Casamance
283 pages
Français

Casamance

-

Description

Témoignage d'un ancien aviateur militaire de l'armée sénégalaise, cet ouvrage aborde sans langue de bois la situation incompréhensible qui prévaut en Casamance depuis l'éclatement du conflit en 1982 jusqu'à la tuerie de Boffa en 2018.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 décembre 2019
Nombre de lectures 3
EAN13 9782140139338
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Xavier DiattaCASAMANCE - Les geôles du mensonge
Le conflit casamançais est passé d’une phase violente de guerre intense
(1982-2000) à une phase confuse (2000 à nos jours) de ni paix ni
guerre. Cette dernière phase a servi de terreau à des individus ou des
groupes d’individus qui, sous le prétexte d’administrer, de maintenir la
sécurité ou encore de conduire le processus de paix en Casamance,
profitent du contexte pour manipuler tout le monde, faire des affaires et
vivre de ce conflit.
Casamance : Les geôles du mensonge est un récit qui aborde sans langue
de bois la situation incompréhensible qui prévaut dans cette zone CASAMANCE
depuis l’éclatement du conflit en 1982. C’est le témoignage d’un
ancien élève du lycée Djignabo dans les années 1970, ancien aviateur
militaire de l'armée sénégalaise de 1984 à 2001, opérateur économique Les geôles du mensongede 2003 à nos jours et enfin ancien élu au conseil départemental de
Ziguinchor.
Cet ouvrage nous livre les dernières informations sur le conflit Récit
casamançais : les dessous de la tuerie de Boffa de 2018 et
l’arrestation spectaculaire, mais arbitraire du journaliste René Capain
Bassène, les non-dits sur le projet d’exploitation du Zircon à Niafran, la
fermeture de l’aérodrome d’Abéné suspecté de servir de base de
transit aux narcotrafiquants sud-américains, la situation actuelle du
MFDC qui aurait recruté entre 2012 et 2017, toutes factions
confondues, un nombre compris entre 800 et 1200 jeunes issus des
couches défavorisées à travers toute la Casamance.
Après ses études primaires et secondaires à Ziguinchor, Xavier Diatta
entre à la Faculté des Sciences de l’Université de Dakar. Admis au
concours des Grandes Écoles Militaires, il est envoyé au Maroc pour
des études en aéronautique puis il entreprend une spécialisation en
Génie Électrique. Afecté comme responsable de maintenance des
avions de chasse engagés en Casamance dans le cadre du confit,
il sera aux premières loges de la crise casamançaise. En 2001, il quitte l’Armée et
se reconvertit dans l’aéronautique civile au Contrôle en Vol de l’ASECNA, puis
mécanicien à SUNUAIR. M. Diatta quitte l’aviation civile pour une spécialisation en
aviation agricole en France et dans le Maryland aux USA. Vice-Président de Secours
Aériens Sans Frontières, Xavier Diatta est actuellement le directeur d’une société de
travaux aériens. Il est l’auteur de Fiju di Terra, la Crise Casamançaise racontée à
mes enfants (Éditions Kamanjen, 2017).
Illustration de couverture de l’auteur.
ISBN : 978-2-343-19202-4
2 9 €
Xavier Diatta
CASAMANCE - Les geôles du mensongeCASAMANCE :
Les geôles du mensonge Xavier DIATTA
CASAMANCE :
Les geôles du mensonge
Récit Ce livre fait partie de la Collection Fiju di Terra initiée par l'auteur. Le premier
volume est paru en 2017 et est intitulé : Fiju di Terra. La crise casamançaise
racontée à mes enfants.
Tous les droits issus de la vente de ce livre seront reversés intégralement à
la maternité de l'hôpital Boudodi de Ziguinchor.
© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
ISBN : 978-2-343-19202-4
EAN : 9782343192024Avant-propos
« Dans la vie, se battre pour les choses ne vaut pas la peine, tes plus
beaux vêtements peuvent être des torchons pour quelqu’un d’autre, la
balance de ton compte en banque peut représenter le don d’une personne
lors d’une soirée caritative.
Ta petite amie, ton petit ami, ta fiancée, ton fiancé, ta femme, ou ton
mari est l’ex de quelqu’un. Chaque prostituée que tu vois dans un hôtel,
ou dans la rue durant la nuit, était vierge à un moment donné.
Alors pourquoi toutes ces querelles ? La vie est trop courte pour se
sentir meilleur que qui que ce soit. Steve Jobs a dit : Devant la mort,
nous sommes tous nus et rien ne peut nous en préserver.
Je déteste voir les gens qui se vantent de leur richesse, de leur beauté,
de leur niveau d’études, de leur intelligence, de leur célébrité ou de leur
possession matérielle. Il n’y a rien que nous puissions obtenir dans la
vie, que personne d’autre n’ait déjà jamais eu. Le bureau que tu occupes
aujourd’hui, quelqu’un l’occupait hier et quelqu’un l’occupera demain.
Je ne sais qui cette personne pourrait être.
Il n’y a qu’une seule chose qui vaille la peine, et dont on peut vanter
les privilèges : la vie, la vie telle que donnée par celui qui a tout créé. La
vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie, dit-on.
Alors, comporte-toi bien à l’égard de tes semblables. Et lie-toi d’amitié
avec eux. Rappelle-toi toujours que les gens que tu as rejetés lors de ton
ascension seront les mêmes que tu rencontreras lors de ta chute.
Alors, ne cause pas de problèmes aux autres et ne rends la vie
insupportable à personne à cause de ta position. Parce que si tu le fais ils
deviendront toujours ton principal problème un jour.
Pour finir, même les tiges de bananiers sècheront et faneront.
S’il te plait, transmets ceci à tes amis parce que d’une manière ou
d’une autre nous sommes tous coupables. Si un jour tu as envie de
pleurer, appelle-moi. Je ne te promets pas de te faire rire, mais je pourrais
pleurer avec toi.
Si un jour tu veux t’évader, ne sois pas effrayé de m’appeler, je te
promets d’être toujours à tes côtés. Mais si un jour tu m’appelles et que
je ne réponde pas, passe me voir. Il se pourrait que j’aie besoin de toi.
