'extrême-droite). L'Histoire
officielle n'est donc pas exempte de manipulations xénophobes
et racistes, de tripatouillages partisans «contre la vérité de
l'homme » (A. Camus), de paranoïa'.
Gageons que la découverte du vrai Cloots à laquelle nous invite
le présent ouvrage d'un intellectuel français qui vit en
13 Allemagne, constituera —dans l'esprit humaniste voulu par mon
regretté ami Jean-Michel Palmier avec l'instructive collection
«débuts d'un siècle » qu'il dirigeait aux Presses Universitaires de
Grenoble — une incitation pour les élèves, étudiants et jeunes
pédagogues à rompre avec les préjugés et réflexes nationalistes —
moralement comme scientifiquement insoutenables — de leurs
aînés.
A en croire les pages culturelles et les comptes rendus de la
Allemagne d'aujourd'hui, le mouvement est en belle revue
marche et ce, pour le plus grand bénéfice d'une meilleure
compréhension entre les peuples'''. Dans ce mouvement
hautement salutaire de rénovation et de relativisation du discours
historique sur l'Allemagne, le souci d'honnêteté intellectuelle
supplante enfin les clichés hâtifs et débilisants. L'auteur
prend toute sa place et il a lieu d'être fier d'Anacharsis Cloots y
de son travail.
Thierry FERAL
Geschichten vom Herrn Keuner (Les histoires de Monsieur 1) B. Brecht,
Keuner), Suhrkamp Taschenbuch 16, 1971, p. 106.
Leben des Galilei (La vie de Galilée) , Edition Suhrkamp 1, 1969, 2) B. Brecht,
p. 78.
3) G. Grass, Die Blechtrommel (Le tambour), Luchterhand, 1959.
L'Harmattan, 1998, p. 93. 4) J. Bardy, Bergson professeur,
Editions sociales, 1969, p. 5) K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte,
15.
6) Cf. A.Schom, Napoléon Bonaparte, Harper Collins Publishers, New York,
Penguin books, 1992. 1997, ainsi que One hundred days,
7) Titre d'André Guérin, Hachette, 1970.
8) Je renvoie à ce propos au remarquable dossier dirige par G. Raulet in
Allemagne d'aujourd'hui , 105/ 1988.
9) Voir notamment la chronique illustrée en cinq volumes d'Alain Guérin, La
Résistance, Livre Club Diderot, 1972 - 1976.
10) Cf. G. Badia et alii, Les bannis de Hitler, EDI/PUV, 1984.
tausend fallen, Hamish Hamilton, Londres, 11) Voir son autobiographie Ob
1942.
12) Cf. notamment de G. Badia et alii, Les barbelés de l'exil, Presses
universitaires de Grenoble, 1979, et Exilés de France, Maspero, 1982. Voir
aussi Camps et prisons du Sud de la France. Contribution à 1 'étude de l'exil
sous le troisième Reich, Aix en Provence, 1988.
mémoire, Tarmeye, 1991, pp. 79 - 112, et 145 - 149. 13) Cf. mon Défi de la
14 14) Catalogue sous le même titre, ISBN 2 11084 567 8 ; voir également Exils
et migrations d'Allemands. 1789-1945, Cahiers d'études germaniques 13/1987.
15) M. Mitscherlich-Nielsen, « Die Notwendigkeit zu trauern », Psyche
33/1979, pp. 981 - 990.
16) Le mécanisme a été magistralement décortiqué par R.M. Loewenstein dans
sa Psychanalyse de l'antisémitisme, PUF, 1952.
17) Intéressantes réflexions - dispersées - à ce propos in Psychiatrie française
de décembre 1995, décembre 1996 et septembre 1998.
de soi que je 18) Voir à titre d'exemple le n °147 de janvier - mars 1999. Il va
considère l'abonnement à cette revue (ordinaire : 185 francs, étudiant : 145
francs) comme indispensable pour tous ceux qui ont le souci de se tenir à jour
dans leur connaissance de l'Allemagne.
15 Avant-propos
Redonner une biographie d'Anacharsis Cloots est une oeuvre
vaine pour trois raisons au moins. D'abord parce que nous
possédons peu de documents permettant de connaître
profondément l'homme : la quasi-totalité des écrits conservés
sont des textes publiés ou destinés à être publiés ; même s'ils
abondent en renseignements qu'on serait tenté de qualifier de
«biographiques », la publicité que leur a donnée Anacharsis
Cloots les rend tout de même assez suspects quant aux
conclusions qu'on pourrait en tirer sur l'individu Cloots, sans
qu'on puisse toutefois leur dénier toute vérité puisque
Anacharsis semble avoir été particulièrement consciencieux,
honnête. Entre l'original des quelques lettres retrouvées par
exemple et leur version imprimée, pour les besoins de la cause
pourrait-on dire, il n'y a guère de différence.' Pourtant, ces
lettres, ces fragments de lettres, ces anecdotes personnelles
dont il agrémente si volontiers ses textes publics ne servent-ils
pas avant tout à camper un Cloots-personnage, au centre d'une
sorte de « mentir-vrai » sur lequel nous nous interrogerons ?
Entreprise vaine encore, parce que les témoignages que nous
possédons sur lui datent quasiment tous de l'époque
révolutionnaire, époque pendant laquelle il est un homme public
adulé par les uns, honni par les autres : il est à peu près
C'est le cas en particulier de sa lettre à E. Burke, qui ne diffère quasiment pas
du texte imprimé pourtant à des fins de propagande évidentes. Cependant, et
comme il était habituel chez les intellectuels, Cloots tenait un registre de ses
lettres et conservait un double de ses envois même les plus innocents (Cf.
Papiers Cloots des Archives nationales). On peut penser qu'à partir d'un
certain moment de sa vie, Anacharsis était conscient du fait que ses manuscrits
étaient des imprimés potentiels et qu'il a rédigé en conséquence.
17 impossible de trouver un texte en apparence tant soit peu
objectif.
En dernier lieu, la chronologie de la vie de l'Anacharsis
Moderne est assez bien connue pour qu'il ne soit guère utile de
la redonner. Sans entrer dans le détail des articles qui lui ont été
consacrés, et qui en font ou l'archange d'une révolution
inaccomplie ou l'ange noir des débuts de la Terreur, une
mythologie sur laquelle nous aurons en revanche à revenir, à
quelques erreurs vénielles, à quelques malfaisances près, dès la
Biographie universelle de Michaud, on connaît les principaux
épisodes de son existence mouvementée. Enfin, depuis
l'exposition qui lui a été consacrée à Clèves, sa ville natale, en
1988, les recherches de Bernd Schminnes en particulier ont
permis de donner un tableau assez complet et quasiment
satisfaisant des événements vécus par l' «orateur du Genre
humain », puisque tel était le titre qu'il revendiqua jusqu'à sa
2 mort, non sans raison d'ailleurs comme nous pourrons le voir.
Le but de cet ouvrage n'est donc pas de tenter de retrouver
l'homme derrière l'oeuvre ni à plus forte raison de brosser le
portrait de l'individu entier au nom de considérations plus ou
moins psychanalytiques comme avait tenté de le faire, avec un
certain talent, sa première biographe allemande S. Stern. 3
En fait, la quasi-totalité des documents dont nous disposons
est en prise directe sur la réalité mesurée à l'aune d'un système
de pensée, d'une philosophie qui, pour évolutive qu'elle ait été,
n'en est pas moins d'une grande cohérence car, dès le départ,
elle porte en elle les prémisses, les potentialités de ses
développements futurs. Tout au long de sa courte existence,
Anacharsis s'est efforcé de s'expliquer et d'expliquer ce texte
2 Voir le magnifique catalogue réalisé à cette occasion: Anacharsis CLOOTS,
der Redner des Menschengeschlechtes, Boss Verlag, Kleve, 1988. Le travail de
Bernd Schminnes s'appuie sur un article paru à la fin du XIX' siècle publié par
R. Kayser, « Anacharsis Cloots, der sprecher des Menschengeschlechts », in:
LXXIX (1895, p.447-466). Preuftisches Jahrbücher,
Selma Stern, Anacharsis Cloots, der Redner des Menschengeschlechts,
Berlin, 1914. Aucun des auteurs qui se sont penchés sur Cloots ne s'est appuyé
sur l'article Anacharsis Cloots (plus de 35 p.) publié dès 1795 par K.E. Oelsner
dans les Friedens-Preiliminarien, le journal de L.F. Huber, article sur lequel
nous aurons l'occasion de revenir à plusieurs reprises.
18 fondamental qu'il portait en lui, «expliquer » au sens
étymologique de «déplier », de développer cette pensée qui
l'habite et qui est toujours pensée des limites en ce sens qu'elle
ne peut progresser qu'avec les événements, que par les
événements. Elle est toujours au plus haut point possible à un
moment donné, sur la crête de la déferlante et il est fascinant de
s'efforcer de suivre une pensée qui se transforme
continuellement sans jamais se défaire ni se renier, d'une
pensée qui induit les événements et qui progresse par eux, une
pensée ouverte sur l'avenir et qui ne peut que nous paraître
moderne à une époque où l'on parle beaucoup de
mondialisation, de droit d'intervention et trop faiblement encore
de droits de l'homme.
Il a néanmoins paru nécessaire de donner au lecteur un
certain nombre de points de repères susceptibles de l'orienter
ensuite dans l'étude d'une philosophie d'autant plus complexe
que, d'une exigence intellectuelle extrême, elle fait aussi la part
de la réalité et de ses contraintes.
Penseur au plus au point, Anacharsis Cloots n'est pas un
«lion de salon », un philosophe de boudoir, un réformateur en
chambre, l'esprit fumeux ou le rêveur que l'on aime le plus
voir en lui, il est, et de plus en plus au cours de sa vie, un être
plongé au coeur de la tourmente, un idéaliste respectueux des
pesanteurs de la réalité, un pragmatique sectateur de l'utopie,
un homme qui a encore beaucoup à nous dire à nous, hommes
du )(me siècle commençant.
19
Introduction
Au milieu de la tourmente révolutionnaire, vivre ou mourir
importait peu à Anacharsis Cloots, l'essentiel étant de laisser le
témoignage de ses écrits, de sa pensée, d'indiquer à la postérité
une perspective, de léguer un message (le message !) pour les
générations à venir, un peu à la façon d'un Stendhal, mais sur
un autre plan, n'écrivant que pour les lecteurs du siècle suivant.
Si l'on considère la fortune attestée de ses idées, on doit, à
première vue, en conclure que ses attentes auront été déçues car
si bon nombre de ses projets ont servi à tisser la trame de
l'actualité des deux siècles ayant suivi son exécution en mars
1794, si sa réflexion conserve une certaine fraîcheur, on s'est
bien gardé en général de voir en lui un précurseur et même de lui
attribuer une influence quelconque. Pour le grand public, il
demeure un inconnu et il arrive encore trop souvent que des
travaux universitaires sérieux lui fassent la part réduite quand ils
ne l'oublient pas totalement.