7
Une chose est sûre, un jour l’un de nous deux ne sera plus de ce monde
et à ce moment il sera trop tard pour chérir l’autre. Les larmes couleront
mais je serai déjà loin, voire trop loin… » Reginald.

8 Seynabou (Nabou)
Depuis le début de l’après-midi, Nabou, la fiancée de Léo qui
vit dans la famille Diatta depuis que les siens l’avaient renvoyée
de chez eux, se plaignait de maux de ventre. Elle venait de
boucler ses neuf mois de grossesse depuis déjà trois jours, et était
dans l’expectative et l’angoisse.
Seynabou de son vrai prénom, Nabou (pour les intimes), est
une jeune fille, âgée de 26 ans. Elle est l’ainée d’une famille de 4
enfants. Son père, un ingénieur des télécommunications est cadre
dans une grande société de téléphonie. Sa mère, une assistante
sociale au CHU (Centre hospitalier universitaire) de Fann est
issue d’une grande famille religieuse sénégalaise.
Nabou avait fait un parcours scolaire primaire et secondaire
sans faute. Extrêmement douée, elle avait réussi le concours
1d’entrée à l’École Militaire de Santé de Dakar après un bac
série S2 avec la mention bien.
En première année à l’EMS, elle avait remarqué ce garçon frêle
de troisième année, très élégant dans son uniforme, qui aimait
taquiner tout le monde surtout les nouveaux arrivants. Chaque
matin, dans le car qui amenait les étudiants de l’EMS à
l’université Cheikh Anta Diop, Léo aimait chahuter tout le
monde. Toujours en compagnie de son ami Iba Niang, ils
provoquaient des discussions sur l’actualité nationale en
assimilant certains camarades aux acteurs qui faisaient la « une »
des journaux.
1 Créée en 1968 par le président Léopold Sédar Senghor, l’EMS (École Militaire
de Santé) de Dakar a pour vocation de former des médecins, des pharmaciens,
des chirurgiens-dentistes et des vétérinaires dans le cadre du concept «
ArméeNation ». Ils bénéficient de la même formation que leurs homologues civils à la
Faculté de Médecine de l’Université Cheikh Anta DIOP de Dakar sauf qu’eux
bénéficient d’un encadrement militaire. Le Président Léopold Sédar Senghor
avait institué ce concept par souci d’équité territoriale car les premiers
médecins sortis de l’Université de Dakar préféraient toujours Dakar aux autres
districts du pays.
Ce sont eux, les pionniers de la santé publique au Sénégal.
9
Tout le monde aimait Léo, car il avait cette propension à
détendre l’atmosphère même dans les moments de concentration
d’avant les examens. Il faisait comme si le court trajet depuis
l’EMS, du plein centre-ville à l’Université n’était réservé qu’à la
détente.
Un jour du mois de février, Nabou s’était présentée en retard
au parking du car de l’EMS, elle avait mis un peu plus de temps
que d’habitude pour se préparer. Le car était déjà parti quand elle
était sortie du bâtiment pour aller à l’université. Elle devait donc
se rendre à la faculté par ses propres moyens.
En s’engageant sur l’artère qui mène à l’arrêt de l’autobus, elle
croisa Léo qui revenait de l’hôpital Aristide Le Dantec où il était
de garde la nuit précédente. Il venait à l’EMS se changer pour
ensuite aller au cours à l’Université.
Léo décida de l’aborder pour faire plus ample connaissance
avec cette fille qui lui paraissait si renfermée sur elle-même. Il
l’avait pourtant remarquée depuis le début de l’année, mais
c’était comme si quelque chose le retenait. Il s’était fait à tort une
idée selon laquelle cette belle demoiselle était non seulement
asociale, mais taciturne.
Chaque fois qu’il entrait dans le car de l’EMS au Camp Dial
Diop pour l’Université, il l’évitait de peur qu’elle ne se méprenne
sur ses intentions. Il l’avait surnommée la « noire d’ébène », sans
oser le lui dire, car redoutant sa réaction. Malgré son caractère
renfermé, Nabou est une fille vraiment belle et soignée. Quand il
lui arrivait de sourire, son visage s’illuminait et affichait une joie
de vivre intérieure.
Le règlement de l’école étant strict, elle évitait de s’attacher aux
autres étudiants et s’était construit un cocon qui la faisait passer
pour une fille trop renfermée sur elle-même. Tous ceux qui la
connaissaient bien savaient que Nabou était une jeune fille calme,
polie et posée, qui débordait de vie.
Leurs regards se croisèrent et Léo, précipitamment,
l’apostropha pour mieux cacher sa timidité envers les femmes.
- Hé Seynabou, comment vas-tu ?
10 - Bien et toi, comment vas-tu, Léo ?
- Super, sauf que je n’ai pas tellement dormi cette nuit, j’étais
de garde. La perspective d’aller en cours me donne le tournis.
- Mais je pensais qu’on était autorisé à s’absenter le lendemain
des gardes ?
- Oui, mais je ne puis me le permettre. Et toi pourquoi tu n’es
pas au cours ?
- Je me suis levée en retard, le bus est parti sans moi. J’essaie de
rattraper un transport en commun.
- Ah zut ! ça me dirait bien de partir avec toi, mais il faut que je
me change.
- Au point où j’en suis, je peux t’attendre à l’arrêt du bus, le
temps que tu te changes.
- Super !!! Mais il faut que je confesse mes péchés.
- Ah oui ? Mon surnom de « noire d’ébène » ? Je sais déjà.
- Mais...
- Va vite te changer et surtout ne mets pas des heures.
- Si tu le dis…
Léo est à la fois surpris et heureux de savoir que non
seulement elle était au courant, mais mieux elle appréciait le
surnom. Son ami Iba avait cafté, c’est certain. Ce sera désormais
« noire d’ébène ». Il était heureux et ça se voyait, Nabou aussi
avait l’air heureuse d’échanger avec Léo.
Très vite, il revint en courant la rejoindre à l’arrêt du bus et
ensemble ils prirent la ligne 10 qui les amena à l’Université. Très
vite ils se découvrirent une complicité qu’ils ne soupçonnaient
pas quelques instants auparavant. C’est le début d’une relation
qui sera riche en évènements.