On ne doit pas s'étonner de ce silence car, si l'on excepte les
rares (et brefs) essais de réhabilitation dus à des plumes célèbres,
L. Blanc, Michelet, Jaurès .' plus tard par exemple, on s'est
contenté, lorsqu'on évoquait sa figure, de reprendre les clichés
les plus éculés véhiculés par ses adversaires qui, en dépit de leur
diversité, se retrouvaient dans une sorte de communion
haineuse: car, par sa personnalité, ses origines sociales et
nationales, l'évolution de ses idées, il ne pouvait qu'être le lieu
commun de la réprobation universelle. A cela il faut ajouter que,
longtemps, évoquer Cloots n'est jamais innocent car c'est
prendre position sur deux plans, essentiels dans l'Europe des
4 Voir le chapitre sur le Mythe de Cloots.
21 deux cents dernières années : celui des convictions politiques et
sociales, celui des rapports franco-allemands.
Considéré longtemps comme un traître à sa patrie par
l'historiographie prussienne officielle, s'il est redécouvert par
quelques historiens mineurs sociaux-démocrates, qui
n'échappent d'ailleurs pas aux préjugés de leur temps, c'est à la
veille de la guerre franco-prussienne de 1870, et l'heure n'est
pas à la célébration du cosmopolitisme de Cloots; de façon
symétrique, il est déconsidéré par ses origines étrangères auprès
des Français toujours en mal d'espions ou de cinquième
colonne, et si Michelet dresse le portrait sentimental d'un
Cloots lumineux dans son Histoire de la Révolution française,
c'est au moment où il s'oppose le plus violemment à la politique
de l'Empire. S'il est rejeté avec mépris par les grands
philosophes de l'Aufklârung tel Wieland, sans doute effrayés,
dans le calme de leurs cabinets, comme le dit ironiquement
Forsters, par les proportions prises par la Révolution française,
il est le héros des philosophes engagés dans ce déluge d'idées et
d'événements mais dont le poids compte peu. Il est considéré
comme un paria par l'aristocratie à laquelle il appartenait
quelque peu, mal aimé ou mal connu du petit peuple oublieux
facile à abuser, abhorré par les révolutionnaires modérés qui
voient en lui un terroriste, par les Girondins qui en font un de
leurs bourreaux, voué à une haine mortelle par les Terroristes,
les sans-culottes même qui lui reprochent d'être un capitaliste,
d'avoir des liaisons antipatriotiques, maudit par les francs-
maçons, détesté universellement comme athée...
Anacharsis n'était d'aucun camp ni d'aucun pays: ce citoyen
du monde ne pouvait, dans le meilleur des cas, qu'être destiné à
un long oubli.
Longtemps, les seules mentions de sa personne sont donc le fait
de dictionnaires biographiques ou encyclopédiques. Or l'on sait
combien de tels ouvrages et de tels articles sont davantage le
reflet d'une réalité idéologique ou historiographique, sans
oublier que chacun se copie, reprenant les mêmes erreurs, les
amplifiant ou les diminuant dans un sens ou dans l'autre.
Munich, 1981. 3 in: Georg Forster, Revolutions-Briefe,
22 Le portrait généralement véhiculé est celui emprunté aux
dictionnaires les plus réactionnaires de la fin du XVIII e siècle,
l'expression la plus pure de la haine et de la méconnaissance,
faisant d'Anacharsis Cloots selon les tempéraments une espèce
de fou, d'apatride sans foi ni loi dont Barbey d'Aurevilly dans
ses «portraits » donnera sans doute, tard dans le siècle,
l'expression la plus méprisante et la plus virulente, Cloots
étant :
Ce Jocrisse allemand pesant comme trois Jocrisse français, et qui s'était
intitulé lui-même, avec la solennité d'un fou dans sa loge : l'Orateur du
genre humain [...] Non pas ridicule, mais le ridicule en soi.'
On lui reprochera aussi d'être l'apôtre de l'athéisme, le premier
des terroristes et le sanguinaire partisan des massacres de
Septembre, on lui opposera ses origines prussiennes et
hollandaises qui en font l'instrument idéal des puissances
étrangères, on lui fera grief de sa fortune personnelle, de ses
acquisitions de biens nationaux, de ses dons à la patrie...
Il faut attendre 1865 pour voir apparaître le premier véritable
ouvrage qui lui est consacré, mais nous sommes à la fin du
Second empire et ce livre participe du bouillonnement
intellectuel qui marque cette fin de règne, c'est d'abord un livre
d'opposition indirecte au régime en place. Comme l'avait
d'ailleurs déjà fait Léonard Gallois dans des circonstances
politiques assez semblables, à la fin du règne de Louis-Philippe
dans son Histoire des Journaux et des journalistes de la
Révolution française (qui a le mérite d'insister sur l'honnêteté
foncière de Cloots ainsi que sur ses qualités d'homme de
plume), l'auteur, Georges Avenel, se penche avec intérêt et
sympathie sur Anacharsis Cloots au risque même de tomber
parfois dans l'hagiographie. Son étude est d'abord destinée à
faire revivre l'époque révolutionnaire, à montrer à ses
contemporains que c'est bien à ce moment que la France s'est
régénérée même si les choses ne se sont pas toujours passées
comme il l'aurait fallu, suggérant à mi-mots qu'il est temps de
6 Barbey d' Aurevilly, Les oeuvres et les Hommes, « Portraits politiques et
littéraires », n°16, p. 223-235, Paris, 1898.
23 renouer avec les idéaux révolutionnaires pour lesquels tant
d'hommes, le plus souvent, ont offert leur vie avec
désintéressement. Avenel permet au lecteur de pénétrer, sur les
basques, de Cloots dans les clubs, les comités, les tribunaux
révolutionnaires, d'y rencontrer les principaux acteurs de cette
période exaltante, de les voir vivre, de les entendre parler. Car
l'auteur s'est ingénié à mettre en dialogue les articles du
Moniteur ou d'autres journaux, les lettres, les anecdotes.
Parfois, bien sûr, il a dû fournir les inévitables raccords mais
son livre est extraordinairement vivant. Entre la biographie et le
roman biographique, entre le roman historique et le récit
historique, l'ouvrage malgré tout donnait de Cloots l'image
d'un nouveau Candide ayant échangé la Westphalie pour la
Prusse et qui ne satisfait en définitive, bien que plus nuancée et
plus sympathique, pas plus que le jocrisse de Barbey ou l'
«espion des puissances » de P. Quénard sur lequel s'était greffée
dès 1795 la légende d'un Anacharsis à la solde des ennemis de
la France.'
Plus sobres sont les longs articles que H. Baulig fit paraître
dans la revue La Révolution française. Pour le reste, ce travail
qui se veut définitif et universitaire n'apporte aucun élément
nouveau, l'auteur s'étant contenté de faire la synthèse des écrits
antérieurs en vérifiant toutefois apparemment le sérieux des
affirmations et les sources les soutenant.'
Du côté allemand, à part le petit opuscule, très fautif, que lui
consacra K. Richter en 1864 et qui n'est que le résumé des
articles biographiques alors connus, ainsi que le court article,
sérieux, de R. Kayser évoqué plus haut, c'est seulement en
1919 qu'un ouvrage de quelque importance lui est consacré :
une thèse due à E. Stern. Pourtant ce travail ne renouvelle pas la
recherche sur Cloots, l'auteur se contente en effet le plus
souvent de reprendre G. Avenel pour le réécrire sous une forme
Georges Avenel, Anacharsis Cloots, L'Orateur du Genre humain, Paris 1865. 7
T.II, Paris, 1796. P. Quénard, Portrait des hommes célèbres de la Révolution,
8 H. Baulig, « Anacharsis Cloots » , in: La Révolution française XLI, p. 123-
154 ; 311-355 ; 401-438, 1902. Ces articles comportent une série d'erreurs et
d'approximations.
24 plus universitaire (recours au texte original au lieu du dialogue
reconstitué, exposé des sources...) et d'exploiter la démarche
adoptée par les articles donnés dans La Révolution française. Le
seul point positif étant une certaine clarté faite sur les origines de
la famille de Cloots. 9
Si l'on excepte quelques articles d'historiens sur des détails
précis de la carrière du conventionnel 19, il fallut attendre
l'approche du bi-centenaire de la Révolution pour avoir, avec
l'exposition de Clèves et le catalogue déjà mentionné, une
recherche solide et assez bien documentée mais trop rapide pour
satisfaire entièrement.
Enfin, le dernier ouvrage paru sur Cloots et qui se présente
comme définitif, celui de R. Mortier", est gâché par quatre
défauts principaux : de trop nombreuses inexactitudes, le choix
d'écrire un livre grand public alors qu'il manque une sérieuse
étude de référence, ce qui évite, apparemment, d'avoir à citer
exactement ses sources et permet de présenter comme des
nouveautés ce qui a été publié en particulier dans le catalogue de
l'exposition, une expression souvent approximative et surtout
(surprenant de la part d'un universitaire chevronné et talentueux
si l'on s'en tient à ses autres publications) un manque total de
méthode. Convient-il en effet quand on parle d'un personnage
aussi complexe que Cloots d'avoir la chronologie pour seul
plan ? Le livre abonde ainsi de redites, de confusions mettant à
mal l'évolution d'Anacharsis, qui n'a rien à voir avec les
palinodies que laisse entendre le morcellement de l'ouvrage
9 K. Richter, Anacharsis Clootz. Ein historisches Bild aus der franziisischen
Revolution von 1789, Berlin, 1865.
S. Stern, op.cit.
I° Par exemple les articles de M. Dommanget, « Cloots dans l'Oise », in:
Annales historiques de la Révolution française 36, p. 206-215, 1964. (Sur ses
biens dans l'Oise)
Joachim Kuhn, « Vier Briefe an Anacharsis Cloots », in: Archiv far Politik
und Geschichte 4, p. 402-406, 1925.
Leo Gies, « Der Philosoph aus dem Tal der Gnade », in: Kalender far das
p. 112-120, Kleve, 1969. Klever Land auf das Jahr 1970,
Rudolf Kayser, « Anacharsis Cloots, der Sprecher des Menschengeschlechts »,
Preteische Jahrbücher LXXIX, p.447-466, 1895. in:
Anacharsis Cloots ou l'Utopie foudroyée, Paris, 1995. " R. Mortier,
25 même si, de temps en temps, un récapitulatif cherche à faire le
point. Manque de méthode encore quand on se perd dans
l'entrelacs des discours : les citations formelles, le «style
indirect libre » et les propres commentaires de l'auteur. On ne
peut bien sûr invoquer le confort du lecteur : faire vivant ! Le
point fort de cet ouvrage réside dans le fait que, mieux que tous
ses prédécesseurs, R. Mortier en historien de métier, fait la
part belle au contexte : les principaux événements de la vie de
Cloots sont toujours présentés dans leur environnement politico-
historique.
En définitive, les meilleurs ouvrages sont sans conteste ceux
d'A. Soboul et de M. Duval qui, chacun de leur côté, se sont
attachés à redonner les textes mêmes d'Anacharsis, s'effaçant
derrière la parole de l'Orateur, réduisant les commentaires au
minimum pour se contenter de la tâche ingrate et peu valorisante
mais ô ! combien essentielle d'éditeur. On aurait pu en rester là.
Cependant, ces deux ouvrages, par leur abondance, leur
épaisseur ne sont pas d'un abord aisé et le lecteur est vite
dérouté par cette multiplicité d'articles, de motions,
d'adresses...
Toutes ces raisons, et quelques autres plus personnelles sans
doute (la fameuse «sympathie »), ont fait qu'il était tout de
même nécessaire de tenter cette fois non plus une biographie,
non plus un catalogue raisonné et commenté des productions de
Cloots mais un essai visant à cerner autant que possible une
intelligence, un esprit d'exception, une réflexion qui n'est en
rien obsolète. Car ce qui frappe chez Cloots, c'est qu'on a
affaire à un individu conséquent qui part d'une idée: la critique
des religions révélées comme expression historique du pouvoir
des préjugés, et qui poursuit méthodiquement, sans concession
sa réflexion à partir de cette prémisse en intégrant les éléments
nouveaux venus d'une évolution des conditions socio-
historiques. L'illustration en quelque sorte de ce mot de Bonald :
« Le déiste est un homme qui n'a pas assez vécu pour devenir
athée » ; trente-neuf années de vie auront suffi à donner sa
dimension temporelle à cet aphorisme.
26 D'autres éléments enfin, particulièrement négligés jusqu'ici,
sont aussi matière de cet essai. Cet être foncièrement solitaire
ayant très vite une conception messianique de son rôle, cet
intellectuel au centre de tensions qui ne peuvent et ne doivent se
résoudre à l'époque où il vit que dans une assomption funeste:
Prussien et Français, Français et Cosmopolite, riche et partisan
de la Révolution de l'an II, philosophe rêveur et pragmatique,
ce voyant attaché à l'instant, ce styliste talentueux n'hésitant
pas à coiffer le dictionnaire d'un bonnet rouge...
27 Une vie comme une épiphanie
Éléments de biographie
« Bons esprits, hommes de
mon siècle, et vous qui
voulez devenir mes
contemporains, lisez
attentivement. »
A. Cloots, Avant-propos aux Bases
Constitutionnelles.
Les origines hollandaises de sa famille, sa naissance en Prusse
sont certes des facteurs importants pour sa destinée future dans
la mesure où, au moins jusqu'à la fin de la guerre de Sept-Ans,
la question des nationalités ne se pose pas dans les mêmes
termes que de nos jours, le rang social, la religion étant des
paramètres au moins aussi déterminants.
Les Cloots appartiennent depuis plusieurs générations au
monde de la finance, un monde par définition cosmopolite: les
grandes familles de banquiers et de négociants tissent de
véritables réseaux internationaux de relations et de parents qui
essaiment vers les principales plaques tournantes européennes
ou coloniales, grandes villes, ports, comptoirs.'
Gestionnaires et On se reportera aux ouvrages de: Michel Bruguière,
profiteurs de la Révolution, Paris, 1986.
John Bosher, French finances, 1770-1795: from business to bureaucracy,
Cambridge, 1970.
M.A. Bouchary, Les manieurs d'argent à Paris à la fin du XVIIIe s., Paris,
1941-1943.
La banque protestante en France de la Révocation de 1 'Edit de Herbert Lüthy,
Nantes à la Révolution, Paris, 1961.
29
C'est particulièrement le cas des Cloots qui, il faut le rappeler,
Hollandais catholiques, voient leur fortune prendre son essor et
croître dans le cadre favorable pour eux de l'immense empire
hispano-autrichien des xvr et XVII` siècles. 2
Venue du Limbourg, la famille commence son ascension
sociale avec l'arrière-grand-père de Jean-Baptiste: Paulo Cloots
(1633-1705), qui, originaire de Maastricht, devient bourgeois
d' Amsterdam où il épouse Catherine de Prett (ou Pret) issue
d'une bonne famille du grand port flamand d'Anvers.'
De ses nombreux enfants, Thomas (1663-1699), et Jean-
Baptiste (1670-1747) doivent être particulièrement signalés.
Le premier parce qu'il est le père d'Egide-Joseph (1692-
1726), lui-même aïeul du futur conventionnel. Malgré sa courte
vie, il est un banquier et un négociant renommé habitant
d'ailleurs le prestigieux Keizergracht. Il doit sa fortune à
d'heureuses opérations commerciales facilitées par le réseau
international de ses parents et alliés: Paris, Anvers, Cadix,
Curaçao, Vienne, Malte, Saint-Malo, Bordeaux, Lisbonne,
Londres, Saint-Petersbourg...
Le second est un négociant de haute volée demeurant sur le
Herengracht à Amsterdam, qui acquiert rapidement une
immense fortune. Avec son autre frère Paul-Jacques (1672-
1725), établi à Anvers, un des fondateurs de la Compagnie
d'Ostende en 1722, il demandera d'ailleurs avec succès que l'on
confirme sa noblesse et celle de sa famille le 16 février 1718. 4
2 Aux Archives Royales de Zwolle se trouve un recueil de lettres avec des
correspondants commerciaux divers dont Marie Catherine Cloots épouse de Mr
Currand, négociant anglais établi à Lisbonne, les Bombarda en France, les
cousins De Pret à Anvers, les Falaise de Chapdelaine et les Lognet de
Granville à Saint-Malo, E. Ginoux à Paris... Le livre de compte indique en
outre des correspondants à Marseille, Lyon, Bordeaux, la Rochelle, St
Petersbourg, Cadix, Curaçao, Lisbonne... (Acte 79)
3 Tous les renseignements qui suivent ont été vérifiés aux Rijksarchief de
Zwolle (NL) où les descendants de la famille Cloots ont déposé leurs archives.
Que le baron de Hiivell soit remercié pour l'autorisation qu'il a bien voulu
m'accorder de consulter ces archives. Voir en fin d'ouvrage le tableau
généalogique.
Une lettre du Prince Eugène au marquis de Prié du 18 mai 1718 évoque en
ces termes les Cloots: « Je suis bien aise que le Sieur Cloots fasse partir
d'Ostende dans peu de jours cinq vaisseaux armés pour la Chine, Surate et
30 Bien que depuis 1713-1714 les Pays-Bas espagnols aient été
cédés à l'Autriche, la patente de noblesse est signée par le roi
d'Espagne Philippe V. Dans leur demande, les deux frères
avaient indiqué leur parenté avec un homme noble ayant vécu au
XIV' siècle dans une ville du Limbourg. 5 Cette assertion
reconnue sur la seule foi d'armoiries conservées à Madrid, toute
autre preuve ayant disparu dans les guerres de Hollande, sera
d'ailleurs reprise dans les lettres de noblesse qui leur seront alors
accordées et qui serviront ensuite de preuves à l'affirmation de
l'ancienneté de leur lignage ! 6
Paul-Jacques, fait baron de Schilde le 15 janvier 1723 par
l'empereur Charles VI, meurt sans postérité le 3 novembre
1725. 7
Avec la recommandation de la veuve de ce dernier, Johanna de
Pret, Jean-Baptiste demande alors le titre de baron de son frère
autres endroits... Votre Excellence doit se concilier cet homme par un bon
accueil et toutes les facilités possibles. » (in: A. Arneth, Prinz Eugen von
Savoyen, Bd HI, p. 536, Wien, 1864. Cité par Selma Stem, Anacharsis Cloots,
der Redner des Menschensgeschlechts, Berlin, 1914, p. 7.)
Selon Roland Mortier, Anacharsis Cloots ou l'utopie foudroyée, Paris, 1995,
cette Compagnie d'Ostende à l'histoire mouvementée, aurait été fondée pour
concurrencer les transports maritimes anglais et hollandais (p. 18).
5 Voir le catalogue de l'exposition Cloots: Anacharsis Cloots, Der Redner des
Menschengeschlechts, Kleve, 1988.
6 Archives de Zwolle, N ° 204a (Patente en langue espagnole signée du roi
Philippe V).
« Charles par la grâce de Dieu Empereur des Romains, toujours Auguste,
nous ayant été fait rapport de notre cher et bien aimé Paul Jacques Cloots
originaire de notre bonne ville de Limbourg, capitale de notre duché et
province du même nom, laquelle y aurait été connue pour noble de l'Année
1350 lorsqu'il y vivait Gilles Cloots qualifié écuyer, dont les descendants
auraient en suite desservi et occupé les premières et les plus honorables
charges en notre ville de Limbourg, portant pour armes d'or à la force de sable
chargé de trois bétants, le tout suivant qu'il consistait par titres et vieux
enseignements exposés en notre dite ville de Limbourg et même que la famille
Cloots ait déjà été agrégée par Jéromique Cloots entre les familles nobles et
lignagères de notre ville de Bruxelles de l'année 1652 et en celles de Louvain
de l'année 1654 [...] Vienne 24 octobre 1718 . » Extrait des Lettres Patentes
(Archives royales de Zwolle, acte 568).
31 et le 10 avril 1726, l'empereur accorde pour lui et sa
descendance le droit de porter ce titre. 8
Lorsque ce grand-oncle Jean-Baptiste meurt le 12 août 1747
sans descendant direct, son petit-neveu Thomas-François
Cloots, le père du futur Anacharsis, devient son héritier
universel, ce qui lui garantit d'importantes rentes et lui permet
de songer à se retirer du négoce actif .
Né en 1720 à Amsterdam, Thomas-François exerce la
profession de banquier-négociant, comme le voulait la tradition
familiale.
Le 6 décembre 1747, peu de temps après la mort de son
oncle, il loue le domaine de Gnadenthal situé à proximité
immédiate de la ville de Clèves, appartenant depuis 1666 à la
couronne prussienne.
A la même époque, il sollicite du roi de Prusse la dignité de
conseiller secret, une dignité qui n'est liée à aucune fonction
mais qui lui permettra sans doute un meilleur accès à la bonne
société de Clèves, dominée par des familles protestantes 9, mais
aussi de diversifier ses activités en direction d'un pays dont
l'influence grandit en Europe. Le titre lui est accordé le ter
septembre 1748, pour « ses qualités bien connues de nous »,
s Archives Royales de Zwolle, acte 212. Patente aux armes de Jean-Baptiste
Baron de Cloots.
« La baronnie de Schilde fut vendue à la famille van der Werve ; elle y a
demeuré jusqu'au 11 décembre 1722. Lorsque après la mort de Charles van der
Werve ses enfants la vendirent à Monsieur Paul Jacques baron de Cloots,
conseiller de sa majesté impériale et catholique charles VI, issu d'une ancienne
très-noble famille originaire du duché de Limbourg et dont les ancêtres se sont
signalés dans les guerres au service de leur souverain en faveur duquel la dite
seigneurie fut érigée en préminence de baronnie par lettres patentes de la dite
majesté en date du 15 janvier 1723 et qui, jouissant avec sa compagne Jeane du
Pret d'une paisible possession s'occupe beaucoup à embellir ce-dit
château. » M. Bunker - Trophées de Brabant, A la Haye, chez Chrétien von
Lom, 1724. (Ouvrage figurant au catalogue de la bibliothèque de Gnadenthal)
9 E. Dôsseler, « Kulturpflege beim Adel am preul3ischen Niederrhein », in:
Heft 116, 1964. Sur l'histoire complexe du Annalen des Historischen Vereins,
duché de Clèves, Berg et Juliers, on se reportera aux Annales de l'Empire de
Voltaire.