Tous les deux avaient eu, cette année-là, d’excellents résultats
académiques. Léo réussit son passage en quatrième année, et elle,
en deuxième. Léo voulait devenir neurochirurgien, elle,
chirurgien-dentiste. Ils avaient développé une relation tellement
fusionnelle au point d’être rappelés à l’ordre par l’administration
militaire de l’école qui ne badinait pas avec la rectitude et le
11
règlement militaire. Mais rien n’y fit. Ils étaient tombés fous
amoureux l’un de l’autre.
En septembre de la même année, Nabou tomba enceinte. Elle
s’en ouvrit à sa mère qui alerta son père. Furieux, Monsieur Diouf
la renia et la chassa de la famille. Il alla même jusqu’à la dénoncer
à l’administration de l’école. Le Colonel, directeur de
l’établissement, était dévasté car Nabou avait des résultats plus
qu’honorables. Il la fit convoquer pour lui signifier son exclusion
conformément au règlement. Pressée par l’administration qui
suspectait déjà Léo, elle refusa de donner le nom de l’auteur de la
grossesse.
L’après-midi même, Léo, informé du renvoi de sa dulcinée de
l’école, se présenta à l’administration pour se déclarer être
l’auteur de la grossesse de Nabou. Il est lui, aussi, renvoyé de
l’établissement. Il récupéra ses affaires puis se présenta chez la
cousine de Nabou qui avait accepté d’héberger temporairement
la future maman en attendant de trouver une solution définitive.
Nabou était dévastée. Elle s’était quelque peu doutée que sa
grossesse compliquerait sa situation familiale, mais n’imaginait
pas que sa bêtise lui couterait un reniement par sa famille.
Elle avait décidé cette nuit-là, ne sachant pas où aller, de s’en
ouvrir à Khady Diouf, sa cousine qui avait accepté de l’héberger
dans sa petite chambre d’étudiante à la Cité Claudel en attendant
que des parents intercèdent en sa faveur auprès de son père.
Pour Léo, la solution était vite trouvée, Nabou devra venir
vivre dans sa famille à lui. Il savait que lui aussi, son père n’était
pas commode et était très à cheval sur les principes, mais il
pensait qu’avec l’aide de sa mère, Maman Hélène, les choses
s’arrangeraient. Et même si les choses ne s’arrangeaient pas, il
interromprait provisoirement les études pour se consacrer à sa
Nabou.
Quand il arriva à la maison, il trouva son père dans la chambre
et une atmosphère délétère se dégageait de la famille. Une grande
dispute venait d’avoir cours, mais personne n’avait voulu lui en
dire plus. Personne ne remarqua qu’en temps normal, Léo ne
12 devrait pas être à la maison. Il s’accommoda du climat
jusqu’après le diner.
Kintella est mise dans la confidence et en sa qualité de « fille de
son père », elle se chargea de faire ployer papa Pascal. Elle entra
dans la chambre et Léo alla s’assoir dans le vestibule, non loin de
la chambre pour, disait-il, faire face à l’orage. Mais il n’entendit
pas le hurlement attendu de papa Pascal. Au bout d’une heure,
Kintella sortit de la chambre, un large sourire sur le visage. Sans
mot dire, Léo comprit que sa sœur avait réussi l’impensable. Il
décida d’attaquer - comme il le dit - maman Hélène. Quand il
arriva à sa hauteur, il lui dit :
- Maman, j’ai de gros soucis, je voudrais que nous en parlions.
- Que se passe-t-il, Léo ? Tu m’effraies.
- J’ai commis une bêtise Maman, Nabou est enceinte, tous les
deux nous avons été virés de l’EMS.
- Léo, que voulez-vous faire de moi, ton père et toi ? Ton père
qui joue les inconscients à son âge et toi sur qui je comptais…
Elle ne termina pas sa phrase et fondit en larmes.
Léo ne désarma pas et lui dit :
- Maman, ce n’est pas tout.
- Qu’est-ce qu’il y a encore Léo ? Qu’as-tu encore fait ? J’espère
que tu n’as tué personne ?
- Non, Maman, Nabou a été chassée de chez elle, je veux
qu’elle vienne habiter ici avec moi.
Léo ne réalisa pas qu’en un court instant, sa mère avait cru que
certainement il avait entrainé Nabou dans une clinique dakaroise
pour un avortement qui se serait mal passé.
Soulagée d’entendre la fin de la phrase de Léo, elle se rattrapa
en disant :
- Léo, explique-moi ça. Tu voudrais vivre en concubinage dans
ma propre maison ? Même pas en rêve. Tu en as parlé avec ton
père ?
- Non, répondit le vieil homme, à qui rien de la discussion
n’avait échappé, car il était sorti de la chambre juste pour dire
13
deux mots à son épouse qu’il pensait de connivence avec son
garnement de fils. Il pensait que maman Hélène était déjà au
courant et le lui avait caché.
Papa Pascal reprit :
- Il n’a pas eu le courage de m’en parler. C’est sa sœur qui
vient de m’entretenir du sujet. Maintenant que je sais que tu
n’étais pas au courant comme moi, je n’ai rien contre. Mais il y a
une condition : Nabou aménage dans sa chambre et lui déménage
pour aller vivre où il veut. Cette fille ne mérite pas qu’on lui en
rajoute. Tu sors ma voiture de suite et vous allez me la chercher
maintenant. Kintella va te conduire à Nabou. Mais pour lui, il n’a
qu’à dormir dans la rue, s’il veut. C’est son problème.
- Papa, merci pour tout. J’accepte ta condition. Elle est juste.
C’est à moi de me retrouver dans la rue, pas Nabou. Je te le
revaudrai.
- Ce n’est pas la peine de nous remercier ton père et moi. Nous
sommes tenus de réparer tes dégâts. Pour le reste, je verrai avec
ton père. lança la mère de Léo.
- Inutile de faire des promesses que tu ne saurais tenir. La
preuve !!!!
Papa Pascal termina sa phrase par des murmures inaudibles…
Il savait à quoi faisait allusion sa femme, mais Léo devait
apprendre de ses bêtises. L’éloigner du cadre familial lui ferait
gagner en maturité, pensait-il.
C’est dans ces conditions que Nabou vint vivre dans la famille
de Léo après beaucoup d’hésitations et d’évaluation de la
situation.