32 signale le document de la Cour de Berlin, et contre deux cents
thalers impériaux. i°
Le 24 septembre, Thomas-François nomme alors un fondé
de pouvoir à Amsterdam, Jacob Schelling, chargé de toutes ses
affaires et s'installe définitivement à Gnadenthal qu'il acquiert
avec les terres qui en dépendent le 30 décembre 1748 pour 35
000 Gulden."
Gnadenthal avait été construit au début du XVIII` s. par le
président de la chambre de Clèves Johann Moritz von Blaspiel
sur l'emplacement d'un ancien cloître élevé à partir de 1486 par
des Augustins, près de Donsbrüggen, entre la montagne de
Clèves et le Rhin. Il avait été détruit en 1590 par des troupes de
mercenaires hollandais.
Le château est situé près du jardin d'agrément de Clèves que
Johann-Moritz von Nassau-Siegen avait créé et qui était très
visité particulièrement depuis la découverte alors récente et
l'exploitation d'une source thermale. Gnadenthal était une des
plus belles demeures de la région et son parc baroque était
admiré par les curistes de la région, aux dires des voyageurs.
On en possède d'ailleurs plusieurs descriptions et gravures: le
bâtiment de deux étages possède un plan en forme de H . Les
murs sont en briques rouges bien appareillées et percés de larges
fenêtres. Des statues abritées dans des niches ovales ornent la
façade ; le portail en arc de cercle situé au centre d'une terrasse
est en pierre de taille et ouvre alors sur un parc et un étang
aménagés.
La ville était encore au XVIII` s. marquée par la personnalité
de ce Johann Moritz von Nassau-Siegen qui en avait fait dès le
milieu du XVII` s. une cité de résidence fort bien située.' 2 Vers
10 Dôsseler, op.cit., et Archives de Zwolle, acte 75.
Il DÔsseler donne le 11 sept 1748 et comme source les Archives de Arnhem.
Les archives de Gnadenthal, conservées à Zwolle, possèdent un acte de
vente conditionnelle datant du 15 octobre (acte 170).
12 Voir les articles de Dôsseler (art. Cit.) et L. Gies (in: Heimatkalender fur
das Klever Land, 1970, p.113-120) ainsi que: Christian Friedrich Meyer,
Ansichten einer Reise durch das Clevische, 1794 p. 30 et T. Cogan, The Rhine
or a journey from Utrecht to Francfort, 1. London, 1794 p.111...).
Peter Langgendiejk, De Stad Klee, haar Gesondheidsbrion, ende omliggende
Haarlem, 1747. (Ce dernier auteur Landsdouven, in Kunstprenten verbeeld,
33 la fin des années 1740, la ville s'adjoindra un établissement de
bains vite réputé en Hollande particulièrement et devient un lieu
de séjour et de repos apprécié des Hollandais fortunés.
Le choix de Gnadenthal s'explique sans doute par le fait que la
région de Clèves est considérée très favorablement par les
Néerlandais. Voltaire lui-même, qui dut y séjourner quelques
jours alors qu'il se rendait à la cour de Frédéric en fait à sa
nièce, Marie-Louise Denis, une peinture très favorable:
C'est le plus beau lieu de la nature et l'art a encore ajouté à la
situation. C'est une vue supérieure à celle de MEUDON: c'est un
terrain planté comme les Champs-Elysées et le bois de Boulogne ; c'est
une colline couverte d'allées d'arbres en pente douce. Un grand bassin
reçoit les eaux de cette colline. Au milieu du bassin s'élève une statue
de Minerve. L'eau de ce premier bassin est reçue dans un second qui la
renvoie à un troisième, et le bas de la colline est terminé par une
cascade ménagée dans une vaste grotte en demi-cercle. La cascade
laisse tomber ses eaux dans un canal qui va arroser une vaste prairie et
se joindre à un bras du Rhin. Mlle de Scudéry et La Calprenède
auraient rempli de cette description un tome de leurs romans mais moi
historiographe je vous dirai seulement qu'un certain prince Maurice de
Nassau, gouverneur en son vivant de cette belle solitude, y fit presque
toutes ces merveilles. Il s'est fait enterrer au milieu des bois, dans un
grand diable de tombeau de fer environné de tous les plus vilains bas-
reliefs du temps de la décadence de l'Empire romain et de quelques
monuments gothiques plus grossiers encore 4.4 Enfin, malgré la
beauté de la situation de Clèves, malgré le chemin des Romains, et en
dépit d'une tour qu'on prétend bâtie par Jules César ou au moins par
Germanicus, en dépit des inscriptions d'une vingt-sixième légion qui
était ici en quartier d'hiver, en dépit des belles allées plantées par le
prince Maurice et de son tombeau de fer, en dépit enfin des eaux
minérales excellentes découvertes ici depuis peu, il n'y a guère
d'affluence à Clèves. Les eaux y sont cependant aussi bonnes que
celles de Spa et de Forges, et on ne peut avaler de petits atomes de fer
dans un plus beau lieu. Mais il ne suffit pas comme vous le savez
d'avoir du mérite pour avoir la vogue. L'utile et l'agréable sont ici ;
mais ce délicieux séjour n'est fréquenté que par quelques Hollandais
que le voisinage et le bas prix des vivres et des maisons y attirent et qui
viennent admirer et boire."
était un des traducteurs de Voltaire en hollandais. Il le rencontra d'ailleurs dans
la région de Clèves lors de son passage.)
13 Correspondance de Voltaire, lettre du 9 juillet 1750 (n° 2617). Voltaire
s'était arrêté à Clèves pour des questions de relais mal préparés.
34 Les conjectures sur les raisons précises de ce départ vers Clèves
sont d'ailleurs sans grand intérêt. Peut-être sont-elles religieuses
comme on a cru pouvoir l'affirmer sans preuves (opinion
d'autant plus sujette à caution que cette famille catholique
conserve son droit de sépulture dans le Nouveau Temple
réformé d'Amsterdam et ceci jusqu'en 1824), économiques ou
de simple convenance. On peut vraisemblablement penser que
c'est l'héritage de son grand-oncle Jean-Baptiste baron de
Cloots qui fut décisif: une telle fortune et les confirmations de
noblesse exigeaient un changement de situation suivant le
modèle aristocratique ambiant, le modèle français.
Les huit enfants du couple (seuls trois d'entre eux ne
mourront pas en bas âge) naîtront à Gnadenthal et à Clèves où la
famille passait la mauvaise saison, comme il était de règle dans
la bonne société, dans une maison de la ville acquise en 1755 et
revendue en 1766 dès que les enfants furent scolarisés. 14
Installé dans son château, Thomas-François fit connaître son
désir d'hériter également du titre de son grand-oncle. Le 20
octobre 1756, Marie-Thérèse lui accorda la patente qui reportait
sur lui et sa descendance ce titre de baron. Il chargea un ami de
le représenter lors de la prestation de serment à Bruxelles, la
capitale des Pays-Bas autrichiens: André-François Joseph
Jaerens.' s A partir d'octobre 1756, il pouvait se nommer
Thomas-François de Cloots, baron de Gnadenthal, titre que le
futur Anacharsis ne pourra porter officiellement qu'à la mort de
son frère aîné Egide-Thomas (1766).
Thomas-François est ainsi un de ces hommes dont la famille
est passée en moins d'un siècle du comptoir aux dorures des
salons, du guichet aux délices de l'aristocratie, un monsieur
Jourdain ayant particulièrement réussi en quelque sorte et si le
préjugé de dérogeance n'existe pas en Hollande, les habitudes
françaises sont omniprésentes en Europe et ce déménagement
vers Clèves doit donc être d'abord interprété dans le sens d'une
aristocratisation de son existence et de celle de sa famille .
14 Hypothekenbuch der Stadt Kleve, T.I, No 27, NWHSA Landgericht Kleve
VI, T.I.
15 Archives Royales de Zwolle, Urkunde 568.
35 Cependant, s'il s'était apparemment retiré du commerce actif
à la suite de l'héritage de son grand-oncle, Thomas-François
n'en continua pas moins de s'occuper de fmances et il semble
avoir alors eu une activité plus discrète de banquier des grands.
Il correspond avec les commandeurs de l'Ordre de Malte ou les
Choiseul par exemple et on apprend par une lettre du 20
novembre 1762 qu'il a prêté 2000 F. à Madame de Choiseu1. 16
La duchesse de Choiseul avait pour grand-père Crozat, un de
ces « traitants » détestés de La Bruyère, qui firent fortune
pendant le grand siècle. Il était un des partenaires de Jean-
Baptiste Cloots, l'ancêtre providentiel du futur Anacharsis. Les
Choiseul résidaient alors le plus souvent à Chanteloup et
menaient un train de vie particulièrement dispendieux. Il est
possible que Thomas-François ait servi de relais pour assurer au
duc la possession d'actions. C'est aussi à Chanteloup que se
trouvait, comme nous le verrons, le commensal du duc, l'abbé
Barthélémy, le futur auteur des Voyages d'Anacharsis ! C'est
encore à Chanteloup que Jean-Baptiste s'arrêtera lors de son
pèlerinage sur le tombeau de Jean-Jacques. 17
Dans une autre lettre aux Choiseul, Thomas-François se
réjouit des préliminaires de Fontainebleau et de la fin prochaine
de la guerre de Sept-Ans qui permettra selon lui le retour aux
affaires.' s
Il avait épousé en 1748 Alida Jacoba Pauw dont on était
persuadé que les ancêtres du côté maternel, les Heijningen,
étaient parents avec les De Witt fameux dans l'histoire de
Hollande puisque Johann de Witt et son frère Cornelius avaient
tenté de faire abolir le stahoudérat de la famille d'Orange pour le
remplacer par une oligarchie des grands bourgeois. En réalité, il
semble que cette parenté n'ait été qu'une légende, mais on peut
imaginer quelle influence cette origine « révolutionnaire » a pu
exercer sur la sensibilité du futur Anacharsis. 19
16 Catalogue Charavay-Autographes, Bibliothèque Nationale, Paris.
17 Sur ce pélérinage, voir plus loin.
18 Catalogue Charavay (op.cit.).
19 Une recherche effectuée par le Baron de Hôveil a en effet donné des
résultats négatifs (Archives de Zwolle: diverses lettres à ce propos) .
36 Ce mariage va aussi dans le sens de « l'aristocratisation »
évoquée plus haut: la famille d'Alida est plus proche de
l'intelligentsia hollandaise, voire européenne, que du négoce:
on fréquente les milieux intellectuels et le frère d'Alida Jacoba
était le célèbre chanoine De Pauw philosophe et
encyclopédiste."
Anacharsis Cloots, de son véritable nom Jean-Baptiste
Cloots, est le puîné. Le livre de famille conservé aux archives
royales de Zwolle nous renseigne parfaitement sur sa naissance:
1755 - Ce mardi le 24 juin est né ce matin à 6 h. notre fils. Il a été
baptisé le même jour à midi dans ma chapelle particulière en notre
maison de Gnadendaal par le très-respectable pasteur Rehorst de
Donsbrugg et il a été appelé Joannes Baptista Hermannus Maria,
parrain mon beau-père Jan Herman van Brée et marraine ma tante
Maria Magtildis Cloots. 2I
Au cours des premières années de sa vie Jean-Baptiste reçut
certainement une éducation française. 22 L'ascension sociale des
Cloots fait aussi que la langue française est, au moins à partir de
Thomas-François, la langue habituelle de la famille même si ce
dernier ne semble pas toujours la posséder très bien et qu'il ait
continué à correspondre assez régulièrement avec sa sœur ou
Alida Jacoba était la fille de de Anthonius Pauw et de Quirina Johanna van
Heijningen. Selon la légende familiale à laquelle pourrait avoir cru Jean-
Baptiste, elle aurait été apparentée du côté maternel avec Johann de Witt qui,
avec son frère, s'était opposé aux Orange et avaient cherché à mettre en place
une oligarchie bourgeoise. Lorsqu'en 1672 Louis XIV entra aux Pays-Bas, le
jeune prince d'Orange fut appelé au Statthoudérat et le 20 août de la même
année, des habitants de la Haye lynchèrent Johann de Witt. En réalité, il
semble bien que cette alliance flatteuse, et à laquelle Anacharsis n'a pu que
croire, reprise par tous les auteurs qui se sont intéressés à Cloots depuis
Michaud n'ait été qu'une légende: il n'y aurait eu aucun rapport entre ces
deux familles, c'est du moins le résultat de cette recherche effectuée pour les
descendants de la famille et se trouvant aux archives de Zwolle.
Notons que dans le catalogue de la bibliothèque de Gnadenthal figure
l'ouvrage suivant: Leven en Dood van Johann de Witt. Voltaire évoque le
destin des De Witt dans Le siècle de Louis XIV.
20 Voir plus loin, note 41.
21 Archives Royales de Zwolle (Acte 66).
22 E. Dosseler, Art. Cit.
37 d'autres relations en néerlandais." Faut-il en conclure que Jean-
Baptiste ne connaît ni l'allemand ni le hollandais comme on a pu
l'affirmer un peu vite ? La question reste posée mais il est
probable qu'il ait été assez à l'aise dans ces deux langues, sa
disponibilité envers les étrangers à l'époque de la Révolution,
les nombreuses lettres reçues en langue étrangère en sont un
indice, ainsi que les livres allemands ou hollandais qu'il
utilisera pour ses différents ouvrages et qui n'ont pas tous alors
de traduction française.
Ses premières années se passent dans un environnement
luxueux': galerie de peintures, parc, bibliothèque très riche et
composée essentiellement d'ouvrages français: le catalogue
témoigne de 390 ouvrages en langue française contre 73 en
hollandais et 64 en allemand."
On ne connaît rien de sa petite enfance hormis les rares
confidences qu'il a pu faire au hasard de ses ouvrages. Ainsi,
ses premières lectures auraient été constituées par le traditionnel
catéchisme de Fleury et l'Histoire de la Barbe Bleue. 26 Il est
probable qu'on lui a parlé presque exclusivement français. Son
premier instituteur était en tout cas fort capable de s'exprimer en
français si l'on en croit l'envoyé dans la région de Clèves,
Fabre, qui, le 15 juin 1799, dans un rapport, désigne le prêtre
Wessel de Till comme un patriote sur lequel on peut compter en
le qualifiant de « premier instituteur de l'infortuné Anacharsis
Cloots. Dévoué par principe à la cause de la liberté pendant
toute sa vie, mal vu par les aristocrates, adoré par ses
paroissiens et estimé par tous les partis pour ses vertus sociales,
23 Voir la correspondance conservée aux Archives royales de Zwolle. Quand il
rédige en français, il fait d'ailleurs beaucoup de fautes de syntaxe.
24 Sur le luxe voir les Voeux d'un Gallophile, p.59 (sur le jeune La Fayette
élevé dans le luxe et tout de même devenu un héros: le luxe n'amollit pas).
23 Archives de Zwolle. On peut signaler dans ce catalogue un certain nombre
d'ouvrages critiques marqués d'une croix.
26 République Universelle, p.11. Le livre de Fleury était en usage à Juilly et une
facture indique qu'Egide, le frère aîné avait acquis cet ouvrage pendant son
séjour (Archives du Collège de Juilly- Archives de Seine et Marne)
38 son intégrité et les précieuses qualités de son cœur. Il sait et
parle les deux langues." »
Pourtant, Clèves est alors, selon les dires d'Anacharsis, la
proie de la superstition et de la crédulité entretenues par le
clergé:
A la honte de l'esprit humain, combien de fois n'ai-je vu régner un
silence hébété, dans la grande Assemblée ** de notre ville, où à la
voix du premier hâbleur qui débitait des trivialités du pays des
spectres, on oubliait les mets de la table pour l'amour des loups-
garous. 28
Il est certain qu'il n'a pu bénéficier de la présence de son oncle
le philosophe qu'à partir de 6 ans, époque où De Pauw revint
d'Utrecht, où il était diacre, pour occuper le canonicat de
Xanten, un village situé à proximité de Gnadenthal, canonicat
procuré par son beau-frère. 29
27 Hansen, Quellen zur Geschichte des Rheinlandes im Zeitalter der
franzéisischen Revolution, 1780-1801, Bonn, 1931. p. 1199.
28 Certitude, p.609. Pourtant R. Mortier (op.cit., p. 23) fait remarquer que
Frédéric proposa, par l'entremise de Voltaire, en 1758 à Diderot de s'installer à
Clèves pour y poursuivre son entreprise encyclopédique, proposition qui fut
refusée au grand dam du souverain qui fera aussi imprimer une Gazette de
aux accents philosophiques (et à laquelle ne se réfère jamais Anacharsis Clèves
; elle est absente de la bibliothèque!)
29 A.C., Catalogue, p. 35, note 33 . Comelius de Pauw était né le 19.8.1735
à Amsterdam. Après des études à Liège, Cologne et Giittingen, il avait été
ordonné sous-diacre à Liège en 1765 et avait été choisi par le prince évêque
pour défendre ses intérêts auprès de Frédéric II, qu'il séduisit par ses qualités
morales et intellectuelles à tel point que le souverain tenta de se l'attacher en
lui donnant des espérances sur l'évêché de Breslau, en fit son lecteur en 1775-
1776, mais le philosophe préféra revenir à Xanten (Orateur du genre humain,
26). Nommé citoyen français en 1792 avec son neveu, Schiller, Washington,
Payne, Klopstock, Priestley, Kosciusko..., il meurt à Xanten après avoir refusé
le titre de commissaire du pays de Clèves. Napoléon, lors de son passage en
pays Clévois, se recueillera sur sa tombe et fera ériger une stèle en sa mémoire.
Sous le Directoire, les habitants du canton de Xanten feront parvenir une
pétition à Dorsch, le commissaire à Aix-la-Chapelle, réclamant l'annexion et
des mesures contre les exactions des émigrés. De Pauw sera le premier à la
op.cit. p. 699) signer. (Hansen,
ouvrage salué par S. Mercier (Lettre à Dans son Orateur du genre humain,
Desmoulins, 27 mars 1791), Anacharsis écrira: « M. Pauw, chanoine de
Xanten, écrivain célèbre, dont Les Recherches philosophiques ont contribué à
39 Profitant de ses relations françaises, et sans doute très fier de
sa nouvelle situation sociale, Thomas-François place Egide,
son fils aîné, le jeune baron, au fameux collège-Académie
Royale de Juilly le 7 avril 1764. II y restera jusqu'en juin 1765. 3°
Ce collège, dont une thèse dit que « la sur-représentation
nobiliaire (nous) semble donc un des traits majeurs de la
sociologie[...] 3' », est également décrit comme une « forteresse
monarchiste et catholique ».
Cependant, s'il est vrai que la majorité des élèves qui y
séjournent participera à l'émigration ou formera les cadres de
l'opposition monarchiste des débuts de la Révolution, quelques-
uns d'entre eux auront une étonnante carrière révolutionnaire. 32
planter l'arbre de la Révolution. Démocrate à la cour d'un despote, il dictait les
leçons de la vérité à un roi devant qui tout se prosternait. Pauw et Frédéric
étaient les seuls mortels qui marchaient la tête levée dans le palais de Potsdam.
Hertzberg rampait comme une couleuvre, en redoutant le stoïcisme du frère de
ma mère. Voici le premier homme qui ne me flatte jamais, s'écriait le
monarque. M. Mirabeau eût dit de Pauw: Voilà un homme rare! ; comme il dit
au prince Henri, en parlant de Hertzberg: Voilà une bête rare. »
3° Quelques lettres déposées aux archives royales de Zwolle font montre de
l'empressement des cousins Bombarda de Beaune et de Beaulieu pour
s'occuper d'Egide. Ainsi, le 15 août 1764, le ler nominé écrit-il à Thomas-
François: « Si je passe à Juilly, je me feray un plaisir de recommander votre
fils mais soyez sur du moins que je le ferai recommander [...] ». Il semble que
Thomas-François n'ait pas eu recours à ses parents et s'en soit remis aux
Vandenyver dont le nom figure dans les registres de Juilly (1 Mi/1424/1).
L'empressement des Bombarda et la froideur du père d'Egide s'expliquent car
les premiers n'ont de cesse de lui réclamer le règlement de la succession du
baron de Schilde. Le cousin de Pret écrit à François-Thomas le 7 juin 1764:
« Monsieur et cher cousin,
Monsieur Bombarda de Beaulieu est d'une impatience et d'une précipitation
extrême, il veut absolument être payé sans délai d'1/6e au total [...] »
(Archives de Zwolle, acte 72).
31 Et. Broglin, De l'Académie royale à l'institution: Le collège de Juilly, 1745-
1828 - Thèse de 3e cycle, 1978, Paris. De nombreux auteurs ont cru qu'il
s'agissait d'Anacharsis, comme par exemple le Comte de Moré dans ses
Paris, 1858. Il n'y a cependant aucune confusion possible car le Mémoires,
jeune homme inscrit en 1764 porte le titre de baron de Cloots et une lettre se
trouvant aux archives royales de Zwolle parle de ce départ d'Egide.
32 op.cit. p. 561 . Sur l'histoire de Juilly, voir aussi Jacques de Givry, Juilly,
1177-1977, huit siècles d'histoire, Paris, 1977.
Le frère de Voltaire (1697) y aurait été élève ainsi que: Montesquieu et son
frère Martillac, la Cume de Sainte Palaye, Bonald, A. Amault, Cassini,
40 Egide y côtoiera par exemple le comte de Narbonne, futur
général de la Révolution .
En ce qui concerne son second fils, « pour lui faire oublier son
berceau tudesque », Thomas François l'envoie à 9 ans chez les
Pères de Bruxelles le 26 juin 1764, puis chez les Jésuites de
Mons, enfin, à 11 ans chez les ecclésiastiques du collège
Plessis-Sorbonne à Paris. 34
Pour des raisons inconnues, Egide sera également placé chez
les Pères de Bruxelles en 1765, sans doute avec Jean-Baptiste.
Cet internat était situé rue de la Montagne au centre de la ville
près de la cathédrale Sainte-Gudule et était dirigé par un
ecclésiastique, le père De Lannoy. 35
Egide meurt moins d'une aimée plus tard, le 18 mai 1766. Il
est probable que Jean-Baptiste a quitté cet établissement avant le
décès de son frère pour les Jésuites de Mons. Le « Collegium
Montense » y avait été fondé en 1598 et avait connu un nouveau
développement entre 1618 et 1623 sur un terrain de l'ancienne
abbaye d'Epinlieu. Ce collège fut fermé en 1773 lorsque l'Ordre
fut supprimé par Clément XIV.