Juste après son arrivée dans la famille, Papa Pascal et maman
Hélène avaient essayé de réconcilier Nabou d’avec sa famille sans
succès. Pour la famille de Nabou, la perspective que leur fille,
issue d’une famille musulmane de renom, épouse un catholique
n’était pas envisageable, encore moins se faire enceinter avant
mariage, à moins que Léo accepte de se convertir à l’Islam.
Mais pour le moment, Léo et Nabou n’avaient pas envisagé un
tel projet. Pour eux, l’urgence était le développement de la
14 grossesse et la santé du futur bébé. Ils se disaient qu’ils avaient le
temps d’y penser…
Dès que Nabou se plaignit de maux de ventre en fin de
matinée, Maman Hélène l’avait fait installer dans le living-room
en face de la cuisine pour l’avoir constamment sous les yeux.
Au moment du repas, Nabou ne tenait plus sur place. Voyant
sa bru se tordre de douleurs, Maman Hélène le ressentit au plus
profond d’elle-même. Elle se leva, prit les clés du véhicule de son
mari, posées sur la petite table basse, puis entra dans le garage
par la porte de la salle à manger. Elle ouvrit le grand portail qui
donnait sur la ruelle, puis s’introduisit dans le véhicule pour le
sortir sans même aviser son mari, Papa Pascal, occupé depuis le
matin à écrire dans le bureau. Il était temps de conduire Nabou à
la maternité. En vieille maman expérimentée, elle savait que sa
bru ne tarderait pas à perdre ses eaux. Ce qui arriva avant même
que maman Hélène ne sorte le véhicule de la résidence. Elle le
laissa en marche, au milieu de la ruelle puis alla chercher Nabou.
Elle la trouva toute pale, les yeux baissés et en pleurs, se
tordant de douleurs. Maman Hélène remarqua aussi que la future
maman était toute trempée et confuse.
- Ma chérie, ne t’inquiète surtout pas, ce qui t’arrive est ce qu’il
y a de plus normal. On va vite se changer et on part pour
l’hôpital.
- Merci, Tata, je sens le bébé plus agressif que d’habitude. Il me
donne des coups violents au bas ventre.
- C’est normal ! Fais un effort et lève-toi ! lui dit Maman
Hélène.
Elle l’entraina dans la chambre et l’aida à enlever le tee-shirt et
le pagne et la fit porter une belle robe à fleurs que Nabou n’avait
jamais vue. Maman Hélène lui confia l’avoir achetée pour la
circonstance. Nabou enfila l’ample boubou et esquissa un sourire
de reconnaissance, malgré les circonstances :
- Merci, Tata, cette robe est très belle et je me sens super bien
dedans.
15
- C’est le but, ma chérie. Tu dois te sentir décontractée. Tu
verras, tout va bien se passer.
- Je ne sais pas ce que je serais devenue sans toi et Tonton.
- Nabou, nous ne faisons que notre devoir, on y va, ma fille !!
Depuis une semaine déjà, Maman Hélène avait préparé le sac
de Nabou. Elle le mit en bandoulière et par la main elle la guida,
pas à pas, vers la voiture.
Maman Hélène n’avait pas conduit la voiture de son mari
depuis plus d’un an. Et Kintella n’était pas encore rentrée du
travail. Elle avait d’elle-même pris la décision de ne plus conduire
la grosse berline de son mari, à cause de la puissance du véhicule
et sa vision de loin qui baissait. D’ailleurs même sa propre voiture
pouvait rester tout un mois dans le garage, sans qu’elle ne la
sorte. Mais pour la délivrance de Nabou, elle était prête à tout.
Une fois Nabou installée sur la banquette arrière du véhicule,
elle revint dans la maison pour informer son mari, Papa Pascal :
- Pascal, je vais conduire Nabou à l’hôpital, elle me parait en
plein travail. Tu devrais arrêter un instant ton exposition à cet
écran d’ordinateur. Tu y es depuis ce matin. Tu devrais aussi
prendre tes médicaments et ton repas. Si tu as besoin d’autre
chose, appelle Marie. À propos, je lui ai demandé de ne surtout
pas rentrer avant que Kintella ne soit de retour.
Le vieil homme se leva d’un pas assuré comme si par magie, la
maladie avait disparu. Il vint vers sa femme et pour la première
fois depuis plusieurs décennies, la prit dans ses bras puis
l’embrassa en disant :
- Dieu soit loué, Nabou va enfin me donner ce petit-fils que je
n’espérais pas connaitre.
- Pourquoi voudrais-tu que ce soit forcément un petit-fils,
pourquoi pas une petite fille ?
- Va vite la conduire au lieu de raconter des sottises, dans notre
famille, aucune chance que le premier enfant soit une fille.
Papa Pascal sort de la maison, traina les pieds jusqu’à la
voiture pour encourager Nabou.
16 - Ma fille, que Dieu te garde et merci vraiment. Sache que je
veillerai sur toi partout où tu seras.
Il se retourna et dit à Maman Hélène, dès qu’elle aura
accouché, appelle ses parents et merci du fond du cœur pour tout
ce que tu as toujours fait pour cette famille.
Sans mot dire, Maman Hélène démarra la voiture et s’engagea
dans cette ruelle qui menait vers la grande avenue appelée
« Bourguiba ». Dans le rétroviseur, elle aperçut Papa Pascal qui,
de la main, leur faisait des signes d’au revoir.
Nabou, très émue, dit à Maman Hélène :
- Tata, je ne pourrais jamais vous remercier Tonton et toi.
Regarde, il nous fait toujours des signes de la main. Je crois qu’il
est pressé que j’accouche.
- C’est plutôt nous qui te sommes redevables, car notre fils ne
pourra jamais réparer ta brouille avec tes parents. Et ça, je ne sais
comment Léo pourrait, un jour, se racheter en te réhabilitant
auprès de ta famille.
- Non, Tante, si vous n’aviez pas été là, je pense que cette
grossesse ne serait pas arrivée à terme. Je n’ai manqué de rien.
Vous m’avez tous couvée et acceptée comme si j’étais votre
propre fille. Nous avons simplement raté, Léo et moi, une carrière
militaire. Peut-être qu’aussi, ce n’était pas notre vocation. Par
contre la médecine est notre vie à tous les deux.