A partir de 11 ans, très certainement dès la rentrée de 1766-
67, peut-être en 1768 comme l'indique une lettre de H. Van
Bree se trouvant à Zwolle, alors que les Cloots semblent
séjourner à Bruxelles, il entre au collège du Plessis-Sorbonne à
Paris, un établissement qui jouissait d'une réelle réputation
internationale. Les élèves y recevaient en particulier un
enseignement poussé des auteurs et de la pensée antique.
Boulainvilliers, D'Espremesnil, A. Duport, Malouet, Chênedolé, l'abbé Terray,
le comte de Narbonne. Ajoutons que Fouché et Billaud y furent des
enseignants appréciés !
Sur Egide voir les documents 1 MI 1425 et 1426, I MI 1424/1 (Archives de
Seine-et-Marne).
33 Expression de Cloots in: Chronique de Paris, 15 mars 1790.
34 S. Stem, op. cit. p. 13 ; les recherches de B. Schminnes à ce sujet n'ont rien
donné. Le nom de J.B. Cloots n'apparaît pas à Mons (ACR, p. 35, note 36.)...
Sur le collège de Plessis-Sorbonne on se reportera aux Mémoires de l'abbé
Grégoire (Paris, 1837, p. 326) et aux Mémoires sur la Révolution française de
Montlosier (Paris, 1830, T.I, p. 5-6).
35 Une lettre datée de Mechelen le 26 juin 1764 indique que J.H. van Bree a
emmené Jean-Baptiste à Bruxelles (Archives de Zwolle, acte 61).
41 Il est désormais l'héritier du titre et, tout naturellement, ses
parents le scolarisent dans un établissement réputé. Le choix de
Paris s'explique probablement par le fait que les correspondants
du jeune Jean-Baptiste, qui furent déjà ceux d'Egide à Juilly,
les banquiers et amis Vandenyver, viennent de s'installer dans
la capitale. C'est chez eux qu'il rencontre les premiers
philosophes « ennemis des prêtres et des cuistres » constate
Avenel, sans dire d'où il tient ces renseignements, tout en
précisant, sans plus de preuves, qu'on lui parle de son oncle
Corneille de Pauw. 36 Pourtant, les documents que nous
possédons tendent à montrer que les Vandenyver, s'ils
fréquentaient les philosophes, ne le faisaient qu'avec une
certaine distance et respectaient avant tout la religion. Ils
appartenaient à la loge des Amis réunis, qui était une loge de
nobles et de bourgeois idéalistes et égalitaires où l'on trouvait un
grand nombre de financiers, mais aussi des militaires et des
artistes qui acceptaient de maçonner ensemble et de partager en
fait les mêmes critères mondains et de bienséance, ce qui
supposait une certaine retenue dans l'expression des idées?'
Concurrente des Neuf-Soeurs et de la Société Olympique, la
loge comptait environ 300 membres lors de sa fermeture en
1791. 38 Il est donc presque certain que son contact avec les
36 Georges Avenel, op.cit., p. 1 I. La notoriété de De Pauw date des années 68-
69. On se dispute ses ouvrages. Voir plus loin l'attitude de d'Holbach, celle de
Bergier qui réclame ses ouvrages.
« Une loge prestigieuse à Paris à la fin du XVIII' s.: les Amis Réunis, 1771-
1791 », par p.F. Pinaud, in: Chroniques d'Histoire maçonnique, n° 45, 1992.
Lors de son procès, Anacharsis indiquera qu'il a cessé de les fréquenter car ils
ne partageaient pas les mêmes idées en religion comme en philosophie.
38 II n'existe plus de documents sur sa scolarité. Seule une lettre des
Vandenyver adressée à la baronne y fait allusion: « Nous avons reçu la lettre
que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 12 du mois et fait part à
Mr votre fils de votre mécontentement de son écriture. Il nous a promis de s'y
appliquer mais il est d'ordinaire que les jeunes gens écrivent fort mal au
collège et qu'en y sortant on est obligé de leur donner un maître à écrire. »
Puis les Vandenyver remercient au nom du principal pour les bouteilles de vin
de Malaga envoyées par la baronne en étrennes. (Lettre du 19 février 1768,
archives de Zwolle). Dans la note de frais accompagnant la lettre, à côté des
dépenses habituelles on apprend que Jean-Baptiste a loué un carrosse avec un
certain M. Laffitte, sans doute un membre de la famille des célèbres banquiers.
42 philosophes en cette époque de collège n'a guère dépassé la
curiosité naturelle de jeune privilégié: quelques noms, quelques
idées, la fierté d'avoir un oncle célèbre...
Au Plessis-Sorbonne, il aura pour condisciples des
personnages prestigieux qui seront plus tard essentiels sous la
Révolution en particulier La Fayette et, dans une moindre
mesure, les journalistes Millin de Grandmaison et Gorsas. 39 Ses
études parisiennes durent environ 4 ans. 4°
Sur cette période, on ne sait rien d'autre que ce que Jean-
Baptiste a bien voulu confier au papier: la fameuse anecdote de
l'omelette au lard par exemple dégustée le vendredi de façon
provocante et la fière réponse qu'il aurait faite au père d'un
camarade tentant de le sermonner. Mais une telle anecdote faite
pour montrer son caractère indépendant, son esprit critique et
son refus des superstitions manque d'originalité et fait partie des
clichés se rapportant aux individus « bien nés »
philosophiquement, elle rappelle des confidences semblables de
Sainte-Foix le dramaturge ou du poète Des Barreaux pour ne
pas mentionner la célèbre mésaventure de Marot. 4I
Son séjour a lieu dans un Paris de plus en plus marqué par
l'esprit philosophique. En particulier, le débat autour de la
légitimité de l'église catholique s'est de nouveau enflammé et
l'élève qu'il était n'a pu manquer d'en percevoir l'écho.
D'ailleurs, Anacharsis évoquera ces années du Plessis comme
" Sur Millin et Gorsas voir: Stem, op.cit., p.16 ; les Annales Patriotiques, du
31.7.92, p.209 ; Chronique de Paris, 30 novembre 1792, p.34I ; Chronique de
17 octobre 1792, p. 1163 . Paris,
4° Orateur du genre humain, p. 32. Ce qui dément l'affirmation d'H. Van Brée
fixant son arrivée à Paris à 1768. K.-E. Oelsner, qui le fréquente entre 1790 et
1793 indique qu'il aurait été élève au collège Duplessis de Saint-Germain en-
Laye ; cette assertion n'a pas pu être vérifiée. (In: Friedens-Praliminarium, no
25, 1795, p. 101.) Voir aussi les Œuvres Complètes, III, 66
41 Sur Marot, Des Barreaux: voir R. Mortier, op.cit., p. 27. Aux anecdotes bien
connues sur Marot et Des Barreaux s'ajoute, entre autres, celle sur Sainte-Foix
Mémoires (in: F. Labbé, Germain-Fr. Poullain de Sainte-Foix, p. 323-346,
Historiques de Bretagne, 1986. L'anecdote se trouve dans ses Lettres d'un
jeune philosophe à un jeune théologien (Lettre datée du 25 mars 1776).
43
essentielles car c'est alors, nous apprend-il, qu'il aurait
développé son instinct pour le bien et pour le bon ! 42
Son père meurt pendant ce séjour dans la capitale française,
le 30 décembre 1767 à Bruxelles.
Il quitte le collège au début des vacances de 1770 et est
envoyé par sa mère, sans doute conseillée par son frère De
Pauw qui se trouve alors à la cour de Frédéric II, à l'académie
militaire de Berlin récemment fondée. 43
Frédéric II avait créé cette école en 1765 prenant
probablement exemple sur Marie-Thérèse qui avait fondé « [...]
près de Vienne un collège où la jeune noblesse était instruite
dans tous les arts qui ont un rapport à la guerre ; elle attira
d'habiles professeurs de géométrie, de fortifications, de
géographie et d'histoire, qui formèrent des sujets capables et une
pépinière d'officiers pour son armée." »
Le souverain en rédigea lui-même les instructions, qu'il fit
d'ailleurs parvenir à d'Alembert le 24 mars 1765, en le priant de
lui donner son avis.45 L'intention du roi et le but de cette
fondation était de former de jeunes gentilshommes, « afin qu'ils
deviennent propres, selon leur vocation, à la guerre ou à la
politique. Les maîtres doivent donc s'attacher fortement non
seulement à leur remplir la mémoire de connaissances utiles,
mais surtout à donner à leur esprit une certaine activité qui les
42 Adresse, p. 32, 1790 et B. Schminnes, Catalogue de l'exposition, note 41.
Discours du 19 juin 1790.
43 Meister écrit dans la Correspondance Littéraire (Ed. Toumeux, t. 14, p.
363) que « la France est un pays où l'éducation des jeunes gens destinés aux
emplois militaires, aux charges de la magistrature et de la cour finit, pour ainsi
dire, au moment où elle devrait commencer. » C'est peut-être ce qui guide le
choix de la mère, le collège terminé.
" G. Friedlânder, Die Kônigliche Allgemeine Kriegs-Schule und das Hôhere
Militlirs-Bildungswesen, 1765-1813, Berlin, 1864, p. 41.
Œuvres de Frédéric le Grand, Berlin 1847. T.IV. p.9.
45 Frédéric II. Œuvres..., t.24, p. 395 ; Thiebaut, Frédéric le Grand und sein
Hof 11, p.242. Les instructions sont reproduites en français dans Friedlânder,
op.cit., p. 48-54.
44
rende capables de s'appliquer à une matière quelconque, surtout
à cultiver leur raison, à former leur jugement: il faut par
conséquent qu'ils accoutument leurs élèves à se faire des idées
nettes et précises des choses, et à ne point se contenter de
notions vagues et confuses. »
Suit tout un programme pédagogique, matière par matière,
où le souverain insiste, par exemple en logique et rhétorique,
moins sur « les arguments de l'école » que sur la justesse de
l'esprit et la rigueur des démonstrations, où il souligne
l'importance de la grammaire, et la nécessité de réfléchir
personnellement aux faits en histoire « ce qui sera plus utile
pour eux que tout ce qu'ils auront appris », où il prône
l'enseignement de la vertu en métaphysique, où il conseille de
s'arrêter longuement à Locke.
Quant aux mathématiques et à l'astronomie « on n'a pas
intention d'élever des Bernoulli ni des Newton » mais
d'apprendre ce qui pourra être nécessaire à un officier et
d'apprendre davantage en historien qu'en géomètre. Enfin, cet
enseignement inclut l'étude de Grotius, en particulier son De
Jure Belli et paris (1625), et l'apprentissage du « Droit des
gens » en vertu duquel les peuples sont conviés à prendre leur
destin en mains, à réagir contre l'arbitraire et l'injustice. Grotius
s'oppose à Machiavel en soutenant qu'il existe un droit plus fort
que tout: le droit naturel inscrit au coeur de l'homme
naturellement sociable. Cette idée sera centrale dans la pensée
d ' Anacharsi s.
Le code Frédéric doit avant tout servir à « rectifier le
jugement de la jeunesse et à l'accoutumer le plus qu'il pourra à
combiner des idées et à saisir facilement les différents rapports
que les vérités ont les unes avec les autres. »
Le catéchisme ne représentait que 3 heures hebdomadaires et
on s'en tenait au prêche dominical.
L'Académie militaire ne recevait que quinze élèves par
promotion dont avaient la charge cinq gouverneurs qui devaient
accompagner les sorties et surveiller les cours de danse ou
d'équitation, les devoirs.
45 Jean-Baptiste semble avoir voué une grande admiration à son
gouverneur d'origine suisse, M. De Boaton instructeur et
poète."
En été les classes commençaient à sept heures après un lever
une heure plus tôt, en hiver une heure plus tard. A midi, élèves
et gouverneurs déjeunaient ensemble. On soupait à 8h en été et
tout le monde devait être couché à 9h. Les mercredi et dimanche
après-midi étaient libres. Les peines corporelles étaient interdites
mais le port du bonnet d'âne recommandé par le roi pour ceux
qui sauraient « mal leurs leçons »!
Le roi rédige aussi un certain nombre d'essais moraux à
l'intention première de ses élèves: un Essai sur l'amour-propre
comme principe de morale, lu le 11 janvier 1770, par
Thiébault, le professeur de grammaire ou le Dialogue de morale
à l'usage de la jeune noblesse, cette même année.
Le souverain entretient une correspondance nourrie avec le
général von Buddenbrock auquel il a confié les destinées de
l'école. Il examine personnellement les candidatures, qu'il
approuve ou rejette. Il se fait communiquer les dossiers et
demande à recevoir les jeunes gens ayant terminé leurs études.
En ce qui concerne le choix des professeurs, c'est encore le
roi qui décide tout en chargeant assez souvent d'Alembert de lui
trouver le pédagogue adéquat.
Les Suisses Johann George Sulzer (1720-1779) et Jacob Daniel
v.Wegeli47 sont chargés respectivement de la philosophie et de
46
Voeux d'un Gallophile, sur M. de Boaton, p. 14: « Je leur dois même le
meilleur de mon éducation. M. de Boaton, ci-devant capitaine suisse au service
de la Sardaigne est mon ancien Mentor à l'Académie royale des nobles à
Berlin. Il jouit encore aujourd'hui de la confiance de Frédéric, de l'estime de
ses élèves et de la considération publique, par les vertus du coeur, et les talents
de l'esprit, par des ouvrages en prose et en vers marqués au coin du beau et du
bon. M. de Boaton est l'auteur d'une traduction remarquée de l'Obéron,
1784. »
A l'époque du séjour de Jean-Baptiste, les autres mentors sont en majorité
suisses et ont pour noms: Zollikofer, Eisenberg, De Praetorius, Doudiet, puis le
Savoyard De Luc.
46 l'histoire. Le premier est un savant connu et apprécié de Frédéric
II, recommandé par le marquis d'Argens en particulier, dont le
principal ouvrage, fort admiré, Théorie générale des Beaux-
Arts parut à Berlin pendant le séjour que fit Cloots à
l'Académie, le second est présenté élogieusement par
d'Alembert. Le professeur de morale est Vincent-François
Toussaint, l'auteur célèbre alors des Moeurs. Frédéric de
Castillon, que d'Alembert égale à Bernoulli, est professeur de
mathématiques et d'astronomie. Le droit est confié à Frédéric-
Guillaume Stosch, la grammaire et la langue à Dieudonné
Thiébault...48
On sait que Cloots fut particulièrement impressionné par son
professeur de philosophie Sulzer qui, à la différence de Jean-
Jacques Rousseau, considère que l'homme a naturellement
davantage de penchants pour le bien que pour le mal, ce qui
influence sa pédagogie. Cette idée de perfectibilité possible et le
rôle du milieu dans ce processus seront au centre de la pensée du
futur Anacharsis. D'autre part, Sulzer enseigne (!) à ses élèves
un principe qu'Anacharsis se fera fort d'observer toute sa vie ,
notamment qu'il ne faut jamais rien accepter sans examen :
N'oubliez jamais, messieurs, que la voie d'autorité est une voie de
perdition. 49
Cette éducation devant laisser place à l'esprit critique et à un
certain nombre de vues proches de la philosophie des Lumières,
vues qui paraissaient indispensables, aux yeux du roi, à un bon
officier ou diplomate prussien, semble avoir assez bien réussi
avec le jeune baron. Les points forts de l'école étaient en effet:
47 Ou Weguelin. Historien très apprécié (Histoire universelle, 1776), il est
l'ami de Formey, d'Argens, de Hertzberg, de Bitaubé...
4I1 Dont on connaît les mémoires sur Frédéric H. A l'Académie militaire, il
publie aussi un Essai sur le style à l'Ecole royale des jeunes gentilhommes,
Berlin, 1774.
49 Lettre sur les Juifs, à un ecclésiastique, lue dans la séance publique du
Musée de Paris, le XXI novembre 1782, Berlin, 1783. (Note 5).
47 développer la raison, la force du jugement, améliorer 1'
expression orale et écrite.
A l'issue de ses études, il ne choisira pas la voie militaire,
ainsi que de nombreux condisciples d'ailleurs, et indiquera lors
de son départ comme future activité « Landedelmann », ce
qu'on peut traduire par « gentilhomme campagnard ».50
Cloots est le seizième sur la liste des élèves. Inscrit le 15
août 1770, il quitte l'école le ler mai 1773. Si l'on en croit ses
écrits tardifs, il aurait abhorré le militarisme prussien et il
n'aura pas de mots assez durs pour condamner cette entreprise
déshumanisante qu'est la mise en place de l'armée de Frédéric."
Cependant, ces témoignages datent de l'époque révolutionnaire
; publiés dans des journaux, ils servent d'abord à galvaniser la
population française, à prouver que cette armée tellement
vantée, qui ne tient que par une discipline inhumaine,
s'écroulera devant l'évidence des Droits de l'Homme. Sa
position était différente en 1785 quand il admirait encore dans
Frédéric II l'organisateur de l'armée prussienne. 52
Ayant quitté l'Académie militaire, il passe probablement
quelque temps à Gnadenthal puis choisit de retourner au moins
périodiquement à Paris.
Jean-Baptiste Cloots s'est très peu confié sur ces années de
gestation, mais on peut raisonnablement penser que les contacts
avec son oncle le chanoine De Pauw, pour lequel il conservera
toujours affection et sympathie, seront nombreux. Le
50 En 1771, Frédéric écrit à Buddenbrock: « Comme je voi par le rapport que
vous m'avés fait de l'Académie Militaire sous le 7e de ce mois, qu'il y a huit
élèves qui ont fini leurs études ; Vous me ferez plaisir de me les envoier ici et
de me faire en même temps un détail du caractère, de l'esprit, de l'inclination
de chacun[...]. » (Friedltinder. op.cit., p. 87).
On peut penser que Jean-Baptiste eut aussi droit à cette entrevue au cours de
laquelle le souverain conseillait les jeunes officiers sur leur avenir. Peut-être
faut-il voir là l'origine de l'affirmation d'Anacharsis assurant à plusieurs
reprises avoir refusé les plus brillantes propositions de Frédéric ?
51 Chronique de Paris du 31 mars 1792: « Recrutement de l'armée
Kaplied de C.F.D. prussienne », (p. 363-4). Ceci est à rapprocher du fameux
Schubart (1739-91). Voir aussi Baulig (p.128) op.cit. et Stem (p. 17), op.cit.
p.67 ; Orateur du genre humain, p. 26 ; et surtout 52 Voeux d'un Gallophile,
Chronique de Paris, 31 mars 1792. (« Recrutement de l'armée prussienne »)
48 philosophe de Xanten est un érudit qui fait de la critique des
textes, du recours au document original, de la comparaison des
versions sa méthode. Dans ses ouvrages, par recoupement, il
met en question les témoignages des voyageurs sur les
Américains ou dénonce par exemple l'image idéale qu'on s'est
forgée des Spartiates."
Ce sceptique ne fait rien d'autre qu'appliquer avec
circonspection et esprit critique les méthodes de l'histoire
ecclésiastique à la philosophie. Cette façon de procéder qui
repose sur d'énormes corpus de travail, sur une érudition sans
faille, accordant une place essentielle à la citation et au
commentaire, aux notes, ne sera pas oubliée par Jean-Baptiste
lorsqu'il élaborera son premier ouvrage. Cependant, en dépit de
convergences philosophiques et méthodologiques certaines, il
est un fait que les deux hommes ont une conception toute
différente de la philosophie et de ses finalités. Cornelis de Pauw
est le philosophe dans sa tour d'ivoire, le sage de la montagne,
l'ermite de Xanten qui, loin des bruits du monde, s'intéresse au
triomphe de la raison alors que le futur Anacharsis ne désire
qu'une chose: aller dans ce centre de la vie intellectuelle qu'est
Paris pour y prendre part, en tant que penseur actif, aux
changements du monde et de la société, pour y combattre
effectivement l'erreur et le préjugé, sinon plus. 54
A partir de 1774 ou 75 il effectuera donc plusieurs séjours
dans la capitale française, où il bénéficie de nombreuses
relations, que ce soit du fait de ses études, des activités
commerciales de sa famille ou parce qu'il y possède des parents.
En effet, son arrière-grand-tante, Gertrude Marie Cloots avait
épousé en 1693 Jean Paul Bombarda de Beaulieu, le trésorier
général de l'électeur de Bavière Maximilien II et le couple
s'était établi à Paris au début du xville s. Leurs deux fils
habitaient Paris ou ses environs: le baron de Montesquiou et le
marquis de Montesquiou ainsi que leurs petites filles, les
comtesses de Voisenon et de Montesquiou .
53 Voir note 68.
" Révolutions de France et de Brabant, IV, p. 120, Lettre à Camille
Desmoulins du 28 août 1790.
49 Le jeune baron leur rendit souvent visite et fréquenta leur
salon.
Jusqu'en 1780, année de ses vingt-cinq ans, Jean-Baptiste est
encore sous tutelle, il ne dispose que des fonds mis à sa
disposition par sa famille et qui sont gérés par les Vandenyver.
Sans doute n'a-t-il effectué que des séjours plus ou moins longs
dans la capitale. Ainsi nous savons que dans les années 77 ou 78
il habite rue Plâtrière, ce qui lui donne l'occasion de rencontrer
J.-J. Rousseau, qui l'aurait félicité pour sa devise de vie:
« Veritas atque libertas », selon lui aussi forte que la sienne
propre: Vitam impedere vero . 55
Il est aussi possible qu'il ait, au cours d'un de ces séjours, vu
Voltaire à son retour à Paris. La mort du patriarche de Femey lui
donne d'ailleurs l'occasion de publier ce qui est sans doute son
premier ouvrage, une courte pièce de théâtre, un drame sur les
tentatives ridicules (et vaines à son avis) de l'Eglise pour obtenir
du moribond le renoncement à ses idées et son retour dans le
56 giron de l'Eglise.
Cependant, cet ouvrage de circonstance ne correspond pas à
ce qu'il souhaite faire. Il l'affirmera à plusieurs reprises: les
genres littéraires et la fiction ne l'attirent pas, seules les idées le
passionnent. Le succès récent des publications de son oncle de
55
Avenel, op.cit., p.34 .
Vœux d'un Gallophile, p.254, lettre à Brizard: Quelques années plus tard il
parlera avec fierté de mon ancien voisin en évoquant le souvenir de Jean-
Jacques.