Les deux femmes continuaient leur discussion entrecoupée par
les sanglots sporadiques de Nabou causés par des pics de
douleur. La conductrice entretenait la conversation juste pour
plus se rassurer et rassurer la jeune parturiente.
Préoccupée par la santé de Nabou, Maman Hélène ne se
rendait pas compte qu’elle roulait à très vive allure. Même
l’attitude de son mari de tout à l’heure ne lui avait pas semblé
importante. Aussi, la perspective de devenir grand-mère pour la
première fois lui faisait un drôle d’effet qu’elle ne parvenait à
s’expliquer à elle-même.
Elle se surprit, faisant des confidences à Nabou en abordant un
sujet qu’elle avait jusque-là évité :
17
- Tu dois savoir que Papa Pascal te porte dans son cœur
malade. Nous espérons vivement que Léo et toi vous vous
marierez après l’accouchement.
- Oui, Maman Hélène, nous y réfléchissons, répondit Nabou
sans plus de détails.
Avant de s’engager sur le boulevard de la République, elle fut
rappelée à l’ordre par un policier qui, par compassion pour la
parturiente, ne lui servit qu’un simple avertissement. Elles
arrivèrent sans encombre à l’entrée de l’Hôpital Principal. Le
préposé à la sécurité en poste à la porte principale en voyant une
jeune femme bedonnante qui se tordait de douleur sur la
banquette arrière, comprit que c’était pour une urgence. Il leva la
barrière et Maman Hélène, d’un coup d’accélérateur, poussa la
voiture dans l’enceinte de l’établissement, puis tourna à droite et
se dirigea vers la maternité en contournant le bloc des urgences et
les autres services.
Par chance, Maman Hélène trouva une place de libre au
parking en face de la maternité. Elle s’y engagea et immobilisa le
véhicule. Avant même de couper le moteur, un groupe de quatre
infirmières qui revenaient des salles d’hospitalisation prirent en
charge Nabou. Les salles d’hospitalisation étant situées au bout
du couloir desservant la salle d’accouchement, on entendait des
bébés pleurer comme pour avertir Nabou que dans quelques
instants, elle aussi aurait son lot de cris.
Nabou fut directement conduite dans le bureau du médecin.
Derechef, le médecin, après avoir échangé quelques amabilités
avec sa patiente, demanda à l’une des infirmières de l’aider à se
déshabiller. L’autre infirmière demanda à Maman Hélène de
patienter en salle d’attente avec le sac de Nabou.
Nabou était suivie depuis le début de sa grossesse par ce
médecin de l’hôpital Principal de Dakar. Le praticien connaissait
le dossier de la parturiente, mais il devait s’assurer de l’état de
bonne santé de la mère et de l’enfant.
Deux semaines auparavant, il l’avait reçue en dernière
consultation prénatale. Le dossier obstétrical était pratiquement
constitué. Il fallait simplement faire un bref examen des
18 constantes afin de se prémunir d’éventuelles complications lors
de l’accouchement.
L’infirmière lui prit les constantes (pouls, température, tension
artérielle). Le médecin s’approcha de Nabou pour s’assurer de
l’absence de signe fonctionnel de hausse de tension gravidique. Il
lui demanda si elle n’avait pas de céphalées, d’acouphènes ou de
phosphènes. Nabou répondit par la négative.
A l’examen obstétrical, le médecin constata que la poche des
eaux était déjà rompue. Nabou fut aussitôt transférée en salle
d’accouchement pour le reste des examens.
En salle d’attente, Maman Hélène était là pensive et rêveuse.
L’attitude de son mari de tout à l’heure lui revint à l’esprit. Mais
très vite ses pensées revinrent à Nabou.
Nabou est une fille formidable, jamais elle ne s’était plainte de
rien. Elle a mené sa grossesse comme si de rien n’était. Elle n’a
pratiquement pris aucun traitement médical du début à la fin de
sa grossesse, à part quelques cachets de fer que lui avait
recommandés le médecin à l’issue de son dernier rendez-vous
médical.
Depuis ce matin de septembre qu’elle était arrivée dans la
famille, elle s’était comportée comme si elle faisait partie de la
famille. En dehors de ses heures de cours à l’Université, Nabou
participait à tous les travaux ménagers de la famille. Une certaine
complicité s’était établie entre elle et maman Hélène au point de
rendre jalouse Kintella qui disait souvent pour charrier qu’elle
aurait mieux fait de trouver un mari, car il lui semblait que la
maitresse des lieux était désormais Nabou.
- Nabou, par ci, Nabou, par là ! Même papa a une nouvelle
préférée dans cette maison. Tant mieux. Je crois qu’il ne me reste
plus qu’à trouver une belle-famille, moi aussi, disait souvent
Kintella.
Nabou en riait seulement.
Maman Hélène revit le jour où son Léo était venu lui annoncer
leur renvoi de l’EMS de Dakar, Nabou et lui. Elle n’avait pas
fermé l’œil cette nuit-là. Elle restait convaincue que tous les deux
19
avaient vendangé une excellente possibilité de carrière dans
l’armée. Ce n’est que bien après qu’elle comprit que leur chance
de réussite sociale restait intacte, car ils avaient la possibilité de
continuer leurs études à l’Université au titre d’étudiants civils.
Nabou le lui avait expliqué. Depuis ce jour, elle s’était sentie
soulagée mais aussi préoccupée qu’aujourd’hui de la rupture de
la gamine (comme elle aimait la caractériser) d’avec sa famille.
Elle se leva brusquement comme si elle venait de se rappeler
de quelque chose d’important, se dirigea vers la voiture. Elle
venait de décider d’informer la mère de Nabou de l’imminence
de l’accouchement de sa fille.
Maman Hélène ouvrit brusquement la portière arrière du
véhicule et s’assit sur la banquette. Elle tira son sac posé à même
le plancher et sortit son téléphone portable et son inséparable
petit carnet bleu que Kintella surnommait « Disque dur de
Maman Hélène ». Il est vrai que Maman Hélène consignait tout
dans son petit carnet, même les choses qui paraissaient anodines
pour sa fille.
En quelques secondes, elle trouva le numéro de téléphone de
2la famille Diouf à la Sicap Liberté V , qu’elle composa. A la
troisième sonnerie, une jeune fille lui répondit très gentiment.
Après s’être présentée, elle demanda à parler à Madame Diouf.
Elle entendit une voix masculine demander :
- C’est qui au téléphone ? C’était M. Diouf.
La gamine répondit :
- Elle dit s’appeler Madame Diatta, elle demande après Tata.
A l’autre bout du fil, Maman Hélène entendit M. Diouf appeler
son épouse pour lui dire : « Tu devrais peut-être passer une
annonce à la radio pour avertir le monde entier que tu n’es plus
en service ; c’est pour toi ». Il lui remit le combiné puis sortit de la
3maison pour rejoindre ses amis au « Grand-Place »

2 Sicap Liberté V : un lotissement de Dakar, proche du centre-ville, édifié en
1967 par la Société de Promotion immobilière du Cap Vert.
3 Grand-Place : généralement au coin de la rue, lieu de retrouvailles
ejournalières des hommes du 3 âge d’un même quartier ou d’une même rue.
20 Maman Hélène retint son souffle et tendit l’oreille.
- Allo, Madame Diouf à l’appareil, que puis-je pour vous chère
Madame ?
- Je suis Madame Diatta, la maman de Léo. Nous nous sommes
rencontrées deux fois chez vous.
- En effet, je me souviens ? Comment allez-vous,
Madame Diatta ?
-Très bien, juste vous dire que je suis à la maternité de l’hôpital
Principal. Je viens d’y amener Nabou. J’ai pensé que vous devriez
être mise au courant.
- Vous avez bien fait Madame Diatta. Et comment elle va ?
A-telle déjà accouché ?
- Elle est en salle d’accouchement. Je pense que ça ne saurait
tarder, répondit Madame Diatta qui, à l’intonation de la voix au
bout du fil, se sentit plus à l’aise pour continuer la conversation.
Depuis le départ de sa fille de la maison, Madame Diouf s’était
toujours reprochée de n’avoir pas su résister à l’intransigeance de
son mari. Elle saisit l’occasion pour savoir si sa fille lui en voulait.
- Vous pensez que je pourrais venir la voir ? Acceptera-t-elle de
me voir après tout ce qui s’est passé ? Je n’en dors plus. Je souffre
intérieurement en tant que mère.
- Madame Diouf, je ne suis pas la mieux placée pour vous
parler de Nabou, car vous êtes sa mère. Nabou est une fille
extrêmement pudique. Bien qu’elle ne le montre pas, je sais
qu’elle souffre elle aussi. Qui n’en aurait pas souffert ? Tout le
monde peut l’abandonner, sauf vous qui êtes sa mère. Moi aussi
j’ai une fille du même âge. J’aurais souffert si ma fille commettait
une pareille erreur. Mais c’est à nous mamans de soutenir nos
enfants dans les épreuves. Je n’ai pas le droit de vous dicter une
conduite, mais à mon avis, votre place c’est à ses côtés pour cette
épreuve de l’accouchement. Nabou est une fille très mature. Elle
m’a maintes fois confié qu’elle comprenait votre attitude. Mais je
pense que vous devriez revoir votre position. Si je peux me
permettre, faites-vous violence, et venez au chevet de votre fille.
Rien dans ce bas monde ne mérite que nous nous éloignions de
21 notre vocation de mères. Cette bénédiction nous vient de Dieu et
elle me semble sacrée. Nous, les femmes, ne pouvons pas avoir le
même réflexe que les hommes. Ils n’ont jamais connu et ne
connaitront jamais la souffrance d’une table d’accouchement. Ils
ne peuvent pas mesurer la sensation de l’enfantement.
Aujourd’hui Nabou est à la place que nous avions occupée il y a
des années. Sur ce, je souhaite que toutes les deux, nous soyons là
pour la rassurer, comme nous ont rassurées nos mamans. Je vous
attends Madame Diouf, et merci de me faire cette faveur. J’avoue
avoir quelque peu appréhendé une réaction hostile. Tant mieux !!
- Merci plutôt à vous, Madame Diatta, j’arrive.
Pendant qu’elle conversait avec Madame Diouf, Maman
Hélène avait perçu des bips d’autres appels entrants. Mais dès
qu’elle avait raccroché avec Madame Diouf, elle avait éteint le
téléphone sans même vérifier ces appels en absence.
Madame Diouf, de son côté, sans même prendre la peine
d’informer son mari, ressortit de la maison en courant alors
qu’elle venait de rentrer d’une visite de courtoisie et d’amitié à
son amie Sagar qui célébrait la fin de son veuvage. Elle ne s’était
pas encore changée.
C’est elle maintenant qui appréhendait la réaction de son mari
4qui ne tarderait pas à rentrer pour la prière de timiss . Pendant
qu’elle attendait son taxi, elle hésitait encore entre partir et
patienter, le temps d’en discuter avec son mari avant. Finalement
elle opta pour la deuxième alternative. Elle revint sur pas et
attendit impatiemment le retour de M. Diouf.
Maman Hélène était revenue à sa place après son coup de fil.
Le regard vissé sur la porte à double battant de la salle
d’accouchement. Elle attendait fiévreusement qu’une infirmière
vienne lui réclamer le sac de Nabou. De temps en temps, elle
jetait un coup d’œil furtif dans le hall d’entrée guettant l’arrivée
de Madame Diouf.
En regardant sa montre, elle se rendit compte qu’il était déjà
22 h. Voilà plus de cinq heures qu’elle attendait que quelqu’un
4 Timiss : Prière du crépuscule chez les musulmans.
22 vienne lui donner des nouvelles de Nabou. Inquiète, elle alla
frapper à la porte du major. Le médecin de garde lui dit que
5Nabou, en bonne primipare, avait fait un faux travail , mais que
tout allait bien et que l’accouchement ne saurait tarder.
Elle revint à sa place. Madame Diouf arriva. Toutes les deux
revinrent voir le médecin pour le convaincre de les laisser entrer
en salle d’accouchement pour rassurer Nabou. Le médecin les fit
accompagner par une sage-femme jusqu’au chevet de Nabou.