" Voltaire triomphant ou les prêtres déçus (Voeux d'un Gallophile, p. 261...). H
met en scène ses amis Villette et la Harpe. « La pièce suivante, toute faible
qu'elle puisse être, sera, j'espère, très-utile par les principes que l'on y pose et
par les idées philosophiques que l'on y développe. Un curé de campagne à
quatre lieues de Paris, chez qui j'ai logé quatre mois, m'a donné lieu, par ses
sottes invectives contre Voltaire d'écrire la comédie des prêtres déçus. Si le
clergé succombe sous nos efforts, il ne doit s'en prendre qu'au clergé... »
Au moment de mourir, Voltaire s'écrie: « Que le grand architecte de l'univers
soit glorifié! Que le sage se réjouisse! Que le sacerdoce, ce fléau du genre
humain se désespère! la vérité m'a rendu victorieux ; elle ne m'abandonne
point au dernier moment, au moment décisif: je meurs content: les prêtres sont
déçus. »
50 Pauw57 a peut-être été à la base de sa décision de devenir
philosophe et de se consacrer à l'écriture. A côte de ses séjours
parisiens, ses années d'après Berlin ont certainement été en
majorité marquées par le travail et l'étude à Gnadenthal.
D'ailleurs, le catalogue de la bibliothèque, qui pourrait être de
sa main, doit certainement peu à son père Thomas-François: on
est en présence d'une véritable bibliothèque de philosophe et la
majorité des ouvrages utilisés pour la rédaction de son
« grand Œuvre » y figurent, le plus souvent marqués d'une
croix, due vraisemblablement à la plume de Jean-Baptiste" ;
57 Les trois ouvrages principaux de ce philosophe qui participa au Supplément
de l'Encyclopédie sont ses:
Recherches philosophiques sur les Américains, ou mémoires intéressants pour
servir à l'histoire de l'esprit humain, Berlin, 1768-69 ; Recherches
philosophiques sur les Egyptiens, Berlin, 1773 ; Recherches philosophiques
sur les Grecs, Berlin, 1777-1778. Ces trois ouvrages seront réédités à Paris en
1785.
D'Holbach, dans une lettre à Galiani en dit le plus grand bien: « Je suis bien
aise d'apprendre que l'ingrat Dr Gatti vous a fait parvenir les Recherches
philosophiques sur les Américains. Il est très intéressant en ce qu'il rassemble
(un peu sans choix) des faits épars dans 5 ou 600 volumes.Ce sont de curieux
mémoires pour servir à l'histoire de l'espèce humaine[...]. » (I er décembre
1771)
« Je tâcherai de vous trouver les Recherches sur les Américains qui sont très
rares en ce pays... « (25 août 1770)
« On a lu avec beaucoup d'avidité des recherches philosophiques sur les
Américains, livre que je souhaite fort que vous puissiez vous procurer. » (3
juin 1770). Il conseille le livre à Wilke (19 mars 1770).
Mercier ne tarissait pas d'éloges à l'égard du Chanoine-philosophe.
Roland Mortier, op.cit. p. 38, note 8, rappelle l'impact des Recherches sur les
Américains sur l'Histoire philosophique et politique [...I des deux Indes de
l'abbé Raynal. J.B. Cloots parlera plutôt, à ce propos, de pillage, de vol, des
pages entières !
58 Le catalogue de la bibliothèque contient entre autres, marqués de la fameuse
croix: Le Spectacle de la Nature, les Voyages de Burnet, l'Histoire naturelle de
Buffon, le Dictionnaire de Bayle et son supplément, les ouvrages de l'Oncle de
Pauw, La Certitude des preuves du christianisme, L 'examen du matérialisme,
les œuvres complètes de Voltaire, Rousseau, Locke, Fontenelle, Boileau,
Hume, Shaftesbury, L'Ami des Hommes, De l'esprit, la Défense du Paganisme,
le Traité sur la Tolérance, le Tableau philosophique de l'esprit de Voltaire,
Les Mœurs, la Bibliothèque physico-économique, l'Histoire de la philosophie,
les Mémoires de Montecuccoli, Le théisme et réflexions philosophiques, les
Lettres juives, Cabalistiques, le Voyage de Lahontan
51 ces croix signalent les ouvrages de référence utilisés! Car il s'est
mis en tête d'écrire un grand livre qui libérera les hommes de
tous les préjugés oblitérant les progrès des Lumières, et ce livre,
Les Certitudes des preuves du Mahométisme, sur lequel nous
reviendrons, est une somme impressionnante qui a réclamé du
temps, de l'érudition et le silence de la campagne clévoise.
A partir de 1780, année de sa majorité, sa vie va changer.
D'abord, sur le plan personnel, il est désormais indépendant:
les Vandenyver lui verseront un revenu à partir de ses rentes sur
l'Hôtel de Ville, ce qui lui permet une vie insouciante sur le
plan matériel et entièrement tournée vers les formes les plus
diverses de la convivialité, convivialité que Diderot par
exemple considère comme une des vertus essentielles de
l'honnête homme philosophe.
On sait avec certitude qu'il s'installe alors définitivement à
Paris, ses passages à Gnadenthal ne seront plus
qu'occasiennels."
La capitale a toujours effectué sur lui une extraordinaire
fascination dont témoignent les très nombreuses références qui
émaillent la plupart de ses écrits. Quand il parle de Paris, il est
d'un enthousiasme constant, et les options révolutionnaires qu'il
prendra au cours de ses dernières années de vie sont toutes
guidées par son amour de la capitale française, un amour qu'il
étendra d'ailleurs assez vite aux Parisiens 6 0
Ainsi, quelques années avant la Révolution, alors qu'il doit
se rendre en Hollande pour des affaires de famille, il confie à
une correspondante, Mme Cheminot, son spleen de Paris: « Le
mal moral se joint au mal physique », et il paraphrase Du Bellay
59 Pourtant, un chercheur du début du siècle, le Dr. Rüdiger Kaysur, écrivant
au Baron de Hüvell, lui indique qu'en 1788, J.B. est à Gnadenthal et que les
archives de Düsseldorf prouvent, qu'à cette époque, le Rittersitz de
Gnadenthal lui appartient en personne, qu'il est son domicile officiel !
Archives de Zwolle). Ces archives n'existent plus à Düsseldorf.
Voeux d'un Gallophile, p.165 et 168, Lettre à Mme Sur son amour de Paris:
Cheminot du 17 février 1785 et lettre à M. le comte de Voisenon du 6 mars
1786
52 et son petit Liré dans une lettre au cousin Voisenon: « plus on a
voyagé loin, et mieux on goûte les agréments de Paris... 61 »
Mais c'est particulièrement dans son second ouvrage, Les
Voeux d'un Gallophile, qu'il développe longuement ses opinions
sur Paris et ses charmes. Après avoir évoqué, en comparaison,
les discussions philosophiques et littéraires de Hollande, « J'ai,
soupire-t-il, les yeux fixés sur Paris comme les Musulmans sur
la Mecque, j'y ai laissé mon coeur et mon âme. »
On peut sourire quand ce fils de famille affirme par ailleurs:
« J'aimerais mieux manger des croûtes à Paris que des ortolans
ailleurs62 », mais le philosophe en exil explique avec de
meilleurs arguments son engouement pour la capitale:
La raison y est toujours en guerre avec les préjugés ; annoncez-moi ses
victoires. Quant à ses défaites, j'ai trop bonne opinion de mon siècle et
de la vérité, pour rien craindre de ce côté là. Je regrette beaucoup nos
petites coteries littéraires et philosophiques, où nous passions en revue
les sottises humaines pour les couvrir de sarcasmes, et où nous
invoquions la sagesse pour foudroyer le mensonge.
Paris possède son coeur, mais il est tout autant fasciné par les
Français qu'il juge supérieurs aux autres habitants du monde:
« Effectivement, proclame-t-il, que l'on me trouve une
nation plus prévenante, plus aimable, plus sociable, et je lui
consacre sur-le-champ toute ma fortune. 63 »
Cet hommage d'abord dirigé vers les cercles que le jeune
aristocrate fréquente s'élargira sous la Révolution au peuple
même.
Il est convaincu de l'excellence de la culture, du génie
français, de l'universalité de la langue française. Dès l'époque
pré-révolutionnaire, on constate à travers le tableau qu'il fait de
la France et de la société française l'idée d'une mission de ce
61 Voeux d'un Gallophile, p.176 .
62 p.227-228, 229, 259. Voir également son parallèle
entre Paris et Londres, tout entier en faveur de la capitale française (p. 72-73)
et sa lettre à la comtesse de Beauharnais sur la beauté de Paris (25 mars 1785)
in: Voeux d'un Gallophile, p. 68-72.
p. 177. 63 Voeux d'un Gallophile,
53 nouveau peuple élu selon son coeur, supérieur à tous les peuples
de la terre.
Une seule exception cependant: la Prusse qui, selon lui, déjà
met « en pratique la science fondamentale des Etats dont la
France n'entrevoit que la théorie. 64 »
Et il enrage de voir le ferment prussien ne pas parvenir à
faire l'unité d'une Allemagne éclatée et gouvernée par des
autocrates qui le désespèrent: c'est aussi très probablement,
mais de façon plus insidieuse, cet amour déçu d'une Allemagne
qui hésite à se déclarer qui le fait se tourner vers la France, une
sorte d'impatience devant une nation qui se refuse à exister alors
que « Berlin, rappelle-t-il, n'est plus un désert depuis les
conquêtes de Frédéric, et si toute l'Allemagne obéissait à l'aigle
prussien, nous verrions Berlin marcher de pair avec la première
» ville du monde. 65
Son admiration pour la Prusse, sa révolte face à l'anarchie
Allemande rejoint celle de tous ces jeunes gens qu'on retrouve à
la même époque et qui font preuve de la même impatience, tous
ces Stiirmer und Driinger aussi idéalistes que lui et qui sont
quelque part les héritiers du Lessing de la Dramaturgie de
Hambourg, mais aussi de Rousseau .
Déjà, en filigrane, se dessine chez cet être partagé l'idée d'une
union entre la France et la Prusse telle qu'il la rêve, une union peut-
être susceptible de servir de base aux projets universels qu'il
développera abondamment sous la Révolution, une idée qui explique
que, pendant un certain temps, il admirera le ministre prussien
Hertzberg, « ce grand ministre d'un grand roi 66 »
Voeux d'un Gallophile, p. 67. A propos de la politique démographique de la 64
Prusse. Dans une lettre à la comtesse de Beauharnais, Cloots présente ses Voeux
d'un Gallophile comme un ouvrage sur l'économie politique, ce qui n'est pas
faux pour le premier tiers du livre (p. 229).
65 Vœux d'un Gallophile, p. 25-26.
p. 10 à propos de la politique démographique de la 66 Voeux d'un Gallophile,
Prusse.
Nombreux sont les partisans de l'Aufklarung tardif, qui ont en horreur la
de corruption des petits Etats allemands et qui admirent le gouvernement
Frédéric II. Ces hommes soutiendront l'idée d'une alliance entre la France et la
Prusse contre les tendances hégémoniques de l'Autriche et de la Russie. Il
s'agit de faire reposer la paix universelle sur la communauté d'aspirations de la
France et de la Prusse ayant réussi à régenter les pays allemands. C'était en
54