Malgré les douleurs, Nabou sourit dès qu’elle aperçut ses deux
« mamans » s’approcher du lit. Envahie par l’émotion et heureuse
de savoir que sa mère était là, une larme coula sur sa joue. Sa
mère aussi fondit en larmes et se jeta dans les bras de la
parturiente. L’infirmière, surprise, demanda à Maman Hélène :
- C’est qui cette dame ?
Maman Hélène répondit sans hésiter :
- C’est sa maman, elle était à l’étranger et elle vient d’arriver de
l’aéroport.
Intérieurement Nabou se sentait soulagée. Sa mère qu’elle
n’avait pas vue depuis plus de 8 mois était là. Elle savait que
maman Hélène voulait sauver la face pour sa mère. Elle se
convainquit qu’il était préférable qu’elle considère que sa mère
était en voyage d’autant plus qu’elle voyage assez souvent.
- Maman, je suis heureuse que tu sois là. Et comment va Papa ?
M’a-t-il pardonné ?
- Oui ma fille, ton papa t’a pardonnée il y a bien longtemps.
Simplement nous n’avions pas eu le courage de t’appeler encore
moins te demander de revenir à la maison. J’espère que tu me
pardonnes à moi aussi, pour tout le mal que je t’ai fait. Je t’ai
abandonnée au milieu du gué. Cela n’arrivera plus.
- Il est temps de partir mesdames, ici c’est la salle
d’accouchement, intervint la sage-femme.
5 Faux travail : lorsque les contractions sont irrégulières, d’intensité stable avec
un intervalle long, le siège abdomino-pelvien de la douleur est souvent aboli par
une analgésie simple et sans modifications cervicales sur une période de 2 h.
23
Madame Diatta embrassa Nabou en signe d’encouragement et
sortit de la salle, la première.
Il fallut l’insistance et la fermeté de l’infirmière pour que
Madame Diouf se résolve à lâcher la main de sa fille qu’elle tenait
depuis leur étreinte.
De retour en salle d’attente, les deux femmes se confièrent
comme de vieilles amies.
Madame Diouf après hésitation demanda à Madame Diatta :
- Et Léo ? Il va bien ?
- Oui il va bien, répondit laconiquement Madame Diatta.
- Et ses cours ? J’espère que lui au moins n’a pas été renvoyé de
l’EMS ?
- Il s’est dénoncé à l’administration de l’EMS et est parti en
même temps que Nabou.
- Pourquoi a-t-il fait ça, Madame Diatta ? Pourquoi vous l’avez
laissé faire une telle bêtise ?
- Comment vous l’auriez pris, vous, les parents de Nabou ? Ils
ont commis une faute ensemble et c’est tout à fait normal qu’ils
payent ensemble. Je suis étonnée que vous ne connaissiez pas ces
détails.
- Lorsque Nabou est venue nous annoncer sa grossesse, son
père et moi ne voulions rien savoir. De plus, quand elle nous a
précisé que l’auteur de la grossesse n’était pas musulman, nous
avions vu le sol se dérober sous nos pieds.
- Je peux le comprendre, mais comment pouvez-vous vouloir
punir votre propre enfant à ce point ? Même si dans l’immédiat
cela peut choquer, mais après une semaine tout au plus, vous
auriez pu redevenir raisonnables. Heureusement que Nabou est
une fille stable. Elle aurait pu entrevoir des solutions qui auraient
pu lui couter la vie.
- Vous avez parfaitement raison, Madame Diatta. Le
lendemain de son départ de la maison, nous avons beaucoup
pleuré mon mari et moi. Mais nous étions allés trop loin pour
pouvoir revenir sur notre parole.
24 - Et vous n’avez même pas pensé à aller à l’université pour la
rencontrer si vous redoutiez de venir chez nous ? lui demanda
Madame Diatta.
- À l’université pourquoi ? A-t-elle continué ses cours elle
aussi ? demanda Madame Diouf, surprise.
- Mais bien entendu. Qu’est-ce qui lui en aurait empêché ? Sa
grossesse ? Mais que non ! Elle a passé tous ses examens de
l’année.
- Si j’ai tardé à arriver, c’est simplement que j’attendais son
père qui était sorti. Il avait continué à la mosquée pour la prière
de timiss. Je ne voulais pas le mettre devant le fait accompli. Et je
puis t’assurer que dorénavant vous ne serez plus seuls, M. Diatta
et vous, à vous occuper de Nabou. Nous serons là désormais.
D’ailleurs, il souhaite qu’à sa sortie de l’hôpital Nabou revienne
chez elle. Elle vous a suffisamment indisposés.
- Madame Diouf, si j’ai souhaité que vous soyez là c’est juste
pour que Nabou se sente bien pour affronter l’accouchement.
Pour le reste, je trouve que ce n’est ni le moment, ni le lieu.
Les deux dames ne s’étaient pas rendu compte que la
sagefemme les cherchait des yeux pour récupérer les affaires de
Nabou et du bébé. Une autre patiente les héla à haute voix :
- Hé !!! On vous demande…
Elles se levèrent en même temps et presque en courant, elles
arrivèrent à la porte de la salle d’accouchement.
- Elle a accouché ? demanda Madame Diouf.
- Comment va-t-elle ? enchaina Madame Diatta sans même
attendre que la sage-femme réponde à la première question.
Calmement, et tout en sourire, elle répondit :
- Nabou a accouché d’un beau garçon. Il a 4,2 kg. Tout s’est
parfaitement bien passé, elle va bien. Elle demande que Maman
Hélène lui donne son sac. Elle va sortir de la salle
d’accouchement dans un instant. On va bientôt la mettre dans
une chambre.
- Dieu soit loué ! Voici son sac, reprit Maman Hélène.
25
Après quelques minutes qui parurent interminables pour ces
dames seniors, Nabou, installée sur un fauteuil roulant, sortit de
la salle d’accouchement en direction des chambres des
accouchées. L’infirmier de garde l’installa dans une chambre
individuelle en première catégorie. La sage-femme, avec le bébé
dans les bras, emmitouflé dans une petite couverture de fourrure,
installa le nouveau-né dans un petit berceau à côté du lit de la
mère.
Les deux femmes envahirent la chambre, pressant Nabou de
questions sur son état. La sage-femme les rappela à l’ordre, car
Nabou avait besoin de se reposer. La nurse entra dans la
chambre, prit le bébé et le remit à Maman Hélène. Après un bref
instant d’émotion, elle mit le petit dans les bras de Madame
Diouf. La nurse railla les deux femmes :
- Voici son biberon, je vous laisse le lui donner. Je crois que
vous le ferez mieux que moi. Je vois qu’il a beaucoup de chance
ce bout de chou. Il a déjà deux épouses dès la première heure de
sa vie.
- Tu ne penses pas si bien dire, lui répondirent en cœur les
deux nouvelles grand-mères.
Plus tard le médecin arriva pour demander aux deux femmes
de prendre congé, car Nabou avait besoin de repos. Il leur
recommanda de revenir en début de matinée.
Il était 1 h 30 du matin lorsque les deux femmes sortirent de la
maternité.
Madame Diatta ne se doutait pas que M. Diouf était là lui
aussi, dehors. Il salua Madame Diatta qui lui répondit sans
formalisme et se dirigea vers sa voiture. Elle s’était souvenue de
l’accueil que M. Diouf lui avait réservé les deux fois qu’ils
s’étaient rencontrés. Quand elle avait été prendre Nabou et
lorsqu’elle était revenue une semaine plus tard pour essayer de
recoller les morceaux entre lui et sa fille.
Au moment d’ouvrir la portière de la voiture, elle vit l’auto de
son beau-frère Benoit, se garer. Elle crut d’abord que ce n’était
qu’une similitude de modèle de voiture. Elle entra dans sa
26 voiture et mit le contact. Mais elle s’entendit appeler. Elle
reconnut la voix et éteignit le moteur.
Benoit était le jeune frère de Papa Pascal. Il sortit de sa voiture
et vint à sa rencontre. L’ouverture de la portière avait allumé la
lampe de l’habitacle et elle aperçut Atibeni, William et Seni, tous
frère et cousins de Papa Pascal. Elle comprit que quelque chose
6de grave était arrivé. Les hommes originaires du Mof Avi
n’avaient jamais suivi une femme à la maternité.
- Que se passe-t-il ? Vous me faites peur ? Qu’est-il arrivé ? Elle
pressait Benoit de questions.
- Viens dans ma voiture. Atibeni conduira la tienne, Benoit
répondit.
Atibeni sortit par la portière arrière gauche et vint se joindre à
eux.
- Mais dites-moi, car je sais que vous n’êtes pas là pour Nabou.
- En effet, le grand a tiré sa révérence. C’est Kintella qui l’a
découvert à son retour à la maison. Il est mort tout seul sur son
lit. Personne ne peut te dire comment. Mais il avait l’air de
n’avoir pas souffert, car son visage était serein. Kintella est
traumatisée. Elle dit avoir essayé de te joindre en vain.
Maman Hélène n’entendait plus rien car éplorée et dépassée,
elle s’était effondrée. Atibeni, William et Seni accoururent et la
portèrent pour l’installer sur le siège arrière de la voiture.
Maman Hélène était incontrôlable. Elle criait : « Où est-il ? Où
est-il ? Je veux le voir ». Calmement Benoit lui répondit que le
corps venait d’être déposé à la morgue de Fann.
Ils firent le détour par la corniche et arrivèrent au centre
hospitalier et universitaire de Fann.
William, étant de la corporation, réussit après plusieurs coups
de téléphone, à faire rouvrir la morgue à cette heure de la nuit,
6 Mof Avi signifie en traduction littérale « la terre royale ». C’est une zone
royale de basse Casamance. Elle est composée des villages suivants : Badiatte
Grand, Essyl, Kamobeul, Enampor, Batighère Essyl, Batighère Boulane,
Badiatte Petit, Séléky, Eloubalir, Etama, Bandial. Mof Avi se situe à l’ouest de
Ziguinchor dans la commune d’Enampor.
27
avec la complicité du médecin de garde, pour permettre à
Maman Hélène de revoir son époux.
Avec dignité et maitrise, la pauvre dame, debout en face du
tiroir du frigo de la morgue, souleva le drap blanc et fixa son mari
inanimé qui lui paraissait détendu et calme. On eut cru qu’il
dormait.
- Comment as-tu pu me faire ça ? Que vais-je dire à nos amis, à
nos enfants, et à ton petit-fils ? Que je t’ai laissé mourir tout seul à
la maison ? Non, Pascal, tu savais que tu partais. Tu aurais pu
avoir la délicatesse de me dire à haute et intelligible voix que tu
étais arrivé au bout du parcours. Ton attitude romantique à mon
égard tout à l’heure et tes remerciements avant notre départ
prouvent à suffisance que tu savais que tu partais. Excuse-moi du
peu, mais tu ne m’as pas habituée à une telle lâcheté de ta part. Il
est vrai que je n’ai pas déchiffré ton message. Tu auras raison
quand tu diras à ceux de l’au-delà que tu nous as fait tes adieux.
Nabou a accouché d’un garçon, comme tu l’avais dit. Tu le
sais déjà, car je suis convaincue que de là où tu es, tu nous
regardes. Mais permets-moi de penser que je te fais la surprise. Ta
7passion pour Colleen McCullough est plus profonde que je me
l’étais imaginée. Mais tout de même, merci pour la délicatesse de
préférer l’arrivée de notre petit-fils à toi-même. Celui-là même
que tu ne rencontreras jamais dans ce bas monde. Je ne sais pas
encore si je trouverai les mots pour réconforter Léo et Nabou.
Mais, nous finirons bien par nous y faire, repose plutôt en paix,
Papa Pascal. »

7 Colleen McCullough est une neurophysiologiste australienne née en 1937 qui
avait publié en 1977 le bestseller Les oiseaux se cachent pour mourir. Le roman
retrace l’histoire inoubliable du prêtre Ralph et de Meggie Cleary. Ralph est
prêtre et a voué sa vie à l’Église. Mais le séduisant religieux tombe amoureux
de la jeune Meggie. Dès lors, au-delà des séparations et des événements
tragiques, leurs vies restent intimement liées. Une magnifique histoire d’amour
qui traite du célibat des prêtres, un sujet tabou et toujours d’actualité. Traduit
dans plus de vingt langues différentes, ce roman a fait de Colleen McCullough
un écrivain international. Le téléfilm tiré du roman n’a fait qu’augmenter cette
popularité.
28